Histoire littéraire des femmes françoises/1/3
LETTRE III.
Vous connoiſſez les femmes, & vous ſçavez, Madame, juſqu’à quel point elles portent la ſineſſe, lorſqu’elles veulent ſe tirer d’intrigue, & tromper les maris qui les épient. Voici un des tours les plus adroits dont elles ſe ſoient aviſées.
Stratagème d’une femme qui fit évader ſon Galant, lorſque ſon mari qui étoit borgne, croyoit le ſurprendre avec elle.
Charles, dernier Duc d’Alençon, avoir un Valet de Chambre borgne, qui ſe maria avec une femme beaucoup plus jeune que lui. Le Duc & la Ducheſſe aimoient ce Valet autant que Domeſtique de cet ordre qui ſût en leur Maiſon ; étoit cauſe qu’il ne pouvoit aller voir ſa femme auſſi ſouvent qu’il l’auroit déſiré. La femme qui ne s’accommodoit pas d’une auſſi longue abſence ; oublia tellement ſon honneur & ſa conſcience, qu’elle s’amouracha d’un jeune Gentil-homme du voiſinage. On en parla enfin & le bruit en fit ſi grand ; qu’il parvint juſqu’au mari, qui ne pouvoir le croire, tant la femme lui témoignoit d’amitié. Il réſolut néanmoins un jour de ſçavoir ce qui en étoit, & de ſe venger s’il pouvoit, de celui qui lui faiſoit cet affront. Pour cet effet, il feignit d’aller en quelque lieu près de-là, pour deux ou trois jours ſeulement. Il ne fut pas plutôt parti, que ſa femme envoya querir le Galant à peine avoient-ils été demi-heure enſemble, que le mari arrive, & heurte de toute ſa force. La Belle qui connut bien que c’étoit ſon mari, le dit à ſon Amant, qui en fut ſi étonné, qu’il eût voulu être encore au ventre de ſa mere. Comme il parloit contre elle, & contre l’amour qui l’avoient exposé à un tel danger, la belle le raſſura, & lui dit de ne ſe mettre point en peine ; qu’elle trouveroit moyen de le tirer d’affaire, ſans qu’il lui en coûtât rien, & qu’il n’avoit qu’à s’habiller le plus promptement qu’il pourroit. Le mari cependant heurtoit toujours, & appella ſa femme à tue tête ; mais elle faiſoit ſemblant de ne pas le connoître. Que ne vous levez-vous, diſoit-elle tout haut au valet, pour aller faire taire ceux qui font tant de bruit à la porte. Eſt-il heure de venir chez des gens d’honneur ? Si mon mari étoit ici, il vous en empêcherait bien. Le mari entendant la voix de ſa femme, l’appella de toute ſa force en criant, ma femme, ouvrez-moi ; me ferez-vous demeurer à la porte juſqu’au jour. Quand elle vit que ſon Amant étoit prêt à ſortir. Ô mon mari ? dit-elle à ſon époux, que je ſuis aiſe que vous… ſoyez venu, Mon eſprit s’occupoit à un ſonge qui me faiſoit le plus grand plaisir que j’aye eu de ma vie ; il me ſemblait que votre œil étoit devenu bon. Sur cela elle l’embraſſa & le bạiſa ; & le prenant par la tête, elle lui fermoit d’une main ſon bon œil, & lui demandoit s’il ne voyoit pas mieux que de coutume. Pendant que le mari avoit l’œil fermé, le galant s’évada. Le mari s’en défia, & dit à ſa femme je ne vous obſerverai plus, ma femme ; je croyois vous tromper ; mais j’ai été la dupe ; & vous m’avez fait le tour le plus fin qui ait jamais été inventé. Dieu veuille vous convertir ; car il n’y a point d’homme qui puiſſe ramener une méchante femme, à moins que de la faire mourir. Mais puiſque les égards que j’ai eus pour vous, n’ont pu vous rendre plus ſage, peut-être que le mépris avec lequel je veux déſormais vous regarder vous ſera plus ſenſible & produira un meilleur effet. Après cela, il s’en alla, & la laiſſa bien étonnée ; cependant les ſollicitations des parens & des amis, les excuſes & les larmes de la femme l’obligerent de revenir encore avec elle.
