Histoire romaine (Dion Cassius)/Livre LIII

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(28 à 23 av. J.-C.)
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Tels furent les événements qui se passèrent alors. L’année suivante, César fut consul pour la sixième fois, et se conforma en tout le reste aux coutumes consacrées par la plus haute antiquité ; il donna à son collègue Agrippa les faisceaux qui appartenaient à sa dignité, et prit les autres pour lui-même ; en sortant de charge, il introduisit la formalité ordinaire du serment. J’ignore s’il le fit une seconde fois, car il avait pour Agrippa une estime fort grande : il lui fit épouser sa nièce, et lui accorda, toutes les fois qu’ils marchaient ensemble à la guerre, d’avoir une tente pareille à la sienne ; de plus, le mot d’ordre était donné par tous les deux. Or donc, dans la circonstance présente, César accomplit les cérémonies accoutumées, et procéda au recensement ; il y fut nommé prince du sénat d’après les formes usitées sous un gouvernement purement républicain. Il acheva aussi le temple d’Apollon, sur le Palatin, avec l’enceinte sacrée qui l’entoure et la bibliothèque, et il en fit la dédicace. Il célébra avec Agrippa les jeux décrétés à l’occasion de la victoire d’Actium, et y fit représenter la Cavalcade par des enfants et par des hommes de l’ordre des patriciens. Ces jeux revenaient tous les cinq ans environ, confiés aux quatre collèges sacerdotaux à tour de rôle, je veux dire le collège des pontifes, celui des augures, celui des septemvirs et celui des quindécemvirs ; il y eut encore alors une lutte gymnique dans le Champ-de-Mars, où l’on avait construit un stade en bois, et un combat de gladiateurs pris parmi les captifs. Ces fêtes durèrent plusieurs jours, et ne furent pas même interrompues par la maladie de César ; car Agrippa, dans cette circonstance, se chargea de remplir ses fonctions.

César donna ces spectacles à ses frais, et, comme le trésor public manquait d’argent, il emprunta une certaine somme et lui en fit don : il ordonna, en outre, que deux anciens préteurs seraient, chaque année, préposés à son administration. Il quadrupla la quantité de blé distribuée au peuple et fit des largesses en argent à plusieurs sénateurs ; car beaucoup étaient devenus tellement pauvres qu’aucun d’eux ne voulait être édile à cause de la grandeur des dépenses, et que non seulement leurs autres fonctions, mais encore les jugements du ressort de l’édilité étaient, suivant la coutume, attribués, les plus importants au préteur urbain, les autres au préteur étranger. En outre, il nomma lui-même le préteur urbain, chose qu’il fit plusieurs fois dans la suite. Il annula les obligations contractées envers le trésor public avant la bataille d’Actium, excepté celles qui étaient relatives aux édifices, et il brûla les anciens registres de dettes envers l’État. Il n’admit pas dans l’enceinte du Pomérium les cérémonies égyptiennes ; d’ailleurs il s’occupa des temples : ceux qui avaient été bâtis par des particuliers, il ordonna à leurs enfants et à leurs descendants, quand il en existait encore, de les réparer, et rétablit lui-même les autres. Malgré cela, il ne s’attribua pas la gloire de leur reconstruction, et la rendit à ceux qui les avaient bâtis. Les séditions et les guerres civiles, surtout pendant qu’il gouvernait avec Antoine et Lépidus, avaient donné naissance à une foule d’illégalités et d’injustices ; il les abrogea toutes par un seul édit, leur assignant pour terme son sixième consulat. Cette conduite, qui lui valut de la gloire et des éloges, lui inspira le désir de montrer d’une autre manière encore sa grandeur d’âme, tant pour être par là encore plus honoré, que pour affermir son pouvoir monarchique par le consentement des citoyens en paraissant ne pas le leur imposer malgré eux par la violence. Dans ce dessein, après s’être entendu avec ceux des sénateurs qui étaient le plus favorablement disposés à son égard, il vint au sénat, étant consul pour la septième fois, et y lut ce qui suit :

" Mon projet, Pères Conscrits, paraîtra, je le sais, incroyable à quelques-uns d’entre vous. Ce qu’aucun de vous qui m’écoutez ne voudrait faire lui-même, il refuse de le croire de la bouche d’un autre, d’autant plus que tout homme, par une jalousie naturelle envers tout ce qui est au-dessus de lui, est plus porté à se méfier d’un langage qui dépasse ces limites. De plus, je n’ignore pas que ceux dont les paroles ne semblent pas croyables, loin de persuader, passent, au contraire, pour des fourbes. Si donc je venais faire une promesse que je ne dusse pas exécuter sur-le-champ, je craindrais vivement d’exposer ma résolution, de peur de recueillir votre haine au lieu de votre faveur ; mais, comme elle sera immédiatement et aujourd’hui même suivie de l’exécution, j’ai pleine confiance, non seulement de ne pas encourir la honte d’un mensonge, mais même de surpasser tous les hommes en bonne renommée. "

" Il est en mon pouvoir de régner sur vous à perpétuité, vous le voyez vous-mêmes : le parti opposé à moi a été, tout entier, ou réprimé par les supplices, ou ramené à la raison par ma clémence ; celui qui m’était favorable s’est, en retour de mes bienfaits, enchaîné à ma personne et fortifié par la part qu’il prend aux affaires ; en sorte que nul ne désire une révolution, et que, s’il survenait quelque événement de ce genre, il ne serait que plus facile pour moi d’y résister. Mes troupes sont remplies d’ardeur, de dévouement et de force ; j’ai de l’argent, j’ai des alliés, et, ce qui est le plus important, vos dispositions et celles du peuple à mon égard sont telles que c’est votre ferme volonté de m’avoir à votre tête. Cependant je ne serai pas plus longtemps votre chef, et personne ne me dira que, dans tout ce que j’ai fait précédemment, j’aie agi en vue du pouvoir absolu : je dépose tout pouvoir, je vous remets tout sans réserve, les lois, les provinces, non pas seulement celles que vous m’avez confiées, mais aussi celles que je vous ai conquises depuis, afin que vous appreniez, par mes actes mêmes, que, dans le principe, je n’ai désiré aucune puissance, mais que mon intention véritable n’a été que de venger mon père misérablement égorgé et d’arracher la ville à de grandes et continuelles calamités.

" Plût aux dieux que je n’eusse pas eu cette tâche à entreprendre, c’est-à-dire plût aux dieux que Rome n’eût pas eu un pareil service à réclamer de moi ; que nous eussions toujours, comme autrefois nos pères, nous les hommes de ce siècle, vécu dès le principe au sein de la paix et de la concorde. Mais puisqu’une destinée, comme il est vraisemblable, vous a réduits à avoir besoin de moi, quoique bien jeune alors encore, et à me mettre à l’épreuve, tant que les affaires ont réclamé mon assistance, j’ai tout fait avec un zèle au-dessus de mon âge, j’ai tout accompli avec un bonheur au-dessus de ce que mes forces comportaient ; rien ne m’a détourné de vous prêter mon assistance dans vos dangers, ni fatigues, ni crainte, ni menaces d’ennemis, ni prières d’amis, ni multitude de séditieux, ni délire d’adversaires ; je me suis livré à vous sans réserve, en vue de tous les hasards, j’ai exécuté et subi ce que vous savez. De cela je n’ai, moi, retiré aucun profit, excepté la délivrance de la patrie ; vous, vous avez acquis la sûreté et le repos. Puis donc que la fortune favorable vous a rendu par moi une paix sans danger, une concorde à l’abri des séditions, reprenez et la liberté et le gouvernement républicain ; recevez aussi les armes et les peuples soumis, et gouvernez-vous selon vos anciens usages.

