Histoire romaine (Dion Cassius)/Livre LV

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L’année suivante, Drusus fut consul avec Titus Crispinus, et il lui arriva de fâcheux présages. Entre autres prodiges, la tempête et la foudre détruisirent plusieurs temples, de manière à endommager celui de Jupiter sur le Capitole et ceux qui en dépendent. Mais, sans en tenir aucun compte, il entra sur le territoire des Cattes et s’avança jusque dans le pays des Suèves, subjuguant sans peine les contrées qu’il traversait et remportant sur les peuples qui lui livraient bataille des victoires sanglantes. De là, il tourna sa route vers les Chérusques, et, passant le Véser, il poussa jusqu’à l’Elbe, portant partout le ravage. Il essaya de franchir ce fleuve (il sort des montagnes des Vandales et verse une grande abondance d’eau dans l’Océan Septentrional), mais il ne put pas, et se retira après avoir élevé des trophées : car une femme d’une grandeur surnaturelle, se présentant à sa rencontre, lui dit : " Où cours-tu avec tant de précipitation, insatiable Drusus ? Les destins ne te permettent pas de voir tous ces pays. Va-t’en donc ; aussi bien la fin de tes exploits est arrivée, et celle de ta vie aussi. " Une telle parole adressée à un homme par la divinité me surprend, il est vrai, et cependant je ne saurais non plus refuser d’y croire, car elle se réalisa immédiatement ; Drusus, bien que s’étant empressé de revenir sur ses pas, ayant, avant d’être arrivé au Rhin, succombé à une maladie. Un témoignage encore pour moi, c’est ce qu’on a raconté, qu’avant sa mort des loups rôdèrent autour du camp en poussant des hurlements ; qu’on vit deux jeunes gens chevaucher au milieu des retranchements ; que des gémissements de femmes se firent entendre, et enfin que,des étoiles errèrent çà et là dans le ciel.

Voilà ce qui se passa. A la nouvelle de la maladie de Drusus, Auguste (il était peu éloigné) lui dépêcha Tibère ; celui-ci trouva son frère vivant encore, et le fit, quand il eut expiré, transporter à Rome d’abord sur les épaules des centurions et des tribuns jusqu’aux quartiers d’hiver, et, de là, sur les épaules des premiers citoyens de chaque ville. Pendant l’exposition de Drusus sur le Forum, deux oraisons funèbres furent prononcées en son honneur ; Tibère fit son éloge sur cette place, et Auguste dans le cirque de Flaminius ; car le prince avait fait la guerre au dehors, et la religion ne lui permettait pas d’omettre, à son entrée même dans l’enceinte du Pomoerium, les cérémonies en usage après la fin d’une guerre. Drusus fut conduit au Champ de Mars par les chevaliers, tant ceux qui étaient d’origine équestre que ceux qui étaient de race sénatoriale ; là, le corps, après avoir été brûlé, fut déposé dans le monument d’Auguste, avec le surnom de Germanicus pour le défunt et ses enfants, avec les honneurs de statues et d’un arc de triomphe, ainsi que d’un cénotaphe sur les bords mêmes du Rhin. Tibère, pour avoir vaincu les Dalmates et les Pannoniens qui, du vivant même de Drusus, avaient tenté de se révolter de nouveau, fit à cheval une entrée triomphale dans Rome, et donna un repas au peuple, partie au Capitole, partie dans divers autres endroits de la ville. Livie offrit en même temps, avec Julie, un banquet aux femmes. Les mêmes préparatifs se faisaient aussi en l’honneur de Drusus : les Féries Latines allaient être célébrées une seconde fois, pour que les fêtes de son triomphe eussent lieu pendant cette solennité. Mais il mourut auparavant, et Livie, pour consolation, obtint des statues, et fut inscrite au nombre des mères ayant eu trois enfants. Quand les dieux ont refusé à un citoyen, homme ou femme, ce nombre d’enfants, une loi, autrefois de par le sénat, aujourd’hui de par l’empereur, leur concède parfois ce droit de trois enfants, afin de les exempter des peines portées contre ceux qui n’ont pas de postérité et de les faire jouir, à quelques-uns près, des prix réservés à ceux qui ont plusieurs enfants. Et ce ne sont pas seulement les hommes, ce sont aussi les dieux, qui profitent de ces dispositions pour recueillir les legs qu’un citoyen leur fait en mourant.

Voilà ce qui en est sur ce sujet. Auguste ordonna que le sénat tiendrait ses séances à jours fixes. Comme il n’y avait auparavant rien de bien réglé à ce sujet et que, par suite, beaucoup de sénateurs s’absentaient, il établit qu’il y aurait deux séances régulièrement chaque mois, auxquelles seraient tenus d’assister ceux que la loi appelait à faire partie du sénat (de plus, pour qu’ils n’eussent aucun prétexte de s’absenter, il régla qu’ils n’auraient à exercer, ces jours-là, aucunes fonctions, judiciaires ou autres) ; quant au nombre de voix nécessaire pour la validité des sénatus-consultes, il eut égard à l’importance des délibérations, en le fixant, pour ainsi dire, chapitre par chapitre ; en même temps, il augmenta l’amende infligée à ceux qui manquaient à une séance sans motif plausible. La grande quantité de ceux qui commettaient ces sortes de fautes leur assurant habituellement l’impunité, il ordonna que, lorsqu’il y aurait beaucoup de coupables, le cinquième, désigné par le sort, serait passible de l’amende. Il afficha, inscrits sur un Album, les noms de tous les sénateurs, coutume qui, depuis cette époque jusqu’à nos jours, s’observe chaque année. Voilà ce qu’il fit pour contraindre les sénateurs à l’assistance ; si parfois le hasard voulait que le nombre des membres réunis ne répondît pas au besoin du moment (tous les jours, en effet, excepté ceux où l’empereur assistait en personne à la séance, le nombre des sénateurs présents était, à cette époque et dans la suite, exactement constaté presque pour chaque affaire), la délibération avait lieu néanmoins et la résolution était rédigée par écrit ; cependant elle ne recevait pas son exécution comme si elle eût été valide ; il y avait seulement autorité, afin de témoigner de la volonté des membres présents. Car telle est la valeur d’auctoritas, mot qu’il est impossible de rendre en grec par un seul. La même chose s’observait aussi, quand le sénat s’était réuni d’urgence soit dans un lieu non consacré, soit un jour non permis, soit sans convocation légale, soit même quand, l’opposition de quelques tribuns du peuple empêchant de rendre un sénatus-consulte, il entendait que sa résolution ne demeurât pas ignorée ; cette résolution était ensuite ratifiée d’après la coutume des ancêtres et prenait alors le nom de sénatus-consulte. Cette formalité, longtemps maintenue avec soin par les anciens Romains, est à présent tombée à peu près en désuétude, de même que ce qui concerne les préteurs. Ceux-ci, en effet, irrités de ne pouvoir, quoique supérieurs en dignité aux tribuns du peuple, faire aucune proposition au sénat, avaient obtenu d’Auguste ce droit, dont plus tard ils furent dépouillés.

Ces règlements et les autres lois portées, à cette époque, par Auguste furent affichés sur un Album dans le sénat, avant d’être mis en délibération, et les sénateurs, en entrant, eurent la permission de les lire chacun séparément, pour que, s’il y en avait qui n’eussent pas leur approbation, ou s’ils avaient à proposer quelque chose de meilleur, ils exprimassent leur avis. Le prince tenait tellement à être populaire qu’un de ses anciens compagnons d’armes ayant réclamé son appui en justice, il ordonna d’abord à un de ses amis, comme si lui-même n’en eût pas eu le temps, de se charger de la cause de cet homme, et que celui-ci s’étant alors écrié en colère : " Pourtant moi, toutes les fois que tu as eu besoin d’assistance, je ne t’ai pas envoyé un autre à ma place, partout je me suis moi-même exposé au danger pour toi, " il se rendit au tribunal et plaida la cause du soldat. Il entreprit aussi la défense d’un de ses amis accusé, après s’en être préalablement ouvert au sénat ; il obtint son absolution, et, loin de garder aucun ressentiment contre l’accusateur, qui avait usé d’une grande liberté de paroles, il le tira d’une affaire où il était poursuivi à raison de ses mœurs, disant que la perversité même du siècle rendait cette franchise nécessaire. Il livra néanmoins au supplice d’autres citoyens dénoncés pour avoir conspiré contre lui. Il donna à des questeurs le gouvernement de la côte maritime qui avoisine Rome et celui de quelques autres régions de l’Italie, régime qui se prolongea pendant plusieurs années. Toutefois il ne voulut pas, comme je l’ai dit, à cause de la mort de Drusus, rentrer alors dans Rome.

