Histoire romaine (Dion Cassius)/Livre LIV

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(22 à 10 av. J.-C.)
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L’année suivante, année dans laquelle furent consuls M. Marcellus et L. Arruntius, un nouveau débordement du fleuve rendit Rome navigable, et la foudre frappa, entre autres lieux, les statues du Panthéon, au point de faire tomber la lance de la main d’Auguste. Fatigués par la maladie et la famine (la peste, en effet, avait régné dans toute l’Italie, et personne n’avait cultivé la terre ; la même chose s’était, je crois, produite aussi dans les pays en dehors de l’Italie), les Romains, dans la persuasion que ces maux n’étaient survenus que parce qu’ils n’avaient pas alors Auguste pour consul, voulurent le créer dictateur, et enfermèrent le sénat dans la curie pour le contraindre à rendre le décret, menaçant d’y mettre le feu. Après cela, ayant pris les vingt-quatre faisceaux, ils allèrent trouver Auguste, le priant de se laisser nommer dictateur et intendant de l’annone, comme autrefois Pompée. Auguste accepta par force cette dernière fonction, et ordonna que deux commissaires seraient, chaque année, choisis parmi les citoyens qui avaient été préteurs cinq ans auparavant, pour la répartition du blé ; quant à la dictature, loin d’y consentir, il déchira ses vêtements, quand il vit qu’il ne pouvait retenir le peuple par aucun autre moyen, ni par ses paroles, ni par ses prières : possédant une autorité et des honneurs plus grands que les dictateurs, il avait raison d’éviter l’envie et la haine attachées à ce nom.

Il fit la même chose quand on voulut le créer censeur à vie. Au lieu de se charger de cette magistrature, il nomma sur-le-champ censeurs d’autres citoyens, Paulus Émilius Lépidus et L. Munatius Plancus, l’un, frère de ce Plancus qui avait été proscrit, l’autre, c’est-à-dire Lépidus, condamné lui-même à mort à cette époque. Ils furent les derniers des simples citoyens qui exercèrent ensemble la censure, comme le leur signifia, à l’instant même, un prodige : la tribune sur laquelle ils devaient remplir quelques-unes des fonctions de leur charge s’écroula, lorsqu’ils y montèrent, le premier jour de leur magistrature, et elle se brisa ; et, après eux, il n’y eut plus d’exemple de deux censeurs ainsi créés. D’ailleurs, Auguste, quoique les ayant nommés, remplit plusieurs des fonctions qui leur appartenaient. Il abolit complètement certains banquets, et en ramena d’autres à la frugalité. Il confia tous les jeux publics aux préteurs, avec ordre de leur donner une certaine somme du Trésor, et défendit que l’un y dépensât plus que l’autre de ses propres deniers, fît battre des gladiateurs sans décret du sénat, ni plus de deux fois par an, ni plus de cent vingt hommes à la fois. Il chargea du soin d’éteindre les incendies les édiles curules, à qui il donna six cents esclaves pour aides. Des chevaliers et des femmes nobles se livrant encore alors en spectacle sur l’orchestre, il défendit, non seulement aux enfants de sénateurs, ce qui était déjà interdit auparavant, mais aussi à leurs descendants, et aux citoyens de l’ordre équestre, de rien faire désormais de pareil.

Dans ces actes, Auguste se montrait avec la représentation et le nom d’un législateur et d’un empereur ; dans tout le reste, il avait une modestie qui allait jusqu’à assister ses amis en justice. Un certain M. Primus, accusé d’avoir, étant gouverneur de la Macédoine, fait la guerre aux Odryses, et prétendant avoir agi, tantôt d’après l’avis d’Auguste, tantôt d’après celui de Marcellus, Auguste vint de son propre mouvement au tribunal ; interrogé par le préteur s’il avait donné à l’accusé l’ordre de faire la guerre, il répondit négativement. Le défenseur de Primus, Licinius Muréna, entre autres paroles inconvenantes qu’il lança contre lui, lui ayant demandé : " Que fais-tu ici ? qui t’a appelé ? " il se contenta de répondre : " L’intérêt public. " Cette modération fut si appréciée des hommes sensés qu’on lui permit de réunir le sénat toutes les fois qu’il le voudrait ; mais plusieurs, au contraire, le tinrent en mépris. Un grand nombre d’entre eux se prononça en faveur de Primus, d’autres tramèrent un complot. Ce complot eut pour chef Fannius Caepion, et beaucoup y prirent part ; on dit même, soit que la chose fût vraie, soit que ce fût une calomnie, que Muréna était du nombre des complices, car il usait envers tout le monde d’une hardiesse de langage qui ne connaissait pas de frein et devenait insupportable. Les conjurés, n’ayant pas affronté le jugement, furent condamnés par défaut à l’exil et égorgés peu de temps après. Muréna ne trouva d’appui ni dans son frère Proculéius, ni dans Mécène, qui avait épousé sa sœur, quoique l’un et l’autre jouît des plus grands honneurs auprès d’Auguste. Quelques-uns des juges ayant absous les conjurés, Auguste porta une loi d’après laquelle, dans les jugements par défaut, les suffrages ne devaient pas être secrets, et l’unanimité de votes devenait nécessaire pour une condamnation. Cette disposition ne lui fut pas inspirée par la colère, mais par l’intérêt général, comme il le fit voir par une preuve bien forte : le père de Caepion ayant affranchi l’un des deux esclaves qui avaient accompagné son fils en exil, pour avoir voulu défendre son maître sur le moment de sa mort, tandis que l’autre, qui l’avait trahi, était mené par le milieu du Forum avec un écriteau indiquant la cause de son supplice, puis mis en croix, il n’en témoigna aucun mécontentement. Dans cette circonstance, il eût été à l’abri de tout reproche de la part de ceux mêmes qui n’approuvaient pas ses actes, s’il n’eût permis, comme à l’occasion d’une victoire, qu’on décrétât et qu’on offrît des sacrifices.

A cette même époque il rendit au peuple Cypre et la Gaule Narbonaise, parce qu’elles n’avaient plus besoin de ses armes, et, par suite, des proconsuls commencèrent à être envoyés dans ces provinces. Il dédia aussi le temple de Jupiter Tonnant, temple au sujet duquel la tradition rapporte les deux particularités suivantes : pendant sa consécration, le tonnerre se fit entendre et Auguste eut ensuite le songe que voici. Le peuple, soit étrangeté du nom et de la statue du dieu, soit parce que ce temple avait été érigé par Auguste, mais surtout parce que c’était lui qu’on rencontrait le premier en montant au Capitole, venant apporter ses hommages à ce Jupiter, Auguste rêva que le Jupiter du grand temple était irrité d’être relégué au second rang, et qu’il répondit au dieu qu’il lui avait donné le Tonnant pour veiller à sa garde. Quand le jour fut venu, il fit mettre des sonnettes à Jupiter Tonnant pour confirmer son rêve. En effet, ceux qui veillent, la nuit, dans chaque quartier de la ville, portent des sonnettes afin de pouvoir, quand ils veulent, se transmettre des signaux.

Voilà ce qui se passait à Rome. Vers cette même époque, les Cantabres et les Astures recommencèrent la guerre contre nous, ces derniers à cause du luxe et de la cruauté de Carisius ; les Cantabres en apprenant la révolte des autres, et parce qu’ils méprisaient C. Furnius, leur gouverneur, récemment arrivé et mal instruit, croyaient-ils, de leurs affaires. Mais, à l’œuvre, Furnius leur parut tout autre : vaincus les uns et les autres par lui (il alla au secours de Carisius), il furent réduits en servitude. Parmi les Cantabres, peu furent faits captifs ; car, dès qu’ils n’eurent plus d’espoir de la liberté, ils ne voulurent plus vivre : mettant le feu à leurs défenses, ceux-ci se donnèrent eux-mêmes la mort, ceux-là se jetèrent volontairement dans le feu avec les autres, tandis que d’autres prirent publiquement du poison ; ce qui fit que la portion la plus nombreuse et la plus farouche de cette nation fut détruite. Quant aux Astures, aussitôt après avoir été repoussés au siège d’une place et avoir été ensuite vaincus dans une bataille, ils cessèrent leur résistance et se soumirent. Vers ce même temps, les Éthiopiens, qui habitent au-dessus de l’Égypte, s’avancèrent jusqu’à la ville nommée Éléphantine, dévastant tout devant eux, sous la conduite de Candace. Là, ayant appris que C. Pétronius, préfet d’Égypte, marchait contre eux, ils se retirèrent avant son arrivée, afin de lui échapper par la fuite ; surpris dans leur marche, ils furent vaincus, et, par cette défaite, entraînèrent Pétronius jusque dans leur pays. Pétronius, après avoir eu là aussi des succès, s’empara, entre autres villes, de Tanapé, résidence de leurs rois. La ville fut renversée de fond en comble et une garnison laissée dans une autre place ; car Pétronius, empêché d’aller plus loin par le sable et par la chaleur, et, ne pouvant se maintenir avec avantage dans le pays avec son armée entière, en emmena la plus grande partie avec lui en se retirant. Les Éthiopiens, sur ces entrefaites, ayant attaqué la garnison, il marcha de nouveau contre eux, délivra les siens, et contraignit Candace à traiter.