" Que de tels sentiments ne vous surprennent point, lorsque vous pouvez voir ma clémence, ma douceur, mon amour du repos dans toutes les autres circonstances, lorsque vous pouvez, en outre, considérer que je n’ai jamais accepté aucun honneur exagéré ni plus élevé que le commun des citoyens, bien que maintes fois maints décrets de votre part m’en aient décernés ; ne m’accusez pas non plus de folie parce que, lorsqu’il est en mon pouvoir de vous commander et d’être à la tête d’une si grande portion de l’univers, je ne le veux pas. Pour moi, si l’on examine la justice, j’estime qu’il est très juste que vous administriez vous-mêmes vos affaires ; si l’on examine l’intérêt, je regarde comme l’intérêt le plus grand, pour moi, de ne pas avoir d’embarras et de n’être en butte ni à l’envie ni aux complots ; pour vous, de jouir en liberté d’un gouvernement sage et de votre choix ; si l’on examine la gloire, motif qui souvent décide bien des gens à entreprendre des guerres et à s’exposer aux périls, comment n’acquerrai-je pas une illustre renommée en renonçant à un si grand empire ? comment n’acquerrai-je pas une grande gloire pour avoir, descendant d’un poste si élevé, consenti à être simple particulier ? Ainsi donc, si quelqu’un de vous ne croit pas qu’un autre puisse en réalité penser et dire véritablement de telles choses, qu’il ait, du moins, confiance en moi. En effet, quels que soient la grandeur et le nombre des bienfaits que je pourrais citer de moi et de mon père envers vous, bienfaits pour lesquels nous méritons, par-dessus tous les autres, votre amour et vos honneurs, je n’en citerai pas de plus grand, je ne me vanterai d’aucun autre que de celui-ci : il n’a pas voulu, lorsque vous le lui offriez, accepter le pouvoir monarchique, et moi, qui le possède, je le dépose.

" Comment à ce bienfait comparer la conquête de la Gaule, ou la soumission de la Mysie, ou la réduction de l’Égypte, ou l’asservissement de la Pannonie, Pharnace, Juba, Phraate, l’expédition de Bretagne, le passage du Rhin ? Ces exploits, sans doute, dépassent en nombre et en grandeur ce que nos ancêtres tous ensemble ont accompli dans les siècles précédents. Mais aucun d’eux cependant ne mérite d’être comparé à ce que je fais en ce moment, pas même les guerres civiles, grandes, diverses et continuelles, que nous avons terminées avec gloire, réglées avec humanité, réprimant comme ennemi tout ce qui résistait, sauvant comme ami tout ce qui cédait ; en sorte que, si le destin voulait que notre ville fût un jour de nouveau malade, il serait à souhaiter pour elle de ne connaître que de cette même manière les dissensions. Car, lorsque avec des forces assez grandes, une vertu et une fortune assez florissantes pour être en état, que vous le vouliez ou non, d’exercer sur vous un pouvoir absolu, loin de perdre la raison et de désirer la monarchie, nous l’avons, lui, repoussée quand elle lui était offerte, moi, déposée quand je la possédais, nous avons fait là une chose plus qu’humaine. Si je tiens ce langage, ce n’est pas pour en faire sottement vanité (je n’en aurais pas dit un mot, si je devais en tirer un avantage quelconque), c’est seulement pour que vous compreniez bien que, malgré de grands et nombreux services rendus à l’État, malgré des motifs particuliers d’orgueil, nous nous félicitons surtout de ce que des avantages que les autres recherchent, même par la violence, nous, nous les refusons, même malgré la contrainte qu’on nous impose.

" Où trouver, en effet, pour ne point parler de nouveau de mon père qui est mort, un homme plus magnanime que moi ou plus favorisé des dieux ? que moi qui, par Jupiter et Hercule ! ayant des soldats si nombreux et si pleins de valeur, des citoyens, des alliés dont je suis aimé, maître, à peu d’exceptions près, de toute la mer située dans l’intérieur des colonnes d’Hercule, possédant sur tous les continents des villes et des provinces, n’ayant plus ni guerre au dehors ni sédition au dedans, lorsque tous vous jouissez de la paix et de la concorde, lorsque vous êtes pleins de force, et, ce qui est le plus important, lorsque vous m’obéissez volontairement, me décide librement et de mon plein gré à quitter une telle puissance, à renoncer à un si grand patrimoine ? Ainsi, si Horatius, si Mucius, si Curtius, si Régulus, si les Décius ont voulu affronter le danger et la mort pour conquérir la réputation d’avoir accompli une action grande et belle, comment n’aurais-je pas davantage désiré de faire une chose qui doit me donner, dès mon vivant, une gloire supérieure et à la leur et à celle des autres hommes tous ensemble ? Que personne de vous, en effet, ne s’imagine que les Romains autrefois recherchaient la vertu et la renommée, tandis qu’aujourd’hui tout sentiment viril a disparu de Rome. Qu’on ne me soupçonne pas non plus de vouloir vous trahir ou vous livrer à quelques hommes pervers, ou bien vous abandonner au pouvoir de la multitude, pouvoir qui, loin de rien produire de bon, a constamment, pour tous les hommes, produit toutes sortes de calamités. Non, c’est à vous, à vous les hommes les plus nobles et les plus sages, que je remets toutes les affaires. Jamais je ne ferais la première de ces deux choses, lors même qu’il me faudrait mourir mille fois, ou même exercer le pouvoir monarchique ; l’autre, je la fais dans mon intérêt particulier et dans l’intérêt de l’État. Car je suis accablé de fatigues et de peines ; ni mon esprit ni mon corps n’y peuvent résister davantage ; et, de plus, je prévois l’envie et la haine naturelles, chez certaines gens, même à l’égard des hommes les plus vertueux, et les complots qui en sont la suite. C’est pour ce motif que je préfère la sûreté d’une condition privée entourée de gloire aux dangers d’un pouvoir monarchique. Les affaires communes, réglées en commun et par plusieurs à la fois, et ne dépendant pas de la volonté d’un seul, seront beaucoup mieux administrées. "

" C’est pour cela que je vous prie, que je vous conjure tous d’approuver et d’accueillir favorablement cette résolution, en considération de tout ce que j’ai fait pour vous et dans la guerre et dans mon administration politique, et, en témoignage de votre entière reconnaissance, de me permettre de vivre désormais au sein du repos ; afin que vous voyiez que, si je sais commander, je sais aussi obéir, et que, tout ce que j’ai imposé aux autres je puis souffrir qu’il me soit imposé à moi-même. J’ai le ferme espoir de vivre en sûreté et de n’avoir à redouter de personne aucune offense, ni en paroles, ni en actions, tant, d’après la conscience de mes actes, je m’assure en votre bienveillance pour moi. Mais, dussé-je éprouver quelqu’un de ces accidents qui arrivent à bien des gens (il est impossible, en effet, principalement quand on a été mêlé à tant de guerres, étrangères et civiles, et qu’on s’est trouvé à la tête d’affaires si graves, de plaire à tous, je suis tout disposé à préférer mourir simple particulier, avant le terme fixé par le destin, plutôt que de devenir immortel en exerçant le pouvoir monarchique. Il serait, d’ailleurs, glorieux encore pour moi, qui n’ai mis personne à mort pour maintenir mon autorité, de succomber pour n’avoir pas exercé le pouvoir monarchique, et celui qui aurait osé me tuer serait, de toute façon, puni et par la divinité et par vous. C’est ce qui est arrivé pour mon père : car il a été proclamé égal aux dieux, et il a obtenu des honneurs éternels, tandis que ses meurtriers ont, misérables, misérablement péri. Nous ne saurions devenir immortels ; cependant une belle vie, une belle mort, nous acquièrent en quelque sorte ce privilège. C’est pour ce motif que, déjà en possession de l’un et espérant posséder l’autre, je vous remets les armes, les provinces, les revenus et les lois, me contentant de vous dire quelques paroles seulement, de peur que, par crainte de la grandeur et aussi de la difficulté des affaires, vous ne vous découragiez, ou bien que, par dédain, vous ne les négligiez comme pouvant être facilement administrées.

