Histoire littéraire des femmes françoises/1/27
LETTRE XXVII.
Vous ne liriez pas ſans ennui, Madame, 1635. Toutes les lettres de Madame de Maintenon. On n’a rien voulu perdre de ce qu’a écrit cette femme célebre ; & l’on nous a donné un recueil, où tout n’eſt pas également intéreſſant. En ſupprimant ce qu’il importe le moins de ſçavoir, il me reſtera à peine de quoi former une ou deux lettres, qui ſeront comme l’eſprit de toutes celles de Madame de Maintenon.
Françoiſe d’Aubigné, petite fille du fameuxVie de Madame de Maintenon. Théodore Agrippa d’Aubigné, ſi connu dans l’Hiſtoire, nâquit en 1635, à la Conciergerie de Niort, où ſon pere étoit détenu priſonnier, & où elle éprouva toutes les horreurs de l’indigence.
En 1639 Madame d’Aubigné obtint l’élargiſſement de ſon mari qui paſſa dans les Iles, y acquit des richeſſes conſidérables, les diſſipa preſqu’auſſitôt, & ne laiſſa à ſa femme que des dettes après ſa mort. Madame & Mademoiſelle d’Aubigné repaſſerent en France, où cette derniere fut élevée dans la Religion Calviniſte. Madame de Neuillant, parente de Madame d’Aubigné, obtint un ordre de la Cour, & prit chez elle Mademoiſelle d’Aubigné qu’elle voulut rendre catholique ; mais conſtante dans ſes premiers principes, cette jeune perſonne ferma ſon cœur aux nouvelles inſtructions. Madame de Neuillant crut la convertir en la puniſſant par des humiliations ; & elle la réduiſit au point de garder les dindons. Dans cet état d’abaiſſement, un jeune payſan devint amoureux de Mademoiſelle d’Aubigné ; & Madame de Neuillant la mit au Couvent des Urſulines de Niort. La jeune penſionnaire ne ſe rendit qu’aux inſtructions douces & raiſonnées d’une vieille Religieuſe qu’elle avoit priſe en amitié. Mademoiſelle d’Aubigné s’accoutuma peu-à-peu aux cérémonies de notre Religion, en goûta les principes, en reſpecta les myſteres, & fit abjuration.
Pour abréger, en 1651 elle épouſa Scarron. C’étoit une espece de fortune pour elle, mais qui fut bientôt altérée par les folles dépenses de ſon mari, & par un libelle qu’il fit contre le Cardinal Mazarin, qui, avec raiſon, lui ſupprima une penſion dont la Cour l’avoit gratifié.
Scarron mourut ; & ſa veuve réduite à vivre très-modiquement dans le Couvent des Filles-bleues, en ſortit enfin par l’ordre du Roi même, pour élever les enfans qu’il avoit eus de Madame de Monteſpan. Malgré le choix qu’il en avoit fait, Louis XIV déteſtoit la gouvernante ; & cette antipathie alloit au point, qu’il trouvoit mauvais que Madame de Monteſpan s’entretînt les ſoirs avec elle. » Quel délaſſement, lui diſoit-il, trouvez-vous à tant cauſer avec une précieuſe ? Voulez-vous qu’elle vous rende précieuſe comme elle » ?
Cependant, plus il voyoit cette femme, plus il lui trouvoit de qualités eſtimables. De la haine ou plutôt de l’anthipathie, il avoit paſſé à l’amitié ; & cette amitié fut le germe de l’amour le plus tendre, le plus conſtant & le plus ſincère. Louis XIV fit à Madame Scarron un préſent de cent mille francs, avec lesquels elle acheta Maintenon, dont ſa Majeſté voulut auſſitôt qu’elle prît le nom. En ſin, la Reine étant morte, & Madame de Monteſpan diſgraciée, Madame de Maintenon occupa la premiere place. On prétend même que le Roil’a épouſée ; mais ce mariage a toujours été tenu très ſecret, tant du côté de Louis XIV, que de celui de Madame de Maintenon. Auſli pieuſe que modeſte, elle employa ſon crédit à des établiſſemens utiles, parmi lesquels ſurtout, on compte la Communauté de Saint Cyr, deſtinée à élever de jeunes filles de condition, nées ſans biens. Madame de Maintenon poſſéda toujours le cœur de Louis XIV, éclaira ce Prince de ſes conſeils, lui parla ſouvent de religion, & la lui fit goûter. Ce fut dans ces ſentimens que mourut ce Monarque, verſant encore des larmes en quittant une femme qu’il avoit adorée, & à laquelle il tenoit par une eſtime ſondée ſur des vertus & un mérite réel.
