Histoire politique des États-Unis/Tome 1/Leçon 14

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Charpentier (1p. 342-371).
QUATORZIÈME LEÇON.
colonies du centre.
3. nouvelle-jersey, 4. delaware, 5. pensylvanie.

Messieurs,

Nous avons vu dans la dernière leçon comment Charles II, s’appuyant sur la découverte de Cabot, concéda au duc d’York, son frère, le territoire occupé depuis plus de quarante ans par la colonie hollandaise de la Nouvelle-Belgique. Ce territoire était beaucoup plus considérable que celui de l’État de New-York ; il s’étendait jusqu’au fleuve Delaware ; mais dès l’année même de la concession, c’est-à-dire en 1664 et avant l’expédition qui devait assurer ses droits, le duc d’York avait cédé le pays compris entre l’Hudson et la Delaware, à deux seigneurs anglais, que nous retrouverons parmi les propriétaires de la Caroline : lord Berkeley et sir Georges Carteret. On nomma cette province la Nouvelle-Jersey (en latin Nova Cœsarea), en l’honneur de Carteret, gouverneur de Jersey pendant la guerre civile, et qui le dernier avait amené le drapeau royal ; et ainsi la Nouvelle-Belgique fut partagée en deux colonies de nom différent, celle de la Nouvelle-York, et celle de la Nouvelle-Jersey.

Les propriétaires de cette dernière province, désireux de peupler le pays où déjà s’étaient répandus des Suédois et des Hollandais, se hâtèrent d’accorder la liberté de conscience et la liberté politique à tous ceux qui viendraient habiter la plantation. La liberté, c’était déjà l’appât le plus puissant, et en effet il y eut un moment où les colons de New-York émigrèrent dans une proportion menaçante pour s’établir dans l’État nouveau où ils trouvaient les libertés que leur refusait le duc d’York.

En 1676, les propriétaires se partagèrent la concession, et la Nouvelle-Jersey fit deux États : celle de l’est fut assignée à Carteret ; quand à celle de l’ouest, lord Berkeley la vendit pour mille livres sterling à une compagnie de quakers, qui, eux aussi, demandaient à l’Amérique un abri pour leurs opinions persécutées. À la tête de cette compagnie était Guillaume Penn[1]. Il y eut alors entre les quakers et lord Carteret une émulation des plus favorables à la liberté, et ce fut à qui renchérirait en fait de privilèges accordés aux planteurs. Par exemple dans les deux colonies ce fut à l’assemblée qu’on remit toute l’autorité ; la Nouvelle-Jersey fut dès l’origine une démocratie.

Cette division d’un même pays entre deux compagnies, les difficultés que soulevait la concession faite par le duc d’York, la jalousie du roi qui voulait faire rentrer toutes les colonies sous son pouvoir direct, amenèrent en 1683 l’annexion de la Nouvelle-Jersey à New-York et à la Nouvelle-Angleterre. Et quand la révolution rendit leurs droits aux concessionnaires, ils trouvèrent coûteux et difficile le gouvernement d’une province habituée à s’administrer de soi-même et qui contestait même les droits seigneuriaux forts légers que, sous le nom de Quitrent, se réservaient les fondateurs[2]. Ils rendirent donc tous leurs pouvoirs politiques à la reine Anne, en avril 1702, tout en se réservant leurs droits comme propriétaires du sol.

Depuis cette époque jusqu’à la révolution de 1776, la Nouvelle-Jersey fut une province royale, administrée par un gouverneur et un conseil nommés par la couronne, et par une assemblée générale nommée par les planteurs. La liberté de conscience fut garantie à tous les habitants, les catholiques exceptés comme toujours.

Peuplée en grande partie par des émigrants de la Nouvelle-Angleterre et par des quakers, et habituée de longue main à la démocratie, la Nouvelle-Jersey se fit toujours remarquer par son attachement jaloux à la liberté ; aussi joua-t-elle un rôle des plus actifs et des plus énergiques dans la révolution. Elle fut une des premières à voter l’indépendance, une des premières à adopter la constitution fédérale.

On voit que l’histoire de cette plantation n’est pas longue ; elle se résume en un seul fait : un attachement sincère, constant à la liberté religieuse et à la liberté politique ; cela ne vaut-il pas mieux que ces annales où les agitations que cause le despotisme tiennent une si grande place ?

L’essai de colonisation de la Nouvelle-Jersey avait fait connaître à Guillaume Penn les ressources qu’offrait l’Amérique du Nord, et surtout les bords de la Delaware. Par une ambition naturelle aux chefs de secte, il voulut fonder une colonie pour cette Société des Amis (c’est le nom qu’ils se donnaient eux-mêmes, et non pas celui de quakers ou trembleurs), dont il était le plus ferme appui par son esprit, sa naissance et sa position.

Quelques mots sur cet homme remarquable à plus d’un titre ne seront point déplacés, non-seulement parce que la colonisation de la Pensylvanie fut son œuvre, mais encore parce qu’au dernier siècle, Penn a été pour les philosophes français un perpétuel sujet d’éloges et d’admiration. Ouvrez Voltaire[3], Mably ou Raynal, il semble que Penn ait été le premier législateur de l’Amérique, ou du moins que seul il y ait apporté le respect des Indiens, la tolérance religieuse, le libre gouvernement.

