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Histoire romaine (Dion Cassius)/Livre LII

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Comment César eut la pensée de déposer le pouvoir monarchique[modifier]

Telles furent, sous la royauté, sous la république et sous les pouvoirs qui vinrent ensuite, durant un espace de sept cent vingt-cinq ans, les choses que les Romains firent ou éprouvèrent. A partir de cette époque, ils commencèrent à être de nouveau soumis à un gouvernement véritablement monarchique, bien que César eût eu le projet de déposer les armes et de remettre l’administration des affaires au sénat et au peuple, projet dont il délibéra même avec Agrippa et Mécène, les confidents de tous ses secrets. Agrippa, le premier, lui parla en ces termes

" Ne sois pas surpris, César, que j’entreprenne de te détourner de la monarchie, malgré les nombreux avantages dont je pourrais jouir si tu la possédais. Utile pour toi, elle serait l’objet de tous mes vœux ; mais, comme elle n’offre rien de pareil, ni à ceux qui ont l’autorité absolue, ni à leurs amis ; que les uns, sans exciter l’envie, sans courir de dangers, recueillent tous les biens qu’ils veulent, tandis que les autres sont en butte à l’envie et aux dangers ; ici, pas plus que dans les autres circonstances, je n’ai cru devoir songer à mon intérêt particulier, mais au tien et à celui de l’État. Examinons avec calme tout ce qui est inhérent à la monarchie, et le parti auquel nous amènera le raisonnement, adoptons-le. Personne ne dira que nous devions, n’importe de quelle manière, nous en emparer, lors même qu’elle ne nous serait pas utile. Agir autrement donnerait lieu de croire ou que nous sommes au-dessous de nos succès, et que la réussite nous a dérangé l’esprit, ou bien que nous nous sommes, dans notre désir, depuis longtemps conçu, de ce pouvoir, servis de ton père et de notre piété envers lui comme d’un prétexte, et que nous avons mis en avant le peuple et le sénat, non pour les délivrer de ceux qui tramaient leur perte, mais pour nous les asservir. L’un et l’autre est coupable. Qui, en effet, ne serait indigné de nous voir dire une chose, et de s’apercevoir que nous en avons une autre dans la pensée ? Comment la haine pour nous ne serait-elle pas aujourd’hui plus grande que si, dès le principe, nous eussions immédiatement montré notre désir à nu et marché ouvertement à la monarchie ? Oser un acte de violence est en quelque sorte, suivant la croyance générale, le propre de la nature de l’homme, lors même qu’il semble être le résultat de l’ambition : quiconque l’emporte en quelque chose croit mériter d’avoir plus que son inférieur, et, s’il réussit, on l’attribue à la force de son âme ; s’il échoue, on le rejette sur l’inconstance de la divinité. Mais celui qui accomplit quelque acte de ce genre par surprise ou perfidie est d’abord regardé comme trompeur, astucieux, d’habitudes et de mœurs perverses (tu ne permettrais, je le sais bien, à personne de le dire ou de le penser de toi, lors même que tu devrais, à ce prix, commander à l’univers) ; ensuite, quand il réussit, il passe pour avoir recherché un injuste intérêt ; quand il échoue, pour avoir éprouvé un juste malheur.

" La chose étant ainsi, on ne nous adresserait pas de moins vifs reproches, si, bien que n’ayant eu d’abord aucune pensée de cette nature, nous allions maintenant désirer un tel pouvoir. Car, se laisser vaincre par les circonstances présentes, ne pas se retenir soi-même, ne pas user sagement des dons de la fortune, est bien pire que de faire tort à quelqu’un à la suite de mauvais succès : dans un cas, on est souvent forcé par les malheurs mêmes, et pour les besoins de sa cause, de se rendre coupable malgré soi ; dans l’autre cas, c’est volontairement et contrairement à son intérêt qu’on cesse d’être maître de soi-même. Ceux qui n’ont dans l’âme aucune simplicité, qui ne peuvent user avec modération des biens qui leur sont accordés, comment attendre d’eux qu’ils commandent sagement aux autres ou qu’ils tiennent une conduite droite dans le malheur ? Puis donc que nous n’avons rien éprouvé de tout cela, et que, loin de désirer rien faire inconsidérément, nous délibérons afin de choisir le parti qui nous aura semblé le meilleur, procédons à sa discussion. Je parlerai librement, surtout parce qu’il me serait impossible de m’exprimer autrement, et parce que, je le sais, tu n’aimes pas à entendre des mensonges accompagnés de flatteries.

" L’égalité de droits est un mot de bon augure, et son œuvre est une œuvre de justice. Comment, en effet, quand on a reçu du sort la même nature, quand on est de la même race, quand on a été élevé dans les mêmes coutumes et instruit suivant des lois semblables, quand on met en commun à la disposition de la patrie et son corps et son âme, ne serait-il pas juste de partager aussi tout le reste en commun ? Comment ne serait-ce pas chose excellente qu’il n’y ait en rien de préférence que pour le mérite ? L’égalité de naissance demande l’égalité de conditions ; elle se réjouit lorsqu’elle l’obtient, elle s’afflige quand elle en est privée. De plus, tout être humain, attendu qu’il est issu des dieux et qu’il doit retourner vers les dieux, porte en haut ses regards ; il ne veut pas être toujours commandé par le même chef, et ne supporte pas de participer aux fatigues, aux dangers et aux dépenses sans prendre part aux avantages : loin de là, s’il est forcé de subir quelque chose de pareil, il déteste cette violence, et, quand il en peut saisir l’occasion, il se venge de ce qu’il déteste. Tous se croient dignes de commander, et, pour ce motif, ils souffrent qu’on les commande à leur tour ; ils ne veulent pas être opprimés, et, pour cette raison, ils ne sont pas eux-mêmes forcés d’opprimer les autres. Ils aiment à être honorés par leurs égaux, et approuvent les punitions infligées en vertu des lois. Quand ils sont ainsi gouvernés, ils considèrent comme communs les biens et les adversités ; ils ne désirent voir arriver de mal à aucun de leurs concitoyens, et unissent avec eux leurs prières pour demander aux dieux des prospérités pour tous. Si quelqu’un a quelque talent, il est disposé à le produire et empressé de l’exercer ; il prend plaisir à en faire montre ; s’il en voit dans un autre, il le pousse de bon gré ; il est plein de zèle pour le grandir, et lui décerne les honneurs les plus éclatants. Que si quelqu’un fait un acte mauvais, chacun le hait ; s’il tombe dans le malheur, chacun prend compassion de lui, tenant pour communs à la cité tout entière le châtiment et la honte qui en résultent.

" Voilà pour un gouvernement républicain ; dans les tyrannies, c’est le contraire qui arrive. Qu’est-il besoin d’allonger mon discours par l’énumération de leurs nombreux inconvénients ? Le principal, c’est que personne ne veut paraître rien savoir, posséder aucun bien, parce que ces avantages, la plupart du temps, attirent l’inimitié de quiconque a le pouvoir, et que chacun, réglant sa conduite sur les mœurs du maître, court après toute faveur dont il espère, s’il l’obtient du prince, tirer sans danger quelque profit. Aussi la plupart n’ont-ils de zèle que pour leurs intérêts personnels, et haïssent-ils tous les autres, dont ils regardent la réussite comme une affliction domestique et les malheurs comme un gain particulier. Les choses étant ainsi, je ne vois pas ce qui pourrait te pousser raisonnablement au désir de commander seul. Car, outre que ce gouvernement serait odieux aux peuples, il aurait pour toi-même des inconvénients beaucoup plus nombreux encore. Ne vois-tu pas combien notre ville et ses affaires sont encore pleines de confusion ? Il est difficile que la foule des Romains, après avoir vécu tant d’années au sein de la liberté, y renonce aujourd’hui ; il est difficile que les peuples nos alliés ou nos sujets, dont les uns possèdent depuis longtemps un gouvernement populaire, et les autres ont été affranchis par nous-mêmes, soient de nouveau remis en servitude, lorsque nous avons autour de nous tant d’ennemis menaçants.

" Pour commencer par le premier motif, par celui qui est le moins important, il te faudra nécessairement chercher de tout côté de grandes ressources d’argent, car il est impossible que les revenus actuellement existants suffisent aux autres services et à la nourriture des soldats. Cela existe sans doute aussi dans les gouvernements populaires, car il est impossible qu’un État se maintienne sans rien dépenser. Oui, mais dans ces États, beaucoup de citoyens payent volontairement de fortes sommes, s’en faisant un point d’honneur et recevant en retour les charges qu’ils ont méritées : si une contribution de la part de tous les citoyens devient nécessaire, comme ils obéissent à leur propre mouvement et ne la payent que pour leurs propres intérêts, ils la supportent sans peine. Sous un gouvernement monarchique, au contraire, tout le monde croit que le chef, de même qu’il doit être plus riche que les autres, doit seul supporter la dépense, attendu que l’on est disposé à examiner scrupuleusement ses revenus, sans tenir pareil compte de ses frais ; d’ailleurs les particuliers ne donnent rien avec plaisir ni volontairement, et ce n’est pas de leur plein gré qu’ils acquittent l’impôt commun. Personne, en effet, n’y saurait consentir, puisque même on aurait peine à avouer qu’on est riche, et il n’est pas non plus dans l’intérêt de celui qui a le pouvoir que la chose se fasse ; car un homme de ce caractère, acquérant aussitôt parmi la foule la réputation de bon citoyen, s’en enflerait et serait porté aux révolutions. Une autre chose encore, qui est pour la multitude un pesant fardeau, c’est qu’elle supporte la peine et que d’autres en recueillent les profits. Dans un gouvernement populaire, ceux qui servent dans les armées sont, pour la plupart, ceux qui payent des contributions en argent, lesquelles font en quelque sorte retour à eux. Dans les monarchies, au contraire, autres sont, la plupart du temps, ceux qui cultivent la terre, qui exercent un métier, qui s’adonnent à la marine, qui occupent les emplois civils, tous gens sur lesquels surtout se prélèvent les contributions ; autres ceux qui portent les armes et touchent pour cela un salaire.