Pendant que cela se passait, Auguste alla en Sicile afin d’établir l’ordre dans cette province aussi et dans les autres jusqu’en Syrie. Il y était encore, lorsque le peuple, à Rome, pendant l’élection des consuls, se laissa aller à la sédition, ce qui fit bien voir qu’il n’y aurait pas eu de salut possible pour lui avec un gouvernement populaire. Malgré le peu de puissance dont il disposait dans les comices, et dans l’exercice même des charges, il n’en avait pas moins excité des troubles. L’une des deux places était réservée à Auguste ; aussi M. Lollius, au commencement de l’année, exerça-t-il seul le consulat. Auguste n’ayant pas accepté, Q. Lépidus et M. Silanus se mirent sur les rangs et suscitèrent partout des troubles tels que les citoyens bien intentionnés demandèrent à Auguste de revenir. Comme il ne revint pas et qu’il renvoya les deux candidats qui étaient allés le trouver, en leur adressant des reproches et en leur ordonnant à l’un et à l’autre de s’absenter pendant le temps qu’on irait aux suffrages, loin que la tranquillité se rétablît, la sédition et les troubles éclatèrent de nouveau avec une telle violence que ce ne fut que sur le soir que Lépidus finit par être nommé. Auguste, irrité de ce désordre, ne pouvant s’occuper de Rome seule, et n’osant pas, d’un autre côté, la laisser sans chef, chercha quelqu’un pour la gouverner et ne trouva pour un tel emploi personne qui convînt mieux qu’Agrippa. Voulant l’environner d’une considération plus grande, afin de lui rendre le commandement plus facile, il le manda près de lui, et, après l’avoir forcé de répudier sa femme, bien qu’elle fût sa propre nièce, pour épouser Julie, il l’envoya sur-le-champ à Rome célébrer son mariage et administrer la ville ; déterminé, entre autres raisons, par les conseils de Mécène qui, à ce que l’on rapporte, lui dit : " Tu l’as rendu si grand qu’il faut ou en faire ton gendre, ou le mettre à mort. " Agrippa calma les mouvements tumultueux qu’il rencontra encore, et réprima les rites égyptiens qui se glissaient de nouveau dans la ville, défendant absolument de les célébrer dans un espace de sept stades et demi en dedans des faubourgs ; de plus, l’élection du préfet urbain pour les Féries Latines ayant suscité quelques troubles, il ne put venir à bout de l’élection, et les fêtes eurent lieu, cette année-là, sans préfet.

Voilà ce que fit Agrippa. Auguste, après avoir mis ordre aux affaires de la Sicile et déclaré colonies romaines Syracuse et plusieurs autres villes, passa en Grèce. Il accorda aux Lacédémoniens Cythère et l’honneur de sa présence aux syssities, parce que Livie, à l’époque où elle s’enfuyait d’Italie avec son mari et son fils, y avait séjourné ; tandis qu’il enleva aux Athéniens Égine et Érétrie, dont ils avaient la jouissance, parce que, disent certains auteurs, ils avaient favorisé Antoine. De plus, il leur défendit d’admettre à prix d’argent personne au droit de cité. Les Athéniens virent dans cette mesure la suite de ce qui était arrivé à la statue de Minerve. La statue, en effet, érigée dans l’Acropole au regard de l’Orient, s’était tournée vers l’Occident et avait craché du sang. Auguste donc mit ordre aux affaires de la Grèce et fit voile pour Samos, où il passa l’hiver, puis, s’étant transporté en Asie, au printemps où M. Apuléius et P. Silanus furent consuls, il y régla tout, ainsi qu’en Bithynie, ne négligeant pas ces provinces et celles que j’ai précédemment citées, parce qu’elles étaient réputées provinces du peuple, mais prenant au contraire le plus grand soin de toutes, comme si elles eussent été les siennes. Il y fit en effet toutes les réformes convenables et accorda aux unes des secours pécuniaires, tandis qu’aux autres il imposa une contribution en outre du tribut. Les Cyzicéniens, pour avoir, dans une sédition, battu de verges puis tué plusieurs citoyens romains, perdirent le droit de cité libre. Les séditions des Tyriens et des Sidoniens leur attirèrent le même sort à l’arrivée du prince en Syrie.

Sur ces entrefaites, Phraate, craignant qu’Auguste ne marchât contre lui, parce qu’il n’avait encore rempli aucune de ses conventions, lui renvoya les enseignes et les prisonniers, à l’exception d’un petit nombre qui, par honte, s’étaient donné la mort ou qui restèrent dans le pays en s’y cachant. Auguste les reçut comme s’il eût vaincu les Parthes ; il s’en montra fier, prétendant que ce qui avait été jadis perdu dans des batailles, il l’avait recouvré sans combat. Ainsi, il fit à cette occasion décréter des sacrifices et un temple à Mars Vengeur, à l’imitation de celui de Jupiter Férétrien au Capitole, pour y suspendre ces enseignes, et il construisit ce temple. De plus, son entrée dans Rome se fit à cheval et fut honorée d’un arc de triomphe. Mais ces mesures à l’occasion des enseignes recouvrées ne furent exécutées que plus tard ; pour le moment, nommé curateur des voies à l’entour de Rome, il éleva ce qu’on appelle le Mille-d’Or, et désigna pour entretenir ces voies d’anciens préteurs qui devaient avoir deux licteurs. Julie mit au monde le prince qui reçut le nom de Caius ; un sacrifice de taureaux fut célébré tous les ans en l’honneur de son jour natal. Ce sacrifice, comme tout le reste, eut lieu en vertu d’un décret ; mais les édiles, en leur privé nom, donnèrent, le jour natal d’Auguste, des jeux équestres et une chasse de bêtes féroces.

Voilà ce qui se passait dans Rome. Auguste, pendant ce temps-là, réglait d’après les usages de Rome les affaires des peuples soumis, et laissait les peuples alliés se gouverner à leur manière ; loin de chercher à ajouter de nouvelles conquêtes à l’empire, il jugea largement suffisantes les possessions acquises, et il écrivit au sénat en ce sens. Aussi ne s’occupa-t-il nullement alors de guerre et rendit-il à Jamblique, fils de Jamblique, ses États paternels en Arabie, et à Tarcondimotus, fils de Tarcondimotus, ceux que son père avait possédés en Cilicie, à l’exception de quelques-uns situés au bord de la mer, dont, avec la Petite Arménie, il fit don à Archélaüs, parce que le Mède, qui y régnait auparavant, était mort. Il confia à Hérode la tétrarchie d’un certain Zénodore, et la Commagène à un certain Mithridate, bien que ce ne fût encore qu’un enfant, parce que le roi de cette contrée avait tué son père. Les habitants de l’autre Arménie s’étant plaints d’Artaxès et ayant appelé son frère Tigrane, qui était à Rome, il envoya Tibère pour chasser le premier de ce royaume et y établir l’autre. Il n’y eut là néanmoins aucune action digne des préparatifs de Tibère (les Arméniens, en effet, avaient tué Artaxès avant son arrivée), ce qui ne l’empêcha pas de se montrer aussi fier que s’il eût accompli quelque chose par sa valeur, d’autant plus que des sacrifices furent décrétés à cette occasion. Déjà, en effet, il songeait au pouvoir souverain, parce que, lorsqu’il arriva près de Philippes, il entendit un tumulte pareil à celui qui s’élève d’un camp, et que, sur les autels élevés autrefois par Antoine dans le retranchement, le feu jeta un éclat spontané. De là l’orgueil de Tibère. Quant à Auguste, il revint à Samos où il passa de nouveau l’hiver ; il accorda la liberté aux Samiens en récompense de son séjour chez eux, et fit beaucoup de règlements en leur faveur. Des ambassades lui arrivèrent en grand nombre. Les Indiens, qui lui avaient auparavant demandé son amitié, conclurent alors un traité, lui envoyant, entre autres présents, des tigres, animaux que les Romains et les Grecs aussi, je crois, virent alors pour la première fois. Ils lui donnèrent aussi un jeune homme sans bras, tel que nous voyons les hermès. Le jeune homme, cependant, malgré cela, se servait. de ses pieds comme de mains pour tout faire : ainsi, il tendait un arc dont la flèche partait, et sonnait de la trompette, je ne sais comment ; j’écris ce que l’on rapporte. Un des Indiens, Zarmaros, soit qu’il fût de la race de leurs sages, et qu’il agît ainsi par amour de la gloire, soit parce qu’il était vieux et qu’il suivait un usage de sa patrie, soit qu’il posât devant Auguste et les Athéniens (car c’est à Athènes qu’il était venu), ayant pris la résolution de mourir, se fit initier aux mystères des Deux-Déesses célébrés, dit-on, hors le temps consacré, par considération pour Auguste, qui s’y fit lui-même aussi initier ; puis il se jeta tout vivant dans le feu.

