Histoire littéraire des femmes françoises/4/2
LETTRE II.
Le tems que Madame de Staal a paſſé à la Baſtille, eſt l’endroit de ſes Mémoires, où elle paroit qu’elle s’eſt arrêtée avec plus de complaiſance. Elle y entra à ſept heures du ſoir en hyver. Il faut lire la deſcription qu’elle fait elle-même de ſon appartement. Après avoir paſſé des Ponts où l’on entendoit des bruits de chaînes, dont l’harmonie eſt déſagréable, on me mit dans une grande chambre, où il n’y avoit que les quatre murailles ſort ſales, & toutes charbonnées par le déſœuvrement de mes Prédéceſſeurs. Elle étoit ſi dégarnie de meubles, qu’on alla chercher une petite chaiſe pour m’aſſeoir ; deux pierres pour ſoutenir un fagot qu’on alluma ; & on attacha proprement un petit bout de chandelle au mur, pour m’éclairer. Toutes ces commodités m’ayant été procurées, le Gouverneur ſe retira ; & j’entendis refermer ſur moi cinq ou ſix ſerrures, & le double verroux ».
Seule, vis-à-vis de ſon fagot, notre priſonniere avoit paſſé environ une heure dans une inquiétude cruelle, lorſqu’elle vit reparoître le Gouverneur, qui lui amenoit ſa Femme de chambre. On revint quelque rems après ; on les fit paſſer enſemble dans une chambre voiſine, ſans leur en dire la raiſon. » On ne s’explique point dans ce lieu-là ; les gens qui vous abordent, ont la phiſionomie ſi réſervée, qu’on ne s’aviſe pas de leur faire la moindre queſtion ».
On les retira de cette chambre, pour les remetPage:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/37 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/38 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/39 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/40 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/41 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/42Fortoit à tout moment dans mon ame embrâſée,
D’une délicate penſée,
La douce illuſion & le tour enchanteur.
Jours ſereins ! jours heureux ! qu’êtes vous devenus !
Où jadis plus d’une conquête,
De Mirthe & de Lauriers vint couronner ma tête.
Jeuneſſe des plaiſirs, beaux jours vous n’êtes plus ;
Et déjà l’âge qui s’avance,
D’un amour mutuel me ravit l’eſpérance.
Dans cette juſte défiance,
Je ne voulus jamais devenir ton vainqueur ;
Et ne comptant pour rien, dans l’ardeur de te plaire,
Du plaiſir d’être aimé la douceur étrangere,
Au ſeul plaiſir d’aimer j’abandonnai mon cœur.
Je te parlois d’amour ; tu te plus à m’entendre :
Les jours étoient trop courts pour nos doux entretiens ;
Et je connois peu de vrais biens
Dont on puiſſe jamais attendre
Le plaiſir que me fit la fauſſeté des miens.
Heureux à qui le Ciel donne un cœur aſſez tendre,
Pour pouvoir aiſément comprendre,
D’un amour malheureux quel étoit le bonheur ;
Tel que je crois qu’il devoit rendre
Les plus heureux Amans jaloux de mon erreur.
Quelque prévenue que vous ſoyez, Madame contre les Piéces de Théâtre, qui n’ont pas ſubi l’épreuve de la repréſentation, je crois cependant que vous ne ſerez pas fâchée, que je vous faſſe connoître celles qui compoſent le quatrieme volume des Œuvres de Madame de Staal. Ce ſont deux Comédies en trois actes & en proſe, intitulées l'Engoûment & la Mode. Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/44 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/45 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/46 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/47 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/48 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/49 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/50 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/51 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/52 qui ont écrit. Ses Mémoires ſont ſurtout fort intéreſſans, par la maniere dont ils ſont traités ; le naturel qui y eſt répandu, me fait juger qu’elle auroit très-bien réuſſi dans le genre épiſtolaire. Elle a de la gaîté, des tournures neuves, des expreſſions à elle, qui l’emportent peut-être ſur Madame de Sévigné. Elle s’exerçoit auſſi quelquefois à la Poéſie ; & il nous reſte quelques piéces qui marquent qu’elle avoit l’eſprit naturellement porté à la ſatyre, entr’autres la naiſſance du Quolibet & une Epigramme ſur un Grimacier, que j’ai lues dans divers Recueils. Je n’y ai rien trouvé d’aſſez piquant, pour vous les préſenter, ni rien qui ſût digne de l’eſprit agréable & naturel de Mad. de Staal. Autant ſa Proſe eſt facile, douce & coulante ; autant elle eſt dure, ſéche, précieuſe & manierée dans ſes vers.
Je ſuis, &c.