Histoire prodigieuse du fantôme cavalier solliciteur qui s’est battu en duel

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Histoire prodigieuse du fantôme cavalier solliciteur, qui s’est battu en duel le 27 janvier 1615, près Paris.

1615



Histoire prodigieuse du fantôme cavalier solliciteur, qui s’est
battu en duel le 27 janvier 1615, près Paris
1.

Il est probable que les duels et les combats estoient frequents et ordinaires en ces premiers siècles que les hommes vivoient dispersés çà et là par les campagnes et dans les deserts, sans conduitte, sans loix et sans frein, errants et vagabonds comme chevaux eschappez ; la raison cedoit à la force, le pouvoir estoit la seule règle du devoir et la cupidité avoit toutes choses à l’abandon, si bien que la bravade et l’usurpation estoient les seuls tiltres d’honneur et de valleur.

Mais depuis que les hommes, unis et assemblez, ont fondé des villes et des loix, pour se defendre de leurs ennemis et d’eux-mesmes, ils ont commencé de cultiver leur pays et leurs mœurs ; ils ont inventé les sciences et les arts et se sont adonnez à la vertu ; mesme les nobles, c’est-à-dire ceux quy en font profession, desirant s’acquerir quelque perfection par dessus le vulgaire, ont preferé la demeure des champs à celle des villes et des citez, comme plus tranquille et plus propre pour exercer esgallement leurs corps aux travaux et leurs esprits aux sciences et à la contemplation. Mais comme le naturel des hommes se glisse facilement du bien au mal, plusieurs d’entre eux ont degeneré de ce genereux projet et n’ont embrassé que des exercices d’excès et des contemplations d’un honneur imaginaire, quy les porte à ceste première barbarie et cruauté quy divisoit les hommes quand ils estoient divisez, comme si, en retournant en cette mesme solitude d’où les premiers hommes sont partis, ils avoient peu reprendre ce premier naturel insipide et inhumain quy rendoit autrefois les humains capables et coupables de la mesme brutalité, si ce n’est que les dæmons, se communiquant plus volontiers en plaine campagne dans les deserts et lieux solitaires, leur eussent causé ces furieuses impressions de s’entretuer et coupper la gorge les uns aux autres, jusque là que quelque fantosme ait servy ces jours passez de second à un gentilhomme quy s’est battu en duel contre deux siens ennemis, les noms desquels ne sont que trop cogneus par leurs propres misères et calamitez.

Le faict est estrange et neantmoins veritable, qu’un gentilhomme ayant deux querelles differentes et autant d’ennemis, et ayant accepté de chacun d’eux en particulier le cartel de deffy, se rendist, il y a fort peu de temps (comme chacun sçait), au lieu assigné où l’un de ses adversaires se devoit trouver ; de quoy l’autre, quy estoit à Paris, estant adverty, fut merveillement indigné contre l’ennemy de son ennemy de ce qu’il le prenoit au combat et le frustroit du fruict de la victoire qu’il esperoit remporter luy-mesme ; si bien que, montant à cheval et courant à bride abattue au lieu où ils estoient, les ayant rencontrez en la première posture que font les combattans quy commencent à en venir aux mains, il leur feit le holà, et, adressant incontinent la parole à celuy quy concuroit en haine avec luy, n’ayant qu’un mesme ennemy, luy dist avec quelque leger blasphème qu’il ne luy appartenoit pas de vider sa querelle auparavent la sienne, soit qu’il fust le premier en date, soit que sa querelle fust de plus grande consequence, soit que, le sort du combat venant à tomber sur leur ennemy commun, il luy despleut de n’avoir plus qu’à combattre les masnes du deffunct ; l’autre, au contraire, desjà tout eschauffé, tout ardent au combat encommencé, n’estimant pas bien sceant de quitter la place à ce dernier venu, ne manquoit pas de vives raisons pour monstrer qu’il se devoit battre le premier, avec une ferme resolution d’empescher son dessein au cas qu’il eust voulu entreprendre sur son marché : de sorte que peu s’en fallut que ces deux champions ne fissent une eternelle paix avec leur ennemy, s’entretenant l’un l’autre sur leurs differends quy survinrent entre eux, pour ce à quy seroit de se battre le premier. Mais quoy ! le courage ne manquoit pas au troisième pour les empescher de se battre, parcequ’il les avoit dejà devoué tous deux (l’un après l’autre toutesfois) à sa dextre. C’est pourquoy il les prioit de se reserver au sacrifice qu’il en vouloit faire.

Enfin, après de grandes altercations, il fut resolust qu’il s’en iroient tous trois sur le grand chemin passant quy conduit au Bourg-la-Reine2, peu esloigné du lieu où ils estoient, et que le premier gentilhomme quy se presenteroit à leurs yeux seroit conjuré par eux d’assister celuy quy estoit seul.