10[modifier]

Le consul de cette année fut C : Sentius ; quand il fallut lui nommer un collègue (Auguste, cette fois encore, n’accepta point la place qui lui était réservée), une sédition éclata de nouveau à Rome et le sang coula, en sorte que les sénateurs donnèrent par un décret une garde à Sentius. Sentius ayant refusé de s’en servir, on envoya des députés avec chacun deux licteurs à Auguste. Instruit des faits et comprenant que le mal n’aurait pas de terme, Auguste, au lieu de se conduire comme il l’avait fait dans une circonstance précédente, nomma consul l’un de ces deux députés, Q. Lucrétius, bien qu’il eût été autrefois inscrit sur la liste des proscrits, et se hâta de revenir à Rome. Ce retour et les actes accomplis durant son absence furent l’occasion d’un grand nombre de décrets divers dont il n’accepta aucun, excepté celui qui érigeait un autel à la Fortune-du-Bon-Retour (c’est ainsi qu’on l’appela), et qui mettait le jour de son arrivée au nombre des jours fériés sous le nom de fêtes Augustales. Les magistrats néanmoins et les autres citoyens se préparant à aller au-devant de lui, il entra de nuit dans la ville et, le lendemain, il donna à Tibère les honneurs des anciens préteurs, et permit à Drusus de demander les charges cinq ans avant l’âge fixé par les lois. Comme ce qu’on avait fait, dans les séditions, en son absence, et ce qu’on faisait, par crainte, en sa présence, ne s’accordait pas, il fut, à la demande générale, créé préfet des mœurs pour cinq ans, et reçut le pouvoir censorial pour le même temps et le pouvoir consulaire à vie ; de telle sorte que, toujours et partout, il avait les douze faisceaux et s’asseyait sur la chaise curule au milieu des consuls de chaque année. Ces décrets rendus, on lui demanda de corriger tous les abus et de porter les lois qu’il lui plairait ; on donna aussi dès ce moment le nom de lois Augustes aux lois qu’il devait rédiger, et on voulut jurer d’y rester fidèles. Auguste accepta tout le reste comme une nécessité, mais il dispensa du serment : il savait bien en effet que, si les décrets étaient sincères, ils seraient observés sans qu’il fût besoin de rien jurer ; que sinon, il aurait beau avoir obtenu mille promesses, on ne s’inquiéterait d’aucune.

11[modifier]

Voilà ce que fit alors Auguste ; de plus, un édile se démit volontairement de sa charge pour cause d’indigence. Envoyé de Sicile à Rome, Agrippa, après avoir mis ordre aux affaires urgentes, fut placé à la tête des Gaules, attendu que ces peuples étaient en proie à des séditions intestines et harcelés par les Celtes. Ces mouvements apaisés, il passa en Espagne ; car les Cantabres prisonniers à la guerre et vendus avaient tué chacun leur maître, et, de retour dans leurs foyers, entraîné plusieurs peuples dans leur défection ; puis, s’étant, avec leur aide, emparés de places où ils s’étaient fortifiés, ils menaçaient les garnisons romaines. Agrippa, dans son expédition contre eux, éprouva des difficultés de la part des soldats ; vétérans presque tous, fatigués de guerres continuelles et redoutant les Cantabres comme difficiles à vaincre, ils refusaient de lui obéir. Par ses avertissements, par ses consolations et par ses menaces, il les ramena promptement à l’obéissance ; mais les Cantabres lui firent essuyer plusieurs échecs. Leur esclavage chez les Romains leur avait donné de l’expérience, et ils n’avaient pas d’espoir de salut si une fois ils étaient pris. Enfin pourtant, après avoir perdu beaucoup de soldats et en avoir dégradé beaucoup pour s’être laissé battre (entre autres mesures de rigueur, il défendit à toute une légion nommée Augusta de s’appeler désormais ainsi), Agrippa détruisit à peu près tous les ennemis en âge de servir, enleva les armes au reste, et les fit descendre de leurs montagnes dans les plaines. Cependant il n’envoya aucune lettre au sénat à leur sujet et n’accepta pas le triomphe, bien qu’il lui eût été décerné par ordre d’Auguste ; au contraire, il usa de sa modestie accoutumée, et, un jour que le consul lui demanda son avis au sujet de son frère, il refusa de le donner. Après avoir amené dans Rome, à ses frais, l’eau nommée Vierge, il en attribua l’honneur à Auguste. Auguste en conçut tant de joie que, dans une disette de vin, aux cris menaçants de la multitude, il répondit qu’Agrippa avait largement pourvu à ce que personne ne mourût désormais de soif. Tel était cet homme.

12[modifier]

D’autres, pour avoir fait, je ne dis pas les mêmes choses que lui, mais ceux-ci pour avoir pris des brigands, ceux-là pour avoir pacifié des villes en proie aux séditions, ont désiré le triomphe et l’ont célébré. Dans les premiers temps, en effet, Auguste accorda libéralement le triomphe à plusieurs généraux et honora un grand nombre de citoyens de funérailles aux frais de l’État. L’éclat des autres fut rehaussé par ces distinctions, Agrippa fut, en quelque sorte, élevé par Auguste au pouvoir absolu. Auguste, en effet, voyant que l’État avait besoin de soins attentifs et craignant, ce qui arrive d’ordinaire en pareilles circonstances, d’être en butte aux complots (il songeait que la petite cuirasse qu’il portait souvent sous sa toge, même en venant au sénat, ne lui serait que d’un bien faible secours), Auguste se continua d’abord à lui-même le principat pour cinq ans, la période de dix années étant à son terme (cela se passait sous le consulat de P. et Cn. Lentulus ) ; puis, entre autres honneurs par lesquels il s’égalait à lui-même Agrippa, il lui donna la puissance tribunitienne pour cet espace de temps. Ce nombre d’années leur suffisait, disait-il ; car peu après il reçut cinq autres années d’autorité suprême, ce qui en faisait dix pour la seconde fois.

13[modifier]

Cela fait, il procéda au recensement des sénateurs. Ils lui semblaient, même dans l’état actuel, être en grand nombre ; il voyait qu’ils n’avaient, pour la plupart, aucune valeur, et il baissait non seulement ceux qui s’étaient rendus fameux par quelque vice, mais encore ceux qui le flattaient ouvertement. Personne ne s’étant, comme cela avait eu lieu la première fois, volontairement retiré, il ne voulut pas être seul responsable : il choisit, ce qu’il affirma par serment, les trente citoyens les plus vertueux, et, après les avoir, au préalable, liés par le même serment, il leur ordonna de choisir, en dehors de leurs parents, chacun cinq sénateurs qu’ils inscriraient sur des tablettes. Après cela, il tira au sort dans ces séries de cinq, de façon que chacune d’elles donnât un sénateur, celui que le sort désignait, et que ce sénateur en inscrivît cinq autres dans les mêmes conditions. Le nombre devait être de trente, tant de ceux qui étaient élus par leurs collègues que de ceux qui étaient nommés par le sort. Comme quelques-uns de ces derniers étaient absents, d’autres, désignés par le sort pour les remplacer, remplirent les fonctions qui leur incombaient. Les choses, tout d’abord, eurent lieu de la sorte plusieurs jours durant ; mais, des actes de mauvaise foi ayant été commis, le prince cessa de confier les registres aux questeurs et de tirer les séries au sort, il choisit lui-même le reste des membres, lui-même il élut ceux qu’il fallait pour compléter le nombre, de façon qu’il y eût en tout six cents sénateurs nommés.

14[modifier]

Son intention était de ne faire qu’un sénat de trois cents membres, comme autrefois, pensant qu’il devait se tenir pour satisfait d’avoir trouvé un pareil nombre de citoyens dignes d’y siéger ; mais, tout le monde étant mécontent (le nombre de ceux qui devaient être éliminés, bien supérieur à celui des membres restants, leur inspirait plutôt la crainte de devenir simples particuliers que l’espoir d’être sénateurs), il en admit six cents. Il ne s’en tint pas là : malgré cette épuration, il restait encore des gens indignes inscrits sur l’Album : un certain Licinius Régulus, irrité d’en avoir été effacé tandis que son fils et plusieurs autres, auxquels il se jugeait supérieur, y étaient maintenus, ayant déchiré ses vêtements en pleine curie, découvert son corps et montré ses cicatrices ; Articuléius Pétus, l’un des sénateurs, ayant demandé la permission de céder sa place au sénat à son père qui en avait été exclu ; il procéda à un nouvel examen et en renvoya quelques-uns pour en mettre d’autres à leur place. Cependant, attendu que beaucoup, même après cette révision, se trouvaient dégradés et que plusieurs, comme c’est la coutume en pareille circonstance, se plaignaient d’avoir été injustement rayés, il leur accorda le droit de prendre place aux jeux et aux banquets parmi les sénateurs, revêtus des mêmes insignes, et leur permit pour la suite d’aspirer aux charges. La plupart, du reste, avec le temps, rentrèrent au sénat ; quelques-uns, en petit nombre, furent laissés dans une position intermédiaire, sans avoir rang de sénateurs ni faire partie du peuple.

