Histoire naturelle de l’Homme - Les Polynésiens et leurs migrations/02

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II.
origine et migrations des polynésiens.
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S’il est une population qui semble fournir aux polygénistes un argument décisif en faveur de leur doctrine, ou au moins une objection des plus sérieuses à celle que nous défendons, c’est à coup sûr, et nous l’avons déjà reconnu [1], la population polynésienne, toute composée de peuplades dispersées sur les archipels grands ou petits, sur les îles, sur les îlots de la Mer du Sud. Ces archipels, ces îles, ces îlots sont souvent à des centaines de lieues les uns des autres, semés et comme perdus dans un océan immense. En joignant par des lignes droites les points extrêmes de la Polynésie, la Nouvelle-Zélande, les Sandwich et l’île de Pâques, on circonscrit un triangle qui n’a pas moins de 60 degrés environ du nord au sud, et de 65 degrés de l’est à l’ouest [2]. La Nouvelle-Zélande est à 1,700 kilomètres de toute terre, à 1,900 de toute île occupée par la race qui l’habite ; le groupe le plus voisin des îles Sandwich en est éloigné de 3,000 kilomètres, et l’île de Pâques est à 1,300 kilomètres de ses sœurs, à 3,600 de la côte d’Amérique.

Au premier abord, il semble impossible que des hommes à peine sortis de l’état sauvage, dépourvus de nos moyens perfectionnés de navigation, étrangers à nos hautes connaissances astronomiques, ne connaissant ni la boussole, ni aucun des instrumens qui guident la marche de nos navires, aient franchi de pareils espaces. Il est bien difficile de s’expliquer comment, quel que soit le lieu de départ de la race, elle a pu atteindre successivement tous ces points où l’ont trouvée les grands navigateurs du XVIIIe siècle. On n’a pas manqué de représenter ces difficultés comme insurmontables. On a surtout insisté sur la direction des vents et des courans qui opposent, disait-on, un obstacle infranchissable à toute émigration venant de l’Asie. Ces objections, nous le montrerons sans peine, tenaient à une connaissance incomplète des faits aussi bien qu’à une appréciation très inexacte des connaissances et des ressources des populations dont il s’agit. Toutefois l’argument tiré de la direction des grands courans de la mer et de l’atmosphère devait paraître très sérieux avant les progrès récemment accomplis dans cette branche des connaissances humaines. En effet, les vents alizés, le grand courant équatorial, parcourent la plus grande partie de l’aire polynésienne ; les uns et les autres portent également de l’est à l’ouest, et peuvent au premier abord paraître demander aux navigateurs se dirigeant en sens contraire des moyens d’action plus puissans que ceux qu’on attribue généralement aux peuples sauvages. Aussi, même parmi les monogénistes, quelques auteurs, arrêtés par cette difficulté, ont-ils essayé de la tourner, et proposé diverses hypothèses ; mais ces systèmes, trop peu d’accord avec les faits, ont dû être rejetés malgré les noms recommandables dont ils s’appuyaient.

Ainsi William Ellis, auteur d’un ouvrage spécial et des plus importans sur tout ce qui se rattache à la Polynésie [3], a regardé les insulaires du Pacifique comme venus d’Amérique précisément à l’aide des vents et du courant dont nous parlons ; mais la première partie de cette étude a montré combien étaient intimes les rapports qui unissent les Polynésiens aux habitans de la Malaisie. Les caractères physiques et linguistiques relient évidemment ces deux races. C’est là un fait sur lequel Hale a insisté avec toute l’autorité que donnent à sa parole les travaux dont nous allons avoir à parler longuement. Envisageant la question surtout au point de vue philologique, il a montré la langue polynésienne se décomposant au fur et à mesure qu’on s’éloigne des régions occidentales et qu’on avance vers l’est. Dans l’ouvrage remarquable qu’un de nos compatriotes, M. Gaussin, a consacré à la langue polynésienne, ce résultat est pleinement confirmé [4]. Certains traits de mœurs, certaines coutumes qu’on trouve seulement en germe dans les archipels les plus occidentaux se développent de l’ouest à l’est de manière à accuser une marche analogue des populations. L’hypothèse d’Ellis brise tous ces rapports, est en désaccord avec tous ces faits ; aussi ne compte-t-elle, je crois, aucun adhérent dont le nom ait quelque valeur dans la science.

Forster, le compagnon de Cook, et notre illustre et malheureux Dumont-d’Urville ont proposé une hypothèse plus hardie et séduisante au premier coup d’œil. Pour eux, la Polynésie serait le reste d’un ancien continent qui aurait jadis communiqué avec l’Asie et en aurait tiré sa population. À la suite de quelque révolution géologique, ce continent se serait affaissé tout entier ; la mer en aurait couvert les plaines et les collines ; les plus hautes montagnes seules, s’élevant au-dessus des flots, constitueraient aujourd’hui les îles de la Mer du Sud. À l’époque de la catastrophe, ces sommets auraient servi de refuge à quelques-uns des habitans primitifs, qui seraient devenus la souche des populations actuelles et seraient restés emprisonnés dans leurs lieux de refuge. — Cette façon d’expliquer les faits aurait l’avantage de conserver les rapports rompus par l’hypothèse d’Ellis, et de s’accorder avec quelques traditions des indigènes. En Polynésie comme partout, ces traditions parlent d’un déluge auquel auraient échappé seulement quelques hommes, devenus les pères de tous ceux qui vivent aujourd’hui. Toutefois l’explication de Forster a aussi contre elle l’anthropologie et la linguistique. En nombres ronds, l’aire polynésienne est environ trois fois grande comme l’Europe, plus grande que l’Asie. Or, si l’une ou l’autre de ces deux parties du monde devenait le théâtre d’un cataclysme analogue à celui qu’a supposé Forster, qui ne voit quel en serait le résultat ? À peu près chaque chaîne de montagnes, transformée en archipel, aurait sa race et surtout sa langue spéciale. En France seulement, les Alpes, les Pyrénées, les Vosges, les Cévennes, nourriraient des populations dont les langages seraient des plus différens, tandis que la Polynésie ne présente que des dialectes d’une seule et même langue [5]. Cette considération doit faire rejeter comme inadmissibles les idées que d’Urville a empruntées à Forster, et qui du reste ne comptent plus guère de partisans.

Le peu de fondement des hypothèses précédentes étant une fois démontré, l’anthropologiste qui se refuse à voir dans les Polynésiens un simple produit du sol ne peut plus que les faire venir d’Asie par voie de migrations. Telle est en effet la doctrine à laquelle se sont ralliés aujourd’hui, je crois, tous les voyageurs et anthropologistes monogénistes, comme aussi quelques polygénistes qui reculent devant les conséquences de leurs principes les plus fondamentaux ; c’est celle que nous croyons fermement être l’expression de la vérité. Cependant il ne suffit pas d’être conduit à cette croyance par voie d’exclusion ; ce ne serait là qu’une présomption favorable. Il reste à en donner des preuves directes, et c’est ce que nous allons faire.


I. — possibilité des migrations de l’ouest à l’est.
— exemples isolés. — carte de tupaïa
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Commençons par répondre à ce qu’on a dit de la prétendue impossibilité que présentent les communications par mer de l’Asie avec la Polynésie pour tout peuple manquant d’une science nautique très avancée.

Cette impossibilité ne pourrait résulter que de trois conditions : de la disposition géographique, de la direction des vents, de celle des courans. Or la première, loin de s’opposer aux migrations dont il s’agit, semble faite pour y inviter un peuple de marins. Du continent asiatique, plusieurs routes conduisent en pleine Mer du Sud. Par la presqu’île de Malacca, les îles de la Sonde et la Nouvelle-Guinée, on arrive en Mélanaisie et par suite sur les frontières de la Polynésie ; de la Chine, par Formose, les Philippines et les Palaos, on est conduit en Micronésie ; les Philippines et les Moluques amènent le navigateur sur les frontières orientales de la Malaisie. Évidemment un peuple navigateur, pourvu qu’il soit hardi et aventureux, sera conduit d’île en île dans les trois grandes divisions de l’Océanie, à moins que les vents et les courans ne lui opposent d’insurmontables obstacles. En est-il donc ainsi, comme on l’a prétendu ? Les progrès récents de la physique générale du globe nous aideront à répondre. Nous prendrons pour guides dans cette étude les recherches du commodore Maury [6], et surtout les cartes pratiques dressées par le capitaine Kérallet pour servir de guide aux marins. Certes aucun de ces travaux n’a été entrepris en vue de résoudre la question ethnologique qui nous occupe, et si nous y trouvons des argumens, il faudra bien reconnaître qu’ils n’ont pas été inventés pour les besoins de notre cause.

Tous nos lecteurs savent que la chaleur solaire est beaucoup plus intense à l’équateur que sous les pôles. De ce fait seul résulte tout un ensemble de phénomènes. L’air, constamment échauffé à la surface de la terre et des mers dans les régions équatoriales, par conséquent devenu plus léger que l’air des régions voisines, s’élève vers les hauteurs de l’atmosphère. S’il n’était remplacé, il laisserait un vide, et ce vide, qui tend sans cesse à se former, doit être comblé sans interruption. De là résultent deux grands courans aériens incessans et qui sembleraient devoir se diriger directement l’un du sud au nord, l’autre du nord au sud ; mais, par suite de la forme et du mouvement de notre globe, ces courans sont infléchis et portent dans l’hémisphère boréal du nord-est au sud-ouest, dans l’hémisphère austral du sud-est au nord-ouest. Ces courans aériens sont bien connus de tous nos lecteurs sous le nom de vents alizés. Ce sont eux qu’on a regardés comme un des grands obstacles aux voyages par mer d’Asie en Océanie ; mais, pour qu’il en fût ainsi, il faudrait que leur influence s’exerçât sans interruption et sur l’Océan-Pacifique tout entier. Or les choses, on va le voir, sont loin de se passer de cette manière.

En effet, à mesure qu’il approche de l’équateur, l’air apporté par les vents alizés subit, lui aussi, l’influence de la chaleur. Il s’échauffe, se dilate et s’élève, emportant avec lui toute la vapeur d’eau dont il s’est chargé en rasant l’Océan. Ces vapeurs, condensées par le froid dans les hautes régions de l’atmosphère, se transforment en nuages. De là résulte la zone que les Anglais ont appelée le Cloud-ring (l’anneau de nuages). Cette zone échappe, on le comprend, tout entière à l’action des vents alizés. Au lieu de courans d’air soufflant dans une direction constante, le navigateur n’y rencontre qu’une succession irrégulière de calmes, de vents ou de tempêtes soufflant dans toutes les directions, et d’orages accompagnés de pluies diluviennes. — Dans les deux hémisphères au-delà des vents alizés, on trouve en outre une zone appelée zone des calmes ou des vents variables tropicaux. Ce nom seul indique qu’ici les vents n’ont plus de direction constante. — Puis enfin vient dans l’hémisphère austral, comme dans l’hémisphère boréal, la région des vents généraux, qui soufflent en sens inverse des alizés.

Sans nous inquiéter de ces derniers, on voit que l’atmosphère des régions qui nous intéressent en ce moment peut être considérée comme partagée en cinq zones distinctes. Le Cloud-ring, la zone centrale, occupe 9 degrés ; les alizés commencent vers le 30e degré ; les calmes ou les vents variables des tropiques s’étendent sur 10-12 degrés. Le tout forme une espèce de système embrassant plus de 80 degrés. Or ce système n’est pas immobile. La même cause qui produit les saisons le fait osciller du nord au sud et du sud au nord dans certaines limites. Le Cloud-ring en particulier se transporte annuellement du 5e degré de latitude sud au 15e degré de latitude nord. De ce fait seul, il résulte qu’une partie de l’Océanie doit être soumise à des alternatives à peu près régulières de vents dont un peuple navigateur ne pouvait manquer de profiter.

Cependant les alternatives dues aux causés que l’on vient d’indiquer ne sont pas les seules que subissent les mers dont nous parlons. Grâce à l’action exercée sur les continens par les saisons, et par un mécanisme analogue à celui qui dans les îles produit les brises régulières de terre et de mer, les vents alizés sont pour ainsi dire renversés annuellement, c’est-à-dire qu’ils sont remplacés par des vents qui soufflent presque en sens contraire. C’est là ce qu’on appelle les moussons. Dans l’Océan-Indien, les moussons se partagent l’année avec les alizés ; dans le Pacifique, elles sont moins régulières, mais elles s’étendent au-delà des Sandwich et de Tahiti. En d’autres termes, pendant un certain temps de l’année, les vents, bien loin de s’opposer aux voyages d’Asie en Océanie, sont précisément des plus favorables, et peuvent pousser le navigateur jusque tout près des confins de la Polynésie. Ce fait répond pleinement à ce qu’on a dit des obstacles opposés par le vent aux voyages entrepris dans cette direction.

Les courans marins apportent au moins autant de facilité au peuplement de la Polynésie par les populations asiatiques. Les eaux de l’Océan se meuvent sous l’action de causes qui se rattachent à celles qui mettent l’atmosphère en mouvement et d’une manière fort analogue. Depuis longtemps, on connaît le grand courant qui sous l’équateur et dans toutes les grandes mers coule de l’est à l’ouest. C’est à lui qu’on attribuait le pouvoir d’arrêter les simples embarcations qui voudraient se diriger des côtes ou des archipels de l’Asie vers la Polynésie ; mais on sait aujourd’hui que dans le Pacifique ce courant est double : il y a en réalité un courant équatorial boréal et un courant équatorial méridional. Entre les deux existe un contre-courant bien marqué [7] qui porte directement d’Asie en Amérique. Ce contre-courant est une sorte de grande voie ouverte aux marins vers la Polynésie, et cela d’autant plus qu’elle est placée dans la région du Cloud-ring.

On le voit, en faisant mieux connaître les grands mouvemens de l’atmosphère et des mers dans ces régions lointaines, la science moderne a jeté sur l’ethnologie de ces contrées un jour tout nouveau. Grâce à elle, s’évanouissent à peu près tous ces prétendus obstacles qui avaient dû, disait-on, empêcher tout peuplement procédant de l’ouest à l’est. Bien loin d’être impossible, ce mode de peuplement se trouve facilité par les conditions que lui fait la physique générale du globe. Et encore n’avons-nous parlé jusqu’ici que des phénomènes généraux en les considérant comme réguliers. Or la régularité, même des alizés et des moussons, n’est rien moins qu’absolue ; comme toutes les mers d’ailleurs, le Pacifique et les mers qui s’y rattachent ont leurs coups de vent, leurs tempêtes, leurs ouragans qui soufflent dans toutes les directions. Que de navigateurs ont dû être surpris par ces accidens de mer et portés au loin en tout sens ! Beaucoup sans doute ont péri ; mais dans cet océan parsemé d’îles et d’archipels il était inévitable qu’un certain nombre échappé au naufrage pût aborder sur quelques-unes des terres encore désertes où se trouvent aujourd’hui leurs descendans. Au peuplement par migration, qu’on peut supposer toujours plus ou moins volontaire, a dû nécessairement s’ajouter dans le Pacifique un peuplement par dissémination accidentel et involontaire, et celui-ci n’a peut-être pas joué un rôle moins important que le premier.

En résumé, non-seulement l’envahissement de l’Océanie en général, de la Polynésie en particulier, par des populations venant de l’Asie n’est pas impossible, comme on l’a dit, mais encore il est facile et presque inévitable, à la seule condition que sur les frontières de ces régions se trouve une population active, aventureuse et familiarisée avec la mer. Lors même que le marin sorti d’un tel peuple serait dépourvu de presque tout ce qui semble aujourd’hui nécessaire à la navigation, il ne craindra pas de perdre de vue ses côtes natales, car ces côtes fourmillent d’archipels, et il espérera toujours rencontrer quelque île, quelque terre en allant droit devant lui, avec les étoiles pour boussole [8]. Peut-être sera-t-il ainsi entraîné plus loin qu’il ne l’eût voulu, peut-être se trompera-t-il de direction, peut-être périra-t-il dans cette immensité qu’il ne soupçonnait pas ; mais s’il rencontre quelqu’une de ces terres semées là comme pour le recevoir, il saura bien se rappeler la route qu’il a suivie, regagner au besoin son point de départ et souvent léguer à ses fils les moyens de refaire à leur tour et tout à fait volontairement le voyage qu’il a le premier accompli. — Voilà en réalité ce qu’indique la théorie. Il reste à rechercher jusqu’à quel point elle s’accorde avec les faits.

