Histoire politique des Cours de l’Europe/04

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Histoire politique des Cours de l’Europe
Revue des Deux Mondes, période initialetome 14 (p. 251-266).
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Tandis que la destruction de ses armées la mettait à la merci de son ennemi, l’indiscipline et la révolte déchiraient son sein. Les janissaires commençaient à pénétrer le caractère du jeune prince qu’ils avaient laissé monter sur le trône après les deux révolutions qui en avaient précipité Sélim et Mustapha ; ils devinaient la haine que leur portait le cousin et l’élève de Sélim ; ils ne déguisaient point leur projet de l’arracher du trône comme ils en avaient déjà renversé son malheureux parent. En vain Mahmoud avait-il voulu délivrer la capitale de cette soldatesque indisciplinée, en l’envoyant combattre sur le Danube ; elle avait ouvertement résisté à ses ordres, et, lorsqu’elle apprit le désastre de Routshouk, au lieu de voler à la défense des Balkans, elle ne sut que se mutiner de nouveau. Il fallut toute la fermeté de Mahmoud, qui fit exécuter tous les chefs du complot, pour sauver de la fureur des janissaires sa couronne et sa tête.

De leur côté, les pachas étaient presque partout en rébellion, ouverte ou cachée, contre le pouvoir du sultan ; ils avaient profité de l’administration un peu molle de Sélim, et de l’anarchie qui avait suivi sa chute, pour préparer leur indépendance. L’unité de l’empire était comme brisée. Mahmoud, depuis son avènement au trône, avait déployé une incroyable vigueur pour maîtriser les pachas rebelles et reconstruire l’unité du pouvoir souverain. Ses efforts n’avaient pas été partout couronnés du même succès : les pachas de Bagdad, de Damas, et d’autres encore, avaient payé de leur tête leurs prétentions secrètes à l’indépendance ; mais le puissant Ali, pacha de Janina, dont la domination embrassait la Grèce, la Macédoine et la Thessalie, suffisait pour mettre en échec le trône du sultan. Mahmoud, élevé dans la dissimulation du sérail, ajournait ses vengeances contre son redoutable sujet. Pour le moment, il l’entourait d’égards et cherchait à stimuler son ardeur pour la défense de l’islamisme ; mais le désastre de Routshouk était si grand, il exposait à de tels périls la Turquie entière, qu’au milieu du trouble général on pouvait tout craindre de l’audace d’Ali-Pacha. Aussi la terreur était-elle générale dans le gouvernement ottoman : tous les courages étaient abattus ; une passion unique s’était emparée de tous les esprits, celle de la paix, et de la paix à tout prix. La Russie, qui terrifiait le divan par ses victoires, le corrompait par son or ; elle avait acheté presque toutes les voix de ce conseil, qui, fidèle à son contrat de lâcheté et de corruption, conjurait le sultan d’humilier sa fierté sous les décrets du ciel, en acceptant les nouvelles propositions de la Russie : elle persistait à demander la cession de la Moldavie et de la Valachie jusqu’au Thalweg du Danube, et l’indépendance de la Servie. Mahmoud lutta cette fois encore avec une admirable énergie contre tous les esprits lâches ou vendus qui l’entouraient, et il rejeta fièrement les conditions des Russes. Cependant les circonstances étaient tellement impérieuses, qu’elles l’eussent forcé à fléchir, si les affaires d’Occident ne lui en eussent épargné la honte.

D’abord l’attitude des Russes après la bataille de Routshouk ne fut pas celle d’un ennemi victorieux, résolu de tirer tout le parti possible de ses succès. Ils restèrent enfermés dans leur camp du Danube. Une main invisible semblait les enchaîner sur les rives du fleuve, et leur ravir le fruit de leur victoire. Dès-lors, il parut évident qu’ils n’avaient vaincu que pour obtenir une paix immédiate, et que les affaires d’Orient ne tenaient plus qu’une place secondaire dans la politique de leur gouvernement. La Turquie était sauvée ; mais pour elle, ce n’était pas assez. Elle voulait recouvrer la Moldavie et la Valachie, que les Russes occupaient et administraient depuis le commencement de la guerre, et dont ils avaient payé la conquête par cinq années des plus opiniâtres et des plus sanglans efforts. La Porte fut bientôt délivrée de ce dernier danger. Au mois de mars 1811, un ordre de Saint-Pétersbourg vint tout à coup dissoudre l’armée du Danube. De neuf divisions qui élevaient son effectif à près de 80,000 hommes, cinq durent abandonner les provinces grecques et se diriger sur les frontières du duché de Varsovie. Tout le poids de la guerre fut laissé aux quatre autres divisions, qui, fortes à peine de 30,000 hommes, et ne pouvant plus tenir la campagne, furent obligées d’abandonner l’offensive et de se renfermer dans les places du Danube.

La dislocation de l’armée du Danube, après une suite de triomphes qui semblaient lui livrer l’empire ottoman, produisit sur l’esprit de l’empereur Napoléon une impression profonde. Il savait quel prix immense Alexandre attachait à la possession de la Moldavie et de la Valachie, avec quelle ardeur il en poursuivait la réunion depuis cinq années ; le but était maintenant atteint : les deux provinces étaient paisiblement occupées par ses armées, administrées par ses généraux ; aucune force humaine ne semblait désormais capable de les lui arracher. La Turquie n’avait plus d’armée ; ce n’était plus le sort de la Moldavie et de la Valachie qui était en question, mais l’existence même de l’empire ; et voilà que la Russie se dessaisit de sa proie et qu’elle transporte ses forces du Danube sur les frontières du grand-duché. Cette décision parut à Napoléon la preuve, ou que cette puissance nous supposait l’intention de l’attaquer en 1811, ou qu’elle était elle-même décidée à prendre l’offensive et à fondre sur le grand-duché avant qu’un seul de nos bataillons eût passé l’Oder.

Tandis que la cour de Saint-Pétersbourg abandonnait l’Orient, la Prusse prenait une attitude militaire qui semblait trahir un plan secret d’invasion prochaine de l’Allemagne par les armées russes. Disons d’abord quels étaient les rapports de la France avec la cour de Berlin, depuis la paix de Vienne, 1809.

