Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre XVI/Chapitre 7

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VII. Caractère général des ſauvages de la Louyſiane, & celui des Natchez en particulier.

Ces ſauvages ſe trouvoient divisés en pluſieurs nations, toutes très-foibles, toutes ennemies, quoique séparées par des déſerts immenſes. Quelques-unes avoient une demeure fixe. Des feuillages entrelacés, étendus ſur des pieux, formoient leurs habitations. Des peaux de bêtes fauves couvroient les tribus qui n’alloient pas tout-à-fait nues. La chaſſe, la pêche, le mais, quelques fruits fourniſſoient à leur nourriture. On leur trouvoit les mêmes habitudes qu’aux peuples du Canada : mais avec moins de force & de courage, moins d’énergie & d’intelligence, moins de caractère.

Entre ces nations, la plus remarquable étoit celle des Natchez. Elle obéiſſoit à un homme qui s’appelloit grand soleil, parce qu’il portoit ſur ſa poitrine l’image de cet aſtre brillant, dont il prétendoit deſcendre. La police, la guerre, la religion : tout dépendoit de lui. Peut-être le globe entier n’eût-il pas offert un ſouverain plus abſolu. Sa compagne jouiſſoit de la même autorité, des mêmes honneurs. Dès qu’un de ces ſauvages eſclaves avoit eu le malheur de déplaire à l’un ou l’autre de ſes maîtres : qu’on me défaſſe de ce chien, diſoient-ils à leurs gardes, & ils étoient obéis. C’étoit une obligation, de leur apporter tout ce que la chaſſe, la pêche, la culture offroient de meilleur. Lorſqu’il mouroit, lui ou ſa femme, il falloir que pluſieurs de leurs ſujets terminâſſent auſſi leur carrière, pour les aller ſervir dans un autre monde. La religion des Natchez ſe bornoit à l’adoration du ſoleil : mais cette croyance étoit accompagnée de beaucoup de culte & par conséquent ſuivie de mauvais effets. Cependant il n’y avoit qu’un temple pour toute la nation. Il fut embrâsé un jour par le feu qu’on y entretenoit perpétuellement, du moins habituellement ; & la conſternation fut générale. On faiſoit de vains efforts pour arrêter l’incendie. Quelques mères y jetèrent leurs enfans, & le feu s’éteignit enfin. L’éloge de ces barbares héroïnes fut prononcé le lendemain par le pontife deſpote. C’eſt ainſi qu’il régnoit. On s’étonne qu’un peuple auſſi pauvre, auſſi ſauvage fût ſi cruellement aſſervi : mais la ſuperſtition explique tout ce que la raiſon trouve inconcevable. Elle ſeule pouvoit ôter la liberté à des hommes qui n’avoient guère à perdre que la liberté.

La plupart des relations aſſurent, ſur la foi douteuſe de quelques traditions, que les Natchez occupèrent long-temps la rive orientale du Miſſiſſipi, depuis la rivière d’Iberville juſqu’à l’Ohio, c’eſt-à-dire un eſpace de quatre cens lieues. Alors, ils devoient former la nation la plus floriſſante de l’Amérique Septentrionale. On peut ſoupçonner que le joug ſous lequel un gouvernement oppreſſeur & arbitraire les faiſoit gémir, les dégoûta de leur patrie. Ils durent ſe diſperſer ; & quelques traces de leur culte, qu’on trouve de loin en loin dans ces régions, paroiſſent donner du poids à ces conjectures. Ce qui eſt sûr, c’eſt que lorſque les François parurent à la Louyſiane, ce peuple ne comptoit que deux mille guerriers, & ne formoit que quelques bourgades, placées à une aſſez grande diſtance les unes des autres, mais toutes rapprochées du Miſſiſſipi.

Ce défaut de population n’empêchoit pas que le pays des Natchez ne fut excellent. Le climat en eſt ſain & tempéré ; le ſol ſe prête à des cultures riches & variées ; le terrein eſt aſſez élevé pour n’avoir rien à craindre des inondations du fleuve. Cette contrée eſt généralement ouverte, étendue, arrosée, couverte de jolis coteaux, d’agréables prairies, de bois délicieux juſqu’aux Apalaches. Auſſi les premiers François qui la reconnurent jugèrent-ils que, malgré l’éloignement où elle étoit de la mer, ce ſeroit, avec le tems, le centre de la colonie. Cette opinion les y attira en foule. Ils furent accueillis favorablement & ſoulagés par les ſauvages dans l’établiſſement des plantations qu’ils vouloient former. Des échanges réciproquement utiles commencèrent entre les deux nations une amitié qui paroiſſoit ſincère. Elle ſeroit devenue ſolide, ſi les liens n’en avoient été chaque jour affoiblis par l’avidité des Européens. Ces étrangers n’avoient d’abord demandé les productions du pays qu’en négocians honnêtes. Ils dictèrent depuis impérieuſement les conditions du commerce. À la fin, ils ravirent ce qu’ils étoient las de payer, même à vil prix. Leur audace s’accrut, au point de chaſſer le cultivateur indigène des champs qu’il avoit défrichés.

Cette tyrannie étoit atroce. Pour en arrêter le cours, les Natchez employèrent, mais ſans ſuccès, les plus humiliantes ſupplications. Dans leur déſeſpoir, ils tentèrent d’aſſocier à leur reſſentiment les peuples de l’Eſt, dont les diſpoſitions leur étoient connues ; & ils réuſſirent à former ſur la fin de 1729, une ligue preſque univerſelle, dont le but étoit d’exterminer en un ſeul jour la race entière de leurs oppreſſeurs. La négociation fut ſi heureuſement conduite que le ſecret n’en fut pénétré ni par les ſauvages amis des François, ni par les François eux-mêmes. Le complot ne pouvoit être déconcerté que par un haſard heureux. Il arriva.