Le Conte auroit été plus plaiſant, ſi réellement le mari ne ſe ſût apperçu de rien, & qu’il eût été la dupe des careſſes de ſa femme & de l’adreſſe avec laquelle elle lui bouchoit ſon bon œil. En terminant ainſi cette hiſtoire, la Reine de Navarre auroit rempli ſon idée, & prouvé qu’une femme a toujours réponſe au qui va là. M. de la Monnoye qui a mis ce même conte en vers latins, n’a eu garde de le finir autrement ; il en eût ôté tout le ſel.
Avanture du Prince de Vendôme.L’année que M. de Vendôme épouſa la Princeſſe de Navarre, le Roi & la Reine, leur pere & mere, après avoir été fêtés à Vendôme, les accompagnerent en Guyenne : ils paſſerent chez un Gentil-homme où se trouverent pluſieurs jolies femmes ; & l’on y danſa ſi long-tems, que les nouveaux mariés étant las, ſe retirerent dans leur chambre, & ſe jetterent ſur leur lit tout habillés.
Quelque tems après qu’ils furent endormis, on vint ouvrir leur porte ; M. de Vendôme ſe réveilla, tira le rideau & vit entrer une grande & vieille Servante qui alla droit à leur lit. L’obſcurité empêcha cette fille de les reconnoître ; cependant les appercevant fort près l’un de l’autre, elle ſe mit à crier : » Ô méchante & vilaine infâme que tu es, il y a long-tems que je t’ai crue telle ; mais n’ayant point de preuves à produire, je n’ai oſé le dire à Madame. À préſent que ton infamie m’eſt connue, je ſuis réſolue de ne la pas cacher. Et toi vilain Apoſtat, qui a fait la honte à cette Maiſon, de mettre à mal cette coquine, ſi ce n’étoit la crainte de Dieu, je t’aſſommérois de coups ſur la place. De bout ; de par tous les Diables, de bout : il ſemble encore que tu n’ayes point de honte.
» M. de Vendôme & Madame la Princeſſe, pour allonger la Comédie, ſe cachoient le viſage l’un contre l’autre, & rioient ſi fort, qu’ils ne pouvoient parler. La vieille voyant que ſes menaces étoient inutiles, s’approcha de plus près, & voulut les tirer du lit par les bras ou par les jambes. Mais alors elle les reconnut ; ſe jetta à leurs pieds, & les ſupplia de lui pardonner la faute qu’elle venoit de commettre.
» M. de Vendôme lui accorda volontiers ſa grace ; mais il voulut ſçavoir quelle pouvoit être la cauſe de cette équivoque ? La vieille lui avoua que c’étoit une Demoiſelle de la Maiſon, dont un Protonotaire étoit amoureux, & qu’elle obſervoit depuis long-tems, parce qu’elle avoit du chagrin que ſa Maîtreſſe ſe fiât à un homme qui lui faiſoit un pareil affront. Cette aventure devint l’hiſtoire du jour, & amuſa tous les Courtiſans à qui Monſieur de Vendôme ne manqua pas de la conter ».