10[modifier]

" Je n’hésiterai pas néanmoins à vous suggérer sommairement, sur chacun des points principaux, les mesures qu’il faut adopter. Quelles sont donc ces mesures ? D’abord, maintenez fortement les lois établies et n’en changez aucune ; car persister dans la même voie, lors même qu’elle serait moins bonne, est plus avantageux que d’innover sans cesse, même avec apparence d’amélioration. Ensuite, toutes leurs prescriptions et toutes leurs défenses, observez-les, non pas seulement dans vos paroles, mais aussi dans vos actions ; non pas seulement en public, mais aussi en particulier, si vous ne voulez pas être punis, mais récompensés. Confiez le gouvernement des provinces, tant celles qui sont pacifiées que celles où règne encore la guerre, aux hommes les plus vertueux et les plus capables, sans porter envie à aucun d’eux, mais en rivalisant de zèle, non pour faire prévaloir celui-ci sur celui-là, mais pour procurer à l’État le salut et la prospérité. Récompensez les citoyens qui se conduisent ainsi, punissez ceux qui se conduisent autrement. Faites que vos intérêts privés soient les intérêts communs de l’État, abstenez-vous des biens publics comme de biens étrangers. Conservez soigneusement votre fortune et ne désirez pas celle qui ne vous appartient point ; n’outragez et ne pillez ni les peuples alliés ni les peuples soumis, n’attaquez pas les ennemis et ne les redoutez pas. Ayez toujours les armes en main, mais non pour vous en servir les uns contre les autres, ni contre ceux qui sont en paix. Entretenez suffisamment les soldats, pour que le besoin ne leur fasse pas convoiter rien de ce qui est à autrui ; mais, en même temps, contenez-les et disciplinez-les de façon que leur licence ne cause aucun mal. Mais à quoi bon m’étendre en longs discours pour vous exposer tout ce qu’il convient de faire, quand vous pouvez comprendre aisément, d’après ces paroles, le reste des mesures que vous devez adopter ? Encore un mot, et je finis : si vous gouvernez de la sorte, vous serez heureux et vous me comblerez de joie, moi qui, vous ayant trouvés en proie à des séditions funestes, vous ai amenés à l’état actuel ; mais, si vous êtes incapables d’exécuter rien de tout cela, vous me ferez repentir et vous précipiterez de nouveau l’État dans des guerres nombreuses et dans de grands périls. "

11[modifier]

Cette lecture de César excita des sentiments divers dans le sénat. Un petit nombre de sénateurs, en effet, connaissait ses intentions et lui prêtait son concours ; parmi les autres, ceux-ci suspectaient ses paroles, ceux-là y ajoutaient foi, et, d’une part comme de l’autre, ils admiraient également, ceux-ci son artifice, ceux-là sa résolution ; ceux-ci s’affligeaient de son hésitation, ceux-là de son repentir. Quelques-uns, en effet, commençaient à haïr le gouvernement populaire comme un gouvernement fertile en séditions ; ils approuvaient le changement de la constitution ; ils aimaient César, et, malgré la diversité de leurs sentiments, ils avaient des pensées semblables. Car, tout en croyant à la vérité des paroles de César, ils ne pouvaient être contents, les uns à cause de leurs craintes, les autres à cause de leurs espérances ; ils n’osaient pas non plus, en témoignant leur incrédulité, le blâmer ou l’accuser, ceux-ci parce qu’ils avaient peur, ceux-là parce qu’ils n’en avaient pas dessein. Aussi tous, nécessité ou feinte, le crurent ; ceux-ci n’osaient pas, ceux-là ne voulaient pas le louer ; et plusieurs fois, soit pendant le cours de sa lecture, soit encore après, ils firent entendre leurs cris pour le prier d’accepter un pouvoir monarchique et pour lui suggérer toutes les raisons propres à l’y décider, et ils ne cessèrent que lorsqu’ils l’eurent forcé de prendre l’autorité absolue. Alors César fit aussitôt rendre un décret accordant aux soldats prétoriens une paye double de celle des autres, afin d’avoir une garde véritable. Telle est la vérité sur le désir qu’il eut de renoncer à la monarchie.

12[modifier]

Ce fut de cette manière qu’il se fit confirmer l’empire par le sénat et par le peuple. Voulant néanmoins paraître populaire, il se chargea de la surveillance et de la direction de toutes les affaires publiques, parce qu’elles réclamaient des soins, mais il déclara qu’il ne gouvernerait pas seul toutes les provinces, et que celles dont il aurait le gouvernement, il ne les garderait pas tout le temps ; il remit au sénat les plus faibles comme étant pacifiées et exemptes de guerre ; quant aux plus fortes, il les retint comme présentant des périls et des dangers, soit parce qu’elles étaient voisines des ennemis, soit parce qu’elles étaient capables encore, par elles-mêmes, de causer quelque grande agitation ; c’était en apparence pour que le sénat pût sans crainte jouir des plus belles, tandis que, lui, il aurait les fatigues et les dangers, mais en réalité pour que, sous ce prétexte, les autres fussent sans armes et sans forces, tandis que lui seul aurait des armées à sa disposition et entretiendrait des soldats. Pour ces motifs, il fut résolu que l’Afrique et la Numidie, l’Asie et la Grèce avec l’Épire, la Dalmatie, la Macédoine, la Sicile, la Crète avec la Libye Cyrénaïque, la Bithynie avec le Pont, qui y confine, la Sardaigne et la Bétique, appartiendraient au peuple et au sénat ; et que César aurait le reste de l’Espagne, la Tarragonaise et la Lusitanie, ainsi que toutes les Gaules, la Narbonnaise, la Lyonnaise, l’Aquitaine et la Celtique, avec leurs colonies. Quelques Celtes, en effet, que nous appelons Germains, occupant toute la Celtique voisine du Rhin, ont fait donner le nom de Germanie, tant à la partie supérieure, c’est-à-dire à celle qui commence aux sources du fleuve, qu’à la partie inférieure, c’est-à-dire à celle qui s’étend jusqu’à l’Océan Britannique. Ces provinces donc, ainsi que la Coélé-Syrie, la Phénicie, Cypre et l’Égypte, furent alors la part de César ; car, dans la suite, il rendit au peuple Cypre et la Gaule Narbonnaise, et prit en échange la Dalmatie. Ce changement eut également lieu plus tard pour plusieurs autres provinces, comme le fera voir la suite de cette histoire. Je les ai citées ainsi parce que, aujourd’hui, chacune d’elles a un préfet particulier, tandis que, anciennement et pendant longtemps, deux ou trois ensemble étaient gouvernées par un seul. Je n’ai pas fait mention du reste, parce que les unes ne furent que plus tard ajoutées à l’Empire, et que les autres, bien qu’alors déjà soumises, n’étaient pas gouvernées par les Romains, mais ou se gouvernaient d’après leurs propres lois ou étaient concédées à des rois i celles d’entre elles qui, dans la suite, passèrent sous le gouvernement des Romains, furent ajoutées aux provinces du prince régnant. Telle fut la division des provinces.

13[modifier]

César voulant, même dans ces conditions, écarter aussi loin que possible l’idée de tout projet monarchique, se chargea pour dix ans du gouvernement des provinces qui lui étaient données ; il promit de rétablir l’ordre dans cet espace de temps, et il ajouta, avec une jactance juvénile, que, si elles étaient pacifiées plus tôt, il les rendrait plus tôt. Il donna aux sénateurs le gouvernement de ces deux sortes de provinces, excepté celui de l’Égypte (seule, cette province fut, pour les raisons que j’ai dites, confiée au chevalier nommé plus haut) : ces gouverneurs devaient être les uns annuels et tirés au sort, à moins que, par le nombre de ses enfants ou par un mariage, un citoyen n’eût obtenu un privilège ; il voulut aussi qu’ils fussent pris dans l’ensemble du sénat, sans pouvoir ceindre l’épée ni porter le costume militaire ; que le titre de proconsul fût attribué non pas seulement aux deux citoyens qui avaient géré le consulat, mais aussi à ceux qui avaient exercé la préture, ou même qui avaient été mis au rang d’anciens préteurs ; qu’ils eussent, les uns et les autres, des licteurs en même nombre que les lois leur en accordaient dans Rome ; qu’ils prissent, aussitôt sortis du Pomoerium, les insignes de leur autorité et les conservassent tout le temps jusqu’à leur retour. Quant aux autres, il statua qu’ils seraient choisis par lui, qu’ils seraient appelés ses légats et propréteurs, lors même qu’ils seraient des personnages consulaires. Ces deux titres ayant longtemps été en honneur du temps du gouvernement populaire, il donna aux gouverneurs qui étaient à son choix le titre de préteurs, comme un titre de tout temps appliqué à la guerre, en les appelant propréteurs ; aux autres, il donna celui de consuls, comme ayant des fonctions plus pacifiques, les désignant par le titre de proconsuls. Il conserva, même en Italie, ces titres de préteur et de consul à tous ceux qui avaient une charge au dehors, comme s’ils n’eussent été que des remplaçants. Il voulut que les gouverneurs à son choix, désignés par le mot de propréteurs, eussent une autorité qui n’avait pas pour limite celle d’une année, mais bien celle qu’il lui plaisait, avec permission de porter le "paludamentum" et l’épée, quand ils avaient droit de vie et de mort sur les soldats. Personne, en effet, ni proconsul, ni propréteur, ni procurateur, n’a permission de porter l’épée, quand la loi lui refuse le pouvoir de mettre à mort un soldat ; mais sénateurs et chevaliers, quand ils sont en possession de ce pouvoir, jouissent de ce droit. Voilà ce qui a lieu. Les propréteurs ont tous également six licteurs, même ceux qui n’ont point passé par le consulat et qu’on désigne par un nom formé de ce nombre six ; les uns et les autres prennent également les ornements de leurs charges en arrivant dans la province qui leur est attribuée, et les déposent aussitôt qu’ils ont cessé leurs fonctions.