15[modifier]

Ces mesures ainsi exécutées, il y eut un assez grand nombre de citoyens qui furent, les uns immédiatement, les autres plus tard, en butte à l’accusation, vraie ou mensongère, d’avoir conspiré contre lui et contre Agrippa. Il n’est pas possible, en effet, en pareil cas, de rien savoir au juste, quand on n’est pas dans les secrets du prince : quand celui-ci inflige des supplices, sous prétexte de conspiration, soit lui-même, soit par l’intermédiaire du sénat, ils sont, quand bien même il les appliquerait avec toute la justice possible, réputés actes d’oppression. Aussi mon dessein est-il, à l’égard des faits de cette espèce, d’écrire ce qu’on en dit et de ne point, excepté dans un cas d’évidence complète, pousser mes recherches au-delà de ce qui en a été publié, sans discuter la justice de ce qui a eu lieu, le mensonge ou la vérité de la tradition,. Cela soit dit également pour la suite de cette histoire. Auguste donc livra plusieurs personnes au supplice ; quant à Lépidus, il le haïssait, entre autres motifs, parce que son fils avait été convaincu de conspiration contre lui et puni ; cependant il ne voulut pas le mettre à mort, et se contenta de l’humilier tantôt d’une façon, tantôt d’une autre. Il lui ordonna de quitter la campagne pour descendre, malgré lui, à la ville, et il le mena continuellement dans les réunions publiques, afin que le changement survenu dans sa puissance et sa dignité provoquât de la part du plus grand nombre de personnes possible la moquerie et l’insulte ; il en usait en tout à son égard comme à l’égard d’un homme qui ne mérite aucune considération et il ne prenait son avis qu’après tous les autres consulaires. Aux autres sénateurs, en effet, il demandait leur opinion suivant leur rang, et aux consulaires, à celui-ci le premier, à celui-là le second, à un autre le troisième, à un autre le quatrième, et ainsi de suite, selon qu’il le croyait à propos : les consuls faisaient de même. C’est ainsi qu’il traitait Lépidus ; de plus, Antistius Labéon ayant, lorsqu’on procéda à la révision du sénat, porté Lépidus pour en faire partie, Auguste, tout d’abord, lui reprocha de se parjurer et menaça de le punir ; mais ensuite, Labéon ayant répondu : " Quel mal ai-je fait en maintenant dans le sénat un homme que toi, aujourd’hui encore, tu souffres pour grand pontife ? " il renonça à sa colère : car, bien que souvent, tant en particulier que publiquement, ce sacerdoce lui eût été offert, il n’avait pas cru pouvoir l’accepter du vivant de Lépidus. Antistius passa donc, cette fois, pour ne point avoir dit une parole déplacée ; une autre fois, comme l’on délibérait dans le sénat sur la convenance de composer pour Auguste une garde de sénateurs qui se relèveraient tour à tour, Labéon n’osant pas contredire cet avis et ne supportant pas d’y acquiescer : " Je suis, dit-il, sujet à ronfler ; je ne saurais par conséquent coucher devant sa chambre. "

16[modifier]

Au nombre des mesures législatives prises par Auguste fut celle qui écartait pendant cinq ans des magistratures les citoyens coupables d’avoir acheté les suffrages. Il augmenta les amendes contre les célibataires, hommes et femmes, et, en retour, établit des prix en faveur du mariage et du grand nombre d’enfants. En outre, comme il y avait beaucoup plus d’hommes que de femmes de condition libre, il permit à qui le voudrait, excepté aux sénateurs, d’épouser des affranchies, disposant que leurs enfants seraient légitimes. Sur ces entrefaites, le sénat lui ayant adressé de vives remontrances contre le dérèglement des femmes et contre celui des jeunes gens, dérèglement qui semblait justifier, jusqu’à un certain point, la répugnance à contracter mariage, en le priant d’y appliquer aussi ses réformes, ce qui était une raillerie à son endroit, attendu qu’il avait commerce avec plusieurs femmes, Auguste se contenta d’abord de répondre qu’il avait déjà pourvu aux choses les plus nécessaires, que, pour le reste, il était impossible d’y porter remède ; puis, cédant à leurs instances, il leur dit : " C’est vous qui devez donner des conseils à vos épouses et leur commander ce que voulez, comme je le fais moi-même. " A ces mots ils insistèrent davantage, voulant apprendre quels étaient les conseils qu’il donnait, disait-il, à Livie. Alors il leur parla, bien que malgré lui, des vêtements des femmes et du reste de leur parure, de leurs sorties et de leur retenue, sans s’inquiéter en quoi que ce soit de la contradiction de ses paroles et de ses actions. Il fit aussi, comme censeur, une autre chose que je vais dire : un jeune homme, coupable d’avoir épousé une femme avec laquelle il avait commis adultère, ayant été amené devant lui, accablé de charges sans nombre par l’accusateur, il hésita, n’osant ni négliger le cas, ni infliger une punition ; cependant, à la fin, après s’être avec peine recueilli : " Les guerres civiles, dit-il, ont produit bien des maux ; oublions-les et veillons à ce qu’il n’arrive plus désormais rien de pareil. " Comme aussi quelques-uns, en se fiançant à des enfants, recueillaient les avantages des hommes mariés sans en remplir les devoirs, il ordonna que nulles fiançailles n’auraient de force, qui, au bout de deux ans, n’auraient pas été suivies du mariage, c’est-à-dire, qu’il fallait se fiancer à une personne de dix ans, au moins, pour jouir des récompenses accordées à cette condition, car l’âge de douze ans accomplis est pour les jeunes filles, comme je l’ai dit, l’âge reconnu par la loi comme âge nubile.

17[modifier]

Non content de régler ces détails, il disposa que les magistrats en charge nommeraient, chacun individuellement, pour la répartition de l’annone, un des citoyens ayant été préteur plus de trois ans auparavant, et que quatre d’entre eux, élus par le sort, seraient, à tour de rôle, chargés de la distribuer. Il ordonna aussi qu’on n’élirait qu’un seul préfet des Féries Latines, que les livres Sibyllins, usés par le temps, seraient transcrits de la main même des pontifes, pour que personne, excepté eux, ne les lût. Tous ceux qui possédaient une fortune de cent mille drachmes, et qui pouvaient légalement obtenir les charges, furent autorisés à se mettre sur les rangs. C’était le cens sénatorial qu’il avait primitivement établi, cens que, dans la suite, il porta jusqu’à deux cent cinquante mille drachmes. Mais quelques citoyens d’une vie honorable, ne possédant ni alors les cent mille drachmes, ni plus tard les deux cent cinquante mille, il suppléa à ce qui leur manquait. Pour ce motif aussi, il permit à ceux des préteurs qui le voudraient de dépenser le triple de ce qui leur était alloué par le trésor public pour les jeux. De la sorte, si la rigueur de ses règlements indisposait quelques personnes, cette concession et le rappel du danseur Pylade, banni par suite d’une sédition, ramena les esprits. Aussi, est-ce une réponse pleine de sens que celle qu’on prête à Pylade à qui il reprochait ses querelles avec Bathylle, danseur comme lui et familier de Mécène : " Il est de ton intérêt, César, que le peuple passe son temps à s’occuper de nous. "

18[modifier]

Voilà ce qui eut lieu cette année. Sous le consulat de C. Furnius et de C. Silanus, Agrippa eut encore un fils nommé Lucius ; Auguste l’adopta immédiatement avec son frère Caius, sans attendre qu’ils fussent parvenus à l’âge viril, les déclarant dès lors héritiers de son pouvoir, afin d’être moins exposé aux complots. Il transféra au jour où ils ont lieu aujourd’hui les jeux consacrés à l’Honneur et à la Vertu. Il ordonna aussi que les triomphateurs construiraient avec les dépouilles quelque monument en souvenir de leurs exploits, et il célébra les cinquièmes jeux Séculaires. Il voulut que les orateurs plaidassent sans honoraires, sous peine de payer le quadruple de ce qu’ils auraient reçu. Il défendit également aux magistrats élus chaque année par le sort pour rendre la justice d’entrer pendant cette année dans la maison d’aucun citoyen. Les sénateurs mettant peu d’empressement à se rendre aux séances, il augmenta les amendes pour ceux qui s’absentaient sans un motif sérieux.

