Histoire romaine (Dion Cassius)/Livre LVI

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Tibère revint à Rome après l’hiver où Q. Sulpicius et C. Sabinus furent consuls. Auguste, après être allé à sa rencontre jusque dans les faubourgs de la ville, l’accompagna dans les Septa, où, du haut de son tribunal, il salua le peuple ; après quoi, il accomplit les cérémonies usitées en pareilles circonstances, et fit célébrer des jeux par les consuls à l’occasion de ses victoires. Comme, pendant ces jeux, les chevaliers demandaient avec instance l’abrogation de la loi relative aux citoyens qui n’avaient ni femme ni enfants, il assembla séparément, dans le Forum, d’un côté ceux d’entre eux qui n’étaient pas mariés, de l’autre ceux qui l’étaient et qui avaient des enfants : voyant alors que le nombre des derniers était bien inférieur à celui des premiers, il en fut affligé, et leur parla en ces termes :

"Votre nombre si petit, quand on songe à la majesté de cette ville, si inférieur par rapport à ceux qui ne veulent s’acquitter d’aucun de leurs devoirs, m’est une raison de vous louer davantage et de vous témoigner une profonde reconnaissance pour avoir obéi à mes prescriptions, et peuplé la patrie de citoyens. Une telle conduite assurera aux Romains une longue suite de descendants : peu nombreux, à l’origine, nous avons fini, pour avoir cultivé le mariage et procréé des enfants, par surpasser tous les peuples non seulement en courage, mais encore en population. Ces souvenirs doivent nous engager à compenser la condition d’une nature mortelle par une succession non interrompue de générations, comme ces flambeaux qu’on se passe de main en main, afin que le seul avantage par où notre sort est inférieur à celui des dieux, l’immortalité, nous nous l’assurions, en nous remplaçant les uns après les autres. C’est pour ce motif surtout que ce dieu, le premier et le plus grand de tous, qui nous a créés, a partagé la race mortelle en deux sexes, l’homme et la femme, qu’il a mis en eux l’amour et la nécessité d’un commerce intime, et rendu leur union féconde, afin que des naissances continuelles communiquassent à un élément périssable une durée en quelque sorte éternelle. Parmi les dieux eux-mêmes, la distinction des sexes existe : la tradition nous apprend que les uns ont donné et que les autres ont reçu la vie ; tellement ceux-mêmes qui n’en ont nul besoin regardent comme honorable d’avoir une épouse et des enfants.

" Vous avez donc raison d’imiter les dieux, vous avez raison de suivre l’exemple de vos pères, afin que, de même que vos pères vous ont engendrés, vous donniez, à votre tour, naissance à des enfants ; et, de même que ceux qui vous ont précédés, vous les regardez et vous les appelez ancêtres, ainsi d’autres, après vous, vous considèrent comme les leurs et vous saluent de ce titre ; que tous les exploits dont vos pères vous ont transmis la gloire soient par vous transmis à d’autres ; que les biens dont ils vous ont laissé la possession soient par vous laissés à des enfants nés de vous. N’est-ce pas, en effet, le meilleur des biens, qu’une épouse sage, se tenant dans sa maison qu’elle dirige, et élevant ses enfants ? faisant notre joie, quand nous sommes en santé ; nous prodiguant ses soins, lorsque nous sommes malades ? prenant sa part de notre bonheur et nous consolant de l’adversité ? retenant la violence du jeune homme et tempérant l’austérité du vieillard épuisé ? N’est-ce pas une douce chose de soulever dans ses bras, de nourrir et d’instruire un enfant qui, né de l’un et de l’autre, reproduit l’image de notre corps, l’image de notre âme, de sorte qu’on voit croître en lui un autre soi-même ? N’est-ce pas un bonheur, quand on quitte la vie, de laisser dans sa maison un successeur et un héritier de sa fortune et de sa race {né de son sang} ? de trouver, quand la nature humaine se dissout, une nouvelle existence dans cette succession ? de ne jamais, comme à la guerre, tomber au pouvoir d’un étranger, de ne point périr tout entier ? Voilà les avantages des particuliers qui se marient et qui procréent des enfants. Quant à l’État, pour lequel nous sommes obligés de faire bien des choses, même contre notre gré, n’est-il pas honorable pour lui, n’est-il pas nécessaire, si les villes et les peuples doivent subsister, si vous devez commander aux autres nations et si elles doivent vous obéir, qu’il y ait beaucoup de monde, dans la paix, pour travailler la terre, pour se livrer au commerce maritime, pour cultiver les arts, pour s’occuper des métiers ; dans la guerre, pour défendre avec plus d’ardeur ses possessions, au nom de sa famille, et remplacer par d’autres les soldats qui ont péri ? Aussi, hommes (seuls, en effet, vous êtes justement appelés hommes), pères (vous méritez ce nom, à l’égal de moi), j’ai pour vous de l’amour et des éloges ; je suis fier de vous accorder les prix établis par moi, et, de plus, je me ferai une gloire de vous élever aux autres charges et dignités, afin que vous-mêmes vous puissiez amplement recueillir les fruits de votre conduite, et n’en pas laisser de moindres à vos enfants. Je vais maintenant m’adresser aux citoyens qui n’ont en rien agi comme vous, et qui, pour cette raison, obtiendront des résultats tout opposés : je veux que mes actes, bien plus encore que mes paroles, vous apprennent combien vous leur êtes supérieurs. "