14[modifier]

Tels furent les règlements et les conditions établies pour l’envoi, des deux parts, de gouverneurs pris parmi les anciens préteurs et les anciens consuls. L’empereur les envoyait, où et quand il voulait ; beaucoup même de préteurs et de consuls en charge obtinrent des gouvernements de provinces, ce qui aujourd’hui a encore lieu parfois. Il attribua au sénat, et en particulier aux consulaires, l’Afrique et l’Asie ; les autres provinces à ceux qui avaient été préteurs ; à tous, il fit la défense commune de tirer au sort aucun gouvernement avant cinq ans écoulés depuis l’exercice d’une magistrature urbaine. Quelquefois tous les magistrats dans ces conditions, bien que leur nombre fût plus grand que celui des provinces, les tiraient néanmoins au sort ; plus tard, comme quelques-uns d’entre eux gouvernaient mal, leurs provinces furent ajoutées à celles de l’empereur, et de cette façon, c’est, en quelque sorte, lui qui leur donne leurs gouvernements ; car il admet à tirer au sort un nombre de magistrats égal à celui des provinces, et ceux qu’il veut. Quelques empereurs envoyèrent des magistrats de leur choix, même dans ces provinces, et parfois leur laissèrent leur gouvernement plus d’une année ; quelques-uns aussi confièrent des provinces à des chevaliers en place de sénateurs. Voilà ce qui fut alors réglé pour les sénateurs ayant droit de vie et de mort sur leurs administrés. Dans les provinces dites du peuple et du sénat, ce sont des magistrats n’ayant pas ce pouvoir qu’on envoie, tels que les questeurs nommés par le sort et les assesseurs des grands magistrats. Je puis justement les appeler ainsi en raison, non pas de leur nom, mais en raison de leur fonction, ainsi que je l’ai dit, puisque les autres leur donnent en grec le nom de g-presbeutai (légats). J’ai suffisamment parlé plus haut de cette appellation. Quant aux assesseurs, chaque magistrat se choisit lui-même les siens ; les préteurs, un de leur ordre ou d’un ordre inférieur, et les consulaires trois parmi les personnages du même rang, avec l’approbation de l’empereur. Il y eut bien à leur sujet quelques innovations, mais, comme elles cessèrent promptement, il suffira d’en parler selon l’occasion.

15[modifier]

Voilà ce qui a lieu pour les provinces du peuple. Quant aux autres, qu’on appelle provinces de l’empereur, et où il se trouve plus d’une légion de citoyens, on y envoie pour les gouverner des magistrats choisis par lui-même, la plupart du temps d’anciens préteurs et aussi d’anciens questeurs, ou même des hommes ayant exercé quelque autre magistrature intermédiaire. Voilà pour ce qui regarde les sénateurs ; parmi les chevaliers, l’empereur choisit lui-même les tribuns militaires, tant ceux qui ont fait partie du sénat que les autres membres de cet ordre, différence sur laquelle je me suis expliqué plus haut, pour les déléguer, les uns seulement dans les villes jouissant du droit de cité, les autres, dans les villes étrangères, suivant les règlements du premier César ; les procurateurs (c’est le nom de ceux qui reçoivent les revenus publics et font les dépenses prescrites), les procurateurs, tirés, les uns des chevaliers, les autres des affranchis, sont, eux, envoyés indifféremment par lui dans toutes les provinces, tant dans les siennes que dans celles du peuple, à moins que les proconsuls ne lèvent eux-mêmes les tributs dans les pays qu’ils gouvernent. L’empereur donne aussi quelques instructions aux procurateurs, aux proconsuls et aux propréteurs pour qu’en se rendant dans leurs provinces, leurs fonctions soient bien déterminées. En outre, il fut alors décidé qu’ils auraient, eux et les autres magistrats, un salaire. Car, anciennement, c’étaient des entrepreneurs qui s’obligeaient envers le trésor public à fournir aux gouverneurs de provinces les objets auxquels leur charge leur donnait droit ; mais, sous César, ces gouverneurs commencèrent à recevoir pour la première fois un salaire fixe. Ce salaire ne fut pas uniformément le même pour tous, il fut proportionné à ce qu’exigeait le besoin ; pour les procurateurs même, l’importance de la somme qu’ils touchent sert à marquer leur rang. On adopta à l’égard de tous également des dispositions en vertu desquelles ils devaient ne pas faire d’enrôlements ni lever de sommes plus fortes que celles qui leur étaient prescrites, à moins d’un décret du sénat ou d’un ordre de l’empereur ; sortir de la province aussitôt le successeur arrivé, ne pas s’attarder en route, et être de retour à Rome dans un délai de trois mois.

16[modifier]

Voilà quels furent à peu près les règlements alors sanctionnés : car, en fait, César, attendu qu’il était maître des finances (en apparence le trésor public était distinct du sien, mais, en réalité, les dépenses se faisaient à son gré) et qu’il avait l’autorité militaire, devait exercer en tout et toujours un pouvoir souverain. Quand il y eut dix ans écoulés, un décret y ajouta cinq autres années, puis encore cinq, ensuite dix, puis encore dix nouvelles, en cinq fois différentes ; de sorte que, par cette succession de périodes décennales, il régna toute sa vie. C’est pour cela que les empereurs qui lui succédèrent, bien que non élus pour un temps déterminé, mais une seule fois pour tout le temps de leur vie, ne laissèrent pas de célébrer chaque fois cette période de dix ans, comme étant une époque de renouvellement de leur autorité ; et cela se pratique encore aujourd’hui. César donc avait auparavant déjà, lors de son discours pour refuser la royauté et pour établir la division des provinces, reçu de nombreux privilèges : ainsi on avait alors décrété que des lauriers seraient placés devant son habitation souveraine et qu’une couronne de chêne y serait suspendue, comme s’il ne cessait de vaincre les ennemis et de sauver les citoyens. Or on donne le nom de palais à la demeure de l’empereur, non qu’il lui ait été jamais attribué par une décision publique, mais parce que César habitait sur le Palatin, qu’il y avait son prétorium, et que sa maison emprunta un certain éclat à la montagne entière qui avait autrefois été habitée par Romulus ; et c’est pour cela aussi que, lors même que l’empereur loge autre part, sa résidence n’en prend pas moins le nom de palais. Après que César eut mis ses promesses à exécution, le surnom d’Auguste fut ajouté à son nom par le sénat et par le peuple. Car, comme on avait résolu de lui donner un titre en quelque sorte particulier, et que ceux-ci proposaient et approuvaient une résolution, ceux-là une autre, César désirait vivement être nommé Romulus ; mais s’étant aperçu que ce serait se faire soupçonner d’aspirer à la royauté, il y renonça et fut appelé Auguste, comme étant plus qu’un homme. En effet, les objets les plus respectables, les plus saints, sont dits augustes. C’est pour cela qu’en grec on l’a appelé g-Sebastos ; c’est-à-dire vénérable, du verbe g-sebazesthai.