L’année suivante, où les consuls furent Asinius Gallus et C. Marcius, Auguste fit son entrée dans Rome, et, contrairement à la coutume, porta son laurier dans le temple de Jupiter Férétrien. Il ne célébra lui-même aucune réjouissance à cette occasion, persuadé que la perte de Drusus lui était plus funeste que ses victoires ne lui étaient utiles ; mais les consuls accomplirent les autres cérémonies usitées en pareilles circonstances et firent combattre des captifs les uns contre les autres. Ensuite ces magistrats et les autres ayant été accusés d’avoir employé la corruption pour se faire élire, Auguste ne rechercha pas le délit, il fit semblant de ne rien savoir du tout ; car il ne voulait ni punir, ni faire grâce à des coupables convaincus ; mais il exigea de ceux qui se présentaient pour les charges une certaine somme d’argent comme gage avant les comices : ils ne devaient commettre aucun acte de corruption, ou perdre leur dépôt. Cette mesure fut approuvée par tout le monde ; mais lorsque, considérant qu’il n’était pas permis de mettre un esclave à la torture pour l’interroger contre son maître, il ordonna que, toutes les fois qu’on aurait besoin d’employer ce moyen, l’esclave fût vendu au domaine public ou à lui-même, afin que, devenu étranger à l’accusé, il pût être mis à la question, cela fut blâmé par les uns comme une disposition qui, par ce changement de maître, renversait les lois, et accueilli par les autres comme une nécessité, attendu les nombreux complots tramés contre le prince lui-même et contre les magistrats.

Auguste, après cela, se chargea de nouveau, en apparence malgré lui, de l’empire, qu’il venait, disait-il, de quitter, après sa seconde période de dix années, et il ouvrit une campagne contre les Celtes. Pour lui, il resta sur le territoire romain, mais Tibère passa le Rhin. Les barbares effrayés envoyèrent demander la paix, à l’exception des Sicambres, mais ils n’obtinrent rien ni pour le moment (Auguste déclara qu’il ne traiterait pas avec eux sans les Sicambres), ni dans la suite. Les Sicambres, en effet, envoyèrent aussi des parlementaires, mais, bien loin de réussir en quelque chose, ils perdirent tous ces parlementaires et un grand nombre des plus nobles d’entre eux ; car Auguste, s’étant saisi de leurs personnes, les déposa dans plusieurs villes, et ceux-ci, ne supportant pas cette réclusion, se donnèrent la mort. Il y eut, par suite, un instant de tranquillité, puis les Sicambres firent payer cher aux Romains leur malheur. C’est ainsi qu’Auguste conduisit ces choses ; de plus, il distribua de l’argent à ses soldats, non pour les victoires remportées, bien qu’il eût pris lui-même et donné à Tibère le titre d’imperator, mais parce qu’ils avaient dans leurs rangs Caius qui, pour la première fois, prenait part à leurs exercices. Après donc avoir élevé Tibère â la dignité de commandant en chef en remplacement de Drusus, et lui avoir conféré ce titre, il le créa de nouveau consul ; il voulut qu’avant d’entrer en charge, il publiât un règlement, suivant la coutume antique ; de plus, il lui accorda le triomphe ; car, pour lui-même, il renonca à cet honneur, et reçut à perpétuité le privilège de voir les jeux du cirque célébrés pour son jour natal. Il recula l’enceinte du Pomoerium, et le mois appelé Sextilis prit le nom d’Auguste : on voulait donner ce nom à septembre, mais il préféra Sextilis, parce que c’était dans ce mois qu’il avait été élu consul pour la première fois et qu’il avait remporté de nombreuses et importantes victoires.

Il fut très fier de ces honneurs. Cependant la mort de Mécène vint l’affliger profondément. Mécène, en effet, entre autres services pour lesquels il fut, bien que simple chevalier, chargé du gouvernement de Rome, lui était surtout utile lorsqu’il se laissait emporter par la colère ; toujours il l’apaisait et le ramenait à des sentiments plus doux. En voici un exemple : debout devant Auguste qui rendait la justice et qu’il voyait prêt à prononcer plusieurs condamnations capitales, Mécène s’efforça de percer la foule et d’arriver jusqu’à lui ; n’avant pu y réussir, il écrivit sur une tablette : " Lève-toi donc enfin, bourreau, " et lui jeta la tablette dans le sein, comme si elle eût contenu tout autre chose, ce qui fit qu’Auguste ne condamna personne et se leva sur-le-champ. Bien loin, en effet, de s’irriter contre de pareilles remontrances, il se réjouissait d’être, quand son propre caractère et la nécessité des circonstances soulevaient en lui un courroux indécent, ainsi redressé par le libre langage de ses amis. La plus grande preuve du mérite de Mécène, c’est qu’il fut le familier d’Auguste, bien que s’opposant à ses passions, et sut plaire à tous : puissant auprès du prince au point d’avoir donné à plusieurs des honneurs et des charges, il ne se montra point orgueilleux et resta toute sa vie dans l’ordre équestre. Ces qualités le firent vivement regretter d’Auguste ; d’ailleurs il l’avait, bien qu’irrité de ses relations avec sa femme, institué son héritier avec faculté, sauf quelques réserves peu nombreuses, d’en disposer à son gré en faveur de quelqu’un de ses amis. Tel était Mécène, et telle fut sa conduite avec Auguste. Ce fut lui qui établit le premier dans Rome un lieu pour nager en eau chaude et le premier aussi, il imagina des notes pour écrire rapidement et les fit enseigner à d’autres par Aquila, son affranchi.

Tibère, aux calendes de janvier, en prenant possession du consulat avec Cn. Pison, réunit le sénat dans la curie Octavia, située en dehors du Pomoerium ; puis, après s’être lui-même chargé de la restauration du temple de la Concorde, afin de pouvoir y mettre son nom et celui de Drusus, il célébra son triomphe, et, de concert avec sa mère, dédia le temple dit de Livie ; lui-même il donna un festin aux sénateurs dans le Capitole, tandis que sa mère, de son côté, en donnait un en son nom particulier aux matrones. Peu de temps après, des mouvements en Germanie forcèrent Tibère de partir pour cette contrée, et ce fut Caius qui, avec Pison, présida, en son lieu et place, les jeux célébrés à l’occasion du retour d’Auguste. Le champ d’Agrippa, à l’exception du portique, fut, ainsi que le Diribitorium, affecté par Auguste lui-même à des usages publics. Ce bâtiment (c’était le plus grand des édifices qui eussent jamais existé avec un seul toit, car, maintenant que sa couverture a été enlevée tout entière et n’a pu être rétablie, il est à ciel ouvert) avait été laissé en construction par Agrippa et fut alors terminé. Quant au portique, qui est dans le Champ, portique que construisait sa sœur Pola, celle qui donna également les courses, il n’était pas encore achevé. En cette circonstance eurent lieu, dans les Septa, les combats de gladiateurs à l’occasion des funérailles d’Agrippa, combats auxquels tous les citoyens assistèrent en habits de deuil, excepté Auguste et ses enfants, et dans lesquels un homme seul combattit contre un seul homme, puis plusieurs contre un nombre égal, tant en l’honneur d’Agrippa qu’en expiation de l’incendie qui avait brûlé plusieurs édifices entourant le Forum. La cause de cet incendie fut attribuée aux débiteurs, qui l’auraient allumé dans le dessein d’alléger leurs dettes en se faisant passer pour victimes de grands dommages ; les débiteurs n’obtinrent rien, mais les quartiers de Rome eurent des curateurs pris parmi le peuple, magistrats que nous appelons intendants des routes, et à qui on accorda de porter, à certains jours, la prétexte et d’être précédés de deux licteurs dans les lieux ou ils exerçaient leur charge ; de plus, le corps d’esclaves attaché aux édiles pour éteindre les incendies fut mis sous leurs ordres, bien que les édiles, les tribuns du peuple et les préteurs eussent dans leurs attributions celle des quatorze régions de la ville que le sort leur attribuait, chose qui s’observe encore aujourd’hui. Tels furent les événements de cette année, car, en Germanie, il ne se passa rien qui mérite une mention.

L’année suivante, où C. Antistius et Lélius Balbus furent consuls, voyant qu’élevés dans le commandement, Caius et Lucius, loin d’imiter sa manière de se conduire (non seulement ils vivaient dans les délices, mais, de plus, ils se montraient remplis de présomption, à tel point que Lucius vint un jour au théâtre de son propre chef), qu’à Rome chacun les entourait d’égards, les uns par un sentiment sincère, les autres par adulation, ce qui augmentait encore leur arrogance (on alla jusqu’à élire Caius consul, bien que non encore adolescent), Auguste laissa éclater son indignation, et demanda aux dieux de faire que jamais il ne se rencontrât de circonstances, comme celles où il s’était lui-même trouvé autrefois, où l’on fût obligé de nommer un consul âgé de moins de vingt ans. Comme on insistait, malgré cela, il dit que, pour exercer cette charge, il fallait pouvoir se garder soi-même de fautes et résister aux désirs déréglés du peuple. Ensuite il donna à Caius un sacerdoce, l’entrée au sénat, et le droit de prendre place parmi les sénateurs dans les jeux et dans les banquets ; puis, pour essayer de les rendre plus modestes, il donna à Tibère la puissance tribunitienne pour cinq ans, et le chargea de l’Arménie qui faisait défection. Le résultat de cette mesure fut de brouiller inutilement les jeunes gens et Tibère : Caius et Lucius se crurent méprisés ; Tibère craignit leur colère. Aussi se retira-t-il à Rhodes sous prétexte de s’y adonner à l’étude, sans emmener aucun de ses amis, ni même tous ses domestiques, afin de se dérober aux yeux et aux intrigues de ses envieux. Il fit même la route en simple particulier, excepté qu’il contraignit les Pariens de lui vendre une statue de Vesta pour la placer dans le temple de la Concorde ; mais, arrivé dans l’île, il ne fit et ne dit rien qui sentit l’orgueil. Telle est la cause la plus vraie de sa retraite. On l’attribue aussi à sa femme Julie, qu’il ne pouvait plus supporter ; du moins la laissa-t-il à Rome. Quelques-uns prétendent qu’il était mécontent de ne pas avoir été nommé César, d’autres qu’il fut exilé par Auguste pour complot contre ses enfants. Ce qui prouve bien, en effet, que ce ne fut ni au désir de s’instruire, ni au dépit des décrets de l’empereur qu’est due sa retraite, ce sont ceux de ses actes qui suivirent, et, entre autres, son testament qu’il ouvrit alors aussitôt pour le lire à sa mère et à Auguste ; mais on se livrait à toute sorte de suppositions.