Il y a de l’exagération en tout cela ; car la Pensylvanie est une des dernières colonies fondées sur cette terre qui n’a connu que des gouvernements libres, et nous verrons même que la constitution que se donnèrent les émigrants fut empruntée des provinces voisines, ou si l’on veut du modèle anglais, et non pas du projet que Penn avait élaboré. Quant à la tolérance, lord Baltimore et Roger Williams l’avaient établie avant le quaker, et dans le même esprit de douceur ils avaient aussi respecté le titre indien.

Toutefois un homme ne marque pas ainsi dans l’histoire sans avoir quelque droit d’y laisser sa trace, et si Penn ne fut pas le premier à proclamer ces glorieux principes de justice et de liberté, il en fut certainement un des défenseurs les plus éclairés et les plus énergiques. Il consacra à leur triomphe sa fortune et sa vie ; il fut l’apôtre de la tolérance et de la liberté ; c’est un nom dont à juste titre l’Amérique peut se glorifier : heureux pays qui compte tant de héros pacifiques et si peu de conquérants !

Guillaume Penn, né à Londres en 1644, était le fils unique du vice-amiral Guillaume Penn, brave marin qui, sous Cromwell, avait conquis la Jamaïque, et que plus tard Charles II fit chevalier pour le récompenser des succès qu’il avait remportés sur les Hollandais, notamment lors d’un combat livré en 1665 sous les ordres du duc d’York. Elevé à Oxford, le jeune Penn avait dès sa première enfance été séduit par le sermon d’un quaker. Chassé de l’université et de la maison paternelle, c’était en France, à Saumur, qu’il était venu étudier les doctrines calvinistes ; mais, de retour en Angleterre, il s’était, au grand désespoir de sa famille, enrôlé parmi les quakers proscrits comme des infidèles, et il avait partagé avec eux l’apostolat, les persécutions et la prison.

La mort de son père le rendit possesseur d’une fortune considérable, et créancier de la couronne pour une somme de seize mille livres sterling. À une époque où l’Amérique sans habitants était aussi sans valeur, où la province du Maine venait d’être vendue au Massachusets pour un peu plus de mille livres, ce n’était point une ambition exagérée chez Penn que de demander au roi une concession de territoire comme payement d’une dette qu’on différait indéfiniment d’acquitter ; aussi le prodigue Charles II crut-il faire un marché d’or en cédant à Penn le territoire compris entre le Maryland et la Dalaware. La concession fut faite comme d’une terre dépendant de Windsor, en franc et commun socage, et à charge de payer deux peaux de castor par an[4]. Ce fut le roi qui donna à la nouvelle province le nom de Pensylvanie, non pas en l’honneur du nouveau propriétaire, mais en l’honneur des grands mérites et fidèles services de l’ancien et fidèle serviteur de la couronne, l’amiral Penn.

Au bord de la Delaware il y avait déjà une colonie de Suédois, envoyés par le chancelier Oxenstierm, qui avait ainsi exécuté une des grandes pensées de Gustave-Adolphe. Mais la triste situation de la Suède avait laissé cette plantation sans défense, et les Hollandais l’avaient conquise en 1655 et réunie à la Nouvelle-Belgique. Depuis la soumission de la Nouvelle-Amsterdam à l’Angleterre, la colonie suédoise se trouvait donc comprise dans la charte du duc d’York ; Penn obtint la concession de ce territoire avec d’autant plus de facilité que le duc d’York avait été l’ami de son père et s’était de tout temps déclaré son protecteur ; le Delaware fut donc réuni à la Pensylvanie, d’où quelques dissentiments le firent détacher en 1702 et ériger en province séparée.

La charte de concession, en date du 4 mars 1681, rédigée par Penn lui-même, réglait le gouvernement de la même façon que la charte du Maryland, c’est-à-dire qu’à côté des droits du propriétaire on y reconnaissait les droits des colons à obtenir une représentation[5]. Pour éviter qu’il se glissât dans l’acte quelques articles contraires à la loi anglaise, on le fit reviser par l’attorney général et par lord North, grand juge d’Angleterre, qui y introduisit certaines clauses réservant la souveraineté du roi et la suprématie du parlement. Les décrets de la législature coloniale devaient être soumis au roi et à son conseil dans les cinq années de la promulgation, et on les considérait comme abrogés si dans les six mois, le roi les désapprouvait.

Le droit de taxer la colonie fut expressément réservé au parlement ; clause importante dont l’omission s’explique dans les autres chartes par leur date, et qui plus tard fut invoquée par le parti anglais dans les discussions avec l’Amérique. Du reste, après le parlement anglais, c’était à l’assemblée coloniale seule qu’il appartenait d’établir l’impôt.

Quant aux autres dispositions de la charte, elles sont conformes à toutes les concessions faites à des propriétaires.

Aussitôt la patente obtenue, Penn qui, suivant ses propres expressions, s’était promis d’avoir un tendre soin de cette colonie « que Dieu devait bénir, et dont il ferait le germe d’une nation[6], » écrivit à ses vassaux et sujets la lettre suivante :

« Mes amis, je vous souhaite toute espèce de bonheur ici-bas et plus haut. C’est pour vous faire savoir qu’il a plu à Dieu dans sa providence de vous mettre dans mon lot, de vous confier à mon soin. C’est une affaire que jusqu’à présent je n’ai point entreprise ; mais Dieu m’a donné la conscience de mon devoir et un esprit honnête pour agir droitement. J’espère que vous ne serez point troublés par ce changement et par le choix du roi, car vous voici maintenant solidement établis et non pas à la merci d’un gouverneur qui vient pour faire grande fortune. Vous serez gouvernés par les lois que vous ferez vous-mêmes, et vous vivrez libres, et, si vous voulez, comme une nation sage et industrieuse. Je n’usurperai aucun droit et n’opprimerai personne ; Dieu m’a inspiré une meilleure résolution et m’a donné sa grâce pour l’exécuter. En somme, je me prêterai cordialement à tout ce qu’un homme sage et libre peut raisonnablement désirer pour sa sûreté et son bonheur. Je prie Dieu de vous diriger dans la voie de la justice pour que vous prospériez, et vos enfants après vous.