17[modifier]

Ce fut ainsi que la puissance du peuple et du sénat passa tout entière à Auguste, et qu’à partir de cette époque fut établie une monarchie pure. Car on peut avec vérité appeler cela une monarchie, bien que le pouvoir ait été quelquefois exercé par deux ou par trois chefs à la fois. Les Romains avaient pour ce mot de monarchie une haine telle qu’ils ne donnèrent à leurs empereurs ni le nom de dictateurs, ni celui de rois, ni aucun autre de ce genre ; néanmoins, le gouvernement de l’État étant dans les mains de l’empereur, il est impossible que les Romains ne soient pas soumis à une autorité royale. Les magistratures régulièrement établies d’après les lois subsistent bien encore aujourd’hui, quant au nombre, à l’exception de celle de censeur, ce qui n’empêche pas que tout se règle, tout s’administre suivant le bon plaisir de celui qui est au pouvoir. Cependant, afin de paraître tenir ce privilège non de leur puissance, mais des lois, ils s’emparèrent, en conservant les mêmes noms, excepté pour la dictature, de toutes les dignités qui, sous la république, avaient, par la volonté de ces deux ordres, une grande autorité. C’est ainsi qu’ils sont consuls plusieurs fois, qu’ils se donnent le nom de proconsuls autant de fois qu’ils sortent du Pomoerium ; que le titre d’imperator appartient non pas seulement à ceux qui ont remporté une victoire, mais aussi à tous les autres, qui le prennent en tout temps, pour signifier leur souveraineté, en place de celui de roi et de celui de dictateur. Sans s’attacher à ces noms, attendu qu’ils ont été bannis, une fois pour toutes, de la constitution, ils ne s’en assurent pas moins le bénéfice sous celui d’empereurs. C’est en vertu de ces titres qu’ils ont le droit d’opérer le recrutement de l’armée, de lever des contributions, d’entreprendre la guerre et de conclure la paix, de commander toujours et partout pareillement les soldats étrangers et les légions, de sorte que, dans l’enceinte du Pomoerium, ils ont le pouvoir de mettre à mort les chevaliers et les sénateurs, et qu’ils ont autorité pour faire ce que faisaient autrefois les consuls et les autres magistrats exerçant l’autorité suprême : censeurs, ils surveillent notre vie et nos mœurs et procèdent au dénombrement des citoyens ; ils inscrivent les uns sur les rôles de l’ordre équestre et sur ceux de l’ordre sénatorial, et en effacent les autres suivant qu’ils le jugent bon. Comme, en outre, ils sont revêtus de tous les sacerdoces, que ce sont eux qui donnent aux autres la plupart de ces sacerdoces, que l’un d’eux, lors même que l’État a deux et jusqu’à trois chefs, est grand pontife, ils sont les maîtres de toutes choses, profanes et sacrées. La puissance appelée tribunitienne, puissance que possédaient autrefois, au temps où ils florissaient, les véritables tribuns, leur confère le droit de casser les décisions rendues par un magistrat, quand ils les désapprouvent, celui de ne pas être outragés, et, dans le cas où ils se croiraient offensés par des actes ou même par des paroles, celui d’en faire périr, sans jugement, l’auteur comme un maudit. Les empereurs, étant patriciens, croient, il est vrai, qu’il ne leur est en aucune façon permis d’être tribuns, mais il n’en exercent pas moins la puissance de cette charge dans toute son étendue, et c’est par elle qu’ils comptent la suite des années de leur règne, comme s’ils la recevaient chaque année avec les divers tribuns du peuple qui se succèdent. Ils ont emprunté à la république ces différents pouvoirs avec les attributions réglées par les lois, leur conservant leurs mêmes noms, afin de sembler ne rien avoir qui ne leur ait été, pour ainsi dire, donné.

18[modifier]

Ils acquirent aussi un autre droit qui n’avait jamais, dans les temps anciens, été ouvertement concédé à aucun Romain, celui en vertu duquel il leur est permis de faire actes de tribuns et tous autres. Car ils sont affranchis des lois, comme le dit le latin, c’est-à-dire qu’ils sont libres de toute contrainte légale et ne sont soumis à aucune des lois écrites. C’est ainsi qu’à l’aide de ces noms républicains, ils se sont emparés de toute la puissance dans l’État, de manière à posséder tout ce que possédaient les rois, moins l’odieux du nom. Car l’appellation de César et celle d’Auguste ne leur confèrent aucun pouvoir particulier : elles ne servent qu’à marquer, l’une, la succession de la race, l’autre, l’éclat de leur dignité. Peut-être le surnom de Père leur donne-t-il sur nous tous une sorte d’autorité comme celle qu’avaient autrefois les pères sur leurs enfants ; toutefois ce n’est nullement dans cette vue qu’il leur a été attribué ; c’est un honneur, une invitation, pour eux, d’aimer leurs sujets comme leurs enfants ; pour leurs sujets, de les vénérer comme des pères. Voilà quels sont les titres dont les empereurs font usage suivant les lois et suivant un usage devenu usage de la patrie. Aujourd’hui tous ces titres, à l’exception de celui de censeur, leur sont, la plupart du temps, donnés à la fois ; jadis ils leur étaient décernés séparément en diverses circonstances. Quelques empereurs, en effet, reçurent la censure suivant le sens antique, et Domitien la reçut à vie ; mais aujourd’hui la chose n’a plus lieu : bien que possédant la réalité de cette magistrature, les princes n’y sont pas élus, et ils n’en portent le titre que lorsqu’ils font le dénombrement des citoyens.

19[modifier]

Le gouvernement prit ainsi, à cette époque, une forme meilleure et plus salutaire ; car il était de toute impossibilité aux Romains de se sauver avec le gouvernement républicain. Du reste, les événements qui se passèrent dans la suite ne sauraient être racontés de la même manière que ceux qui ont précédé. Autrefois, en effet, toutes les affaires, quelque loin que la chose arrivât, étaient soumises au sénat et au peuple, et, par conséquent, tout le monde les connaissait et plusieurs les écrivaient. Aussi la vérité, bien que quelques-uns aient, dans leur récit, cédé à la crainte ou à la faveur, à l’amitié ou à la haine, se trouvait cependant, jusqu’à un certain point, chez les autres qui avaient écrit les mêmes faits, et dans les Actes publics. Mais, à partir de cette époque, la plupart des choses commencèrent à se faire en cachette et en secret : car, bien que parfois quelques-unes fussent publiées, comme il n’y avait pas de contrôle, cette publication inspire peu de confiance, attendu qu’on soupçonne que tout est dit et fait selon le gré du prince et de ceux qui exercent la puissance à ses côtés. De là, beaucoup de faits répandus qui n’ont pas eu lieu, beaucoup d’ignorés qui sont réellement arrivés ; il n’est rien, pour ainsi dire, qui ne soit publié autrement qu’il s’est passé. D’ailleurs, la grandeur de l’empire et la multitude des affaires rend très difficile de les connaître exactement. En effet, une foule de choses à Rome, quantité d’autres dans les pays soumis, ou dans les pays en guerre avec nous, se succèdent, pour ainsi dire, chaque jour, sur lesquelles personne n’est à portée de connaître rien de certain, hormis ceux qui les accomplissent ; le plus grand nombre n’apprend même pas, dans le principe, qu’elles ont eu lieu. C’est pour cette raison que tous les événements que, dans la suite du temps, il sera nécessaire de raconter, je les rapporterai désormais à peu près comme ils se sont transmis, qu’ils soient réellement arrivés ainsi ou qu’ils soient arrivés de toute autre manière. J’y joindrai néanmoins, autant que possible, mon opinion personnelle toutes les fois que j’ai pu, par mes nombreuses lectures, par ce que j’ai entendu et ce que j’ai vu, former une conjecture différente de la tradition vulgaire.

20[modifier]

César donc, ainsi que je l’ai dit, fut surnommé Auguste, et, dans la nuit suivante, il eut un présage dont la signification ne manquait pas d’importance : le Tibre débordé couvrit toute la partie basse de Rome, au point de la rendre navigable ; les devins, d’après ce prodige, prédirent que César s’élèverait à une grande puissance et qu’il aurait la ville tout entière sous sa domination. Quelque exagérées que fussent les propositions des uns et des autres en son honneur, un certain Sextus Pacuvius, d’autres disent Apudius, les surpassa tous : en plein sénat il se dévoua lui-même à César, à la manière espagnole, et conseilla aux autres de l’imiter. Auguste l’en empêchant, il s’élança vers la multitude qui se tenait au dehors (il était tribun du peuple), et, courant çà et là par les carrefours et les rues, il la força, elle et le reste des citoyens, à se dévouer à Auguste : de là, cette coutume, lorsque nous nous adressons au chef de l’État, de lui dire : " Nous te sommes dévoués. " Pacuvius fit que tout le monde offrit un sacrifice à cette occasion ; de plus, un jour, dans une assemblée du peuple, il déclara qu’il instituerait Auguste son héritier pour une part égale avec son fils ; ce n’était pas qu’il eût une grande fortune, mais il voulait y faire ajouter ; ce qui arriva en effet.