Après avoir, à la suite de ce discours, immédiatement soit distribué, soit promis des récompenses, il se dirigea vers le second groupe, auquel il tint ce langage : " J’éprouve un embarras étrange vis-à-vis de vous, que je ne sais de quel nom appeler. Hommes ? Vous ne faites aucune œuvre d’hommes. Citoyens ? Autant qu’il est en vous, vous laissez périr la cité. Romains Vous vous efforcez d’en abolir le nom. Mais, qui que vous soyez, quel que soit le nom dont il vous plaise d’être appelés, je n’en éprouve pas moins un sentiment extraordinaire. Malgré tout ce que je fais sans cesse pour augmenter la population, malgré la punition que je suis sur le point de vous infliger, je vois avec peine que vous êtes beaucoup ; j’aimerais mieux que le nombre de ces autres citoyens, à qui je viens de parler, fût égal au vôtre, plutôt que d’être ce que vous le voyez ; que vous fussiez dans leurs rangs ou que vous ne fussiez pas, vous qui, sans songer à la providence des dieux, ni aux soins pris par nos ancêtres, désirez faire disparaître notre race, la rendre véritablement mortelle, perdre et anéantir le peuple romain tout entier. Quel moyen de propagation resterait-il à l’humanité, si les autres faisaient comme vous ? Vous qui, les premiers, avez donné cet exemple, on aurait raison de vous accuser de la catastrophe qui l’aurait détruite. Comment donc, dût personne ne vous imiter, n’encourriez-vous pas une juste haine, rien que pour mépriser ce qu’aucun autre homme ne mépriserait, rien que pour négliger ce qu’aucun autre homme ne négligerait ? Vous introduisez des lois et des mœurs telles, qu’on ne peut les suivre sans se perdre, les haïr sans vous condamner. Nous n’épargnons pas les meurtriers, parce que tout le monde ne commet pas de meurtres ; nous ne relâchons pas les sacrilèges, parce que tout le monde ne commet pas de sacrilèges : quiconque est surpris faisant une action défendue, en est puni, parce que, seul ou avec un petit nombre de complices, il fait des choses que ne fait aucun autre citoyen.

Or, qu’on cite les crimes les plus grands, ils ne sont rien en proportion de celui que vous commettez maintenant, non seulement si on les examine un à un, mais même si on les compare tous à la fois au vôtre, bien qu’il soit unique. Vous êtes meurtriers, en n’engendrant pas les enfants qui devaient naître de vous ; vous êtes impurs, en éteignant le nom et les honneurs de vos ancêtres ; vous êtes impies, en faisant disparaître votre race jadis créée par les dieux, en anéantissant la nature humaine, la plus belle des offrandes qui leur soit consacrée, en détruisant par là leurs sacrifices et leurs temples. Vous ne renversez pas moins la constitution de l’État, en n’obéissant pas aux lois ; vous trahissez la patrie elle-même, en la frappant de stérilité et d’impuissance, ou, plutôt, vous la ruinez de fond en comble, en la privant de citoyens pour l’habiter un jour car c’est dans les citoyens que consiste une ville, et non dans des maisons, dans des portiques ou dans des places désertes. Songez-vous à la juste indignation que ressentirait Romulus, notre fondateur, s’il considérait les générations de son temps et leur naissance avec les vôtres, à vous, qui refusez de donner le jour à des enfants issus d’une légitime union, à celle de ces Romains qui étaient avec lui, s’ils réfléchissaient qu’ils ont été jusqu’à ravir des filles de nation étrangère, tandis que vous, vous n’aimez même pas celles de votre pays ? que, lorsqu’ils ont engendré des enfants de femmes nées chez leurs ennemis, vous n’en avez pas même de celles qui sont nées chez vous ? à celle de Curtius, qui a souffert la mort pour que ceux qui étaient mariés ne fussent pas privés de leurs épouses ? à celle d’Hersilie, qui suivit sa fille et nous enseigna tous les rites concernant le mariage ? Nos pères ont fait la guerre aux Sabins pour leurs épouses ; ils se sont réconciliés avec eux, grâce à leurs épouses et à leurs enfants ; ils ont confirmé cette réconciliation par des serments, et conclu un traité d’alliance ; et vous, vous brisez tous ces liens. Pourquoi ? Pour ne point connaître de femmes, à l’imitation des Vestales, qui ne connaissent point d’hommes ? Eh bien ! soyez donc punis comme elles, quand vous violez la chasteté.

"Mes paroles, je le sais, vous semblent dures et cruelles. Mais réfléchissez, d’abord, que les médecins ont souvent recours au feu et au fer, quand ils ne peuvent guérir autrement les malades ; en second lieu, que c’est malgré moi et avec peine que je vous tiens ce langage, aussi est-ce encore là un reproche que je vous adresse de m’avoir réduit à cette extrémité ; puisque mes paroles vous affligent, ne tenez pas une conduite qui vous mette dans la nécessité d’entendre des choses désagréables. Si ce que je dis est douloureux pour vous, combien votre manière d’agir ne l’est-elle pas davantage et pour moi et pour tous les autres Romains ! Si donc vous êtes véritablement affligés, changez de sentiments, pour que je puisse vous donner des éloges et des récompenses. Je n’ai pas le caractère chagrin ; toutes les mesures que devait adopter un bon législateur, je les ai proposées en homme ; vous-même, vous ne l’ignorez pas. Déjà auparavant, il n’était permis à personne de renoncer à avoir des enfants et à prendre une épouse ; dès le principe, en effet, et en même temps que s’établissait la république, ce point a été réglé avec soin par la loi ; plus tard, il y a eu à ce sujet de nombreux décrets et du sénat et du peuple, décrets qu’il serait superflu d’énumérer ici. Quant à moi, j’ai augmenté les punitions contre ceux qui les enfreignent, afin que la crainte de ces peines vous retînt ; j’ai établi en faveur de l’obéissance des prix tels par la grandeur et le nombre que, pour aucun mérite, il n’en est donné de pareils, afin qu’à défaut d’autre motif, ils vous engageassent à vous marier et à donner le jour à des enfants. Mais vous, sans désir des récompenses ni crainte des punitions, vous avez méprisé tout cela, et, comme si vous n’habitiez pas au milieu de citoyens, vous avez tout foulé aux pieds. Vous avez beau appeler facile et libre cette vie que vous avez choisie, cette vie exempte des ennuis causés par une femme et des enfants, vous ne différez en rien des brigands et des bêtes les plus féroces.

