Histoire romaine (Dion Cassius)/Livre LI

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(31 à 29 av. J.-C.)
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De la politique de César après la victoire d’Actium[modifier]

Tel fut le combat qu’ils soutinrent l’un contre l’autre sur mer le 2 septembre. Si j’ai cité cette date, contrairement à mon habitude, c’est que César réunit alors pour la première fois tout le pouvoir entre ses mains, et qu’à ce jour commence la supputation exacte des années de son règne. C’est aussi en mémoire de ce jour que César fit à Apollon Actien l’offrande de vaisseaux à trois rangs, quatre rangs, et ainsi de suite, jusqu’à dix rangs de rames, choisis parmi ceux qu’il avait capturés, bâtit en son honneur un temple plus grand, institua une lutte de tous les talents de l’esprit et du corps, ainsi que des courses du cirque, jeux quinquennaux et sacrés (ce nom de sacrés appartient aux jeux qui sont accompagnés d’un banquet), sous la dénomination de jeux Actiens. Il fonda aussi, sur l’emplacement de son camp, par le rassemblement de quelques peuples limitrophes et le rétablissement de quelques autres, une ville à laquelle il donna le nom de Nicopolis. En outre, il pava de pierres quadrangulaires l’endroit où avait été sa tente et le décora de rostres pris à l’ennemi, après y avoir élevé à Apollon une statue en plein air. Mais cela n’eut lieu que plus tard ; dans le moment, il envoya une partie de sa flotte à la poursuite d’Antoine et de Cléopâtre ; ces vaisseaux poursuivirent les fugitifs, mais comme ils ne purent pas les atteindre, ils revinrent. César, avec les vaisseaux qui lui restaient, s’empara des retranchements ennemis sans rencontrer aucune résistance, à cause du petit nombre des défenseurs ; puis, ayant surpris le reste de leur armée qui se dispersait en Macédoine, il se l’incorpora sans coup férir. Déjà s’étaient enfuis, entre autres, les principaux personnages : les Romains vers Antoine, et ceux des étrangers qui lui avaient prêté leur concours, dans leurs foyers. Ces derniers, néanmoins, ne firent plus la guerre contre César ; mais se tenant en repos, eux et tous les peuples qui auparavant étaient sujets romains, ils traitèrent avec lui, les uns sur-le-champ, les autres plus tard.

Il frappa les villes d’une contribution et les punit en enlevant à leurs assemblées ce qui leur restait d’autorité sur les citoyens ; quant aux princes et aux rois, tous, à l’exception d’Amyntas et d’Archélaüs, furent dépouillés des territoires qu’ils avaient reçus d’Antoine : Philopator, fils de Tarcodimotus ; Lycomède, qui régnait sur une partie du Pont Cappadocien ; Alexandre, frère de Jamblique, furent destitués ; le dernier, qui avait reçu ce gouvernement comme récompense pour avoir accusé son frère, fut mis à mort après avoir été mené en triomphe. La place de Lycomède fut donnée à un certain Médéus, parce que, avant le combat naval, il avait détaché d’Antoine les Mysiens d’Asie et avait combattu avec eux contre ceux qui tenaient pour ce parti. Il donna la liberté aux Cydoniens et aux Lappéens, dont il avait reçu quelque secours ; il rebâtit même la ville des Lappéens, qui avait été renversée. Parmi les sénateurs, chevaliers et autres citoyens marquants qui avaient soutenu Antoine, il infligea une peine pécuniaire à plusieurs, en mit plusieurs à mort, et fit grâce à quelques-uns. Au nombre de ces derniers, on remarqua Sossius ; bien qu’ayant souvent fait la guerre contre César, bien qu’alors en fuite et caché, quand, longtemps après, il fut découvert, il eut néanmoins la vie sauve : de même un certain M. Scaurus ; frère maternel de Sextus, après avoir été condamné à mort, il fut gracié à cause de Mucia, sa mère. Au nombre de ceux qui furent punis, on cite les noms des Aquilius Florus et de Curion : celui-ci, parce qu’il était fils de ce Curion qui avait rendu de nombreux services au premier César ; les Florus, parce que, malgré l’ordre reçu de tirer au sort qui des deux serait tué, ils périrent tous les deux. C’étaient le père et le fils ; l’un, avant de tirer au sort, se livra volontairement au meurtrier ; l’autre fut frappé d’une telle douleur, qu’il se tua de sa propre main sur le corps de son père.

Tels furent les résultats pour ces personnages ; quant à la foule des soldats d’Antoine, César l’incorpora dans ses légions, renvoya ensuite en Italie, sans rien donner à aucun, ceux des citoyens qui, dans les deux armées, avaient passé l’âge, et dissémina le reste. En Sicile, en effet, après la victoire, ils avaient inspiré des craintes ; César appréhenda qu’ils n’excitassent de nouveaux troubles, et, pour ce motif, il se hâta, avant qu’ils eussent tenté le moindre mouvement, de donner aux uns leur congé définitif, et de disperser les autres, qui étaient trop nombreux. Conservant encore, même alors, des soupçons contre les affranchis, il leur accorda la remise du quatrième payement qu’ils devaient effectuer sur la contribution à eux imposée. Ceux-ci, loin de lui garder ressentiment pour avoir été dépouillés d’une partie de leurs biens, lui témoignèrent, au contraire, de la reconnaissance comme s’ils eussent reçu les sommes qu’ils n’avaient pas versées. Les légionnaires qui restèrent en activité, maintenus en partie par leurs tribuns, en partie aussi, et même principalement, par l’espérance des trésors de l’Égypte, ne bougèrent pas ; mais ceux qui avaient vaincu avec César, et qui étaient congédiés, s’irritèrent de n’avoir pas reçu de récompense et ne tardèrent pas à exciter une sédition. Cependant César, soupçonnant leurs desseins et craignant que Mécène, préposé par lui à l’administration de Rome et de l’Italie, ne fût pour eux un objet de mépris, parce qu’il n’était que chevalier, trouva un prétexte pour envoyer Agrippa, auquel il donna, ainsi qu’à Mécène, une telle autorité en tout, que les lettres écrites par lui au sénat et aux autres citoyens étaient lues d’abord par eux, et qu’ils y changeaient ce qu’ils voulaient. C’est pour cela aussi qu’ils reçurent de lui un anneau qui leur permettait de les sceller ; car il s’était fait faire un double du cachet dont il se servait le plus à cette époque. Sur chacun de ces cachets était pareillement représenté un sphinx. Dans la suite, quand il eut fait graver son portrait, il s’en servit comme d’une signature habituelle. Les empereurs qui lui succédèrent en firent également usage, à l’exception de Galba, qui se servit communément d’un cachet qu’il tenait de ses ancêtres, et sur lequel était un chien la tête penchée à la proue d’un navire. D’ailleurs, lorsqu’il écrivait à Agrippa et à Mécène, ainsi qu’à ses amis intimes, s’il avait besoin de leur faire connaître quelque chose de secret, il mettait constamment, au lieu de la lettre convenable, celle qui, dans l’alphabet, suivait immédiatement.