Cette cour s’était trouvé placée, après la dernière guerre d’Autriche, dans une des situations les plus déplorables que puisse connaître un état. Elle savait que Napoléon, à Tilsitt, avait voulu sa destruction complète ; qu’après la paix, il l’avait voulue encore ; que, si elle existait aujourd’hui, elle le devait uniquement à la protection de la Russie. La conduite qu’elle avait tenue pendant la guerre d’Autriche n’avait fait qu’accroître l’inimitié mêlée de mépris dont Napoléon la poursuivait depuis 1806. Les fautes qu’elle avait commises alors étaient de celles que pardonnait le moins le chef de la France. Un ennemi franc et ouvert pouvait trouver grâce devant cette nature forte et audacieuse, tandis qu’il n’éprouvait que colère et dégoût pour une cour où l’irrésolution et la faiblesse le disputaient à la haine et à la vengeance. Aussi, à peine eut-il signé la paix de Vienne, qu’il mit une précipitation vindicative à accabler la Prusse sous le poids de ses griefs récens. Dans ses discours au ministre prussien, à Paris, il lui rappela toutes ses fautes dans ce langage âpre et dur qu’il employait trop souvent lorsqu’il se plaisait à humilier ses ennemis en les démasquant. L’effroi fut extrême à Berlin. Cette cour infortunée crut sérieusement que c’en était fait d’elle, et que sa destruction était arrêtée dans la pensée de l’empereur. Elle n’avait plus de bras pour la défendre. L’amitié de la Russie, au lieu d’être une protection pour elle, était un péril de plus. Elle avait cette pénétration que donne le malheur ; elle voyait l’alliance de Tilsitt minée dans ses bases, Napoléon aspirant à la dictature continentale, et la Russie réduite bientôt à l’alternative de subir ses lois ou de le combattre. Tremblante, obsédée des plus sombres pressentimens, la famille royale avait quitté Koenigsberg, où elle s’était, pendant trois années, soustraite à notre surveillance, et elle était revenue s’établir à Berlin. Aux malheurs publics vinrent se joindre les douleurs domestiques. La mort remplit de deuil cette maison royale, sur laquelle la fortune semblait avoir épuisé ses traits les plus durs. La reine de Prusse succomba, le 19 juillet 1810, à une courte maladie, pendant un séjour qu’elle était allée faire à Mecklenbourg, au milieu de sa famille. Elle emporta dans la tombe les pleurs d’un peuple qui aimait tout en elle, ses belles et nobles qualités, et jusqu’à ses défauts. Cette mort, qui causa un si grand vide dans la vie intime du monarque, eut une influence marquée et heureuse sur les destinées politiques de la Prusse. La reine avait un esprit remarquable, une grande beauté, une grâce plus séduisante encore, et, par tous ses charmes, elle exerçait sur le roi et sur toute la cour, un ascendant irrésistible, dont elle fit un usage funeste pour son pays. La nature l’avait créée pour plaire et non pour gouverner : en lui prodiguant toutes les grâces de son sexe, elle lui en avait aussi donné l’organisation faible et mobile. Elle faisait de la politique avec ses passions de femme, parce qu’elle était dépourvue de cette raison ferme et puissante qui fit d’Élisabeth d’Angleterre et de Catherine II moins des femmes illustres que de grands rois : l’histoire doit la condamner comme l’auteur principal de la guerre insensée de 1806.

Lorsque sa mort eut laissé le roi livré aux inspirations de son jugement droit et sûr, la politique de son cabinet cessa d’être passionnée et capricieuse ; elle fut, comme lui, timide, réservée, mais droite et loyale. Napoléon sut apprécier toute l’importance politique de cet évènement : à dater de ce moment, il commença à prendre plus de confiance dans les actes et les paroles de la cour de Berlin ; il s’étudia même à la rassurer, en adoucissant, par des paroles bienveillantes, la dureté de ses derniers reproches. C’est peut-être à ce retour de confiance que la Prusse a dû de pouvoir traverser, sans périr, la crise de la guerre de Russie. Du reste, Napoléon n’en exigea pas moins d’elle le remboursement de sa dette militaire, qui s’élevait encore à cent millions de francs, et son adhésion absolue aux derniers décrets contre le commerce anglais.

Cependant la grande lutte qui allait décider du sort de l’Europe s’approchait. Dans la situation où se trouvait la Prusse, il était impossible, une guerre éclatant entre la France et la Russie, qu’elle n’y fût pas enveloppée tout entière. Elle ne pouvait rester neutre : il fallait qu’elle servît de route militaire à l’une ou à l’autre, en attendant qu’elle leur servît de champ de bataille. Il fallait, en un mot, qu’elle fût russe ou française.

La France, par elle-même ou par ses alliés, l’étreignait de toutes parts ; elle l’avait démantelée sur tous les points : elle occupait encore trois de ses principales places et Dantzick. Elle lui avait ainsi enlevé jusqu’à la possibilité de défendre son territoire, si elle était tentée de l’envahir. Il fallait donc que la cour de Berlin, si elle s’unissait à la Russie, se transportât, au premier coup de canon, avec toutes ses forces disponibles, au-delà de la Vistule, qu’elle nous livrât tout le pays compris entre l’Oder et ce fleuve, et qu’elle ne rentrât sur son territoire qu’escortée de 300,000 Russes. Une semblable résolution était grande, audacieuse ; la Prusse, en l’embrassant, restait dans la vérité de ses sentimens et de ses passions, et pour les états comme pour les individus, il n’existe de vraie grandeur que dans la vérité. Mais cette résolution, qui eût été admissible si la Russie avait pris l’offensive et ouvert ses bras à la Prusse, ne l’était plus, du moment que cette puissance voulait ajourner la lutte. Aussi, est-il certain que la cour de Berlin commença par s’offrir à la Russie, qui ne voulut point l’accepter comme alliée, de peur de précipiter la guerre qu’elle redoutait comme le plus grand des périls.