19[modifier]

Après cela, il partit pour la Gaule, sous le consulat de L. Domitius et de P. Scipion, prétextant les guerres qui s’y étaient élevées. La prolongation de son séjour dans la ville étant incommode à beaucoup de gens, parce que, d’un côté, en punissant nombre de citoyens qui s’écartaient des règlements, il se rendait odieux, et que, de l’autre, en leur faisant grâce, il était forcé de transgresser ses propres lois, il résolut de voyager, à l’exemple de Solon. Quelques-uns ont soupçonné Térentia, femme de Mécène, d’avoir été une des causes de ce voyage : il voulait, selon eux, se dérober aux propos qu’on tenait à Rome, et, continuer sans bruit son commerce avec elle dans un pays étranger ; car il en était tellement épris qu’il la fit un jour disputer de beauté avec Livie. Avant son départ, il dédia le temple de Quirinus, qu’il avait rebâti à neuf. Je rapporte cette circonstance, parce qu’il décora ce temple de soixante-seize colonnes, nombre égal à celui des années de sa vie, et qu’on en prit sujet de dire qu’il l’avait fait à dessein et non par hasard. Il dédia donc alors ce temple, et donna des combats de gladiateurs par les soins de Tibère et de Drusus, d’après l’autorisation qui leur avait été accordée par le sénat. Ce fut pour ces motifs qu’après avoir confié à Taurus l’administration de la ville et du reste de l’Italie (il avait envoyé de nouveau Agrippa en Syrie et n’aimait plus autant Mécène, à cause de sa femme), il partit, emmenant avec lui Tibère quoique préteur. Tibère, en effet, exerça la préture, bien qu’en ayant déjà reçu les ornements, et ce fut Drusus qui, en vertu d’un sénatus-consulte, remplit toutes les fonctions de sa charge. Auguste et Tibère sortis, le temple de la Jeunesse brûla la nuit suivante. Cet incendie et d’autres prodiges arrivés auparavant (un loup, se précipitant dans le Forum par la voie Sacrée, avait dévoré plusieurs personnes ; des fourmis s’étaient montrées en masses non loin du Forum ; un flambeau s’était promené toute la nuit du Sud au Nord ), donnèrent lieu à des prières pour le retour d’Auguste. Dans cet intervalle, on célébra les jeux quinquennaux pour l’empire d’Auguste, jeux qu’Agrippa (le collège des quindécemvirs, auxquels incombe à tour de rôle le soin de ces jeux, l’avait admis dans son sein) fit célébrer par les prêtres ses collègues.

20[modifier]

Il y eut encore, vers cette époque, beaucoup d’autres mouvements, Les Cammunii et les Vénones, peuples des Alpes, prirent les armes et, vaincus par P. Silius, firent leur soumission ; les Pannoniens aussi, unis aux Noriques, envahirent l’Istrie, mais, battus par Silius et par ses lieutenants, ils conclurent de nouveau la paix, et entraînèrent les Noriques avec eux dans l’esclavage. Les troubles de la Dalmatie et de l’Espagne furent promptement apaisés ; les Denthélètes et les Scordisques dévastèrent la Macédoine. En Thrace, M. Lollius d’abord, en portant secours à Rhymétalcès, oncle et tuteur des enfants de Cotys, subjugua les Besses ; ensuite L. Caïus, ayant, pour la même cause, défait les Sauromates, les repoussa au-delà de l’Ister. Mais la plus grande des guerres qu’eurent alors à soutenir les Romains, et qui fit sortir Auguste de Rome, fut la guerre contre les Celtes. Les Sicambres, les Usipètes et les Tenctères commencèrent d’abord par mettre en croix quelques citoyens romains qu’ils saisirent sur leur territoire, puis, franchissant le Rhin, ravagèrent la Germaine et la Gaule, firent tomber dans une embuscade la cavalerie romaine qui les poursuivait ; entraînés à sa poursuite, ils rencontrèrent, sans s’y attendre, Lollius, gouverneur de la contrée, et le vainquirent aussi. A cette nouvelle, Auguste marcha contre eux, mais il n’eut pas besoin de les combattre les barbares, instruits des préparatifs de Lollius et de l’expédition d’Auguste, rentrèrent dans leur pays et acceptèrent la paix en donnant des otages.

21[modifier]

Auguste, pour ces motifs, n’eut donc pas besoin de recourir aux armes ; néanmoins il passa cette année et la suivante, où furent consuls M. Libon et Calpurnius Pison, à mettre ordre aux affaires de la Gaule. Ce pays, en effet, avait eu beaucoup à souffrir des Celtes et aussi d’un certain Licinius. Or ce malheur avait, selon moi, été surtout annoncé par une baleine : large de vingt pieds, et trois fois aussi long, semblable à une femme à l’exception de la tête, ce cétacé était venu de l’Océan s’échouer sur leurs côtes. Quant à Licinius, c’était un ancien Gaulois ; fait prisonnier par les Romains et devenu esclave de César, il fut affranchi par lui et nommé par Auguste procurateur de la Gaule. Unissant l’avarice d’un barbare aux prétentions d’un Romain, Licinius abattit tout ce qui autrefois avait paru supérieur à lui, et opprima tout ce qui dans le moment avait quelque puissance ; il leva de fortes sommes pour satisfaire aux exigences des fonctions dont il était chargé, il en ramassa également de fortes tant pour son compte personnel que pour les siens. Sa méchanceté alla au point que, les Gaulois payant certains tributs mensuels, il établit quatorze mois dans l’année, soutenant que Décembre, le dernier, n’en était véritablement que le dixième, et qu’il fallait, par conséquent, en compter deux encore, nommés l’un Undécembre, l’autre Duodécembre, et payer les sommes afférentes. Cette habileté faillit coûter cher à Licinius : les Gaulois, ayant saisi Auguste de l’affaire, lui adressèrent des plaintes telles que, sur certains points, il partagea leur irritation, chercha, sur d’autres, à excuser Licinius ; prétendit ignorer certains faits, feignit de ne pas croire quelques autres, et en dissimula plusieurs, honteux d’avoir employé un tel procurateur. Mais Licinius, par un nouvel artifice, les joua tous de la façon la plus complète. Quand il s’aperçut qu’Auguste était irrité, et qu’il se vit sur le point d’être puni, il mena le prince dans sa maison, et, lui montrant ses nombreux trésors remplis d’or et d’argent, quantité d’autres objets précieux entassés en monceaux : " Maître, c’est à dessein, lui dit-il, c’est dans ton intérêt et dans celui des Romains que j’ai rassemblé tout cela, de peur que les indigènes, à la tête de tant de richesses, ne fassent défection. Aussi je les ai toutes conservées pour toi et je te les donne. " Ce fut ainsi que Licinius, sous prétexte qu’il avait, dans l’intérêt d’Auguste, énervé la puissance des barbares, se sauva du danger.

22[modifier]

Drusus et Tibère, pendant ce temps, accomplirent les exploits suivants. Les Rhètes, qui habitent entre la Norique et la Gaule, contre les Alpes Tridentines, faisaient de nombreuses incursions dans la partie limitrophe de la Gaule et poussaient le pillage jusqu’aux frontières de l’Italie ; ils exerçaient même des cruautés sur les Romains et sur ceux des alliés des Romains qui traversaient leur pays. Ces cruautés pouvaient, jusqu’à un certain point, passer pour un usage établi à l’égard des peuples qui ne leur étaient unis par aucun traité, mais il y avait plus : tout enfant mâle qu’ils prenaient, non seulement lorsque cet enfant avait vu le jour, mais lorsqu’il était encore dans les entrailles de sa mère, ce qu’ils découvraient à l’aide de certaines opérations divinatoires, était livré à la mort. Cette conduite détermina Auguste à envoyer contre eux Drusus, tout d’abord : celui-ci, dans une bataille livrée, près des monts Tridentins, à une armée qui s’était avancée à sa rencontre, les mit promptement en déroute, ce qui lui valut les honneurs prétoriens. Refoulés hors de l’Italie, les Rhètes n’en continuant pas moins de presser la Gaule, Auguste envoya aussi Tibère contre eux. Drusus et Tibère, par des incursions faites sur plusieurs points à la fois de la Rhétie, soit en personne, soit par leurs lieutenants, et Tibère, en traversant le lac avec des barques, frappèrent ces peuples d’une telle terreur que, les attaquant chacun séparément, ils écrasèrent facilement, attendu qu’elles étaient isolées, les bandes qui venaient sans cesse à leur rencontre, et réduisirent sous leur puissance le reste affaibli et découragé par ces défaites. Comme les Rhètes avaient une nombreuse population et semblaient disposés à faire quelque nouvelle tentative, Drusus et l’ibère emmenèrent la portion la plus robuste et la plus nombreuse de la jeunesse, laissant un nombre d’hommes suffisant pour cultiver le pays, impuissant pour une révolte.