Si cette vie solitaire vous plaît, ce n’est pas parce que vous vous passez de femmes ; aucun de vous ne mange seul, ne dort seul : ce que vous voulez, c’est la libre satisfaction de vos passions et de vos dérèglements. Et pourtant, je vous ai permis de vous fiancer à des jeunes filles non encore nubiles, afin que le nom de futur époux vous déterminât à prendre soin de votre maison ; j’ai accordé aux citoyens qui ne sont pas de l’ordre sénatorial, d’épouser des filles d’affranchis, afin que celui qui y serait entraîné par l’amour, ou par un commerce habituel, puisse contracter ainsi une union légitime. Je ne vous ai même pas pressés ; je vous ai accordé, la première fois, trois années entières pour vous préparer ; la seconde fois, deux années encore. Malgré cela, ni menaces, ni exhortations, ni délais, ni prières, n’ont rien obtenu. Vous voyez vous-mêmes combien votre nombre est supérieur à celui des citoyens mariés, lorsque déjà vous devriez nous avoir donné un nombre d’enfants égal ou plutôt supérieur au vôtre. Comment, en effet, les générations se perpétueront-elles, comment l’État subsistera-t-il, si vous ne vous mariez pas, si vous n’avez pas d’enfants ? Vous n’espérez sans doute pas que, comme dans la Fable, il sorte de la terre des hommes pour succéder à vos biens et à ceux de l’État. Ce serait une impiété, et aussi une honte, si notre race périssait, si le nom romain s’éteignait avec nous, si notre ville était livrée à des étrangers, à des Grecs, par exemple, ou à des barbares. Quoi ! nous affranchissons les esclaves, pour le seul motif de rendre le nombre des citoyens aussi grand que possible ; nous accordons aux alliés le droit de cité, pour augmenter notre population ; et vous, vous, Romains d’origine, vous qui citez avec orgueil comme ancêtres les Marcius, les Fabius, les Quintius, les Valérius, les Julius, vous désirez voir leur race et leur nom périr avec vous

Pour moi, je rougis d’avoir été réduit à tenir un tel discours ; je rougis de votre conduite. Renoncez donc à votre délire, et songez qu’après les maladies, après les guerres qui ont moissonné successivement tant de citoyens, il est impossible que l’État subsiste, si les vides de la population ne sont pas remplis par des naissances continuelles. Que personne de vous, cependant, ne me soupçonne d’ignorer qu’il y a, dans le mariage et dans les enfants à qui on donne le jour, des choses fâcheuses et affligeantes ; mais réfléchissez qu’il n’y a aucun bien auquel il ne se mêle quelque douleur, et que les plus nombreux et les plus grands donnent naissance aux maux les plus grands et les plus nombreux. Si donc vous fuyez les uns, ne recherchez pas les autres. Tout, pour ainsi dire, ce qui renferme une vertu et une joie pure est précédé, accompagné, suivi de peines. Qu’est-il besoin, en effet, de s’étendre en longs discours sur chacun de ces points ? S’il y a quelques incommodités à prendre femme et à procréer des enfants, songez, à l’encontre, qu’il y a aussi des avantages ; et ces avantages, vous trouverez qu’ils sont plus nombreux et qu’ils vous touchent de plus près. Puissent donc, outre le bonheur attaché par la nature à la condition de mari et de père, les récompenses établies par les lois, récompenses qui déterminent en grande partie beaucoup d’hommes à subir même la mort, vous décider tous à m’obéir ! Comment ne serait-ce pas une honte, si, par les motifs pour lesquels les autres hommes sacrifient jusqu’à leur vie, vous refusiez de conduire une épouse dans votre maison et d’élever des enfants ?

" Quant à moi, citoyens (car maintenant, j’en ai la conviction, vous êtes persuadés, vous voulez conserver le nom de citoyens et prendre le titre d’époux et de pères), je vous ai adressé ces reproches, non par plaisir, mais par nécessité ; non comme un homme qui vous est hostile et qui vous hait, mais comme un homme qui vous aime et qui désire conquérir à ses vues une foule de citoyens semblables à vous ; afin qu’habitant des pénates légitimes, qu’ayant nos maisons remplies d’une nombreuse postérité, nous nous approchions, avec nos femmes et nos enfants, des autels des dieux ; afin que, dans de mutuels rapports, nous mettions sur la même ligne tous nos intérêts et nous jouissions semblablement des espérances qui en découlent. Comment pourrais-je vous bien gouverner, si je laisse tranquillement votre nombre diminuer tous les jours sous mes yeux ? Comment pourrais-je justement encore être appelé votre père, si vous n’élevez pas d’enfants ? Si donc vous m’aimez véritablement, si ce titre de père, que vous m’avez donné, n’est pas une adulation, mais un honneur, souhaitez de devenir époux et pères, afin d’avoir une part dans ce surnom et de faire que je le porte avec vérité. "

10[modifier]