" Voilà donc une des choses de nature à te susciter des embarras ; en voici une autre. Il faut de toutes les façons que les malfaiteurs soient châtiés ; ni les avertissements, ni les exemples, ne rendent sages la plupart des hommes, et il est de toute nécessité de les punir par l’infamie, par l’exil et par la mort, ainsi qu’il arrive ordinairement dans un empire si étendu, au milieu d’une si grande multitude d’habitants, et surtout dans un changement de gouvernement. Si tu établis d’autres citoyens que toi pour les juger, ils s’empresseront d’absoudre les criminels, et principalement ceux que tu regarderas comme tes ennemis ; car les juges se donnent un simulacre d’indépendance, lorsqu’ils agissent contre les intentions de celui qui a l’autorité : si quelques criminels sont condamnés, la sentence rendue contre eux passera pour l’avoir été frauduleusement, à ton instigation. Si, d’un autre côté, tu juges toi-même, tu seras forcé, chose malheureuse, de punir plusieurs de ceux qui te sont égaux en dignité, et, de toutes les façons, tu sembleras sévir contre eux par colère plus que par justice ; car ceux qui sont en position de faire violence, personne ne croit qu’ils suivent la justice dans les jugements ; tous s’imaginent qu’ils interposent, par honte, au-devant de la vérité, un simulacre et une ombre de gouvernement, pour pouvoir, sous le nom d’un tribunal établi d’après les lois, contenter leur désir. Voilà comment les choses se passent dans les monarchies. Dans les gouvernements populaires, si quelqu’un est accusé comme particulier, c’est une cause particulière qu’il défend devant des juges qui sont ses égaux ; s’il est accusé au nom de l’État, ceux qui siègent pour le juger sont ceux de ses pareils que le sort a désignés : de façon que les citoyens supportent plus aisément les résultats de la décision, convaincus qu’ils ne subissent aucun arrêt de la force ni de la faveur.

" Même en dehors de ceux qui se rendent coupables de quelque délit, il y a beaucoup de citoyens, fiers, les uns de leur naissance, les autres de leur richesse, ceux-là de quelque autre avantage, hommes d’ailleurs honorables, mais naturellement opposés au principe monarchique. On ne saurait, ni, en les laissant s’élever, vivre en sûreté ; ni, en essayant de les en empêcher, agir avec justice. Comment en useras-tu avec eux ? Comment les gagneras-tu ? Enlever le prestige de leur noblesse, diminuer leurs richesses, abaisser leur fierté, c’est le moyen de n’obtenir aucune bienveillance de ceux à qui tu commandes. Comment, en effet, en obtenir, s’il n’est permis à personne ni d’avoir une origine illustre, ni de s’enrichir par des moyens justes, ni d’être fort, brave ou intelligent ? Et cependant, si tu laisses ces qualités se développer séparément, tu ne les régleras qu’avec peine. En effet, si tu suffisais toi-même à exécuter bien et en temps opportun les travaux civils et militaires, et que, pour aucun d’eux, tu n’eusses besoin d’aucun aide, je te tiendrais un autre langage ; mais il est de toute nécessité que tu aies beaucoup de gens pour te seconder, attendu la grandeur de cette portion de l’univers à laquelle tu commandes, et il convient qu’ils soient tous braves et intelligents. Si donc tu confies à de tels hommes les légions et les charges, tu seras en danger d’être renversé, toi et ton gouvernement ; car il n’est pas possible qu’un homme de mérite naisse sans élévation dans les sentiments, ni qu’il puise une grande élévation de sentiments dans une éducation servile ; il n’est pas possible, non plus, que, rempli de sentiments élevés, il ne désire pas la liberté, et qu’il ne haïsse pas tout pouvoir despotique. Si tu ne confies rien à ces hommes-là, et que tu mettes à la tête des affaires des hommes sans valeur et les premiers venus, tu ne tarderas pas à irriter contre toi les autres par cette méfiance ; tu ne tarderas pas à échouer dans les plus grandes entreprises, Car que pourrait faire de bien un homme sans instruction et sans naissance ? Quel ennemi ne le mépriserait ? Qui, même parmi les soldats, ne refuserait d’être commandé par un tel chef ? Les maux qui en sont la suite naturelle, il n’est nul besoin que je te les expose, tu les connais suffisamment ; mais il est une chose que je suis obligé de dire, c’est qu’un tel homme, s’il ne faisait rien de ce qu’il faut, te causerait beaucoup plus de tort que les ennemis ; et que, s’il faisait quelque chose d’utile, il te deviendrait bientôt lui-même redoutable, l’esprit égaré par le manque d’instruction.

" Dans un gouvernement populaire, un pareil inconvénient n’a pas lieu ; au contraire, plus grand est le nombre des citoyens riches et braves, plus les citoyens eux-mêmes conçoivent d’émulation et assurent la grandeur de l’État. L’État s’en sert et s’en applaudit, excepté lorsque quelqu’un aspire à la tyrannie ; celui-là, on le punit sévèrement. La vérité de mes paroles et la supériorité du gouvernement populaire sur la monarchie sont prouvés par l’histoire de la Grèce : tant qu’ils eurent cette dernière forme de gouvernement, les Grecs n’accomplirent aucune grande action ; mais, quand ils eurent commencé à vivre sous l’autre régime, ils acquirent une renommée incomparable. Ce qui le montre aussi, ce sont les annales des autres peuples : ceux qui sont aujourd’hui encore soumis à des tyrans sont toujours esclaves, et toujours dressent des embûches à leurs chefs ; tandis que ceux chez qui les dignités durent un an ou même un temps plus long, continuent à jouir de la liberté et de l’indépendance. Mais qu’avons-nous besoin de nous réduire à des exemples étrangers, quand nous en avons dans notre propre patrie ? Nous-mêmes, Romains, qui avions d’abord un gouvernement différent, nous avons, dans la suite, après de nombreuses calamités, désiré la liberté, et, l’ayant conquise, nous sommes arrivés à cette hauteur sans autre force que les avantages d’un gouvernement populaire, où les mesures étaient proposées par le sénat, ratifiées par le peuple, où l’on recherchait avec empressement le service militaire, et où l’on ambitionnait le commandement. Rien de tout cela n’aurait pu se produire sous le règne de la tyrannie. Aussi les anciens Romains eurent-ils pour elle une haine si grande qu’ils ont déclaré exécrable cette forme de gouvernement.

10[modifier]

" En dehors de ces considérations, s’il me faut parler de tes intérêts personnels, comment supporteras-tu d’administrer jour et nuit tant de choses ? Comment y suffiras-tu, avec une faible santé ? Duquel des biens de l’homme pourras-tu jouir ? et comment, si tu es privé de ces biens, pourras-tu être heureux ? Où trouveras-tu une joie véritable ? A quel moment seras-tu exempt de chagrins violents ? Il faut absolument, quand on possède un si grand empire, penser beaucoup et craindre beaucoup ; jouir peu des plaisirs, entendre, voir, faire, souffrir partout et toujours les choses les plus pénibles. C’est pour cela, j’imagine, que des Grecs et des barbares aussi n’ont pas accepté des royautés qu’on leur offrait. Dans cette prévision, réfléchis avant de t’engager sur cette voie : il est difficile, ou plutôt il est impossible, lorsqu’une fois on a mal plongé, de sortir du flot. Ne te laisse abuser ni par la grandeur de l’autorité, ni par l’abondance de l’argent, ni par le nombre des gardes, ni par la foule des courtisans. Ceux qui peuvent beaucoup ont beaucoup de soucis ; ceux qui ont de grandes possessions sont obligés à de grandes dépenses ; si l’on réunit une multitude d’hommes armés, c’est uniquement en vue de la multitude de ceux qui conspirent ; quant aux flatteurs, ils perdraient un homme plutôt qu’ils ne le sauveraient. C’est pour ces motifs que jamais homme sensé ne désirera la puissance absolue.

11[modifier]

" Si, parce que, dans cette position, on peut enrichir et sauver quelques-uns, faire aussi d’autres bons offices, et aussi, par Jupiter ! parce qu’on a la facilité d’outrager et de maltraiter qui l’on veut, on croit que la tyrannie mérite d’être recherchée, on se trompe du tout au tout. Combien l’insolence et les mauvais traitements sont choses honteuses, dangereuses, détestées et des dieux et des hommes, je n’ai nul besoin de te le dire ; car ce n’est pas là ton caractère, et ce n’est. pas pour ces motifs que tu prendrais le pouvoir monarchique. Je préfère te dire non tout ce qu’exécuterait un homme qui ne saurait pas gouverner, mais tout ce que les hommes qui en usent le mieux sont dans la nécessité de faire et de souffrir. L’autre considération, celle de pouvoir répandre d’innombrables bienfaits, est un avantage, sans doute, qui vaut la peine d’être recherché : mais si, quand il se rencontre dans un particulier, il est beau, noble, magnifique et sans danger ; chez un souverain, d’abord, il ne compense pas assez les autres inconvénients pour que ces avantages décident personne à accepter ces inconvénients à cause de ces avantages, surtout quand il doit donner aux autres le profit, et lui-même en avoir les désagréments.

12[modifier]

" Ensuite, la chose n’est pas aussi facile qu’on se l’imagine. Personne, en effet, ne saurait suffire à toutes les sollicitations. Tous ceux qui se croient dignes d’obtenir quelque bienfait du monarque, lors même qu’on ne leur doit dans le moment le prix d’aucun service, sont hommes : or, il est naturel que chacun se plaise à soi-même et veuille recevoir quelque faveur de celui qui peut donner, et tout ce qui se peut donner (je veux dire les honneurs et les charges, parfois même l’argent) se trouve être dans des proportions bien faibles pour une si grande multitude de solliciteurs. La chose étant ainsi, il recueille l’inimitié de ceux qui n’obtiennent pas ce qu’ils demandent, sans gagner l’amitié de ceux qui réussissent. Les uns, en effet, comme s’ils ne recevaient rien qui ne leur soit dû, ne se croient pas obligés à beaucoup de reconnaissance envers le bienfaiteur, attendu qu’ils n’ont trouvé rien qui dépassât leur attente, et que, de plus, ils se font scrupule de remercier, pour ne point paraître indignes d’un traitement honorable ; les autres, frustrés dans leurs espérances, s’affligent doublement : d’une part, ils ont été privés d’un bien qui leur appartenait (tout le monde croit déjà posséder ce qu’il désire), d’une autre part, ce serait se reconnaître soi-même coupable de quelque faute, si l’on supportait avec indifférence cette déception. Il est bien évident que celui qui distribue équitablement de telles faveurs examine avant tout le mérite de chacun ; qu’il accorde des honneurs aux uns et néglige les autres ; en sorte que sa sentence donne aux premiers une fierté, et aux autres une indignation qu’approuve leur conscience. Que quelqu’un veuille, pour s’en garder, répandre irrégulièrement des dons, il se trompera du tout : les méchants, en effet, si, contre l’équité, on leur accorde des honneurs, n’en deviendront que pires, qu’on semble les louer comme vertueux ou les ménager comme redoutables ; les gens de bien, n’obtenant rien de plus que les méchants et mis sur la même ligne, seront plus affligés de cette égalité que réjouis d’être eux-mêmes jugés dignes de quelque distinction ; par suite, ils renonceront à la pratique du bien pour se jeter dans la voie du mal. Ainsi, ces honneurs mêmes, en les donnant, on n’en recueille aucun bien, et ceux qui les reçoivent n’en deviennent que plus pervers ; de telle sorte que cet avantage, qui plairait surtout à quelques-uns dans les monarchies, tu aurais la plus grande peine à en tirer parti.