« Je suis votre véritable ami.

« Londres, 8 du mois nommé avril 1681. »

Tels furent les engagements pris par le quaker roi au début de son gouvernement, et c’est le devoir de l’historien de dire qu’à la différence de beaucoup plus grands souverains, ces promesses furent fidèlement tenues ; pendant un règne de trente années, Penn ne repoussa jamais une demande raisonnable des habitants de la Pensylvanie.

Ce fut en octobre 1682 que Penn arriva dans la colonie pour commencer ce qu’il appelait : la sainte expérience (holy experiment) ; ce fut aussi vers cette époque qu’il fit avec les Indiens Leni Lenape ou Delaware, sous l’orme de Shakamaxon, cet accord célèbre que l’histoire a souvent raconté et que les arts ont plus d’une fois reproduit, cet accord que Voltaire définissait avec plus d’esprit que de vérité : le seul traité entre ces peuples et les chrétiens qui n’ait point été juré et qui n’ait point été rompu[7].

« Nous nous rencontrons, leur dit Penn, sur la grande route de la bonne foi et de la bonne volonté ; aucun avantage ne sera pris de l’un ou de l’autre côté ; tout sera franchise et amour. Je ne vous appellerai pas mes enfants, car quelquefois les pères châtient leurs enfants avec trop de sévérité ; je ne vous nommerai pas non plus mes frères, car souvent les frères sont en désaccord ; nous sommes comme les membres d’un même homme ; nous sommes tous une même chair et un même sang. »

Jamais on n’avait parlé aux Indiens un langage aussi humain ; jamais les Européens n’avaient traité avec eux sur ce pied d’égalité chrétienne ; aussi la sécurité dont jouit la colonie prouve-t-elle que cet esprit de douceur et d’égalité avait gagné ces natures sauvages. Cet esprit, du reste, était bien celui des quakers, de ces hommes qui devançaient leur âge par leur horreur de la guerre, et leur amour sincère de l’humanité.

« Nous avons fait mieux, » écrivait l’un d’eux à cette occasion, « que si avec les fiers Espagnols nous avions gagné les mines du Potose. Nous ferions rougir de leurs honteuses victoires ces héros ambitieux que le monde admire. À ces pauvres âmes sans lumière qui nous entourent, nous apprenons leurs droits comme hommes[8]. »

Penn s’occupa avec ardeur de la constitution qu’il donnerait à la colonie, des principes sur lesquels il appuierait son gouvernement. Il avait sur ce sujet des idées fort avancées. Pour lui, sans s’inquiéter outre mesure des formes politiques, tout gouvernement était libre où la loi régnait et où le peuple prenait part à la loi. Hors ces deux conditions, tout était tyrannie, oligarchie ou confusion. En ce point son amour des hommes s’accordait avec la fierté républicaine de son ami Algernon Sidney, véritable Romain des beaux jours de la république. Chez l’un c’était l’admiration de l’antiquité, chez l’autre c’était la religion qui menait droit aux formes démocratiques, le triomphe de l’égalité. « En matière de liberté, disait Penn, je veux, et ceci est assez extraordinaire, ne laisser, ni à moi ni à mes successeurs, aucun moyen de nuire ; il ne faut pas que la volonté d’un homme puisse empêcher le bonheur d’un pays. La fin suprême du gouvernement, ajoutait-il, c’est de maintenir le peuple dans le respect et de le garantir contre les abus de l’autorité, car la liberté sans obéissance est confusion, et l’obéissance sans liberté est esclavage[9]. »

Le premier acte de souveraineté que fit Penn fut de convoquer tous les habitants pour leur faire voter une constitution. Ils préférèrent y paraître par représentants, et en trois jours on rédigea une charte où perce l’esprit des quakers, esprit plus libéral et moins formaliste que celui de la Nouvelle-Angleterre.

Dieu fut déclaré le seul seigneur et maître des consciences ; en d’autres termes, on reconnut la liberté de toutes les communions chrétiennes. Cette liberté, que les autres sectes ne donnaient que par tolérance ou par politique, était un article de foi pour les quakers, qui fondaient la religion sur l’illumination intérieure. Persécuter, suivant les paroles de Penn, c’était empêcher l’œuvre de la grâce de Dieu et l’invisible opération de son esprit éternel. Ne l’oublions pas, c’est au temps des dragonnades que Penn se faisait l’apôtre de cette sainte maxime et proclamait les lois suivantes :

« Pour empêcher qu’aucune secte ne puisse s’élever au-dessus des autres, à cause de quelques places publiques ou de quelques salaires ou gages qu’elle tirerait des deniers publics qui viennent de tous les habitants sans distinction quelconque, on n’établira aucune église cathédrale ou principale, ou lieu d’assemblée à laquelle, ou à ses ministres aucun soit contraint de contribuer quoi que ce soit.