21[modifier]

Auguste remplit avec zèle les fonctions de souverain, d’autant plus qu’elles semblaient lui être données volontairement par tous, et, en outre, il porta un grand nombre de lois. Je n’ai nul besoin d’entrer dans un détail scrupuleux pour chacune d’elles, excepté quand elles intéressent mon récit. Je ferai de même pour ce qui se passa dans la suite, de peur d’être importun rien qu’en accumulant des faits que les gens même de la profession ne recherchent pas scrupuleusement. Néanmoins Auguste, pour ses lois, ne se contentait pas de son propre sentiment ; il y en avait qu’il soumettait à la délibération du peuple, afin que, dans le cas où quelques dispositions n’auraient pas plu, il pût, en étant instruit à l’avance, les corriger ; car il encourageait tout le monde à lui communiquer ce qu’il avait trouvé de mieux et il accordait une grande liberté de langage ; il y avait même des articles qu’il remaniait. D’ordinaire, il prenait comme conseillers, pendant six mois, les consuls, ou le consul lorsqu’il remplissait lui-même les fonctions consulaires, avec un membre de chaque magistrature et, parmi les sénateurs, quinze, que le sort désignait, de manière à être, par eux, censé faire, pour ainsi dire en commun avec tous les autres, ses règlements. Il y avait bien, en effet, quelques affaires qu’il soumettait au corps entier du sénat ; mais, convaincu néanmoins qu’il valait mieux examiner tranquillement à l’avance, avec un petit nombre de personnes, la plupart et les plus importantes d’entre elles, il se conduisait d’après ces principes, et parfois même il présidait les tribunaux avec ses conseillers. Le sénat entier avait, en effet, sa justice à part, et répondait, dans certaines circonstances, aux ambassades et aux messages des peuples et des rois ; tandis que le peuple se réunissait dans ses comices et dans ses assemblées, où néanmoins il rie se passait rien qui déplût à Auguste. Quant aux magistrats, l’empereur recommandait lui-même certains candidats de son choix ; pour les autres, tout en abandonnant leur élection au peuple et aux plébéiens conformément à l’usage antique, il veillait à ce qu’on ne nommât personne d’indigne, et qu’il n’y eût ni coalition ni brigue. Tel fut l’ensemble de l’administration d’Auguste.

22[modifier]

Maintenant je rapporterai, en indiquant les consuls sous lesquels il est arrivé, chacun des faits nécessaires à raconter. En l’année que j’ai marquée, voyant que l’incurie avait rendu impraticables les routes hors des murailles, il confia à divers sénateurs le soin de réparer les autres à leurs frais ; quant à la voie Flaminia, comme il fallait l’approprier au passage d’une armée, ce fut lui qui s’en chargea. Cette voie fut donc alors mise sur-le-champ en état, et des statues, supportées par des arcs de triomphe, furent, à propos de cette réparation, élevées en l’honneur du prince, tant sur le pont du Tibre qu’à Ariminum ; les autres voies furent plus tard réparées aux frais du trésor public, car aucun sénateur ne se décidait volontairement à en faire la dépense, ou, si l’on veut, aux frais d’Auguste. Je ne saurais, en effet, établir de différence entre les deux trésors, bien qu’Auguste ait fait briser, pour être converties en monnaie, plusieurs statues d’argent qui lui avaient été érigées par ses amis et par certains peuples, afin de faire considérer comme provenant de ses propres deniers toutes les sommes que, disait-il, il dépensait : aussi n’ai-je pas l’intention de dire si les divers empereurs ont parfois pris sur les deniers publics ni s’ils ont parfois donné par eux-mêmes. L’un et l’autre, en effet, ont eu souvent lieu. Pourquoi d’ailleurs relater de pareilles choses comme des prêts ou des dons, lorsque le peuple et l’empereur usaient des uns et des autres en commun ? Voilà ce que fit alors Auguste ; de plus, il partit comme pour aller faire une expédition en Bretagne, mais, arrivé en Gaule, il s’y arrêta, parce que les Bretons avaient cru devoir lui envoyer des parlementaires, et que les affaires de la Gaule étaient encore en désordre à cause des guerres civiles qui en avaient immédiatement suivi la conquête. Il fit le dénombrement des Gaulois et régla leur état civil et politique. De là, il passa en Espagne et organisa également cette province.

23[modifier]

Après cela, il fut lui-même consul pour la huitième fois, avec Statilius Taurus, et Agrippa fit la dédicace de l’enceinte appelée les Septa (il ne s’était engagé à réparer aucune route ; or, ces Septa, bâtis par Lépidus dans le Champ-de-Mars avec des portiques à l’entour, pour la tenue des comices par tribus, furent décorés de bancs de pierre et de peintures par Agrippa qui les nomma Septa Julia en l’honneur d’Auguste. Agrippa, loin d’être, à raison de ce fait, en butte à l’envie, s’acquit au contraire l’estime du prince et celle de tous les autres citoyens (la cause en est que, tout en conseillant les mesures les plus clémentes, les plus glorieuses et les plus utiles, et en aidant à leur exécution, il ne s’en attribuait pas le moins du monde l’honneur, et qu’il usait des distinctions qu’il recevait d’Auguste non dans l’intérêt de son ambition ou de son propre plaisir, mais pour l’avantage de l’empereur et pour celui du public) ; tandis que les honneurs rendirent Cornélius Gallus insolent. Il se laissa aller contre Auguste à une foule de paroles insensées et même d’actes coupables : il s’éleva à lui-même des statues dans toute l’Égypte, pour ainsi dire, et inscrivit toutes ses actions sur les pyramides. Il fut accusé, à raison de ces faits, par Valérius Largus, son compagnon et son commensal, et noté d’infamie par Auguste, avec défense d’habiter dans les provinces de César. A la suite de cela, un grand nombre d’autres attaquèrent Gallus et intentèrent une foule d’accusations contre lui ; le sénat tout entier décréta qu’il serait condamné judiciairement et exilé, ses biens confisqués, pour être donnés à Auguste, et que les sénateurs offriraient un sacrifice à cette occasion. Gallus, pénétré de douleur, se déroba au supplice par la mort.

24[modifier]

Une chose qui prouva le peu de sincérité de la multitude, c’est que cet homme, qu’elle avait jusqu’alors adulé, elle montra en ce moment à son égard des dispositions telles qu’il fut forcé de se donner la mort de sa propre main, et qu’elle passa du côté de Largus dont la faveur commençait à croître, toute prête, s’il arrivait à celui-ci quelque chose de pareil, à prendre contre lui les mêmes résolutions. Proculéius, néanmoins, ne craignit pas, un jour qu’il le rencontra, de se prendre le nez et la bouche de sa propre main, pour montrer à ceux qui l’entouraient qu’il n’y avait pas sûreté même à respirer en présence de cet homme. Un autre vint le trouver, bien qu’inconnu de lui, avec des témoins, et lui demanda s’il le reconnaissait : Largus ayant répondu négativement, il prit acte de cette dénégation, comme s’il n’était pas possible à un méchant de calomnier quelqu’un, même lorsqu’il ne l’a pas connu auparavant. Mais la plupart imitent plutôt, quoique perverses, les actions d’un homme, qu’ils ne se mettent en garde contre son malheur ; c’est ainsi qu’alors M. Égnatius Rufus, après avoir été édile, après avoir, entre beaucoup d’autres belles actions, aidé de ses propres esclaves et de quelques autres qu’il louait, porté secours aux maisons incendiées cette année-là, après avoir, en récompense de cette conduite, reçu du peuple les sommes nécessaires pour les dépenses de sa charge et été élu préteur par dérogation aux lois, en conçut un tel orgueil et un tel mépris pour Auguste qu’il fit afficher qu’il avait remis à son successeur la ville sans dommage et dans toute son intégrité. Tous les principaux citoyens et Auguste surtout furent irrités d’un pareil acte, et Auguste ne devait pas tarder à lui apprendre a ne pas se montrer plus fier que les autres ; mais, pour le moment, il se contenta de recommander aux édiles de veiller à ce qu’il n’y eût aucun incendie, ou, s’il s’en déclarait, d’avoir à éteindre le feu.