10[modifier]

— - - Auguste réduisit à deux cent mille le nombre infini de ceux qui recevaient du blé de l’État, et donna, disent quelques historiens, soixante drachmes à chacun. — - - {M}ars, que lui-même et ses descendants, toutes les fois qu’ils le voudraient, que ceux qui, au sortir de l’enfance, prendraient la toge virile, devraient s’y rendre ; que les citoyens envoyés pour remplir des charges au dehors partiraient de là, que le sénat y délibérerait sur le triomphe à accorder ; que ceux qui l’auraient obtenu consacreraient à ce Mars le sceptre et la couronne ; qu’eux et les autres citoyens qui avaient reçu les honneurs du triomphe auraient leur statue en airain sur le Forum ; que si parfois on rapportait des enseignes prises à l’ennemi, elles seraient déposées dans le temple du dieu ; que certains jeux seraient célébrés par les sévirs sur ses degrés ; que ceux qui auraient exercé la censure y enfonceraient un clou ; que les sénateurs même pourraient se charger de la fourniture des chevaux qui doivent courir dans les jeux du cirque et de la garde du temple, comme une loi l’avait réglé pour celui d’Apollon et pour celui de Jupiter Capitolin. Auguste, en outre, dédia cet édifice, bien qu’il eût confié, une fois pour toutes, l’accomplissement des sacrifices de cette sorte à Caius et à Lucius, qui remplissaient certaines fonctions consulaires, selon la coutume antique. Caius et Lucius présidèrent donc aux jeux du cirque, et les enfants des premières familles donnèrent, avec Agrippa, frère des princes, une représentation de la cavalcade appelée la Troyenne. Deux cent soixante lions furent égorgés dans le cirque. Il y eut dans les Septa un combat de gladiateurs, et, dans un endroit où on en montre encore aujourd’hui des traces, un combat naval entre les Perses et les Athéniens (c’est le nom qu’on donna aux combattants), et ce furent, cette fois encore, les Athéniens qui remportèrent la victoire. Ensuite on amena l’eau dans le cirque de Flaminius et trente-six crocodiles y furent égorgés. Mais Auguste ne resta pas consul tout ce temps-là : après avoir exercé peu de jours cette charge, il céda le titre de consul à un autre. Voilà ce qui fut fait en l’honneur de Mars. Quant à Auguste, on décréta en son honneur un combat sacré à Naples en Campanie, sous prétexte qu’il avait relevé cette ville maltraitée par un tremblement de terre et par un incendie, mais, en réalité, parce que les habitants étaient, parmi les citoyens limitrophes de Rome, les seuls, pour ainsi dire, à imiter les coutumes de la Grèce. De plus, le surnom de Père lui fut régulièrement décerné, car, auparavant, il lui avait été donné, par acclamation, sans aucun décret. Pour la première fois aussi, il créa deux préfets de la garde prétorienne, Q. Ostorius Scapula et P. Salvius Aper ; de tous les officiers préposés à quelque emploi, ils sont les seuls que je désigne par ce titre, parce que l’usage en a prévalu. En outre, le danseur Pylade donna des jeux dans lesquels il ne figura pas lui même, à cause de son extrême vieillesse, mais dont il fit les principaux apprêts et la dépense. Ce fut le préteur Q. Crispinus qui les célébra. Je ne parlerais pas de ce fait, si des chevaliers et des femmes de distinction n’eussent été alors introduits sur l’orchestre. Auguste ne tenait aucun compte de tout cela ; mais quand il finit, bien que tard, par être instruit des désordres de sa fille Julie qui allait jusqu’à se livrer, la nuit, à des orgies au milieu du Forum, au pied même de la tribune aux harangues, il fut saisi d’une violente colère. Il la soupçonnait auparavant d’une conduite peu réglée, mais sans y croire cependant ; car ceux qui ont l’autorité entre les mains sont informés de tout mieux que de leurs propres affaires ; aucune de leurs actions n’est ignorée de ceux qui les entourent, et ils ne peuvent pénétrer la conduite des autres. Lors donc qu’il apprit ce qui se passait, il en conçut une telle irritation qu’au lieu de renfermer sa douleur dans sa maison, il en fit part au sénat. A la suite de cette communication, Julie fut reléguée dans l’île de Pandatère, en Campanie, où Scribonia, sa mère, la suivit volontairement. Quant à ceux qui avaient eu commerce avec elle, les uns ; comme Julus Antoine, sous prétexte qu’il avait ainsi agi pour arriver à l’empire, et quelques autres citoyens illustres furent mis à mort ; le reste fut relégué dans des îles. Comme parmi ces derniers se trouvait un tribun du peuple, il ne fut jugé qu’après sa sortie de charge. Un grand nombre d’autres femmes ayant été accusées de délits semblables, loin de recevoir toutes les causes, il fixa un temps au-delà duquel les fautes ne devaient pas être recherchées. Bien qu’il n’eût usé d’aucune indulgence dans la punition de sa fille, et qu’il eût dit qu’il préférerait être le père de Phébé plutôt que celui de Julie, il fit néanmoins grâce aux autres. Or cette Phébé, qui était affranchie de Julie et sa complice, s’était dérobée au supplice par la mort, et c’est ce qui lui valut l’éloge d’Auguste. --- ils en repoussèrent d’autres qui venaient d’Égypte leur apporter la guerre, et ne cédèrent que lorsqu’on eut envoyé contre eux un tribun de la cohorte prétorienne. Celui-ci finit par réprimer leurs incursions, en sorte que de longtemps aucun sénateur ne gouverna les villes de cette contrée. Vers la même époque, les Celtes se révoltèrent. Domitius, en effet, pendant qu’il était encore gouverneur des régions voisines de l’Ister, avant pris sous sa protection les Hermondures, sortis, je ne sais comment, de leur pays, et errant à la recherche d’une autre terre, les établit dans une portion du territoire des Marcomans ; puis, passant l’Elbe sans que personne s’y opposât, il lia amitié avec les barbares qui habitent les bords du fleuve, et y éleva un autel à Auguste. Alors, franchissant le Rhin, et voulant faire ramener par d’autres dans leur patrie quelques exilés Chérusques, il échoua dans son entreprise et les fit mépriser même du reste des barbares. Domitius n’en fit pas davantage cette année ; l’imminence de la guerre contre les Parthes empêcha tout retour offensif. Néanmoins la guerre contre les Parthes n’eut pas lieu. Car Phratacès, apprenant que Caius était en Syrie en qualité de consul, et de plus soupçonnant ses propres sujets de nourrir, depuis longtemps déjà, de mauvaises dispositions à son égard, s’empressa de traiter à la condition qu’il se retirerait d’Arménie, et que ses frères s’en iraient vivre au-delà de la mer. Mais, bien que Tigrane eût été tué dans une guerre contre des peuples barbares, et qu’Érato eût abdiqué le pouvoir, les Arméniens, lorsqu’on les eut donnés à un certain Ariobarzanès, originaire de Médie, qui était allé autrefois trouver les Romains avec Tiridate, leur firent la guerre l’année suivante, année où furent consuls P. Vinicius et P. Varus. Mais ils ne firent que cela de remarquable. Un certain Addon, qui occupait Artagères, attira Caius jusque sous les murs de la ville, comme pour lui révéler un secret du Parthe, et le blessa ; assiégé à la suite de cette perfidie, il résista longtemps. Addon prisonnier, non seulement Auguste, mais aussi Caius, prirent le titre d’imperator. Alors Ariobarzanès et, après sa mort, qui tarda peu, son fils Artabazès reçut l’Arménie de par Auguste et de par le sénat. Quant à Caius, il tomba malade de sa blessure ; comme il ne jouissait pas d’ailleurs d’une bonne santé, et que sa raison s’était par suite égarée, il n’en fut que bien plus hébété encore. Il finit par se résoudre à vivre en simple particulier, et voulut rester en Syrie, de sorte qu’Auguste, profondément affligé de cette résolution, en fit part au sénat, et exhorta le jeune homme à venir au moins en Italie, où il ferait tout ce qu’il voudrait. Caius, renoncant donc aussitôt à toutes fonctions, passa sur un vaisseau de transport en Lycie, et il mourut à Limyres. Avant la mort de Caius, Lucius s’éteignit à Marseille. Lucius, en effet, passait d’une mission à l’autre, et c’était lui qui, chaque fois qu’il était présent, lisait dans le sénat les lettres de Caius. Il mourut subitement de maladie, en sorte que Livie, surtout parce qu’à cette époque Tibère rentra de Rhodes à Rome, fut accusée de la mort des deux frères.