César, comme s’il n’y eût plus eu rien à craindre de la part des vétérans, organisa les affaires de la Grèce et se fit initier aux mystères des deux Déesses ; puis, s’étant rendu en Asie, il y régla également les affaires, et en même temps attendit avec impatience des nouvelles d’Antoine ; car il ne savait pas encore bien clairement de quel côté il avait dirigé sa fuite, et il se disposait à marcher contre lui aussitôt qu’il aurait quelques renseignements exacts. Mais les vétérans, sur ces entrefaites, ayant profité du grand éloignement où il était d’eux, pour exciter des troubles, il craignit qu’ils ne fissent du mal, s’ils trouvaient un chef. Il confia à d’autres le soin de chercher Antoine et revint lui-même en hâte en Italie, au milieu de l’hiver, où il fut consul pour la quatrième fois avec M. Crassus. Crassus, en effet, bien qu’ayant suivi le parti de Sextus et d’Antoine, fut alors, sans même avoir passé par la préture, le collègue de César dans le consulat. Arrivé à Brindes, César n’alla pas plus loin. En effet, le sénat, instruit de son débarquement, s’étant, à l’exception des tribuns du peuple et de deux préteurs, restés à Rome en vertu d’un sénatus-consulte, porté tout entier au-devant de lui en cet endroit ; puis le corps des chevaliers, la plus grande partie du peuple, d’autres encore, soit par des députations, soit volontairement, s’y étant rendus en grand nombre, personne, à cause de son arrivée et de la faveur générale dont il était l’objet, ne songea plus à tenter aucun mouvement. Les soldats eux-mêmes, ceux-ci par crainte, ceux-là par espoir, les autres parce qu’ils y avaient été mandés, vinrent aussi à Brindes. César leur donna de l’argent, et, de plus, il distribua des terres à ceux qui avaient fait avec lui toutes les campagnes. Il chassa de leurs demeures les peuples d’Italie qui avaient suivi le parti d’Antoine, pour faire présent de leurs villes et de leurs terres à ses soldats ; quant à eux, il leur donna pour la plupart, comme compensation, des établissements à Dyrrachium, à Philippes et ailleurs ; quant aux autres, tantôt il leur distribua de l’argent pour prix de leurs terres, tantôt il se contenta de leur en promettre. La victoire lui en avait beaucoup procuré, mais il en dépensa bien plus encore. Ce fut pour cette raison qu’il mit publiquement en vente sous la haste ses biens et ceux de ses amis, afin que si quelqu’un voulait en acheter quelque partie ou la prendre en échange, il pût le faire. Mais rien ne fut ni vendu ni pris en échange : qui, en effet, eût osé l’un ou l’autre ? Ce fut donc pour lui un prétexte de remettre honnêtement l’exécution de sa promesse, qu’il dégagea plus tard avec les dépouilles de l’Égypte.

Sur Antoine et Cléopâtre, et sur ce qu’ils firent après leur défaite[modifier]

Après avoir pourvu à ces affaires et aux autres mesures urgentes, accordé à ceux qui avaient obtenu l’impunité l’autorisation de vivre en Italie (la chose n’était pas permise), sans souci du peuple resté à Rome, il leva l’ancre pour retourner en Grèce trente jours après son arrivée, et, transportant ses vaisseaux, à cause de l’hiver, par-dessus l’isthme du Péloponnèse, il arriva en Asie avec une rapidité telle, qu’Antoine et Cléopâtre apprirent deux nouvelles à la fois, celle de son départ et celle de son retour. En effet, quand ils s’enfuirent, à la suite du combat naval, ils marchèrent de conserve jusqu’au Péloponnèse ; là, ayant, parmi leurs hommes, renvoyé tous ceux contre lesquels ils avaient des soupçons (il y en eut aussi grand nombre qui les quittèrent sans leur permission), Cléopâtre, de peur que ses sujets, instruits à l’avance de sa défaite, ne se révoltassent, se hâta de rentrer en Égypte. Afin de voyager en sûreté, elle fit couronner les proues, comme si elle eût remporté la victoire, et chanter au son des flûtes des chants de triomphe ; puis, quand elle fut en lieu sûr, elle fit mourir un grand nombre des premiers citoyens, parce qu’ils lui avaient été toujours opposés et que sa défaite les avait alors enhardis : elle se procura beaucoup d’argent aux dépens de leurs biens et de propriétés tant profanes que sacrées, vu qu’elle ne respecta pas même les temples les plus inviolables ; elle leva des armées et chercha des alliés partout autour d’elle ; elle fit mettre à mort le roi d’Arménie, dont elle envoya la tête au roi des Mèdes, comme si, par ce présent, elle eût dû en obtenir un secours pour sa cause. Quant à Antoine, il fit voile pour la Libye, vers Pinarius Scarpus et l’armée réunie avec lui en cet endroit pour la garde de l’Égypte ; mais Pinarius, loin de consentir à le recevoir, ayant égorgé les députés qui lui avaient été envoyés, et puni de mort plusieurs des soldats sous ses ordres pour s’être indignés de ce meurtre, il revint alors, lui aussi, à Alexandrie, sans avoir rien fait.

Tout en se préparant activement pour la guerre, ils inscrivirent parmi les éphèbes, Cléopâtre son fils Césarion et Antoine son fils Antyllus, qu’il avait eu de Fulvie, afin que les Égyptiens, se sentant désormais un homme pour roi, fussent remplis d’ardeur, et que les autres, avec de tels chefs, s’il arrivait quelque malheur, eussent la force de rester fidèles. Cela même perdit ces jeunes gens. César, en effet, les considérant comme des hommes qui avaient une apparence de souveraineté, n’épargna ni l’un ni l’autre. Antoine donc et Cléopâtre se préparaient à combattre en Égypte avec des vaisseaux et avec des troupes de terre, et invoquaient à cet effet. l’aide des peuples limitrophes et des rois amis, sans cependant prendre moins de dispositions pour passer en Espagne, s’il y avait urgence, afin de gagner les populations de ce pays à force d’argent, entre autres moyens, ou bien encore de s’enfuir sur les bords de la mer Rouge. Afin de tenir plus longtemps ces projets inconnus à César et d’essayer de le tromper ou de le faire périr par ruse, ils envoyèrent des messagers porteurs de propositions de paix pour lui et d’argent pour ceux de sa suite. Sur ces entrefaites, Cléopâtre lui envoya, à l’insu d’Antoine, un sceptre d’or, une couronne d’or et le siège royal, comme si, en lui livrant ces insignes, elle lui livrait l’autorité suprême, afin que, s’il nourrissait contre Antoine une haine implacable, il eût du moins pitié d’elle. César reçut les présents, qu’il regarda comme un présage, et ne donna aucune réponse à Antoine ; quant à Cléopâtre, en public, il lui répondit, entre autres paroles menaçantes, que " si elle quittait les armes et la royauté, il verrait ce qu’il aurait faire à son égard ; " en secret, que " si elle tuait Antoine, il lui accorderait et l’impunité et son royaume intact. "

Pendant que ces choses se passaient, les vaisseaux construits dans le golfe Arabique pour naviguer sur la mer Rouge, furent brûlés par les Arabes à la persuasion de Q. Didius, gouverneur de Syrie ; de plus, les peuples et les princes refusèrent tous leur secours. Un sujet d’étonnement pour moi, c’est que, tandis que d’autres en si grand nombre, bien qu’ayant reçu d’eux beaucoup de bienfaits, les ont néanmoins abandonnés, des gens de la plus infime condition, nourris pour les combats de gladiateurs, montrèrent le plus grand dévouement à leur cause et combattirent valeureusement. Ces hommes qu’on exercait à Cyzique en vue de jeux pour le triomphe qu’on se flattait de remporter sur César, ne furent pas plutôt instruits de ce qui était arrivé, qu’ils partirent pour l’Égypte dans l’intention de porter secours à Antoine et à Cléopâtre. Ils firent beaucoup de mal à Amyntas en Galatie, aux fils de Tarcondimotus en Cilicie, qui, après avoir été des plus grands amis d’Antoine, avaient alors passé du côté de la fortune, et à Didius qui leur avait fermé le passage. Néanmoins ils ne purent pénétrer en Égypte. Après avoir, bien que cernés, repoussé toute proposition d’accommodement, malgré les promesses sans nombre de Didius, et avoir, au contraire, appelé Antoine à eux, dans l’espoir de combattre avec plus d’avantage en Syrie, sous ses ordres ; lorsqu’ensuite ils virent que non seulement il ne venait pas lui-même, mais que, de plus, il ne leur envoyait aucun message, convaincus alors qu’il avait péri, ils consentirent à traiter, bien qu’à regret, à la condition de ne plus jamais être gladiateurs. Daphné, faubourg d’Antioche, leur fut accordé pour résidence par Didius jusqu’à ce que César en fût informé. Dans la suite, trompés par Messala, ils furent dispersés dans divers endroits, sous prétexte d’être incorporés dans les légions, et on profita de la première occasion favorable pour les mettre à mort.

