Aller au contenu

Histoire littéraire des femmes françoises/5/1

La bibliothèque libre.
Chez J.P. Costard, Libraire (Volume 5p. 1-13).


HISTOIRE
LITTÉRAIRE
DES
FEMMES FRANÇOISES.

Lettres à Madame ***.

LETTRE PREMIERE.

Avant que de vous entretenir des Ouvrages Madame Riccoboni de Madame Riccoboni, je veux, Madame, vous faire connoître ſa perſonne, en vous envoyant ſon portrait tracé par elle-même.


» Ma taille eſt haute ; j’ai les yeux noirs, & le teint allez blanc : ma phiſionomie annonce de la candeur ; mes procédés ne l’ont point encore démentie. En parlant à une perſonne que j’aime, j’ai l’air vif & gai, très-froid avec les étrangers. Je traite durement ceux que je mépriſe ; je n’ai rien à dire à ceux que je ne connois pas ; & je deviens tout-à-ſait imbécille quand on m’ennuye.

Une vie ſimple, même uniforme, me procure une ſanté parfaite : des chagrins réels, un long & triſte aſſujétiſſement, n’ont jamais pu l’altérer ; mon humeur eſt inégale ; elle dépend de la ſituation de mon ame ; tous mes ſentimens ſe peignent ſur mon front ; je n’ai point l’art de me contraindre ; en m’abordant, on lit dans mes yeux, ſi le ſérieux ou l’enjouement préſidera à ma converſation.

» J’ai des amis ; j’en ai peu : s’il étoit poſſible d’en cultiver beaucoup, je n’en pourrois chérir qu’un petit nombre. L’eſprit m’amuſe ſans me ſéduire ; mais les qualités du cœur m’intéreſſent, m’attachent & me plaiſent dans tous les tems. Je ne ſuis pas riche ; mais la modération m’a toujours paru capable de ſuppléer à l’opulence : j’ai même pris l’habitude de ne pas me croire pauvre, en me comparant à ceux qui jouiſſent d’une grande fortune, parce que je n’ai pas leurs deſirs, & me paſſe de mille choſes, ſans m’en priver ».

Madame Riccoboni, née en France, a épouſé un Acteur de la Comédie Italienne, & a joué elle-même, ſur ce Théâtre, avec des talens diſtingués, dans les rôles d’Amoureuſe. Réduite, par ſon choix, à une condition privée, & retirée du Théâtre avec un bien honnête, & les ſecours que lui procure ſon travail, elle partage ſes momens entre la ſociété de ſes amis, & l’application qu’elle donne à ſes Ouvrages.

Le marquis de Creſſi.Un des premiers qui ayent paru, eſt l’Hiſtoire du Marquis de Creſſy. Ce Marquis, après s’être diſtingué à l’armée, parut à la Cour avec cet éclat que donne une grande naiſſance une figure charmante, beaucoup d’eſprit, une brillante fortune & des talens. Mille Beautés recherchent ſa tendreſſe ; mais ſon ame, accoutumée à ne s’ouvrir qu’à des projets de grandeur & de fortune, ſe déſend des traits de l’Amour. Sa fierté révolte les femmes, qui, dans ce doux commerce, n’aſpirent qu’à flatter leur vanité ; & elle excite les deſirs de celles qui, capables de ſentimens, ne ſont touchées que de cette qualité, dans l’objet de leur préférence. Madame de Raiſel & Mademoiſelle du Bougei furent de ces dernieres ; toutes deux joignoient aux charmes de la beauté, l’élévation, le brillant de l’eſprit & la diſtinction du rang. Madame de Raiſel avoit, au-deſſus de Mademoiſelle du Bougei, d’immenſes poſſeſſions ; elle touchoit à ſa vingt-ſixiéme année, & ſembloit s’être déterminée à renoncer à un ſecond hymen, par les dégoûts & les amertumes qu’elle avoit éprouvés dans le premier. Mademoiſelle Adelaide du Bougei n’avoit guère plus de ſeize ans ; en elle on voyoit l’image de la candeur & de l’innocence. Elle fut la premiere victime de la perſidie du Marquis : également incapable de méfiance & de déguiſement, elle laiſſa voir le fond de ſon cœur à M. de Creſſy, qui s’applaudit de ſa victoire, & en fit un trophée à ſa vanité.

Ses fréquentes viſites dans une maison où Mademoiſelle du Bougei étoit familiere, multiplierent leurs entrevues, & enflâmerent par dégrés le cœur d’Adelaïde. Le Marquis ſe ſert de tout l’aſcendant qu’il a ſur l’eſprit de cette jeune perſonne, & emploie tous les artifices pour la conduire à ſes fins ; il lui perſuade qu’elle Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 5.djvu/24 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 5.djvu/25 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 5.djvu/26 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 5.djvu/27 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 5.djvu/28 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 5.djvu/29 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 5.djvu/30 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 5.djvu/31 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 5.djvu/32 ple du bonheur, pour l’infortunée qui n’a vivre, & s’en voir rejettée : que j’expire ſur ce ſein chéri ; qu’il s’ouvre ; & que mon ame s’y renſerme. Elle perdit alors la connoiſſance ; &, rien ne pouvant la retirer de l’aſſoupiſſement où elle tomba ſur les quatre heures du matin ; elle s’endormit du ſommeil de la mort ».

M. de Creſſy ne put ſe conſoler. Adelaïde ſacrifiée pour lui, Madame de Raiſel morte dans ſes bras, ſormerent un tableau qui, ſe repréſentant ſans ceſſe à ſon idée, empoiſonna le reſte de ſes jours.

Ce Roman, Madame, a eu un grand ſuccès, & il le mérite. Il eſt écrit avec autant d’eſprit que d’élégance ; & joint la délicateſſe des ſentimens aux graces du ſtyle ; la vérité des caracteres à la chaleur de l’intérêt ; la variété des tours à la fineſſe des réflexions. La narration en eſt vive, & dégagée de frivoles circonſtances. Les perſonnages ſont nobles ; rien de bourgeois, rien de bas dans les détails ; point d’images déshonnêtes, ni de peintures trop libres : tout décele un Auteur, à qui les mœurs du monde & les routes du cœur ſont également connues. On a cependant trouvé que l’Ouvrage avoit des défauts ; le dénouement ſur-tout a eu des contradicteurs. On eſt fâché de voir mourir, d’une mort auſſi tragique, la Marquiſe de Creſſy. On lui trouve l’ame trop vertueuſe, & les paſſions trop douces, pour la faire finir par ce genre de mort. On peut juſtifier ce reproche, en diſant qu’une perſonne douce & tendre, ſe livre plus qu’une autre à cette profonde douleur, qui rejette toute conſolation, & qui conduit à ſe donner la mort.

Je ſuis, &c.