11[modifier]

Car Tibère, qui était très habile dans l’art de la divination par les astres, et qui avait à ses côtés Thrasylle, homme remarquable par la profondeur de sa science en astrologie, savait exactement tout ce que les destins réservaient et à lui-même et aux jeunes princes : on rapporte aussi qu’un jour, à Rhodes, Tibère étant sur le point de précipiter Thrasylle du haut du mur, parce qu’il était le seul qui fût au courant de tous ses projets, et le voyant triste, lui demanda pourquoi il était si sombre, et que, l’astrologue ayant répondu qu’il craignait un danger, Tibère, étonné, n’exécuta pas son dessein. Thrasylle savait toutes choses d’une manière si précise que, voyant de loin venir le vaisseau qui apportait à Tibère, de la part de sa mère et de celle d’Auguste, la nouvelle de son rappel à Rome, il dit à l’avance ce qu’allait être la nouvelle.

12[modifier]

Le corps de Lucius et celui de Caius furent rapportés à Rome par les tribuns militaires et par les premiers citoyens de chaque ville ; les peltes et les hastes d’or qu’ils avaient reçues des chevaliers en prenant la toge virile, furent suspendues dans la curie. Salué alors du nom de maître par le peuple, Auguste non seulement défendit d’employer ce titre en lui parlant, mais même il y veilla scrupuleusement. La troisième période décennale étant arrivée à son terme, il accepta l’empire, en apparence par contrainte, pour la quatrième fois, attendu que, la vieillesse le rendant trop indulgent et trop timide pour irriter les sénateurs contre lui, il ne voulait plus se brouiller avec aucun d’eux. Un incendie ayant consumé la maison Palatine, il n’accepta, des nombreuses offrandes que lui apportèrent un grand nombre de citoyens, qu’un " aureus " des personnages publics, et une drachme des particuliers. Je donne ce nom d’aureus à une monnaie qui vaut vingt-cinq drachmes, conformément à l’usage du pays ; quelques Grecs mêmes, dont nous lisons les écrits pour nous former au style attique, l’ont également appelée ainsi. Quant à Auguste, sa maison reconstruite, il l’ouvrit tout entière au public, soit parce qu’elle provenait d’une contribution du peuple, soit parce qu’il était grand pontife, afin de demeurer dans un édifice qui fût à la fois sa propriété et celle de l’État.

13[modifier]

Vivement pressé par le peuple de rappeler sa fille, Auguste répondit que le feu se mêlerait à l’eau avant qu’il se décidât à la rappeler. Le peuple alors jeta quantité de feux dans le Tibre, sans obtenir rien pour le moment par cet artifice ; mais, dans la suite, il fit tellement violence à l’empereur, que Julie fut, du moins, transférée de son île sur le continent. Quant à Tibère, il l’adopta et l’envoya contre les Celtes, après lui avoir conféré pour dix ans la puissance tribunitienne. Toutefois, appréhendant qu’il se laissât emporter par son orgueil et craignant qu’il ne tentât quelque soulèvement, il lui fit adopter son neveu Germanicus, bien qu’ayant un fils à lui. Rassuré par cette précaution, qui lui donnait des successeurs et des aides, il voulut épurer le sénat de nouveau : choisissant donc dix sénateurs qu’il honorait le plus particulièrement, il chargea trois d’entre eux, tirés au sort, de procéder à cet examen. Peu de sénateurs néanmoins renoncèrent à l’avance à la dignité sénatoriale, bien que la permission leur en eût été accordée comme précédemment ; peu aussi furent rayés malgré eux. Il confia à d’autres le soin de cette opération, et fit lui-même le dénombrement des habitants de l’Italie, qui possédaient une fortune supérieure à cinquante mille drachmes. Quant à ceux qui possédaient moins et qui habitaient hors de l’Italie, il ne les força pas à se soumettre au recensement, parce qu’il craignait, en les troublant, d’exciter une révolte. De plus, évitant de paraître agir, dans cette circonstance, en censeur, pour les raisons que j’ai dites plus haut, il rendit en vertu de son pouvoir proconsulaire le décret ordonnant de procéder à ce recensement et au sacrifice de clôture du lustre. Un assez grand nombre de jeunes gens de race sénatoriale ou équestre se trouvant réduits à la pauvreté, sans qu’il y eût en rien de leur faute, il compléta pour la plupart d’entre eux le cens exigé, et même, pour quelques-uns, il alla jusqu’à leur donner trois cent mille drachmes. Beaucoup de citoyens affranchissant inconsidérément beaucoup d’esclaves, il régla l’âge que devaient avoir, et celui qui affranchirait, et celui qui recevrait la liberté, avec les droits qu’exerceraient sur les affranchis tant les autres citoyens que les patrons.

14[modifier]

Pendant qu’il était ainsi occupé, un complot fut tramé contre lui par quelques citoyens et par Cnéius Cornélius, issu d’une fille du grand Pompée ; ce qui le mit un certain temps dans une grande perplexité, ne voulant ni les mettre à mort, parce qu’il voyait que le supplice de ceux qu’il faisait périr n’augmentait en rien sa sécurité, ni les laisser libres, de peur que l’impunité n’en excitât d’autres à conspirer contre lui. Comme il ne savait à quoi se résoudre et qu’il ne pouvait demeurer ni le jour sans soucis ni la nuit sans alarmes, Livie finit par lui dire : " Qu’as-tu donc, mon époux ? pourquoi ne dors-tu pas ? " Et Auguste : " Qui donc, femme, lui répondit-il, serait le moindre instant exempt d’inquiétudes avec tant d’ennemis sur les bras et des complots qui se succèdent ainsi continuellement ? Ne vois-tu pas combien il y a de gens qui attaquent et ma personne et notre autorité ? La punition de ceux dont justice a été faite, loin de les retenir, excite, au contraire, l’empressement des autres à augmenter le nombre des victimes, comme s’ils poursuivaient un avantage. " A ces mots Livie : " Que tu sois en butte à des complots, dit-elle, il n’y a là rien de surprenant, ni qui soit en-dehors de la nature humaine : l’importance de ton autorité te contraint à t’occuper d’affaires nombreuses, et, comme il est naturel, à blesser beaucoup de gens. Il n’est pas possible, en effet, quand on commande, de plaire à tout le monde ; on mécontente nécessairement plus d’un citoyen, avec quelque équité que l’on règne. Les méchants sont en bien plus grand nombre que les bons, et il est impossible de satisfaire leurs passions ; parmi ceux mêmes qui ont de la vertu, les uns prétendent à des emplois grands et nombreux qu’ils ne peuvent obtenir, les autres s’affligent de rester dans une position inférieure ; de là, des deux côtés, des accusations contre celui qui a le pouvoir. Il n’est donc pas possible d’échapper au malheur dont te menacent et ces hommes et ceux qui conspirent non pas contre toi, mais contre ta puissance souveraine. Si tu étais dans une condition privée, nul ne te rendrait de mauvais offices, à moins que tu ne lui en eusses rendu le premier ; c’est ton autorité avec les avantages qui l’accompagnent que tous ambitionnent, les citoyens élevés en puissance bien plus encore que les citoyens d’un rang inférieur. Cette conduite est, je le veux, injuste et dépourvue de toute raison ; mais ce n’en est pas moins un des vices inhérents, comme tant d’autres, à leur nature, et que ni la persuasion ni la contrainte ne peuvent chasser de certains esprits. Il n’y a, en effet, ni loi ni crainte aussi forte que les penchants naturels. Pénétré de ces réflexions, ne t’irrite pas des fautes des autres ; veille soigneusement à la sûreté de ta personne et à celle de ton pouvoir monarchique, afin que nous puissions sûrement le conserver, non à force de châtiments, mais à force de prévoyance. "

15[modifier]

Auguste lui répondit : " Je le sais, moi aussi femme, rien de ce qui est grand n’est à l’abri de l’envie et des attentats, et le pouvoir absolu moins encore que tout le reste ; nous serions, en effet, semblables aux dieux si nous n’avions ni plus d’embarras ni plus de craintes que les particuliers. Mais c’est cette nécessité même qui m’afflige et l’impossibilité d’y apporter aucun remède. " - " Eh bien ! dit Livie, puisqu’il y a des gens qui veulent absolument faire le mal, prenons nous-mêmes nos précautions. Nous avons pour nous garder des soldats nombreux, les uns opposés aux ennemis extérieurs, les autres rangés autour de ta personne, et aussi des serviteurs en grand nombre, qui nous donnent le moyen de vivre en sûreté chez nous et au-dehors. " Auguste l’interrompant : " Bien des souverains, dit-il, ont été bien des fois victimes de ceux qui les entouraient, je n’ai nul besoin de le rappeler ici. Car il n’y a rien de si fâcheux dans les monarchies, que d’avoir à redouter non seulement, comme les autres citoyens, les ennemis du dehors, mais encore ses amis. Plus de princes, en effet, sont tombés sous les coups de ceux qui les entouraient, attendu que sans cesse, le jour, la nuit, au bain, pendant le sommeil, ils mangent les mets ou boivent les boissons préparés par ceux qui sont à leurs côtés, que sous les coups de gens qui ne leur étaient rien. Pour ne pas parler du reste, aux ennemis on peut opposer ses amis, tandis qu’il n’y a, contre les amis, personne pour nous secourir. Il y a donc pour nous danger partout, danger dans la solitude, danger dans la compagnie : c’est un péril de ne pas avoir de gardes, et les gardes mêmes sont un péril redoutable ; les ennemis sont incommodes, les amis le sont encore davantage, parce qu’on est forcé de leur donner à tous le nom d’amis, quand même ils ne le sont pas. Que, par hasard, on en rencontre d’honnêtes, on n’aura pas assez de confiance en eux pour apporter dans ses relations une âme pure, exempte d’inquiétudes et de soupçons. C’est aussi le comble du malheur d’être contraint de punir les conspirateurs ; car, être forcé de toujours recourir aux supplices et aux châtiments, c’est un grand ennui pour des hommes de cœur. "