« Et, afin que chacun puisse jouir de la liberté de conscience, qui est un droit naturel qui appartient à tous les hommes et qui est si conforme au génie et au caractère de gens paisibles et amis du repos, on établit fermement non-seulement qu’aucun ne soit forcé d’assister à aucun exercice public de religion ; mais aussi on donne un plein pouvoir à chacun de faire librement l’exercice de la sienne, sans qu’on puisse recevoir sur cela aucun trouble ni empêchement en quelque manière que ce soit, pourvu que l’on fasse profession de croire en un seul Dieu éternel, tout-puissant, qui est le créateur, conservateur et gouverneur du monde, et que l’on remplisse tous les devoirs de la société civile que l’on est obligé de garder envers ses compatriotes[10]. »

Toute la législation se ressentit de cet esprit de douceur et de religion. L’égalité fut introduite dans les familles par l’interdiction des privilèges de primogéniture, qui, en Angleterre, étaient passés dans les mœurs plus encore que dans les lois. La parole d’un honnête homme valait comme témoignage sans être confirmée par serment. Tout homme atteint par les charges publiques possédait le droit de suffrage, et tout chrétien était éligible aux fonctions de l’État, sans égard à sa confession. Nulle taxe, nul impôt ne pouvait être levé qu’en vertu d’une loi, et il y fallait le consentement des deux tiers du conseil et de l’assemblée[11].

La sévérité des quakers en matière de mœurs leur fit défendre les bals, les mascarades, les spectacles, les cartes, les dés, les duels, le luxe des habits et des repas ; leur douceur leur fit abolir la peine de mort, hormis le cas de meurtre, et les premiers ils firent de la prison une maison de travail. Il n’y eut ni taxe des pauvres, ni dîmes ; on ne connaissait point la misère dans la colonie, et quant aux dîmes, elles étaient en horreur aux quakers qui n’ont point de ministres et qui considèrent comme une simonie de tirer du culte un revenu.

Quant à la distribution des pouvoirs publics, celle que Penn avait imaginée différait en quelques points de l’usage ordinaire. À côté d’un Conseil législatif nommé pour trois ans et se renouvelant par tiers, il y avait une assemblée annuelle ; en d’autres termes, deux chambres ; tandis que partout ailleurs on n’en voit qu’une seule. Le Conseil et le gouverneur avaient l’initiative ; les lois étaient ensuite soumises au peuple réuni en assemblées primaires, et l’assemblée législative n’avait d’autre fonction que de proclamer la sanction populaire. Ce rôle modeste de la seconde chambre ne doit pas étonner ; le mandat impératif était une idée favorite des quakers ; ils ne considéraient les représentants que comme des serviteurs du peuple, et c’est à ce titre que la constitution de la Nouvelle-Jersey attribuait à chaque député un schelling par jour qui devait lui être payé directement par ses électeurs, afin qu’il fût connu comme le serviteur du peuple[12]. Mais l’assemblée eut bientôt conquis l’initiative et, sauf le veto réservé aux propriétaires, que la charte de Charles II déclarait responsables de la législation coloniale, on peut dire que la Pensylvanie fut dès le premier jour une démocratie représentative[13].

Au Maryland, le Conseil était nommé par lord Baltimore, en Pensylvanie il était élu par le peuple. Au Maryland, le choix des magistrats et des moindres fonctionnaires appartenait aux propriétaires ; en Pensylvanie, Penn ne pouvait élire ni un juge ni un constable ; le gouverneur seul était à sa nomination, mais ce gouverneur ne pouvait rien faire sans le Conseil élu par le peuple ; enfin lord Baltimore avait un droit personnel sur l’exportation du tabac, et la colonie était grevée d’impôts, tandis que Penn refusa un semblable revenu, et qu’on ne connut point de percepteurs dans sa province.

Tel fut le gouvernement de la Pensylvanie. « Il est très beau, disait près d’un siècle plus tard le grand Frédéric, il est très-beau, pourvu, ajoutait-il et non peut-être sans quelque ironie, pourvu qu’il dure[14]. »

Voltaire avait plus de confiance, et dans ses Lettres philosophiques, publiées en 1727 à son retour d’Angleterre, il parle avec éloges des quakers de la Pensylvanie. On sent un admirateur sincère sous ce masque sardonique qui, presque toujours, cache une âme passionnée pour la tolérance et la liberté !

« J’aime les quakers. Oui, si la mer ne me faisait pas un mal insupportable, ce serait dans ton sein, ô Pensylvanie ! que j’irais finir le reste de ma carrière, s’il y a du reste. Tu es située au 40e degré, dans le climat le plus doux et le plus favorable ; tes campagnes sont fertiles, tes maisons commodément bâties, tes habitants industrieux, tes manufactures en honneur. Une paix éternelle règne parmi tes citoyens ; les crimes y sont presque inconnus, et il n’y a qu’un seul exemple d’un homme banni du pays : il le méritait bien, c’était un prêtre anglican qui, s’étant fait quaker, fut indigne de l’être. Ce malheureux fut sans doute possédé du diable, car il osa prêcher l’intolérance ; il s’appelait Georges Keith. On le chassa ; je ne sais pas où il est allé, mais puissent tous les intolérants aller avec lui !