Une grande Princeſſe avoit pour Dame d’honneur, une Demoiſelle nommée Camille, qui paſſoit pour la plus ſage & la plus vertueuſe de ſon tems. Elle parloit avec tant de fierté de l’amour que perſonne n’oſoit en approcher ; & lorſqu’elle voyoit un homme amoureux d’une de ſes compagnes, elle en faiſoit des critiques très-dures & très-ameres. Dans le fond cependant elle étoit toute autre que ce qu’on la croyoit, & brûloit en ſecret pour un Gentil-homme qui étoit au ſervice de ſa Maîtreſſe. Après un an de contrainte & de ſouffrance, ſon cœur s’enflamma au point, qu’elle réſolut d’y apporter remede, mais avec tant de myſtère, que le Ciel ſeul en fut le témoin. Cette réſolution priſe ; elle cherchoit le moment de l’exécuter, lorſqu’un jour étant retirée dans ſa chambre, elle apperçut ſon Amant qui ſe promenoir ſeul ſur une terraſſe. La nuit commençoit à venir ; elle en profita, appella un petit Page, & fit dire au Gentil-homme qu’un de ſes amis l’attendoit dans la galerie du jardin. Tandis que le Page faiſoit ſa commiſſion, elle baiſſa ſa cornette, prit ſon maſque, & ſe rendit à la galerie. L’Amant paroît ; elle ſe jette à ſon cou, l’embraſſe de toute ſa ſorce, & lui dit le plus bas qu’elle put : » Il y a long-tems, mon cher ami, que l’amour que j’ai pour vous, m’a fait ſouhaiter de trouver le lieu & l’occaſion de pouvoir vous entretenir ; mais la crainte de mon honneur m’a dominée pendant quelque tems au point, que malgré moi j’ai diſſimulé ma paſſion : l’amour l’emporte aujourd’hui ſur cette crainte ; & comme votre honnêteté m’eſt connue, je vous déclare que ſi vous voulez me promettre de m’aimer, & de n’en jamais parler à perſonne, ni vous informer qui je ſuis, je ſerai toute ma vie votre fidèle & bonne amie ; & je vous aſſure que je n’aimerai jamais que vous : mais je mourrai plutôt que de vous dire qui je ſuis ». Le Gentilhomme lui promit tout ; & l’inconnue, à l’ombre du myſtère, s’abandonna aux douceurs d’un amour qu’elle réprimoit depuis long-tems. » Retrouvez-vous tous les ſoirs ſur la même terraſſe, dit-elle à ſon Amant, en le quittant ; & tous les ſoirs les mêmes faveurs vous ſeront accordées. La parole fut tenue exactement de part & d’autre ; & l’intrigue dura très-long-tems, ſans que le Cavalier put ſçavoir le nom de ſa Maîtreſſe. Il voulut enfin s’en éclaircir ; & un jour, en l’embraſſant, il lui fit avec de la craie une marque ſur l’épaule, ſans qu’elle s’en apperçut. Il la ſuivit auſſitôt chez la Princeſſe, & y reconnut cette Camille, ſur laquelle aucun homme de la Cour n’oſoit lever les yeux. Sa conquête l’étonna & ſon amour propre en fut flatté.
Cependant le Myſtère continuoit entre ces deux Amans ; mais un jour le Cavalier appercevant Camille qui ſe promenoit ſeule dans une allée du jardin, il l’aborda, & lui parla de ſon amour comme quelqu’un qui ne l’auroit jamais vue. Il y a long-tems, lui dit-il, Mademoiſelle, que je vous aime, & que je n’oſe vous le déclarer ! Quel langage oſez-vous me tenir lui répondit-elle furieuſe ; ignorez-vous que Camille n’aime & ne veut aimer que ſon mari ? Vous n’êtes pas toujours ſi ſévere, reprit-il ; & il eſt des momens où vos careſſes me dédommagent des rigueurs que vous avez aujourd’hui pour moi, » Camille à ces mots ne devint que plus emportée ; & le Gentil-homme pouſſant ſa pointe, & croyant la mettre à la raiſon, lui nomma le lieu du rendez-vous, & lui fit voir la craie dont il s’étoit ſervi pour la reconnoître. Rien alors ne fut capable de contenir Camille ; elle paſſa chez la Princeſſe, y peignit le Cavalier ſous les couleurs les plus noires, & le fit exiler. Elle ſacrifia ainſi ſes plaiſirs à ſa fierté ; à moins que vous n’aimiez mieux croire, Madame, que l’intérêt qu’elle avoit de ménager ſon mari, fût la principale cauſe des menſonges odieux qu’elle inventa contre ſon Amant.
Le jeu des innocens.Un mari donnant les Innocens à ſa ſervante, trompa la ſimplicité de ſa femme.
Il y avoit à Tours un homme d’eſprit & ruſé, qui étoit Tapiſſier de feu Monſieur le Duc d’Orléans, fils de François I. Il avoit épousé une femme de bien, avec laquelle il vivoit paiſiblement. Autant il craignoit de lui déplaire, autant elle s’étudioit elle-même à lui complaire en tout. Cet homme avoit une bonne groſſe ſervante dont il devint fort amoureux ; mais il craignoit que ſa femme ne s’en apperçut ; & il affectoit tous les jours de la gronder, diſant que c’étoit la créature la plus pareſſeuſe qu’il eût jamais vûe, mais qu’il ne s’en étonnoit pas, puiſque ſa Maîtreſſe ne la battoit jamais.