Tel fut le discours qu’il tint alors aux deux groupes ; il augmenta ensuite les récompenses de ceux qui avaient des enfants, et distingua les citoyens mariés des célibataires, par la différence dans la manière de les traiter ; il prolongea aussi d’une année, pour les uns comme pour les autres, le délai pendant lequel ceux qui obéiraient à son ordre devaient être mis hors de cause. Il dispensa aussi quelques femmes de la loi Voconia, qui leur interdisait tout héritage surpassant vingt-cinq mille drachmes, et il concéda aux Vestales tous les privilèges des femmes ayant des enfants. En conséquence de ce qui précède, la loi Papia-Poppéa fut portée par les consuls M. Papius Mutilus et Q. Poppéus Secundus, qui étaient en charge durant cette partie de l’année. Par un effet du hasard, ni l’un ni l’autre n’avait, je ne dis pas d’enfants, mais même de femme, ce qui fit comprendre la nécessité de cette loi. Voilà ce qui eut lieu dans Rome.]

11[modifier]

Pendant ce temps, Germanicus s’empara de Splanus, entre autres places de la Dalmatie, bien qu’elle fût naturellement forte, protégée par de bons remparts, et défendue par une nombreuse garnison. Aussi ni machines ni assauts n’en purent venir à bout, et sa prise ne fut due qu’à une heureuse circonstance que voici. Pusion, cavalier germain, ayant lancé une pierre contre le mur, ébranla tellement le parapet qu’il s’écroula aussitôt, entraînant dans sa chute un soldat qui s’y appuyait. Cet accident ayant frappé les autres de crainte, ils abandonnèrent ce mur, et coururent se réfugier dans la citadelle qu’ils livrèrent ensuite avec leurs propres personnes. De là, s’étant dirigés sur Rhétinum, les Romains n’y obtinrent pas le même succès. Les ennemis, en effet, pressés par le nombre et ne pouvant résister, mirent volontairement le feu à l’enceinte des remparts et aux édifices voisins, en prenant les plus grandes précautions pour qu’au lieu d’éclater sur-le-champ, il couvât pendant un certain temps. Cela fait, ils se retirèrent dans la citadelle : les Romains, sans soupçon du piège, se précipitèrent dans la place avec la persuasion qu’ils allaient tout enlever d’emblée, entrèrent dans le cercle de feu, et ne s’en aperçurent, tellement ils étaient attentifs à l’ennemi, que lorsqu’ils furent complètement enveloppés par les flammes. Alors ils se trouvèrent exposés aux derniers dangers, en butte aux traits qui leur étaient lancés d’en haut par la citadelle, dévorés par derrière par la flamme, ne pouvant ni se maintenir en sûreté dans leurs positions, ni s’échapper sans péril. S’ils se tenaient hors de la portée du trait, ils périssaient par le feu ; s’ils fuyaient la flamme, ils succombaient sous une grêle de traits ; il y en eut aussi qui, dans un défilé, furent victimes à la fois et du feu et de l’ennemi, blessés d’un côté, brûlés de l’autre. Tel fut le sort de la plupart de ceux qui entrèrent dans la place ; quelques-uns, en petit nombre néanmoins, parvinrent à s’échapper en jetant dans les flammes des cadavres sur lesquels ils passèrent comme sur un pont. La violence du feu, en effet, fut si grande, que même ceux qui occupaient la citadelle n’y purent rester et qu’ils l’abandonnèrent, la nuit, pour se cacher dans des souterrains.

12[modifier]

Voilà ce qui se passa en cet endroit ; mais Sérétium, que Tibère avait autrefois assiégée sans pouvoir la prendre, fut emportée, ce qui facilita la soumission de plusieurs autres places. Du reste, la résistance opiniâtre, la longueur de la guerre et surtout la famine qu’elle fit naître en Italie, déterminèrent Auguste à envoyer une seconde fois Tibère en Dalmatie. Celui-ci voyant les soldats impatientés par les délais et désireux de mettre fin à la guerre, même en courant des dangers, les partagea en trois corps, de peur que, s’ils étaient réunis en un seul, ils ne se laissassent aller à la sédition ; confiant ensuite un de ces corps à Silvanus, un autre à M. Lépidus, il marcha contre Baton avec le troisième corps, accompagné de Germanicus. Silvanus et Lépidus n’eurent pas de peine à dompter leurs adversaires par des combats ; quant à Tibère, il dut courir, pour ainsi dire, tout le pays à la poursuite de Baton, qui se montrait tantôt ici, tantôt là, et qu’il finit par enfermer dans les murs d’Andérium, où il l’assiégea, non sans de grosses pertes. La place, en effet, était assise sur un rocher bien fortifié et de difficile accès, couverte par des fossés profonds où des fleuves roulaient en torrents ; tout ce qui était nécessaire y avait été, partie apporté à l’avance, partie descendu des montagnes, dont l’ennemi était le maître ; bien plus, au moyen d’embuscades, ils interceptaient les convois des Romains, en sorte que Tibère, qui semblait l’assiégeant, éprouvait, en réalité, tous les maux des assiégés.