23[modifier]

En cette même année mourut Védius Pollion, homme qui ne s’est pas autrement rendu digne de souvenir (il était issu d’affranchis, devint membre de l’ordre équestre et ne fit rien d’éclatant), mais qui s’est acquis par ses richesses et par sa cruauté un renom assez grand pour avoir une place dans l’histoire. Le récit des autres choses qu’il fit serait fastidieux ; je parlerai seulement des murènes instruites à manger des hommes, qu’il nourrissait dans ses viviers et auxquelles il jetait les esclaves qu’il condamnait à mort. Un jour qu’il donnait un festin à Auguste, son échanson ayant brisé une coupe de cristal, il donna l’ordre de le jeter aux murènes, sans respect pour son convive. Auguste, aux pieds duquel l’esclave était tombé en suppliant, essaya tout d’abord de persuader Pollion de ne pas commettre un tel acte ; celui-ci ayant répondu par un refus : " Eh bien, lui dit Auguste, fais apporter toutes les coupes de cette espèce et autres vases précieux que tu possèdes, afin que je puisse en jouir. " Ils ne furent pas plutôt arrivés, qu’Auguste ordonna de les briser. A cette vue, Pollion fut affligé sans doute, mais, renonçant à s’irriter pour un seul vase, en songeant au nombre des autres qu’il perdait, et ne pouvant non plus punir son esclave pour un crime qu’Auguste avait commis aussi, se résigna, bien qu’à regret. Tel était le Pollion qui mourut alors, laissant nombre de legs à nombre d’autres citoyens, et à Auguste une grande partie de son héritage, avec sa villa de Pausilype, entre Naples et Putéoli, pour y élever quelque monument splendide en faveur du peuple. Auguste, après avoir, sous prétexte des préparatifs de cette œuvre, rasé la maison de Pollion, afin que rien dans Rome n’en rappelât le souvenir, construisit un portique, et y fit graver, au lieu du nom de Pollion, celui de Livie. Mais cela n’eut lieu que plus tard ; pour le moment, il envoya des colonies dans plusieurs villes de la Gaule et de l’Espagne, et rendit la liberté aux Cyzicéniens ; les habitants de Paphos, victimes d’un tremblement de terre, reçurent de lui des largesses en argent et la permission d’appeler leur ville Augusta, en vertu d’un sénatus-consulte. Si je raconte ces faits, ce n’est pas que d’autres villes aussi, en grand nombre, n’aient été, auparavant et dans la suite, pour des malheurs semblables, secourues par Auguste lui-même et par le sénat (les citer toutes, ce serait donner â l’histoire un champ sans bornes) ; mais parce qu’alors le sénat accordait aux villes jusqu’à leurs surnoms, comme une distinction honorifique, au lieu qu’aujourd’hui, chacune se crée elle-même une suite de noms dont le nombre ne dépend que de sa volonté.

24[modifier]

L’année suivante, M. Crassus et Cn. Cornélius furent consuls ; les édiles curules ayant abdiqué leur charge, parce que les présages avaient été défavorables lors de leur élection, la reprirent ensuite, contrairement aux coutumes des ancêtres, dans de nouveaux comices. Le portique de Paulus brûla et le feu atteignit le temple de Vesta, de sorte que les objets sacrés furent transpor- tés (la grande prêtresse était aveugle) par les autres Vestales dans la maison Palatine, et déposés dans la demeure du flamine Dial. Le portique fut ensuite reconstruit, nominalement par Aemilius, le descendant alors existant de celui qui l’avait autrefois bâti, mais, en réalité, par Auguste et par les amis de Paulus. A cette époque, les Pannoniens révoltés furent de nouveau soumis ; les Alpes Maritimes qu’habitaient encore alors en liberté les Ligures appelés Chevelus, furent subjuguées ; les troubles qui s’étaient élevés dans le Bosphore Cimmérien furent apaisés. Un certain Scribonius, en effet, prétendant descendre de Mithridate et avoir reçu d’Auguste ce royaume, par suite de la mort d’Asander, avait épousé la femme de ce prince, nommée Dynamis, en possession de la souveraineté de son mari, laquelle Dynamis était fille de Pharnace et descendait véritablement de Mithridate, et il cherchait à s’approprier le Bosphore. Informé de ces faits, Agrippa envoya contre lui Polémon, roi de la partie du Pont voisine de la Cappadoce. Celui-ci ne trouva plus Scribonius vivant (les habitants du Bosphore, instruits des desseins de Scribonius, l’avaient déjà mis à mort ; mais une résistance de la part de ces populations qui craignaient qu’on ne le leur donnât pour roi, le força d’en venir aux mains avec eux. Il remporta la victoire, mais sans pouvoir les soumettre jusqu’à l’arrivée â Sinope d’Agrippa qui se disposait à marcher contre eux. Alors ils déposèrent les armes et furent livrés à Polémon, dont Dynamis, avec l’approbation d’Auguste, devint l’épouse. A cette occasion eurent lieu des supplications au nom d’Agrippa, mais néanmoins son triomphe, bien que décrété, ne fut pas célébré. Agrippa, en effet, n’écrivit au sénat aucune relation de ses exploits (exemple qui, devenu comme une sorte de loi pour les généraux suivants, les induisit désormais à ne rien écrire eux-mêmes au sénat), et il déclina les honneurs du triomphe : c’est pour ce motif, je me l’imagine du moins, que le triomphe ne fut plus accordé à aucun de ceux qui se trouvèrent dans une condition semblable et qu’ils se contentèrent des ornements triomphaux.

25[modifier]

Après avoir mis ordre à tout dans la Gaule, dans la Germanie et dans l’Espagne, dépensant beaucoup pour chaque ville séparément, recevant beaucoup des autres, donnant aux unes la liberté et le droit de cité, en privant les autres, Auguste laissa Drusus en Germanie, et revint à Rome sous le consulat de Tibère et de Quintilius Varus. La nouvelle, répandue dans Rome, de son arrivée, coïncida avec les jours où Cornélius Balbus donnait des spectacles pour la dédicace du théâtre qui porte encore aujourd’hui son nom ; Balbus en conçut autant de fierté que si c’eût été lui qui eût dû ramener Auguste, bien que l’eau répandue par le Tibre débordé l’empêchât d’arriver à son théâtre autrement qu’en bateau, et aussi parce que, pour faire honneur à son théâtre, Tibère lui donna le premier tour de parole. Le sénat fut, en effet, réuni alors, et, entre autres résolutions, décida que, à l’occasion du retour d’Auguste, un autel serait érigé dans la curie même, où les suppliants, lorsque le prince serait dans l’intérieur du Pomoerium, devaient trouver l’impunité. Auguste n’accepta aucun de ces décrets ; loin de là, il évita, cette fois encore, que le peuple vînt à sa rencontre : il entra de nuit dans Rome, ce qu’il pratiquait presque toujours, tant à son départ qu’à son retour, toutes les fois qu’il se rendait dans les faubourgs ou dans quelque autre lieu, afin de ne gêner personne. Le lendemain, il salua le peuple à la maison Palatine, puis, étant monté au Capitole, il prit le laurier de ses faisceaux et le déposa sur les genoux de Jupiter : ce jour-là, il donna gratis au peuple bains et barbiers. Ayant ensuite assemblé le sénat, il n’y parla pas parce qu’il était enroué, il fit lire par le questeur un mémoire, où il rendait compte de ses actions, réglait les années que les citoyens devaient servir, ainsi que la somme qu’ils recevraient, à la fin de leur service, en place des terres qu’ils ne cessaient de réclamer, afin que, désormais enrôlés sous des conditions déterminées, ils n’eussent plus aucun prétexte de révolte. Le nombre des années était de douze pour les cohortes prétoriennes, de seize pour les autres ; quant à l’argent, ceux-ci avaient moins, ceux-là avaient plus. Ces mesures ne causèrent, pour le moment du moins, ni plaisir ni colère : si les soldats n’obtenaient pas tout ce qu’ils désiraient, ils n’étaient pas, non plus, déçus en tout, et le reste des citoyens eut bon espoir de ne plus être dépouillé de ses biens.

26[modifier]

A la suite de ces règlements, Auguste fit la dédicace du théâtre appelé théâtre de Marcellus. Dans les jeux qui eurent lieu à cette occasion, les enfants patriciens et, entre autres, son petit-fils Caius, chevauchèrent la Troyenne, six cents bêtes libyennes furent égorgées. Julus, fils d’Antoine, qui était préteur, célébra l’anniversaire de la naissance d’Auguste par les jeux du cirque et par des chasses, et donna au prince et au sénat un banquet dans le Capitole, en vertu d’un sénatus-consulte. Ensuite eut lieu un nouveau recensement des sénateurs. Car le cens sénatorial, primitivement fixé à cent mille drachmes, parce que beaucoup de gens avaient perdu leur patrimoine dans les guerres civiles, ayant été, dans la suite, attendu l’augmentation des richesses, élevé à deux cent cinquante mille drachmes, il ne se trouva plus personne qui consentît à être sénateur ; des fils et des descendants de sénateurs, les uns par pauvreté réelle, les autres, découragés par les malheurs de leurs ancêtres, loin de rechercher cet honneur, le refusaient, au contraire, même lorsqu’ils avaient été portés sur la liste. C’est pour cela qu’auparavant, tandis qu’Auguste était encore absent, avait été rendu un sénatus-consulte portant que les vigintivirs seraient pris parmi les chevaliers ; ce qui fit qu’aucun de ces commissaires ne fut désormais inscrit sur les rôles du sénat, à moins d’avoir été investi d’une autre charge qui pouvait l’y faire entrer. Or ces vigintivirs étaient le reste des vingt-six commissaires chargés : trois de présider aux causes capitales ; trois autres, de surveiller la fabrication de la monnaie ; et quatre, de veiller à l’entretien des routes au dedans de la ville ; dix enfin, nommés par le sort, de faire partie du tribunal des centumvirs ; car les deux commissaires préposés au soin des routes en dehors des murs, de même que les quatre qu’on envoyait en Campanie, avaient été abrogés. Cette mesure fut décrétée en l’absence d’Auguste, et comme personne ne se décidait aisément à demander le tribunat, on résolut de prendre quelques-uns des anciens questeurs âgés de moins de quarante ans. Auguste fit lui-même alors la revue de l’ordre entier ; il n’inquiéta point ceux qui avaient plus de trente-cinq ans ; quant à ceux qui étaient dans les limites de cet âge et possédaient le cens, il les contraignit de faire partie du sénat, à l’exception, toutefois, de ceux qui étaient mutilés. Il inspectait lui-même les personnes ; quant aux biens, il soumit les sénateurs à la formalité d’un serment personnel appuyé d’autres témoignages, leur demandant compte à la fois de leur pauvreté et de leur vie.