« Aussi, de trois cent mille habitants qui vivent heureux chez toi, il y a deux cent mille étrangers. On peut pour douze guinées acquérir cent arpents de très-bonne terre ; et dans ces cent arpents on est véritablement roi, car on est libre, on est citoyen. Vous ne pouvez faire de mal à personne et personne ne peut vous en faire ; vous pensez ce qu’il vous plaît et vous le dites sans que personne vous persécute ; vous ne connaissez point le fardeau des impôts continuellement redoublés ; vous n’avez point de cour à faire ; vous ne redoutez point l’insolence d’un subalterne méprisant[15]. »

Dès que la nouvelle se répandit en Europe que Guillaume Penn, le quaker, avait ouvert un asile aux pauvres et aux opprimés de toute nation[16], dès qu’on y connut les conditions libérales du concessionnaire, il se fit une émigration considérable de l’Angleterre, de l’Ecosse, de l’Irlande et surtout des bords du Rhin, où Penn lui-même avait répandu par sa prédication la doctrine des Amis. Cette dernière émigration fut assez nombreuse pour qu’en 1750 on se demandât laquelle des deux races l’emporterait dans la colonie, et si depuis cinquante ans l’Ouest a détourné le courant de l’émigration, il n’en est pas moins resté à la Pensylvanie un caractère germanique des plus prononcés.

Avec une pareille affluence, les progrès de la colonie furent bien autrement rapides que ceux de la Nouvelle-Angleterre où l’intolérance effrayait l’émigration. Philadelphie ou la ville de la fraternité, dont Penn avait lui-même fixé la situation pour en faire une grande ville commerciale, la plaçant entre deux rivières, la Schuylkill et la Delaware ; Philadelphie qui, en août 1683, consistait en quatre misérables cabanes, avait trois ans plus tard fait des progrès plus grands que New-York en un demi-siècle. Ce fut le moment le plus heureux et le plus glorieux de la vie de Penn : « Je puis dire sans vanité, écrivait-il, que j’ai fondé en Amérique la plus grande colonie que jamais homme ait établie avec son crédit privé, et c’est parmi nous que se trouvent les plus heureux commencements. »

Le gouvernement organisé, une paix durable établie avec les Indiens, la constitution adoptée, les cours de justice instituées, la mission de Penn était accomplie. Il fit ses adieux à la colonie, comme ces anciens législateurs grecs qui disparaissaient, leur œuvre achevée.

« Mon amour et ma vie sont à vous et avec vous. Ni la mer n’éteindra ma tendresse, ni la distance ne la finira. J’ai été avec vous, j’ai veillé sur vous ; je vous ai servis avec un amour sincère et vous m’êtes chers au delà de toute expression. Je vous bénis au nom et par le pouvoir du Seigneur, et puisse Dieu vous bénir en vous donnant la justice, la paix et l’abondance. — Vous êtes venus sur une terre tranquille ; la liberté et l’autorité sont dans vos mains. Gouvernez au nom de celui que les princes reconnaîtront un jour pour le guide suprême. Et toi, Philadelphie, établissement vierge, nommée avant ta naissance, quel amour, quel soin, quelle peine, quel travail il a fallu pour te mettre au monde ! Puisses-tu être gardée du mal qui t’opprimerait, puisses-tu, fidèle au Dieu de merci, persister dans la voie de justice pour être sauvée à la fin ! Mon âme prie Dieu pour toi pour que tu puisses être droite au jour du jugement, que tes enfants soient bénis du Seigneur, et ton peuple sauvé par son pouvoir. — Chers amis, mon amour vous salue tous[17]. »

Il retourna en Angleterre, laissant la colonie se développer en toute liberté. Ce départ, souvent regretté, fut heureux pour la plantation et pour la tranquillité de son fondateur. Il avait établi la démocratie, mais lui-même était un souverain féodal. C’était là, dans un même gouvernement, deux éléments incompatibles, et pendant près d’un siècle l’histoire intérieure de la Pensylvanie n’offre que la lutte de ces intérêts opposés. Dès 1686, on voit le peuple, sans en avoir conscience, poursuivre le but qu’il ne devait jamais perdre de vue : l’affaiblissement des droits qui restaient à Penn, comme souverain et comme propriétaire. Penn s’était attribué de larges portions de territoire en propriété privée ; lui seul pouvait acheter le sol aux Indiens ; et enfin il s’était réservé les redevances coutumières, la quitrent sur les terres qu’il vendait. Après lui ce sont des querelles perpétuelles entre ses fils et les planteurs, au sujet du gouvernement, de la préemption des terres indiennes, de la quitrent qu’on veut consacrer au service public. Toutes ces discussions ne se terminèrent qu’à la révolution, où les droits de la famille Penn furent achetés par la colonie moyennant une indemnité de 130 000 livres sterling. La Pensylvanie, devenue État indépendant, considéra que, dans la rigueur du droit, la révolution l’avait affranchie de toute souveraineté et que les droits de la famille Penn étaient abolis comme ceux de la famille Baltimore dans le Maryland ; mais elle voulut reconnaître les sacrifices et le dévouement de Penn, et, par un sentiment qui lui fait honneur, elle indemnisa les héritiers de son illustre fondateur.

Je reviens à Penn. Comme il rentrait en Angleterre, Charles II mourut, et l’affection que Jacques II avait portée à l’amiral se reversant sur le fils, Guillaume Penn devint un personnage influent à la cour d’Angleterre, où son esprit, sa finesse, rehaussés par la singularité de son costume et de ses manières, lui assurèrent quelque chose du succès d’originalité qu’eut plus tard Franklin à la cour de France.