13[modifier]

Il se trouvait dans cet embarras et ne savait que résoudre (le siège n’amenait pas de résultats et le mettait en danger ; d’un autre côté, la retraite lui paraissait une honte), lorsque la sédition éclata parmi les soldats, qui poussèrent des cris si grands et si confus que les ennemis campés au pied des remparts en furent effrayés et se retirèrent. Profitant de cette circonstance, Tibère, moitié colère, moitié joie, convoqua ses soldats, et entremêlant les réprimandes et les exhortations, sans rien hasarder par audace, mais sans reculer, se contenta de garder tranquillement ses positions, jusqu’au moment où Baton, désespérant de la victoire (tout était soumis à peu d’exceptions près, et il avait une armée inférieure en nombre à celle qui lui était alors opposée), envoya demander la paix, et, n’ayant pu décider les siens à traiter aussi, les abandonna. Il n’alla plus désormais au secours de personne, bien qu’il fût appelé par beaucoup de peuplades ; et Tibère, par suite de cela, plein de mépris pour les troupes restées dans l’intérieur des remparts, persuadé qu’il en viendrait à bout sans répandre de sang, ne s’inquiéta plus de la place et marcha sur la forteresse même. Comme il n’y avait pas de plaine en cet endroit, et que les ennemis ne descendaient pas, il se plaça sur une tribune dans un lieu où il était en vue, afin d’examiner ce qui se passait, d’augmenter l’ardeur de ses troupes et d’être à portée d’aller à leur secours en cas de besoin. Dans cette intention, il garda près de lui, ayant la supériorité numérique, une partie de son armée, tandis que le reste, à pas comptés, s’avança d’abord en carrés, puis la raideur et l’inégalité de la montagne (le terrain était, en plusieurs endroits, rempli de ravins et coupé de précipices) les obligèrent à se diviser, et ils parvinrent au sommet, les uns plus tôt, les autres plus tard.

14[modifier]

A cette vue, les Dalmates se rangèrent en bataille en dehors de leurs murailles, sur l’escarpement même de la montagne, et lancèrent avec des frondes ou firent rouler une grêle de pierres sur les Romains. Les uns envoyaient sur eux des roues, d’autres des chariots tout entiers remplis de fragments de rocs, d’autres des coffres ronds construits à la façon de leur pays et chargés de pierres. Tous ces projectiles, qui volaient emportés par une forte impulsion, multipliaient bien plus encore les brèches dans les rangs des Romains et les écrasaient, tandis qu’une partie des Dalmates en renversait un grand nombre à coups de flèches et de javelots. Les combattants, dans cette lutte, rivalisaient d’ardeur pour tâcher, les uns de gravir les sommets de la montagne et de s’en emparer, les autres pour repousser et pour culbuter leurs adversaires ; il y avait également rivalité d’ardeur entre les soldats qui, du haut du mur, étaient témoins de ces efforts, et ceux qui entouraient Tibère. De part et d’autre, on exhortait les siens, les encourageant quand ils avançaient, les réprimandant quand ils reculaient, et cela, tous ensemble et chacun en particulier : ceux qui surpassaient leurs compagnons par l’éclat de leur voix invoquaient, des deux côtés, les dieux à grands cris d’abord pour le salut même des combattants, puis pour jouir à l’avenir, ceux-ci de la liberté, ceux-là de la paix. C’eût été bien en vain que les Romains eussent subi tous ces dangers (ils avaient à lutter contre deux obstacles à la fois, la nature des lieux et la résistance de l’ennemi), si Tibère ne les eût empêchés de fuir par des secours réitérés et n’eût frappé les ennemis de terreur en faisant tourner les hauteurs par d’autres soldats qui s’en emparèrent. A la suite de cet échec, les Dalmates en déroute ne purent retourner dans leurs remparts et se dispersèrent dans les montagnes, en jetant leurs armes afin d’être plus lestes, tandis que les Romains, qui désiraient vivement terminer la guerre et ne voulaient pas laisser l’ennemi se rallier pour leur causer plus tard des embarras, se répandirent de tous côtés à leur poursuite, et, traquant la plupart d’entre eux dans les forêts où ils étaient cachés, les tuèrent comme des bêtes fauves, et reçurent ensuite à composition ceux qui étaient dans la place. Tibère leur régla, entre autres choses, toutes les conditions stipulées.

15[modifier]

Germanicus tourna ensuite ses efforts contre ceux des ennemis qui avaient encore les armes à la main ; car des transfuges, en grand nombre parmi eux, les empêchaient de traiter. Il s’empara de la place d’Arduba, mais il ne put toutefois le faire avec ses propres troupes, bien qu’elles fussent de beaucoup supérieures en nombre à celles de l’ennemi. La place, en effet, était très forte, et tout le canton, excepté un faible espace, était enveloppé par un fleuve rapide coulant au pied des remparts, et les transfuges, révoltés contre les habitants du pays, qui désiraient traiter, en vinrent aux mains avec eux ; aidés par les femmes qui, à l’intérieur des murailles, malgré le sentiment de leurs maris, brûlaient de l’amour de la liberté et préféraient souffrir tout plutôt que l’esclavage, ils livrèrent un combat acharné ; vaincus, ils finirent par céder, quelques-uns même d’entre eux prirent la fuite. Quant aux femmes, saisissant leurs enfants, les unes se jetèrent dans le feu, les autres se précipitèrent dans le fleuve. Arduba ainsi prise, les autres places voisines se rendirent d’elles-mêmes à Germanicus. Germanicus, après ces exploits, retourna auprès de Tibère, et ce fut Postumius qui acheva de soumettre le pays.

16[modifier]

Pendant ce temps, Baton envoya à Tibère son fils Scéva pour offrir sa soumission et celle de ses gens, si on lui accordait l’impunité. Quand il eu eut reçu l’assurance, il se rendit, la nuit, au camp de Tibère, et, le lendemain, amené devant le prince qui était assis sur son tribunal, au lieu de lui demander aucune grâce pour lui-même, il présenta sa propre tête à couper ; mais il s’étendit sur la justification de ses compagnons. A la fin, Tibère lui ayant demandé : " Quel motif vous a poussés à vous révolter et à nous faire si longtemps la guerre ? " il répondit : " C’est vous qui en êtes la cause ; vous envoyez, pour garder vos troupeaux, non des chiens et des bergers, mais des loups. " Ainsi se termina la guerre, avec une grande perte d’hommes et d’argent : on avait entretenu de nombreuses légions et ramassé peu de butin.