La Prusse n’avait donc pas la liberté du choix : la fatalité des circonstances l’enchaînait à sa plus grande ennemie. L’alliance de la France offrait d’ailleurs des avantages immédiats d’une haute importance ; elle fixait, dans l’état présent de l’Europe, les destinées du pays : elle mettait un terme à ses anxiétés comme aux intrigues de nos ennemis. Elle ramenait la confiance dans l’opinion, le mouvement dans les affaires, le crédit dans les finances ; elle ouvrait enfin, à cette monarchie, une perspective, non de grandeur, mais d’adoucissement à ses malheurs présens. A tous ces titres, l’alliance de la France était le seul parti qui convenait alors à la Prusse. Aussi le roi, ses ministres et l’opinion publique elle-même s’y rattachèrent comme à la seule chose qui pouvait les sauver. A peine la cour de Berlin commença-t-elle à entrevoir les indices d’une rupture entre les deux empires (24 mars 1811), qu’elle nous conjura, avec une ardeur pressante mêlée d’humilité, de lui accorder le bienfait de notre alliance. Ce fut, de sa part, comme une abdication, entre nos mains, de toute indépendance (16 avril 1811), une volonté exprimée sous mille formes, et chaque jour, de se livrer à nous sans partage, de nous servir de la tête et de l’épée en toutes occasions (16 mai 1811). La Prusse voulait vivre à tout prix, dût-elle vivre esclave et enchaînée, et, il faut bien le dire, cet amour de l’existence étouffait en elle toute dignité du malheur.

Lorsqu’elle commença à nous accabler de ses instances, l’année 1811 commençait, et Napoléon ne désespérait point d’éviter la guerre. Ses armemens n’avaient point encore perdu leur caractère simplement menaçant pour devenir tout-à-fait offensifs, et ses actes diplomatiques portaient un cachet de prudence et de réserve extrêmes. Il n’opposa qu’un silence absolu aux prières de la cour de Berlin, et, comme s’il eût voulu soumettre sa résignation à des épreuves dernières et décisives, il lui demanda de lui ouvrir une route militaire de Stettin à Dantzick, afin d’être en mesure d’augmenter la garnison et le matériel de cette dernière place. C’était exiger de la Prusse qu’elle lui livrât une partie de son territoire. La mesure de nos exigences était comblée. Elle fléchit encore, et bientôt la nouvelle route militaire fut couverte de nos bataillons et de nos convois d’artillerie. En retour de tant d’humilité, le roi Frédéric-Guillaume ne demandait qu’une chose, c’était l’alliance ; il l’implorait comme un gage de salut. Mais le moment n’était pas encore venu pour l’empereur de rompre son terrible silence. Alors on frémit de crainte à Berlin ; on se persuada que toutes nos exigences n’avaient qu’un but, celui de pousser la Prusse à bout de patience et de résignation (12 juin 1811), de la jeter dans quelque mesure violente, afin d’avoir un prétexte pour fondre sur elle et la détruire. Au milieu de ces angoisses, la cour de Berlin prit une résolution désespérée (20 juillet 1811) : dussent ses armemens précipiter sa ruine (22 juillet 1811), elle envoya l’ordre secret à tous les soldats en semestre de rejoindre leurs corps, à toutes les places fortes de se mettre sur le pied de guerre, à tous les chefs militaires de former des camps, et, sous prétexte d’exercer les troupes, de les diriger sur la Vistule, comme pour se lier au mouvement des Russes, et protéger la fuite du roi et de la cour. A ces nouvelles, l’empereur Napoléon s’alarma et conçut à son tour des soupçons ; il savait combien il était haï à Berlin. Dans des temps ordinaires, il eût ajouté foi aux protestations du roi ; sa moralité eût été pour lui la meilleure de toutes les garanties. Mais aux situations extrêmes, les remèdes extrêmes. On pouvait tout craindre d’une cour placée dans d’aussi affreuses circonstances. Peut-être les offres du roi n’étaient-elles qu’une perfidie pour masquer une trame ourdie de longue main avec la cour de Saint-Pétersbourg. Ces armemens de la Prusse, qui coïncidaient si parfaitement avec la concentration des armées russes sur les frontières polonaises, et avec la dislocation de l’armée du Danube, n’étaient-ils pas les indices d’une invasion prochaine du grand duché de Varsovie par les Russes ? Dans le doute, Napoléon prend ses mesures comme si les armées d’Alexandre allaient déborder sur la Vistule, et se réunir aux Prussiens (août 1811). Les garnisons de Stettin et de Dantzick furent encore augmentées ; toute l’armée saxonne fut dirigée sur les frontières prussiennes ; l’armée du prince d’Eckmulh fut portée à 100,000 hommes, en sorte que la Prusse fut cernée de toutes parts. Si un seul bataillon russe avait mis le pied sur le territoire du grand-duché de Varsovie, l’ordre était donné de tous les points, nos armées et celles de nos alliés fondaient sur la Prusse et l’écrasaient.

Cependant Napoléon, qui veut réellement éviter la guerre s’il le peut, et, si elle est inévitable, l’ajourner du moins à l’année 1812, Napoléon se décide à écrire (6 avril 1811) à l’empereur Alexandre, dans le but tout à la fois de le rassurer sur ses propres armemens, et de le faire s’expliquer sur les mouvemens des Russes et des Prussiens.

Après avoir protesté de ses intentions pacifiques, il ajoute : « On a tant dit à votre majesté que je lui en voulais, que sa confiance en a été ébranlée. Les Russes quittent une frontière où ils sont nécessaires pour se rendre sur un point où votre majesté n’a que des amis. Cependant j’ai dû penser aussi à mes propres affaires, et me mettre en mesure. Le contre-coup de mes préparatifs portera votre majesté à accroître les siens ; ce qu’elle fera, retentissant ici, fera faire de nouvelles levées, et tout cela pour des fantômes. Ceci est la répétition de ce que j’ai vu en Prusse en 1806, et à Vienne en 1809. Pour moi, je resterai l’ami de la personne de votre majesté, même quand cette fatalité, qui entraîne l’Europe, devrait un jour mettre les armes à la main à nos deux nations. Je ne me réglerai que sur ce que fera votre majesté ; je n’attaquerai jamais ; mes troupes ne s’avanceront que lorsque votre majesté aura déchiré le traité de Tilsitt. Je serai le premier à désarmer, si votre majesté veut revenir à la même confiance. A-t-elle jamais eu à se repentir de la confiance qu’elle m’a témoignée ? »

Le désir de l’empereur d’éviter cette année une rupture s’exprime non moins vivement dans ses entretiens avec le prince Kourakin. « Que votre empereur précise ses vœux, lui dit-il ; si ce qu’il désire est faisable, nous le ferons… Vous nous parlez de vos sentimens pacifiques, et les faits démentent vos paroles ; au lieu de venir à nous un bâton blanc à la main, c’est le casque en tête que vous vous présentez. »