Le premier usage qu’il fit de sa faveur fut d’obtenir la délivrance de ses frères persécutés ; quatorze cents quakers sortirent des prisons où l’intolérance de l’Église anglicane les avait enfermés sous le dernier roi. Il écrivit en faveur des dissidents de toutes les sectes, demandant la liberté civile et politique pour toutes les opinions, y compris ces catholiques auxquels on portait une haine si profonde, qu’elle a laissé ses racines au fond des cœurs, et qu’aujourd’hui elle fait encore partie du patriotisme anglais.

Ce cri de tolérance fut accueilli avec faveur par le roi ; la politique de Jacques s’accordait avec son goût pour le fils d’un ancien ami. Se rendre à la voix des quakers, abolir les lois contre les non-conformistes, c’était un moyen de protéger le retour du catholicisme, et de faire rentrer, sous le manteau de la liberté, une communion proscrite. Toutes les sectes d’Angleterre virent un piège dans cette concession, et, chose incroyable, telle était la haine des dissidents qu’ils demandèrent le maintien de la persécution dont ils souffraient, de crainte que la tolérance ne profitât à l’ennemi commun. Mais Penn, dont l’âme était plus grande, ne voulut pas renoncer à ses principes par crainte religieuse ou jalousie politique. Il avait établi la liberté de conscience en Amérique, ce n’était point pour la détruire en Europe ; il demeura donc fidèle au roi Jacques II et à ses convictions. Pour le parti protestant, Penn fut un courtisan vendu au roi, et qui plus est : un jésuite. C’était une calomnie que son absurdité n’empêchait pas d’être aussi dangereuse en Angleterre qu’elle l’a été quelquefois en France, et Penn fut obligé de se défendre contre cette ridicule accusation[18].

Je ne signalerais point ce fait étrange, si par une persistance que l’esprit de parti peut seul expliquer, on ne retrouvait ces accusations dans un livre qui a en ce moment un succès mérité par mille qualités diverses, ou pour mieux dire par toutes les qualités réunies, hormis une seule, sans quoi tout le reste n’est rien : l’impartialité. Ouvrez l’histoire d’Angleterre de M. Macaulay, et vous y trouverez Penn accusé d’intrigue, de vanité, d’entêtement, et cela pour l’acte le plus honorable de sa vie, pour cette fermeté trop rare chez les hommes qui nous fait vouloir la liberté non-seulement pour nous, mais pour les autres, alors même que nous les croyons dans l’erreur. Quand Jacques II offrit la tolérance à toutes les opinions, les non-conformistes se liguèrent avec l’Église établie ; comme tous les partis ambitieux ou fanatiques, ils oublièrent le passé, les persécutions, le martyre, la liberté tant de fois réclamée ; il fallait à tout prix écraser le papisme qui relevait la tête, et qui, disait-on, serait une arme aux mains de la tyrannie. Voilà ce que M. Macaulay nomme le patriotisme des non-conformistes. Penn qui ne voyait que la consécration de la liberté dans l’offre du roi, quel que fût l’esprit qui l’eût dictée, Penn ne voulut point se démentir. Rester fidèle à ses principes, c’est là ce que tous les partis nomment de l’entêtement ; on est toujours un orgueilleux, un homme indomptable quand on n’écoute pas, quand on n’épouse pas leur passion. L’histoire de Penn n’a donc rien de particulier ; mais ce qui est remarquable, c’est qu’après un siècle et demi les passions soient encore assez vivaces pour qu’on recommence des accusations semblables, et qu’on défende un tel paradoxe. M. Macaulay a beaucoup d’esprit, mais Voltaire qui n’en manquait pas a depuis longtemps justifié la conduite de Penn, et, à moins que le monde ne devienne whig, il est à croire que l’opinion restera fidèle à ce vieil apôtre de la tolérance et de la liberté.

Après la révolution de 1688 Penn fut mis de côté, comme partisan du roi déchu. Il se proposait de retourner en Amérique, lorsqu’il fut arrêté, jeté en prison, ruiné par la persécution. Locke, qu’il avait défendu auprès du roi Jacques, voulut intercéder pour lui ; mais Penn aima mieux attendre la justice ; elle vint fort tard et ce ne fut qu’en 1693 que, grâce à l’influence de Rochester, on lui rendit la liberté ; en même temps on lui restitua la charte qui le constituait propriétaire, et qu’on avait révoquée en 1692.

Il songea alors à retourner en Amérique, pour s’y fixer ; mais quand il arriva dans la plantation, les choses étaient bien changées. La colonie, ne relevant plus que d’elle-même, s’était organisée en démocratie pure ; elle s’était attribué la nomination du Conseil, et le gouverneur de la plantation n’était autre que le président du Conseil. La législature s’était aussi emparée des nominations judiciaires. Si bien que Markam, le représentant de Penn, put dire avec raison en ouvrant la session : « Vous êtes réunis, non point en vertu de ma convocation, mais en vertu d’une loi faite par vous-mêmes. » Dès l’arrivée du propriétaire on lui demanda de renoncer à ses privilèges et de faire une constitution définitive. Penn défendit ses droits de propriétaire contre les prétentions des colons ; mais quant à ses droits de souverain il se montra des plus faciles et accorda tout ce qu’on voulut. Sans se plaindre de l’impatience des planteurs, il leur rendit la première charte, les invita à garder ce qui était bon, à écarter ce qui les gênait, à ajouter ce qui leur semblerait convenir au bien général ; en d’autres termes, il s’en remit aux colons du soin de fonder le gouvernement qui leur plairait le mieux.