Un jour qu’on parloit de donner les Innocens, le Tapiſſier dit à ſa femme, que ce ſeroit une grande charité de les donner à ſa Servante ; mais, ajoûta-t-il, il ne faudroit pas qu’elle les reçut de votre main ; car elle eſt trop foible, & votre cœur trop bon. Si je voulois y employer la mienne, nous ſerions bien mieux ſervis que nous ne ſommes ». La pauvre femme qui ne ſe défioit de rien, le pria de faire l’opération avouant qu’elle n’avoit ni le cœur ni la force de battre. Le mari accepta volontiers la commiſſion ; & comme s’il eut voulu bien corriger ſa Servante, il acheta les verges les plus fines qu’il put trouver. Le jour des Innocens étant venu, le Tapiſſier ſe leva de grand matin, monta à la chambre haute où la Servante étoit toute ſeule, & lui donna les Innocens bien autrement qu’il n’avoit dit à ſa femme. La Servante ſe mit à pleurer ; mais ſes larmes ne ſervirent de rien. Cependant, de peur que la femme ne vint, le Tapiſſier commença à donner des verges ſur le chalit avec tant de force, qu’il les écorcha & les rompit, & les apporta ainſi rompues à ſa femme. » Je crois, ma mie, dit-il, que votre Servante ſe ſouviendra des Innocens ». Le Tapiſſier étant ſorti, la Servante vint ſe jetter aux pieds de ſa Maîtreſſe, & lui dit que ſon mari lui avoit fait le plus grand tort qu’on eut jamais fait à Servante. La bonne femme s’imaginant qu’elle parloit des coups de verges qu’elle croyoit qu’elle eût reçus, l’interrompit & lui dit, mon mari a bien fait ; & il y a plus d’un mois que je le prie de le faire. Si vous avez du mal, j’en ſuis bien-aiſe ; ne vous en prenez qu’à moi ; il ne vous en a pas tant fait qu’il devoit. La Servante ; voyant qu’elle approuvoit une telle action ; crut que ce n’étoit pas un auſſi grand péché qu’elle s’étoit imaginée, puiſqu’une femme qui paſſoit pour vertueuſe, en étoit la cauſe auſſi n’en oſa-t’elle plus parler depuis.
Le Tapiſſier voyant que ſa femme prenoit aiſément le change, gagna ſi bien la Servante qu’elle ne pleuroit plus pour avoir les Innocens. Il fit long-tems la même vie ſans que ſa femme s’en apperçut, tant qu’enfin l’hyver vint, & amena quantité de neige. Un matin le Tapiſſier badinoit avec ſa Servante, & tous deux ſe jettant de la neige, ils n’oublierent pas le jeu des Innocens. Une voiſine qui s’étoit miſe à la fenêtre, & regardoit droit ſur le jardin, pour voir quel tems il faiſoit, vit l’exercice des Innocens, & trouva l’action ſi mauvaiſe, qu’elle réſolut d’en avertir ſa bonne commere, afin qu’elle ne fût plus la dupe d’un ſi méchant mari, & ne ſe ſervit pas d’avantage de ſa Servante. Après que le Tapiſſier eut fait tous ſes beaux jeux, il regarda autour de lui s’il n’avoit été vû de perſonne, & vit ſa voiſine à la fenêtre, ce qui le chagrina fort. Mais comme il ſçavoit donner toutes ſortes de couleurs à ſa tapiſſerie, il crut ſi bien colorer ce fait, que la voiſine y ſeroit auſſi bien trompée que ſa femme. Il ne ſe fut pas plutôt recouché, qu’il fit lever ſa femme en chemiſe, & la mena au même endroit qu’il avoit mené ſa Servante. Il badina quelque tems avec elle à lui jetter de la neige, comme il avoit fait avec ſa Servante ; enſuite il lui donna les Innocens, comme il avoit fait à l’autre, & puis furent ſe recoucher. Dès la premiere fois que la bonne Tapiſſiere alla à la meſſe, ſa voiſine & bonne amie ne manqua pas de s’y trouver, & avec un fort grand-empreſſement la pria, ſans lui en dire davantage, de chaſſer ſa Servante, qui étoit une mêchante & dangéreuſe créature. La Tapiſſiere répondit qu’elle n’en feroit rien, à moins qu’elle ne lui dît à l’avance pourquoi elle la croyoit ſi méchante & ſi dangéreuſe. La voiſine ſe voyant ainſi pouſſée, lui dit enfin, qu’un matin elle l’avoit vûe dans le jardin avec ſon mari. » C’étoit moi, ma commere, répondit la bonne femme en