13[modifier]

" Songe donc à ces considérations et aux autres que je te soumettais il n’y a qu’un instant, afin de les peser dans ton esprit, pendant qu’il en est temps encore, et rends au peuple les armes, les provinces, les charges et les finances. Si tu le fais volontairement, dès à présent, tu seras le plus illustre et le plus en sûreté de tous les hommes ; mais si tu attends d’y être amené par la force, peut-être éprouveras-tu quelque malheur, accompagné d’une réputation fâcheuse. La preuve, c’est Marius, Sylla, Métellus, Pompée, qui, devenus maîtres des affaires, ne voulurent pas d’abord dominer, et n’éprouvèrent, grâce à cela, aucun malheur ; c’est Cinna, Carbon, le second Marius, Sertorius ; c’est Pompée lui-même, qui, dans la suite, pour avoir désiré la domination, ont péri misérablement. Il est difficile, en effet, que cette ville, régie pendant tant d’années par un gouvernement républicain, et qui commande à tant d’hommes, consente à se faire esclave. Tu as appris par l’histoire que Camille a été banni pour s’être servi de chevaux blancs à son triomphe ; tu sais aussi que Scipion fut renversé, condamné pour certains actes qui tendaient à l’élever au-dessus de ses concitoyens ; souviens-toi encore de quelle manière on s’est conduit à l’égard de ton père, soupçonné d’aspirer à la royauté. Et pourtant, il n’y eut jamais d’hommes supérieurs à ceux-là. Mon avis, néanmoins, n’est pas que tu quittes sans précaution l’autorité, mais bien que tu t’occupes auparavant de tout ce qui est utile à l’État, et que tu fasses, par des décrets et par des lois, les règlements convenables, à l’exemple de Sylla : si la plupart ont été abolis dans la suite, la plupart et les plus importants subsistent encore. Ne dis pas que, même ainsi, il y aura des séditions ; je te répéterais qu’on supporterait bien moins encore un gouvernement monarchique. Car, si nous considérions tout ce qui peut arriver, il serait insensé à nous de redouter les dissensions produites par le gouvernement républicain plus que les tyrannies qui naissent du gouvernement monarchique. Mon intention n’a pas été de parler des malheurs qu’elles engendrent ; je n’ai pas voulu entrer dans le détail d’une chose qui offre une prise si facile à la critique, mais seulement te montrer qu’elle est, de sa nature, telle que même les gens de bien ne… {lacune}

14[modifier]

" {lacune}… ils ne peuvent, non plus, par la liberté de leur parole, persuader ceux qui ne leur sont pas semblables ; et, dans les affaires, ils ne réussissent pas, parce qu’ils ne sont pas du même avis qu’eux. C’est pourquoi, si tu prends quelque intérêt à ta patrie, pour laquelle tu as soutenu tant de guerres, pour laquelle tu aurais volontiers donné ta vie, réforme, améliore sa constitution. Le droit de faire et de dire sans détour tout ce qu’on pense, considéré chez les gens sensés, est une cause de bonheur pour tous ; considéré chez les insensés, il est une cause de malheur : aussi, donner le pouvoir à ceux-ci, c’est présenter une épée à un enfant qui a perdu la raison ; le donner à ceux-là, c’est sauver, avec l’État, eux et le reste des citoyens, quand bien même ils ne le voudraient pas. Je suis donc d’avis que, sans t’arrêter à des mots spécieux, tu ne te laisses pas abuser, mais qu’au contraire, considérant les résultats, tu mettes un terme à l’audace de la multitude et te réserves à toi-même et aux autres citoyens d’élite l’administration des affaires, afin d’avoir, au sénat les hommes les plus sensés ; dans les charges, les hommes les plus capables de commander les armées ; dans les armées et parmi les mercenaires, les hommes les plus vigoureux et les plus pauvres. De cette façon, chacun accomplissant avec zèle les fonctions qui lui incombent et rendant de bon gré les services qu’il attend des autres, ne s’apercevra pas de son infériorité dans les choses qui lui font défaut, et conquerra la vraie république, la sûre liberté. Car cette liberté de la foule est le pire esclavage pour les honnêtes gens, et amène la perte commune des deux partis ; tandis que l’autre liberté, accordant partout la préférence au parti le plus sage, et donnant à tous équitablement selon leur mérite, fait pareillement le bonheur de tous ceux qui suivent son régime.

15[modifier]

" Garde-toi de penser que je te conseille de te faire tyran par l’asservissement du peuple et du sénat. Jamais je n’oserais le dire, jamais tu n’oserais le faire. Mais il sera honorable et utile pour toi et pour l’État de régler par des lois, de concert avec l’élite des citoyens, tout ce qui touche à l’intérêt général, sans que personne dans la foule vous contredise ou vous fasse opposition ; les guerres seront réglées suivant vos délibérations, tous exécutant sur-le-champ l’ordre qu’ils auront reçu ; le choix des magistrats vous appartiendra, vous déterminerez les récompenses et les châtiments, afin que toute résolution arrêtée par toi et par tes pairs devienne aussitôt loi, et que les ennemis soient combattus en secret et en temps opportun ; que ceux qui aspirent aux honneurs doivent leur élévation à leur mérite, et non au sort ou à la brigue ; que les bons soient récompensés sans exciter l’envie, les méchants châtiés sans exciter de sédition. Les affaires seront bien administrées, quand elles ne seront ni portées à la connaissance de tous, ni soumises aux délibérations du peuple, ni livrées à la brigue des partis, ni assujetties aux caprices de l’ambition ; nous jouirons alors agréablement des biens que nous possédons, sans être exposés à des guerres dangereuses ni à des séditions impies. Ce sont là, en effet, les inconvénients de toute démocratie, attendu que les citoyens puissants, prétendant au premier rang et salariant les citoyens plus faibles, bouleversent tout, maux qui se sont produits chez nous en grand nombre et qu’il n’y a pas d’autre moyen de faire cesser. La preuve, c’est que depuis si longtemps nous sommes en proie aux guerres et aux séditions. La cause, c’est la multitude de la population et l’importance de nos affaires : divisés par races et par caractères de toute sorte, les hommes ont des tendances et des désirs divers, et l’on est allé si avant dans cette voie, qu’il est difficile de mettre ordre au mal.

16[modifier]

" Les faits sont là pour attester la vérité de mes paroles. Tant que nous n’avons pas été nombreux et que nous n’avons différé de nos voisins en rien d’important, nous avons joui d’un bon gouvernement, nous avons soumis l’Italie presque entière ; depuis que nous en sommes sortis et que nous avons traversé de nombreux continents, de nombreuses îles, rempli toute la terre et toute la mer de notre nom et de notre puissance, nous n’avons plus profité d’aucun avantage : loin de là, nous avons été, dans notre patrie d’abord, dans l’intérieur même de nos murailles, en proie aux séditions ; ensuite, cette maladie s’est répandue jusque dans les armées. Aussi notre ville ressemble-t-elle à un grand vaisseau de transport qui, plein d’une foule de toute sorte, privé de pilote, emporté depuis plusieurs générations par une violente tempête, est ballotté et poussé çà et là comme dépourvu de lest. Ne souffre donc pas que ce vaisseau soit encore battu par les orages (tu vois comme il fait eau) ; ne le laisse pas se briser contre un écueil (il est délabré et ne pourra résister plus longtemps) ; mais, puisque les dieux, dans leur pitié pour notre patrie, t’ont établi pour la diriger et la gouverner, ne la trahis pas, afin que si, grâce à toi, elle a un peu respiré, elle puisse continuer à vivre tranquille.

17[modifier]

" La justesse de mes conseils, lorsque je prétends que le peuple doit être soumis à un chef unique, tu en es, je pense, depuis longtemps convaincu. Puisqu’il en est ainsi, hâte-toi d’accepter résolument la souveraineté, ou plutôt ne la dépose pas ; car l’objet de notre délibération n’est pas de savoir comment nous nous emparerons de quelque chose, mais comment nous ne périrons pas et comment nous ne serons plus exposés au danger. Qui, en effet, t’épargnera, si tu remets les affaires au peuple, et que tu les confies à un autre, lorsqu’il y a tant de gens qui ont été offensés par toi, et que tous, pour ainsi dire, aspireront à la monarchie ? Aucun d’eux ne voudra, en raison de ce que tu as fait, ni te défendre, ni laisser vivre en toi un adversaire. La preuve, c’est que, sorti du pouvoir, Pompée fut en butte au mépris et aux conjurations, et que, n’ayant pu le recouvrer ensuite, il fut tué ; c’est que César, ton père, ayant voulu faire la même chose, a péri avant le temps. Marius et Sylla eussent certainement éprouvé le même sort, s’ils ne l’avaient devancé par leur trépas. Quant à Sylla, au rapport de quelques historiens, par crainte de ce malheur, il a prévenu ses adversaires et s’est tué lui-même. Au moins est-il vrai que plusieurs de ses règlements commencèrent à être abolis dès son vivant. Ainsi, attends-toi à voir naître plus d’un Lépidus, plus d’un Sertorius, plus d’un Brutus, plus d’un Cassius.

18[modifier]

" Puisses-tu, en considérant ces choses et en calculant toutes les autres circonstances, n’abandonner ni toi-même ni la patrie, par crainte de passer aux yeux de quelques-uns pour un ambitieux. D’abord, en supposant que quelqu’un ait de toi ce soupçon, c’est un désir qui ne sort pas des habitudes de l’homme, et il est beau d’en courir la chance. Qui ignore, d’ailleurs, la nécessité qui t’y a poussé ? Si donc il y a matière à un blâme, il est juste d’en accuser les meurtriers de ton père ; s’ils ne l’avaient pas tué si injustement et si déplorablement, tu n’aurais pas pris les armes contre eux, tu n’aurais pas levé des légions, tu ne te serais pas ligué avec Antoine et Lépidus, et tu ne les aurais pas combattus à leur tour. Personne n’ignore les raisons et la justice de ta conduite dans toutes ces circonstances ; si donc il y a eu des crimes commis, il ne nous est plus possible d’y porter remède en sûreté. De telle sorte que nous devons, dans notre propre intérêt et dans celui de l’État, obéir à la fortune qui te donne la monarchie. Nous devons même lui avoir une grande reconnaissance, et de ce qu’elle nous a délivrés des malheurs des guerres civiles, et de ce qu’elle a mis l’empire entre tes mains, afin qu’en y apportant les soins convenables, tu fasses voir à tous les hommes que les troubles et les actions mauvaises sont le fait des autres, mais que toi tu es bon. Ne va pas être effrayé de la grandeur du pouvoir. Plus il est étendu, plus il offre de moyens de conservation, et il est bien plus facile de garder que de conquérir : pour s’approprier ce qui n’est pas à soi, il faut des travaux et des dangers ; pour conserver ce qu’on possède, il suffit d’un peu de soin. Ne crains pas, non plus, de ne pas vivre en sûreté au sein de cette puissance, ou de ne pas jouir de tous les biens dont jouissent les hommes, si tu consens à gouverner suivant mes conseils. Ne t’imagine pas, non plus, que mon discours s’écarte du sujet de la présente délibération, si je te parle un peu longuement : ce n’est point pour le plaisir de parler que je le fais, c’est afin que tu comprennes clairement que, pour un homme sensé, il est possible, il est facile de commander avec honneur et sans danger.