A toutes ces plaintes, Alexandre répond que ses sentimens pacifiques n’ont jamais changé : ses armemens n’ont qu’un caractère défensif ; ils n’ont été que le contre-coup nécessaire de ceux de la France. « On me reproche, dit-il au duc de Vicence, de ne point m’expliquer ; je l’ai fait depuis longtemps. C’est l’empereur Napoléon qui ne répond à rien de ce que je lui ai demandé. Je veux l’alliance, et comme empereur de Russie et comme homme. On m’accuse de vouloir la guerre ; mais la guerre n’est-elle pas pour moi pleine de chances périlleuses, avec un rival tel que l’empereur Napoléon, et surtout dans l’état d’isolement de tous mes alliés naturels, où je me trouve par suite de ma fidélité à l’alliance’ ? Je demande qu’on réprime les passions soulevées du grand-duché de Varsovie, et que cet état désarme ; qu’on rétablisse le duc d’Oldenbourg dans sa principauté, l’inconvénient d’être enclavé dans l’empire français étant mille fois moindre que celui de perdre son état. Erfurth n’est point une indemnité suffisante ; qu’on m’en propose une convenable, et je l’accepterai. »

Les deux empereurs semblaient s’attacher, dans leurs lettres et leurs discours, à ne dire ni l’un ni l’autre le fond de leurs pensées, s’échauffant sur des intérêts secondaires qui n’étaient que des prétextes, et se taisant sur les griefs véritables, sachant bien qu’aborder de si brûlantes questions, c’était trancher la question de la guerre. Le moment était prochain où de part et d’autre on allait enfin se dire la vérité tout entière.

Aux dernières mesures militaires de la Russie, la France avait répondu, comme nous l’avons dit, par des armemens extraordinaires. Elle avait augmenté considérablement le matériel et l’effectif des garnisons de Dantzick et de Stettin, dirigé sur Varsovie de nombreux convois d’artillerie et de munitions, porté à cent mille hommes l’armée du prince d’Eckmuhl, invité tous les princes de la confédération à rassembler leurs contingens et à se tenir prêts à marcher au premier signal. Le grand-duché, plus exposé que tout autre, fut aussi le point sur lequel Napoléon dirigea ses principales combinaisons. Toute sa population virile et jeune prit les armes ; des camps furent établis à Sierost et à Modlin ; nuit et jour des milliers de bras travaillaient à fabriquer des armes. Le grand-duché se trouva transformé en un vaste camp. Les passions à Varsovie ne pouvaient plus se contenir ; elles appelaient la guerre comme la crise dernière qui devait compléter la régénération politique et nationale de la Pologne.

La Russie à son tour prenait une attitude formidable. Les travaux sur la Dwina étaient terminés ; trois cent mille hommes avec huit cents pièces de canon occupaient, à la fin d’avril 1811, les gouvernemens de Minsk, de Courlande, de Witepsk et de Volhynie. Le système d’armemens de cet empire était achevé. L’empereur Alexandre était prêt à tout évènement, en mesure de commencer la guerre, si des circonstances favorables l’y excitaient, ou de la repousser, si elle venait le chercher. C’est alors que le cabinet de Saint-Pétersbourg déchira le premier le voile dont jusqu’ici il avait enveloppé sa pensée. Le 8 mai 1811, le chancelier comte de Romanzoff fit entendre au duc de Vicence ces graves et décisives paroles : « Tout ne se réduit point, monsieur le duc, à l’affaire d’Oldenbourg, ni à celle de l’ukase du 19 décembre 1810 ; il en est une autre bien plus importante à résoudre, c’est celle du grand-duché de Varsovie ; ce grand-duché ne peut rester constitué tel qu’il est. » Bientôt notre ambassadeur pénètre la pensée tout entière du cabinet russe, pensée à laquelle s’associe, mais à un moindre degré d’énergie, l’empereur Alexandre. Cette pensée est celle-ci : La Russie ne peut rester désarmée en présence du duché de Varsovie constitué tel qu’il est ; elle préfère la guerre, malgré ses chances périlleuses, à un pareil état de choses ; elle demande que le grand-duché perde son nom, que sa constitution soit dénaturée, qu’il soit réuni, comme une simple province, au royaume de Saxe. Il est une combinaison qu’elle préférerait à tout. La France doit une indemnité au duc d’Oldenbourg ; qu’elle consente à lui donner une partie du duché de Varsovie, ou simplement la ville et le territoire de Dantzick, et la Russie satisfaite s’empressera de désarmer. Ainsi, la politique de cette puissance s’est enhardie ; elle, aussi, est entrée dans une phase nouvelle. De passive qu’elle était jusqu’alors, elle est devenue active, exigeante. Naguère encore, elle ne demandait d’autres garanties contre le rétablissement de la Pologne qu’une simple convention ; aujourd’hui, elle veut davantage. Appuyée sur une armée de trois cent mille hommes, elle exige que Napoléon renverse ce qu’il a fondé à Tilsitt, et ce qu’il a continué à Vienne en 1809.

Dans le moment où elle porte si haut ses prétentions, elle recueille le prix de ses facilités envers les neutres.

Le commerce britannique s’était précipité tout entier dans la voie de salut qu’elle lui avait ouverte. Tous les produits qu’il versait autrefois par mille canaux sur le continent, furent dirigés sur les ports de cet empire, en sorte qu’en peu de mois, la masse de produits coloniaux d’origine anglaise importés sur ce vaste marché devint si prodigieuse, qu’ils tombèrent à vil prix. Tout ce qui dépassa les besoins de la consommation russe fut exporté à l’étranger. La Prusse, l’Autriche, la Hongrie et l’Italie elle-même en furent inondées. Brody et Memel étaient les deux portes par lesquelles ces produits pénétraient en Allemagne et en Hongrie. La Russie devint ainsi la grande voie de transit des marchandises anglaises sur le continent ; elle en eut le monopole exclusif ; elle remplaça à elle seule tous les débouchés que s’était ouverts la contrebande anglaise depuis la publication des décrets de Berlin et de Milan, et que la main de Napoléon venait de lui fermer. De là pour elle des profits immenses qui l’indemnisèrent largement de toutes ses souffrances passées.