Au point de vue général où nous sommes placé, au point de vue des migrations, la Polynésie et la Micronésie se confondent pour ainsi dire, et l’on a tout avantage à éclairer l’histoire de l’une par celle de l’autre. J’emprunterai donc au capitaine Kotzebue quelques détails d’une haute importance qui lui furent donnés par don Luis de Tort, sous-gouverneur de Guaham [9], sur les Carolins. — Les îles Carolines sont un point très intéressant pour l’anthropologiste. Elles réunissent des élémens ethniques très divers. Lesson a vu à Ualan une population mongole ; sur d’autres points, Morrel a trouvé des hommes noirs et à cheveux très frisés, sinon complètement laineux ; enfin Chamisso et Lütke n’ont pas hésité à regarder la population de certaines îles comme étant essentiellement polynésienne, et nous verrons des faits qui viennent à l’appui de cette appréciation. À ce titre même, les Carolins rentrent rigoureusement dans notre sujet. Or, sans être plus avancés d’une manière générale que les Polynésiens, les Carolins sont tous des navigateurs habiles et hardis. Leurs pirogues, fort bien construites, vont à la voile, manœuvrent très bien et louvoient très rapidement au plus près. Toutefois elles n’atteignent pas les dimensions des grands canots polynésiens, puisqu’elles ont au plus 14-16 mètres de long, et on ne rencontre rien aux Carolines qui rappelle les pirogues doubles de Tahiti. Les connaissances astronomiques des Carolins se bornent à distinguer les constellations et à partager l’horizon en vingt-huit points ou directions, comme les anciens Grecs. Avec ces seules ressources, ces peuples se livrent à des voyages en mer presque incessans. Sous le moindre prétexte, ils montent en canot, hommes, femmes et enfans, et parcourent leur archipel, qu’ils connaissent assez bien pour pouvoir en dresser des espèces de cartes. Ils font en outre de véritables voyages de long cours dans un intérêt purement commercial, et c’est à ces voyages que se rapportent les détails recueillis par Kotzebue.

En 1788, les habitans de Guaham furent très surpris de voir arriver chez eux une flottille de Carolins qui pour toucher à ce rivage avaient dû faire un trajet de cinq à six cents kilomètres au moins. Ces voyageurs inattendus n’en furent pas moins bien reçus et racontèrent que leurs ancêtres avaient eu de tout temps l’habitude de trafiquer avec Guaham, mais que ces voyages avaient cessé à l’époque où les blancs arrivèrent aux Mariannes et les ravagèrent [10]. Or la découverte de ces îles date de 1521 ; les Espagnols en prirent possession en 1565. Les communications avaient donc été interrompues pendant deux cent vingt-trois ans. On demanda aux Carolins comment ils avaient su retrouver leur route. Ils répondirent que leurs chants nationaux contenaient à cet égard des indications connues des pilotes, et que ceux-ci les avaient guidés. Voilà par quels moyens ils avaient, après plus de deux siècles, réussi à se diriger à travers l’Océan sur une île qui n’a pas plus de trente à quarante kilomètres de diamètre. — Ajoutons que ces braves aventuriers furent engloutis au retour par une tempête, et sans doute leurs compatriotes crurent qu’ils avaient été massacrés, car de nouveau on n’en entendit plus parler ; mais en 1804 don Luis de Tort alla visiter les Carolines et rassura les esprits. Depuis cette époque, les anciens voyages ont recommencé. Tous les ans, une flottille accomplit le trajet, et parfois même des canots isolés ne craignent pas de le faire sans autre motif que l’espoir d’un gain presque insignifiant [11].

Ce fait est un excellent exemple de ce que savaient accomplir en voyages maritimes les habitans de l’Océanie bien avant l’arrivée des Européens. Si, pour aller de leurs îles aux Mariannes, les Carolins étaient jusqu’à un certain point aidés par les courans aériens ou marins, il est évident qu’au retour ces mêmes courans leur devenaient contraires. Cet obstacle ne les a pas arrêtés. Il est donc facile de comprendre que des marins aussi hardis ne devaient guère hésiter à tenter des voyages de découverte pour peu que quelque motif vînt les y pousser. Non moins hardis, les Polynésiens devaient agir de même, et nous en avons la preuve dans une foule de récits. Un chef était-il battu par un compétiteur, il abandonnait son île natale avec ses adhérens, et allait chercher fortune sur l’Océan. Des faits de cette nature se sont encore passés de nos jours. — La population menaçait-elle de devenir trop considérable relativement aux ressources d’une île : d’ordinaire un prêtre déclarait qu’un dieu lui avait révélé l’existence d’une terre de délices, il en indiquait la direction, et sur cette assurance une jeunesse ardente montait sur ses pirogues et cinglait ou ramait vers le point signalé. — Parfois, une île devenant décidément trop petite, on l’abandonnait pour en chercher une autre. Pitcairn et l’île de Pâques nous présentent des exemples de cette nature. Bien des expéditions ont certainement péri, et la tradition a conservé le souvenir de quelques-uns de ces désastres ; mais d’autres atteignaient une terre quelconque, et c’est ainsi sans doute qu’ont eu lieu les anciennes colonisations dont nous parlerons plus loin.

Les hasards de la mer, avons-nous dit plus haut, ont dû jouer aussi leur rôle dans le peuplement de l’Océanie et disséminer des colons dans cette mer toute parsemée d’îles. Ici, pour citer des exemples, on n’a que l’embarras du choix. Presque tous les grands navigateurs européens ont rencontré dans les îles qu’ils visitaient des étrangers arrivés là par accident et parfois de fort loin. Je leur emprunterai seulement trois faits intéressans à divers titres.

Lorsque Cook aborda à Watiou en 1777, il était accompagné du Tahitien Maï, et celui-ci trouva dans cette île, placée au sud-ouest, après de 1,200 kilomètres de Tahiti, trois hommes qu’au premier mot il reconnut pour des compatriotes. Leur histoire était fort simple. Partis au nombre de vingt de Raïatéa, île du même groupe que Tahiti, mais plus à l’ouest, pour se rendre dans la grande île, ils avaient été surpris par une tempête et jetés en pleine mer. Complètement égarés, ils avaient erré au hasard. Dix-sept étaient morts de faim ou de misère. Les trois autres avaient rencontré Watiou et y vivaient depuis douze ans. — Ici les naufragés sont peu nombreux et d’un seul sexe. Ils n’auraient pu former les élémens d’une colonie. Voici un fait plus concluant.

Dans le voyage qu’il accomplit de 1825 à 1828, le capitaine Beechey découvrit vers l’extrémité de l’archipel Pomotou une petite île ou plutôt un îlot, l’île Barrow, où il fut surpris de trouver des traces d’habitations récentes. Arrivé plus tard dans l’île Byam-Martin, il y rencontra une quarantaine d’individus, hommes, femmes, enfans, sous la direction de deux chefs, dont l’un, nommé Touwari, fut emmené avec sa famille par le navigateur anglais. Tous étaient originaires de l’île Chaîne ou Anaa, située à environ 400 kilomètres à l’est de Tahiti, dont elle est tributaire. Leur histoire était celle des naufragés de Watiou. À l’avènement de Pomaré, Touwari s’était embarqué avec cent cinquante de ses compatriotes pour aller rendre hommage au nouveau souverain. En vue de Maïtéa [12], la mousson venue plus tôt que d’ordinaire avait renversé le vent alizé, et les avait rejetés en mer. Deux pirogues s’étaient perdues. La troisième, portant vingt-trois hommes, quinze femmes et dix enfans, avait erré au hasard. C’étaient eux qui avaient abordé à l’île Barrow, mais qui, n’y trouvant pas de quoi se nourrir, l’avaient abandonnée pour chercher un nouveau refuge, et ils étaient arrivés ainsi à Byam-Martin. — Cet exemple est complet ; il réalise toutes les circonstances qu’indiquait la théorie, jusqu’à l’abandon d’un premier lieu de refuge momentanément habité ; il constate l’existence de rapports habituels entre des îles placées à de fort grandes distances les unes des autres ; il montre donc chez les Polynésiens des habitudes entièrement semblables à celles des Carolins, habitudes résultant d’une grande pratique de la mer et de beaucoup de hardiesse. Enfin le double trajet accompli par Touwari et ses compagnons de Maïtéa à l’île Barrow est de plus de 1,000 kilomètres et dans une direction précisément inverse de celle des vents alizés.

Empruntons encore un exemple à l’histoire de ces naufrages si instructifs. En 1816, Kotzebue trouva aux îles Radak un indigène d’Ouléa, une des Carolines. Parti pour la pêche, dans une pirogue à voile, avec trois de ses compatriotes, Kadou avait été surpris par une tempête qui changea pendant quelques Jours la direction habituelle des vents alizés. Lorsque ceux-ci recommencèrent à souffler, au retour du beau temps, nos Carolins, se croyant à l’ouest de leur île, se dirigèrent en louvoyant vers le nord-est. En réalité, ils laissaient derrière eux le point qu’ils voulaient atteindre. Ils n’en marchèrent pas moins dans la direction qu’ils croyaient être la bonne, et après un temps très considérable, pendant lequel ils faillirent tous périr de faim, ils abordèrent au petit groupe d’Aur. Cette fois le trajet était de 2,700 kilomètres au moins [13] ; mais ce qui rend ce voyage plus remarquable encore, c’est que les Carolins l’avaient accompli au nombre de quatre, montés sur une pirogue de pêche, et en marchant contre ces vents de nord-est qu’on a prétendu devoir opposer d’invincibles obstacles aux migrations venant de l’ouest. On ne saurait imaginer de démenti plus complet donné par les faits aux assertions que nous combattons.

Mais, diront peut-être nos contradicteurs, si ces migrations volontaires ou involontaires ont été quelque peu fréquentes, s’il a existé d’île à île des communications plus ou moins régulières, ces migrations, ces communications, doivent avoir laissé des traces dans les souvenirs des indigènes, et ils doivent posséder sur la géographie de la Mer du Sud des notions au moins élémentaires. En est-il bien ainsi ? Ici encore les exemples abondent. À l’époque des premiers voyages, presque tous les navigateurs européens ont pu constater que les Polynésiens connaissaient d’autres terres que celle qu’ils habitaient, et souvent c’est aux indications données par les indigènes qu’ils ont dû leurs découvertes. Ainsi, dès 1606, Quiros, arrivé à Talimako, aujourd’hui les îles Duff, y recueillit des renseignemens précis sur plusieurs autres points de la Polynésie, entre autres sur Ticopia et sur l’île ou terre de Saint-Esprit, une des plus grandes des Nouvelles-Hébrides. C’est grâce à ces renseignemens qu’il parvint à cette dernière, distante de plus de 500 kilomètres.

Je pourrais citer bien d’autres faits de même nature ; mais, sans multiplier ces détails, je me bornerai à dire quelques mots du document géographique le plus important, comme attestant l’étendue des connaissances géographiques chez les Polynésiens. Je veux parler de la carte générale recueillie à Tahiti par Cook à son premier voyage [14]. Cette carte fut dessinée par Tupaïa, ancien ministre de la reine Obéréa, et elle nous a été conservée par Forster [15]. Or elle comprend tous les principaux groupes de la Polynésie, à l’exception de la Nouvelle-Zélande et des Sandwich. En revanche, on y trouve les îles Fiji, qui n’appartiennent pas à la Polynésie proprement dite, et sont pour ainsi dire intermédiaires entre celle-ci et la Mélanaisie. Sans doute on reconnaît que cette carte n’a pas été dressée par un de nos ingénieurs hydrographes. Toutefois les distances et les rapports y sont indiqués de manière qu’on puisse déterminer non-seulement les groupes, mais le plus souvent les îles elles-mêmes. Une courte description, écrite sous la dictée de Tupaïa, accompagne le nom de chaque île ou de chaque groupe, et achève de nous donner une idée des notions que possédaient au moins les Tahitiens instruits sur cette Océanie que les Européens commençaient à peine à connaître.

Que la carte de Tupaïa ait été un véritable spécimen des connaissances géographiques des Polynésiens, c’est là un fait dont il n’est pas permis de douter. Plus de la moitié des îles ou des archipels qui y figurent étaient inconnus à Cook et à ses compagnons. Les Européens n’auraient donc pu fournir des indications aussi étendues. Bien plus, celles qu’ils donnèrent sur les îles qu’ils venaient de découvrir ne servirent qu’à introduire de graves erreurs, ou plutôt une confusion regrettable, dans l’œuvre du chef indigène. La connaissance imparfaite qu’ils avaient de la langue leur fit prendre le nord pour le sud, et dans la gravure donnée par Forster la carte est en entier renversée. En outre, partant de cette idée fausse sur la position des points cardinaux, ils indiquèrent à Tupaïa, pour les îles qu’ils avaient découvertes dans les Marquises et l’archipel Pomotou, des corrections que le Tahitien, convaincu de la supériorité de ses contradicteurs, se crut obligé d’accepter. Si l’on veut juger l’œuvre de Tupaïa, il faut donc lui appliquer les corrections rendues nécessaires par l’erreur des Européens. Quant à celle-ci, M. Hale, qui le premier, je crois, en a signalé la cause et les résultats, l’a mise complètement hors de doute, en faisant remarquer que les îles encore inconnues aux navigateurs anglais sont exactement à leur place, tandis que celles qu’ils avaient vues sont précisément à l’opposite du point qu’elles devraient occuper. La carte de Tupaïa, lorsqu’on la rectifie d’après ces données, reprend son vrai caractère, et n’est certainement pas inférieure à celles que notre moyen âge publiait sur le monde alors connu.

À peine est-il nécessaire de faire remarquer l’extrême importance de ce document pour la question qui nous occupe. Tupaïa avait visité par lui-même une portion des terres qu’il figurait, et il est à regretter que Cook n’ait point recueilli quelques détails sur ces voyages, sur leur plus ou moins de facilité, de fréquence, d’étendue ; mais l’ancien ministre d’Obéréa connaissait le reste de la Polynésie seulement par ses traditions. Il faut évidemment entendre par cette expression les chants historiques des aréoïs [16]. Or la carte est là pour démontrer que ces chants contenaient des détails précis et fidèles, et elle atteste en même temps qu’entre Tahiti et quelques-uns des points extrêmes de la Polynésie, les Marquises et les Fiji par exemple, il avait existé des relations plus ou moins suivies [17].

On voit par là de quelle importance serait pour l’histoire de la race polynésienne un recueil aussi complet que possible de ses chants nationaux, de ses traditions. Quelques savans affichent pour les documens de cette nature un dédain que, pour ma part, je n’ai jamais compris. Quand il s’agit de peuples sauvages et dont la langue n’est pas écrite, il faut bien puiser à cette source. Et d’ailleurs est-elle donc si impure ? Ou y trouve, dit-on, des fables absurdes, des détails invraisemblables, des impossibilités. Cela est vrai souvent ; mais parfois aussi, il faut bien le reconnaître, et la carte de Tupaïa est là pour le démontrer, ces invraisemblances, ces impossibilités, ne paraissent telles au premier abord que parce qu’elles choquent quelques-unes des notions imparfaites ou erronées que nous possédons nous-mêmes sur ces peuples. Un examen plus éclairé y fait reconnaître la vérité et puiser de sérieux enseignemens. Et puis n’en est-il pas de même de l’histoire de tous les peuples à leur origine ? Sans remonter aussi haut et sans aller bien loin, l’histoire de l’Europe au moyen âge ne nous est-elle pas arrivée mêlée à bien des inexactitudes, à bien des erreurs, à bien des fables, que la critique moderne a su reconnaître et écarter pour atteindre aux faits et à la vérité ? Pourquoi ne pas agir de la même manière pour les traditions dont nous parlons ? Pourquoi surtout décourager soit les hommes qui s’efforcent de les recueillir en déclarant d’avance leur travail sans valeur, soit ceux qui cherchent à les interpréter en dépréciant de même les résultats auxquels ils arriveront ? Pour mon compte, je suis convaincu que cette histoire traditionnelle des peuples illettrés rendrait, si elle était mieux connue, d’immenses services à l’histoire générale de l’homme, et qu’elle jetterait un jour tout nouveau sur une foule de problèmes qui ont longtemps passé, qui passent encore pour inabordables.