17[modifier]

Germanicus vint encore alors apporter la nouvelle de cette victoire, et, à cette occasion, on décerna le nom d’imperator à Auguste et à Tibère, le triomphe et, entre autres honneurs, des arcs de triomphe en Pannonie (ce furent là, parmi les nombreuses distinctions décrétées, les seules qu’Auguste accepta) ; on accorda à Germanicus les ornements du triomphe, ce qui eut lieu également pour les autres généraux, et ceux de la préture, avec le privilége d’exprimer son avis le premier après les consulaires, d’être nommé consul avant l’âge légal. Drusus, fils de Tibère, bien que n’ayant pris aucune part à la guerre, eut le droit de venir au sénat avant d’être admis dans l’ordre sénatorial, et, après qu’il aurait été questeur, le droit de donner son avis avant les anciens préteurs.

18[modifier]

On venait de rendre ces sénatus-consultes, lorsqu’une nouvelle terrible, venue de la Germanie, empêcha la célébration des fêtes. Voici, en effet, ce qui s’était passé pendant ce temps-là dans la Celtique. Les Romains y possédaient quelques régions, non pas réunies, mais éparses selon le hasard de la conquête (c’est pour cette raison qu’il n’en est pas parlé dans l’histoire) ; des soldats y avaient leurs quartiers d’hiver, et y formaient des colonies ; les barbares avaient pris leurs usages, ils avaient des marchés réguliers et se mêlaient à eux dans des assemblées pacifiques. Ils n’avaient néanmoins perdu ni les habitudes de leur patrie, ni les mœurs qu’ils tenaient de la nature, ni le régime de la liberté, ni la puissance que donnent les armes. Aussi, tant qu’ils désapprirent tout cela petit à petit et, pour ainsi dire, en suivant la route avec précaution, ce changement de vie ne leur était pas pénible et ils ne s’apercevaient pas de cette transformation ; mais, lorsque Quintilius Varus, venant avec l’imperium prendre le gouvernement de la Germanie et administrer le pays, se hâta de faire des réformes trop nombreuses à la fois, qu’il leur commanda comme à des esclaves, et qu’il leva des contributions comme chez un peuple soumis, les Germains ne le supportèrent pas. Cependant, bien que les principaux chefs regrettassent leur puissance d’auparavant et que le peuple préférât son état habituel à la domination étrangère, ils ne se révoltèrent pas ouvertement, parce qu’ils voyaient les Romains en grand nombre, tant sur les bords du Rhin que dans leur propre pays : accueillant Varus, comme s’ils étaient décidés à exécuter tous ses ordres, ils l’attirèrent, loin du Rhin, dans le pays des Chérusques, près du Veser ; là, par des manières toutes pacifiques et par les procédés d’une amitié fidèle, ils lui inspirèrent la confiance qu’il pouvait les tenir en esclavage, même sans le secours de ses soldats.

19[modifier]

Varus donc, au lieu d’avoir ses légions réunies, comme cela se doit faire en pays ennemi, les dispersa en nombreux détachements, sur la demande des habitants les plus faibles, sous prétexte de garder certaines places, de s’emparer de brigands ou de veiller à l’arrivée des convois de vivres. Les principaux conjurés, les chefs du complot et de la guerre, furent, entre autres, Arminius et Sigimère, qui avaient avec Varus des rapports continuels et souvent partageaient sa table. Cependant, tandis que Varus est plein de confiance, et que, loin de s’attendre à aucun malheur, il refuse d’ajouter foi à aucun de ceux qui soupçonnent ce qui se passe et l’avertissent de se tenir sur ses gardes, que même il les repousse comme des gens qui s’alarment sans sujet et calomnient les Germains, quelques-unes des peuplades lointaines se soulèvent à dessein les premières, afin qu’en se dirigeant contre elles, il soit plus aisé à surprendre dans sa marche à travers un pays qu’il croit ami, et que, la guerre n’éclatant pas sur tous les points à la fois, il ne se tienne pas sur ses gardes. C’est ce qui arriva. Ils l’accompagnèrent à son départ et ne le suivirent pas dans sa marche, sous prétexte de lui procurer des auxiliaires et d’aller promptement à son secours. Ils se réunirent aux troupes qu’ils avaient disposées dans un lieu favorable, et, massacrant chacun les soldats qu’ils avaient eux-mêmes auparavant appelés chez eux, ils rejoignirent Varus déjà engagé dans des forêts inextricables. Là, ils se déclarèrent tout à coup ennemis au lieu de sujets, et se livrèrent à un grand nombre d’actes affreux.