La même impulsion qui entraînait la Russie hors de notre sphère nous enlevait aussi la Suède. Ce n’est point par notre action personnelle que nous dominions cette puissance depuis 1807, mais par l’intermédiaire de la Russie, dont nous disposions à titre d’alliée. Le jour où l’empereur Alexandre abandonna notre système, l’arme avec laquelle nous pouvions l’atteindre et la frapper fut brisée. La question maritime résolue à Saint-Pétersbourg, le fut de même à Stockholm ; et cette cour, rendue à la liberté de ses mouvemens, vint se replacer sous le patronage de l’Angleterre. Il se forma alors entre les Anglais, les Américains, les Suédois et la Russie, une véritable ligue commerciale contre le système continental, ligue dans laquelle chacune de ces puissances prit un rôle distinct. L’Angleterre était la source de tous les produits, tant coloniaux que manufacturés ; les Américains se chargeaient de les transporter dans les mers d’Europe ; la Suède leur servait d’entrepôt dans la Baltique ; la Russie enfin leur ouvrait ses ports et ses routes pour les faire parvenir sur tous les marchés du continent. C’en était fait du système continental ; il était anéanti jusque dans ses fondemens.

L’empereur Napoléon touche à la crise finale de son règne.

Deux faits principaux sont en présence qui résument les intérêts et les griefs réciproques des deux empires. D’une part, la Russie déclare à la France qu’elle ne peut vivre tranquille ni désarmée à côté du duché de Varsovie : elle lui en demande le sacrifice ; de l’autre, la France exige de la Russie qu’elle interdise l’entrée de ses ports aux bâtimens neutres, tous chargés de marchandises anglaises. Réduite à ces termes, la situation se simplifie sans rien perdre de sa gravité. Il est évident qu’elle n’offre plus que deux issues : la guerre et la guerre prochaine, ou l’abandon simultané fait par les deux puissances de leurs prétentions mutuelles. De la part de la Russie, sacrifice du commerce anglais ; de la part de la France, sacrifice du duché de Varsovie. Dans cette voie de concessions, c’était à la France de faire les premiers pas, parce que c’est elle dont la politique envahissante forçait sa rivale à se mettre en mesure de lui résister. Mais cette initiative, la situation de l’empereur Napoléon, sa dignité, lui permettent-elles de la prendre ? En 1809, lorsqu’il avait à prononcer dans le palais de Schoenbrünn sur les destinées de l’Autriche vaincue, il pouvait faire aux instances de l’empereur Alexandre le sacrifice de ses sympathies en faveur du duché de Varsovie. La liberté de ses décisions était alors entière. Tout l’excitait à fléchir. Le maintien de l’alliance russe contre l’Angleterre n’était possible qu’à ce prix. Tout lui commandait d’ensevelir dans les profondeurs de sa pensée ses vues sur la Pologne, et de maîtriser l’élan généreux qui l’entraînait à payer aux Galliciens le prix du sang qu’ils avaient versé pour sa cause. Cette politique froide, calculée, mais prévoyante et habile, il ne l’eut point, et cette faute d’un cœur noble et grand l’a perdu. Ce génie si mâle et si ferme, au coup d’œil si net et si profond, faillit par où succombent les esprits faibles et sans portée. En agrandissant de deux millions d’ames le duché de Varsovie, quand il n’en donnait que quatre cent mille à la Russie, il fit une chose déplorable, puisqu’il s’aliéna sans retour un allié nécessaire, sans constituer le grand-duché d’une manière assez forte pour lui rendre les mêmes services que l’empire russe. A dater de ce jour, son secret ne lui appartint plus ; il fut livré au monde entier. Le rétablissement futur de la Pologne plana sur toute la Russie comme un péril immense et prochain : il n’y eut plus dans tout ce vaste empire qu’une pensée, celle de défendre l’œuvre de Catherine II et de se préparer à la lutte. En vain Napoléon s’efforça-t-il, après le traité de Vienne, de tenir assoupie et dans l’ombre la question polonaise ; elle était devenue pour la cour de Saint-Pétersbourg la question vitale et présente. C’est le czar qui à son tour s’en empare, qui arrache les voiles dont Napoléon veut l’envelopper, et qui, d’une main ferme, en presse la solution. Mais il est évident que le chef de la France n’a plus le choix de l’alternative ; il a enchaîné lui-même son avenir : détruire ou annihiler le duché de Varsovie, n’eût-ce pas été avouer au monde entier qu’il cédait aux menaces de la Russie, qu’il reculait devant ses armées, qu’il répudiait, par peur de la guerre, l’œuvre de sa pensée, de ses victoires et des sympathies de son peuple ? L’ame élevée et audacieuse de l’empereur repoussait un semblable rôle.

Aussi, à peine a-t-il connu la pensée d’Alexandre, qu’il se hâte de dissiper les espérances qu’il a pu concevoir (fin de mai 1811). Il dit au prince Kourakin : « Je sais que la Russie veut le grand-duché de Varsovie et Dantzick, c’est contre eux qu’elle agglomère ses forces ; eh bien ! moi, j’ai armé Dantzick contre elle, et j’ai invité le grand-duché à préparer ses moyens de défense. Je vous déclare, monsieur l’ambassadeur, que je me regarderais comme déshonoré si je sacrifiais cet état aux exigences de votre maître. »

Après des paroles aussi décisives, la Russie n’avait plus qu’à se maintenir dans l’attitude formidable qu’elle avait prise et à persévérer dans son système à l’égard des neutres. Céder aux exigences de Napoléon et frapper l’Angleterre quand Napoléon se croyait le droit de lui tout refuser, c’eût été, il faut en convenir, faire acte de soumission, s’avouer vaincu avant d’avoir combattu. Elle n’en était point réduite à s’humilier à ce point.