II. — colonisation de la Nouvelle-zélande par la race polynésienne.[modifier]

La question générale qui nous occupe en ce moment, renferme en réalité autant de questions, autant de problèmes particuliers, que la Polynésie possède d’archipels, d’îles, d’îlots habites par des hommes. Les examiner tous en particulier serait évidemment impossible, et d’ailleurs, nous n’hésitons pas à reconnaître que les documens manquent pour quelques-uns d’entre eux. Pour un certain nombre d’autres, les raisons qui militent en faveur du peuplement par migrations peuvent paraître encore insuffisantes et ne pas entraîner une évidence complète ; mais si nous mettons le fait hors de doute pour l’un des groupes insulaires les plus écartés, les plus en dehors de la route qu’on aurait pu prêter d’avance aux migrations, nous aurons fait faire un grand pas à la démonstration générale, et cet exemple éclairera les autres cas particuliers. Voilà pourquoi, sans nous astreindre à suivre l’ordre chronologique des découvertes, nous allons nous occuper d’abord de la Nouvelle-Zélande.

L’ensemble d’îles et d’îlots qu’on désigne sous ce nom [18] présente, au point de vue de la question des races, un intérêt tout particulier. Cette grande terre est tout isolée et comme mise à part ; elle est plus rapprochée de la Nouvelle-Hollande et de la Tasmanie que des autres îles océaniennes ; une des branches du courant équatorial, après avoir longé la Nouvelle-Hollande, vient se replier autour d’elle, et semblerait avoir dû faciliter l’introduction de la race noire de préférence à toute autre. Il est permis de penser que ce fait a dû se produire ; mais toujours est-il que la race maori [19] présente, surtout dans ses classes élevées, le type polynésien très pur et parfois plus rapproché du type blanc que ses autres sœurs, à en juger par les portraits qu’ont recueillis plusieurs voyageurs [20]. Est-il vrai que cette race soit étrangère au sol où on l’a trouvée ? Est-il vrai qu’elle y soit arrivée du dehors, sans autres ressources que celles que les premiers navigateurs européens trouvèrent chez ces peuples ? Telles sont les questions fondamentales auxquelles répondent affirmativement, de la manière la plus précise et la plus détaillée, un grand nombre de chants nationaux, heureusement recueillis par divers auteurs et surtout par sir George Grey [21]. C’est ce dernier travail qui nous servira de guide ; mais avant d’en faire l’analyse il ne sera pas inutile d’indiquer rapidement comment et pourquoi l’auteur l’a entrepris et mené à fin. Il y a là pour le lecteur une garantie d’exactitude et de véracité complètes et aussi, pour ceux qui ont à gouverner des races étrangères à la leur, un enseignement dont plusieurs d’entre eux feraient bien de profiter.

Nommé gouverneur de la Nouvelle-Zélande en 1845, sir George Grey trouva la colonie en guerre avec les indigènes. Il n’était pas de ceux qui regardent les sauvages comme des bêtes féroces d’une espèce un peu plus élevée que les tigres ou les ours ; il crut pouvoir les ramener et les soumettre sans employer les terribles moyens que nos arts perfectionnés mettent à la disposition des Européens. Seulement il comprit que, pour atteindre ce but aussi humain qu’honorable, il fallait pouvoir apprécier à leur juste valeur les griefs qui avaient causé chez les Maoris une irritation profonde et générale. Pour cela, il était nécessaire de communiquer avec eux directement et sans l’intermédiaire des interprètes, qui tronquent presque toujours et parfois défigurent les paroles qu’ils sont chargés de transmettre. Son premier soin fut donc d’apprendre la langue. Il put ainsi traiter par lui-même avec les chefs les plus influens les graves questions de paix et de guerre d’où dépendait l’avenir de la colonie. Bientôt il reconnut que d’anciennes traditions, des croyances mythologiques auxquelles on faisait des allusions fréquentes, d’anciens poèmes dont on lui citait les fragmens, etc., exerçaient une influence considérable sur les opinions et sur les relations des hommes auxquels il s’adressait. Il comprit que le seul moyen d’agir efficacement sur ces esprits prévenus était de se mettre au courant de leur histoire, de leurs préjugés. La double tâche que s’imposait sir George Grey était bien loin d’être facile. Il dut apprendre le langage actuel et les anciens dialectes sans livre, sans dictionnaire ; il dut recueillir un à un, et souvent de personnes différentes, par fragmens isolés, les vieux chants qui servent d’archives à la race maorie, et cela au milieu d’occupations absorbantes qui lui laissaient à peine quelques instans de loisir ; mais soutenu par le sentiment du devoir, par la conscience des services qu’il pouvait rendre, il surmonta ces difficultés. Ce long travail ne fut pas perdu. Sir George Grey pacifia la Nouvelle-Zélande [22], et il a attaché son nom à une œuvre scientifique d’une haute importance.

Ce sont ces documens si consciencieusement réunis que nous allons analyser, et nous ne reculerons pas devant quelques détails même minutieux. D’une part ce sont ces détails mêmes qui portent le mieux la conviction dans les esprits, et d’autre part nous aurons à faire ressortir chez les premiers colons de la Nouvelle-Zélande plus d’un trait de mœurs, de caractère, de croyance, qui se retrouvent de nos jours encore à Tahiti et dans le reste de la Polynésie. Nous recueillerons ainsi comme en passant des données sur l’origine commune des Maoris et des autres populations polynésiennes.

Autrefois nos ancêtres se séparèrent. Les uns furent laissés à Hawaïki ; les autres vinrent ici dans des canots. » Telle est la déclaration formelle qui ouvre la légende consacrée au récit de la guerre que se firent à Hawaïki, d’un côté Uénuku et Toï-té-Huataï, de l’autre les deux fils de Houmaï-ta-Whiti, Tama-té-Kapua et Whakaturia. — Il serait superflu d’insister sur ce qu’elle a de décisif. N’eussions-nous aucune autre preuve, celle-ci suffirait pour mettre. hors de doute, pour tout esprit non prévenu, l’origine étrangère des Néo-Zélandais. La plus haute prétention des peuples, et surtout des peuples sauvages, est d’être enfans du sol. L’orgueil de la conquête ne vient qu’après et en seconde ligne. On peut croire sur parole celui qui avoue être étranger à la terre qu’il occupe, surtout quand il reconnaît en même temps que cette occupation s’est faite sans combats, et tel est le cas, pour tous ou presque tous les premiers colons venus d’Hawaïki à la Nouvelle-Zélande.

La légende dont nous parlons est encore importance à un autre point de vue. Elle nous apprend que les événemens rapportés dans plusieurs autres chants qui la précèdent se sont passés à Hawaïki aussi bien que ceux dont elle retrace l’histoire. Par là elle nous montre la tradition remontant de plusieurs générations au-delà de l’époque de la colonisation, et nous permet d’apprécier ce qu’était l’état général de la société dans la mère-patrie des Néo-Zélandais. Or il est évident que cet état de choses était à peu près identique à ce qu’on a trouvé sur la terre des Maoris. En particulier nous voyons des guerres sanglantes et presque continuelles régner entre les tribus. Ces guerres, les combats qu’elles entraînent, les exploits de quelques héros font à peu près exclusivement le sujet des chants néo-zélandais. À ce titre, ils ont pour nous un intérêt médiocre. Remarquons seulement que dès cette époque chaque victoire était célébrée par un repas où les vainqueurs dévoraient les vaincus ; mais, quelque développée que fût l’anthropophagie, elle n’en avait pas moins, paraît-il, ses limites, et pour ainsi dire ses règles. On ne pouvait sans crime manger indifféremment tout le monde. Tama-té-Kapua et ses guerriers étaient proches parens de Toï-té-Huataï et des siens comme descendant d’un ancêtre commun ; néanmoins, après un combat où ces derniers avaient été défaits, ils mangèrent ceux qui avaient succombé. Ce forfait fut puni par la perte de leurs vertus guerrières ; de hardis et courageux qu’ils étaient auparavant, ils devinrent lâches et craintifs ; le père et le frère de Tama’ [23] furent tués. Lui-même se vit forcé de demander la paix pour sauver sa famille et ce qui restait de sa tribu.

Une autre légende plus importante encore est celle de Whaïapu et Poutini ; celle-ci raconte comment et par qui la Nouvelle-Zélande fut découverte et peuplée. Poutini et Whaïapu sont deux pierres, l’une de jade gris, espèce de roche dure dont les Néo-Zélandais fabriquent des outils, des armes et des ornemens [24], l’autre d’obsidienne, qui sert à travailler la première. Ces deux pierres étaient sans doute d’inestimables trésors et peut-être des talismans, car on se les dispute les armes à la main. Ngahué, propriétaire de Poutini, est vaincu et cherche en vain un refuge sur une terre étrangère [25]. Vivement poursuivi, il prend le parti de chercher un lieu où lui et ses pierres puissent rester en paix. « Il trouva dans la mer cette île Aotéaroa [26], et il pensa d’abord à y débarquer. Ensuite il réfléchit qu’il serait encore trop près de ses ennemis, que la guerre pourrait recommencer, et qu’il valait mieux aller plus loin, très loin, avec ses pierres. Il les emporta donc avec lui et longea les côtes jusque Arahura [27]… Et il arriva, en continuant à côtoyer les rivages, à Waïrere [28] ; il visita Whangaparoa et Tauranga. De là il retourna directement à Hawaïki. » Ngahué avait rapporté de son expédition une certaine quantité de jade qui lui servit à fabriquer deux haches et des ornemens pour les oreilles et le cou. La tradition garde le nom de tous ces objets, dont quelques-uns avaient été conservés jusqu’à nos jours. Le pendant d’oreilles, appelé kaukau-matua, a disparu en 1846, et la hache tutauru a été perdue plus récemment encore par les derniers propriétaires, dont on donne les noms.

En revenant d’Aotéaroa, Ngahué trouva les habitans d’Hawaïki engagés dans une guerre générale. Quelques-uns d’entre eux, séduits par les descriptions du voyageur, se déterminèrent à émigrer vers la terre nouvelle qu’il annonçait. Leur premier soin fut de se procurer les canots nécessaires pour un pareil voyage. Dans cette intention, Rata, Wahié-roa, Ngahué, Parata et quelques autres hommes habiles abattirent un arbre à Rarotonga, qui est située de l’autre côté d’Hawaiki [29], et en tirèrent le bâtiment nommé l’Arawa. ensuite Hotu-roa construisit l’autre bâtiment, le Taïnui, avec l’aide d’ouvriers que lui prêta Tama-té-Kapua ; ce chef, qu’on a vu figurer dans la légende précédente, fit aussi partie de l’expédition. Quatre autres navires dont les noms ont été également conservés se joignirent aux premiers. Tous ces canots furent construits à l’aide des deux haches faites par Ngahué avec le bloc de jade qu’il avait rapporté de la Nouvelle-Zélande.

Au moment où la flottille était prête à partir, Tama-té-Kapua, qui commandait l’Arawa, se rappela qu’il n’avait à son bord aucun prêtre habile et résolut de s’en procurer un par artifice. Il engagea Ngatoro-i-rangi, commandant du Taïnui, à venir accomplir sur son canot toutes les cérémonies prescrites. Ngatoro’ accepta et monta avec sa femme Kéaroa sur le navire de Tama’. Celui-ci fit alors lever l’ancre, retint ses hôtes jusqu’au soir et s’écarta assez des autres canots pour qu’ils ne pussent regagner leur embarcation. En même temps il enlevait la femme de Ruaéo, un de ses compagnons, qu’il avait éloigné au moment du départ en feignant de lui donner une commission. De là est venu le proverbe en vigueur à la Nouvelle-Zélande : « un descendant de Tama-té-Kapua volera tout ce qu’il pourra. » Ce dernier larcin cependant faillit coûter cher à celui qui s’en était rendu coupable. Rua’ était un savant magicien, et par ses conjurations « il changea les étoiles du soir en étoiles du matin, et celles du matin en étoiles du soir [30], » et l’Arawa s’égara au loin sur l’Océan.

Ngatoro’, étonné de la marche du navire et du vaste espace qu’il avait déjà parcouru, résolut « de monter sur le toit de la maison construite sur la plate-forme qui joignait les deux canots [31], » et de s’assurer si l’on ne voyait pas quelque terre à l’horizon. Craignant toutefois que Tama’, dont il avait pu juger le caractère peu scrupuleux, ne profitât de son absence pour « lui voler sa femme, » il essaya, mais en vain, de la soustraire aux entreprises de ce chef. En dépit des précautions qu’il avait prises, Tama’ fit violence à Kéaroa. Ngatoro’ indigné se vengea, comme l’avait fait Ruaéo. « Il changea les étoiles du soir en étoiles du matin, et celles du matin en étoiles du soir, » souleva une affreuse tempête, fit oublier aux hommes de l’équipage toute leur habileté de marins, et poussa le canot droit à un gouffre où il faillit s’abîmer. Déjà une partie de la cargaison était tombée dans la mer, déjà quelques hommes avaient été précipités des bancs où l’équipage ne se retenait qu’avec peine. Les compagnons de Ngatoro’ et Tama’ lui-même supplièrent alors Ngatoro’ de venir à leur secours ; mais le prêtre offensé resta longtemps immobile et sourd à leurs prières. Enfin « les cris des hommes, les pleurs des femmes et des enfans [32], éveillèrent sa pitié. Grâce à de nouveaux enchantemens, le ciel changea d’aspect, la tempête cessa, et le canot sortit du gouffre. L’Arama prit terre sur un point nommé Whanga-Paraoa, et le premier soin des émigrans « fut de planter des patates douces pour qu’elles pussent croître en ce lieu, et aujourd’hui encore on peut en trouver qui poussent là parmi les rochers [33]. »

Peu après être arrivé à Whanga-Paraoa, l’Arawa rejoignit le Tainui, qui l’avait devancé. Un cachalot échoué sur la plage faillit devenir le sujet d’une querelle sérieuse. Chacun des deux équipages prétendait avoir pris terre et avoir le premier découvert cette proie. Enfin il fut convenu que le procès serait jugé « par l’examen des lieux sacrés préparés par chaque parti pour rendre grâce aux dieux d’être arrivé sain et sauf [34]. » Le lieu sacré du Tainui ayant été reconnu pour être évidemment préparé avec plus de soin, le cachalot fut attribué à ceux qui montaient ce navire. Bientôt l’Arawa poursuivit seul ses explorations. Le Tainui fit de même, et le chant que nous analysons indique les principaux points qui furent ainsi reconnus. Il est inutile de reproduire cette énumération, mais elle suggère deux remarques qui ne sont pas sans intérêt. D’abord les chefs de ces explorateurs à demi sauvages donnent souvent leur propre nom aux localités qu’ils découvrent, comme l’ont fait et le font chaque jour les navigateurs européens ; en outre, parmi les dénominations imposées par les émigrés d’Hawaïki, il en est qui sont empruntées aux souvenirs de la mère-patrie, et ce fait, également d’accord avec nos propres habitudes, acquiert ici une importance toute particulière.