27[modifier]

Tout en s’occupant ainsi des affaires de l’État, il ne négligeait pas, non plus, les simples particuliers ; loin de là, il adressa des reproches à Tibère pour avoir, dans les jeux promis à l’occasion de son retour, jeux dont il était chargé, fait asseoir Caius à côté de lui, et au peuple, pour l’avoir honoré d’applaudissements et d’éloges. Lorsque, à la mort de Lépidus, il fut élu grand pontife, et que le sénat, pour ce motif, voulut lui décerner des honneurs, il protesta qu’il n’en accepterait aucun, et, comme on insistait, il se leva et sortit de la salle des délibérations. Ces décrets ne furent donc pas ratifiés, et, au lieu de recevoir de l’État une maison pour y demeurer, il ouvrit au public une partie de la sienne, attendu que le grand pontife était obligé de demeurer dans un édifice public. De plus, il fit don aux Vestales de la maison du roi des sacrifices, parce qu’elle touchait à leurs demeures. Cornélius Sisenna, à qui l’on reprochait la conduite de sa femme, ayant dit en plein sénat que c’était à la connaissance et d’après le conseil du prince que le mariage avait eu lieu, il entra dans une violente colère, et, sans cependant rien dire ni rien faire de dur pour Sisenna, il se précipita hors de la curie pour y rentrer peu après, aimant mieux, comme il le dit ensuite à ses amis, prendre ce parti, quoique inconvenant, que d’être contraint, en restant à sa place, de recourir à quelque mesure rigoureuse.

28[modifier]

Sur ces entrefaites, Agrippa, qui était revenu de Syrie, fut décoré de la puissance tribunitienne pour cinq nouvelles années et envoyé dans la Pannonie, où la guerre menaçait, avec une autorité supérieure à celle de tout général commandant n’importe en quel lieu hors de l’Italie. L’expédition, malgré l’approche de l’hiver, hiver pendant lequel furent consuls M. Valérius et P. Sulpicius, n’en fut pas moins accomplie ; mais les Pannoniens, frappés de terreur à son approche, ayant renoncé à la révolte, il revint sur ses pas, et, arrivé en Campanie, il tomba malade. A cette nouvelle, Auguste (il était aux Quinquatries où il donnait un combat de gladiateurs au nom de ses enfants) partit aussitôt, et, ne l’ayant plus trouvé en vie à son arrivée, il rapporta son corps à Rome et l’exposa dans le Forum ; de plus, il prononça son oraison funèbre, un voile interposé entre lui et le cadavre. J’ignore pourquoi il fit cela : quelques-uns, cependant, ont dit que c’était parce qu’il était grand pontife ; suivant d’autres, ce fut parce qu’il exerçait Ies fonctions de censeur ; raisons peu satisfaisantes : la vue d’un mort, en effet, n’était interdite ni au grand pontife ni au censeur, à moins toutefois, pour celui-ci, qu’il ne fût au moment de clore le lustre, car, s’il voyait un mort avant la lustration, tous ses actes étaient annulés. Voilà comment la chose se passa ; de plus, Auguste fit à Agrippa des funérailles en la manière dont il fut lui-même, plus tard, porté au bûcher ; il lui donna la sépulture dans son propre monument, bien qu’Agrippa en eût un qui lui avait été concédé dans le Champ-de-Mars.

29[modifier]

Telle fut donc la fin d’Agrippa, l’homme, sans contredit, le plus recommandable de son siècle, et qui n’usa de l’amitié d’Auguste que pour rendre, et au prince lui-même et à l’État, les plus grands services. En effet, autant il l’emportait sur les autres, autant il aimait à s’effacer devant Auguste : car, en même temps qu’il faisait concourir toute sa prudence, tout son esprit aux intérêts du prince, il consacrait à la bienfaisance tout le crédit, toute la puissance dont il jouissait auprès de lui. Ce fut là surtout ce qui fit qu’il ne fut jamais importun à Auguste, ni odieux à ses concitoyens : s’il contribua à l’affermissement de la monarchie dans la main d’Auguste, en véritable partisan d’un gouvernement absolu, il s’attacha le peuple par ses bienfaits, en homme qui a les sentiments les plus populaires. A sa mort, il légua au peuple ses jardins et les bains qui portent son nom, pour qu’il pût se laver gratuitement, faisant don à Auguste pour cet objet de quelques-uns de ses domaines. Auguste non seulement les abandonna au peuple, mais, de plus, lui distribua environ cent drachmes par tête, comme si t’eût été la volonté d’Agrippa. Il hérita, en effet, de la plus grande partie de ses biens ; entre autres, de la Chersonèse voisine de l’Hellespont, venue, je ne sais comment, en la possession d’Agrippa. Il le regretta vivement pendant longtemps et, pour cette raison, il lui fit rendre des honneurs parmi le peuple et nommer Agrippa le fils qui naquit de lui après sa mort. Cependant, bien qu’aucun des principaux citoyens ne voulût assister aux jeux, il ne permit pas aux autres de rien négliger des usages des ancêtres, et il donna lui-même les combats de gladiateurs ; ils eurent souvent lieu même en son absence. Aussi la mort d’Agrippa ne fut pas seulement un malheur privé pour sa maison, elle fut aussi un malheur public atteignant tous les Romains, à tel point que les présages qui leur annonçaient d’ordinaire les grandes calamités se montrèrent alors réunis. Des hiboux vinrent en grand nombre dans la ville, la foudre frappa, sur le mont Albain, la maison dans laquelle descendent les consuls pendant le temps des sacrifices. Un de ces astres qu’on nomme comètes, après être, pendant plusieurs jours, apparu dans les airs au-dessus de Rome elle-même, se dissipa en flambeaux. Plusieurs édifices de la ville furent la proie des flammes, ainsi que la cabane de Romulus, où des corbeaux avaient jeté des chairs en feu ravies sur un autel.

30[modifier]

Voilà ce qui eut lieu au sujet d’Agrippa. Ensuite Auguste, nommé pour cinq autres années directeur et correcteur des mœurs (il avait été investi de cette charge, comme du pouvoir monarchique, pour un temps déterminé), ordonna que les sénateurs offriraient l’encens aux dieux, dans l’enceinte même de la curie, toutes les fois que le sénat s’assemblerait, et sans venir le saluer, tant pour témoigner leur respect à la divinité que pour avoir moins de peine à se réunir. Le tribunat, attendu son amoindrissement, étant peu recherché, il porta une loi en vertu de laquelle les magistrats devraient proposer chacun un chevalier dont la fortune ne fût pas inférieure à deux cent cinquante mille drachmes, et le peuple choisir parmi ces candidats les tribuns qui lui manquaient, avec faculté pour ceux-ci, à l’expiration de leur charge, de faire partie du sénat, s’ils le voulaient, sinon de rentrer dans l’ordre équestre. La province d’Asie, victime de tremblements de terre, avait un pressant besoin de secours ; il paya de ses propres deniers au trésor public le tribut annuel de la contrée, et lui donna pour deux ans un gouverneur de son choix, sans qu’il eût été élu par le sort. Un jour que, dans une accusation d’adultère, Apuléius et Mécène étaient, non pas pour avoir eux-mêmes commis le délit, mais pour l’ardeur avec laquelle ils défendaient l’accusé, en butte à des injures, il vint au tribunal, et, assis sur le siége du préteur, sans prendre aucune mesure rigoureuse, il fit défense à l’accusateur d’insulter soit ses parents, soit ses amis. Ce fut pour cette conduite et pour d’autres actes que des statues furent élevées en son honneur par voie de souscription, et aussi parce qu’il accorda aux hommes et aux femmes non mariés d’assister aux jeux et de prendre part au banquet de son jour natal ; car ni l’un ni l’autre jusque-là n’était permis.

31[modifier]

Après la mort d’Agrippa, qu’il aima pour sa vertu et non par nécessité, sentant le besoin du concours de quelqu’un qui surpassât tous les autres citoyens en honneur et en force pour pouvoir tout régler à propos, sans être exposé à l’envie ni aux complots, il choisit, bien malgré lui, Tibère, car ses petits-fils étaient alors encore enfants. Lui ayant donc, à lui aussi, arraché sa femme, quoique ce fût une fille d’Agrippa née d’un premier mariage, qu’elle nourrît déjà un enfant et fût grosse d’un autre, il lui fit épouser Julie et l’envoya contre les Pannoniens. Les Pannoniens, en effet, qui jusqu’à ce moment, par crainte d’Agrippa, s’étaient tenus tranquilles, avaient profité de sa mort pour se soulever. Tibère, par le ravage d’une grande partie de leur territoire et par le mal qu’il fit aux habitants, réussit à les dompter, puissamment aidé par l’alliance des Scordisques, peuple qui a les mêmes frontières et les mêmes armes. Il enleva les armes aux Pannoniens et vendit presque toute leur jeunesse pour être transportée dans d’autres pays. Le sénat, à raison de ces exploits, décerna le triomphe à Tibère, mais Auguste ne lui permit pas de le célébrer, et lui accorda, en échange, les ornements triomphaux.