La guerre était donc inévitable entre la France et la Russie : elle était comme l’expression dernière de tout l’ensemble de leur situation. Au fond, malgré l’énergie de son ame et sa prodigieuse puissance, l’empereur Napoléon n’envisageait pas sans anxiété tous les périls d’une entreprise dont le but était à six cents lieues de sa capitale, sous un climat horrible, au sein d’un peuple courageux, résigné, endurci à toutes les misères de la vie, unissant la trempe vigoureuse du barbare à la discipline et aux combinaisons savantes de la science militaire ; il s’inquiétait d’avoir à tracer une ligne militaire de cinq cents lieues à travers ces populations germaniques que d’éclatans et perpétuels triomphes pouvaient seuls maintenir silencieuses et soumises à sa domination. Aussi, avait-il un désir ardent d’échapper, au moins pour le moment, à la nécessité de cette guerre, et ce désir nourrit dans sa pensée de trompeuses espérances. Il crut intimider son rival par le déploiement de ses vastes armemens, l’épouvanter en lui montrant le midi, le centre et l’Orient conjurés contre lui, et lui arracher, par la peur et sans combat, ce qui ne pouvait être que le prix de la lutte, l’interdiction des ports de son empire aux marchandises anglaises. Cette espérance ne cessa de le dominer avant et pendant la guerre ; sur le Niémen, à Wilna et jusque sur les débris fumans de Moscou, on retrouve cette illusion au fond de tous ses plans politiques et militaires. Ébloui par l’excès de ses prospérités, son génie, plus vaste et plus fécond encore que pénétrant, commençait peut-être à perdre un peu de la justesse de son coup d’œil dans son appréciation des hommes et des choses. Ainsi, les nuances du caractère d’Alexandre lui échappaient. Il le croyait faible, parce que ses manières étaient faciles ; fasciné comme à Tilsitt, parce que son langage continuait d’être flatteur, ignorant que, sous ces formes douces et gracieuses et ces paroles adulatrices, régnaient une ambition ardente et une intelligence merveilleuse des intérêts de la Russie. Et puis, les évènemens, en marchant, avaient agrandi la pensée d’Alexandre ; mûri son caractère ; ce n’était plus le jeune homme des dernières années, partageant ses heures entre les affaires et la galanterie, se livrant aux premières par devoir, et à l’autre avec passion. C’était aujourd’hui le chef d’un grand empire absorbé par la crise terrible qui s’approchait, et mesurant de l’œil la profondeur des deux abîmes entre lesquels il se trouvait placé. Il savait que, si la Russie courait d’immenses périls dans une lutte corps à corps avec l’empire français, il y en avait d’imminens pour sa personne dans une paix honteuse. Des renseignemens secrets et fidèles lui montraient sa noblesse conjurée tout entière contre le système continental et prête à tout oser plutôt que de retomber sous ce joug odieux. La fin tragique du père disait assez au fils ce qu’il avait à faire dans la crise présente. C’est cette situation compliquée de périls de tous genres que ne voulut point reconnaître l’empereur Napoléon, et cette faute a été une des plus graves de son règne.

Lorsqu’au mois d’août 1811, il donna ses ordres pour compléter son vaste système d’armemens, ce fut autant pour effrayer le czar et le faire fléchir que pour se mettre en mesure de commencer la guerre au printemps de 1812, si toute possibilité de l’éviter était détruite. L’avenir restait encore à ses yeux vague et plein d’espérances. La levée de 1812 fut décrétée. Nos grandes masses d’infanterie et de cavalerie passèrent le Rhin et furent dirigées sur Erfurth et Magdebourg ; les garnisons de Dantzick et de Stettin, et leur artillerie, furent encore augmentées ; les armées du grand-duché de Varsovie et de la Saxe furent portées à leur plus haut développement, et mises sur le pied de guerre. Enfin tout en France se prépara pour l’entreprise la plus gigantesque des temps modernes.

Napoléon espérait beaucoup de l’impression qu’allaient produire en Russie ces grandes mesures. Elle fut en effet très vive, et, dans le premier moment, on put croire que la Russie épouvantée allait fléchir et s’humilier. Tant que la guerre avait été éloignée, la cour de Saint-Pétersbourg avait paru la braver ; maintenant qu’elle approche, on en calcule avec effroi toutes les chances terribles : l’opinion en Russie s’agite et se trouble ; les salons cessent de déclamer contre nous ; les meilleures têtes de l’empire s’inquiètent d’une lutte dans laquelle les Russes vont avoir à combattre toutes les forces de l’Occident. La cour partage l’anxiété générale. Alexandre maîtrise les mouvemens de son orgueil : il veut, pour le moment, nous désarmer ; et, pour y réussir, il se fait humble et suppliant. Le 30 janvier 1812, il vient d’apprendre la direction de nos masses sur Erfurth et le départ prochain de la garde impériale de Paris. Il dit avec l’accent d’une véritable douleur au comte de Lauriston, qui avait remplacé, dans l’ambassade de Saint-Pétersbourg, le duc de Vicence : « Voilà des faits et une conduite qui prouvent bien la résolution de me faire la guerre ; dites cependant à votre maître que ma patience ne s’épuisera point : elle sera constante jusqu’au bout. Je le répète, il lui faudra venir me chercher, car je n’irai pas au-devant de lui : je n’ai eu aucune communication avec l’Angleterre depuis mon alliance avec la France. Répétez bien à l’empereur que je n’en aurai pas avant qu’il ne m’ait tiré un premier coup de canon. Je ne veux pas l’attaquer. Je sais quel est son génie, les ressources que lui offrent ses généraux et ses officiers, mais j’ai de bons soldats, et, s’il m’attaque, nous nous défendrons bien : il en coûtera bien du sang ; mais du moins, je n’aurai pas une seule agression à me reprocher. Je n’ai fait aucune demande, je n’ai dépouillé personne. L’empereur Napoléon perdra en moi un ami, un bon allié : j’ignore ce qui arrivera ; mais j’ai la satisfaction d’avoir tout fait pour éviter la guerre. » En disant ces dernières paroles, il était sérieusement affecté ; sa figure était altérée.

La crainte de la guerre à Saint-Pétersbourg ne se manifestait pas seulement par des paroles, mais par des actes. Sur l’affaire d’Oldenbourg, le cabinet russe se montra aussi facile qu’il avait été jusqu’alors inflexible. Erfurth, d’abord dédaigné comme une indemnité insuffisante, fut jugé très convenable, pourvu qu’on y joignît quelques accessoires de peu d’importance, seulement pour sauver la dignité du czar. Même facilité sur le duché de Varsovie. On cessa de demander son incorporation à la Saxe : on alla même jusqu’à déclarer que, si la France voulait donner une partie du duché ou Dantzick en indemnité au duc d’Oldenbourg, on le refuserait. Mais le point sur lequel on insista avec le plus d’ardeur fut le désarmement des deux empires. En témoignage de ses dispositions pacifiques, Alexandre renvoya sur le Danube deux des cinq divisions qu’il en avait retirées six mois auparavant.