Quant à Antoine et Cléopâtre, après avoir appris de leurs ambassadeurs les intentions de César, ils envoyèrent de nouveau vers lui, l’une promettant de lui donner beaucoup d’argent, l’autre lui rappelant leur amitié et leur parenté, se justifiant en outre de son commerce avec l’Égyptienne, et énumérant toutes les preuves qu’ils s’étaient autrefois données d’un amour réciproque, et toutes leurs liaisons de jeunesse. Enfin Antoine livra P. Turullius, sénateur, l’un des meurtriers de César, et alors son ami, et promit de se donner lui-même la mort, si, à cette condition, on accordait la vie à Cléopâtre. César fit mourir Turullius (celui-ci, qui avait, pour construire la flotte, coupé, à Cos, le bois d’une forêt consacrée à Esculape, sembla, parce que le jugement fut exécuté à Cos, donner satisfaction au dieu) ; quant à Antoine, il ne lui fit, même alors, aucune réponse. Antoine lui envoya une troisième ambassade et lui dépêcha son fils Antyllus avec une grande quantité d’or : César prit l’argent et renvoya Antyllus à vide, sans lui donner aucune réponse. Il fit néanmoins à Cléopâtre une seconde et une troisième fois, comme il l’avait fait une première, beaucoup de menaces et de promesses. Toutefois, dans la crainte que, finissant par perdre l’espoir d’obtenir leur pardon, ils ne persistassent en leurs entreprises, et, dans le cas où ils n’obtiendraient pas la supériorité par leurs propres ressources, ils ne s’embarquassent pour l’Espagne et la Gaule, ou n’anéantissent leurs trésors, qui, à ce qu’il entendait dire, étaient considérables (Cléopâtre, en effet, les avait tous ramassés dans le monument qu’elle construisait en sa demeure royale, et menaçait, si elle éprouvait le moindre échec, de les brûler tous avec elle) ; il envoya Thyrsus, son affranchi, lui dire, entre autres paroles bienveillantes, qu’il était épris d’elle, afin de la porter, s’il y avait moyen, elle qui croyait avoir droit à l’amour de tous les hommes, à tuer Antoine et à se conserver elle-même avec ses trésors intacts. La chose lui réussit.

Comment Antoine, vaincu en Égypte, se donna la mort[modifier]

Avant cela, informé que Cornélius Gallus a pris les troupes de Scarpus et qu’avec elles il s’est tout à coup, en passant, emparé de Paraetonium, au lieu de se rendre en Syrie, comme il le voulait, à l’appel des gladiateurs, Antoine marcha contre Gallus, dans l’espoir, avant tout, d’attirer sans peine à lui les soldats (ils avaient pour lui quelque bienveillance à cause de campagnes faites sous son commandement), ou, s’il ne le pouvait, d’en venir à bout par la force avec sa nombreuse armée de mer et de terre. Néanmoins, il ne put réussir à leur adresser une seule parole, bien que s’étant avancé jusqu’au pied des remparts et les ayant appelés à grands cris ; car Gallus, en donnant aux trompettes l’ordre de sonner, empêcha que personne entendît rien. De plus, il fut battu dans une sortie subite des assiégés, et ses vaisseaux, ensuite, éprouvèrent également un échec. Gallus, en effet, ayant, la nuit, tendu des chaînes sous l’eau, à l’entrée du port, feignit de ne s’inquiéter en rien de sa garde et laissa à l’ennemi toute sécurité pour y entrer avec une assurance dédaigneuse ; puis, quand il l’y vit engagé, alors, au moyen de machines, il éleva brusquement les chaînes, et, entourant les vaisseaux de tous les côtés à la fois, et du côté de la terre, et du côté des maisons, et du côté de la mer, il incendia les uns et coula les autres. Sur ces entrefaites, César prit Péluse, en apparence par force, tandis que, en réalité, elle lui était livrée par Cléopâtre. Cléopâtre, en effet, voyant qu’il ne venait aucun secours, et sentant qu’il était impossible de résister à César, se figura, d’après les paroles de Thyrsus, ce qui devait être le plus important à ses yeux, qu’elle était véritablement aimée : d’abord, elle le voulait, ensuite elle avait pareillement asservi et le père de César et Antoine. Elle se flatta d’obtenir par ce moyen non seulement l’impunité et son royaume d’Égypte, mais encore l’empire romain : elle abandonna donc immédiatement Péluse à César, et, lorsqu’il marcha sur Alexandrie, elle fit défendre sous main aux habitants d’exécuter de sorties, bien qu’elle les y excitât publiquement par les plus chaleureuses exhortations.

10[modifier]

Antoine, revenant de Paraetonium, à la nouvelle de la prise de Péluse, rencontra César devant Alexandrie, et, l’ayant surpris tandis qu’il était encore fatigué de la route, le vainquit dans un engagement de cavalerie. Enhardi par ce succès et par des billets qu’il avait lancés dans le camp ennemi au moyen de flèches, billets par lesquels il promettait mille cinq cents drachmes, il engagea une nouvelle action avec son infanterie et fut défait. César lut lui-même, de son plein gré, les billets à ses soldats, non sans attaquer Antoine, leur inspirant ainsi, avec la honte d’une trahison, l’enthousiasme pour sa propre cause ; de telle sorte que ce motif, je veux dire l’indignation d’avoir été mis à cette épreuve et le désir de montrer qu’ils étaient résolus à ne pas se conduire volontairement en lâches, les poussa à redoubler d’efforts. Antoine, vaincu contre son attente, se réfugia vers sa flotte, et il se disposait à livrer un combat sur mer, ou, en tous cas, à faire voile pour l’Espagne. A cette vue, Cléopâtre fit déserter les vaisseaux et courut tout à coup se renfermer dans le monument, feignant de craindre César et voulant, disait-elle, le prévenir par son trépas, tandis qu’en réalité elle ne cherchait qu’à y attirer Antoine. Antoine soupçonnait la trahison, mais son amour l’empêchait d’y croire ; loin de là, sa compassion était plus grande pour elle que pour lui-même. Aussi Cléopâtre, qui le savait parfaitement, conçut-elle l’espoir que, s’il apprenait sa mort, il ne lui survivrait pas et mourrait sur-le-champ. Ce fut pour cette raison qu’elle courut dans le monument avec un eunuque et deux femmes, et que, de là, elle lui envoya annoncer qu’elle n’existait plus. A cette nouvelle, Antoine n’hésita pas, il désira la suivre. Il commença par prier un des assistants de le tuer, puis, lorsque celui-ci, ayant tiré son épée, s’en fut percé, il voulut l’imiter et se fit lui-même une blessure : il tomba sur la figure et les assistants le crurent mort. Un certain tumulte s’étant élevé à la suite de cet événement, Cléopâtre s’en aperçut et regarda du haut du monument, car, les portes une fois fermées, on ne pouvait les ouvrir que par un mécanisme, et les parties hautes, vers le toit, n’étaient pas encore achevées. En la voyant regarder de là, quelques-uns poussèrent des cris tels qu’Antoine les entendit. Instruit qu’elle vivait encore, il se leva comme s’il eût pu vivre, mais, ayant perdu beaucoup de sang, il désespéra de son salut et supplia les assistants de le porter vers le monument et de le hisser avec les cordes attachées pour élever les pierres. Ce fut ainsi que mourut Antoine dans les bras de Cléopâtre.