riant. » Comment, dit l’autre, toute en chemiſe, au jardin à cinq heures du matin ? Oui, ma commere, dit la Tapiſſiere, c’étoit en conſcience moi-même. Ils ſe jettoient de la neige, continua la voiſine, puis ſur le ſein, puis ailleurs, auſſi privément qu’il étoit poſſible… Oui, ma commere, répliqua la Tapiſliere, c’étoit moi-même. Mais, ma commere, reprit la voiſine, je les ai vû faire ſur la neige une choſe qui ne me ſemble ni belle ni honnêre. Soit, commere ma mie, repartit la Tapiſſiere ; mais comme je vous ai dit & redis encore, c’étoit moi-même & non ma Servante, qui ai fait tout cela ; car mon mari & moi badinons ainſi privément. Ne vous en ſcandaliſez point, je vous prie. Vous ſçavez que nous devons de la complaiſance à nos maris ».
La Fontaine, qui ſçavoit profiter des idées qu’il trouvoit, & embellir tout ce qu’il touchoit, a compoſé d’après ce conte, celui de la Servante juſtifiée. MM. Fagan & Favart, en ont fait un Opéra comique ſous le même Titre. Je ne rapporterai que le début du Conte de la Fontaine,
Bocace n’eſt le ſeul qui me fournit :
Je vas par fois en une autre boutique.
Il est bien vrai que ce divin Eſprit,
Plus que pas un me donne de pratique.
Mais comme il faut manger de plus d’un pain,
Je puiſe encore en un vieux magaſin ;
Vieux, des plus vieux, où Nouvelles Nouvelles
Sont juſqu’à cent bien déduites, & belles
Pour la plûpart, & de très bonne main.
Pour cette fois la Reine de Navarre,
D’un c’étoit moi, naïf autant que rare,
Entretiendra dans ces Vers le Lecteur.
Voici le fait, quiconque en ſoit l’Auteur.
J’y mets du mien ſelon les occurrences :
C’eſt ma coutume ; & ſans telles licences,
Je quitterois la charge de Conteur.
Je ne ſçais pourquoi la Reine de Navarre a mis le lieu de la Scene ſur un tas de neige. La Fontaine la place dans un jardin émaillé de fleurs, que l’Aurore venoit d’arroſer de ſes larmes, & qui ſembloient, en s’épanouiſſant, inviter les cœurs de s’ouvrir à l’amour.
Punition plus cruelle que la mort.Un mari ſurprend ſa femme en flagrant délit, & la punit d’une peine plus rigoureuſe que la mort même.
Le Roi Charles VIII. envoya en Allemagne un Gentil-homme nommé Bernage, Seigneur de Livré, près d’Amboiſe. Ce Gentil-homme marchant jour & nuit, pour avancer chemin, arriva un ſoir bien tard dans un Château, où il demanda à loger, & ne l’obtint qu’avec peine. Cependant le Maître du Château, apprenant à qui Bernage appartenoit, alla au-devant de lui, & le pria d’excuſer la malhonnêteté de ſes Gens, ajoutant que certains parens de ſa femme, qui lui vouloient mal, l’obligeoient de tenir ainſi ſa porte fermée. Bernage lui dit le ſoir le ſujet de ſon voyage, & en eut des offres de rendre au Roi ſon Maître tous les ſervices poſſibles. Il le mena donc chez lui, où il fut logé & régalé ſplendidement. L’heure du ſouper étant venue, il le conduiſit dans une Salle richement tapiſſée. La table étant ſervie, il ſortit de derriere la tapiſſerie la plus belle femme qu’il étoit poſſible de voir ; mais elle avoit la tête tondue, & les habits noirs à l’Allemande. Après que le Maître de la Maiſon eut lavé avec Bernage, on apporta l’eau à cette femme qui ſe lava auſſi, & alla ſe placer au bout de la table ſans parler à perſonne, ni perſonne à elle. Bernage la regardoit ſouvent, & la trouva l’une des plus belles qu’il eût jamais vues, à cela près que ſon viſage lui paroiſſoit bien pâle, & ſon air extrêmement triſte. Après qu’elle eut un peu mangé, elle demanda à boire. Un Domeſtique lui donna à boire dans un vaiſſeau bien ſingulier : c’étoit une tête de mort, dont les trous étoient bouchés d’argent. Elle but ainſi deux ou trois fois dans le même vaiſſeau. Après qu’elle eut ſoupé & lavé ſes mains, elle fit une révérence au Seigneur de la Maiſon, & s’en retourna derriere la tapiſſerie ſans parler à perſonne.