20[modifier]

Les montagnes étaient coupées de vallées nombreuses et inégales, les arbres étaient tellement serrés et d’une hauteur tellement prodigieuse, que les Romains. même avant l’attaque des ennemis, étaient fatigués de les couper, d’y ouvrir des routes et de les employer à construire des ponts partout où il en était besoin. Ils menaient avec eux un grand nombre de chariots et de bêtes de somme, comme en pleine paix ; ils étaient suivis d’une foule d’enfants et de femmes, ainsi que de toute la multitude ordinaire des valets d’armée : aussi marchaient-ils sans ordre. Une pluie et un grand vent, qui survinrent dans ce même temps, les dispersèrent davantage encore ; le sol, devenu glissant auprès des racines et auprès des troncs, rendait les pas mal assurés ; la cime des arbres, se brisant et se renversant, jeta la confusion parmi eux. Ce fut au milieu d’un tel embarras que les barbares, grâce à leur connaissance des sentiers, fondant subitement de toute part sur les Romains à travers les fourrés, les enveloppèrent : ils les attaquèrent d’abord de loin à coup de traits, puis, comme personne ne se défendait et qu’il y en avait un grand nombre de blessés, ils avancèrent plus près ; les Romains, en effet, marchant sans aucun ordre, pêle-mêle avec les chariots et les hommes sans armes et ne pouvant se rallier aisément, étant d’ailleurs moins nombreux que les ennemis qui les attaquaient, éprouvaient des maux innombrables sans en rendre.

21[modifier]

Là, ayant rencontré un endroit favorable, autant du moins que le permettait une montagne couverte de forêts, ils y posèrent leur camp ; puis, après avoir, partie brûlé, partie abandonné la plupart de leurs chariots et ceux de leurs bagages qui ne leur étaient pas absolument indispensables, ils se mirent en route, le lendemain, dans un meilleur ordre, afin d’atteindre un lieu découvert ; cependant ils ne partirent pas sans avoir versé bien du sang. En effet, après avoir quitté ce campement, ils tombèrent de nouveau dans des forêts et eurent à repousser des attaques, ce qui ne fut pas la moindre cause de leurs malheurs. Réunis dans un lieu étroit, afin que cavaliers et fantassins à la fois pussent charger l’ennemi en colonnes serrées, ils eurent beaucoup à se heurter entre eux et contre les arbres. Le troisième jour après leur départ, une pluie torrentielle, mêlée à un grand vent, étant de nouveau survenue, ne leur permit ni d’avancer, ni de s’arrêter avec sûreté, et même leur enleva l’usage de leurs armes ; ils ne pouvaient, en effet, se servir ni de leurs arcs, ni de leurs javelots, ni de leurs boucliers à cause de l’humidité. Ces accidents étaient moins sensibles pour les ennemis, la plupart légèrement armés et libres d’avancer ou de reculer. En outre, les barbares, dont le nombre s’était considérablement accru (beaucoup de ceux qui auparavant se contentaient de regarder s’étaient joints â eux, en vue surtout du butin), entouraient aisément et massacraient les Romains dont le nombre, au contraire (ils avaient perdu beaucoup des leurs dans les précé- dents combats), était déjà bien diminué ; en sorte que Varus et les principaux chefs (ils étaient blessés), craignant d’être pris vifs ou mis à mort par des ennemis implacables, osèrent une action, affreuse il est vrai, mais nécessaire : ils se donnèrent eux-mêmes la mort.

22[modifier]

A cette nouvelle, personne, même celui qui en avait la force, ne se défendit plus ; les uns imitèrent leur chef, les autres, jetant leurs armes, se laissèrent tuer par qui le voulut ; car la fuite, quelque désir qu’on eût de s’échapper, était impossible. Hommes et chevaux, tout était impunément taillé en pièces - - -. — - - ils franchirent les premières et les secondes gardes des ennemis ; mais, arrivés aux troisièmes, les femmes et les enfants, à cause de la fatigue, de la peur, des ténèbres et du froid, appelant sans cesse ceux qui étaient dans la force de l’âge, les firent découvrir. Ils auraient tous péri ou ils eussent été faits prisonniers, si les barbares ne s’étaient arrêtés à piller. Grâce à cette circonstance, les plus robustes s’échappèrent bien loin, et les trompettes qui étaient avec eux s’étant mis à sonner la charge (la nuit était survenue et on ne les voyait pas) firent croire aux ennemis que c’était Asprénas qui avait envoyé des renforts. Dès lors les barbares renoncèrent à poursuivre les Romains au secours desquels, quand il fut instruit de ce qui se passait, Asprénas vint effectivement. Dans la suite, quelques-uns des captifs rentrèrent dans leurs foyers, moyennant une rançon payée par leurs parents, à qui cette permission fut accordée à la condition que les captifs resteraient en dehors de l’Italie. Mais cela n’eut lieu que plus tard.

23[modifier]

Auguste, en apprenant la défaite de Varus, déchira ses vêtements, au rapport de plusieurs historiens, et conçut une grande douleur de la perte de son armée, et aussi parce qu’il craignait pour les Germanies et pour les Gaules, et, ce qui était le plus grave, parce qu’il se figurait voir ces nations prêtes à fondre sur l’Italie et sur Rome elle-même, et qu’il ne restait plus de citoyens en âge de porter les armes ayant quelque valeur, et que ceux des alliés dont le secours eût été de quelque utilité avaient souffert. Néanmoins il prit toutes les mesures qu’exigeait la circonstance ; et comme aucun de ceux qui avaient l’âge de porter les armes ne voulait s’enrôler, il les fit tirer au sort, et le cinquième parmi ceux qui n’avaient pas encore trente-cinq ans, le dixième parmi ceux qui étaient plus âgés, était, par suite de ce tirage, dépouillé de ses biens et noté d’infamie. Enfin, comme, malgré cela, beaucoup refusaient encore de lui obéir, il en punit plusieurs de mort. Il enrôla ainsi par la voie du sort le plus qu’il put de vétérans et d’affranchis, et se hâta de les envoyer immédiatement en Germanie rejoindre Tibère. Comme il y avait à Rome un grand nombre de Gaulois et de Germains, les uns voyageant sans songer à rien, les autres servant dans les gardes prétoriennes, il craignit qu’ils ne formassent quelque complot, et il envoya les derniers dans des îles, tandis qu’à ceux qui n’avaient pas d’armes, il enjoignait de sortir de la ville.