11[modifier]

Quant à elle, elle mit quelque confiance en César, et lui fit aussitôt connaître ce qui s’était passé, mais sans se croire, malgré cela, à l’abri de tout malheur. Elle se tint donc renfermée, afin d’acheter de César, à défaut d’autres moyens de salut, en lui faisant craindre de perdre ses trésors, l’impunité et le trône. Même alors, au milieu de tels malheurs, elle songeait au pouvoir, et préférait mourir avec le titre et les ornements de reine, plutôt que de vivre dans une condition privée. Aussi tenait-elle prêts pour ses trésors du feu, pour elle-même des aspics et autres reptiles, dont elle avait auparavant éprouvé sur des hommes l’action mortelle. César désirait vivement se rendre maître des trésors et prendre Cléopâtre vivante pour la conduire. en triomphe. Néanmoins, il ne voulut pas, en lui faisant une promesse, passer pour avoir été lui-même un trompeur, afin de pouvoir se conduire à son égard comme à l’égard d’une captive ou d’une femme soumise pour ainsi dire malgré elle. Aussi, lui envoya-t-il C. Proculéius, chevalier romain, et Épaphrodite, son affranchi, qu’il instruisit de ce qu’il fallait dire et faire. Ceux-ci, s’étant en conséquence abouchés avec Cléopâtre et lui ayant tenu un langage plein de mesure, s’assurèrent subitement de sa personne avant toute espèce de convention. Après avoir écarté tout ce dont elle pouvait se servir pour se donner la mort, ils lui accordèrent quelques jours de délai pour embaumer le corps d’Antoine ; puis ils la conduisirent dans sa demeure royale, où rien ne fut retranché ni de sa suite ni de son service habituel, afin qu’elle espérât davantage ce qu’elle désirait, et ne se fit aucun mal à elle-même. C’est ainsi que, lorsqu’elle eut manifesté l’intention de voir César et de lui parler, elle obtint sa demande, et que, pour l’abuser davantage encore, il promit de se rendre lui-même auprès d’elle.

12[modifier]

Ayant donc orné sa chambre avec magnificence et son lit avec somptuosité, parée elle même négligemment (ses habits de deuil rehaussaient l’éclat de sa beauté), elle s’assit sur le lit avec toute sorte de portraits du père de César près d’elle, et portant dans son sein toutes les lettres qu’il lui avait adressées. Puis, quand César entra, elle s’élança vers lui en rougissant et lui dit : " Salut, ô maître. Un dieu t’a donné ce titre, qu’il m’a ravi, à moi. Tu vois ton père tel qu’il est venu souvent vers moi ; tu as entendu dire comment, entre autres honneurs qu’il m’accorda, il me fit reine d’Égypte. Si tu veux savoir de lui en quel estime il me tenait, prends et lis ces lettres qu’il m’a écrites de sa main. " Elle lui disait ces paroles, et en même temps, elle lui lisait mainte parole d’amour adressée par son père. Tantôt elle pleurait et couvrait les lettres de baisers, tantôt elle se prosternait devant ses images et les adorait. Puis elle détournait ses paupières vers César, gémissait avec d’adroits ménagements, et prononçait des paroles langoureuses, s’écriant parfois : " Que me servent, ô César, ces lettres de toi ? " parfois : Mais, pour moi, tu vis dans celui-ci ; " puis, encore : " Oh que ne suis-je morte avant toi ! " puis, une autre fois : " Mais en possédant celui-ci, je te possède. " Elle employait ainsi divers propos et divers gestes, jetant sur lui de doux regards et lui adressant de douces paroles. César comprit bien qu’elle était émue et cherchait à exciter la compassion, mais il feignit de ne pas s’en apercevoir, et, tenant les yeux baissés vers la terre, il se contenta de lui dire : " Prends confiance, ô femme, aie bon courage, il ne te sera fait aucun mal. " Mais elle, au comble de la douleur de ce qu’il ne l’avait pas regardée et ne lui avait parlé ni de royauté ni d’amour, tomba à ses genoux et s’écria fondant en larmes : "La vie, César, je ne veux ni ne puis la supporter ; mais j’ai une grâce à te demander en souvenir de ton père, c’est, puisque, après avoir été à lui, le sort m’a livrée à Antoine, de me laisser mourir avec lui. Oh ! que ne suis-je morte alors aussitôt après César ! Puisqu’il était dans ma destinée d’éprouver aussi ce malheur, envoie-moi vers Antoine, ne m’envie pas de partager son tombeau, afin que, mourant à cause de lui, j’habite à côté de lui dans les enfers. "

13[modifier]

Telles étaient les paroles par lesquelles elle cherchait à émouvoir la pitié ; mais César n’y répondit rien. Craignant cependant qu’elle ne se donnât la mort, il l’exhorta de nouveau à prendre confiance et ne retrancha rien de son service ; il fit prendre soin d’elle, afin qu’elle rehaussât l’éclat de son triomphe. Cléopâtre, soupçonnant cette intention et pensant que mille morts étaient préférables, désira réellement mourir ; elle adressa force prières à César pour qu’il mît fin à sa vie d’une façon quelconque, et imagina elle-même une foule d’expédients. Voyant que rien ne lui réussissait, elle fit semblant de changer de résolution, comme si elle eût beaucoup compté et sur César et sur Livie : elle répétait qu’elle était toute disposée à s’embarquer et apprêtait, pour les offrir en don à Livie, des parures tirées de ses coffres, afin de pouvoir, si par ces artifices elle réussissait à persuader qu’elle ne cherchait pas à mourir, être moins surveillée et accomplir le dessein qu’elle avait prémédité contre elle-même. C’est ce qui arriva. Quand ses gardiens et Epaphrodite, à qui elle avait été confiée, persuadés que ces sentiments étaient véritables, se furent relâchés de la sévérité de leur surveillance, elle se disposa à mourir le moins péniblement possible. Après avoir remis à Epaphrodite lui-même un billet cacheté par lequel elle priait César d’ordonner qu’elle fût mise dans le tombeau à côté d’Antoine (par le prétexte d’envoyer Epaphrodite porter ce billet, comme s’il eût été relatif à tout autre objet, elle écartait un obstacle), elle poursuivit son œuvre. Ce fut, revêtue de sa robe la plus magnifique, richement parée et ornée de tous les insignes royaux, qu’elle termina sa vie.

14[modifier]

Personne ne sait au juste comment elle périt ; on ne trouva que de légères piqûres à son bras. Quelques-uns rapportent qu’elle y appliqua un aspic qui lui avait été apporté soit dans une aiguière, soit parmi des fleurs ; d’autres, qu’elle avait une aiguille, avec laquelle elle relevait ses cheveux, enduite d’un venin, dont la subtilité était telle que, sans faire aucun mal au corps, si peu qu’il fût mis en contact avec le sang, il causait une mort prompte et exempte de douleur, aiguille qu’elle portait constamment à sa tête, suivant la coutume, et qu’alors, après s’être préalablement fait une piqûre, elle enfonça jusqu’au sang. Telle est la vérité, ou du moins ce qui en approche le plus, sur la manière dont elle périt avec ses deux femmes : car l’eunuque, dès que sa maîtresse fut saisie, s’était livré lui-même volontairement aux reptiles, et, mordu par eux, s’était élancé dans un cercueil qu’il s’était préparé. César, à la nouvelle de la mort de Cléopâtre, fut frappé de douleur ; il visita son corps, fit venir des remèdes et des Psylles, pour tâcher de la sauver. Les Psylles sont des hommes (il ne naît aucune femme Psylle) ; ils peuvent, sur le moment, avant qu’une personne soit morte, faire sortir par la succion tout le venin d’un reptile, sans eux-mêmes en éprouver aucun danger, attendu qu’aucun de ces animaux ne les mord. Ils naissent les uns des autres, et, pour éprouver la légitimité de leurs enfants, ils les lancent, aussitôt nés, au milieu de serpents, ou bien ils jettent leurs langes sur les serpents. Les reptiles ne font aucun mal à l’enfant et s’engourdissent au contact de ses vêtements. Voilà ce qui en est à cet égard. César, n’ayant pu par aucun moyen rappeler Cléopâtre à la vie, fut saisi d’admiration et de pitié pour elle, de douleur pour lui-même, comme s’il eût été par là privé de la plus belle partie de sa victoire.