En arrivant à Makétu, Tama-té-Kapua eut affaire à un ennemi qu’il était probablement loin d’attendre. Le magicien Ruaéo, dont il avait enlevé la femme, s’était embarqué sur son propre canot, le Pukéatéa-waï-nui, et était arrivé, le premier sur ce point de la côte, accompagné de cent quarante hommes. Il surprit l’équipage de l’Arawa encore plongé dans un profond sommeil [35] ; mais, au lieu d’abuser de sa position et de massacrer ses adversaires, il les éveilla en frappant les flancs du canot avec sa massue et défia Tama’ en combat singulier. Les deux ennemis combattirent d’abord à l’épée. Tama’ frappa le premier, mais Rua’ para le coup, et, saisissant les bras de son adversaire, il le désarma, le terrassa quatre fois de suite, et finit par le couvrir d’insectes qui s’attachèrent si bien à la tête et aux oreilles de Tama’ que celui-ci ne put s’en débarrasser. « Alors Rua’ lui dit : Maintenant que je t’ai battu, garde la femme comme dédommagement de la honte que j’ai amassée sur toi [36]. » Puis il partit avec ses guerriers et alla chercher ailleurs un lieu où il pût se fixer. Cette rude leçon ne paraît pas avoir corrigé Tama’. On le voit peu après se prendre de querelle avec un autre de ses compagnons, et, forcé de quitter Makétu, faire de nouvelles découvertes. Enfin il meurt et est enseveli par Ngatoro’. Pour ce fait même, celui-ci est frappé du tabou, et il revient à Makétu accomplir les cérémonies nécessaires pour s’en affranchir ([37].

De tous les chefs partis d’Hawaïki, Ngatoro’ paraît être celui qui a laissé les traces les plus profondes dans les souvenirs de ces anciennes populations. Évidemment il doit surtout cet honneur au pouvoir surnaturel dont on le croyait revêtu. Déjà nous avons vu l’empire qu’on lui attribuait sur les astres et les élémens : il reparaît ailleurs avec le même caractère. Il laissait, dit la légende, ses marques sur tous les lieux qu’il découvrait pour en prendre possession, et ces marques « étaient fées. » Le premier il osa entreprendre l’ascension du Tohgariro, montagne dont le sommet couvert de neige devait avoir pour ces hommes des régions intertropicales quelque chose d’étrange et de surnaturel. Avant de partir pour cette expédition, il ordonna un jeûne général qui ne devait être rompu qu’à son retour. Or, ses compagnons ayant méconnu ses ordres et fait usage d’alimens, Ngatoro’ fut sur le point de périr ; mais bientôt, rassemblant tout son courage, « il pensa qu’il pourrait se sauver en priant les dieux d’Hawaïki de lui envoyer du feu et de placer un volcan au sommet de cette montagne. » Sa prière fut exaucée : la flamme divine vint droit à lui sous terre, mais en jaillissant d’espace en espace, et le héros, réchauffé par les feux du volcan, regagna Makétu, où il était alors fixé. — De tous les miracles prêtés à Ngatoro’, celui-ci est le plus croyable. Pour l’expliquer de la manière la plus naturelle, il suffit de supposer qu’une éruption eut lieu pendant qu’il explorait les sommets du Tongariro. À son retour, il devait persuader aisément à ses compagnons que ses charmes avaient appelé la flamme des volcans de la mère-patrie [38].

Souvent cité dans cette histoire légendaire, Ngatoro’ est en outre le héros d’une légende spéciale, où il apparaît comme dirigeant une expédition guerrière, qui mérite sous bien des rapports toute notre attention [39]. « Lorsque Ngatoro-i-Rangi quitta Hawaïki avec le Taïnui et l’Arawa, il laissa derrière lui une jeune sœur, Kuïwaï, mariée à un chef puissant nommé Manaïa. Quelque temps après le départ des canots, Manaïa convoqua toute sa tribu à une grande assemblée pour lever un tabou, et lorsque les cérémonies religieuses furent terminées, les femmes firent cuire la nourriture pour les étrangers [40]. » Or « quand les fours furent ouverts, » il se trouva que les alimens préparés par Kuïwaï n’étaient pas assez cuits. Manaïa entra en fureur, et, s’adressant à sa femme, il s’écria : « Que votre tête soit maudite ! Les morceaux de bois à brûler sont-ils sacrés comme les os de votre frère, que vous les épargniez au point de ne pas en mettre assez pour faire rougir les pierres [41] ? Oserez-vous recommencer ? S’il en est ainsi, je vous servirai la chair de votre frère apprêtée de la même façon : elle rôtira sur des pierres de Waïkorora rougies au feu. » Kuïwaï, profondément blessée, rentra chez elle après avoir servi son mari, sans vouloir prendre part à la fête. Dès que le soir fut venu, elle consulta ses dieux, et, les présages ayant été favorables, elle chargea sa fille d’aller à la Nouvelle-Zélande raconter à Ngatoro’ ce qui s’était passé.

La jeune fille, accompagnée de sa tante Haungaroa et de trois autres femmes, n’hésita pas à entreprendre ce voyage, d’autant plus périlleux qu’elle n’avait pas de canot. Les dieux qu’elle avait dérobés à la tribu, et qu’elle emportait, « lui servirent à traverser la mer [42]. » Ces dieux devaient être pour les colons qu’elle allait rejoindre un don précieux, « car les premiers canots qui avaient quitté Hawaïki pour la Nouvelle-Zélande n’avaient emporté aucune divinité protectrice des hommes : ils n’avaient pris que celles qui veillent sur les patates douces et les poissons [43] ; mais leurs chefs possédaient les prières, les charmes, la connaissance des enchantemens, toutes choses qu’ils gardaient dans leur esprit, car on les apprend par cœur en se les transmettant de l’un à l’autre [44]. » On comprend néanmoins de quel prix devaient être pour ces hommes superstitieux les dieux apportés de la mère-patrie. La jeune et hardie voyageuse le savait bien ; aussi, une fois arrivée à la demeure de son oncle, ne voulut-elle pas « passer par le guichet, comme une personne ordinaire, mais elle escalada les montans de la porte, entra dans la forteresse en franchissant les palissades [45], alla tout droit à la maison de Ngatoro-i-rangi et s’assit sur le siège sacré réservé au prêtre-chef. » Celui-ci, prévenu par un de ses serviteurs de ce qui venait de se passer, reconnut que cette hardie étrangère ne pouvait être que sa nièce. Il se rendit aussitôt auprès d’elle, la conduisit devant l’autel et en reçut les dieux qu’elle avait apportés d’Hawaïki ; puis la tribu entière se purifia et accomplit diverses cérémonies ayant pour but d’annuler l’effet de la malédiction lancée contre eux par Manaïa, malédiction que Ngatoro’ lui rendit en s’écriant : « Ta chair sera cuite avec des pierres apportées de Makétu. »

Dès le lendemain, on se mit à la recherche d’un arbre propre à construire un canot, et ce fut la fille de Kuïwaï [46] qui le découvrit. Le navire une fois terminé, Ngatoro’ s’y embarqua avec cent quarante guerriers d’élite, et, poussé par un vent très fort et des plus favorables, il atteignit en sept jours et sept nuits les rivages d’Hawaïki. Le canot fut tiré à terre et caché dans un bosquet. Ngatoro’ entra en communications avec sa sœur. Grâce aux renseignemens qu’elle lui donna, il tendit une embuscade à Manaïa, le défit dans la première rencontre, s’empara d’une de ses villes, et célébra son triomphe par un de ces terribles repas où le vaincu servait de nourriture au vainqueur. Un second combat eut la même issue, et parmi les guerriers qui s’y distinguèrent nous trouvons Tama-té-Kapua, qui tua le troisième ennemi et s’empara de son corps [47]. Après avoir ainsi vengé l’insulte qu’ils avaient reçue, Ngatoro’ et ses compagnons retournèrent à la Nouvelle-Zélande, où ils reprirent leurs travaux de colons et de cultivateurs. À son tour, Manaïa, voulant se venger de son beau-frère, partit d’Hawaïki à la tête d’une puissante armée que portaient de nombreux canots. Il surprit Ngatoro’ presque seul, avec sa vieille femme, dans la petite île de Motiti, où il s’était fixé ; mais, étant arrivé le soir, il eut le tort de se laisser persuader de remettre l’attaque au lendemain, et dans la nuit une horrible tempête, soulevée par les enchantemens des deux époux, détruisit sa flotte et fit périr tous ses soldats. Lui-même fut noyé, et son corps, jeté sur le rivage, fut reconnu au tatouage imprimé sur l’un de ses bras [48].

Le plus futile prétexte amenait ainsi des luttes sanglantes entre ces peuplades belliqueuses et affamées de chair humaine. On ne saurait donc être surpris de voir la guerre éclater de bonne heure entre les colons établis à la Nouvelle-Zélande. En quittant la mère-patrie, ils avaient apporté sur cette terre étrangère le souvenir de griefs réels ou supposés, et les haines, un moment suspendues, devaient à la première occasion avoir leurs conséquences habituelles. Cette occasion se présenta bientôt. L’Arawa, on le sait, obéissait à Tama’, à ce fils de Houmaï-ta-Whiti qui avait lutté longuement, et souvent avec succès, contre Uénuku et ses alliés. Le Taïnui était monté par des hommes appartenant aux tribus alliées de Uénuku. Parmi eux se trouvait un chef nommé Raumati. Celui-ci, ayant appris que Makétu était momentanément désert [49], et que l’Arawa n’était gardé par personne, mit le feu à ce navire, dont il ne resta que des cendres. À leur retour, les enfans d’Houmaï prirent les armes pour punir cette insulte gratuite. Toutefois ils n’en vinrent à cette extrémité qu’avec tristesse et après une longue délibération. Ils se rappelaient les dernières paroles prononcées par leur père [50] lorsqu’il les envoya chercher une autre patrie sur la terre découverte par Ngahué. « Allez en paix, avait-il dit, et quand vous serez arrivés où vous allez, fuyez la guerre, livrez-vous à des occupations paisibles et utiles… Partez et demeurez en paix, laissez derrière vous les querelles et la guerre… Ce sont la guerre et ses maux qui vous chassent d’ici [51]. » Le souvenir de ces sages conseils, la dure expérience du passé arrêtèrent quelque temps l’équipage de l’Arawa ; mais enfin, convaincus qu’ils ne pouvaient sans déshonneur pardonner aux hommes du Taïnui, ils marchèrent contre eux et vengèrent dans leur sang l’incendie du premier navire construit pour coloniser la Nouvelle-Zélande [52].

Si l’on s’en rapporte aux légendes précédentes, c’est en définitive à Ngahué qu’appartiendrait l’honneur d’avoir découvert les terres qui nous occupent. D’après un autre chant recueilli par sir George Grey, cette gloire reviendrait à un chef nommé Kupé. Cette contradiction ne permet pas d’ailleurs de révoquer en doute le fait général lui-même, c’est-à-dire la découverte par les Hawaïkiens de ces terres, jusque-là inconnues pour eux. On sait que la même incertitude règne chez nous au sujet des navigateurs qui ont les premiers abordé à bien des îles. Au reste Kupé, qui avait été forcé de quitter Hawaïki pour avoir enlevé la femme de son cousin Haturapa après l’avoir assassiné, ne fonda pas de colonie. Il revint dans sa patrie, où il semble avoir vécu en paix sous la protection de l’ariki ou chef grand-prêtre Uénuku ; mais il y trouva un autre chef nommé Turi, qui se disposait à partir. Turi avait tué et mangé le fils d’Uénuku, vengeant ainsi le jeune enfant d’un de ses amis, tué et mangé par le grand-prêtre pour avoir trébuché et être tombé sur le seuil de sa maison [53]. Sur les indications de Kupé, Turi gagna la Nouvelle-Zélande sur son canot (l’Aotéa). Après des accidens de mer qui rappellent ceux qu’eut à subir l’équipage de l’Arawa, il s’y établit à demeure et fonda une colonie d’où sont sorties les tribus whanganui.

Parmi les détails relatifs à cette émigration et que la tradition a conservés, il en est de très importans en ce qu’ils nous montrent comment ont été introduites à la Nouvelle-Zélande plusieurs espèce animales et végétales. Kupé n’avait trouvé dans les îles qu’il avait découvertes que deux espèces d’oiseaux ; mais les amis de Turi « mirent dans un canot, pour qu’il pût les semer, des patates douces de l’espèce appelée té-kakau, des noyaux du fruit de l’arbre karaka, et en outre quelques rats vivans, bons à manger, renfermés dans des boîtes, et quelques perroquets gris apprivoisés. Ils ajoutèrent quelques grandes poules d’eau et plusieurs autres choses précieuses… » Voilà donc diverses plantes, un mammifère et deux oiseaux, que ces émigrans ajoutent à la flore et à la faune naturelles de la Nouvelle-Zélande. À peine débarqués, on les voit s’occuper de mettre à profit ces trésors du colon. Par suite des retards et des accidens du voyage, Turi « ne possédait plus que huit patates ; mais il les divisa en un grand nombre de fragmens qu’il déposa, séparément dans le sol, et quand les rejetons sortirent de terre, il rendit le lieu sacré par des prières et des incantations pour que personne ne s’y aventurât et ne heurtât les jeunes plantes. » Ces travaux de ferme s’accomplirent au chant d’une hymne qui constate une fois de plus l’origine commune des ouvriers et des objets de leurs soins :

« Creusons la déesse, notre mère ! — Creusons la vieille déesse ! , la terre ! — Nous parlons de vous, ô terre ! Ne troublez pas — les plantes que nous avons apportées ici d’Hawaïki la noble. »

Turi ne partait pas seul, d’autres chefs l’accompagnaient, et parmi eux Porua, commandant du Ririno, « emportait quelques chiens qui devaient être précieux dans les îles où il se rendait, car par leur multiplication ils devaient fournir un bon article de nourriture et des peaux propres à faire des vêtemens chauds. » Ce n’est pas la première fois qu’il est question du chien dans ces traditions. Il figure dans plusieurs autres se rapportant soit à Hawaïki, soit aux émigrans de cette île. Il est évident que la plupart des colons en amenaient avec eux. C’est encore là un fait bien important à noter. On n’a trouvé à la Nouvelle-Zélande d’autres mammifères que le rat et le chien, et nous venons de voir l’homme les y transporter tous deux avec lui. Il n’est guère possible de douter d’un fait de cette nature, si formellement affirmé et d’ailleurs si facile à expliquer et à comprendre. Or ce fait n’explique pas seulement la présence des deux espèces animales dont il s’agit dans la Nouvelle-Zélande et dans d’autres îles de la Polynésie, il explique en outre le cosmopolitisme de certaines espèces, en particulier celui du chien, que nous voyons accompagner partout notre propre espèce, comme il a suivi les Maoris primitifs.

Les légendes que je viens d’analyser nous offrent la solution la plus complète des questions relatives à l’origine étrangère des Maoris, à leur venue par voie de migrations volontaires dans les îles où nos navigateurs les ont trouvés, à l’introduction à la Nouvelle-Zélande de plantes et d’animaux que les colons apportent avec eux. L’histoire de Manaïa, ancêtre reconnu des tribus Ngali-Awa, soulève un autre problème de la plus haute importance, et qu’on ne peut malheureusement résoudre d’une manière aussi satisfaisante. — Nous avons vu que Kupé n’avait trouvé sur la terre découverte par lui d’autres habitans que deux espèces d’oiseaux. D’autre part, tous les autres émigrans semblent avoir abordé comme lui sur des terres désertes. L’histoire de leur colonisation ne mentionne aucune population antérieure, et, s’ils rencontrent des hommes, ce sont évidemment des compatriotes qui les ont précédés. Manaïa lui-même fait une rencontre de ce genre. Sur le point de s’établir près du lieu où il a pris terre, il est forcé de s’éloigner après avoir reconnu que ce canton est déjà occupé par des compatriotes [54] ; mais arrivé à Rohutu, à l’embouchure de la rivière Waïtara, « il trouva un peuple qui vivait là ; c’étaient les habitans originaires de ces îles. Manaïa et ses hommes les tuèrent et les détruisirent… Manaïa et ses compagnons détruisirent les indigènes qui occupaient la contrée afin de s’emparer de celle-ci. » Qu’étaient ces indigènes ? La tradition maorie est malheureusement muette sur ce point, et il est bien difficile de suppléer à son silence [55].