19[modifier]

" Je prétends que tu dois d’abord immédiatement épurer et choisir les sénateurs, parce qu’à la faveur des séditions, il s’est glissé dans ce corps des gens dont la place n’est pas dans le sénat, maintenir ceux qui ont quelque mérite et renvoyer les autres. Ne rejette cependant aucun homme de bien, parce qu’il est pauvre ; mais donne-lui l’argent nécessaire. " En remplacement des autres, fais-y entrer les citoyens les plus nobles, les plus vertueux et les plus riches, que tu choisiras non pas en Italie seulement, mais aussi chez les peuples alliés et chez les peuples soumis ; tu te procureras ainsi des aides nombreux, et tu t’assureras la tranquillité des principaux citoyens de toutes les provinces : les provinces ne remueront pas, n’ayant aucun chef considérable, et ceux qui y tiennent le premier rang te chériront, parce qu’ils auront une part avec toi dans le pouvoir. Fais de même pour les chevaliers. Que partout ceux à qui leur naissance, leur vertu et leur richesse donnent le second rang, soient incorporés aux chevaliers, en faisant entrer dans un ordre et dans l’autre tous ceux qu’il te plaira, sans t’inquiéter en rien de leur nombre : car plus tu auras autour de toi d’hommes considérés, plus tu auras de facilité pour tout administrer comme il le faut et pour persuader ceux à qui tu commandes que, loin de les traiter en esclaves et comme gens au-dessous de nous, tu leur donnes, au contraire, une part de tous nos avantages et de l’autorité suprême, afin qu’ils l’aiment comme la leur propre. Je suis tellement éloigné de rétracter cette parole comme inopportune, que je prétends qu’il faut leur accorder à tous le droit de cité, afin qu’ayant une part égale, ils soient des alliés fidèles, comme s’ils n’habitaient avec nous qu’une seule ville, la regardant comme la ville véritable, tandis que leurs patries ne seraient que des champs et des bourgades. Mais nous examinerons de nouveau, avec plus de détail, ce qu’il faut faire à cet égard, afin de ne pas tout leur accorder d’un coup.

20[modifier]

" Il faut aussi incorporer aux chevaliers les citoyens de dix-huit ans, c’est surtout à cet âge que se montre la vigueur du corps et la capacité de l’âme ; au sénat, ceux de vingt-cinq ans. Comment, en effet, n’est-ce pas une honte et un danger de ne permettre à personne d’administrer avant cet âge ses affaires domestiques, et de confier les affaires publiques à des gens plus jeunes ? Qu’après avoir été questeur et édile, ou tribun du peuple, on devienne préteur à trente ans. Ce sont là, avec celle de consul, les seules charges que, pour conserver un souvenir des institutions de nos ancêtres et ne point paraître changer complètement la forme du gouvernement, tu dois, selon moi, avoir à Rome. Choisis toi-même tous les candidats, sans laisser désormais l’élection d’aucun d’eux ni aux comices par tribus, ni aux comices par centuries, car c’est une source de séditions ; non plus qu’au sénat, car il y aurait brigue. Ne maintiens pas leur ancienne autorité, de peur que les mêmes faits ne se renouvellent ; conserve leur dignité, tout en diminuant leur puissance, autant qu’il sera possible de le faire sans rien enlever à leur considération, et ne permets pas à ceux qui le voudraient de se révolter. Tu atteindras ce but en les nommant magistrats urbains, et en ne confiant d’armes à aucun d’eux pendant la durée de sa charge, ni aussitôt après, mais seulement après le temps que tu auras jugé suffisant pour chacun. De cette manière, personne ne se révoltera en se rendant maître des légions à l’aide d’un titre fastueux, et les caractères s’adouciront, quand on aura été quelque temps simple particulier. Que les jeux soient célébrés par qui de droit ; que tous, magistrats, juges, chacun séparément, pendant la durée de leur charge à Rome, jugent les causes, excepté celles de meurtre ; que les tribunaux soient composés des autres sénateurs et des chevaliers, et qu’en somme tout dépende d’eux.

21[modifier]

" Nomme préfet de la ville un des principaux citoyens qui ait passé par les dignités qu’il convient, non pour commander en cas d’absence des consuls, mais pour être constamment à la tête des affaires de la ville, pour juger les causes en appel et celles qui lui seront renvoyées par les magistrats dont j’ai parlé, ainsi que les causes capitales contre les citoyens dans l’enceinte de la ville, à l’exception de celles dont je parlerai, et pour les citoyens qui habitent au dehors, jusqu’à sept cent cinquante stades. Qu’un autre magistrat soit choisi également parmi les pareils du dernier, pour examiner et surveiller la naissance, la fortune, les mœurs des sénateurs et des chevaliers, hommes, enfants et femmes, et de leurs parents ; corriger lui-même ce qui, sans mériter encore d’être puni, deviendrait, si on le négligeait, la cause de maux grands et nombreux, et référer à toi pour les points plus importants. C’est au sénateur le plus distingué après le préfet urbain, ou, mieux encore, à un chevalier, que ces fonctions doivent être confiées. Qu’empruntant son nom à ta dignité censoriale (car il convient en toutes manières que ta dignité soit la plus élevée de toutes), il soit appelé sous-censeur. Que ces deux magistrats soient à vie, à moins que quelqu’un d’eux n’ait commis une forfaiture, ou qu’il ne succombe soit à la maladie, soit à la vieillesse. Une magistrature de si longue durée n’a rien de redoutable, puisqu’ils agiront, l’un sans avoir d’armes du tout, l’autre ne disposant que d’un petit nombre de soldats, et exerçant sa charge, la plupart du temps, sous tes yeux ; tandis que des magistrats temporaires redouteraient d’offenser personne et craindraient de prendre une mesure énergique, en songeant qu’ils rentreront dans la vie privée et que d’autres auront la puissance. Qu’ils reçoivent une rémunération et pour leurs services et pour leur dignité. Tel est l’avis que je te donne à ce sujet. Quant à ceux qui ont exercé la préture, qu’ils aient un gouvernement chez les peuples soumis ; car, avant d’avoir exercé la préture, cela ne doit pas avoir lieu, selon moi. Que ceux qui n’auront pas encore été préteurs servent de lieutenants à ceux que tu auras désignés, une première et une seconde fois ; puis, qu’ils soient alors élevés au consulat, s’ils ont bien rempli leurs charges, et qu’après cela ils soient investis des fonctions les plus élevées.

22[modifier]

" Voici l’ordre que je te conseille d’établir. Que l’Italie entière, dans la partie située à plus de sept cent cinquante stades, et tout le reste du territoire qui, dans les îles et dans les continents, obéit à nos lois, soient partout divisés en peuples et en nations, de même que toutes les villes qu’un seul homme peut suffire à gouverner par lui-même ; que des soldats y soient placés en garnison ; que des chefs distincts leur soient envoyés : un consulaire, ayant autorité sur tous, et deux citoyens ayant exercé la préture ; l’un au sortir de ses fonctions dans Rome, dans les attributions duquel seront les affaires privées et le soin des approvisionnements ; l’autre, tiré de ceux qui ont rempli cette fonction, aura l’administration des affaires publiques des villes et le commandement des soldats, excepté quand il s’agira de noter d’infamie et de condamner à mort. Que ces condamnations soient réservées au commandant consulaire seul, excepté pour les centurions des légions, et pour les primipilaires parmi les simples soldats ; pour les uns comme pour les autres, ne délègue à personne le droit de punition, de peur qu’en pareil cas, la crainte n’en pousse parfois quelques-uns à entreprendre aussi contre toi. J’ai dit qu’il fallait ne mettre qu’un ancien préteur à la tête des soldats, voici pourquoi. S’il n’y a qu’un petit nombre de soldats dans un corps d’étrangers ou dans une même légion, la chose est bien ; mais si deux légions prennent leurs quartiers d’hiver dans la même province (je ne te conseillerais pas d’en confier un plus grand nombre à un même chef), il faudra que ces deux anciens préteurs, indépendants l’un de l’autre, s’occupent, sur le pied de l’égalité, des affaires qui concernent et ces légions et les villes et les particuliers. C’est, donc au consulaire à juger ces causes, et, aussi, celles qui seront soumises à son arbitrage ou qui lui viendront par voie d’appel de la juridiction prétorienne. Ne sois pas surpris si je te conseille de diviser l’Italie en tant de parties : son étendue et sa population rendent impossible aux magistrats qui sont dans Rome de la bien administrer. Il faut que le magistrat réside continuellement chez les peuples, et n’enjoigne à ceux qui sont sous son autorité que les choses possibles.

23[modifier]

" Que tous ceux à qui l’on confie une magistrature au dehors reçoivent une rémunération, plus forte pour les grandes, moindre pour les inférieures, moyenne pour les moyennes, attendu qu’on ne peut ni les forcer de vivre en pays étranger avec leurs ressources particulières, ni leur permettre de se livrer, comme aujourd’hui, à des dépenses illimitées et irrégulières. Que leurs charges ne durent pas moins de trois ans, à moins d’injustices commises, ni plus de cinq : d’un côté, parce que les magistratures annuelles ou de peu de durée, après avoir enseigné à quelques citoyens ce qu’il faudrait faire, les laissent partir sans qu’ils en aient rien fait ; de l’autre, parce que des magistratures plus longues et durant plus de temps enorgueillissent bien des gens et les poussent à la révolte. C’est pour cela qu’il convient, selon moi, de ne pas conférer, à la suite les uns des autres, les grands commandements. Il n’importe pas, en effet, que ce soit dans une même province, ou successivement dans plusieurs, que les magistrats exercent trop longtemps leurs charges ; d’ailleurs, ils sont plus vertueux quand ils ont laissé s’écouler un certain intervalle, quand ils sont retournés dans leurs foyers et sont redevenus simples particuliers.