Comment César soumit l’Égypte[modifier]

15[modifier]

Antoine et Cléopâtre, après avoir causé beaucoup de maux tant aux Égyptiens qu’aux Romains, combattirent et moururent de la sorte : ils furent embaumés de la même manière et ensevelis dans le même tombeau. Leur caractère naturel et leur fortune dans la vie furent à peu près ce que je vais dire. L’un ne fut inférieur à personne pour l’intelligence, et pourtant fit beaucoup de choses insensées ; en plusieurs circonstances il se distingua par son courage, sa lâcheté le fit échouer dans bien des entreprises ; son âme était également magnanime et servile ; il ravissait le bien d’autrui et prodiguait le sien ; souvent capable de compassion, plus souvent encore de cruauté. Aussi, après être de très faible devenu très fort, de très pauvre très riche, il ne tira pas le moindre profit d’aucun de ces avantages, et, au moment où il se tua lui-même, il avait l’espoir de posséder seul l’empire romain. Cléopâtre, insatiable de voluptés, insatiable de richesses, tantôt pleine d’une noble ambition et tantôt d’une audacieuse impudence, conquit par l’amour le royaume d’Égypte, et, quand elle espérait lui devoir encore l’empire romain, elle échoua et perdit le sien. Elle subjugua les deux plus grands hommes parmi les Romains de son temps, et se donna elle-même la mort à cause du troisième. Voilà ce que furent ces personnages et de quelle manière ils terminèrent leur vie. Quant à leurs enfants, Antyllus, quoique fiancé à la fille de César et réfugié dans la chapelle élevée à son père par Cléopâtre, fut immédiatement égorgé ; Césarion, qui s’enfuyait en Éthiopie, fut saisi en route et mis à mort. Cléopâtre épousa Juba, fils de Juba ; César la donna à ce prince avec le royaume de ses pères, parce qu’élevé en Italie, il lui avait prêté aide dans ses expéditions ; il accorda aussi aux deux époux la grâce d’Alexandre et de Ptolémée. Ses nièces, qu’Octavie avait eues d’Antoine et qu’elle avait élevée, reçurent de l’argent pris sur les biens de leur père ; quant à Iulus, fils d’Antoine et de Fulvie, il enjoignit à ses affranchis de lui donner sur-le-champ tout ce que, d’après les lois, ils étaient tenus de laisser à leur patron.

16[modifier]

Parmi ceux qui avaient jusqu’alors suivi le parti d’Antoine, il punit les uns et fit grâce aux autres, soit de son propre mouvement, soit en considération de ses amis. Comme il trouva un grand nombre d’enfants de princes et de rois élevés auprès de lui, les uns comme otages, les autres par dérision, il renvoya ceux-ci dans leurs foyers, maria ceux-là entre eux et en retint quelques autres. Je passerai les autres sous silence et n’en citerai que deux par leur nom. Il livra volontairement Jopata au roi de Médie, qui, après sa défaite, s’était réfugié près de lui ; mais il refusa de remettre à Artaxès ses frères, bien qu’il les eût réclamés, parce qu’il avait tué les Romains restés en Arménie. Voilà ce qu’il fit à l’égard des autres peuples. Aux Égyptiens et aux Alexandrins il accorda un pardon si complet que personne ne fut mis à mort. Il est vrai qu’il ne crut pas convenable, attendu leur nombre et les services rendus par eux aux Romains en maintes circonstances, de prendre à leur égard aucune mesure de rigueur ; mais il prétexta, pour les épargner, le dieu Sérapis et Alexandre, leur fondateur ; enfin Arius, leur concitoyen, qu’il avait eu pour maître de philosophie et dans la société duquel il avait vécu. Il prononça en grec, afin d’être compris d’eux, le discours par lequel il leur accordait le pardon. Après cela, il visita le corps d’Alexandre, et le toucha de manière, dit-on, à lui briser une partie du nez ; quant aux corps des Ptolémée que les Alexandrins, dans leur empressement, voulaient lui montrer, il refusa de les voir : " J’ai désiré voir, dit-il, un roi et non des morts. " Ce fut pour le même motif aussi qu’il ne voulut pas se rendre auprès d’Apis, disant " Qu’il avait coutume d’adorer des dieux et non des bœufs. "

17[modifier]

A partir de ce moment, il rendit l’Égypte tributaire et en donna le gouvernement à Cornélius Gallus. Il n’osa pas néanmoins, vu la nombreuse population de ses villes et de son territoire, la facilité et la légèreté des mœurs des habitants, son commerce de blés et sa richesse, non seulement la confier à un sénateur, mais même accorder permission d’y voyager sans une autorisation nominative émanée de lui-même. Malgré cela, il n’accorda pas aux Égyptiens la faculté de devenir sénateurs à Rome ; il ordonna que les peuples de cette contrée se gouverneraient chacun séparément, et les Alexandrins sans l’assistance de sénateurs, tant il condamnait leur excessive inconstance. Parmi les institutions alors établies, les autres sont maintenant encore observées dans toute leur force, mais il y a aujourd’hui, à Alexandrie aussi, un sénat créé du temps de l’empereur Sévère, et dont les membres ont été pour la première fois, sous son fils Antonin, inscrits parmi les sénateurs romains. C’est ainsi que l’Égypte fut asservie. Tous ceux d’entre eux qui résistèrent quelque temps furent domptés, comme la divinité le leur avait clairement montré à l’avance. En effet, il plut non pas de l’eau seulement, dans une contrée où jamais on n’en sentit une goutte, mais même du sang. Ces pluies tombèrent des nues et en même temps on y vit paraître des armes. On entendit de part et d’autre des tambours et des cymbales, ainsi que des éclats de flûtes et de trompettes ; un serpent d’une grandeur extraordinaire, qui se montra tout à-coup, poussa des sifflements indicibles. Dans le même temps, on vit apparaître des comètes et des fantômes ; les statues des dieux prirent un air triste, Apis poussa des mugissements plaintifs et répandit des larmes. Voilà comment les choses se passèrent. On trouva de l’argent en grande quantité dans la demeure royale, car Cléopâtre, en enlevant pour ainsi dire toutes les offrandes, même celles des temples les plus saints, avait accumulé des dépouilles pour les Romains, en leur épargnant la souillure de la profanation ; une grande quantité aussi fut ramassée aux dépens de chacun de ceux qui furent accusés d’un délit. De plus, tous ceux à qui on ne pouvait adresser aucun reproche particulier durent donner deux douzièmes de leurs biens. Le produit servit à payer à tous les soldats les sommes qui leur étaient dues ; ceux qui étaient alors avec César reçurent en outre deux cent cinquante drachmes par tête pour ne pas piller la ville. Ceux qui avaient des dettes furent dégagés de toutes, et ceux des sénateurs et des chevaliers qui avaient pris part à la guerre obtinrent de fortes gratifications : en un mot, ces dépouilles servirent à enrichir l’empire romain et à orner ses temples.