32[modifier]

La même chose arriva à Drusus. Les Sicambres et leurs alliés ayant, à la faveur de l’absence d’Auguste et des efforts des Gaulois pour secouer le joug, recommencé la guerre, il prévint le soulèvement des peuples soumis en mandant les principaux chefs des Gaulois sous le prétexte de la fête qu’ils célèbrent encore aujourd’hui à Lyon au pied de l’autel d’Auguste ; puis, attendant les Celtes au passage du Rhin, il les tailla en pièces. Après cela, il passa chez les Usipètes, près de l’île des Bataves, et, poussant de là jusque chez les Sicambres, ravagea une grande partie de leur territoire. Descendant ensuite jusqu’à l’Océan en suivant le cours du Rhin, il soumit les Frisiens, mais faillit périr dans une incursion qu’il fit par le lac dans le pays des Chauques, le reflux de l’Océan ayant laissé ses vaisseaux à sec. Le secours des Frisiens, qui lui fournirent des troupes de terres, lui permit (on était en hiver) d’opérer sa retraite ; et de retour à Rome, sous le consulat de Q. AElius et de Paulus Fabius, on le nomma édile, bien qu’il fût déjà décoré des ornements de la préture.

33[modifier]

Au printemps, il partit de nouveau pour la guerre, traversa le Rhin et subjugua les Usipètes ; il jeta un pont sur la Lippe et fit une incursion sur le territoire des Sicambres, d’où il poussa une pointe sur celui des Cattes jusqu’au Véser. Il put y arriver, parce que les Sicambres, irrités contre les Cattes qui, seuls des peuples limitrophes, avaient refusé leur alliance, s’étaient engagés avec toutes leurs forces dans une expédition contre eux. A cette occasion, il parcourut à leur insu le pays des Sicambres ; il aurait même passé le Véser sans le manque de vivres, l’approche de l’hiver et un essaim d’abeilles qui se montra dans son camp. Ces motifs l’empêchèrent de s’avancer plus loin, et, rentré en pays ami, il courut un grand danger. Les ennemis lui firent éprouver des pertes dans diverses embuscades, et une fois même l’enfermèrent dans un lieu étroit et creux où il faillit périr ; l’armée romaine eût certainement été anéantie, si, la croyant déjà prisonnière et sûre de succomber au premier choc, les ennemis, dans leur mépris, n’eussent marché contre elle en désordre. Vaincus par suite de ce désordre, ils perdirent leur audace et se contentèrent de harceler de loin les Romains sans approcher ; de sorte que Drusus, les méprisant à son tour, éleva contre eux une forteresse au confluent de la Lippe et de l’Elison et une autre chez, les Cattes sur le bord même du Rhin. Ces exploits lui valurent les ornements du triomphe, la permission de faire à cheval son entrée dans Rome et la puissance proconsulaire au sortir de la préture. Le titre d’imperator fut alors décerné par les soldats à Drusus, comme il l’avait été à Tibère auparavant, mais il ne lui fut pas confirmé par Auguste, bien qu’il eût lui-même, à la suite de chacun des exploits de l’un et de l’autre, augmenté le nombre de ses titres d’imperator.

34[modifier]

Pendant que Drusus accomplissait ces exploits, les jeux, qui étaient dans ses attributions de préteur, furent donnés avec la plus grande somptuosité ; le jour natal d’Auguste fut également célébré par des chasses, au cirque et en plusieurs endroits de Rome. Cette fête était, bien que sans décret, célébrée presque tous les ans par quelqu’un des préteurs en charge ; quant à la fête des Augustales, elle fut alors, pour la première fois, consacrée par un sénatus-consulte. Tibère soumit les Dalmates qui s’étaient soulevés et ensuite les Pannoniens qui avaient profité de son absence et de celle de la plus grande partie de son armée pour se révolter, en faisant aux deux peuples à la fois une guerre qu’il transportait tantôt ici tantôt là ; exploits qui lui valurent, entre autres honneurs, ceux qui avaient été décernés à Drusus. A la suite de ces mouvements, la Dalmatie fut remise à la garde d’Auguste, comme ayant, par elle-même et par son voisinage de la Pannonie, besoin d’être toujours gouvernée militairement. Telles furent les actions de Drusus et de Tibère. Dans ce même temps, le Thrace Vologèse, de la nation des Besses, prêtre chez eux de Bacchus, agité par des mouvements fréquents d’enthousiasme, s’associa quelques hommes, et, faisant défection avec eux, tua, après l’avoir vaincu, Rhascyporis, fils de Cotys ; mit en fuite l’oncle de Rhascyporis, Rhymétalcès, dont il enleva l’armée sans coup férir, en lui faisant croire à une intervention divine, et le poursuivit jusque dans la Chersonèse où son incursion porta de terribles ravages. Pendant que Vologèse était à cette expédition, les Sialètes infestaient la Macédoine ; L. Pison, gouverneur de la Pamphylie, fut chargé de la guerre contre eux ; les Besses s’étant retirés dans leurs foyers à la nouvelle de son arrivée, il entra sur leur territoire, et, après un premier échec, reprit l’avantage et dévasta leur territoire et celui des peuples limitrophes qui avaient eu part à leur défection. S’adjoignant alors ceux de ces peuples qui se rendaient volontairement, frappant de terreur ceux qui résistaient, et livrant bataille à d’autres, il les soumit tous ; quelques-uns s’étant ensuite révoltés, il les remit sous le joug. Ces exploits lui valurent des supplications en son honneur et les ornements du triomphe.

35[modifier]

Pendant que ces choses se passaient, Auguste fit faire un recensement dans lequel il donna, aussi exactement que s’il eût été simple particulier, l’état de tous ses biens et épura le sénat. Voyant que les sénateurs ne venaient pas toujours en grand nombre aux assemblées, il ordonna que moins de quatre cents suffiraient pour rendre les sénatus-consultes ; car, auparavant, aucun décret n’était valable sans ce nombre de votants. Le sénat et le peuple s’étant de nouveau cotisés pour lui ériger des statues, Auguste ne s’en éleva aucune et fit élever celle de la Santé Publique et, en outre, celle de la Concorde et celle de la Paix. Ces contributions, en effet, avaient lieu à chaque instant, pour ainsi dire, et à toute occasion ; enfin, le premier jour même de l’année, elles n’étaient plus payées individuellement ; les citoyens venaient apporter à Auguste lui-même des présents, les uns plus grands, les autres plus petits. Mais le prince y répondait par d’autres présents d’égale valeur ou même de valeur plus forte, qu’il fit non seulement aux sénateurs, mais encore à tous les autres citoyens. J’ai aussi entendu dire que, pour obéir soit à un oracle soit à un songe, il recevait pendant un jour tous les ans d’autre argent qu’il faisait semblant de mendier à ceux qu’il rencontrait. Le fait, quelque foi qu’il mérite, est ainsi transmis par la tradition. Cette même année, Auguste donna Julie en mariage à Tibère, et exposa dans la chapelle de Jules sa sœur Octavie, qui venait de mourir, un voile entre lui et le cadavre. Il y prononça lui-même l’oraison funèbre ; Drusus la prononça du haut des Rostres, car c’était un deuil public, au milieu des sénateurs en vêtements de deuil. Le corps d’Octavie fut porté au bûcher par ses gendres, mais Auguste n’accepta pas tous les honneurs qui furent décernés à la défunte.

36[modifier]

Dans ce même temps fut élu, pour la première fois depuis Mérula, un flamine Dial ; la garde des sénatus-consultes fut remise aux questeurs, attendu que les tribuns et les édiles, à qui elle était auparavant confiée, s’en reposaient sur les appariteurs et qu’il en était résulté des erreurs et des confusions. On décréta aussi que le temple de Janus Géminus (on l’avait rouvert) serait fermé comme si les guerres étaient terminées ; cependant on ne le ferma pas, car les Daces, franchissant l’Ister glacé, se mirent à ravager la Pannonie et les Dalmates se soulevèrent pour s’opposer à la perception du tribut. Ces mouvements furent comprimés par Tibère qui, de la Gaule, où il était allé avec Auguste, fut envoyé contre eux. Quant aux Celtes et aux Cattes (ils étaient passés du côté des Sicambres et avaient abandonné le pays que les Romains leur avaient assigné pour demeure), ils furent, les uns maltraités, les autres soumis par Drusus. Après ces exploits, tous les deux avec Auguste revinrent à Rome (le prince avait passé presque tout le temps dans la Lyonnaise, à veiller sur les Celtes), ils se conformèrent aux décrets rendus en l’honneur de leurs victoires et aux autres devoirs qui leur incombaient. Voilà ce qui eut lieu sous le consulat de Julus et de Fabius Maximus.


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