24[modifier]

" Voilà les affaires qui doivent, selon moi, être administrées par les sénateurs, et de quelle façon elles doivent l’être. Que les deux citoyens les plus distingués parmi les chevaliers aient le commandement de la garde qui t’entoure ; la confier à un seul homme est chose dangereuse, la confier à un plus grand nombre est chose grosse de troubles. Que ces officiers soient donc deux, afin que, si l’un éprouve quelque indisposition physique, tu ne restes pas sans garde ; qu’ils soient tirés de ceux qui ont fait plusieurs campagnes et rempli plusieurs autres emplois. Que leur commandement s’étende sur les prétoriens et sur tout le reste des soldats en Italie, avec pouvoir de condamner à mort ceux qui se rendraient coupables, à l’exception des centurions et de ceux qui sont sous le commandement de magistrats de l’ordre sénatorial. Que ces derniers aient pour juges leurs chefs, qui prononceront sur leur sort, sans donner prétexte à récusation, attendu qu’ils ont autorité pour les punir et les récompenser. Quant aux autres soldats, en Italie, qu’ils soient sous les ordres de ces officiers, qui auront sous eux des lieutenants, ainsi que les Césariens, tant ceux qui sont attachés à ton service que ceux qui ont quelque mérite. Ces attributions sont convenables et suffisantes ; il serait à craindre qu’en leur imposant plus qu’ils ne peuvent supporter aisément, ils ne manquassent de temps pour les choses nécessaires, ou qu’ils ne pussent s’occuper de toutes. Que leur charge soit à vie, comme celle de préfet de la ville et celle de sous-censeur ; qu’un autre soit établi préfet des Vigiles ; un autre préposé à l’annone et au reste des approvisionnements ces derniers pris parmi les principaux de l’ordre équestre après les précédents, comme pour les fonctionnaires tirés de l’ordre sénatorial.

25[modifier]

" Que l’administration des finances, je veux dire celle du trésor public et du fisc, soit tout entière, à Rome, dans le reste de l’Italie et au dehors, remise aux mains des chevaliers. Qu’ils reçoivent une rémunération, eux et tous ceux du même ordre qui sont chargés de quelque partie de l’administration, les uns plus forte, les autres moins forte, proportionnellement à leur dignité et à la grandeur de leur perception ; car, d’un côté, ils ne peuvent, attendu qu’ils sont plus pauvres que les sénateurs, fournir de leurs propres deniers à leur dépense, même en exerçant dans Rome, et, d’un autre côté, il n’est ni possible ni utile pour toi que les mêmes soient maîtres des armées et des finances. En outre, il est bien qu’un plus grand nombre s’occupent de tout ce qui concerne le gouvernement de l’État, afin que beaucoup à la fois en profitent et acquièrent l’expérience des affaires. De la sorte, en effet, ceux qui sont sous tes lois te seront plus attachés, jouissant des biens communs de plusieurs manières ; et toi, tu auras toujours abondance de bons serviteurs pour tous les besoins de l’État. Il suffit, en effet, dans Rome, pour chaque espèce de contribution, et au dehors, dans chaque province, d’un seul chevalier ayant sous lui des subalternes pris parmi les chevaliers et parmi les affranchis, en aussi grand nombre que le besoin l’exigera ; car il faut leur adjoindre aussi des agents de cette condition, afin que qui te sert soit récompensé de son mérite, et que tu puisses, sans embarras, apprendre la vérité par eux, lors même qu’ils ne le voudraient pas, toutes les fois qu’un délit aura été commis. Que quiconque, parmi les chevaliers, après avoir passé par de nombreuses fonctions, se sera rendu assez recommandable pour devenir sénateur, ne soit pas empêché par son âge d’être admis dans le sénat ; fais-y entrer aussi même ceux qui n’ont commandé qu’une centurie dans les légions, pourvu toutefois qu’ils n’aient pas servi comme simples soldats. Ceux qui ont porté les pieux et les corbeilles, ce serait une honte et une injure pour le sénat, si quelqu’un d’eux en devenait membre ; mais pour ceux qui, dès le principe, ont été centurions, rien n’empêche d’y incorporer les plus illustres d’entre eux.

26[modifier]

" Voilà ce que j’ai à te conseiller relativement aux sénateurs et aux chevaliers ; et, par Jupiter, je veux aussi que, tant qu’ils sont encore enfants, ils aillent dans les écoles ; puis, qu’arrivés à l’âge adulte, ils manient les chevaux et les armes sous des maîtres publics payés pour leur enseigner ces deux exercices. De cette manière, instruits et exercés dès l’enfance à ce qu’ils doivent accomplir quand ils seront devenus hommes, tu les trouveras plus aptes à tout. Car un bon chef, celui qui est utile, ne doit pas se borner à faire lui-même tout ce qui est convenable, il doit encore donner ses soins à rendre les autres aussi bons qu’il est possible. Tu atteindras ce but non pas en leur permettant de faire tout ce qu’ils veulent, et en les punissant ensuite, s’ils se rendent coupables de délit ; mais bien en les instruisant d’abord, et avant qu’ils soient en faute, de toutes les choses dont l’exercice les rendra plus utiles à eux-mêmes et à toi ; en ne fournissant aucun prétexte à personne, ni à cause de sa richesse, ni à cause de sa naissance, ni à cause de quelque autre mérite que ce soit, de s’abandonner à l’indolence, à la mollesse ou à de mauvais penchants. Bien des gens, en effet, craignant d’être, pour quelque mérite de ce genre, exposés à l’envie et au danger, font beaucoup de choses indignes d’eux dans l’espoir de vivre par là plus en sûreté. Aussi ces hommes excitent-ils la compassion comme des victimes à qui il n’est, ce semble, pas loisible de vivre honorablement ; tandis que retombe sur le chef, avec la perte, puisqu’il est privé d’hommes de bien, le mauvais bruit de cette imputation. Ne souffre donc jamais que pareille chose arrive ; ne crains pas non plus qu’un homme élevé et instruit de la manière que j’ai dit, ose rêver quelque révolution. Tout au contraire, ce sont les gens grossiers et sans instruction dont il faut se méfier : de telles gens, en effet, se laissent aisément pousser à faire tout sans réflexion, même les choses les plus honteuses et les plus horribles, d’abord contre eux-mêmes et ensuite contre les autres ; au lieu que les gens instruits et bien élevés ne songent jamais à faire de tort à personne, et à celui qui a pris soin de leur éducation et de leur instruction, moins qu’à tout autre. Si donc quelqu’un devient méchant et ingrat, ne lui confie rien qui puisse lui servir à faire du mal : si, malgré cela, il se révolte, qu’il soit jugé et puni. Ne crains pas ce qu’on pourra te reprocher à son sujet, si tu as fait tout ce que j’ai dit. Tu ne seras pas plus en faute, si tu punis le coupable, que le médecin en cautérisant et en amputant ; tous condamneront cet homme pour avoir, ayant reçu la même éducation et la même instruction que les autres, conspiré contre toi. Qu’il en soit donc ainsi à l’égard des sénateurs et des chevaliers.

27[modifier]

" Il convient aussi d’entretenir perpétuellement des soldats pris parmi les citoyens, parmi les peuples soumis et parmi les peuples alliés ; ici plus, là moins, suivant chaque province, d’après les besoins de l’État ; il faut qu’ils soient continuellement sous les armes, et qu’ils se livrent sans interruption aux exercices militaires ; qu’ils aient des quartiers d’hiver établis dans les positions les plus favorables, et un service dont la durée soit limitée, afin qu’avant d’être arrivés à la vieillesse, il leur reste encore quelque vigueur. Nous ne pouvons plus, avec des frontières si éloignées, avec des ennemis qui nous environnent de toutes parts, faire usage de secours rassemblés à l’instant, et accorder à tous ceux qui en ont l’âge de posséder des armes et de se livrer aux travaux de la guerre, c’est donner sans cesse naissance à des séditions et à des guerres civiles. Si, après les avoir empêchés de s’en occuper, nous avons ensuite besoin de leur concours, nous courrons le risque de n’avoir jamais que des soldats sans expérience et non exercés. Pour ces motifs, je propose que tous les autres citoyens soient sans armes, tandis que les plus vigoureux et les plus indigents seront enrôlés et exercés. Ils combattront mieux, en ne vaquant qu’à cette seule occupation ; le reste n’en sera que plus à l’aise pour cultiver la terre, pour s’occuper de navigation, et s’adonner aux arts qui conviennent à la paix, quand ils ne seront pas forcés de se défendre et qu’ils auront des défenseurs pour les protéger ; la portion la plus vigoureuse et la plus forte, celle que la misère contraindrait à vivre de brigandage, se nourrira sans peine, et le reste de la population vivra à l’abri du danger.

28[modifier]

" Où prendre l’argent pour tant de gens et pour les autres dépenses nécessaires ? Je vais te l’enseigner, en ajoutant subsidiairement cette courte réflexion que, lors même que nous serions sous un gouvernement républicain, nous n’en aurions pas moins besoin d’argent ; car il est impossible à nous d’être en sûreté sans soldats, et aux soldats de servir gratuitement. Ne nous affligeons donc pas d’avoir à ramasser des contributions, comme d’une nécessité propre seulement à la monarchie, et ne nous en laissons pas détourner par cette raison ; mais, bien convaincus que, pour tout gouvernement, quel qu’il soit, il est absolument nécessaire de faire de l’argent, prenons notre résolution en conséquence. Je prétends donc qu’il te faut, avant tout, vendre les propriétés qui sont du domaine public (je vois que les guerres les ont rendues nombreuses), à l’exception du petit nombre de celles qui te sont tout à fait utiles et nécessaires, et prêter cet argent à un taux modéré. De cette façon, la terre sera cultivée, étant livrée à des maîtres qui la cultiveront eux-mêmes ; et ceux-ci, grâce au secours qu’ils auront reçu, deviendront plus riches, et le trésor aura un revenu suffisant et perpétuel. Ensuite il faut, outre ces ressources, faire entrer en compte celles qui proviennent des mines et celles qu’on peut sûrement se procurer par toute autre voie ; après cela, mettre en balance non pas seulement l’entretien des soldats, mais encore les autres dépenses nécessaires pour la bonne administration de la ville, et aussi pour les expéditions imprévues et pour toutes les autres circonstances que le temps amène ordinairement ; et, en conséquence, pour ce qui reste, frapper d’une contribution tout ce qui procure un bénéfice au possesseur, et imposer un tribut à tous ceux qui sont soumis à notre empire. En effet, il est juste et équitable que personne n’en soit exempt, ni particulier, ni peuple, attendu que les uns comme les autres en recueilleront l’utilité. Établis partout des percepteurs qui, durant le temps de leur perception, seront chargés de lever sur chaque revenu la somme qu’il doit rapporter. Cette mesure leur rendra la levée plus facile et ne procurera pas une faible utilité aux contribuables : je veux parler ici de l’avantage, pour les débiteurs, de payer peu à peu les sommes portées sur les rôles, et de ne pas se les voir, après un court instant de repos, exiger toutes en bloc et d’un seul coup.