18[modifier]

César, après avoir fait ce que je viens de dire et fondé en ce lieu, sur le champ de bataille même, une ville à laquelle il accorda le même nom et les mêmes jeux qu’à la précédente, nettoya plusieurs canaux, en creusa d’autres à nouveau et mit dans toutes les autres parties l’ordre dont elles avaient besoin. Puis il se rendit à travers la Syrie dans la province d’Asie, et y prit ses quartiers d’hiver, réglant les affaires de chacun des peuples soumis et en même temps celles des Parthes. En effet, à la suite de dissensions qui éclatèrent chez ce dernier peuple, un certain Tiridate, révolté contre Phraate, non seulement n’avait pas voulu, même après le combat naval, tant qu’Antoine tenait encore, se joindre à aucun des deux adversaires qui sollicitaient son alliance, mais même il ne leur avait rien répondu sinon qu’il en délibérerait, donnant pour prétexte qu’il n’avait pas le loisir de s’occuper des affaires de l’Égypte, et, en réalité, pour qu’ils s’épuisassent, pendant ce temps, à combattre l’un contre l’autre. Mais, lorsqu’après la mort d’Antoine Tiridate vaincu se fut réfugié en Syrie, lorsque, d’un autre côté, Phraate victorieux eut envoyé des ambassadeurs à César, César fit aux ambassadeurs une réception amicale, et, sans promettre aucun secours à Tiridate, lui permit néanmoins de vivre en Syrie : un fils de Phraate, que ce prince lui avait remis à titre de bon office, fut emmené à Rome et retenu comme otage.

Comment César vint à Rome et y triompha[modifier]

19[modifier]

Pendant ce temps et déjà auparavant, les Romains restés en Italie rendirent une foule de décrets à l’occasion de la victoire navale. Ils décernèrent à César le triomphe, comme s’il l’eût obtenu sur Cléopâtre, avec un arc porte-trophée à Brindes et un autre dans le Forum Romain : ils décidèrent encore que le seuil de la chapelle de Jules serait décoré avec les rostres des vaisseaux capturés, qu’on y célébrerait des jeux quinquennaux, que, le jour anniversaire de sa naissance et celui où on avait reçu la nouvelle de sa victoire, il y aurait supplications ; qu’à son entrée dans Rome les vierges prêtresses de Vesta, le sénat, le peuple, avec femmes et enfants, iraient au-devant de lui. Quant aux prières, aux statues, au titre de prince et autres honneurs de cette sorte, il est désormais superflu d’en parler. Tels furent les décrets d’abord rendus en l’honneur de César ; de plus, les insignes d’Antoine furent, les uns arrachés, les autres effacés ; le jour de sa naissance fut déclaré jour néfaste, et défense fut faite à aucun de ses parents de porter le prénom de Marcus. Mais quand on apprit qu’Antoine était mort (la nouvelle en arriva dans la partie de l’année où Cicéron, fils de Cicéron, était consul, et plusieurs crurent que les dieux n’étaient pas étrangers à cette coïncidence, attendu qu’Antoine avait, plus que tout autre, contribué à la mort du père du consul), on décréta en outre en l’honneur de César des couronnes et plusieurs jours de supplications, et on voulut qu’il triomphât une seconde fois, en apparence des Egyptiens, car ni Antoine, ni les autres Romains vaincus avec lui, ne furent nommés ni précédemment ni alors, comme si l’on devait célébrer des fêtes à cause de ces événements ; que le jour de la prise d’Alexandrie serait répute jour heureux et servirait désormais de point de départ pour la supputation des années de l’empire romain : on arrêta que César aurait à vie la puissance tribunitienne, qu’il protégerait ceux qui recourraient à son intercession et dans l’enceinte du Pomoerium et au dehors jusqu’à la distance de huit demi-stades, puissance que n’avait aucun des tribuns ; qu’il jugerait les appels, et que, dans tous les tribunaux, son suffrage serait comme celui de Minerve ; que les prêtres et les prêtresses, dans leurs prières pour le peuple et pour le sénat, prieraient également pour lui ; que, dans les banquets, non seulement publics, mais même particuliers, tout le monde ferait des libations en son honneur. Telles furent les décisions prises alors.

20[modifier]

César étant consul pour la cinquième fois avec Sextus Apuléius, tous ses actes furent confirmés par serment au commencement de janvier ; puis, quand arrivèrent les lettres relatives aux Parthes, on établit qu’il serait inscrit dans les hymnes à côté des dieux, qu’une tribu serait, de son nom, appelée Julia, que, dans tous les jeux, il ferait usage de la couronne triomphale, que les sénateurs qui avaient vaincu avec lui l’accompagneraient en laticlave pour former son cortège, que le jour de son entrée dans Rome serait célébré par des sacrifices du peuple entier et à jamais regardé comme sacré, enfin qu’il élirait des prêtres hors nombre tant et toutes fois qu’il lui plairait ; transmis par lui, ce droit d’élection est appliqué avec si peu de mesure, qu’il n’y a plus aucune nécessité pour moi de mentionner exactement le nombre des prêtres. César donc accepta ces honneurs à l’exception de quelques-uns ; quant à ce qui avait été ordonné, que tous les citoyens en corps iraient à sa rencontre,. il demanda expressément que cela n’eût pas lieu. Une joie cependant surpassa celle que lui causèrent tous les décrets : on ferma les portes de Janus, en signe que toutes les guerres étaient finies, et on prit l’augure du salut, car on l’avait jusqu’alors abandonné pour les motifs que j’ai dits. En effet, il y avait encore en armes les Trévires qui avaient entraîné les Celtes dans leur mouvement, les Cantabres, les Vaccéens et les Astures ; les uns furent soumis par Taurus Statilius, les autres par Gallus Nonius : néanmoins des troubles fréquents éclataient successivement chez chacun de ces peuples. Mais, comme ils ne firent rien de grand, on ne crut pas être alors en guerre, et, pour ma part, je n’ai à raconter rien de remarquable à se sujet. César, pendant ce temps, entre autres choses qu’il régla, permit d’ériger à Ephèse et à Nicée des temples entourés d’une enceinte sacrée en l’honneur de Rome et de son père César qu’il nomma héros Jules ; ces villes passaient alors pour les plus illustres de l’Asie et de la Bithynie. César enjoignit aux Romains qui y étaient établis d’honorer ces deux divinités, et accorda aux étrangers, qu’il désigna du nom de Grecs, de lui consacrer à lui-même certaines enceintes, les Asiatiques à Pergame et les Bithyniens à Nicomédie. De là cet usage se perpétua sous les empereurs, non seulement chez les peuples d’origine grecque, mais chez tous ceux qui obéissent aux Romains. Dans Rome elle-même et dans le reste de l’Italie, il n’y eut personne, quelque considérable qu’il fût, qui osât le faire, et cependant, lorsqu’ils ont quitté la vie, ceux qui ont bien régné y sont l’objet d’autres honneurs qui les égalent aux dieux, et on leur élève des sanctuaires. Ces choses eurent lieu l’hiver, et les Pergaméniens aussi reçurent l’autorisation de célébrer les jeux appelés Sacrés, en l’honneur du temple de César.