Bernage fut ſi ſurpris de voir une choſe ſi extraordinaire, qu’il en devint tout triſte & tout penſif. Son Hôte s’en apperçut, & lui dit ; je vois bien que vous êtes étonné de ce que vous avez vu à table ; mais l’honnêteté que j’ai trouvée en vous, ne me permet pas de vous en faire un ſecret, afin que vous ne croyiez pas que je ſois capable de faire une telle cruauté, ſans en avoir grand ſujet
Cette Dame que vous avez vue, eſt ma femme que j’ai plus aimée que jamais homme n’aima la ſienne. J’ai tout riſqué pour l’épouſer ; & je l’amenai ici malgré tous ſes parens. Elle me témoignoit auſſi tant d’amour, que j’euſſe hazardé mille vies pour l’avoir : nous avons vécu long-tems avec tant de douceur & de plaiſir, que je m’eſtimois le Gentilhomme de la chrétienté le plus heureux ; mais l’honneur m’ayant obligé de faire un voyage, elle oublia le ſien, ſa conſcience & l’amour qu’elle avoit pour moi, & ſe rendit amoureuſe d’un jeune Gentilhomme que j’avois nourri céans ; peu s’en fallut que je ne m’en apperçuſſe à mon retour : cependant je l’aimois avec tant de paſſion, que je ne pouvois me défier d’elle. Mais enfin l’expérience m’ouvrit les yeux ; & je vis ce que je craignois plus que la mort. L’amour que j’avois pour elle ſe changea en fureur & en déſeſpoir : je l’obſervai ſi bien, que feignant un jour d’aller à la campagne, je me cachai dans la chambre où elle demeure à préſent. Bientôt après mon prétendu départ, elle s’y retira, & y fit venir ce jeune Gentilhomme que je vis entrer, & prendre avec elle des privautés qui n’auroient dû être que pour moi. Quand je vis qu’il vouloit monter ſur le lit avec elle, je ſortis de ma niche, l’allai prendre entre ſes bras & le tuai ; mais comme ſe crime de ma femme me parut ſi grand, que je ne l’aurois pas aſſez punie en la tuant, comme j’avois fait ſon galant, je lui ordonnai une peine qui lui eſt, je crois, plus inſupportable que la mort : c’eſt de l’enfermer dans la chambre ou elle ſe retiroit pour dérober ſes plus doux plaiſirs. Je lui ai pendu dans une Armoire tous les os de ſon galant, comme on pend quelque choſe de précieux dans un cabinet ; & afin qu’elle n’en perde pas la mémoire en mangeant & en buvant, je lui fais ſervir à table, au lieu de coupe vis-à-vis de moi, la tête de cet ingrat, afin qu’elle voye vivant, celui qu’elle a rendu par ſa faute ſon ennemi mortel, & mort pour l’amour d’elle, celui dont elle a préféré l’amitié à la mienne. Par ce moyen, elle voit en dînant & en ſoupant, les deux choſes qui doivent l’affliger le plus, c’eſt-à-dire, l’ennemi vivant, & l’ami mort, & tout cela par ſon crime. Au ſurplus je la traite comme moi, ſi ce n’eſt qu’elle eſt tondue ; car les cheveux ſont un ornement qui ne convient pas mieux à l’adultère, que le voile à une impudique. Ainſi ſa tête tondue marque qu’elle a perdu l’honneur & la chaſteté. S’il vous plaît prendre la peine de la voir, je vous y menerai. Bernage accepta volontiers ; & étant deſcendu, il trouva qu’elle étoit dans une très-belle chambre, aſſiſe toute ſeule auprès d’un bon feu. Le Gentilhomme tira un rideau qui couvroit une grande armoire, où il vit tous les os d’un homme pendu. Bernage avoit grande envie de parler à cette femme ; mais il n’oſa de peur du mari. Le Gentilhomme s’en étant apperçu, lui dit : ſi vous voulez lui dire quelque choſe, vous verrez comme elle s’exprime.