25[modifier]

Cette même année, Polémon, roi du Pont, fut inscrit au nombre des amis et alliés du peuple romain, et les premières places à tous les théâtres furent, dans tout son royaume, accordées aux sénateurs : Auguste, au moment de passer en Bretagne avec son armée (les Bretons n’avaient pas voulu accepter ses conditions), fut retenu par les Salasses, qui se soulevèrent contre lui, et par les Cantabres et les Astures, qui lui firent la guerre. Le premier de ces deux peuples habite au pied des Alpes, comme je l’ai déjà dit ; les deux autres, au pied des Pyrénées, la partie la plus forte du côté de l’Espagne et la plaine située au-dessous de cette montagne. Ce fut pour cette raison qu’Auguste (il était déjà consul pour la neuvième fois avec M. Silanus), envoya Térentius Varron contre les Salasses. Celui-ci les ayant, par des incursions sur plusieurs points à la fois, empêchés de devenir par leur réunion difficiles à réduire, les vainquit aisément, attendu qu’ils ne venaient que par petites troupes à la rencontre des Romains : après les avoir contraints à faire la paix, il leur demanda une somme déterminée pour ne leur faire aucun autre mal ; puis ayant, sous prétexte de lever cet argent, envoyé partout des soldats, il se saisit des hommes en âge de porter les armes et les vendit à condition que, durant l’espace de vingt ans, aucun d’eux ne serait mis en liberté. La partie la meilleure de leur territoire fut donnée à quelques soldats prétoriens et reçut une ville nommée Augusta Prétoria. Auguste en personne marcha contre les Astures et contre les Cantabres à la fois : comme ils refusaient de se rendre par l’orgueil que leur inspirait la force de leurs positions, et n’en venaient pas aux mains parce qu’ils étaient inférieurs en nombre ; comme, en outre, ils étaient pour la plupart armés de javelots, et le harcelaient quand il faisait quelque mouvement, toujours postés à l’avance dans les lieux élevés et en embuscade dans les endroits creux et couverts, Auguste se trouva dans le plus grand embarras. La fatigue et les soucis ayant altéré sa santé, il se retira à Tarracone, où il tomba malade ; dans l’intervalle, C. Antistius combattit ces peuples et obtint plusieurs succès, non qu’il fût meilleur général qu’Auguste, mais parce que les barbares, le méprisant, s’avancèrent en foule contre les Romains et se firent battre. C’est ainsi qu’il prit plusieurs places, et qu’ensuite T. Carisius s’empara de Lancia, la ville la plus forte des Asturies, qui avait été abandonnée, et en réduisit un grand nombre d’autres en sa puissance.

26[modifier]

Cette guerre terminée, Auguste congédia les soldats émérites et leur permit de fonder en Lusitanie la ville appelée Augusta Emerita ; quant à ceux qui étaient encore en âge de servir, il leur fit donner, dans le camp même, des spectacles par Marcellus et par Tibère, comme s’ils eussent été édiles. Il accorda aussi à Juba, en compensation du royaume de ses pères, dont la plus grande partie se trouvait comprise dans l’empire romain, une partie de la Gétulie, les possessions de Bocchus et celles de Bogud ; tandis qu’à la mort d’Amyntas, au lieu de remettre son royaume à ses enfants, il le réduisit à l’état de province. C’est ainsi que la Galatie avec la Lycaonie eut un préfet romain, et que les places de la Pamphylie, qui avaient été auparavant attribuées à Amyntas, redevinrent une préfecture distincte. Vers ce même temps, M.Vinicius, en vengeant sur quelques tribus germaines la mort de citoyens romains qui, entrés, pour y faire le commerce, sur le territoire de ces peuples, avaient été saisis et massacrés par eux, valut aussi à Auguste le nom d’imperator. Le triomphe fut décerné au prince à cette occasion et pour les autres victoires remportées à la même époque ; mais, sur son refus, on lui éleva dans les Alpes un arc triomphal, et on lui permit de porter à perpétuité, le premier jour de l’année, la couronne et la toge triomphales. Tel fut le résultat des guerres d’Auguste ; alors il ferma le temple de Janus qu’elles avaient fait rouvrir.

27[modifier]

Agrippa, pendant ce temps, orna la ville à ses propres frais. Ici il bâtit, en mémoire de ses victoires sur mer, le portique nommé portique de Neptune, et le décora d’une peinture représentant les Argonautes ; là, il construisit l’étuve laconienne, qu’il l’appela gymnase Laconien, parce que, à cette époque, c’était surtout les Lacédémoniens qui, dans le bain, passaient pour se mettre nus et se frotter d’huile. Il acheva aussi le temple nommé le Panthéon. Le nom de ce temple vient peut-être de ce que, sur les statues de Mars et de Vénus, il offrait aussi les images de plusieurs dieux ; dans mon opinion, il vient de ce que, formant une rotonde, il ressemble au ciel. Agrippa voulut également y placer Auguste et attacher son nom à cette œuvre ; mais, Auguste n’ayant accepté ni l’un ni l’autre de ces honneurs, Agrippa érigea dans le temple un buste du premier César, avec un à Auguste et un à lui-même dans le vestibule. Loin d’adresser, à raison de ces faits, aucun reproche à Agrippa (il avait été en cela conduit non par l’ambition de rivaliser avec Auguste, mais par une bienveillance incessante à son égard, et par un zèle continu pour l’État), Auguste ne lui en accorda que plus d’honneur. La maladie l’ayant alors empêché de faire à Rome les noces de sa fille Julie et de son neveu Marcellus, ce fut Agrippa qui les célébra en son absence ; quand la maison du mont Palatin, qui avait auparavant appartenu à Antoine et qui avait été ensuite donnée à Agrippa et à Messala, eut été brûlée, il fit à Messala un don en argent et prit Agrippa avec lui dans sa maison. Agrippa se montra justement fier de ces distinctions ; un certain C. Thoranius fut de même cité avec éloge pour avoir, étant tribun du peuple, introduit au théâtre et fait asseoir près de lui sur les gradins réservés aux tribuns son père, simple affranchi. P. Servilius s’acquit aussi un renom pour avoir, étant préteur, fait massacrer dans des jeux trois cents ours et autant d’autres bêtes féroces de Libye.

28[modifier]

Ensuite, Auguste fut consul pour la dixième fois avec C. Norbanus, et, aux calendes, le sénat jura de confirmer tous ses actes. Quand on annonça qu’il n’était plus bien éloigné de la ville (sa maladie avait prolongé son absence), et quand, après avoir promis au peuple un don d’environ cent drachmes, il eut défendu de publier le décret relatif à ce don avant l’approbation du sénat, le sénat le dégagea de toute contrainte des lois, afin que, ainsi qu’il a été dit, ne relevant réellement que de sa volonté et maître absolu de lui-même et des lois, il fît tout ce qu’il voudrait et ne fit rien de ce qu’il ne voudrait pas. Ces décrets furent rendus pendant qu’il était encore absent ; lorsqu’il fut arrivé à Rome, d’autres honneurs lui furent rendus à raison de son rétablissement et de son retour. On accorda à Marcellus de siéger au sénat parmi les anciens préteurs et de demander le consulat dix ans avant l’âge fixé par la loi, et à Tibère, de faire la même chose cinq à l’avance pour chaque magistrature ; et aussitôt l’un fut nommé questeur et l’autre édile. Les questeurs pour les provinces étant venus à manquer, on fit, pour y pourvoir, tirer au sort tous ceux qui, en remontant jusqu’à dix années plus haut, n’avaient pas rempli ces fonctions, bien qu’ayant exercé la questure. Voilà les choses dignes de souvenir qui se passèrent alors dans la ville.