21[modifier]

L’été, César passa en Grèce et en Italie ; à l’occasion de son arrivée à Rome, les citoyens offrirent, comme il a été dit, des sacrifices, ainsi que le consul Valérius Potitus, car cette année-là tout entière, ainsi que les deux précédentes, César fut consul, et Potitus succédait à Sextus. Potitus donc offrit, au nom de l’État, à l’occasion de l’arrivée de César, pour le salut du peuple et pour celui du sénat, un sacrifice de taureaux, ce qui ne s’était jamais fait auparavant sous aucun autre consul. Après cela, César distribua des éloges et des honneurs à ses lieutenants : Agrippa, entre autres distinctions, fut récompensé d’un étendard couleur de mer en souvenir de sa victoire navale ; les soldats aussi reçurent des dons, le peuple eut une distribution d’environ cent drachmes : d’abord les hommes faits, puis les enfants, à cause de Marcellus, son neveu. De plus, comme. non content de refuser l’or coronaire des villes de l’Italie, il paya toutes les sommes qu’il devait sans réclamer celles qui lui étaient dues à lui-même, ainsi qu’il a été dit, les Romains oublièrent tous leurs malheurs et virent avec plaisir son triomphe, comme si ceux qu’il avait vaincus étaient, tous sans exception, des étrangers ; car il circula dans toutes les parties de la ville une telle quantité d’argent que les propriétés augmentèrent de prix et que les intérêts, qu’on payait volontiers une drachme auparavant, descendirent au tiers de la drachme. César, le premier jour, fêta ses victoires sur les Pannoniens et les Dalmates, sur la Iapydie et les peuplades voisines, sur des peuplades celtes et gauloises. C. Carinas, en effet, dompta les Morins et quelques autres qui avaient pris part à leur soulèvement, et repoussa les Suèves qui avaient passé le Rhin à main armée : ces exploits lui valurent le triomphe, bien que, son père ayant été mis à mort par Sylla, il eût été, avec ses pareils, déclaré incapable d’exercer jamais aucune charge ; César prit part au même triomphe, parce que l’honneur de la victoire remontait de droit à son autorité suprême. Tel fut donc, le premier jour, l’objet de la fête ; le second, ce fut la victoire navale d’Actium, et le troisième, la soumission de l’Égypte. La pompe des autres triomphes fut rehaussée par les dépouilles de ce pays (on en avait assez ramassé pour suffire à tous) ; mais le plus somptueux et le plus remarquable fut le triomphe sur l’Égypte. On y porta, entre autres objets, Cléopâtre sur un lit, dans une attitude qui imitait celle de sa mort, en sorte qu’elle aussi, on la voyait, avec les autres captifs, avec Alexandre Hélios et Cléopâtre Séléné, ses enfants, figurer, pour ainsi dire, dans cette pompe. Ensuite César, s’étant avancé sur son char à la suite de tous ces divers objets, s’acquitta des cérémonies prescrites par la loi, mais il laissa de côté le consul son collègue et le reste des magistrats qui, contrairement à l’usage établi, le suivaient avec les autres sénateurs compagnons de sa victoire : la coutume, en effet, voulait que les premiers marchassent en tête et les seconds à la suite du cortège.

Comment fut dédiée la curie Julia[modifier]

22[modifier]

Après avoir accompli ces divers actes, il fit la dédicace du temple de Minerve, de celui qu’on nommait le Chalcidicum, et de la curie Julia érigée en l’honneur de son père. Il y plaça la statue de la Victoire, qui y est encore aujourd’hui, pour montrer, vraisemblablement, que c’était d’elle qu’il tenait son autorité. Cette statue appartenait aux Tarentins ; transportée de chez eux à Rome, elle fut érigée dans le sénat et décorée des dépouilles de l’Égypte. Ces dépouilles furent aussi un des ornements de la chapelle de Jules, dont la consécration eut lieu alors : on y suspendit un grand nombre d’offrandes, et on en dédia de nouvelles à Jupiter Capitolin, à Junon et à Minerve, attendu que toutes celles qui, auparavant, passaient pour leur avoir été consacrées, ou qui, même en ce moment encore, leur étaient consacrées, furent alors enlevées en vertu d’un sénatus-consulte, comme si elles eussent été souillées. C’est ainsi que Cléopâtre, bien que vaincue et captive, fut néanmoins glorifiée, parce que ses ornements sont consacrés dans nos temples et qu’on la voit elle-même représentée en or dans le temple de Vénus. La consécration de la chapelle fut accompagnée de jeux de toute espèce : les enfants patriciens exécutèrent la cavalcade troyenne ; des hommes du même rang luttèrent les uns contre les autres sur des chevaux de selle, sur des chars à deux et à quatre chevaux ; un certain C. Vitellius, membre du sénat, se fit gladiateur. Une multitude de bêtes féroces et d’animaux divers furent égorgés, entre autres un rhinocéros et un hippopotame, qu’on vit alors à Rome pour la première fois. Beaucoup ont rapporté, beaucoup plus encore ont vu quel animal est l’hippopotame ; quant au rhinocéros, il ressemble assez à l’éléphant, si ce n’est qu’il a sur le nez une corne d’où lui vient son nom. Ces animaux furent donc produits dans les jeux ; de plus, des troupes de Daces et de Suèves combattirent les unes contre les autres. Les derniers appartiennent en quelque sorte aux Celtes, et les premiers aux Scythes : ceux-ci habitent, à proprement parler, au-delà du Rhin (car beaucoup d’autres parmi ces peuples s’attribuent le nom de Suèves) ; ceux-là, les deux rives de l’Ister ; mais les uns, attendu qu’ils ont leur demeure en deçà du fleuve, tout près des Triballes, font partie de la préfecture de Mysie, et sont appelés Mysiens, excepté par les peuples tout à fait voisins : ceux qui viennent à leur suite se nomment Daces, ou Gètes, ou Thraces, car la race dacique avait autrefois établi des colonies dans les environs du Rhodope. Or, ces Daces avaient, antérieurement à cette époque, envoyé une ambassade à César ; mais, n’ayant obtenu aucune de leurs demandes, ils penchèrent vers Antoine, sans lui être, cependant, d’une grande utilité, attendu les séditions intestines auxquelles ils étaient en proie ; plusieurs ayant été, à la suite de cela, faits prisonniers, furent mis aux prises avec les Suèves. Les spectacles, on le pense bien, durèrent plusieurs jouis ; une maladie même de César n’y apporta aucune interruption, d’autres les présidèrent en son absence. Pendant leur durée, les sénateurs célébrèrent, chacun son tour, un banquet sous le vestibule de leurs maisons ; j’ignore le motif qui les y engagea, car la tradition ne dit rien sur ce point. Voilà comment les choses se passèrent alors.

Comment la Mysie fut subjuguée[modifier]

23[modifier]

César était encore consul pour la quatrième fois, quand Statilius Taurus fit construire, à ses propres frais, dans le champ de Mars, un théâtre en pierre destiné à donner des chasses, et l’inaugura par un combat de gladiateurs, munificence qui lui valut de la part du peuple le droit de nommer, chaque année, un des préteurs. Dans le même temps que ces choses se passaient, M. Crassus, envoyé en Macédonie et en Grèce, fit la guerre aux Daces et aux Bastarnes. Le caractère du premier de ces peuples et les motifs de la guerre qu’on lui fit ont été dits plus haut. Quant aux Bastarnes, ils sont justement rangés au nombre des Scythes ; passant alors l’Ister, ils soumirent la partie de la Mysie située en face d’eux, ensuite les Triballes, limitrophes de cette contrée, et les Dardaniens qui habitent le pays des premiers. Tant qu’ils ne firent que cela, ils n’eurent aucune affaire avec les Romains ; mais, quand ils franchirent l’Hémus et firent des incursions dans la Thrace des Denthélètes, alliée de Rome, Crassus, un peu pour défendre Sitas, roi des Denthélètes, qui était aveugle, mais surtout parce qu’il craignait pour la Macédoine, marcha contre eux : la terreur dont les frappa son arrivée suffit pour leur faire évacuer la contrée. Tout en les poursuivant, après ce succès, pendant qu’ils se retiraient dans leur pays, il s’empara de la partie appelée la Ségétique, et se jeta sur la Mysie, dont il ravagea le territoire : son avant-garde éprouva un échec sous les murs d’une place qu’il attaquait : les Mysiens, qui crurent que ces éclaireurs étaient seuls, avaient fait une sortie ; mais, étant venu à son secours avec le reste de l’armée, il tailla l’ennemi en pièces et emporta la ville à la suite d’un siège.