Ils n’attendirent pas long-temps qu’ils aperceurent un cavalier à eux incogneu quy venoit à Paris, et auquel l’un d’eux luy demanda s’il estoit gentilhomme ; à quoy ayant fait responce que vraiment il l’estoit, et d’ancienne extraction, ils luy expliquèrent aussy tost que, puisqu’il estoit tel, il ne les refuseroit pas d’une prière qu’ils luy vouloient faire, quy estoit de se battre entre eux et servir de second à ce gentilhomme duquel ils estoient ennemis. Ceste prière sembla de prime abord deplaire à ce cavalier, quy s’excusa d’estre de la partie sur ce qu’il disoit estre pressé d’achever son voyage et venir à Paris pour un procez de consequence, son procureur et advocat luy ayant mandé que sa personne y estoit requise ; mesme il leur monstroit les armes dont il se devoit battre en ce conflict judiciaire, quy luy estoit plus expedient que le diabolique auquel on le vouloit faire entrer. Mais, voyant sa noblesse et son courage estre revoqués en doute par ces deux jaloux aventuriers d’honneur, il se sentist vivement piqué de cette pointille de mespris, et leur dict assez froidement (non toutesfois sans jurer et comme par manière d’acquit) : Pourquoy m’importunez-vous tant ? vous voyez qu’il ne m’en prie pas. À peine eut-il lasché cette parolle, que de la bouche de ce gentilhomme quy avoit besoin de luy sortirent des prières et supplications, avec protestations de luy en avoir toute sa vie (s’il en rechappoit) des ressentiments et obligations infiniment grandes, quy eussent peu emouvoir un diable mesme à se battre, eust-il esté aussy poltron que celuy de Rabelais3.

Ce cavalier presta donc son consentement à ceste prière, et ne luy sembla hors de propos de vuider cest incident auparavant que de faire juger son procez, accompagne ces trois gentilhommes jusques au lieu assigné, et là ces deux valeureux couples de combattants commencèrent avec celuy que chacun d’eux avoit en teste un furieux combat. Le cavalier incogneu (que les courtisans appellent aujourd’huy le soliciteur de procez) renverse son homme du premier coup et le tue, et se joinct en mesme temps avec celuy auquel il servoit de second pour en faire autant de celuy quy restoit, et en vint à bout aussy facilement et promptement comme du premier, sans aucun retardement de procedures. Ce second victorieux, sans vouloir escoutter les remerciements de celuy pour lequel il s’estoit exposé, moins encore descouvrir quy il estoit, remonte à cheval, advertissant ce gentilhomme qu’il eust à soigner à ses affaires et obtenir graces pour luy et son compaignon, et, quant à luy, qu’il alloit faire les siennes ; et, disant cela, pique son cheval vers Paris, laissant ce gentilhomme autant estonné de la rencontre d’un si brave second comme il estoit content de voir ses ennemis terrassez.

Cæde locum…Tepidumque recenti
Cæde locum…

L’incertitude rend les hommes plus diligents à rechercher la vertu. Le siècle present n’est pas steril en curieux quy se peuvent enquerir quel est ce cavalier Solliciteur (ainsy l’appelle-t-on par risée). La curiosité n’a rien servy jusqu’à présent ; son nom, sa demeure, sa retraicte, sont du tout incogneus ; on ne rencontre personne quy luy ressemble de visage, de parole, ni d’habit. Mais ceux approchent plus près de la verité quy croient qu’il est un dœmon quy a pris la figure d’un cavalier, comme il a pu faire, puisque les diables se transforment quelques fois en anges de lumière. C’est donc ce mesme cavalier quy monta autrefois sur le dos de saint Hilarion, et qui lui apparoissoit quelques fois en forme de gladiateur avec autres combattans à outrance, comme recite sainct Hierosme :

Psallenti gladiatorum pugnæ spectaculum prebit4.

Car, si les demons se delectent à representer entre eux tels combats de gladiateurs pour tenter les gens de bien, quy doute qu’ils ne se plaisent beaucoup de venir aux mains avec les hommes pour les precipiter à la mort ? Il est souvent advenu que les desesperez et ceux quy tentent Dieu, tels que sont ceux quy vont se battre en duel, ont veu le diable en forme humaine quy les a incitez à se desfaire, quy d’une façon, quy d’une autre ; et quand ce sont personnes quy se plaisent à manier les armes, il leur persuade de s’exercer au combat avec luy, comme il advint, il y a quinze ou seize ans, à un pauvre miserable desesperé quy avoit perdu quelque notable somme au jeu. Le diable etant apparu à luy en la forme d’un soldat de sa cognoissance, le suivist en sa maison, où estant, il luy persuada de tirer des armes avec luy, comme par manière de passe-temps et pour se divertir, et s’exercèrent à l’espée nue longtemps, teste à teste, en une chambre, sans que le diable luy peust faire aucun mal, Dieu ne le permettant ainsy, jusqu’à ce que ce vieux singe, mettant les armes bas, se mit à faire mille tours de souplesse, et, feignant de luy en vouloir apprendre quelqu’un, luy fit mettre le col dans un lacs attaché au plancher, dont il eust esté estranglé sans le secours d’autres personnes de la mesme maison quy survinrent à ce dangereux spectacle. Il n’en est pas ainsy advenu à ces pauvres miserables quy se sont battus avec ce cavalier, vrayment solliciteur, puisque bien souvent, pour je ne sçay quelle frivolle imagination qu’il insinue dans les esprits de cette courageuse noblesse, il la sollicite et la porte à un evident et certain desespoir.