29[modifier]

" Je n’ignore pas que quelques-uns seront affligés par cet établissement de contributions et d’impôts ; mais je sais aussi que, s’ils n’éprouvent point de préjudice, si l’expérience leur donne la conviction qu’ils ne payent toutes ces redevances que pour jouir du reste en sûreté, et que la plus grande partie de cet argent, ce ne seront pas d’autres, mais eux-mêmes qui la recevront, comme magistrats, comme procurateurs, comme soldats ; ils t’auront une grande reconnaissance de n’avoir à verser que ce faible prélèvement sur une masse dont ils ne jouiraient pas du tout s’ils avaient à subir des dommages ; surtout lorsqu’ils verront que tu vis sobrement, que tu t’abstiens de toute dépense inutile. Qui, en effet, en te voyant économe pour ta maison, prodigue pour le public, ne consentirait à payer une contribution, convaincu que ta richesse lui garantit la sûreté et l’abondance ? Ces mesures te procureront des sommes considérables.

30[modifier]

" Quant au reste, voici l’organisation que je te conseille. Tu orneras Rome avec toute la somptuosité possible, tu en rehausseras la splendeur par des jeux de toutes sortes ; car il convient que nous qui commandons à beaucoup d’hommes, nous soyons en tout supérieurs à tous ; une telle supériorité est utile pour inspirer le respect aux alliés et pour frapper les ennemis de terreur. Règle les affaires des autres nations de la manière que voici. D’abord, que les peuples ne soient maîtres de rien ; que jamais ils ne se réunissent dans des assemblées publiques : il ne leur viendrait aucune bonne pensée, et sans cesse ils exciteraient des désordres. C’est pour cela que, même chez nous, je prétends que le peuple ne doit être convoqué ni pour les tribunaux, ni pour les comices, ni pour aucune réunion où il s’agit d’une décision à prendre. Ensuite, qu’ils n’aient point d’édifices dont le nombre ou la grandeur dépasse le nécessaire ; qu’ils ne s’épuisent pas en dépenses pour donner des combats nombreux et variés, afin de ne pas se ruiner par de vaines recherches, et de ne pas entrer dans des luttes de rivalité insensée. Qu’ils aient cependant, excepté les jeux du cirque qui se célèbrent chez nous, quelques fêtes, quelques spectacles, sans toutefois qu’il en résulte un dommage pour le trésor public ou pour les maisons particulières, ni qu’aucun étranger soit forcé de dépenser quoi que ce soit chez eux, ni que la nourriture à perpétuité soit, sans distinction, donnée à tous ceux qui ont remporté la victoire dans quelque lutte. Il n’est pas raisonnable, en effet, que les riches soient forcés de faire des dépenses hors de leur patrie, et les prix offerts aux combattants par leurs concitoyens suffisent amplement ; il n’y aura d’exception que pour ceux qui auront remporté les prix aux jeux Olympiques, Pythiques, ou ici : ce sont les seuls athlètes qui doivent a recevoir la nourriture, afin que les villes ne s’épuisent pas en vain, et que personne ne s’adonne à des exercices en dehors de ceux où il y a du mérite à remporter la victoire, lorsqu’il pourrait se livrer à des occupations plus utiles pour lui-même et pour l’État. Voilà mon avis sur ces questions. Quant aux jeux du cirque donnés en outre des combats gymniques, je ne pense pas qu’il faille permettre à aucune autre ville de les célébrer, afin de ne point perdre au hasard des sommes immenses et de ne point inspirer aux hommes de folles passions, et aussi, ce qu’il y a de plus important, pour que les soldats aient sans réserve les meilleurs chevaux à leur disposition. C’est pour cette raison que je défends d’une manière absolue qu’ils aient lieu autre part qu’ici ; le reste, je l’ai réglé pour que chaque peuple séparément se donne, avec peu de dépenses, les plaisirs des yeux et des oreilles, sagement et sans sédition. Qu’aucun n’ait de monnaies, de poids ni de mesures particulières, que tous se servent des nôtres ; qu’ils ne t’envoient aucune députation, si la chose n’exige pas que tu en prennes personnellement connaissance, qu’ils indiquent leurs demandes à leur gouverneur et reçoivent par son intermédiaire les décisions que tu auras approuvées. De la sorte, ils n’auront rien à dépenser, ni à faire de démarches honteuses ; ils recevront sans dépenses ni embarras tes réponses, sans qu’elles soient altérées.

31[modifier]

" Pour le reste, néanmoins, la meilleure organisation serait, selon moi, d’abord d’introduire dans le sénat les ambassades qui arrivent de chez les ennemis, de chez les rois et peuples alliés (c’est, en effet, chose noble et digne que le sénat paraisse maître de tout, et de faire voir à nos adversaires qu’ils ont affaire à forte partie) : ensuite d’exécuter toutes les résolutions de cette compagnie, de ne rien porter à la connaissance générale que les décrets de ce corps. De cette manière, tu affermiras davantage la dignité du commandement, et tu rendras sans équivoque et clairs pour tous à la fois les points de droit que soulève l’application des lois. En troisième lieu, quand des membres du sénat, leurs enfants ou leurs femmes seront accusés de quelque délit grave emportant peine d’infamie, d’exil ou de mort contre le coupable, traduis-les devant le sénat, sans avoir rien examiné, et remets à ce corps le jugement intégral, afin que ceux qui se rendent criminels, convaincus au milieu de tous leurs pairs, soient punis sans que l’odieux en retombe sur toi, et que les autres, voyant cet exemple, deviennent meilleurs, par crainte d’être eux-mêmes découverts. Ce que je dis-là ne s’applique qu’aux fautes prévues par les lois et dont elles jugent. Si quelqu’un t’injurie ou se permet à ton égard une parole inconvenante, n’écoute jamais aucune accusation à ce sujet, et ne poursuis pas le délit. Il est honteux de croire que, lorsque tu n’offenses personne et que tu fais du bien à tous, quelqu’un t’a outragé : il n’y a que les mauvais princes qui le fassent, le témoignage de leur conscience leur fait ajouter foi aux dénonciations ; il est fâcheux aussi de s’irriter pour des griefs dont, s’ils sont vrais, il vaudrait mieux ne pas être coupable, et que, s’ils sont faux, il est préférable de dissimuler : beaucoup, en effet, ont ainsi donné naissance à des propos bien plus nombreux et bien plus acerbes. Voici mon sentiment au sujet des accusations de propos injurieux : tu dois être supérieur à ces outrages et trop élevé pour qu’ils t’atteignent ; ne jamais te laisser aller toi-même, ni pousser les autres à soupçonner que quelqu’un ait pu se montrer irrévérencieux à ton égard, afin que ce qu’on pense des dieux on le pense aussi de toi, c’est-à-dire, que tu es inviolable. Si quelqu’un, ce qui peut arriver, est accusé de conspiration contre toi, ne porte à l’avance aucun jugement, aucune condamnation contre lui (il serait déplacé que le même homme fût à la fois accusateur et juge) ; conduis–le dans le sénat pour s’y justifier ; s’il est convaincu, châtie-le, en modérant la peine autant que possible, afin que l’on croie à son crime. Car la plupart des hommes ne croient que difficilement à une conspiration de la part d’un homme sans armes contre un homme armé : la seule manière d’arriver à ce résultat, c’est de ne punir, autant que faire se pourra, ni avec colère, ni sans pitié. Dans ce que je dis là, il faut excepter le cas où quelqu’un, étant à la tête d’une armée, se soulèverait ouvertement ; un tel coupable ne devrait pas être mis en jugement, mais être châtié comme un ennemi.

32[modifier]

" Que les choses de cette nature soient donc, ainsi que la plupart et les plus importantes de celles qui touchent à l’intérêt général, renvoyées par toi au sénat. Les affaires communes doivent être administrées en commun, et il est naturel à tous les hommes de se réjouir des communications dont ils ont été jugés dignes par un homme supérieur comme s’ils étaient ses pairs, d’approuver tous les décrets rendus par lui de concert avec eux, comme s’ils étaient leur œuvre propre, et de les aimer comme chose dont ils ont eu la première idée. Voilà les affaires qu’il faut, selon moi, porter au sénat : que tous les sénateurs présents aient voix égale dans tous les autres cas ; mais, si l’un d’eux est mis en accusation, qu’ils ne la donnent pas tous, à moins que l’accusé ne soit pas encore sénateur ou qu’il soit au nombre de ceux qui n’ont pas dépassé la questure. Il serait absurde, en effet, que celui qui n’a pas encore été tribun du peuple ou édile, portât son suffrage contre ceux qui l’ont été, ou, par Jupiter, quelqu’un de ceux-ci contre ceux qui ont exercé la préture, ou encore de ces derniers contre des consulaires. Mais que les consulaires aient le pouvoir d’exprimer leur opinion à l’égard de tous ; les autres, seulement à l’égard de leurs égaux et de leurs inférieurs.