Laissons dormir toutes les questions, disait le comte de Romanzoff au comte de Lauriston, rappelons nos armées au centre de nos empires, et ensuite nous traiterons amicalement. » Cependant toute cette humilité était plutôt dans la forme que dans le fond, parce qu’elle ne portait que sur des points secondaires. C’était sur la question maritime qu’il fallait céder pour désarmer la France, et, sur ce point, la Russie demeurait inébranlable dans son nouveau système. Ses ports, ses magasins, ses marchés, ses routes, continuaient de rester ouverts aux marchandises anglaises, qui y affluaient en quantités si énormes, que, sur les marchés mêmes de l’Allemagne, leur valeur était descendue au-dessous du cours ordinaire. Ce n’était plus seulement des navires américains qui se chargeaient de les apporter en Russie, mais des navires anglais, qui, pour conserver un reste d’apparence d’origine neutre, hissaient au haut de leur mât le pavillon américain ou brésilien. Les concessions d’Alexandre sur des questions insignifiantes n’avaient donc qu’un but, celui de gagner du temps et d’ajourner la guerre à une époque plus favorable pour son empire. Mais les mêmes causes qui lui faisaient craindre de la commencer alors étaient précisément pour nous des raisons déterminantes de l’entreprendre immédiatement. L’ajourner après la soumission de l’Espagne eût été une faute insensée. L’insurrection de ce pays, continuellement ravivée par l’or et les armées de l’Angleterre, ne pouvait être vaincue par les moyens ordinaires : nos plus habiles généraux, à la tête des meilleurs soldats de l’Europe, avaient échoué à la tâche. Pour la mener à une prompte et glorieuse fin, il fallait la présence de Napoléon, l’unité de son génie et de son commandement, et le concours d’une partie des forces qui alors étaient campées entre le Rhin et l’Oder. Certes, la Russie n’attendrait pas que l’insurrection espagnole fût vaincue, que le dernier soldat anglais fût chassé de la Péninsule pour se déclarer. Elle agirait comme l’Autriche en 1809. Napoléon à Madrid apprendrait bientôt l’entrée d’Alexandre à Varsovie. Aujourd’hui l’Autriche, la Prusse, toute l’Allemagne, venaient se grouper autour de notre drapeau : ajourner nos projets, dégarnir les rives de l’Oder et du Rhin, tourner ainsi le dos à l’Europe, c’était la livrer aux impulsions de la Russie, de l’Angleterre et de ses propres passions. La guerre offensive et immédiate nous portait comme un torrent sur la Vistule, entraînant avec nous toutes les force de l’Occident ; avec le système de défense et d’expectative, le torrent, au contraire, descendrait du Nord à l’Occident, emportant à son tour avec lui toute l’Allemagne. Quant à la guerre d’Espagne, le point capital en ce moment était moins de la terminer que de conserver nos avantages dans la Péninsule. La Russie, une fois vaincue et soumise, l’Espagne ne tarderait pas à l’être. Pour contenir Wellington et les insurgés nos forces actuelles suffisaient : ravivée par un renfort annuel de vingt-cinq mille hommes, cette belle et valeureuse armée, qui en comptait plus de trois cent mille, était en mesure de tenir tête à tous les évènemens.

La guerre était donc résolue dans la pensée de l’empereur, et il en avait fixé l’époque au printemps de 1812. On a dit qu’il avait reculé long temps devant cette vaste entreprise[1]. On l’a montré en proie aux plus cruelles hésitations, consultant l’avis de ses grands officiers, rencontrant autour de lui de vives résistances et parvenant enfin à en triompher comme de ses propres incertitudes. Pour nous, nous ne pouvons admettre ces doutes dans un esprit aussi ferme : il savait bien qu’au point où en étaient arrivées les choses, aucune force humaine n’était plus capable d’empêcher la lutte. Le czar, en rentrant dans le système continental, l’eût sans doute ajournée, mais tôt ou tard il eût fallu de part et d’autre s’ y résigner. La question maritime et celle même de la Pologne n’en étaient après tout que des causes immédiates, et en quelque sorte matérielles : les causes premières appartenaient à des faits d’un ordre plus élevé et plus général.

Cette guerre était, de la part de la France, le dernier terme de ce vaste système de conquêtes et de prééminence, qui a son point de départ dans le traité de Campo-Formio, qui fut reproduit plus tard dans celui de Lunéville ; expression puissante des passions et des volontés de la nation française, système que Napoléon n’a point fondé, mais qu’il a mis sa gloire et son génie à faire triompher, vengeance éclatante et terrible par laquelle la révolution a répondu à l’Europe monarchique conjurée pour la détruire, et qui devait finir par la défaite et l’abaissement de la France, ou la réforme, sous son influence dictatoriale, de l’organisation politique et sociale de l’Europe.