Si votre patience, Madame ; lui dit alors Bernage, eſt égale au tourment, je vous regarde comme la femme du monde la plus heureuſe : la dame avec les yeux baignés de larmes, & une grâce & une humilité ſans pareille, répondit : je confeſſe, Monſieur, que ma faute eſt ſi grande, que tous les maux que le Seigneur de céans, que je ne ſuis pas digne de nommer mari, me ſauroit faire, ne me ſont rien au prix du regret que j’ai de l’avoir offenſé ; & en diſant cela, elle ſe met à pleurer abondamment. Le Gentilhomme tira Bernage par le bras, & l’emmena.
Il partit le lendemain pour aller s’acquitter de la commiſſion que le Roi lui avoit donnée : cependant en prenant congé du Gentilhomme, il ne put s’empêcher de lui dire : l’eſtime que j’ai pour vous, Monſieur, & les honnêtetés que vous m’avez faites chez vous, m’obligent de vous dire qu’il me ſemble, attendu la grande repentance de votre pauvre femme, que vous devez lui faire grace ; d’autant plus que vous êtes jeune, & que vous n’avez point d’enfant. Il ſeroit dommage qu’une maison comme la vôtre tombât, & que ceux qui peut-être ne vous aiment pas, fuſſent les héritiers de vos biens. Le Gentilhomme qui avoit réſolu de ne pardonner jamais à ſa femme, penſa long-tems à ce que lui avoit dit Bernage ; & connut enfin qu’il lui avoit dit la vérité. Il lui promit que ſi elle perſévéroit dans cette humilité, il lui pardonneroit dans quelque tems. Bernage étant revenu à la Cour, fit ce conte tout du long au Roi qui voulut s’en informer, & qui le trouva tel que Bernage lui avoit dit. Le portrait qu’il fit de la beauté de cette dame plut tant au Roi, qu’il envoya ſon Peintre, nommé Jean de Paris, pour la peindre au naturel, ce qu’il fit du conſentement du mari. Après une longue pénitence, le Gentilhomme qui ſouhaitoit beaucoup d’avoir des enfans, eut pitié de ſa femme qui recevoit cette punition avec tant d’humilité, la reprit, & en eut depuis pluſieurs enfans.
Si toutes celles à qui pareille choſe eſt arrivée, buvoient à de ſemblables vaiſſeaux, continue la Reine de Navarre, je crains fort, Meſdames qu’il n’y eût bien des coupes de vermeil qui deviendroient têtes de mort. »
Je me ſouviens, Madame, d’avoir lu la même hiſtoire dans la Bibliothéque de campagne, & dans les Contes de Mlle Uncy ; c’eſt du moins le même fond, brodé un peu différemment, & orné de quelques nuances qui ne ſont pas dans celui-ci.
Indiſcrétion involontaire.
D’une Demoiselle qui racontant d’elle-même une avanture galante, & parlant en troiſieme perſonne, ſe nomma ſans y penſer.
Du tems du Roi François I, il y avoit une dame du ſang Royal, qui avoit de l’honneur, de la vertu & de la beauté, & qui ſçavoit faire un conte avec grâce, & en rire auſſi, quand elle en entendoit faire un. Cette dame étant à une de ſes maiſons, fut viſitée de tous ſes Sujets & Voiſins qui l’aimoient autant qu’il étoit poſſible. Entr’autres viſites, elle reçut celle d’une certaine demoiſelle, qui voyant que chacun faiſoit des contes à la Princeſſe pour la divertir, voulut faire comme les autres, & lui dit : j’ai un bon conte à faire, Madame ; mais vous me promettez de n’en point parler. Ce conte eſt très-véritable ; & je puis en conſcience vous le donner pour tel.