33[modifier]

" Juge toi-même, sous ta responsabilité particulière, les causes qui te viennent par appel et celles qui sont renvoyées par les grands magistrats, tels que les procurateurs, le préfet urbain, le sous-censeur et les gouverneurs de province, l’inspecteur de l’annone et le préfet des Vigiles : personne ne doit avoir une juridiction absolue et indépendante, au point qu’on ne puisse pas ne pas en appeler de sa sentence. Prononce donc sur ces causes et sur celles des chevaliers, des centurions légionnaires et des primipilaires, lorsqu’il y va pour eux de la mort ou de l’infamie. Que ces sortes de causes te soient réservées à toi seul, et qu’aucun autre, pour les motifs que j’ai dits, ne juge en dernier ressort. Qu’avec toi il y ait toujours les principaux des sénateurs et des chevaliers, quelques consulaires, des personnages ayant exercé la préture, tantôt l’un, tantôt l’autre, que tu consulteras, afin que, dans l’intervalle, connaissant plus exactement leurs mœurs, tu puisses t’en servir utilement, et que, de leur côté, se mettant à la hauteur de tes principes et de tes projets, ils aillent, ainsi formés, gouverner les provinces. Cependant ne demande pas ouvertement leur avis dans les questions qui exigent un examen sérieux, de peur que, par déférence envers des supérieurs, ils n’osent parler librement ; demande-leur de le consigner par écrit sur des tablettes ; puis, après les avoir lues seul, afin qu’aucun autre n’en ait connaissance, fais-les aussitôt effacer : car le meilleur moyen pour toi de savoir exactement l’opinion de chacun, c’est qu’il croie ne pas rencontrer de contradiction chez les autres. Néanmoins, pour les jugements, la correspondance, les décrets, les demandes des villes et des particuliers, et tout ce qui regarde l’administration de l’empire, prends des collaborateurs et des ministres parmi les chevaliers ; de cette manière, les choses marcheront plus facilement, et toi tu ne commettras pas d’erreur en prenant seul une résolution, et tu ne te fatigueras pas en travaillant seul. Accorde à qui voudra la liberté de te donner sans crainte n’importe quel conseil : si ce qu’il te dit a ton agrément, tu en retireras plus d’une sorte de profit ; si, au contraire, tu n’es pas persuadé, tu n’en souffriras nul dommage. Que ceux qui obtiendront ton assentiment reçoivent des éloges et des honneurs (car ce qu’ils auront trouvé servira à ta gloire) ; quant à ceux qui se seront trompés, ne les méprise jamais et ne leur adresse jamais de reproche, car il faut considérer l’intention et non condamner l’irréussite. Observe la même conduite pour ce qui se passe à la guerre ; ne montre ni colère pour un échec involontaire, ni jalousie pour un succès, afin que tous montrent du zèle et de l’ardeur à s’exposer pour toi aux dangers, convaincus que, s’ils éprouvent un revers, ils ne seront pas punis, non plus qu’ils ne courront de périls s’ils remportent quelque avantage. Car beaucoup, redoutant la jalousie de ceux qui étaient en possession du pouvoir, ont préféré un échec à un succès, et ont ainsi obtenu la sûreté pour eux, tandis que le dommage retombait sur le prince. Aussi, puisque tu dois avoir la meilleure part dans les échecs des uns comme dans les succès des autres, garde-toi de te montrer jamais jaloux, en apparence des autres, en réalité de toi-même.

34[modifier]

" Tout ce que tu veux qui soit dit et fait par ceux qui sont sous ton commandement, dis-le et fais-le toi-même. Tu réussiras, en les instruisant ainsi, mieux qu’en cherchant à les enchaîner par la contrainte des lois : la première manière inspire l’émulation, l’autre, la crainte ; et on imite plus facilement le bien que l’on voit pratiquer, qu’on ne se garde du mal simplement défendu en paroles. Fais tout exactement sans aucune indulgence pour toi-même, bien convaincu que tous connaîtront sur-le-champ et ce que tu auras dit et ce que tu auras fait. Tu vivras, en effet, sur une sorte de théâtre qui sera l’univers tout entier, et il ne te sera pas possible de cacher la moindre faute : jamais tu ne seras seul, car tu auras toujours de nombreux témoins de tes actions, et tout le monde aime à s’enquérir de ce que font les chefs ; de sorte que, si une fois on apprend qu’autres sont tes paroles, autres tes actions, au lieu de craindre tes menaces, on se réglera sur tes œuvres. Surveille les mœurs des citoyens, sans cependant les examiner d’une manière importune ; juge tous les cas qui seront portés par d’autres devant toi ; quant à ceux pour lesquels il ne se présente aucun accusateur, fais semblant de ne pas t’en apercevoir, hormis les délits contre l’intérêt public. Ceux-là doivent, lors même que personne ne les dénoncerait, être l’objet d’une surveillance convenable. Quant aux affaires privées, sache-les, afin de ne pas être exposé un jour à commettre des fautes en employant un ministre qui ne serait pas convenable ; néanmoins n’en divulgue rien. Il y a, en effet, mainte chose contraire aux lois que la nature pousse bien des hommes à commettre ; les poursuivre avec rigueur serait t’exposer à ne laisser qu’une ou deux personnes à l’abri de la punition ; tandis qu’entremêler, comme le réclame l’humanité, la clémence aux exigences de la loi, peut être un moyen de les amener à résipiscence. La loi, en effet, bien que prononçant nécessairement des punitions sévères, ne peut pas toujours être plus forte que la nature ; et, parmi les hommes, quelques-uns, s’ils croient rester ignorés ou si on les reprend avec mesure, s’améliorent : les uns, par honte d’être accusés, les autres, par crainte de retomber en faute de nouveau ; au lieu que, si on les traîne au grand jour, si on les fait rougir, ou bien encore, si on les punit sans ménagement, ils bouleversent, ils foulent tout aux pieds, et se laissent asservir par les instincts de la nature. Aussi n’est-il ni facile de punir tout le monde, ni convenable de souffrir que quelques-uns se livrent ouvertement à leurs passions. Voilà donc le traitement que je te conseille d’appliquer aux fautes des hommes, hormis celles qui sont tout à fait sans remèdes ; quant à leurs belles actions, il faut les récompenser, même au-delà de ce qu’elles méritent. De cette manière, tu trouveras dans la clémence la voie la plus sure d’éloigner les citoyens du mal ; dans ta munificence, celle de leur inspirer le désir du bien. Garde-toi de craindre ou que l’argent ni les autres moyens de rémunérer ceux qui font quelque chose de bien viennent à te manquer (selon moi, ceux qui seront dignes d’éprouver tes bienfaits seront en bien petit nombre, eu égard à l’étendue de terre et de mer à laquelle tu commanderas), ou, qu’après avoir reçu tes bienfaits, ils se conduisent avec ingratitude. Rien ne nous asservit et ne nous concilie autant un homme, même quand il nous est étranger, même quand il nous est hostile, que non seulement de ne lui faire aucune injustice, mais encore de le combler de bienfaits.

35[modifier]

" Voilà, sur la manière de te comporter à l’égard des autres, l’avis que je te donne ; quant à toi personnellement, n’accepte ni en actions, ni en paroles, rien d’insolite, rien qui sente l’orgueil, que ce soient d’autres ou le sénat qui te l’offre. Car, si une distinction accordée par toi est un honneur pour les autres, on ne saurait, sans te rendre fort suspect de mauvaise intention, te donner rien de plus grand que ce que tu possèdes. Personne, en effet, ne semble décerner volontairement un pareil honneur à celui qui a le souverain pouvoir ; d’autre part, en se décernant ces honneurs à soi-même, non seulement on ne s’attire pas d’éloges, mais encore on se couvre de ridicule. Emprunte donc ton éclat à tes bonnes œuvres, et ne permets jamais qu’on t’élève des statues d’or ou même d’argent (ces statues non seulement occasionnent des dépenses, mais, de plus, elles courent de grands périls et durent peu) ; que tes bienfaits t’en assurent dans le cœur même des hommes d’autres incorruptibles et immortelles. Ne souffre jamais non plus un temple en ton honneur. Vainement on prodigue pour de telles folies des sommes qu’il vaudrait mieux dépenser pour des choses nécessaires (on amasse la véritable richesse moins à recevoir beaucoup qu’à peu dépenser), sans que pour cela il en revienne aucune gloire. La vertu, en effet, égale bien des gens aux dieux, mais jamais vote n’eut le pouvoir de faire un dieu ; en te montrant bon, en commandant avec équité, la terre entière sera pour toi une enceinte sacrée, toutes les villes seront des temples, tous les hommes seront des statues (car toujours leur pensée en élèvera de glorieux en ton honneur ; quant à ceux qui usent différemment du pouvoir, de pareilles distinctions, lors même qu’elles existeraient dans toutes les villes, loin d’être un honneur, sont au contraire une accusation contre eux, une sorte de trophée de leur perversité et de monument de leur injustice : plus durent ces distinctions, plus se perpétue leur infamie.

36[modifier]

" Si donc tu désires devenir véritablement immortel, fais ce que je t’ai dit, et vénère la divinité en tout et partout, conformément aux usages de la patrie, et, de plus, force les autres à l’honorer ; que les fauteurs des cérémonies étrangères soient haïs et punis par toi, non seulement en vue des dieux, attendu que, lorsqu’on les méprise, il n’est rien autre chose dont on puisse faire cas ; mais aussi parce que l’introduction de nouvelles divinités engage beaucoup de citoyens à obéir à d’autres lois ; de là des conjurations, des coalitions et des associations que ne comporte en aucune façon un gouvernement monarchique. Ne permets non plus à personne de faire profession d’athéisme, ni de sorcellerie. La divination est nécessaire : nomme donc des aruspices et des augures, à qui s’adresseront ceux qui veulent consulter ; mais il n’est pas convenable qu’il y ait des magiciens. Souvent, en effet, les gens de cette espèce, par quelques vérités qu’ils débitent au milieu d’un grand nombre de mensonges, poussent une foule de citoyens à la révolte. Nombre aussi de ceux qui feignent de se livrer à la philosophie en font autant ; aussi mon conseil est-il de te garder d’eux également. Parce que l’expérience t’a montré des hommes vertueux dans Aréius et dans Athénodore, ne crois pas pour cela que tous les autres qui se disent philosophes leur ressemblent ; plusieurs mettent en en avant ce prétexte pour causer aux peuples et aux particuliers des maux innombrables.