24[modifier]

Tandis qu’il était ainsi occupé, les Bastarnes cessèrent de fuir et s’arrêtèrent sur les bords du fleuve Cédrus, observant l’issue de la lutte. Mais quand, après avoir vaincu les Mysiens, Crassus marcha contre eux à leur tour, ils lui envoyèrent des ambassadeurs, le priant de ne point les poursuivre, attendu, disaient-ils, qu’ils n’avaient fait aucun mal aux Romains. Crassus, retenant ces ambassadeurs, sous prétexte de leur donner sa réponse le lendemain, les traita du reste avec bonté, mais les enivra, de façon à savoir d’eux tous les projets de leur nation ; car toutes les races scythes ont pour le vin une passion sans borne, et elles en sont vite rassasiées. Crassus, pendant ce temps, s’étant, la nuit, approché d’une forêt au-devant de laquelle il plaça des éclaireurs, fit reposer son armée ; les Bastarnes, dans la persuasion que ces éclaireurs étaient seuls, ayant fondu sur eux et les ayant suivis dans leur retraite jusque dans les fourrés, perdirent beaucoup de monde, là et dans leur fuite ; car ils furent arrêtés par leurs chariots placés derrière eux, et, de plus, en voulant sauver leurs femmes et leurs enfants, ils essuyèrent un échec. Crassus tua lui-même leur roi Deldon, et il aurait suspendu ses dépouilles comme dépouilles opimes dans le temple de Jupiter Férétrien, s’il eût commandé en chef. Voilà comment les choses se passèrent. Quant au reste des barbares, les uns, réfugiés dans un bois sacré, y furent enveloppés dans l’incendie de ce bois, les autres, s’étant élancés dans la ville, furent pris ; d’autres périrent en tombant dans l’Ister, d’autres en errant dans le pays. Quelques-uns, qui échappèrent à cette défaite, s’étant emparés d’une position forte, soutinrent contre Crassus un siège de plusieurs jours ; mais, secouru ensuite par Rholès, roi de certaines peuplades gètes, Crassus ne tarda pas à s’en rendre maître. Alors Rholès, étant allé trouver César, reçut de lui, à cause de cette assistance, le titre d’ami et d’allié ; les captifs furent partagés entre les soldats.

25[modifier]

Après ces exploits, Crassus tourna ses armes contre les Mysiens, et, partie persuasion, partie frayeur, partie force ouverte, il les subjugua tous non sans peine et sans danger, à l’exception d’un très petit nombre. Alors (c’était l’hiver) il se retira dans un pays ami, après avoir beaucoup souffert du froid et beaucoup plus encore des Thraces, à travers lesquels il revint comme à travers un peuple ami ; c’est ce qui lui inspira la résolution de s’en tenir aux exploits accomplis. En effet, des supplications et le triomphe avaient été décernés non seulement à César, mais à Crassus aussi ; néanmoins il ne reçut pas, au dire des historiens, le titre d’imperator, César seul le prit. Cependant les Bastarnes, affligés de leurs défaites et instruits qu’il ne marcherait plus contre eux, ayant tourné de nouveau leurs efforts contre les Denthélètes et contre Sita, l’auteur principal, suivant eux, de leurs maux, Crassus sortit, bien que malgré lui, de son repos ; puis, s’avançant en diligence, il tomba sur eux inopinément, et, les ayant vaincus, leur imposa les conditions qu’il voulut. Une fois qu’il eut de nouveau touché les armes, il conçut le désir de se venger des Thraces qui l’avaient inquiété à son retour de Mysie ; on annonçait d’ailleurs qu’ils fortifiaient leurs places et se disposaient à la guerre. Après avoir écrasé deux peuples de cette race, les Merdes et les Serdes, dans plusieurs batailles, et coupé les mains aux captifs, il parvint, non sans peine, mais enfin il parvint à les subjuguer ; il fit des incursions dans le reste du pays, excepté le territoire des Odryses. Il fit grâce à ce peuple, parce qu’il est attaché au culte de Bacchus, et qu’alors il vint à sa rencontre sans armes ; il lui fit don du pays dans lequel ils honorent ce dieu, après en avoir dépouillé les Besses qui le possédaient.

26[modifier]

Tandis qu’il était ainsi occupé, Rholès, en guerre avec Dapyx, roi, comme lui, de quelques peuples gètes, l’appela à son aide : Crassus vint le secourir, culbuta la cavalerie ennemie sur l’infanterie, et, remplissant par là les fantassins eux-mêmes d’épouvante, il n’eut plus de combat à livrer et fit un grand carnage des fuyards, cavaliers et fantassins. Dapyx s’étant, à la suite de cette déroute, réfugié dans un château fort, Crassus vint l’y assiéger. Un des hommes enfermés dans la ville, l’ayant salué en grec du haut des murs, entra en pourparler avec lui, et convint de lui livrer la place. Ainsi pris, les barbares s’élancèrent les uns contre les autres, et Dapyx mourut avec un grand nombre des siens. Crassus, cependant, ayant pris vif le frère de Dapyx, non seulement ne lui fit aucun mal, mais même lui rendit la liberté. Ces choses faites, il marcha sur la caverne appelée Cira. Car dans cette caverne, si grande et à la fois si forte que, selon la Fable, les Titans, vaincus par les dieux, y trouvèrent un refuge, les habitants du pays, qui s’en étaient emparés en grand nombre, avaient transporté leurs objets les plus précieux et tous leurs troupeaux. Crassus, en ayant cherché les ouvertures, ouvertures tortueuses et difficiles à trouver, les boucha et vint ainsi à bout de leur résistance par la famine. Comme ces expéditions lui avaient réussi, il ne ménagea plus aucun des autres peuples gètes, bien qu’ils n’eussent aucun lien avec Dapyx ; il marcha sur Génucla, le rempart le plus solide de l’empire de Zyraxès, parce qu’il avait entendu dire que là étaient les enseignes enlevées à Caius Antoine, près d’Istria, par les Bastarnes ; et quoiqu’il l’attaquât à la fois par terre et par l’Ister (elle était bâtie sur l’eau), il lui fallut, bien que Zyraxès fût absent, non beaucoup de temps, mais beaucoup de peine pour l’emporter. Zyraxès, en effet, aussitôt qu’il fut instruit de la marche de Crassus, s’était embarqué, avec de fortes sommes, pour aller chez les Scythes solliciter leur alliance ; l’événement devança son retour.

27[modifier]

Tels furent les exploits de Crassus chez les Gètes. Ceux des Mysiens soumis qui s’étaient soulevés furent reconquis par ses lieutenants ; quant aux Artacéens et à quelques autres, qui, pour n’avoir jamais été subjugués et n’avoir pas voulu se livrer à lui, se montraient orgueilleux de cette résistance et excitaient les autres à la haine et à la révolte, il marcha contre eux en personne, et, partie par force, après une défense énergique, partie aussi par crainte pour ceux des leurs qui étaient captifs, les réduisit sous sa puissance. Ces événements eurent lieu à une époque postérieure. Je rapporte et les faits, et même les noms, tels qu’ils furent transmis par la tradition. Autrefois, en effet, Mysiens et Gètes habitaient tous le pays situé entre l’Hémus et l’Ister ; dans la suite du temps, quelques-uns d’entre eux changèrent de nom ; puis le nom de Mysie fut le nom qui prévalut pour toute la partie que le Savus, eu se jetant dans l’Ister au-dessus de la Dalmatie et au-dessus de la Macédoine et de la Thrace, sépare de la Pannonie. Parmi beaucoup d’autres peuplades, il y a chez eux celles qu’on appelait autrefois les Triballes et celles qu’on appelle encore aujourd’hui les Dardaniens.


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