16[modifier]

" Tu as raison, répondit Livie ; cependant j’ai un avis à te donner, si toutefois tu consens à l’accepter, et si tu ne trouves pas mauvais qu’une femme ose te proposer un conseil que nul parmi tes plus grands amis ne te donnerait, faute non de savoir la chose, mais d’avoir la hardiesse de la dire " — " Parle, repartit Auguste, ce conseil, quel est-il ? " Livie : " Je vais, dit-elle, te l’expliquer sans crainte, comme quelqu’un qui a sa part dans tes biens et dans tes maux ; qui, si tu es sain et sauf, règne avec toi, et qui, s’il te survient quelque accident (puisse la chose ne pas arriver !), périt avec toi. S’il y a des hommes que la nature pousse irrésistiblement à faire le mal et qu’il leur soit impossible de résister, quand elle les entraîne, il n’en est pas moins vrai que des qualités même généralement regardées comme bonnes, pour ne point parler ici de la perversité du plus grand nombre, suffisent à porter beaucoup de gens à des entreprises injustes. La fierté de la naissance, l’orgueil de la richesse, la grandeur des dignités, la confiance dans le courage, le faste du pouvoir, en jettent un grand nombre hors du droit chemin ; il ne faut pas, en effet, transformer la noblesse en bassesse, le courage en lâcheté, la prudence en folie (c’est chose impossible) ; il ne faut pas, non plus, retrancher rien au superflu de quelques-uns, ni rabaisser l’ambition de ceux qui ne sont pas en faute (c’est chose injuste) ; se venger ou prévenir les coups amène nécessairement et des tourments et une mauvaise réputation. Eh bien ! changeons de conduite ; faisons grâce à l’un d’entre eux, nous réussirons bien plus sûrement, selon moi, par la clémence que par la sévérité. Non seulement ceux dont on a eu pitié témoignent à ceux qui leur ont pardonné un amour qui engendre le désir d’acquitter leur dette ; mais, bien plus, tous les autres hommes conçoivent pour l’auteur de cet acte du respect et de la vénération, en sorte qu’on n’ose plus l’offenser ; celui au contraire qui se montre inexorable dans sa colère est non seulement haï de ceux qui le redoutent, mais, de plus, il est détesté du reste des hommes, qui, par suite, lui tendent des piéges, afin de ne pas être eux-mêmes ses victimes. "

17[modifier]

" Ne vois-tu pas que les médecins se servent rarement du fer et du feu, de peur d’aigrir le mal, et qu’ils le guérissent le plus souvent en humectant la partie malade et en appliquant dessus des remèdes doux et émollients ? Mais parce qu’il y a maladies du corps et maladies de l’âme, garde-toi de penser qu’elles sont différentes. Il y a dans l’âme, tout incorporelle qu’elle soit, bien des passions qui ont des rapports de ressemblance avec les infirmités du corps : les âmes sont resserrées par la crainte, et enflées par la colère ; la peine en abat quelques-unes, l’audace en relève d’autres ; de sorte que la différence est fort peu sensible et demande, pour cette raison, des remèdes analogues. Une parole douce adressée à un homme dissipe toute son aigreur, de même qu’une parole rude irrite l’humeur paisible ; le pardon guérit l’homme le plus emporté, de même que le châtiment exaspère l’homme le plus doux. Les actes de violence, même les plus justes, offensent toujours tous les hommes ; une conduite modérée les apaise. Aussi par la persuasion amènera-t-on quelqu’un à supporter les plus fâcheux traitements plutôt qu’on ne l’y contraindrait par la force. La nature a fait de l’une et l’autre inclination une nécessité tellement impérieuse que, parmi les animaux dépourvus de raison et de toute intelligence, beaucoup, même des plus robustes et des plus féroces, s’apprivoisent par les caresses et cèdent à l’appât de la nourriture, au lieu que beaucoup, même des plus timides et des plus faibles, sont rebutés et irrités par les mauvais traitements et par la crainte. "

18[modifier]

Je ne prétends pas dire pour cela qu’il faille épargner tous tes coupables indistinctement : l’homme audacieux, inquiet, de mœurs et de desseins pervers, dont la maladie est incurable et continuelle, doit être retranché comme on retranche les parties du corps qui ne sauraient être guéries : parmi ceux, au contraire, dont les fautes, volontaires chez ceux-ci, involontaires chez ceux-là, sont le résultat de la jeunesse, ou de l’inexpérience, ou de l’ignorance, ou d’un concours quelconque de circonstances fortuites, il faut adresser aux uns des paroles de reproche, ramener les autres par des menaces, traiter un autre avec une certaine mesure ; il faut, comme tout le monde le fait pour les enfants, appliquer des peines ici plus grandes, là plus faibles. Il est donc en ton pouvoir, dans les conjonctures actuelles, de montrer de la modération sans danger en infligeant aux uns l’exil, aux autres l’infamie, à d’autres une amende pécuniaire, en reléguant ceux-ci dans certains pays, ceux-là dans certaines villes. Quelques-uns même se sont corrigés pour n’avoir pas obtenu ce qu’ils espéraient et pour avoir échoué dans leurs entreprises. Une place ignominieuse, une résidence infamante, la douleur et la crainte préalablement éprouvées, en ont ramené un grand nombre à la vertu ; car un homme bien né, un homme courageux préférerait mourir plutôt que de subir un pareil affront. Aussi le supplice, loin de rien faciliter, ne ferait ici qu’aggraver les choses ; nous n’y trouverions pas une excuse, et il ne nous offrirait aucune sûreté pour notre vie. Aujourd’hui on se persuade que nous faisons mourir un grand nombre de citoyens…, ceux-là par convoitise de leurs biens, d’autres par crainte de leur courage, et bien d’autres encore par jalousie pour quelque mérite. On a peine à croire qu’un homme possédant une telle puissance et une telle autorité puisse être attaqué par un particulier sans armes : c’est un bruit que les uns propagent, tandis que d’autres prétendent que nous écoutons beaucoup de faux rapports, et que nous les accueillons légèrement comme s’ils étaient véridiques. Ceux, en effet, ajoutent-ils, qui voient de telles choses et qui les entendent de leurs oreilles, poussés les uns par la haine, les autres par la colère, d’autres, parce qu’ils ont reçu de l’argent des ennemis de ceux qu’ils accusent, d’autres parce qu’ils n’en ont point reçu de leurs victimes, accumulent une foule d’accusations mensongères : ce ne sont pas seulement les citoyens coupables d’avoir formé ou même médité une entreprise criminelle qu’ils dénoncent ; d’autres encore, d’après ces délations, sont coupables, celui-ci d’avoir tenu certains propos, celui-là, d’avoir, en les entendant, gardé le silence, tel d’avoir ri, tel d’avoir pleuré. "

19[modifier]

" Je pourrais faire valoir mille raisons de ce genre, dont, fussent-elles vraies, on ne doit faire, parmi des hommes libres, aucun compte sérieux, et encore moins t’entretenir. Les ignorer ne te causera aucun préjudice, les entendre t’irriterait malgré toi, ce qu’il ne faut à aucun prix, surtout quand on commande aux autres. C’est cette irritation, en effet, qui fait croire à beaucoup de gens qu’une foule de citoyens périssent injustement, les uns sans avoir été jugés, les autres victimes d’une condamnation concertée avec le juge : ni les dépositions des témoins, ni les interrogatoires de la question, ni rien de semblable n’est admis comme vrai à leur égard. Voilà ce que l’on répand, bien que parfois avec injustice, sur le compte de presque tous ceux qui sont ainsi mis à mort. Or, Auguste, tu ne dois pas seulement t’abstenir de l’injustice, tu dois en éviter jusqu’à l’apparence. C’est assez à un particulier d’être exempt de faute, un souverain doit être à l’abri même d’un soupçon. Tu as à conduire des hommes et non des bêtes, et la seule voie pour te les concilier véritablement, c’est que de tous côtés toutes tes actions viennent les convaincre que, ni volontairement ni involontairement, tu ne te rendras coupable d’injustice. Un homme peut être forcé d’en craindre un autre ; pour l’aimer, il a besoin d’être persuadé. Or la persuasion vient des bons traitements qu’on éprouve soi-même et des bienfaits qu’on voit reçus par d’autres. Quand on peut croire qu’un citoyen a été exécuté injustement, on appréhende d’éprouver un jour la même injustice, on se trouve forcé d’en haïr l’auteur. Être haï de ceux à qui l’on commande, c’est chose qui, outre qu’elle est peu honorable, ne porte pas profit. La plupart des hommes, en effet, croient que les particuliers sont obligés, quelque faible que soit l’injure, de s’en venger, sous peine d’être ou méprisés ou, par suite, accablés, mais que ceux qui commandent doivent punir les crimes envers l’État et supporter les fautes qui semblent commises envers leur personne, attendu qu’ils ne peuvent être lésés ni par le mépris ni par aucune attaque, tellement ils sont gardés.