37[modifier]

" Il te faut être pacifique par la ferme résolution de ne rien ambitionner en plus de ce que tu possèdes, tout en étant toujours armé pour faire la guerre, afin d’abord d’écarter toute volonté, toute tentative de te nuire, ou, en cas contraire, de pouvoir la réprimer sans peine sur-le-champ. Comme pour ces motifs, entre autres, il est nécessaire que tu aies des gens qui entendent de leurs oreilles et inspectent tout ce qui touche à ton empire, afin de ne rien ignorer de ce qui demande protection ou redressement, souviens-toi qu’il te faut non pas ajouter foi purement et simplement à leurs rapports, mais les examiner avec soin. Beaucoup, en effet, ceux-ci par haine, ceux-là par convoitise, d’autres pour être agréables à quelques-uns, d’autres encore pour avoir demandé de l’argent et n’en avoir pas reçu, accusent des citoyens de révolte, de desseins, de discours ou de tout autre acte inconvenant à l’égard du souverain. Il ne faut donc pas leur prêter une attention immédiate et facile, mais approfondir en tous sens tous leurs rapports ; en tardant à croire, tu n’éprouveras pas de préjudice grave, tandis que tu peux, par la précipitation, quelquefois commettre une faute irrémédiable. C’est un devoir, c’est une nécessité pour toi que d’élever en honneur les gens de bien parmi les affranchis et parmi les autres personnes qui t’entourent : cela sied au pouvoir et en augmente la sûreté. Garde cependant qu’ils aient une puissance excessive ; que toujours ils soient maintenus dans une sage réserve, de manière que tu ne reçoives aucun reproche du public ; car tout ce qu’ils feront de bien ou de mal te sera attribué, et tu seras jugé par tous, suivant les actions que tu leur auras permis d’accomplir. Ne laisse les puissants opprimer personne, ni être eux-mêmes en butte aux dénonciations ; qu’aucun d’eux ne soit exposé aux accusations, par le seul motif qu’il a de la puissance, s’il n’a commis aucune faute. Fais tous tes efforts pour venir en aide aux gens d’une condition inférieure, toutes les fois qu’ils seront victimes de l’injustice, sans cependant prêter au hasard ton attention à leurs plaintes ; examine les actes en eux-mêmes, sans prévention contre la puissance, comme sans complaisance aveugle pour la faiblesse. Que ceux qui travaillent et s’appliquent à quelque profession utile reçoivent de toi des honneurs ; mais que ceux qui se livrent à la paresse ou à quelque occupation vile ne trouvent en toi que de la haine, afin que, les avantages faisant rechercher les unes et le dommage éviter l’autre, ils deviennent plus soigneux pour leurs intérêts domestiques, et te soient plus utiles pour le gouvernement de l’État. S’il est beau de rendre le plus courtes possible les contestations entre les particuliers, en les réconciliant au plus vite, il est bien beau aussi de contenir l’ardeur des peuples, de ne pas permettre que, même dans leurs vœux pour ta souveraineté, pour ton salut et pour ta fortune, ils essayent de faire violence à quelqu’un pour l’engager à des actes ou à des dépenses au-dessus de ses moyens ; de couper court à leurs inimitiés et à leurs rivalités, de ne point souffrir qu’ils s’arrogent des surnoms vides de sens, ou n’importe quel titre qui puisse être un sujet de dissensions. Tous t’obéiront aisément en cela et dans les autres choses, particulières et publiques, si tu n’accordes jamais à personne aucune permission contraire : l’inégalité ruine l’édifice le mieux établi. Aussi ne dois-tu pas même permettre qu’on te demande une autorisation que tu ne donneras pas ; fais tous tes efforts pour les contraindre à se garder de rien désirer de ce qui est défendu. Voilà ce que j’ai à te dire sur ce sujet.

38[modifier]

" En somme, je te conseille de ne jamais abuser de ton pouvoir, et de ne pas le croire diminué pour ne pas faire absolument tout ce que tu peux faire ; loin de là, que, plus il t’est possible d’accomplir toutes tes volontés, plus grande soit ton attention à ne vouloir que ce qui est équitable. Examine constamment en toi-même si tu fais bien, oui ou non ; quelles actions t’attireront l’amour, quelles autres auront un effet contraire, afin d’accomplir les unes et d’éviter les autres. Garde-toi aussi de croire qu’il te suffise, pour échapper à la réputation de ne rien faire contre cette règle, de n’entendre personne t’accuser ; n’attends pas, non plus, que jamais quelqu’un ait perdu la raison au point de t’adresser publiquement des reproches. Personne ne le fera, fût-il victime d’une injustice criante. Au contraire, bien des gens sont forcés de louer publiquement ceux qui leur ont fait une injustice, parce qu’ils se raidissent contre eux-mêmes pour ne point paraître irrités. Or, celui qui commande doit juger la pensée des autres non d’après leurs discours, mais d’après ce que doivent, selon la vraisemblance, être leurs sentiments.

39[modifier]

" Ce sont ces mesures et des mesures semblables que je veux te voir adopter ; j’en passe beaucoup sous silence, faute de pouvoir les résumer toutes en une seule fois. Sur ce qui a été dit et sur ce qui reste à dire, je veux te présenter un résumé. Si ce que tu voudrais que fit un homme dont tu serais le sujet, tu l’accomplis toi-même de ton propre mouvement, loin d’échouer dans aucune entreprise, tu réussiras dans toutes. Comment, en effet, tous ne te regarderont-ils pas, ne t’aimeront-ils pas comme un père et comme un sauveur, lorsqu’ils verront que tu es modeste, réglé dans ta vie, redoutable à la guerre, ami de la paix ? lorsque tu ne commets aucun acte d’insolence ni d’oppression, et que tu te conduis à leur égard sur le pied de l’égalité ? lorsque tu ne t’enrichis pas toi-même en pressurant les autres ? lorsque tu ne te livres pas à la mollesse en traitant les autres avec sévérité ? lorsque tu ne t’abandonnes pas à tes passions en châtiant les autres ? lorsque, bien loin de là, tu vis en tout comme eux ? Puis donc que, pour n’avoir jamais fait de tort à personne, tu possèdes en toi-même un puissant préservatif, prends confiance, et crois en mes paroles, tu ne seras en butte ni à la haine, ni aux complots. Or, la chose étant ainsi, ta vie ne peut être qu’agréable. Quoi de plus agréable, en effet, quoi de plus heureux que de pouvoir, lorsqu’on jouit de tous les biens de l’humanité, en faire part aux autres ?

40[modifier]

" Persuadé par ces conseils et tous les autres que je t’ai soumis, obéis-moi et ne trahis pas la fortune qui t’a choisi parmi tous et porté à la tête des affaires. Que si, tout en acceptant le fait de la monarchie, tu redoutes comme exécrable le nom de roi, ne le prends pas : contente-toi d’exercer, avec le nom de César, le pouvoir souverain. Si même tu désires quelques autres titres, on te donnera celui d’imperator, comme on l’a donné à ton père ; on te décernera quelque surnom auguste, de manière que tu possèdes tous les avantages de la royauté sans l’odieux de ce nom. "

Comment il commença à être appelé empereur[modifier]

41[modifier]

Après ce discours, Mécène se tut. César les remercia vivement l’un et l’autre de la profondeur de leurs vues et de l’étendue de leurs développements, ainsi que de la franchise de leur langage ; mais il s’arrêta de préférence aux conseils de Mécène. Néanmoins il ne mit pas immédiatement à exécution toutes les mesures qu’il lui avait suggérées, de peur d’échouer dans quelqu’une de ses entreprises, en voulant changer tout d’un coup l’état des citoyens ; certaines transformations furent accomplies sur-le-champ, d’autres ne le furent que plus tard ; il y en eut même quelques-unes dont il laissa le soin aux princes qui devaient gouverner après lui, persuadé que le temps donnerait plus d’opportunité à leur adoption. Agrippa, bien qu’ayant été d’un avis contraire, lui prêta son concours avec beaucoup de zèle pour l’exécution de toutes ces mesures, comme si lui-même il les eût conseillées. Voilà, avec les choses que j’ai rapportées plus haut dans le cours de mon récit, ce que fit César cette année où il fut consul pour la cinquième fois ; de plus, il prit le titre d’imperator. Je ne parle pas ici de celui qu’on donnait anciennement à des généraux pour des victoires remportées (il l’avait souvent reçu auparavant, et il le reçut souvent encore dans la suite, pour ses exploits, au point qu’il fut vingt-et-une fois appelé imperator) ; je parle de l’autre, qui désigne l’autorité suprême, comme un décret l’avait décerné à César, son père, à ses enfants et à ses descendants.

42[modifier]

Ensuite, devenu censeur avec Agrippa, il procéda, entre autres réformes, à l’épuration du sénat. En effet, les guerres civiles y avaient fait entrer, sans qu’ils en fussent dignes, beaucoup de chevaliers, et même beaucoup de gens de pied ; en sorte que le nombre total des sénateurs avait atteint le chiffre de mille. Bien que son intention fût de les éliminer, il n’en effaça cependant aucun de la liste ; mais, en les engageant à se faire eux-mêmes, d’après leur propre conscience, les juges de leur origine et de leur vie, il en décida cinquante à se retirer volontairement ; puis il en contraignit cent quarante autres à les imiter. Il ne nota aucun d’eux, mais il afficha le nom des seconds ; car, pour les premiers, comme ils lui avaient, sans hésiter, obéi sur-le-champ, il leur épargna la honte d’être divulgués. Ceux–là donc se réduisirent volontairement à la condition de simples particuliers ; quant à Q. Statilius, il fut, malgré sa résistance, écarté du tribunat qui lui avait été destiné. Il créa aussi de nouveaux sénateurs, et mit au rang des consulaires deux membres du sénat, C. Cluvius et C. Furnius, parce que, bien que consuls désignés, ils n’avaient pu exercer le consulat, d’autres s’étant auparavant emparés de leurs charges. Il compléta aussi le nombre des patriciens, avec la permission du sénat, attendu que la plus grande partie avait péri (dans les guerres civiles, rien ne disparaît autant que la noblesse), et que, d’après les lois, ils sont toujours réputés nécessaires pour accomplir les sacrifices en usage dans notre patrie. Voilà ce qu’il fit ; de plus, il défendit à tout sénateur de sortir de l’Italie sans un ordre ou une permission de lui. Cette défense est encore observée aujourd’hui : à l’exception de la Sicile et de la Gaule-Narbonnaise, il n’est permis à un sénateur d’aller nulle part. Le voisinage de ces deux provinces, leur état de désarmement et les mœurs pacifiques de leurs habitants, ont fait accorder à ceux qui ont quelque propriété dans ces pays le droit de s’y rendre toutes les fois qu’ils le veulent, sans avoir besoin d’en demander la permission. Remarquant que beaucoup de sénateurs et d’autres citoyens, anciens partisans d’Antoine, se méfiaient de lui, et craignant de leur part quelque tentative de révolution, il déclara avoir livré au feu tous les papiers trouvés dans les dossiers d’Antoine. Il est certain qu’il en avait anéanti quelques-uns ; mais il en gardait le plus grand nombre avec beaucoup de soins, si bien même qu’il ne craignit pas de s’en servir dans la suite.

43[modifier]

Telle fut sa conduite ; de plus, il colonisa de nouveau Carthage, parce que Lépidus lui avait enlevé une partie de ses habitants et semblait l’avoir par là privée des droits de colonie. Il manda près de lui Antiochus de Commagène pour avoir tué en trahison un ambassadeur envoyé à Rome par son frère, avec qui il était en différend : il le fit comparaître devant le sénat et mettre à mort à la suite de sa condamnation. Il échangea avec les Napolitains Caprée, qui leur appartenait depuis les temps les plus reculés, pour un autre territoire qu’il leur céda. Caprée est située non loin de la terre de Surrente ; elle ne produit rien d’utile, mais elle conserve encore aujourd’hui de la célébrité, à cause du séjour de Tibère.


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