Chacun sçait le conte de ces deux seigneurs quy estoient prets de s’entrecoupper la gorge parcequ’ils portoient les mesmes armes (à sçavoir la teste d’un toreau), si le prudent et plaisant jugement d’un roy d’Angleterre ne fust intervenu, par lequel il ordonna que l’un porteroit pour ses armes la teste d’un taureau, et l’autre d’une vache, et, par ce moyen, les rendit differends. Et quy sçait si ces deux grandes querelles, sur le subjet desquelles ces deux vaillants cavaliers sont demeurez sur la place, ne provenoient point ou de ce que l’ombre de l’un d’eux s’estoit meslée avec celle de son adversaire5, et ce par la faute de l’un ou de l’autre, ou de ce qu’ils avoient songé en dormant des songes desavantageux et qui touchoient respectivement leur honneur, ou de quelque autre semblable contention ? C’est ainsy qu’il se faut tenir au point d’honneur et ne prodiguer sa vie et son sang que pour des offres grandes et signalées.

Courage, vertueuse noblesse ! vos armes ont passé par tous les coins du monde ; le reste des hommes ensemble ne peut pas resister à la pointe trenchante de vos espées. Volontiers, que, ne pouvant trouver ailleurs au monde de plus braves et courageux guerriers que vous-mesmes, vous prenez un singulier plaisir, et ce vous est une insigne gloire de vous esprouver les uns contre les autres ; vous l’avez faict et le faictes encore tous les jours, mais vous voyez à present que les demons veulent estre de la partie ; en voicy un quy a faict paroistre son courage en ce dernier combat, et a faict acte de gentilhomme.

Souvenez-vous donc, desormais, que vous n’avez plus des hommes à combattre, mais des diables,

Nunc etiam manes hæc intentata manebat
Sors rerum...

et que vous vous devez proposer la conqueste des enfers, et non pas seulement empescher que l’enfer n’entreprenne sur la France.




1. Cette pièce est très rare « ou même inconnue », lisons-nous dans le Catalogue d’une curieuse collection de livres… concernant l’histoire de Paris… composant la bibliothèque de M. F… Paris, Delion, 1853, in-8, p. 107, nº 763.

2. Ce lieu, ainsi que le carrefour de la Croix-de-Berny, qui en est proche, fut souvent choisi pour les duels. Son nom lui viendroit même, selon quelques auteurs, d’un combat livré entre deux princes, et dont la main d’une reine à obtenir auroit été la cause et le prix. (P. Villiers, Manuel du voyageur aux environs de Paris, 1804, in-12, t. 1er, p. 127.)

3. « Au temps que j’estudiois à l’escole de Tolette, dit Panurge, le reverend père en diable Picatris, recteur de la faculté diabologique, nous disoit que naturellement les diables craignent la splendeur des espées aussi bien que la lueur du soleil. De faict Hercules, descendant en enfer à touts les diables, ne leur feit tant de paour, ayant seullement sa peau de lion et sa massue, comme après feit Eneas estant couvert d’un harnois resplendissant et guarny de son bragmard bien appoinct, fourby et desrouillé à l’ayde et conseil de la sibylle Cumane. C’estoit peult-estre la cause pourquoy le seigneur Jean-Jacques Trivolse, mourant à Chartres, demanda son espée et mourut l’espée nue au poing, s’escrimant tout autour du lict, comme vaillant et chevalereux, et par ceste escrime mettant en fuitte tous les diables qui le guettoient au passage de la mort. » Pantagruel, liv. 3, ch. 23.

4. V. Sancti Hieronymi opera, Paris, 1706, in-fol., t. 4, 2e partie, col. 76, Vita S. Hilarionis Eremitæ.

5. Au temps des raffinés, il n’en falloit pas davantage pour qu’un duel s’ensuivît. Écoutez ce que dit, par exemple, Mercutio à Benvolio : « Tu ressembles à ces hommes qui, en entrant dans une taverne, prennent leur épée et la posent sur la table en disant : « Dieu me fasse la grâce de n’avoir pas aujourd’hui besoin de toi ! » Et bientôt, au second verre de vin qu’ils avalent, les voilà aux prises avec le premier venu, sans motif et sans nécessité… Tu te prendrois de querelle avec un homme pour un poil de plus ou de moins que toi au menton, ou parcequ’il casseroit des noix et que tu as les yeux couleur de noisette. N’as-tu pas cherché querelle à un homme parce qu’il toussoit dans la rue, et que cela éveilloit ton chien, qui dormoit au soleil ? à un artisan, parcequ’il portoit son habit neuf avant les fêtes de Pâques ? à un autre encore, parcequ’il nouoit d’un vieux ruban ses souliers neufs ? » (Shakspeare, Roméo et Juliette, acte 3, scène 1re.)