20[modifier]

" C’est parce que j’ai entendu porter ces jugements et que j’y fais attention, que je suis tentée de te conseiller d’une façon absolue de ne mettre personne à mort pour un motif semblable. Le pouvoir est établi pour le salut des gouvernés, pour empêcher qu’ils soient incommodés ou les uns par les autres ou par les peuples étrangers, et non, par Jupiter ! pour qu’ils soient maltraités par les gouvernants : la gloire consiste, non à perdre un grand nombre de citoyens, mais à être capable de les sauver tous, s’il est possible. Il faut les instruire par des lois, par des bienfaits, par des remontrances, afin de les rendre sages ; il faut, de plus, les observer et les surveiller, afin que, s’ils ont la volonté de nuire, il n’en aient pas le moyen ; si quelque membre vient à être malade, il faut y appliquer, pour ainsi dire, des remèdes et le guérir, afin qu’il n’achève pas de se corrompre. Supporter les fautes de la multitude est l’effet d’une grande sagesse et d’une grande puissance ; en les châtiant toutes indistinctement selon leur mérite, on ferait périr, sans y penser, plus d’hommes qu’on n’en laisserait vivre. Voilà la raison et le motif pour lesquels je te conseille de ne punir de mort aucun de ceux qui sont coupables d’un tel crime, mais de les ramener par un autre moyen qui ne leur permette pas désormais de faire rien de grave. Quel dommage, en effet, redouter d’un homme relégué dans une île, dans une campagne, dans une ville, où il n’aura ni domestiques nombreux, ni argent en abondance, et où, de plus, s’il est nécessaire, il sera gardé étroitement ? Si l’ennemi était dans le voisinage, si quelque partie de cette mer nous était hostile, de manière que le condamné, y trouvant une retraite, pût nous faire du mal, s’il y avait en Italie des villes fortifiées, ayant des remparts et des armes, d’où l’on pût, en s’en rendant maître, nous devenir redoutable, je te tiendrais un autre langage ; mais quand toutes les villes sont dégarnies d’armes et de remparts propres à soutenir une guerre, quand les ennemis sont fort éloignés (une vaste étendue de mer et de terre, des montagnes et des fleuves malaisés à passer nous en séparent), comment craindre tel ou tel, un homme sans ressources, un simple particulier, ici, au milieu de ton empire, entouré de tes troupes comme d’une enceinte ? Pour moi, je suis convaincue que personne ne saurait concevoir une pareille entreprise, ou que, du moins, quelle que fût sa folie, il ne pourrait rien mettre à exécution. "

21[modifier]

" Commençons donc l’essai de cette façon d’agir avec les conjurés. Peut-être changeront-ils de sentiment et amèneront-ils les autres à plus de sagesse. Tu le vois, Cornélius est de noble extraction et porte un nom illustre. Ce sont là des considérations dont un homme doit tenir compte. Le glaive ne vient pas à bout de tout (ce serait un grand bien, s’il pouvait corriger certaines gens, les persuader, et les forcer d’aimer véritablement) ; il tuera bien le corps de quelqu’un, mais il aliénera les esprits de tous les autres : car le châtiment des coupables ne gagne l’affection de personne ; au contraire, en imprimant la terreur, il inspire une haine plus forte. Ainsi vont les choses : ceux qui ont obtenu un pardon, craignent, dans leur repentir, d’offenser de nouveau leur bienfaiteur, et lui rendent de bons offices dans l’espoir d’obtenir en retour d’amples récompenses : l’homme qui a reçu la vie de celui qu’il a offensé s’imagine qu’il n’est aucun bien qu’il ne doive en attendre après avoir été traité favorablement. Cède donc à mes conseils, cher époux, change de conduite. De cette façon il semblera que tous tes actes de rigueur ont été commandés par la nécessité ; attendu qu’il est impossible de ne pas répandre du sang, quand, changeant la constitution d’une si grande ville, on la fait passer du gouvernement démocratique au gouvernement monarchique. Si tu persévères dans ta résolution, on croira que tu aimais les actes de cruauté. "

22[modifier]

Auguste se conforma au conseil de Livie, fit grâce à tous les conjurés, se bornant à leur adresser des remontrances, et nomma Cornélius consul. Par cette conduite, il se concilia l’affection de Cornélius et du reste des citoyens, à tel point que personne, dans la suite, ne conspira véritablement contre lui, et même ne passa pour avoir conspiré ; car ce fut Livie, le principal auteur de la grâce accordée à Cornélius, qui devait être elle-même accusée de la mort d’Auguste. Au reste, sous les consuls Cornélius et Valérius Messala, il survint d’horribles tremblements de terre, le Tibre entraîna le pont et rendit pendant sept jours la ville navigable ; une partie du soleil s’éclipsa, enfin la famine se fit sentir. Cette même année, Agrippa prit la toge virile, sans qu’on lui accordât aucun des honneurs décernés à ses frères ; dans les jeux du cirque, les sénateurs, d’une part, les chevaliers, de l’autre, eurent des places distinctes de celles des plébéiens, chose qui s’observe encore aujourd’hui. Les citoyens de la plus haute naissance ayant peine à donner leurs filles pour être prêtresses de Vesta, une loi décida que les filles issues d’affranchis pourraient être admises à ce sacerdoce. On tira au sort parmi elles dans le sénat, attendu que beaucoup se disputèrent cet honneur, en présence de ceux de leurs pères qui étaient chevaliers ; mais aucune fille de cette condition ne fut nommée.

23[modifier]

Les soldats se montrant, surtout à cause des guerres qui menaçaient alors, irrités de l’exiguïté des récompenses, et aucun d’eux ne voulant porter les armes au-delà du temps fixé pour le service militaire, il fut décrété que les prétoriens recevraient cinq mille drachmes après seize ans de service, les autres corps trois mille au bout de vingt ans. On entretenait alors vingt-trois légions, ou, suivant quelques historiens, vingt-cinq. De ces anciennes légions il n’en subsiste plus aujourd’hui que dix-neuf. Ce sont : la Deuxième Augusta, dont les quartiers d’hiver sont dans la Bretagne Supérieure ; trois Troisièmes, savoir : la Gallica, en Phénicie ; la Cyrenaica, en Arabie, et l’Augusta, en Numidie ; la Quatrième Scythica, en Syrie ; la Cinquième Macedonica, en Dacie ; les deux Sixièmes, dont l’une, la Victrix, est dans la Bretagne Inférieure, et l’autre, la Ferrata, en Judée ; une Septième, dans la Mysie Supérieure : c’est celle qu’on appelle précisément Claudia ; la Huitième Augusta, dans la Germanie Supérieure ; les deux Dixièmes, savoir : la Gemina, dans la Pannonie Supérieure, et celle qui est dans la Judée ; la Onzième Claudia, dans la Mysie Inférieure (les deux légions qui portent ce nom l’ont reçu de Claude, pour avoir refusé de combattre contre lui lors de la révolte de Camillus) ; la Douzième Fulminifera, en Cappadoce ; la Treizième Gemina, en Dacie ; la Quatorzième Gemina, dans la Pannonie Supérieure ; la Quinzième Apollinaris, en Cappadoce ; la Vingtième, qu’on appelle Valeria et Victrix, dans la Bretagne Supérieure. Cette légion, selon moi, ainsi que celle qui porte le nom de Vingt-deuxième et dont les quartiers d’hiver sont dans la Germanie Supérieure (tous les historiens cependant ne s’accordent pas à donner à celle-ci le surnom de Valeria et elle ne le porte plus aujourd’hui), fut conservée par Auguste après qu’elle s’était donnée à lui. Voilà ce qui subsiste des légions de ce prince ; du reste, une partie a été complètement détruite, une partie a été fondue, soit par lui, soit par les empereurs suivants, dans d’autres légions, ce qui, suivant l’opinion commune, a valu à celles-ci le nom de Gemina.

24[modifier]

Puisque j’ai été conduit à parler des légions, je vais dire comment le reste de celles qui existent aujourd’hui a été formé par les empereurs suivants, afin que celui qui désire des renseignements là-dessus puisse s’instruire plus facilement, en trouvant ce détail réuni en un seul endroit. Néron forma la légion Première Italica, dont les quartiers d’hiver sont dans la Mysie Inférieure ; Galba, la Première Adjutrix, qui est dans la Pannonie Inférieure, ainsi que la Septième qui est en Espagne ; Vespasien, la Deuxième Adjutrix, dans la Pannonie Supérieure, la Quatrième Flavia, dans la Mysie Supérieure, et la Seizième Flavia, en Syrie ; Domitien, la Première Minervia, dans la Germanie Inférieure ; Trajan, la Deuxième qui est en Égypte, et la Trentième qui est en Germanie, légions auxquelles il donna son nom ; Marc-Antonin, la Deuxième, qui est en Norique, et la Troisième, en Rhétie, légions qui sont appelées toutes les deux Italica ; Sévère enfin forma les Parthiques, la Première et la Troisième qui sont en Mésopotamie, et la Deuxième qui est en Italie. Tel est aujourd’hui, indépendamment des gardes Urbaine et Prétorienne, le nombre des corps de troupes qui sont formés par des levées. Alors, sous Auguste, outre les légions, qu’il y en ait eu vingt-trois ou vingt-cinq, on entretenait des troupes auxiliaires d’infanterie, de cavalerie et de marine ; mais je ne saurais en dire le chiffre exact. Il y avait encore les Gardes Prétoriens, au nombre de dix mille, divisés en dix cohortes, et les Gardes Urbains, divisés en quatre cohortes : enfin une élite de cavaliers étrangers, auxquels on donna le nom de Bataves, de la Batavie, île du Rhin, à cause de l’habileté de ses habitants à manier les chevaux, et dont je ne puis, pas plus que pour les Evocati, dire exactement le nombre. L’emploi de ceux-ci date de l’époque où Auguste rappela au service les anciens soldats de son père pour combattre Antoine, et les maintint dans la suite en activité ; ils forment aujourd’hui un corps à part, portant le cep de vigne comme les centurions. C’est donc pour cela qu’ayant besoin d’argent, il proposa au sénat l’établissement d’un revenu fixe et perpétuel qui permît, sans faire aucune peine à aucun des particuliers, de fournir de larges ressources pour pourvoir à l’entretien des soldats et à leurs récompenses. On s’occupa de chercher ce revenu ; puis, comme personne ne consentait de bon gré à être édile, des citoyens, tirés au sort parmi les anciens questeurs et les anciens tribuns du peuple, furent contraints d’accepter cette charge, ce qui se pratiqua plusieurs autres fois.