Il y avoit une demoiſelle mariée, qui vivoit avec ſon mari très-honnêtement, quoiqu’il fut vieux, & elle jeune. Un Gentilhomme de ſes voiſins, voyant qu’elle avoit épouſé ce vieillard, devint amoureux d’elle, & la preſſa pendant pluſieurs années ; mais elle ne lui répondit que ce qu’une femme de vertu doit répondre. Le Gentilhomme crut un jour que s’il pouvoit la trouver à ſon avantage, elle ne ſeroit peut-être pas ſi cruelle. Après avoir long-tems balancé le péril où il s’expoſoit, l’amour qu’il avoit pour la demoiſelle applanit toutes les difficultés, diſſipa crainte, & le détermina à chercher le lieu & l’occaſion. Il étoit ſi bien ſur les avis, qu’ayant appris un matin que le mari de la demoiſelle s’en alloit à quelqu’autre de ſes maiſons, & partoit dès le point du jour pour éviter la chaleur, il vint chez la demoiſelle qu’il trouva au lit endormie : voyant que les ſervantes n’étoient pas dans la chambre, il alla ſe mettre botté & éperonné dans le lit de la demoiſelle, ſans avoir eu l’eſprit de fermer la porte. Elle ſe réveilla, & fut bien fâchée de le voir là ; mais quelques remontrances qu’elle pût lui faire, il n’y eut pas moyen de le retenir : il lui fit violence, & la menaça, ſi elle branloit, de dire à tout le monde qu’elle l’avoit envoyé querir ; ce qui lui fit tant de peur, qu’elle n’oſa crier. Une des ſervantes revint quelque moment après dans la chambre : le Gentilhomme ſe leva avec tant de diligence, qu’elle ne ſe ſeroit apperçue de rien, ſi l’éperon qui s’étoit attaché au drap de deſſus, ne l’eût emporté tout entier ; de maniere que la demoiſelle demeura toute nue ſur le lit. Quoiqu’elle parlât au nom d’une autre, elle ne pût s’empêcher de dire : jamais femme ne fût plus étonnée que moi, quand je me vis ainſi nue, La Princeſſe qui avoit écouté tout le conte ſans rire, ne pût alors s’empêcher d’éclater, & lui dit : vous en pouvez, à ce que je vois, conter l’hiſtoire. La pauvre demoiſelle fit ce qu’elle pût pour raccommoder la choſe ; mais il n’y eut pas moyen d’y trouver une bonne emplâtre.
Voilà, Madame, à peu près, ce que j’ai trouvé de plus agréable dans les contes de la Reine de Navarre : la variété qui y regne, & que j’ai ſuivie dans ce que j’en ai rapporté, vous donne une idée ſuffiſante de ſon eſprit & de ſa façon de raconter : le ſérieux & le plaiſant y trouvent leur place tour-à-tour. La Reine de Navarre a parlé de tout, & en a parlé avec cette liberté que les Princeſſes ſe permettent, & que celle-ci tâche de réparer néanmoins, par la morale qui termine chaque conte. Elle eſt ſouvent placée à propos, & regarde preſque toujours le respect dû à la Religion. Je ne vous parle point du ſtyle ; vous en avez pu juger par vous-même, & vous avez dû le trouver quelquefois diffus, quelquefois agréable, & en général ſimple & naturel : d’ailleurs c’eſt une Reine qui écrit, & qui n’écrit que pour s’amuſer.
Marguerite de France. C’est ici le lieu de dire auſſi un mot d’une autre Marguerite, Princeſſe de France, Ducheſſe de Berri, & enſuite de Savoye. Elle étoit fille de François I, & fut après la mort du Roi ſon pere, la protectrice des ſciences & des lettres, qu’elle aimoit & qu’elle cultivoit. Elle étoit née à S. Germain-en-Laye, l’an 1523 ; & elle eſt morte à Turin âgée de 57 ans.
Je ſuis, &c.