29[modifier]

Quant aux Cantabres et aux Astures, Auguste n’eut pas plutôt quitté l’Espagne en y laissant L. Emilius pour commander, qu’ils se soulevèrent et envoyèrent dire à Emilius, avant de lui avoir laissé rien deviner, qu’ils voulaient faire présent à son armée de blé et d’autres provisions, et qu’ayant pris avec eux, sous ce prétexte, un assez grand nombre de soldats romains, pour rapporter ces dons, ils les emmenèrent dans un endroit favorable et les massacrèrent. Cependant leur joie ne fut pas de longue durée : en dévastant le pays, en incendiant plusieurs villes, et, par-dessus tout, en coupant les mains à ceux qu’on ne cessait de prendre, Emilius les eut bientôt soumis. Pendant que ces choses se passaient, une autre expédition eut lieu, expédition nouvelle, qui commença et finit en même temps : AElius Gallus, préfet d’Égypte, marcha contre l’Arabie appelée Heureuse, dont Sabos était roi. Personne d’abord ne se présenta à sa vue, et cependant il ne s’avançait pas sans peine ; le désert, le soleil et la nature étrange des eaux les tourmentaient beaucoup, en sorte que la majeure partie de l’armée y périt. De plus, il survint une maladie qui ne ressemblait à aucune de celles que l’on connaît ; elle attaquait la tête qu’elle desséchait. Beaucoup succombèrent sur-le-champ ; quant à ceux qui survivaient, le mal leur descendait dans les jambes après avoir franchi toute la partie intermédiaire du corps, et les mettait dans un état pitoyable ; et, à cette maladie, il n’y avait de remède efficace que l’huile mêlée au vin, employée en boisson et en onction, ce qu’un bien petit nombre purent faire, car le pays ne produit ni vin ni huile, et les Romains n’en avaient pas une abondante provision. Au milieu de ces souffrances, les barbares les attaquèrent. Jusqu’à ce moment ils avaient eu le dessous dans tous les engagements et, de plus, ils avaient perdu plusieurs places ; mais alors, profitant du secours que leur offrait la maladie, ils recouvrèrent leurs possessions et chassèrent de leur pays le reste des ennemis. Ce furent là les premiers Romains, et aussi, je crois, les seuls, qui s’avancèrent si loin à main armée dans cette Arabie ; car ils allèrent jusqu’à la célèbre place nommée Adulis.

30[modifier]

Auguste, consul, pour la onzième fois, avec Calpurnius Pison, tomba malade de nouveau, au point de n’avoir aucun espoir de salut : il fit en conséquence toutes ses dispositions comme un homme sur le point de mourir, et, convoquant les magistrats et les principaux sénateurs et chevaliers, il ne désigna personne pour successeur, bien qu’on s’attendit généralement à voir Marcellus préféré à tous pour cette succession ; puis, après s’être entretenu avec eux des affaires publiques, il donna à Pison un registre où il avait consigné par écrit l’état des forces et des revenus de l’empire, et passa son anneau au doigt d’Agrippa. Déjà réduit à ne pouvoir accomplir les fonctions les plus indispensables, il fut sauvé, au moyen de bains froids et de potions froides, par un certain Antonius Musa, et sa guérison valut à Musa une forte somme d’argent de la part d’Auguste et de la part du sénat, et, en outre, le droit (c’était un affranchi) de porter des anneaux d’or, avec l’immunité pour lui et pour ceux qui exerçaient à cette époque ou qui exerceraient à l’avenir la même profession. Cependant ce Musa, qui s’attribuait l’œuvre de la fortune et de la destinée, devait être promptement convaincu de mensonge : car Auguste, il est vrai, fut sauvé par ce traitement, mais Marcellus, qui tomba malade peu de temps après, soigné de la même manière par le même Musa, en mourut. Auguste fit à Marcellus des funérailles publiques où, suivant la coutume, il prononça son éloge, déposa son corps dans le monument qu’il se faisait construire, et, pour honorer sa mémoire, donna au théâtre commencé par César le nom de théâtre de Marcellus ; de plus, il ordonna que, pendant les jeux Romains, on porterait au théâtre sa statue en or avec une couronne également en or et une chaise curule, qui serait placée au milieu des magistrats chargés de les célébrer. Mais il ne le fit que plus tard.

31[modifier]

Auguste, alors rétabli, porta son testament au sénat et voulut le lire pour montrer qu’il n’avait légué à personne la succession de son autorité ; il ne lut pas, néanmoins, car personne ne le lui permit. Tous cependant étaient dans le plus grand étonnement de ce que, chérissant Marcellus comme gendre et comme neveu, et, entre autres honneurs qu’il lui avait accordés, ayant contribué avec tant de magnificence aux fêtes de son édilité que tout l’été il y eut un "velarium" suspendu au dessus du Forum, qu’il produisit sur l’orchestre un chevalier comme danseur, ainsi qu’une femme de qualité, il eût néanmoins, au lieu de lui confier sa souveraineté, donné la préférence à Agrippa. C’était, vraisemblablement, qu’il n’avait pas encore assez de confiance dans la prudence de ce jeune homme : peut-être aussi voulut-il que le peuple recouvrât sa liberté, ou bien encore qu’Agrippa reçût du peuple son pouvoir ; car il savait parfaitement qu’Agrippa en était fort aimé, et il ne voulait point paraître lui remettre de son propre chef cette autorité.

32[modifier]

Auguste donc, revenu à la santé et instruit que Marcellus, par suite de ce choix, voyait Agrippa d’un mauvais œil, envoya aussitôt Agrippa en Syrie, de peur qu’il ne survînt entre eux quelque querelle ou quelque dispute. Celui-ci sortit aussitôt de Rome, sans cependant aller jusqu’en Syrie ; mais, montrant plus de modération encore, il y envoya ses légats et s’arrêta lui-même à Lesbos. Voilà ce que fit Auguste ; en outre, il ne nomma que dix préteurs, comme s’il n’était plus besoin d’en nommer davantage, et cela eut lieu pendant plusieurs années. Parmi ces préteurs, les uns devaient remplir les mêmes fonctions qu’auparavant, et deux présider chaque année à l’administration du Trésor. Après avoir réglé ces services, il abdiqua le consulat dans sa terre d’Albe, où il était allé : lui-même, en effet, depuis qu’il avait mis l’ordre dans les affaires, avait, ainsi que la plupart des autres, conservé cette charge l’année entière ; il voulut faire cesser de nouveau cet usage, afin que le plus grand nombre possible arrivât au consulat, et il accomplit cette résolution hors de Rome, de peur d’en être empêché. Il fut loué pour cette mesure, et aussi parce qu’il se substitua L. Sestius, qui avait toujours été du parti de Brutus, avait combattu avec lui dans toutes ses guerres, et qui, de plus, en gardait même encore alors le souvenir et les images, et ne cessait de faire son éloge ; car, loin de haïr dans Sestius le sentiment de l’amitié et de la fidélité, il lui rendait hommage. Pour ces motifs, le sénat décréta qu’Auguste serait tribun à vie, il lui accorda de mettre à chaque séance en délibération n’importe quel sujet il voudrait, lors même qu’il ne serait pas consul, et d’avoir, une fois pour toutes et à jamais, le pouvoir proconsulaire, de manière qu’il n’eût ni à le déposer en entrant dans l’enceinte du Pomoerium, ni à le reprendre ensuite ; il lui donna aussi, dans les provinces, une autorité plus grande que celle de chaque préfet. C’est ainsi qu’Auguste et les empereurs qui vinrent après lui exercèrent légalement tous les autres pouvoirs et la puissance tribunitienne, sans que ni lui ni aucun autre empereur ait eu le titre de tribun.

33[modifier]

Selon moi, ces honneurs, qui lui furent alors ainsi décernés, étaient l’expression non de la flatterie, mais d’un sentiment sincère. En effet, dans tous ses rapports avec les Romains, il se conduisait comme avec des hommes libres : ainsi, Tiridate, en personne, et des députés de Phraate étant venus à Rome au sujet de leurs griefs mutuels, il les conduisit au sénat ; puis, chargé par ce corps de la connaissance de leur affaire, il refusa de livrer Tiridate à Phraate et renvoya à ce dernier le fils qu’il avait reçu de lui auparavant, à la condition que les captifs et les enseignes prises dans la déroute de Crassus et dans celle d’Antoine lui seraient rendus. Cette même année, un des édiles plébéiens étant mort, C. Calpurnius, bien qu’ayant été auparavant édile curule, lui succéda, fait dont on ne cite aucun autre exemple ; durant les Féries Latines, il y eut chaque jour deux préfets urbains, et même l’un d’entre eux, bien qu’il ne fût pas même à l’âge de jeunesse, ne laissa pas d’exercer sa charge. Livie fut accusée de la mort de Marcellus, parce qu’on le préférait à ses fils ; mais ce soupçon fut balancé par la maladie qui sévit cette année et la suivante avec tant de violence qu’elles virent périr beaucoup de monde. Alors (toujours d’ordinaire les calamités de ce genre sont annoncées par quelque présage), un loup fut pris dans Rome, le feu et la tempête endommagèrent plusieurs édifices, une crue du Tibre emporta le pont de bois et rendit la ville navigable pendant trois jours.


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