Selon les relations du tems, les Natchez envoyèrent aux nations conjurées, qui ne connoiſſoient pas mieux qu’eux l’art de l’écriture, des paquets composés d’un égal nombre de bûchettes. Pour ne pas ſe méprendre ſur l’époque où la haine commune devoit éclater, on convint d’en brûler une tous les jours dans chaque bourgade, & que la dernière donneroit par-tout le ſignal de la ſanglante tragédie qu’on vouloit jouer. Il arriva que la femme ou la mère du grand chef, fut inſtruite de la conſpiration, par un fils qu’elle avoit eu d’un François. Elle en avertit, à pluſieurs repriſes, l’officier de cette nation, qui commandoit à ſon voiſinage. L’indifférence ou le mépris qu’on montra pour ſes avis, n’étouffa pas dans ſon cœur l’affection qu’elle avoit pour ces étrangers. Sa dignité l’autoriſoit à entrer dans le temple du ſoleil, aux heures qui lui convenoient. Cette prérogative la mettoit à portée d’enlever ſucceſſivement les bûchettes qu’on y avoit déposées ; & elle s’y détermina pour déranger les calculs de la ligue ; au riſque d’avancer, puiſqu’il le falloit, la perte des François qu’elle aimoit, pour aſſurer le ſalut de ceux qui lui étoient inconnus. Ce qu’elle avoit prévu, ſe vérifia. Au ſignal convenu, les Natchez fondirent inopinément ſur leur ennemi, perſuadés que la même ſcène ſe répétoit chez leurs alliés : mais comme il n’y avoit pas eu ailleurs de perfidie, tout fut tranquille & devoit l’être.

Ces détails paroiſſent bien fabuleux. Mais il eſt très-vrai que l’époque convenue entre tous les membres de la confédération pour délivrer la Louyſiane d’un joug étranger, fut prévenue par les Natchez. Peut-être ne purent-ils pas contenir plus long-tems leur haine ? peut-être furent-ils entraînés par des facilités inattendues ? peut-être craignirent-ils, bien ou mal-à-propos, qu’on ne commençât à ſoupçonner leurs intentions ? Ce qui eſt sûr, c’eſt que ſur deux cens vingt François, qui étoient alors dans cet établiſſement, il y en eut deux cens de maſſacrés ; que les femmes enceintes ou qui avoient des enfans en bas âge, n’eurent pas une deſtinée plus heureuſe ; & que les autres, reſtées priſonnières, furent exposées à la brutalité des aſſaſſins de leurs fils & de leurs époux.

Au bruit de cet événement, la colonie entière ſe crut perdue. Elle ne pouvoit oppoſer à la foule d’ennemis qui la menaçoient de toutes parts, que quelques paliſſades à demi-pourries, qu’un petit nombre de vagabonds, mal armés & ſans diſcipline. Perrier, en qui réſidoit l’autorité, n’avoit pas une meilleure opinion de la ſituation des choſes. Cependant il montra de l’aſſurance, & cette audace lui tint lieu de forces. Les ſauvages ne le crurent pas ſeulement en état de ſe défendre, mais encore de les attaquer. Pour écarter les ſoupçons qu’on pouvoit avoir conçu contre eux, ou dans l’eſpoir d’obtenir leur grâce, pluſieurs de ces nations joignirent leurs guerriers aux ſiens, pour aſſurer ſa vengeance.

Il eut fallu, pour réuſſir, d’autres troupes que des alliés mal intentionnés, & des ſoldats qui ſervoient par force. Cette milice marcha vers le pays des Natchez, avec une lenteur qui n’étoit pas d’un bon augure ; elle attaqua leurs forts avec une molleſſe, qui ne promettoit aucun ſuccès. Heureuſement les aſſiégés offrirent de relâcher tous les priſonniers qu’ils avoient en leur puiſſance, ſi l’on conſentoit à ſe retirer ; & cette propoſition fut acceptée avec une extrême joie.

Mais Perrier ayant reçu quelques ſecours d’Europe, recommença les hoſtilités, dans les premiers jours de 1731. À la vue de ce nouveau péril, la diviſion ſe mit parmi les Natchez, & cette méſintelligence entraîna la ruine de la nation entière. Quelques foibles corps de ces ſauvages furent paſſés au fil de l’epée ; un grand nombre furent envoyés eſclaves à Saint-Domingue. Ce qui avoit échappé à la ſervitude & à la mort, ſe réfugia chez les Chicachas.

C’étoit le peuple le plus intrépide de ces contrées. On connoiſſoit ſes liaiſons intimes avec les Anglois. Sa vertu chérie étoit l’hoſpitalité. Pour toutes ces raiſons, on craignit de lui propoſer d’abord de livrer ceux des Natchez auxquels il avoit accordé aſyle. Mais le ſucceſſeur de Perrier, Bienville, ſe crut autorisé à demander cette lâcheté. La réponſe des Chicachas, fut celle de l’indignation & du courage. Des deux côtés, on courut aux armes en 1736. Les François furent battus en raſe campagne, & repouſſés avec perte ſous les paliſſades de leur ennemi. Encouragés quatre ans après par les ſecours qu’ils avoient reçus du Canada, ils voulurent tenter de nouveau la fortune. Ils ſuccomboient encore, lorſque des circonſtances favorables les réconcilièrent avec ces ſauvages. Depuis cette époque, la tranquilité de la Louyſiane ne fut plus troublée. On va voir à quel degré de proſpérité cette longue paix a élevé la colonie.