Toutefois de l’ensemble des documens que je viens de rappeler on peut tirer quelques conclusions positives et quelques conjectures probables. Et d’abord il est évident que les hommes trouvés à la Nouvelle-Zélande par les émigrans d’Hawaïki étaient fort peu nombreux, puisque de tous les chefs nommés dans cette histoire un seul semble s’être trouvé en rapport avec eux. Si les autres avaient eu comme Manaïa à s’emparer d’une terre déjà occupée, la légende n’eût pas manqué de mentionner cette conquête comme un titre de gloire. Le silence qu’elle garde sur ce point équivaut à une affirmation. Or le petit nombre des habitans primitifs doit faire rejeter bien loin l’idée d’une population fille du sol, et même celle d’une population parvenue depuis longtemps dans ces îles. Il est évident que ces prétendus indigènes devaient être eux-mêmes des étrangers arrivés depuis peu et qui n’avaient pas eu le temps de se multiplier. Quels étaient ces premiers occupans ? D’où étaient-ils venus ? Les caractères physiques des classes inférieures chez les Maoris permettent de répondre presque avec certitude. Ces caractères accusent parfois d’une manière incontestable une prédominance très marquée du sang nègre. Or nous avons vu que des courans venus de la Nouvelle-Hollande et de la Tasmanie, c’est-à-dire de contrées habitées par des races noires, contournent les côtes de la Nouvelle-Zélande. Il n’y aurait rien d’étrange à ce que quelques canots portant des Mélanaisiens eussent été poussés en pleine mer et entraînés jusque sur les côtes où devait aborder peu après la race polynésienne. Très probablement quelques tribus de nègres océaniens ont les premières habité ces cantons, jusque là déserts. En partie exterminées par les Hawaïkiens, en partie réduites en esclavage [56], elles se sont fondues peu à peu avec les plus basses classes de la société nouvelle. Ainsi sans doute ont pris naissance ces hommes à teint très foncé, à cheveux très frisés, à lèvres grosses, en un mot à physionomie nègre des plus accusées, dont parlent certains voyageurs, dont nous possédons même les portraits, et qui bien certainement sont d’une tout autre race que les Polynésiens [57].

III. — centre de formation et migrations des diverses tribus polynésiennes.[modifier]

Après ce que nous venons de voir, ne pas reconnaître que les Maoris sont originairement étrangers à la Nouvelle-Zélande et qu’ils y sont arrivés comme colons d’une terre appelée Hawaïki, ce serait nier l’évidence. Mais quelle est cette mère-patrie des Néo-Zélandais ? Est-ce une île ? est-ce un continent ? N’a-t-elle fondé que cette colonie où nous venons de trouver son souvenir encore si vivant ? ou bien, comme Tyr et Carthage, a-t-elle envoyé ses fils en tout sens, et est-ce à elle qu’il faut attribuer la dissémination de toutes les peuplades sœurs de celle qui vient de nous raconter, son histoire primitive ? Telles sont les questions auxquelles un des savans qui accompagnaient le capitaine Wilkes dans son voyage autour du monde, M. Hale répondait dix ans avant que sir George Grey et ses émules eussent publié le résultat de leurs recherches [58]. En ce qui touche la Nouvelle-Zélande, il était arrivé à la vérité par ses études propres. À part toute autre raison, il est difficile de ne pas accueillir avec une certaine confiance un ensemble d’idées qu’est venue sanctionner sur un des points les plus obscurs et les plus délicats une aussi éclatante confirmation. Voyons donc comment M. Hale a été conduit à aborder et par quelle voie il a résolu le problème qui nous occupe.

Peu après son arrivée en Polynésie, M. Hale apprit par un missionnaire, le révérend John Williams, que les habitans de Rarotonga, une des îles Mauaïa [59], disaient être descendus en partie de colons venus de l’archipel de Samoa. Dans une autre île du même archipel, les insulaires croient que leurs premiers ancêtres sont arrivés d’une région inférieure appelée Avaïki. Une tradition analogue existe aux Marquises, où la même région porte le nom de Havaïki. On trouve en outre aux Sandwich une île Hawaii, pu plutôt ce dernier mot est le nom que les indigènes donnaient à l’archipel entier en même temps qu’à l’île principale. Dans les Iles de la Société, dont Tahiti est la suzeraine, l’île sacrée de Raïatéa possède un lieu saint où, selon les traditions locales, se montrèrent les premiers hommes, où le dieu Oro tenait sa cour et avait fondé la société des aréoïs, et ce lieu s’était appelé autrefois Havaii : dans l’archipel de Samoa se trouve une île Savaï ; enfin nous avons vu les Néo-Zélandais reporter leur origine première à Hawaïki [60]. Sans être philologue, il est difficile de ne pas être frappé de l’analogie de tous ces noms ; mais ces ressemblances frappèrent d’autant plus M. Hale que ses connaissances linguistiques lui montraient sous ces formes diverses le même mot modifié conformément aux règles générales qui distinguent les dialectes polynésiens. Il fut ainsi amené à penser que cette dénomination fondamentalement identique appliquée à des localités si différentes, si éloignées, attestait le souvenir d’un point d’origine commun à la race entière et dont le nom reparaissait dans les diverses colonies fondées par cette race.

Déjà l’auteur des Recherches sur la Polynésie, Ellis, se fondant sur les traditions tahitiennes au sujet du Havaii de Raïatéa, avait cru trouver ce point d’origine dans les îles Hawaii, c’est-à-dire aux Sandwich ; mais un document incontestable, la carte de Tupaïa, ne permet pas d’adopter cette opinion. Cette carte retrace évidemment l’état des connaissances géographiques les plus avancées chez les habitans de Tahiti. Or les Sandwich n’y figurent pas. En revanche on y trouve au milieu d’un groupe facile à reconnaître pour notre archipel Samoa une île dont Forster écrit le nom Oheavai. C’est évidemment l’île Savaï de nos cartes [61]. Cette île est représentée comme étant cinq ou six fois plus étendue qu’aucune autre, et Tupaïa ajoutait qu’elle est plus grande que Tahiti. C’est une erreur, mais une erreur qui s’explique par l’importance des souvenirs qui se rattachaient à elle. En effet, selon le savant tahitien, cette île est le père de toutes les autres [62]. Il est aujourd’hui facile d’interpréter cette expression, toute légendaire peut-être dans la bouche de Tupaïa, en regardant l’île Savaï, ou mieux sans doute l’archipel dont elle fait partie, et qui probablement portait le même nom qu’elle, comme le point d’où étaient sortis les premiers émigrans répandus plus tard dans toute la Mer du Sud. Telle est en effet la conclusion à laquelle M. Hale s’arrêta d’abord et qu’ont à peine modifiée, en la complétant, les recherches patiemment poursuivies dans tout le cours du voyage. On comprend qu’il n’était rien moins qu’aisé de suivre les mouvemens de ces tribus en marche dans l’immensité des mers ; mais, appuyé tour à tour sur les traditions, sur la connaissance du langage, des mœurs, des usages, M. Hale a surmonté toutes les difficultés, et après avoir étudié un à un chacun des principaux archipels, il a pu tracer une carte des migrations océaniennes qui embrasse à peu près toute la Polynésie, et pénètre jusque dans la Micronésie [63]. Nous ne pouvons le suivre pas à pas. Aussi, sans nous astreindre à la même méthode, essaierons-nous de donner aussi brièvement que possible une idée des résultats les plus importans de ce travail, des faits principaux qui lui servent de base, et pour cela nous renverserons en quelque sorte l’ordre suivi par l’auteur.

Les archipels de Samoa et de Tonga sont situés, on le sait, à l’extrémité occidentale de la Polynésie. Or, lorsqu’on interroge leurs habitans sur leur ancienne histoire, ils répondent par des traditions d’où il résulte que leurs ancêtres vinrent dans l’origine d’une grande île située encore plus à l’ouest. Cette indication à elle seule nous transporte bien loin des limites de la Polynésie, et nous rejette évidemment jusque dans les archipels indiens, car il ne peut être question de chercher des ancêtres aux peuples qui nous occupent chez les nègres placés immédiatement à côté d’eux dans cette direction. Ainsi les deux souches polynésiennes extrêmes se proclament elles-mêmes filles des populations dont je les ai rapprochées dans la première partie de cette étude [64]. Le témoignage traditionnel des intéressés vient confirmer les déductions concordantes tirées de la linguistique aussi bien que des caractères physiques. En présence d’un pareil accord, est-il possible de nier la fraternité des races malaisiennes orientales et des Polynésiens, de se refuser à reconnaître que la migration a eu lieu de l’ouest à l’est, et que c’est l’Asie maritime qui a peuplé la Mer du Sud ?

Les traditions dont il s’agit ici vont plus loin, et permettent de désigner avec une certaine probabilité le point des archipels indiens d’où sortirent jadis les émigrans qui les premiers posèrent le pied sur le seuil de la Polynésie. Les Tongas et les Samoans désignent également cette île par le nom de Bourotou. Or la dernière syllabe de ce nom (tou) n’est, paraît-il, d’après M. Hale, qu’une sorte de particule exprimant l’idée de sainteté, si bien que Bourotou pourrait se traduire par Bouro-la-Sainte [65]. S’il en est ainsi, il ne reste plus qu’à chercher une île Bouro dans la Malaisie orientale, et là en effet nous en trouvons une qui porte un nom à peu près identique. C’est l’île Bourou des géographes, grande et belle terre placée à l’ouest de Céram et à une centaine de lieues à l’est des Célèbes. Il y a là au moins une coïncidence curieuse. Nous n’hésitons pas du reste à reconnaître que cette détermination du point précis d’où serait sortie la première émigration polynésienne est quelque peu hypothétique ; mais, vînt-elle à être reconnue inexacte, le fait même de l’émigration n’en resterait pas moins hors de toute contestation.

Or nous voyons celle-ci se scinder dès le début, soit que le même flot d’émigrans se soit partagé en deux courans après avoir dépassé les îles Salomon, soit que deux colonies contemporaines, ou se suivant de très près, se soient portées dans deux directions différentes au-delà de ces îles [66]. L’une est allée directement à l’archipel des Navigateurs ou Samoa, et s’est étendue jusque dans celui de Tonga ; l’autre a gagné les îles Fiji ou Viti. Là elle a trouvé le sol en partie occupé déjà par des populations nègres. Les deux races ont assez longtemps vécu à côté l’une de l’autre, mais à un certain moment la guerre de couleurs a éclaté. Les blancs [67] ont été vaincus et chassés. Or, soit que pendant leur séjour ils se soient alliés aux noirs, soit qu’après leur défaite ils aient laissé aux mains de leurs adversaires un assez grand nombre d’individus et surtout des femmes, toujours est-il que la race nègre des Fijis a été profondément modifiée par des croisemens dont on reconnaît encore aujourd’hui les traces irrécusables [68]. En même temps ils emportaient avec eux dans leur langage, dans leurs mœurs, un certain nombre de traits spéciaux empruntés à leurs vainqueurs, et qui de nos jours encore distinguent leurs descendans de toutes les autres tribus polynésiennes [69].

Les Malaisiens, chassés de Viti, durent naturellement gagner l’archipel de Tonga, le plus voisin, et dont sans doute ils avaient déjà eu connaissance. Là ils trouvèrent la place prise par les colons venus de Samoa. Ces deux peuples de même race durent en venir aux mains, et cette fois la victoire se déclara en faveur des fugitifs. Ils surent en user comme l’ont fait en Europe les conquérons du moyen âge : au lieu d’expulser ou d’exterminer les vaincus, ils les forcèrent d’exploiter à leur profit le sol conquis, et les attachèrent à la glèbe. Ainsi s’explique l’existence aux îles Tonga du servage proprement dit, institution qui n’existe nulle part ailleurs dans la Polynésie [70] ; ainsi se trouvèrent constituées à l’extrémité occidentale de la Mer du Sud deux colonies quelque peu différentes l’une de l’autre à certains égards, quoique composées toutes deux d’élémens malaisiens plus ou moins purs [71]. Ce sont elles qui ont peuplé la Polynésie ; mais le rôle qu’elles ont joué a été fort inégal. Samoa, l’Hawaïki des Maoris, l’Havaii des Tahitiens, a fourni la presque totalité des émigrations. C’est à elle que se rattache directement ou indirectement l’immense majorité des populations insulaires, et à ce titre elle mérite vraiment la qualification que lui attribuait Tupaïa.

Suivons le principal courant de ces émigrations depuis son point de départ jusqu’aux Sandwich en passant par les Iles de la Société et les Marquises. — Que Tahiti et ses dépendances aient été peuplées par des colons samoans, c’est ce qui résulte clairement des traditions recueillies par Cook et plusieurs de ses successeurs. Ellis entre autres, qui pendant un séjour de six années a pu réunir sur cet archipel des renseignemens aussi importans que nombreux, nous apprend que la plaine sacrée d’Opoa, dans l’île de Raïatéa, s’appelait autrefois Havaii, que là se montra Oro, lequel dans ces anciennes traditions n’est ni tout à fait un dieu ni tout à fait un homme, et qu’il fut le premier roi d’Havaii, d’où sortirent les nombreuses colonies qui se répandirent dans les îles voisines. — Cette légende, rapprochée de ce que nous savons déjà, devient une histoire très simple et très vraie. Oro n’est évidemment qu’un chef parti de Samoa, abordant à Raïatéa, donnant à l’établissement qu’il fonde le nom de sa mère-patrie, comme nous avons vu que le faisaient les Néo-Zélandais, et déifié après sa mort, comme le sont encore de nos jours les chefs les plus illustres dans les îles où le christianisme n’a pas chassé les anciennes croyances.

L’origine des habitans des Marquises est moins simple. Contrairement à ce qu’on observe dans les autres archipels, celui-ci présente d’une tribu à l’autre des différences linguistiques très marquées. L’analyse de ces dialectes les ramène d’ailleurs à deux types fondamentaux dont l’un, à la fois le plus répandu et le plus accusé, est entièrement tahitien, dont l’autre se rattache au dialecte tonga. Les mœurs, les usages, offrent des contrastes correspondans, si bien qu’à ne considérer que ces deux ordres de faits, on serait autorisé à reporter cette population à deux souches différentes et à la considérer comme venue en partie de Tahiti, en partie des îles des Amis [72]. Telle est l’opinion qu’adopte M. Hale ; mais peut-être doit-on la modifier quelque peu. Que les insulaires de Tonga aient peuplé les îles placées au nord, en particulier l’île de Noukahiva, c’est ce dont on ne peut douter. En effet, les traditions locales, presque aussi précises que celles des Maoris, racontent que les premiers ancêtres des Noukahiviens, Ootaïa et sa femme Ananoona, vinrent d’une île située à l’ouest et nommée Vavao, apportant avec eux l’arbre à pain, la canne à sucre et un grand nombre d’autres plantes [73]. Or cette île existe et porte le même nom (Vavaou) dans l’archipel de Tonga. Les Marquésans des îles méridionales reportent leur origine, non pas à Tahiti, dont ils parlent à peu près la langue et dont ils ont conservé le souvenir, mais à Havaïki. Ne pourrait-on pas conclure de là qu’ils sont venus directement des îles Samoa, qu’ils sont les frères et non les fils des Tahitiens [74] ? En tout cas, s’ils sont venus directement des Iles de la Société, on voit qu’ils ont conservé le souvenir de la mère-patrie commune à presque tous les Polynésiens

L’histoire des îles Sandwich suggère des observations analogues, mais présente aussi ses particularités propres. Ici on observe partout les mêmes coutumes ; le langage est uniforme, et ce langage, dit M. Halie, est tel qu’on ne peut douter que les Hawaiiens [75] ne descendent directement ou indirectement des Tahitiens. Bien que M. Hale se prononce pour la seconde alternative et que sa carte montre la flèche d’émigration se portant des Marquises aux Sandwich, il me semble qu’on peut encore conserver des doutes. La tradition, très formelle sur ce point, dit que le premier homme et la première femme, amenant avec eux un cochon, un chien et une paire de poules, arrivèrent dans une pirogue venant de Tahiti, qu’ils abordèrent sur la côte orientale d’Hawaii et s’y établirent [76]. D’autres traditions nous montrent tantôt des dieux, c’est-à-dire des chefs déifiés, tantôt de simples mortels faisant le voyage de Tahiti. Un prêtre, Kama-pii-Kaï, aurait accompli trois fois la traversée aller et retour, mais ne serait pas revenu après le quatrième voyage. D’autre part, les Hawaiiens avaient connaissance des îles Marquises, car les mêmes traditions parlent de divers voyages à Noukahiva et à Futuhiva. Il serait donc très possible que malgré leur éloignement, ces îles eussent reçu des colons des deux archipels dont elles avaient conservé les noms dans les légendes [77]. Quant au nom d’Hawaii imposé à l’île principale, il est évident que c’est un souvenir donné par les premiers colons à la patrie originaire commune, mais dont le temps et l’éloignement avaient fait oublier la signification.