25[modifier]

Ensuite, sous le consulat d’AEmilius Lépidus et de L. Arruntius, Auguste, s’apercevant qu’on n’arrivait à trouver aucun revenu qui eùt l’approbation des citoyens, et que même cette recherche soulevait chez tous un grave mécontentement, versa, tant en son nom qu’en celui de Tibère, une certaine somme dans le trésor qu’il nomma trésor militaire : il en confia l’administration pour trois ans à trois anciens préteurs, désignés par le sort, qui eurent dix licteurs et une suite en rapport avec leur dignité. Cet état de choses se prolongea plusieurs années successives ; aujourd’hui, c’est l’empereur qui les nomme et ils n’ont plus de licteurs. Auguste versa donc lui-même une certaine somme dans ce trésor, et promit d’en faire autant chaque année ; il accueillit aussi les promesses de quelques rois et de quelques peuples ; car, pour les particuliers, bien que beaucoup d’entre eux offrissent volontairement, disaient-ils, leur contribution, il n’accepta rien de leur part. Mais comme, en comparaison de la grandeur des dépenses, les sommes ainsi ramassées étaient fort peu de chose, et qu’il avait besoin de ressources perpétuelles, il invita les sénateurs à chercher des moyens chacun en son particulier, et à les consigner dans des mémoires qu’ils lui donneraient à examiner : ce n’était pas qu’il n’eût lui-même son projet, mais son intention était surtout de les amener à prendre le moyen qu’il voulait. C’est pour cela qu’il n’adopta aucune de leurs propositions et qu’il établit un impôt du vingtième sur les héritages et les legs, à l’exception de ceux qui étaient faits à de proches parents et à des pauvres, feignant d’avoir trouvé ce règlement dans les papiers de César : cet impôt, en effet, avait été précédemment en usage, puis il fut alors, bien qu’ayant été aboli, de nouveau remis en vigueur. Voilà comment il augmenta les revenus ; quant aux dépenses, il chargea trois consulaires, élus par le sort, de restreindre les unes et de supprimer les autres.

26[modifier]

Ces mesures, jointes à une grande famine, génèrent tellement les Romains, que les gladiateurs et les esclaves à vendre furent éloignés de la ville à une distance de plus de sept cent cinquante stades ; qu’Auguste et les autres citoyens renvoyèrent la plupart des gens attachés à leur service ; qu’il y eut " justitium " ; que permission fut accordée aux sénateurs de voyager où il leur plairait ; et que, pour que cette absence n’empêchât pas les sénatus-consultes d’avoir leur force, on ordonna que tous les décrets rendus par les membres présents seraient réguliers. De plus, des consulaires furent préposés au blé et au pain, pour en vendre à chacun une quantité déterminée. Quant à ceux qui avaient part aux distributions, Auguste leur donna gratuitement une quantité de blé double de celle qu’ils avaient reçue en tout temps : mais, comme cette quantité même était insuffisante, il ne permit pas de célébrer son jour natal par des festins publics. Dans ce même temps, une grande partie de la ville ayant été détruite par le feu, il établit en sept endroits des postes d’affranchis destinés à porter des secours, et mit à leur tête un chevalier, avec l’intention de les licencier bientôt. Il ne le fit pas, néanmoins ; l’utilité et la nécessité de leurs services, que l’expérience lui fit apprécier, le déterminèrent à les maintenir. Aujourd’hui, ces Vigiles, soumis à un régime particulier, ne sont plus seulement composés d’affranchis, ce sont des fonctionnaires pris également dans les autres classes ; ils ont leurs cohortes à Rome, et reçoivent un traitement de l’État.

27[modifier]

Cependant la plèbe, accablée par la famine, l’impôt et les pertes résultant des incendies, laissa éclater son mécontentement ; des paroles séditieuses se firent entendre ouvertement, des placards, plus nombreux encore que les paroles, furent affichés pendant la nuit. On disait tout cela le fait d’un certain P. Rufus ; mais les soupçons se portaient sur d’autres. Rufus, en effet, n’était capable ni de concevoir ni d’exécuter aucune de ces entreprises ; d’autres, à ce que l’on croyait, cherchaient, sous son nom, à exciter une révolte. On décréta donc une enquête à ce sujet, et on proposa des récompenses à qui les dénoncerait ; des dénonciations eurent lieu, et ne firent qu’augmenter le trouble qui régnait dans la ville, jusqu’à ce qu’enfin la disette cessa, et que Germanicus César et Néron Claudius Tibère, fils de Drusus, donnèrent des combats de gladiateurs en son honneur. C’est ainsi que le peuple fut consolé par ce souvenir donné à Drusus, et en voyant Tibère, lorsqu’il dédia le temple des Dioscures, y inscrire non seulement le nom de Claudianus, qu’il avait pris en place de celui de Claudius à cause de son adoption dans la famille d’Auguste, mais encore celui de Drusus. Car Tibère participait avec lui à la conduite des guerres, et, toutes les fois que l’occasion s’en présentait, il venait à Rome en vue des affaires, mais surtout par crainte qu’en son absence Auguste ne lui préférât quelqu’un. Voilà ce qui se passa cette année. De plus, le gouverneur de l’Achaïe étant mort dans le cours de son administration, son questeur et son assesseur, qu’en grec nous appelons légat, comme je l’ai dit plus haut, furent chargés de diriger les affaires, l’un de la province comprise dans l’intérieur de l’Isthme, l’autre, du reste du gouvernement. Hérode, de Palestine, accusé par ses frères, fut relégué au-delà des Alpes, et une partie de son territoire fut confisquée.

28[modifier]

Il y eut aussi, dans ces mêmes temps, beaucoup de guerres. Des brigands tirent de si fréquentes incursions que, durant trois ans, la Sardaigne, au lieu d’être gouvernée par un sénateur, fut confiée à des soldats et à des généraux pris dans l’ordre équestre. Plusieurs villes essayèrent également de faire défection, de sorte que, pendant deux ans, les mêmes gouverneurs furent maintenus dans les provinces du peuple, choisis par le prince et non élus par le sort : les provinces de César, en effet, étaient confiées pour mi-temps plus long que les autres aux mêmes gouverneurs. Mais je n’entrerai pas dans le détail de tous ces événements ; aussi bien, beaucoup sont des faits isolés et peu remarquables ; cette minutie d’ailleurs n’offrirait aucun avantage. Néanmoins, je raconterai en abrégé, à l’exception des faits importants, ceux qui méritent quelque souvenir. Les Isauriens commencèrent alors par le brigandage une guerre qui prit des proportions redoutables, jusqu’à ce qu’ils fussent domptés. Les Gétules, irrités contre le roi Juba, et dédaignant d’obéir aux Romains, se soulevèrent contre lui, ravagèrent le territoire voisin et tuèrent plusieurs des généraux romains qui leur furent opposés ; en un mot, leur puissance s’accrut à un point tel que leur soumission valut à Cornélius Cossus les ornements du triomphe, et un surnom. Dans le même temps que cela se passait, Tibère et d’autres généraux marchèrent contre les Celtes ; Tibère s’avança jusqu’au fleuve Visurgis, et ensuite jusqu’à l’Elbe, sans toutefois rien faire qui mérite d’être rapporté, bien que ces opérations aient fait décerner le titre d’imperator, non seulement à Auguste, mais aussi à Tibère, et les ornements du triomphe à C. Sentius, gouverneur de la Germanie, les Germains effrayés ayant traité une première, et, ensuite, une seconde fois. La cause qui fit que, bien qu’ils eussent depuis peu violé les traités, on leur accorda alors la paix de nouveau, ce furent les affaires de Dalmatie et de Panonnie, où les mouvements avaient plus de gravité et demandaient une prompte répression.