Les dissensions intérieures de la colonie, la résistance de la province de Delaware qui voulait s’organiser de façon indépendante, retardaient la constitution, lorsqu’en 1701 on apprit que le parlement allait trancher la discussion en abrogeant toutes les chartes coloniales.

L’assemblée fut immédiatement convoquée et le propriétaire, pressé alors de retourner en Angleterre pour défendre et son droit et les droits de la province, avertit les colons d’en finir au plus vite avec l’organisation de gouvernement.

« Puisque tous les hommes sont mortels, pensez à quelque moyen convenable, et pourvoyez à votre sûreté aussi bien pour ce qui concerne votre propriété que pour ce qui concerne vos privilèges, et vous me trouverez prêt à vous satisfaire pour tout ce qui pourra contribuer à notre bonheur mutuel par l’union plus intime de nos intérêts. Révisez vos lois ; faites-en de nouvelles qui puissent améliorer votre condition, mais ce que vous voulez faire, faites-le promptement. L’unanimité et la promptitude déconcerteront ceux qui depuis longtemps poursuivent la ruine de notre jeune pays[19]. »

Dans cette nouvelle charte le Conseil fut nommé par le propriétaire, mais il devint une part du pouvoir exécutif ; l’assemblée au contraire reçut le plein pouvoir législatif, sauf l’assentiment du gouverneur. Ainsi il n’y eut qu’une chambre, ce qui nous explique les prédilections de Franklin, qui, avec plus d’esprit que de raison, comparait le système des deux assemblées à une charrette tirée par deux chevaux, attelés l’un par devant, l’autre par derrière. La Pensylvanie commença par où finirent les autres États, et finit par où ils commencèrent ; c’est en 1789 seulement qu’on y est revenu à cette condition élémentaire du système représentatif. Quant aux élections, elles furent annuelles ; le jour du vote et l’époque de la session fixés par la loi. Les shérifs et les constables furent nommés par le peuple ; les juges par la législature ; tout procès concernant la propriété renvoyé aux tribunaux ordinaires, et par conséquent ôté au gouverneur et au Conseil, décision importante dans une colonie où l’intérêt du lord propriétaire se trouvait engagé dans tous les procès concernant le sol. La liberté religieuse fut confirmée, et les fonctions publiques accessibles à tout homme faisant profession de croire en Jésus-Christ. Telle fut cette constitution dont l’esprit moderne n’a point dépassé les conditions libérales.

Penn toutefois quitta la colonie peu satisfait de la façon dont l’avaient accueilli les planteurs ; à son retour, il obtint qu’on ne le troublerait point dans ses droits, et nous le voyons bien accueilli à la cour de la reine Anne.

Il était réservé à de nouvelles épreuves. Ruiné par les sacrifices de toute espèce que lui avait imposés la colonisation (il évaluait le chiffre de ses dépenses à 120 000 livres sterling), il lui fallut aller en prison non plus pour délit religieux ou politique, mais comme un débiteur insolvable. Ce fut alors, en 1702, qu’il songea, dit-on, à céder à la couronne, moyennant 12 000 livres sterling, cette province qui lui avait coûté si cher, mais il insistait pour le maintien des libertés coloniales, et la couronne, qui rêvait l’union des plantations américaines en un seul empire, ne se souciait guère d’acheter une démocratie, c’est-à-dire un gouvernement dont on ne pouvait disposer à son gré.

Néanmoins, ce marché dont s’effrayait avec raison la colonie allait s’accomplir quand une attaque d’apoplexie frappant William Penn et affaiblissant son esprit ne lui permit plus de donner suite à ce projet. Il languit de 1712 à 1718, et mourut laissant dans l’histoire un noble et saint souvenir, car il avait, dans une longue vie, comme fondateur d’un grand État, donné l’exemple mémorable d’un homme toujours fidèle à ses convictions, et qui, sans s’éblouir du pouvoir, n’y avait vu qu’un moyen de faire triompher la tolérance et la liberté.

Le gouvernement qu’il avait fondé subsista ; c’était une pure démocratie, et non pas la moins parfaite de ces républiques que l’Amérique comptait déjà en grand nombre.

Une autorité exécutive qui ne pouvait rien sans la nation ; la législation remise à l’assemblée qui choisissait aussi les juges ; tous les fonctionnaires inférieurs nommés par le peuple ; point de police armée, point de troupes permanentes, point de forteresses ; une liberté complète d’opinions ; nulle église privilégiée, nulle différence de rang ; un port ouvert aux hommes de toutes races, de toutes langues, de toutes croyances, en un mot un État soutenu par la seule raison, c’était là certainement une sainte expérience, une tentative hardie, et qui nous ferait reculer aujourd’hui.

Ce gouvernement serait-il assez fort pour maintenir l’ordre, prévenir ou châtier le crime et protéger la propriété ? La confusion, la discorde, la ruine n’y entreraient-elles pas de toutes parts ? Ou bien, dans ce gouvernement remis entre les mains du peuple, confié à sa seule sagesse, sans autre police que celle qu’il établirait lui-même, verrait-on la richesse et la population s’accroître, et la nation la plus libre serait-elle en même temps la plus heureuse ? L’homme est-il naturellement bon, comme le croyait Penn, et la liberté résout-elle le problème, ou bien, comme le prétend de Maistre, est-ce une nature déchue qui ne se maintient que sous la main du bourreau, et l’autorité doit-elle avoir toujours le premier et le dernier mot ? Les faits ont répondu, et à la gloire du paisible quaker.