Les traditions hawaiiennes mentionnent une autre circonstance qui ne me semble pas avoir attiré suffisamment l’attention ; elles rapportent que les premiers colons venant de Tahiti trouvèrent l’île occupée en partie par des dieux et des esprits avec lesquels ils s’arrangèrent à l’amiable [78]. Il est bien difficile de ne pas voir là le souvenir légendaire d’une population qui les avait précédés. On est dès lors conduit à se demander d’où pouvait provenir cette population. Or on la trouve bien aisément dans les îles de la Micronésie. Si Kadou, dont nous avons raconté l’histoire, au lieu de partir des Carolines pour arriver aux îles Radak, était parti de ces dernières et avait fait à peu près la même route dans la même direction, c’est précisément aux Sandwich qu’il aurait pris terre. Or parmi les populations micronésiennes il en est de fort noires, et qui méritent presque le titre de mélanaisiennes. Il n’y aurait rien que de très simple à supposer qu’elles avaient abordé aux Sandwich avant les Polynésiens, et que les deux races s’y sont fondues en une seule. On explique ainsi très aisément pourquoi les Hawaiiens ont généralement le teint plus foncé que la plupart des autres habitans de la Mer du Sud.

Cette interprétation des légendes et des faits quelque peu exceptionnels que présentent les Sandwich s’applique probablement aussi à ce qu’on observe sur un autre point de la Polynésie : je veux parler de cet amas de récifs, d’îlots et d’îles basses qui cerne pour ainsi dire de trois côtés les Iles de la Société. En voyant ce vaste archipel [79] traversé au nord par la route qui conduit de Tahiti aux Marquises et peuplé à son extrémité méridionale, aux îles Gambier, par des émigrans venus de Rarotonga, on est tout d’abord porté à penser que la population entière doit être identique à celle des points que je viens de nommer. Cette population présente en effet un certain nombre de traits qui la rattachent incontestablement à la grande famille polynésienne ; mais elle possède aussi ses caractères propres que tous les voyageurs ont constatés. En particulier, c’est dans les Îles-Basses qu’on rencontre les tribus les plus foncées, à cheveux parfois crépus, à traits grossiers. Toutes ces particularités accusent le mélange d’une forte proportion de sang noir [80] : bien que les termes de comparaison linguistique soient encore insuffisans, la philologie semble devoir conduire à la même conclusion ; mais de quelle contrée habitée par les noirs provient l’élément étranger mélangé ici au sang polynésien ? Nous n’avons à cet égard qu’une seule donnée, qui résulte de la forme et du mode de construction des pirogues. Sous ce double rapport, les embarcations employées dans tout l’archipel dont il s’agit rappellent non pas celles de leurs voisins les Tahitiens, mais bien celles des Carolins et des Fijiens [81]. On a vu déjà combien les premiers étaient de hardis navigateurs ; quelqu’une de leurs flottes, égarée par une tempête, a-t-elle été poussée jusque dans ces parages ? La race mélanaisienne proprement dite a-t-elle été poussée jusque-là sans peupler les grandes îles intermédiaires ? L’élément nègres chassé de Tahiti, a-t-il été forcé de chercher un asile sur les îles madréporiques ? Telles sont les questions auxquelles la linguistique répondra peut-être quelque jour.

Si la Micronésie a envoyé quelques-uns de ses enfans jusqu’au cœur de la Polynésie, celle-ci le lui a sans doute rendu à diverses reprises. Les détails donnés par divers voyageurs sur certaines localités permettaient de regarder ce fait comme plus que probable : les observations de M. Hale l’ont mis hors de doute pour le groupe entier des Kingsmill, qui ne compte pas moins de 85,000 habitans, répartis sur dix-sept îles [82]. Ici la simplicité même des traditions recueillies par deux Européens qui avaient séjourné pendant plusieurs années parmi les insulaires en atteste l’exactitude. Ce n’est plus de la légende, c’est de l’histoire, et cette histoire est intéressante et instructive à plus d’un titre, précisément parce qu’elle embrasse un champ peu étendu, sur lequel se reproduisent quelques-uns des faits qui ont dû se passer plus en grand dans l’ensemble du monde maritime dont nous cherchons à éclaircir les annales.

Les premiers habitans du groupe dont il s’agit vinrent de l’île Banabé [83], située à 14 ou 1,500 kilomètres au nord-ouest de Tarawa [84]. À la suite d’une guerre civile, ils avaient été forcés de fuir, et montaient deux canots. Ils en étaient encore à leurs premiers essais décolonisation, lorsque deux autres canots arrivèrent d’une île située au sud-est et nommée Amoï [85]. Les derniers venus étaient d’un teint plus clair et plus beau que les Banabéens ; ils parlaient aussi une autre langue. Pendant quelque temps, les deux races vécurent en bonne intelligence ; mais les Banabéens, séduits par les charmes des femmes de leurs voisins, cherchèrent à les enlever, et il s’ensuivit une guerre qui se termina par le massacre de tous les hommes de race amoïe. Les femmes, bien entendu, furent soigneusement épargnées. La population actuelle descend tout entière des unions mixtes qui suivirent ces événemens. Cette population s’éten dit peu à peu sur l’archipel entier, où la paix la plus profonde régna aussi longtemps que le nombre d’habitans ne fut pas trop considérable. Alors on allait sans crainte d’une île à l’autre, et le grand-père de Tékéri, chef souverain de Tarawa à l’époque de la visite de Wilkes, avait visité pour son plaisir toutes les provinces de ce petit monde ; mais aujourd’hui l’accroissement de la population, la crainte de manquer d’alimens, l’ambition des chefs, ont fait de chaque île une nation à part, en guerre avec toutes les autres.

N’est-ce pas là, je le répète, ce qui a dû se passer en grand d’un archipel de la Polynésie à l’autre ? Aux premiers temps des émigrations, et sous l’impulsion du premier élan, les colonies ont dû apporter quelque suite dans leurs relations. Chaque mère-patrie devait revoir avec joie les enfans sortis de son sein, et qui lui rapportaient des notions sur l’agrandissement du domaine dévolu à la race ; on accueillait sans crainte les voyageurs en qui tout faisait reconnaître des frères : on leur offrait une hospitalité d’autant plus large que la terre et la mer fournissaient au-delà de ce que pouvaient consommer des colonies encore dans l’enfance. À la longue, des différences de mœurs, de langage, se sont accusées, et la population, toujours croissante sur ces terres si promptement couvertes d’habitans, commença à redouter la faim, dont parfois sans doute elle sentit les atteintes [86]. Alors les voyageurs devinrent des étrangers qu’il fallait nourrir ; parfois ils durent se présenter en fugitifs qui cherchaient une nouvelle patrie les armes à la main. La méfiance, l’esprit d’hostilité, ne purent que remplacer les sentimens primitifs [87]. Les communications devinrent par suite plus rares, ou cessèrent entièrement, entre les points les plus éloignés, les anciens rapports s’oublièrent, et les traditions seules conservèrent la preuve de l’antique fraternité.

IV. — date des migrations.[modifier]

L’histoire du groupe des Kingsmill renferme un autre enseignement et nous amène à examiner une dernière question. M. Hale remarque justement que les détails si précis et si simples de cette tradition ne permettent pas de supposer que le peuplement de ces îles remonte à une date fort ancienne. Le chiffre de la population à une époque séparée de nous tout au plus par un siècle d’intervalle conduit au même résultat. L’archipel dont il s’agit est remarquablement fertile. Les Banabéens avaient apporté le taro ; les Samoans y joignirent l’arbre à pain ; l’île par elle-même produisait spontanément le cocotier et le pandanus. Les colons eurent donc des vivres en abondance, et durent se multiplier au moins avec autant de rapidité que les Français l’ont fait en Acadie et au Canada. Or nous voyons nos compatriotes quadrupler en cinquante ans et décupler environ tous les quatre-vingts ans sur cette terre, où un travail incessant assurait seul leur nourriture [88]. En calculant d’après ces données et en admettant que les quatre canots arrivés à Tarawa ne portassent que cent personnes chacun, en supposant encore que la lutte soulevée par les passions des Banabéens ait coûté la vie à la moitié de cette population primitive et l’ait réduite à deux cents âmes, trois siècles environ auraient suffi pour la porter au chiffre constaté par l’expédition américaine. L’immigration aurait eu lieu vers le premier tiers du XVIe siècle [89].

On trouvera peut-être que nous prenons un chiffre trop fort comme point de départ. Supposons-le aussi faible que possible ; admettons, ce qui certainement n’a pas été, que la guerre civile ait réduit à un seul couple les premiers habitans de Tarawa : il n’aurait fallu que huit cent cinquante ans pour faire atteindre à la population son chiffre actuel. Dans cette hypothèse extrême, la colonisation ne daterait encore en définitive que de la fin du Xe siècle. En présence de ces faits et de ces dates, il est impossible de ne pas reconnaître combien est gratuite l’hypothèse de la création des hommes par nation, et combien sont modernes, malgré leur isolement apparent, ces populations dont on voudrait faire remonter l’origine au commencement des choses.

Tout ce que l’on sait avec plus ou moins de certitude touchant les époques des diverses migrations polynésiennes conduit aux mêmes conséquences. Remarquons d’abord qu’il en est d’absolument récentes : l’île Crescent par exemple, située au sud de Mangarewa, fut peuplée il n’y a guère que quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans par un parti de fugitifs chassés de cette dernière, et qui durent faire le trajet exactement en sens inverse des vents alizés et sur de simples radeaux [90]. — Les îles Chatam, à 700 kilomètres à l’est de la Nouvelle-Zélande, ont été colonisées il n’y a guère plus d’un siècle par des Maoris qu’un orage du nord-ouest emporta jusque-là [91]. Sans pouvoir préciser de même à quelle époque arrivèrent dans les archipels Dangereux et des Iles-Basses les colons qui, mêlés aux Polynésiens de Tahiti, les habitent aujourd’hui, tout porte à croire qu’ils y sont parvenus à une époque peu éloignée, car ils n’ont pas encore atteint l’extrémité de cet ensemble d’îles très rapprochées les unes des autres, et ne se montrent en populations quelque peu condensées que dans les groupes du nord et de l’ouest.

Il est possible de remonter bien plus haut dans l’histoire des Polynésiens et de fixer le plus souvent, il est vrai d’une manière parfois conjecturale, mais parfois aussi avec une véritable précision, la date de quelques-uns de leurs principaux établissemens. En effet, dans certaines îles, les familles princières conservent avec soin leur généalogie, qu’il n’est pas bien difficile de réciter exactement. Elle forme une sorte de poème dont chaque vers comprend le nom d’un chef, celui de sa femme et celui de son fils, et qui se chante pour ainsi dire. M. Hale, à qui j’emprunte ces détails, fait observer à ce sujet que toute personne capable d’apprendre par cœur une chanson de cent vers peut sans peine apprendre et retenir une de ces généalogies. Celles-ci constituent, on le voit, de véritables documens historiques, mais qui, comme bien d’autres, demandent à être employés avec prudence. Évidemment elles prêtent à des interprétations qui permettent de remonter dans le passé avec beaucoup de certitude quand il s’agit de la succession de ce qu’on peut appeler les dates relatives des événemens ; mais quand il s’agit de dates absolues, celles-ci deviennent très différentes, selon la valeur que l’on attribue aux phrases représentant les vers du poème généalogique. Chacune d’elles en effet peut être considérée comme représentant soit un règne, soit une génération. En outre, par une vanité dont on trouve des exemples ailleurs qu’en Polynésie, quelques chefs ont placé parmi leurs ancêtres un certain nombre de divinités. Les listes généalogiques doivent donc être raccourcies d’un certain nombre de générations ou de règnes, ce qui entraîne une nouvelle et assez sérieuse cause d’incertitude.

Néanmoins, même en prenant ces généalogies dans leur signification la plus étendue, en considérant chaque vers comme répondant à une génération, en donnant à chaque génération une durée de trente ans comme en Europe, enfin en acceptant à titre d’ancêtres réels les êtres manifestement fabuleux d’où prétendent descendre les plus nobles Polynésiens, on est fort loin de sortir des limites du passé le plus franchement historique. Ainsi à Noukahiva, dans les Marquises, Gattanéwa, l’ami du capitaine Porter, ne faisait remonter qu’à quatre-vingt-huit générations l’époque à laquelle ses premiers ancêtres arrivèrent de Vavaou. Ce chiffre nous ramènerait de deux mille six cent quarante ans en arrière. Comme l’expédition de Porter eut lieu en 1813, il reporterait à l’an 827 avant notre ère l’événement dont il s’agit. D’après M. Hale, la généalogie des Taméhaméha, souverains des Sandwich, comptait en 1840 soixante-sept générations. La très curieuse histoire indigène publiée par notre compatriote M. Jules Remy porte ce chiffre à soixante-quinze pour l’année 1838 [92]. Le premier de ces documens donnerait un total de deux mille dix années, le second onze cent douze ans. Le premier ferait remonter à cent soixante-dix ans avant notre ère l’arrivée à Hawaii des premiers colons venant de Tahiti ; le second reporterait cette même arrivée à l’an quatre cent douze avant notre ère. Ces dates, on le voit, n’ont rien d’effrayant ; mais cette généalogie hawaiienne est manifestement fabuleuse au début. On y voit figurer à titre d’ancêtres des rois d’Hawaii des divinités de divers ordres, des abstractions personnifiées, des incarnations successives d’une même déesse… Ces traditions, qui se rapportent aux Marquises, à Tahiti, à Samoa ou à Tonga, tout en attestant une fois de plus l’unité de race et d’origine de ces populations, n’en étendent pas moins au-delà du vrai cette liste d’ascendans des Taméhaméba. Aussi M. Haie, après une étude attentive, croit-il devoir retrancher vingt-deux générations. D’après le savant américain, les quarante-cinq générations restantes donneraient un total de treize cent cinquante ans, et reporteraient la première colonisation d’Hawaii par les Polynésiens vers la fin du Ve siècle. En appliquant la même correction aux nombres donnés par l’ouvrage de M. Remy, on remonterait jusque vers le milieu du troisième siècle. Enfin, en supposant que la généalogie de Gattanéwa doive subir une correction analogue, il en résulterait que les Tongas arrivèrent aux Marquises environ un siècle et demi avant notre ère.