Après cette perte, Madame de Maintenon ſe retira à Saint Cyr, renvoya tous ſes gens & attendit dans la plus grande dévotion, le moment de ſa mort, qui arriva le 15 Avril 1719.
On lit ſur une pierre de marbre, dans le Chœur de l’Egliſe de Saint Louis de Saint Cyr, cette Epitaphe compoſée par l’Abbé de Vertot, & revue par M. le Maréchal de Noailles qui avoit épouſé la Niéce de Madame de Maintenon.
Cy git
Madame Françoiſe d’Aubigné,
Marquise de Maintenon
Femme illuſtre, femme vraiment chrétienne :
Cette femme forte que le ſage chercha
Vainement dans ſon ſiecle,
plus que les Sujets. Quelques-uns diſent que ce que l’on entend à l’Opéra, entre par une oreille & ſort par l’autre ; mais ils oublient que le cœur eſt entre deux ; & je ſuis aſſurée qu’au ſortir de ces ſpectacles, dont M. de Meaux diſoit qu’il y avoit de grands exemples pour, & de ſortes raiſons contre, l’on eſt moins en état de réſiſter aux occaſions dangereuſes, qu’on ne le ſeroit en ſortant du Sermon d’un pathétique Miſſionnaire.
Les Princes ne veulent jamais enviſager les choſes triſtes. Ils ſont accoutumés à des flatteurs, dont tout le ſçavoir eſt de les leur ôter de devant les yeux : & je me vois réduite, par le devoir de ma conſcience, par l’amitié que j’ai pour le Roi, par l’intérêt que je prends & ſuis obligée de prendre à l’Etat, de dire la vérité, de la dire ſans adreſſe, de peur qu’elle ne ſoir pas entendue ; de montrer au Roi qu’on le trompe ſouvent, qu’on le ſlatte, qu’on lui donne de mauvais conſeils. Voyez quel perſonnage d’attriſter ainſi ce que l’on aime, & de déplaire ſans ceſſe à un homme à qui tous cherchent à plaire. Voilà cependant ma ſituation ; je l’afflige ſouvent, quand il ne vient chez moi que pour s’amuser ».
Parmi les lettres de Madame de Maintenon, les unes ont été écrites avant qu’elle ne vînt à la Cour, les autres après qu’elle y ſut arrivée. Dans les premieres, il n’eſt queſtion que de ſa façon de vivre & de ſes malheurs. Dans les autres Madame de Maintenon mande des nouvelles du tems à ſes amies ; elle rend compte au Cardinal de Noailles des ſoins qu’elle ſe donne pour la converſion de Louis XIV, & de l’état de la conſcience de ce Monarque.
On trouve auſſi pluſieurs lettres d’amitié à la Princeſſe des Urſins, où ſont inſérés quelques traits ſur les événemens de la guerre d’Italie. Il eſt queſtion de celle de la France avec l’Eſpagne, dans celles qu’elle écrivoit à M. le Duc de Noailles qui commandoit alors les Armées du Roi en Catalogne. On y trouve auſſi quelque choſe de la guerre d’Allemagne, faite ſous les ordres de M. le Maréchal de Villars.
Enfin il y a des lettres d’amitié de Madame de Maintenon à Madame de Ventadour, à Madame de Caylus, à Madame de Danjeau. La dévotion les caractériſe preſque toutes ; car au milieu du faſte & des grandeurs, cette femme ſembloit ne reſpirer que la piété & la religion. Le ſtile d’ailleurs en eſt pur, & toujours clair ; elle n’avoit pas la prétention de faire un Ouvrage.
Je ſuis, &c.