29[modifier]

Accablés par les exactions, les Dalmates étaient jusque-là restés tranquilles malgré eux ; mais, lorsque Tibère marcha une seconde fois contre les Celtes, que Valérius Messalinus, alors gouverneur de Dalmatie et de Pannonie, y eut été envoyé avec lui, et qu’il eut emmené à sa suite la plus grande partie de l’armée ; lorsque eux-mêmes, ayant reçu l’ordre de fournir un contingent, se furent rassemblés pour ce sujet et qu’ils se virent une jeunesse pleine de force et de vigueur, ils n’hésitèrent plus : excités surtout par un certain Baton, du pays des Dysidiates, un petit nombre d’abord se révolta et battit les Romains venus à leur rencontre ; puis, à la suite de ce succès, les autres firent défection à leur tour. Après cela, les Breuces, peuple de la Pannonie, mettant un autre Baton à leur tête, marchèrent contre Sirmium et la garnison romaine qui occupait cette place. Ils ne la prirent pas cependant, car Cécina Sévérus, gouverneur de la Mysie, province limitrophe, ayant eu connaissance de ce soulèvement, se hâta d’aller à leur rencontre et les vainquit dans une action qu’il engagea avec eux sur les bords de la Drave ; mais, espérant se relever bientôt de cet échec, parce que beaucoup de Romains étaient tombés dans le combat, ils se mirent à appeler des alliés à leur aide. Ils s’adjoignirent tous ceux qu’ils purent ; mais sur ces entrefaites, Baton, le Dalmate, dans une expédition contre Salones, ayant été dangereusement atteint d’un coup de pierre, ne fit plus rien lui-même, et se contenta d’envoyer des détachements ravager toutes les contrées maritimes jusqu’à Apollonie ; et là, dans une bataille livrée aux Romains par ces détachements, il remporta, bien que vaincu d’abord, l’avantage sur les troupes engagées contre lui.

30[modifier]

Informé de ces revers et craignant une irruption en Italie, Tibère revint de la Celtique, et suivit de près, avec le gros de l’armée, Messalinus qu’il avait détaché en avant. Instruit de leur approche, Baton, bien que mal rétabli encore, marcha à la rencontre de Messalinus, et, après avoir eu l’avantage dans une bataille rangée, tomba dans une embuscade où il fut vaincu. A la suite de cet échec, il alla trouver Baton le Breuce, et, s’associant à lui pour faire la guerre, s’empara du mont Alma. Là, ils furent défaits dans une escarmouche par Rhymétalcès, le Thrace, que Sévérus avait envoyé en avant contre eux, mais ils opposèrent une forte résistance à Sévérus lui-même. Celui-ci étant retourné en Mysie, où l’appelaient les ravages des Daces et des Sauromates, ils profitèrent de l’arrêt de Tibère et de Messalinus à Siscia pour faire des incursions sur les terres des alliés de Rome, et entraîner un grand nombre de peuplades dans leur rébellion. Au lieu d’en venir aux mains avec Tibère, bien qu’il se fût approché d’eux, ils ravagèrent une foule d’endroits, passant d’un lieu à un autre ; car, connaissant le pays et armés à la légère, il leur était facile d’aller partout où ils voulaient. L’approche de l’hiver rendit leurs dégâts bien plus nombreux : ils se jetèrent de nouveau sur la Macédoine. Rhymétalcès et son frère Rhascyporis les taillèrent en pièces dans un combat ; quant aux autres, sous le consulat de Cécilius Métellus et de Licinus Silanus, voyant leur pays ravagé, ils l’abandonnèrent et se réfugièrent dans des lieux naturellement forts, d’où ils s’élançaient à l’occasion pour fondre sur l’ennemi.

31[modifier]

Instruit de ces faits et soupçonnant Tibère de traîner à dessein les hostilités, quand il pouvait réduire promptement ces peuples, afin de rester plus longtemps les armes à la main sous prétexte de la guerre, Auguste y envoie Germanicus, bien que simple questeur, avec des soldats pris non seulement parmi les citoyens libres, mais encore parmi les affranchis, et aussi parmi les anciens esclaves qui, remis entre ses mains avec six mois de nourriture, par les hommes et par les femmes en proportion de leur cens, avaient reçu de lui la liberté. Non content de pourvoir par cette mesure aux besoins de la guerre, il passa la revue habituelle des chevaliers sur le Forum. Il voua aussi les Grands Jeux, parce qu’une femme, qui s’était entaillé certaines lettres sur le bras, avait été saisie d’enthousiasme prophétique. Il savait bien néanmoins que cette femme n’était point possédée d’un dieu, et que c’était un coup monté ; mais, sentant les plébéiens en proie à un trouble terrible à cause des guerres et de la famine, qui se faisait de nouveau sentir, il feignit d’ajouter foi lui-même aux paroles de cette femme, et accomplit comme nécessaire tout ce qui devait être une consolation pour la multitude. Ainsi, il confia de nouveau l’administration de l’annone à deux consulaires auxquels il donna des licteurs. Mais, comme il avait besoin d’argent pour contenir les ennemis et pour entretenir les Vigiles, il établit l’impôt du cinquantième sur la vente des esclaves, et ordonna que désormais les sommes accordées aux préteurs sur le trésor public pour les combats de gladiateurs ne leur fussent plus payées.

32[modifier]

La raison pour laquelle il chargea de la guerre Germanicus, au lieu d’en charger Agrippa, c’est qu’Agrippa avait des mœurs serviles, et passait la plus grande partie de son temps à la pêche (occupation qui l’avait fait se donner à lui-même le surnom de Neptune), que, de plus, il était prompt a se mettre en colère, éclatait en injures contre Livie, lui reprochant de n’être pour lui qu’une marâtre, et accusait souvent Auguste lui-même au sujet des biens de son père. Comme il ne revenait pas à de meilleurs sentiments, il fut exclu de la famille impériale, ses biens furent confisqués au profit du trésor militaire, et on le relégua lui-même dans l’île de Planasie, voisine de celle de Cyrnus. Voilà ce qui se passait à Rome : quant à Germanicus, lorsqu’il fut arrivé en Pannonie, où les légions se réunissaient de toutes parts, les Batons, qui avaient épié le moment où Sévérus quittait la Mysie, fondirent sur lui à l’improviste pendant qu’il établissait son camp auprès des marais Volcéens ; ils effrayèrent les soldats qui étaient en dehors des retranchements, et les y repoussèrent en désordre ; mais ceux-ci ayant été soutenus par ceux de l’intérieur, les Batons furent vaincus. Les Romains s’étant après cela partagés en plusieurs corps, pour envahir à la fois divers points du pays, aucun des chefs ne fit rien de remarquable, à l’exception de Germanicus qui, ayant remporté une victoire en bataille rangée sur les Mazéens, peuple de la Dalmatie, leur causa de grands dommages.

33[modifier]

Tels furent les événements de l’année. Sous le consulat de M. Furius et de Sextus Nonius, les Dalmates et les Pannoniens conçurent le désir de traiter, accablés qu’ils étaient d’abord par la famine, puis par une maladie qui en était la suite et provenait de ce qu’ils avaient fait usage de certaines herbes et racines dont on ne mange pas habituellement ; mais ils furent empêchés de demander la paix par ceux qui n’avaient aucun salut à attendre des Romains, et ils continuèrent la résistance. Un certain Scénobardus ayant feint de vouloir passer à l’ennemi, et, dans cette intention, envoyé dire à Mannius Ennius, qu’il était prêt à déserter, mais que la crainte d’être prévenu par le supplice. .

34[modifier]

{Auguste, précédemment, assistait à toutes les séances du sénat} ; il y exprimait son avis {non} parmi les premiers opinants, mais parmi les derniers, afin de laisser à chacun la liberté de son opinion, et pour que personne ne s’écartât de son propre sentiment, sous prétexte qu’il fallait se conformer aux vues du prince. Souvent aussi il rendait la justice avec les magistrats, et, toutes les fois que ses assesseurs étaient divisés, sa voix était comptée à l’égal de celle des autres. Mais alors il accorda au sénat le droit de décider de la plupart des affaires même en son absence, et n’alla plus aux comices : déjà l’année précédente, il avait nommé tous les magistrats, parce qu’il y avait sédition ; celle-ci et les suivantes, il présenta aux plébéiens et au peuple, au moyen de tablettes affichées, les candidats qu’il recommandait. Il était tellement attentif à tout ce qui concernait la conduite des guerres que, pour pouvoir donner de près les conseils nécessaires dans les affaires de Dalmatie et de Pannonie, il se transporta lui-même à Ariminium. On fit des vœux lors de son départ ; lors de sa rentrée, on offrit des sacrifices, comme s’il revenait d’un pays ennemi. Voilà ce qui se fit à Rome. Sur ces entrefaites, Baton le Breuce, qui avait livré Pinnès et reçu en récompense le gouvernement des Breuces, fut pris par l’autre Baton et mis à mort. Le Breuce, en effet, qui soupçonnait la fidélité de ses sujets, allait dans toutes les places demander des otages : l’autre Baton, instruit de ce fait, l’attira dans une embuscade, et, l’ayant vaincu dans un combat, l’enferma dans une forteresse ; puis, se l’étant fait livrer par la garnison, il l’emmena dans son camp où, à la suite d’une condamnation, il le mit immédiatement à mort. Cette exécution occasionna un soulèvement chez plusieurs peuples de Pannonie ; Silvanus alors, marchant contre eux, vainquit les Breuces, et obtint sans combattre la soumission de quelques autres peuplades. Baton, voyant cela, ne conserva plus aucun espoir dans la Pannonie, qu’il dévasta, après avoir fait occuper par ses garnisons les passages qui conduisaient de cette province en Dalmatie. Ce fut dans ces circonstances que le reste des Pannoniens, d’autant plus que leur territoire était ravagé par Silvanus, consentirent à recevoir des conditions de paix, à l’exception toutefois de quelques brigands qui profitèrent de l’agitation pour infester longtemps encore le pays, chose habituelle, pour ainsi dire, chez les autres peuples, mais surtout chez les Pannoniens ; ces brigands furent détruits plus tard.


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