M. Hale assigne au peuplement de Tahiti une antiquité bien plus considérable, car il le fait remonter jusque vers le Xe siècle avant notre ère ; mais le savant voyageur se fonde uniquement sur des raisons tirées de l’altération que la langue et les mœurs présentent lorsqu’on les compare à ce qui existe à Samoa. Les mêmes motifs lui font regarder l’émigration de Tahiti et celle de la Nouvelle-Zélande comme ayant dû être contemporaines : or, bien loin d’être aussi ancienne, la seconde est très moderne. Parmi les chants recueillis par sir George Grey, il en est un qui permet d’en fixer l’époque à quelques années près, et ce chant est remarquable par sa précision ; il raconte l’histoire de Maru-Tuahu, l’un des chefs venus à la Nouvelle-Zélande sur le Taïnui, et de ses descendans immédiats. À la quatrième génération, on voit naître une fille nommée Tuparahaki, « de laquelle sont descendus, ajoute la légende, en onze générations tous les principaux chefs aujourd’hui vivans de la tribu des Ngatipaoa. » Le chant dont nous parlons constate donc que quinze générations ou quatre cent cinquante ans s’étaient écoulés depuis l’arrivée du Taïnui à la Nouvelle-Zélande. Ce navire, on le sait, faisait partie de la flottille des premiers émigrans, et comme la tradition a été recueillie en 1853, cet avènement remonterait tout au plus aux premières années du XVe siècle [93].

Quant au peuplement de Tahiti, nous pouvons opposer à l’estimation toute conjecturale de M. Hale un document non moins précis que les précédens : c’est la généalogie des anciens rois de Raïatéa, ancêtres des Pomaré [94]. Cette généalogie, recueillie avec grand soin par ordre du gouvernement français, ne comprend que trente-quatre générations, représentant mille vingt années, et reporterait l’avènement de cette dynastie vers le milieu du IIe siècle de notre ère. Peut-être cependant mérite-t-elle un reproche opposé à celui que M. Hale adresse évidemment avec raison aux généalogies hawaiiennes. On n’y voit figurer aucune de ces divinités locales qui sont certainement d’anciens chefs déifiés, et il serait bien étrange que la tradition tahitienne commençât d’emblée aux temps franchement historiques. Les recherches d’Ellis, en restituant au dieu Oro son vrai caractère, autorisent à croire qu’un certain nombre de générations humaines sont passées dans la mythologie ; mais probablement l’indigène nouvellement converti chargé de recueillir ces documens précieux aura sacrifié les temps héroïques de sa patrie, il aura enlevé un certain nombre d’hommes de la liste royale, de crainte d’y faire figurer quelques faux dieux [95]. Ce n’est d’ailleurs là qu’une conjecture que vérifiera, j’espère, quelque émule de sir George Grey ; mais, fût-elle fondée, rien n’autorise à penser qu’elle dût faire remonter les origines tahitiennes jusqu’à la haute antiquité que leur assigne M. Hale. Deux ou trois siècles de plus seraient, je pense, tout ce qu’on devrait ajouter au chiffre indiqué plus haut, et cette addition ne nous conduirait, on le voit, que dans le IIe siècle avant notre ère. En résumé, non-seulement les Polynésiens n’ont point été créés par nation et sur place, non-seulement ils ne sont pas un produit spontané des îles sur lesquelles on les a trouvés, mais de plus ils y sont arrivés par voie de migration volontaire ou de dissémination involontaire successivement et en procédant de l’ouest à l’est, au moins pour l’ensemble. Ils sont partis des archipels orientaux de l’Asie, et on retrouve encore dans ces derniers la race souche, parfaitement reconnaissais à ses caractères physiques aussi bien qu’à son langage. Ils se sont établis et constitués d’abord à Samoa et à Tonga ; de là, ils sont passés dans les autres archipels de l’immense océan ouvert devant eux. En abordant les îles qu’ils venaient peupler, tantôt les émigrans les ont trouvées entièrement désertes [96], tantôt ils y ont rencontré quelques rares tribus de sang noir, évidemment arrivées là par quelques-uns de ces accidens de navigation qu’ont pu constater presque tous les voyageurs européens. Soit purs, soit alliés à ces tribus nègres erratiques, ils ont formé des centres secondaires d’où sont parties de nouvelles colonies étendant de plus en plus l’aire polynésienne. Aucune de ces migrations ne remonte au-delà des temps historiques ; quelques-unes des principales ont eu lieu soit peu avant, soit peu après l’ère chrétienne ; d’autres sont plus récentes, et il en est de tout à fait modernes.

Telles sont les conséquences auxquelles conduisent impérieusement, non pas des préjugés ou des suppositions quelconques, mais un ensemble de faits recueillis lentement, un à un, par des observateurs divers, travaillant à l’insu l’un de l’autre, depuis Cook et Forster, qui nous transmettaient la carte de Tupaïa sans en soupçonner l’importance, jusqu’à Porter, Ellis, Williams, jusqu’à l’amiral Lavaud, M. Gaussin et M. Remy, qui recueillaient des traditions concordantes à plusieurs centaines de lieues l’un de l’autre. M. Hale aussi a apporté sa part à ce faisceau d’informations ; mais son grand mérite a été de les coordonner, d’en tirer la conséquence générale, d’aborder et de résoudre plusieurs des problèmes spéciaux qui entrent comme autant d’élémens dans la question d’ensemble. Son travail subira sans doute et doit recevoir déjà, comme on a pu le reconnaître, certaines corrections de détail ; mais la conclusion fondamentale en est certainement inattaquable, et à ce point de vue les poèmes traduits par sir George Grey, les chants de Tahiti et la généalogie de Raïatéa recueillis par l’amiral Lavaud, tout en modifiant les dates indiquées pour les migrations maories et tahitiennes, ont apporté à l’œuvre du savant et perspicace Américain la plus éclatante confirmation.

A. de Quatrefages

  1. Voyez la Revue du 1er février.
  2. Voici, évaluée en nombres ronds, la longueur des côtés de ce triangle en kilomètres
    De la Nouvelle-Zélande aux îles Sandwich… 6,700 kilom.
    Des îles Sandwich à l’île de Pâques… 6,800   -
    De l’île de Pâques à la Nouvelle-Zélande… 6,500   -

    On peut réduire ces distances en lieues par une simple division en comptant 4 kilomètres pour la lieue de poste et 5 1/2 environ pour la lieue marine.