Il y a un fait capital qui n’a pas été assez remarqué dans l’histoire de cette fameuse lutte, c’est que la paix qui a suivi les victoires de Marengo et de Hohenlinden a été pour la France et pour ses ennemis un moment décisif. Alors, et seulement alors, il était possible de fonder un état de choses solide et permanent. Ce que la convention et le directoire n’avaient pu faire, le consulat pouvait l’accomplir. La mission des pouvoirs révolutionnaires était une mission de guerre. Le traité de Campo-Formio fut, comme tout ce qu’ils créèrent, une œuvre de guerre. La mission du premier consul était une mission de paix : clore la révolution à l’intérieur, et à l’extérieur, réconcilier la république avec l’Europe, tel fut son programme politique après le 18 brumaire. Il remplit avec un merveilleux génie d’organisation la première partie de sa tâche et ne prit aucun soin de remplir la seconde. Il débuta, dans ses rapports avec l’Europe, par lui imposer le traité de Lunéville, qui était un droit créé par la victoire, mais non un acte de conciliation et de durée ; cette première transaction décida de toute la vie du premier consul. Les traités de Campo-Formio et de Lunéville, en donnant Anvers à la France, en plaçant sous sa main les républiques batave, suisse et cisalpine, organisèrent en quelque sorte une guerre interminable entre la France d’une part, et l’Autriche et l’Angleterre de l’autre. Dans la condition où l’Europe se trouvait alors, l’Angleterre et l’Autriche devaient finir par entraîner la Prusse et la Russie, ce qui mettait la France dans l’impérieuse nécessité d’être à elle seule plus forte que les quatre grandes monarchies ensemble, ou de subir leur loi. La raison politique nous conseillait de désarmer la cour de Vienne ou celle de Londres. Le sacrifice à faire à Lunéville était indiqué par la nature des choses ; c’était celui de nos conquêtes italiennes, mieux valait pour nous posséder Anvers que Milan. Le vainqueur de Marengo, en admettant, que sa fierté se fût résignée à abaisser volontairement la France au-dessous du point de grandeur où l’avait placée le directoire, aurait-il pu, sans compromettre sa popularité et sa fortune, sans soulever contre lui les clameurs de la France entière, signer à Lunéville l’abandon de cette Italie que son épée avait deux fois conquise ? Il est permis d’en douter, et ce doute, que l’histoire doit admettre, l’absout de presque tous les torts tant reprochés à son ambition. La France adopta comme une œuvre de gloire et de puissance nationale le traité de Lunéville ; et si cette grande faute a fini par la perdre elle et son chef, en jetant l’un sur le rocher de Sainte-Hélène, et en resserrant l’autre dans les étroites limites de l’ancienne monarchie, elle n’a pas le droit d’en accuser l’ambition de Napoléon, car elle est devenue sa complice : elle a été solidaire de ses fautes comme de sa gloire et de ses malheurs.

Dès que Napoléon se fut convaincu qu’entre la France, telle que l’avait constituée le traité de Lunéville, et les grandes monarchies, il n’y avait pas de pacification possible, la guerre, dans ses redoutables mains, changea de caractère. Elle ne fut plus un moyen pour maintenir la France au point de grandeur où l’avaient élevée les victoires de la république, il en fit une arme de destruction contre tous ses ennemis ; et comme ses ennemis formaient toute la vieille Europe monarchique, c’est l’Europe tout entière qu’il résolut d’attaquer dans ses fondemens, pour ensuite la réorganiser sur des bases nouvelles plus en harmonie avec les intérêts sociaux et extérieurs de la France.

Afin d’accomplir cette œuvre immense de destruction et de recomposition, il avait à choisir entre deux systèmes. Il pouvait imiter la politique de la convention et du directoire, ajouter à la force de ses armées et de son génie celle du levier révolutionnaire, au lieu de relever le trône de Louis XIV et de s’y asseoir, consacrer sa force à les ébranler tous, rester le soldat de l’égalité et de la liberté, et ne briguer d’autre gloire que celle d’être le héros de la réforme européenne. Mais l’homme qui organisait si puissamment le pouvoir en France, eût été inhabile à fonder la liberté en Europe. Dompter la révolution dans l’intérieur et la déchaîner sur le continent étaient deux tâches contradictoires. Napoléon se dessaisit donc volontairement d’une arme terrible avec laquelle il aurait pu soulever le monde et en changer la face ; il mit les masses hors de cause et réduisit ses moyens d’action à des forces purement matérielles. Il transporta le peuple, des clubs et de la place publique, sur les champs de bataille du continent ; et, pour l’occuper, il lui livra l’Europe, non plus à révolutionner, mais à conquérir. La lutte des principes cessa pour faire place à une guerre d’ambition purement territoriale. A la place de l’amour de la liberté et de l’égalité, qui avait fait faire de si grandes choses, il mit dans les ames celui de l’ambition personnelle, qui lui a donné des armées admirables de discipline et de dévouement, des fonctionnaires zélés et intelligens, mais qui a fini par briser le ressort moral du pays et par l’isoler lui-même de la nation. A l’alliance des peuples contre les trônes, il substitua le système des alliances. La politique fédérative, telle que l’avaient pratiquée Richelieu et Louis XIV, succéda à la politique de propagande du directoire. Napoléon n’admit plus en Europe que des gouvernemens amis ou ennemis. Les premiers, il les récompensa magnifiquement : il leur livra les dépouilles des vaincus et fit de leurs princes, la plupart ducs ou simples électeurs, de puissans rois. Ses ennemis, il les traita sans pitié, ici morcelant leurs territoires, les ruinant par ses exigences, les réduisant à la condition de vassaux ; là portant la main jusque sur les trônes, découronnant de vieilles dynasties et leur substituant ses frères.

C’est ainsi que, sous sa puissante action, tout l’ancien édifice européen s’écroula, et que sur ses débris s’en éleva un autre construit avec des élémens tout nouveaux. En 1812, il avait achevé une partie de son œuvre. L’Italie, l’Allemagne, la Suisse, faisaient partie intégrante de sa politique fédérative. Il lui restait maintenant à organiser le Nord. La Russie, telle que l’avait faite Catherine II, occupait dans cette partie de l’Europe une place trop prépondérante pour entrer comme élément docile et passif dans son système, et dès-lors elle lui faisait obstacle. C’étaient deux forces nécessairement hostiles : il fallait que l’une des deux détruisît l’autre ou qu’elle en fût détruite. Si le premier but de la guerre était de forcer la Russie à rentrer dans le système continental, son but définitif et capital, quel que fut le moment où il serait atteint, devait être de rejeter cet empire dans ses anciennes limites et de rétablir la Pologne. Défendu par une armée nationale de deux cent mille hommes et au besoin par nos propres forces, appuyé sur la Turquie et la Suède remises elles-mêmes en possession de tout ce que leur avait enlevé la Russie depuis cent ans, cet ancien royaume deviendrait la base de notre puissance fédérative dans le Nord. Nous devant son existence, enchaîné à nos destinées, il serait entre nos mains un levier redoutable avec lequel nous parviendrions à maîtriser tous nos ennemis. La civilisation occidentale n’aurait plus à redouter les invasions de la barbarie moscovite. Le boulevard que l’ambitieuse Catherine avait renversé, se trouverait relevé : cette fois du moins, nos armes allaient servir la cause d’un noble peuple, dont les malheurs avaient remué les sympathies du monde entier, et cette gloire valait bien celle de faire ou défaire des rois et de reculer les limites d’un empire déjà trop vaste.

  1. M. le comte Philippe de Ségur.