Histoire littéraire des femmes françoises/1/26
LETTRE XXVI.
Marie de Bellefonds, Marquiſe de Villars, dont les lettres, Madame, vous offriront des détails curieux, étoit Ambaſſadrice en Eſpagne, dans le tems du mariage de Charles II avec la Princeſſe Marie-Louiſe d’Orléans, fille de Monſieur, frere unique de Louis XIV. Elle étoit mere du célébre Louis Hector, Maréchal Duc de Villars, qui a rendu de ſi grands ſervices à ſa Patrie dont le nom ſe conſervera éternellement dans la mémoire des François, & qui eſt le premier après M. de Turenne, qui ait été déclaré par Sa Majeſté, Maréchal Général de ſes Camps & de ſes Armées.
Madame de Villars ſuivit ſon mari en Eſpagne, où il ſut nommé Ambaſſadeur. Pendant ſon ſéjour à Madrid, elle écrivit pluſieurs lettres à ſes amis & à ſa famille, & principalement à Madame de Coulanges. Ces dernieres ſont les ſeules qui ſe ſoient conſervées ; encore n’en a-t’on qu’une partie. La premiere eſt dattée du 2 Novembre 1679, & la derniere du 15 Mai 1681. Elles ſont non-ſeulement très-agréables à lire, mais encore très-curieuſes, ſoit par les anecdotes qu’on y trouve, ſoit par le tableau que Madame de Villars y fait des mœurs & des uſages de la Cour d’Eſpagne. Madame de Sévigné qui ſe connoiſſoit en lettres, écrit à ſa fille : » Madame de Villars mande mille choſes agréables à Madame de Coulanges, chez qui on vient apprendre des nouvelles. M. de la Rochefoucault en eſt curieux ; Madame de Vins & moi, nous en attrapons ce que nous pouvons. »
Madame de Villars raconte qu’en arrivant à Madrid, elle trouva, auprès de Burgos, toutes les Dames & les Officiers de la Maiſon de la Reine. Les Dames & les Filles d’Honneur lui montroient de loin leurs mouchoirs, qu’elles mettoient en l’air en ſigne d’amitié. Je penſai, dit-elle, oublier d’en faire autant ; & ſi ma fille ne m’en eût fait aviſer, j’allois débuter par une grande ſottiſe ».
La cérémonie des viſites que reçut Madame de Villars, eſt une choſe aſſez ſinguliere. » Dès que j’ai été arrivée, dit-elle, toutes les Dames Princeſſes, Ducheſſes, grandes, ont envoyé pluſieurs fois me complimenter, & s’informer avec ſoin, quand elles me pourroient voir, chacune voulant être avertie des premieres. Enfin ce tems eſt venu ; & il y a quelques jours qu’on leur fit ſçavoir que je recevrois le monde trois jours de ſuite. On envoie un Page chez toutes celles qui ont envoyé avec des billets qu’on nomme Nudilos, parce qu’en effet ce ſont des billets noués…… Je ne vous dirai point les pas comptés que l’on fait pour aller recevoir les Dames, les unes à la premiere eſtrade, les autres à la ſeconde ou à la troiſiéme. Il faut en entrant & en ſortant, paſſer devant toutes ces Dames. Celle qui me conduiſoit, avoit aſſez d’affaires à me redreſſer ; car j’oubliois ſouvent le cérémonial. Ces viſites durent tout le jour. On les conduit dans une Chambre couverte de tapis de pied, un grand braſier d’argent au milieu. Je n’oublirai pas de vous dire que dans ce braſier, il Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/572 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/573 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/574 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/575 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/576 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/577 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/578 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/579 ne. On a plus de ſoin d’elles quand elles ſont mortes, que dans leurs maladies. Il y a une Chapelle dans le Palais : elle y ſut miſe dans un grand coffre couvert de panne couleur de feu, avec un grand galon d’or, à la lueur de quantité de flambeaux. Elle étoit en habit de Religieuſe, compoſé de bleu & de blanc. On lui avoit mis bien du rouge ſur les joues & ſur les lévres. Elle étoit très-belle dans cet état. Ce coffre ferme à clef : la Garde major le ferma ; & puis vint le Major-dome de la Reine, auquel on ouvrit ce coffre pour lui faire voir qu’elle étoit dedans ; & il en prit la clef. Les Gardes du Roi porterent le corps juſqu’au haut du dégré à une porte où les Grands d’Eſpagne attendoient pour le porter au caroſſe qui le devoit mener juſqu’au lieu de la ſépulture. Le Major-dome arrivé dans cette Egliſe, ouvrit encore ce coffre pour faire voir le corps aux Religieux ; après quoi il ſut mis en terre avec les prieres ordinaires ».
Madame de Villars décrit dans une autre lettre, la riviere ſi vantée du Mencenarès, où l’on va ſe promener. Quand il fait chaud, la pouſſiere y eſt ſi grande, qu’elle incommode beaucoup. Il y a de petits filets d’eau, mais pas aſſez pour qu’on en puiſſe arroſer les ſables qui s’élevent ſous les pieds des chevaux ; de ſorte qu’on ne peut marcher dans cette riviere, parce qu’il y a trop de pouſſiere. Mais dans cette même riviere où il n’y a point d’eau, il y a un Pont plus large & plus long que le Pont-neuf de Paris, bâti par un Roi d’Eſpagne, à qui un homme conſeilla plaiſamment ou de vendre ce pont, ou d’acheter une riviere.
Je ne finirois pas, Madame, ſi je tranſcrivois tout ce qu’il y a d’agréable & d’intéreſſant dans les lettres de Madame de Villars. Elles ſont pleines de traits fins & délicats, de détails amuſans & d’anecdotes curieuſes. Le ſeul défaut que j’y trouve, c’eſt que l’auteur court quelquefois après l’eſprit, même après la pointe ; comme quand elle dit, que » le Roi & la Reine viennent ſeuls dans un caroſſe ſans glaces, & qu’il ſera fort heureux pour eux, qu’ils ſoient comme leur caroſſe ; » & ailleurs, qu’il ſaut aller en Eſpagne pour n’avoir plus envie d’y bâtir des Châteaux ». Le ridicule qu’elle s’efforce, par-ci par-là, de donner à cette Cour, vient ſans doute de l’ennui qu’elle y éprouvoit. Ce Roi Charles II, qui laiſſa ſa Monarchie à la France, la déteſtoit alors, & faiſoit rejaillir ſa mauvaiſe humeur ſur tout ce qui portoit le nom françois.
Je ſuis, &c.