  3. Polynesian Researches during a residence of nearly six years in the South-Sea Islands.
  4. Du Dialecte de Tahiti, de celui des îles Marquises et en général de la langue polynésienne, par P.-L.-J.-B. Gaussin, ingénieur hydrographe de la marine. Cet ouvrage a remporté le prix de linguistique (prix Volney), décerné par l’Institut en 1852. Il a été récemment l’objet d’un rapport détaillé de M. Pruner-Bey, qui en fait ressortir toute l’importance. Voyez les Bulletins de la Société de géographie.
  5. Les recherches de M. Gaussin conduisent à diminuer encore la distance apparente des idiomes polynésiens. Selon cet auteur, les différences qui les distinguent les unes des autres ne méritent même pas, pour ainsi dire, qu’on en fasse des dialectes proprement dits.
  6. Les travaux de ce célèbre marin sont aujourd’hui vivement attaqués, et avec raison, parait-il, sur plusieurs points de théorie ; mais ses plus ardens contradicteurs n’en proclament pas moins tout ce qu’ont de sérieux et d’important ses recueils d’observations et ses travaux pratiques.
  7. Voyez les cartes du capitaine Kérallet.
  8. Telle est en effet la pratique habituelle des Polynésiens, des Micronésiens, quand ils se trouvent égarés en mer.
  9. Guaham est la capitale des îles Mariannes.
  10. La population des Mariannes, au moment de la découverte, était, dit-on, de 44,000 âmes. Ces îles n’ont aujourd’hui que 4,500 habitans, presque tous Espagnols ou métis.
  11. Je tiens ce fait de mon honorable confrère l’amiral Paris, qui l’a constaté par lui-même dans un des voyages de l’Astrolabe.
  12. Île placée également à l’est de Tahiti.
  13. Évaluation de Kotzebue lui-même.
  14. 1769-1771.
  15. Observations faites pendant un voyage autour du monde.
  16. Voyez sur les aréoïs la Revue du 1er février.
  17. C’est là un fait que J’ai eu le plaisir de vérifier par moi-même pendant qu’on imprimait ce qui précède. M. Gaussin avait bien voulu m’apporter un recueil de traditions tahitiennes dont je parlerai plus loin. Parmi les chants ainsi sauvés de l’oubli, il en est un qui servait à la consécration des pirogues et qui renferme plusieurs noms de lieu. Or nous avons cherché ensemble et retrouvé sur la carte de Tupaïa un certain nombre de ces localités. M. Gaussin a bien voulu me promettre de continuer une étude qui donnait d’emblée un résultat si frappant.
  18. On sait que la Nouvelle-Zélande se compose essentiellement de deux grandes îles séparées par le détroit de Cook, et dont l’ensemble a plus de seize cents kilomètres de long sur environ deux cents kilomètres de largeur moyenne. Dans un travail inséré dans les Bulletins de la Société de géographie, M. Maunoir, secrétaire-adjoint de cette société, a justement comparé la forme de cet ensemble a celle de l’Italie, en ajoutant que, « superposée à celle-ci, la Nouvelle-Zélande la recouvrirait en entier et s’étendrait par-delà les Alpes jusqu’au cœur de la Bavière. » De nombreuses petites îles sont disséminées le long des rivages des massifs principaux, sans compter les îles Chatam, placées à plus de sept cents kilomètres à l’est, et qui en sont très distinctes.
  19. On désigne par ce nom les habitans de la Nouvelle-Zélande et aussi le dialecte propre dont ils font usage.
  20. Voyez entre autres l’atlas de l’expédition de Dumont-d’Urville.
  21. Sir George Grey a publié deux ouvrages sur ce sujet. L’un est en entier en langue maorie, et renferme une collection nombreuse de poèmes historiques, de chants religieux et de chansons. Le second, dans lequel je puiserai les détails qu’on va lire, est une traduction des principaux chants mythologiques et légendaires contenus dans le précédent. Il est intitulé Polynesian Mythology and ancient traditional History, 1855. Parmi les autres ouvrages sur le même sujet, je citerai celui de Shortland, Traditions and Superstitions of hth New-Zeelanders, et un article fort intéressant sur la poésie maorie, inséré par M. W. B. Baker dans les Transactions de la Société ethnologique de Londres, 1861.
  22. Nous faisons des vœux bien vifs pour que les successeurs de sir G. Grey suivent le noble exemple qu’il a donné. La guerre s’est rallumée dans la Nouvelle-Zélande, et dernièrement encore le Times racontait avec une joie peu déguisée que des mesures étaient prises pour la pousser avec la plus grande vigueur. Espérons que le triomphe assuré des armes anglaises n’aura pas ici les suites terribles qu’il a eues ailleurs. Faire de la Nouvelle-Zélande une nouvelle Tasmanie, c’est-à-dire une terre où la race anglaise aurait en entier remplacé la race indigène par suite de l’extermination totale de celle-ci, serait un crime dont nous laissons juges tous nos lecteurs. L’esclavage avec tout ce qu’il a de pire serait un véritable progrès sur cette manière sauvage d’user de la victoire.
  23. Les noms, habituellement fort longs, des guerriers maoris sont souvent réduits dans le texte anglais a une ou deux syllabes, et cette abréviation, certainement fondée sur les usages locaux, est indiquée par une apostrophe (’). Nous adopterons le procédé abréviatif de sir George Grey.
  24. Sir George Grey appelle jaspe cette pierre, qui est en réalité une espèce de jade, le jade axinien ou pierre des Amazones. (Brard).
  25. L’ennemi de Ngahué est une femme chef, une de ces reines comme Wallis et Cook en trouvèrent à Tahiti et comme celle qui règne encore dans cette île.
  26. L’île septentrionale de la Nouvelle-Zélande (note de sir George Grey).
  27. Sur la côte occidentale de l’île du milieu.
  28. On croit qu’il s’agit d’une localité située sur la côte orientale de l’île septentrionale.
  29. Il est fort singulier de trouver ici le nom de Rarotonga. C’est celui d’une île de l’archipel de Manaïa, situéo au sud-ouest de Tahiti. Or cette mystérieuse Hawaïki, dont il est question dans les légendes maories, n’est autre chose qu’une des îles Samoa. Il est bien peu probable que les nouveaux Argonautes soient allés chercher aussi loin l’arbre nécessaire à la construction de leur canot. C’est donc d’une localité appartenant à l’archipel d’où ils partaient qu’il s’agit. Ce nom se retrouve sans doute aux îles Manaïa par suite de l’usage où étaient les émigrans de donner des noms de leur pays aux terres découvertes par eux.
  30. Kadou, le Carolin dont nous avons raconté l’histoire, aurait pu expliquer ainsi l’erreur qui lui fit laisser derrière lui ses lies natales. Il est évident qu’ici le fait explique la légende.
  31. Ce passage est important : il nous apprend que les embarcations dont il s’agit ici étaient de ces grands canots doubles que nos plus habiles marins ont admirés et qu’ils déclarent être très propres à des voyages de long cours. Cette circonstance enlève à l’expédition dont nous parlons ici une part de ce qu’elle pouvait avoir d’impossible aux yeux de ceux qui, trompés par l’expression de canot, oublieraient que ce sont de véritables navires portant de cent cinquante a cent quatre-vingts hommes d’équipage.
  32. On voit que les Hawaïkiens émigraient réellement en famille.
  33. C’est là un détail remarquable. Nous voyons les colons d’Hawaïki emporter leurs plantes cultivées, et ainsi s’explique la dissémination de certaines espèces sur plusieurs points de la Polynésie.
  34. Ce passage est un de ceux qui attestent l’esprit religieux de ces populations, que l’on voit, à peine débarquées, accomplir les rites inspirés par la reconnaissance.
  35. La tradition attribue ce sommeil aux conjurations de Ruaéo.
  36. Ce langage montre avec quel mépris la femme est traitée dès cette époque par les Polynésiens.
  37. Dès l’époque des émigrations, le tabou avec toutes ses conséquences était donc en vigueur chez les Maoris. Il est évident qu’ils avaient apporté cette institution de leur mère-patrie, d’Hawaïki.
  38. Le Tongariro, dont le nom a été conservé par les Européens, est un volcan en activité.
  39. Cette légende porte dans l’ouvrage de sir George Grey le titre de la Malédiction de Manaïa.
  40. Nous trouvons ici le tabou établi a Hawaïki, et nous voyons qu’on le levait dans cette contrée avec les cérémonies et les fêtes qui rappellent ce qu’ont remarqué à Tahiti et ailleurs les navigateurs modernes.
  41. Encore un trait de mœurs bien caractéristique, et qui rappelle ce que tous les voyageurs ont raconté de la manière de cuire les alimens.
  42. Il faut sans doute entendre par la que ces femmes hardies firent le voyage dans une petite embarcation, et non dans un de ces grands navires dont la tradition a conservé les noms.
  43. On retrouve ici cette spécialité des dieux que nous avons signalée d’après M. Mœrenhout dans la théologie des Tahitiens.
  44. Ce passage rappelle encore ce qui se passait à Tahiti parmi les initiés et les harepo.
  45. Cette description de la demeure de Ngatoro’ est conforme aux détails donnés sur les forteresses du même genre par tant de voyageurs.
  46. Il est assez étrange que la tradition n’ait pas conservé le nom de cette jeune fille, tandis qu’elle nous a transmis ceux de sa mère et de sa tante.
  47. Chez les Polynésiens en général, et surtout chez les Maoris, tuer un ennemi n’est qu’un demi-triomphe ; il faut surtout s’emparer du corps pour le manger et conserver sa tête comme un trophée. C’est par suite de cette coutume que l’on voit dans un grand nombre de collections des têtes que leurs tatouages font reconnaître pour avoir appartenu parfois à des chefs d’un rang élevé.
  48. Aujourd’hui c’est sur le front que sont gravés les signes personnels. À l’époque dont il s’agit ici, le moko n’avait pas encore été probablement régularisé comme il l’a été depuis.
  49. Makétu était le pays où s’était arrêté l’Arawa. Au moment, dont nous parlons, les hommes de l’équipage étaient occupés à faire des reconnaissances dans l’intérieur, et le texte indique les lieux qu’ils avaient déjà découverts.
  50. Cette expression est ici synonyme de celle de chef, car les deux fils d’Houmaï étaient morts.
  51. Ces derniers mots du sage d’Hawaîki doivent être remarqués, car ils précisent la cause des migrations.
  52. Cette guerre eut lieu avant l’expédition de Ngatoro’ a Hawaïki, et voilà pourquoi ce chef fut forcé de construire un nouveau canot.
  53. Cet accident était regardé comme un présage des plus funestes. Je ne mentionne du reste qu’une partie des meurtres et des violences attribués par la tradition à ces héros d’Hawaïki. Ce que j’en dis suffit, je pense, pour donner une idée de cette société sauvage où des passions sans frein règnent à côté d’une religion minutieuse dont on trouve également la preuve à chaque instant. Sous tous ces rapports, Hawaïki rappelle Tahiti, bien que les mœurs se fussent considérablement adoucies dans cette dernière île.
  54. Ici, comme dans la légende de l’Arawa et du Taïnui, c’est l’inspection des lieux sacrés qui décide du droit de propriété.
  55. D’autres traditions dépeignent ces premiers occupans comme très inférieurs en force physique et en courage aux émigrans d’Hawaïki. L’existence de ces insulaires a été récemment confirmée par la découverte d’ustensiles enfouis dans l’île septentrionale, et qui différeraient entièrement de ceux des Maoris.
  56. L’esclavage existait à la Nouvelle-Zélande à l’époque qui nous occupe ; plusieurs passages de l’ouvrage de sir G. Grey ne permettent pas d’en douter.
  57. Voir surtout l’ouvrage d’Hamilton Smith intitulé Natural history of Man, pl. XX. La figure 2 est le portrait fait à Londres d’un Maori venu en Europe tout exprès pour se procurer des semences de nos céréales antérieurement à l’époque des premières colonisations européennes dans cette contrée. La même planche, figure 1, présente le portrait d’un chef, Té-Kéwiti, qui, par son ensemble tout caucasique, forme avec le précédent un contraste frappait. Dumont-d’Urville et le docteur Dieffenbach (Voyage à la Nouvelle-Zélande, cité par Prichard) étaient arrivés, par le seul examen du contraste que je signale, à des conclusions fort semblables à celles que je viens d’exposer ; mais le dernier surtout hésite à les admettre, en se fondant sur ce qu’il serait étrange que ni le langage ni les traditions ne montrassent les traces des populations qui auraient précédé les Maoris. On vient de voir comment une étude plus attentive a fait disparaître cette dernière objection. Quant à la première, elle est évidemment sans valeur. D’une part il est tout simple que les vainqueurs aient imposé leur langue aux vaincus, et de l’autre les recherches linguistique de M. Gaussin lui ont montré des indices de mélanges qui s’expliqueraient tout naturellement dans notre hypothèse.
  58. United States’s exploring expédition during the years 1838-1842. M. Hale, dans cette expédition, était chargé de la partie ethnographique et philologique. Il a publié la fruit de ses recherches en 1846.
  59. Ces îles sont placées au sud-ouest de Tahiti, à 1,500 kilomètres environ de l’archipel Samoa.
  60. Cook avait connu cette tradition dès son premier voyage (1769-1771). Il avait recueilli chez les Tahitiens une tradition identique.
  61. On comprend qu’à une époque où la langue des Polynésiens était encore si mal connue, l’orthographe européenne a dû souvent bien mal en traduire les sons. Sur cette même carte, le nom de Tahiti est écrit O-Taheitee.
  62. Note dictée par Tupaïa à Forster (Obsewations faites pendant un voyage autour du monde).
  63. À proprement parler, l’île de Pâques ou île Waïhou se trouve seule en dehors de l’espace embrassé par les itinéraires de cette carte.
  64. Revue du 1er février.
  65. Les Samoans et les Tongas regardent cette île comme étant le séjour de leurs pieux. On sait que les Polynésiens déifient leurs héros et leurs chefs. Le premier ancêtre des Tongas en particulier est aussi une de leurs principales divinités, et cet ancêtre est Tangaloa (le Taaroa des Tohitiens). Il est tout simple dès lors qu’ils regardent comme sainte la localité dont il s’agit.
  66. Les îles Salomon appartiennent à la Mélanaisie.
  67. Les traditions fijiennes donnent ce titre aux tribus polynésiennes, qui le méritent en tout cas par comparaison.
  68. Les Fijiens sont très manifestement mêlés de nègres et de Polynésiens. Sous le rapport du teint, de la chevelure, des caractères intellectuels et moraux, ils se rattachent à la fois aux deux races. C’est un point sur lequel s’accordent tous les voyageurs.
  69. On comprend qu’il est impossible d’entrer ici dans le détail des faits qui ont conduit M. Hale aux conclusions que je résume. Je me bornerai à dire que la méthode suivie par l’ethnologiste américain à l’égard de ces peuples lointains est exactement la même qu’emploient nos savans quand il s’agit des populations européennes. Le langage et en particulier les noms de lieu lui servent surtout à éclairer et à compléter les données de la tradition et les indications fournies par les caractères physiques. L’emploi de ces moyens d’étude est ici d’autant plus sûr, que les événemens sont très simples, qu’ils se passent entre deux races seulement, et que ces deux races sont extrêmement différentes.
  70. Les serfs forment dans les îles Tonga une classe à part sous le nom de tua, et ne peuvent sortir de leur condition.
  71. Je rappellerai que par le mot de Malaisiens je n’entends pas ici les Malais proprement dits, mais bien une de ces populations qui, tout en tenant de ces derniers, se rapprochent plus qu’eux du type blanc. C’est aussi dans ces contrées et plus particulièrement aux environs de Timor que M. Gaussin a trouvé les langues qui ont le plus de rapport avec le polynésien. Notre compatriote se rencontre ainsi entièrement avec Earle, dont nous avons déjà invoqué le témoignage.
  72. Nom donné par Cook à l’archipel généralement désigné aujourd’hui par le nom de Tonga, emprunté à celui de l’île principale Tonga-Tabou ou Tonga-la-Sacrée.
  73. Ces traditions ont été recueillies par le capitaine Porter, des États-Unis, qui, pendant les années 1812 et 1817, fit contre les Anglais, dans la Mer du Sud, une croisière d’abord heureuse, mais terminée par un échec complet. Débarqué aux Marquises, Porter prit possession de ces îles, soumit les tribus qui voulurent résister à son autorité, et c’est d’un vieux chef nommé Gattanéwa qu’il obtint des renseignemens très intéressans. Signalons, entre autres, ceux qui indiquaient la position de certaines îles et qui concordent avec ceux que Tupaïa avait donnés à Cook cinquante ans auparavant.
  74. Peut-être aussi l’Havaïki des Marquésans est-il l’Havaii d’Oro. En ce cas, les Marquises auraient été peuplées avant que Tahiti ne fût devenue la métropole des îles de la Société.
  75. Habitans des îles Sandwich ou Hawaii.
  76. Dumont-d’Urville, Voyage pittoresque autour du monde.
  77. Ces souvenirs étaient bien près de s’effacer quand les Européens ont découvert les Sandwich, et les anciens rapports dont il est ici question n’étaient plus connus que par tradition. Le nom même de Tahiti avait pris une signification générale et signifiait loin, un pays étranger et lointain. Un de nos compatriotes qui a parcouru toutes les contrées dont il s’agit, M. C. Henricy, avait déjà fait cette remarque dès 1845 (Océanie). Il en avait conclu, comme M. Hale l’a fait depuis, que Tahiti avait été le point de départ des populations hawaiiennes. Au reste, ce qui achève de démontrer qu’il n’y a pas dans ces identités des noms une simple coïncidence, c’est qu’on retrouve aux Sandwich, appliqués à deux localités, les noms de deux autres lies de l’archipel de Samoa, ceux des îles Oupolou et Léfouka.
  78. Dumont-d’Urville. — Ces dieux, ces esprits vivaient, paraît-il, uniquement dans les grottes et les rochers. C’était donc un peuple très sauvage, que la tradition a singulièrement grandi. Un fait analogue se rencontre chez les Aryas de l’Inde, qui ont transformé en démons et en magiciens les populations drawidiennes contre lesquelles leurs premières colonies eurent à lutter.
  79. On sait que cet ensemble est généralement considéré comme décomposé en trois groupes, l’archipel Paumotou ou Dangereux, les Îles-Basses, et le petit groupe des îles Gambier ; celles-ci forment l’angle sud-est extrême de la Polynésie.
  80. Il est à remarquer que par un séjour prolongé dans les grandes lies, et sous l’influence d’une nourriture plus substantielle, les habitans de ces archipels prennent un teint plus clair. Cette action du milieu est mentionnée par plusieurs voyageurs, en particulier car M. Mœrenhout.
  81. D’après M. Hale.
  82. Les Kingsmill font partie du grand archipel de Gilbert, figuré sur toutes les cartes, et sont placées vers l’extrémité sud-est de la Micronésie.
  83. Appelée aussi île Pouynipet, île de l’Ascension, etc. C’est une des îles les plus considérables de l’archipel des Carolines.
  84. Une des principales lies du groupe des Kingsmill. M. Hale propose même de désigner l’archipel entier par ce nom.
  85. C’est le nom de Samoa, modifié par le dialecte local. (Hale.)
  86. Les îles polynésiennes semblent avoir subi à diverses reprises des famines désastreuses. La tradition a conservé le souvenir de quelques-unes de ces époques néfastes. Dans notre siècle, le fléau a sévi sur presque toute l’étendue de ce vaste territoire, et en particulier aux Marquises (1822-1823). On s’entre-dévorait par besoin. Le nombreuses maladies éclatèrent en même temps et firent de grands ravages parmi les insulaires. Quelques auteurs ont vu dans ce fléau une des causes de la diminution du chiffre des populations. Telle est en particulier l’opinion de M. Jouan, capitaine de frégate et ancien commandant de Noukahiva pendant l’occupation française. (Archipel des Marquises, 1858.)
  87. A l’époque des découvertes, quand des étrangers abordaient dans une ile, il était de règle qu’on leur ôtât leurs armes et qu’on enlevât les rames et les voiles des canots, sauf à rendre le tout, et parfois avec usure, au moment du départ. Cet usage explique comment les Européens, qui ne le connaissaient pas et qui n’auraient pas voulu s’y soumettre, ont été parfois attaqués, même par les populations les plus hospitalières, comme les Tahitiens par exemple.
  88. Voyez les chiffres que j’ai cités d’après MM. Rameau et Boudin (Revue des Deux Mondes du 15 mars 1861, Unité de l’espèce humaine). Voyez aussi les détails sur l’Ile Pitcairn, d’où il résulte que les descendans des révoltés de la Bounty avaient triplé en trente et un ans. L’application de ces chiffres est d’autant plus permise ici que les femmes polynésiennes étaient remarquablement fécondes avant l’étrange modification subie par ces peuples depuis leur contact avec les Européens.
  89. M. Hale recule de deux ou trois siècles la date du premier peuplement de ces îles ; mais il ne fait pas connaître les données sur lesquelles il a fondé son calcul.
  90. Le trajet n’est guère que de 40 à 50 kilomètres ; mais les moyens de transport étaient bien imparfaits. En parlant de ces radeaux, M. Hale ajoute que « sous le rapport de la sûreté et de la rapidité, ils sont à un simple canot ce que celui-ci est a un bateau à vapeur. »
  91. Hale. — Encore un exemple de dissémination involontaire accomplie par suite d’un accident de mer exactement dans la direction déclarée impossible.
  92. Ka mooolelo Hawaii (Histoire de l’Archipel havaiien), texte et traduction précédés d’une introduction sur l’état physique, moral et politique du pays, 1662. Cette histoire a été composée et imprimée par les élèves indigènes de la grande école de Lahai-naluna. Le principal auteur-de cet ouvrage (nous apprend M. Remy) fut Navika ou David Malo, mort en 1853, et qui avait consacré sa vie à étudier l’histoire de son pays. Une partie seulement de ces recherches a été publiée. Il est probable que cet annaliste indigène a donné des ancêtres de ses chefs une généalogie plus complète que celle dont M. Hale avait eu connaissance.
  93. M. Maunoir porte à cinq cents ans environ l’espace de temps qui nous sépare de l’arrivée des Maoris dans leur nouvelle patrie. M. Baker de son côté l’estime à huit cents ans. Ni l’un ni l’autre de ces auteurs n’indique d’ailleurs les données qui ont servi de base à ces estimations. Peut-être y a-t-il quelques variantes dans les chants historiques mais il me semble difficile d’avoir un document plus précis que celui que nous devons à sir George Grey.
  94. Je dois la communication de cette généalogie à M. Gaussin, qui m’a fait connaître en outre l’existence à Paris de plusieurs documens inédits d’une haute importance pour l’histoire ancienne de Tahiti, lesquels ont été recueillis par les soins du contre-amiral Lavaud, alors gouverneur des Iles de la Société. La plupart appartiennent au dépôt de la marine. J’ai dit plus haut comment l’un de ces témoignages est venu confirmer à l’improviste l’exactitude de la carte de Tupaïa et la réalité des connaissances géographiques des Tahitiens antérieurement à la visite des Européens. Un autre chant essentiellement cosmogonique, traduit par M. Gaussin (le Tour du Monde), donne sur la création d’Havaii, considérée comme la première terre créée, des détails un peu différens de ceux que renferme le poème recueilli par M. Moerenhout. — Il est bien désirable que quelqu’un de nos résidans à Tahiti continue cette œuvre déjà si bien commencée, et que cet archipel, un des centres secondaires les plus importans de la Polynésie, ait ses historiens comme la Nouvelle-Zélande a eu les siens. Espérons que M. Gaussin en attendant ne laissera pas périr ce qui a été déjà recueilli, et qu’il en publiera le texte et la traduction, comme l’a fait M. Remy pour les Sandwich.
  95. Tous les documens dont il s’agit ici ont été recueillis par un Tahitien nommé Maré, à qui son intelligence avait valu d’être élevé aux fonctions d’orateur ou de commissaire du gouvernement de Tahiti. Maré avait embrassé le christianisme et écrivait sous l’influence des idées puisées auprès des missionnaires. Or, il faut bien le dire, ces idées accusent trop souvent une tendance fort peu scientifique. Un des premiers soins des missionnaires de toutes les communions est d’inspirer aux indigènes le mépris de leurs anciennes croyances, et chez ces peuples, où l’histoire et la religion se touchaient par tant de points, le résultat de cette tendance générale est de faire dédaigner par les maîtres aussi bien que par les élèves des traditions dont l’importance serait des plus grandes. Là est certainement une des causes principales de la difficulté croissante qu’on éprouve à recueillir des souvenirs naguère encore religieusement et très exactement conservés. À l’appui de ce que j’avance, je pourrais citer bien des passages empruntés à l’Histoire de l’Archipel havaiien, rédigée par les indigènes, aussi bien qu’aux Lettres sur les îles Marquises, ouvrage fort intéressant d’ailleurs que nous devons au père Mathias. II est vivement à désirer que les missionnaires comprennent mieux à l’avenir qu’on peut, en pareille matière, être utile à la fois à la science et aux idées dont ils sont les représentans.
  96. Les traditions de Rarotonga, peuplée à la fois par des Samoans et des Tahitiens à une époque antérieure de vingt-neuf générations à l’expédition américaine, c’est-à-dire vers l’an 970, sont très explicites sur ce point (Hale).