Cette forme de gouvernement, que la singularité d’un quaker-roi recommandait à l’attention, explique et justifie l’admiration du dernier siècle pour la république de Pensylvanie. Penn était, pour les écrivains du xviiie siècle, un philosophe beaucoup plus qu’un chef de secte, un ami de l’humanité plutôt qu’un chrétien. Philadelphie, c’était la cité de la tolérance ; la Pensylvanie, c’était la terre promise des philosophes.

Aussi ne faut-il pas s’étonner de ce concert d’admiration qui retentit de toutes parts.

« C’était un spectacle bien nouveau, écrivait Voltaire, qu’un souverain que tout le monde tutoyait, et à qui on parlait le chapeau sur la tête ; un gouvernement sans prêtres, un peuple sans armes, des citoyens tous égaux, à la magistrature près, et des voisins sans jalousie. Guillaume Penn pouvait se vanter d’avoir apporté sur la terre l’âge d’or dont on parle tant, et qui n’a vraisemblablement existé qu’en Pensylvanie[20]. »

En deux mots, ce que l’utopie était pour Thomas Morus et Salente pour Fénelon, la Pensylvanie l’était pour Voltaire, qui seulement donnait à la philosophie une force que la religion avait le droit de revendiquer. À cela près, il avait raison ; la république qu’il montrait en exemple à l’Europe endormie sous un despotisme énervant, ce n’était pas un gouvernement imaginaire, mais un État véritable, et quand il glorifiait cet asile de la tolérance et de la liberté, on ne pouvait point lui reprocher, comme à Tacite, de prêter des vertus aux Barbares pour écraser d’autant la corruption de ses compatriotes. Les lois dont Voltaire faisait l’éloge étaient des lois vivantes, et elles ont duré sans altération jusqu’à l’indépendance de l’Amérique ; preuve glorieuse qu’en religion comme en politique le suprême ressort : c’est la liberté.


  1. Pour attirer les colons, les quakers propriétaires publièrent une description de la Nouvelle-Jersey et de ses avantages, qui a été publiée dans l’Amérique anglaise de Richard Blome, traduction française, à Amsterdam, chez Wolfgang, 1888, in-12, p. 94 et suiv.
  2. Bancroft, II, 355.
  3. Dictionnaire philosophique, v° Quaker.
  4. Charte de Pensylvanie, art. 2.
  5. Charte de Pensylvanie. Ramsay, American revol., I. 12. Amer. angl., p. 107 et suiv.
  6. Bancroft, II, 363.
  7. Dictionnaire philosophique, art. Quaker. Penn a raconté lui-même cette entrevue dans une lettre qui contient de très-curieux détails sur les mœurs indiennes, et la situation de la colonie naissante. Voy. l’Amér. angl., p. 153.
  8. Bancroft, II, 383.
  9. Bancroft, II, 300.
  10. Constit. de Pensylv., art. iv et v., Amer. Angl., p. 130.
  11. Charte de Pensylvanie, art. ii.
  12. Bancroft, II, 357.
  13. Penn l’avait bien entendu ainsi, car dans les instructions rédigées par Furly son agent en Hollande, pour être répandues en Europe, on trouve le passage suivant : — (Je garde la vieille traduction française —).

    « Les émigrants seront regardés comme vrais habitants ; ils auront droit de suffrage, non-seulement pour l’élection des magistrats du lieu où ils demeureront, mais aussi pour celles des membres du conseil de la province et de l’assemblée générale, lesquels deux collèges, conjointement avec le gouverneur, font la souveraineté. Et ce qui est bien davantage, ils pourront être élus pour exercer quelque charge, si la communauté du lieu où ils résideront les en juge capables, et cela de quelque nation ou religion qu’ils puissent être.

    « Les magistrats de ces deux souverains collèges, savoir le conseil d’État et l’assemblée générale qui se fera tous les ans à jour préfix, sans qu’il soit nécessaire pour cela d’aucun mandement spécial du gouverneur, seront élus par les communautés tant des bourgeois des villes que des habitants de la campagne, ce qui se fera par ballotes (c’est-à-dire au scrutin secret), de sorte que les habitants de cette colonie ne pourront avoir aucuns souverains magistrats que ceux même qu’ils auront choisis, et cela d’une certaine manière que tant les élus que les exclus ne pourront point savoir ce qui aura été fait en leur faveur ou contre eux, afin d’obvier par là aux haines et animosités qui en pourraient naître. Et si quelqu’un se comporte mal pendant l’année de son administration, on en peut choisir un meilleur l’année suivante. » (Ce dernier paragraphe est le premier chapitre de la constitution de Pensylvanie.)

  14. Bancroft, II, 390.
  15. Dict. phil., v° Quakers.
  16. Penn faisait des conditions plus favorables aux pauvres français protestants, qu’aux émigrants même anglais, et cela sans distinction d’Église. (Amer. angl., p. 124.)
  17. Bancroft, II, 393.
  18. La Vie de Penn, par Marcillac (Paris, 1791, t. II, p. 60 et suiv.), donne la lettre de Penn, qui est noble et judicieuse.
  19. Bancroft, III, 42.
  20. Dictionnaire philosophique, v° Quaker.