Histoire littéraire des femmes françoises/4/5
LETTRE V.
Un autre Roman traduit de l’Eſpagnol, & que Madame de Richebourg n’a fait, pour ainſi dire, que rajeunir, eſt l’Hiſtoire de Perſile & de Sigiſmonde, tirée de Miguel Cervantes. C’eſt encore ici un amas confus d’avantures, d’où ſont bannies le plus ſouvent, la raiſon & la vraiſemblance.
» Dans l’ouverture d’une baſſe foſſe, le ſépulchre, plutôt que la priſon de pluſieurs corps vivans qui y étoient comme inhumés, le barbare Curſicurbo crioit de toute ſa force ; & quoique le ſon terrible de ſa voix retentît dans tous les environs, perſonne ne diſtinguoit ſes paroles, qu’une infortunée que ſes malheurs avoient précipitée dans cette eſpece de tombeau. Clélie, lui diſoit il, fais attacher à cette corde le priſonnier que nous avons mis cette nuit ſous ta garde ; & vois enſuite, ſi parmi les femmes de la derniere priſe, il y en a quelque une qui ſoit digne d’habiter avec nous & de revoir le ſoleil qui nous éclaire. En lui parlant de la ſorte, il faiſoit deſcendre dans cette baſſe foſſe, une groſſe corde ; & peu de tems après, étant aidé par quatre autres barbares, il en tira un jeune homme, âgé d’environ dix-neuf ans, vêtu de toile, comme un Matelot. Dès que ces barbares l’eurent détaché de cette corde, ils lui releverent ſes cheveux qui tomboient en forme d’anneaux, d’un or très-pur, & lui voyant le viſage couPage:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/80 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/81 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/82 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/83 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/84 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/85 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/86 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 4.djvu/87 de vous revoir » ! Des pleurs innonderent alors leurs yeux avec tant d’abondance, que le Gouverneur qui les obſervoit, ne put retenir ſes larmes.
Il ſeroit trop long, Madame, & peu amuſant de dire comment ces deux Amans échappererent aux Barbares. Vous ſaurez ſeulement, que l’amour & la jalouſie diviſerent leurs Chefs qui ſe diſputoient la poſſeſſion de ces deux perſonnes. Un maſſacre affreux, qui fut l’effet de ces diviſions, détruiſit preſque tous les habitans de l’Iſle ; & dans ces circonſtances, Perſile & Sigiſmonde prirent la fuite. Ils trouverent heureuſement un Vaiſſeau qui les mena à Lisbonne, d’où ils continuerent, à pied, leur pélérinage, pour accomplir le vœu qu’ils avoient ſait d’aller à Rome. Mon deſſein n’eſt pas de les ſuivre pas à pas ; il ſuffſit qu’ils ſoient dans le bon chemin : en attendant qu’ils arrivent, je vous ferai part, dans la Lettre ſuivante, de quelques-unes des aventures qu’ils trouvent ſur leur route.
Je ſuis, &c.