24[modifier]

Telles furent les dispositions alors adoptées par Auguste ; de plus, aucune des fêtes instituées par les lois n’eut lieu, et les jeux ne furent pas célébrés ; ensuite, à la nouvelle que quelques soldats avaient survécu à la défaite, que les Germanies étaient contenues par des garnisons et que l’ennemi n’avait même pas osé venir sur les bords du Rhin, il se remit de son trouble et provoqua une délibération sur les événements. Un désastre si grand et frappant tant de monde à la fois semblait n’être arrivé que par un effet de la colère divine, et les prodiges survenus avant et après la défaite lui faisaient craindre quelque vengeance des dieux. Le temple de Mars, dans le champ qui porte son nom, avait été frappé de la foudre ; et de nombreux escarbots, qui avaient poussé leur vol jusque dans Rome, avaient été dévorés par des hirondelles, les sommets des Alpes avaient paru s’entrechoquer et faire jaillir trois colonnes de feu ; le ciel, plusieurs fois, avait semblé s’embraser ; de nombreuses comètes s’étaient montrées ensemble ; on crut voir des lances venir du Nord tomber sur le camp des Romains ; des abeilles construisirent leurs rayons auprès des autels ; en Germanie, une Victoire qui regardait le territoire ennemi se retourna du côté de l’Italie ; enfin, autour des aigles, dans le camp, les soldats, comme si les barbares eussent fondu sur eux, se livrèrent un combat sans résultat. Voilà comment se passèrent alors les choses.

25[modifier]

Ce fut pour ce motif et aussi - - -. — - - ayant après la préture. La seconde {année} eurent lieu les choses que j’ai rapportées plus haut, et Tibère fit la dédicace du temple de la Concorde, sur lequel il inscrivit son nom et celui de son frère Drusus, bien que ce dernier fût mort. Sous le consulat de M. AEmilius et de Statilius Taurus, Tibère, avec Germanicus qui avait l’autorité proconsulaire, fit une invasion dans la Celtique, dont ils ravagèrent quelques contrées, sans néanmoins remporter de victoire dans des combats, attendu que personne n’en vint aux mains avec eux, et sans soumettre aucun peuple ; car, dans la crainte d’une nouvelle catastrophe, ils s’éloignèrent peu du Rhin, et, après être restés dans les environs jusqu’à l’automne, y avoir célébré le jour natal d’Auguste et fait représenter des jeux équestres par les centurions, ils revinrent en Italie. A Rome, Drusus César, fils de Tibère, fut nommé questeur, et il y eut seize préteurs en charge, seize candidats s’étant présentés pour cette dignité, et Auguste, dans les conjonctures où il se trouvait, ne voulant blesser aucun d’eux. Mais, les années suivantes, la chose n’eut pas lieu, et il n’y en eut longtemps que douze, comme d’habitude. Voilà comment les choses se passèrent alors ; de plus, défense fut faite aux devins de prédire, ni en particulier, ni en présence de témoins, la mort de personne ; pourtant Auguste s’inquiétait si peu de ce qui le concernait personnellement qu’il alla jusqu’à publier par voie d’affiche la disposition des astres sous laquelle il était né. Non content de cette interdiction, il enjoignit aux peuples soumis de ne rendre de décrets honorifiques à l’égard d’aucun de leurs gouverneurs, soit durant le temps de ses fonctions, soit dans l’espace de soixante jours après son départ, parce que quelques-uns, afin de s’assurer à l’avance les témoignages et les éloges de leur province, intriguaient beaucoup. Trois sénateurs, encore alors, furent chargés de répondre aux ambassades, et, ce qui pourrait surprendre, les chevaliers eurent la permission de se faire gladiateurs. La cause en est que plusieurs regardaient comme rien l’infamie qui s’attachait à ce métier. Comme les défenses ne servaient à rien, soit que les coupables semblassent mériter un châtiment plus grand, soit que l’on pensât qu’ils s’en détourneraient d’eux-mêmes, on le leur permit. De cette façon, au lieu de l’infamie, c’était la mort qui leur revenait ; car ils n’en combattirent pas moins, surtout en voyant leurs luttes exciter un empressement si vif qu’Auguste lui-même assistait à ce spectacle avec les préteurs chargés de la direction des jeux.

26[modifier]

A la suite de ces succès, Germanicus reçut le consulat, sans même avoir été préteur, et il le conserva l’année tout entière, non pas à titre honorifique, mais comme on l’exerçait encore quelquefois à cette époque. Germanicus ne fit aucun acte digne d’être rappelé, sinon que, même durant ce temps, il ne cessa de défendre les accusés, au lieu que son collègue, C. Capiton, n’était compté pour rien. Auguste, accablé de vieillesse, recommanda Germanicus au sénat et le sénat à Tibère. La lecture du mémoire fut faite non par le prince en personne (il ne pouvait pas élever la voix), mais, suivant la coutume, par Germanicus. Ensuite il demanda aux sénateurs, sous prétexte de la guerre de Germanie, de ne plus venir désormais le saluer chez lui et de ne pas s’offenser s’il n’assistait plus à leurs banquets : la plupart du temps, en effet, et principalement toutes les fois qu’il y avait séance du sénat, il était, sur le Forum, parfois même dans la curie à son entrée et de nouveau à son départ, assailli de salutations ; dans la maison Palatine aussi, qu’il fût assis, ou même qu’il fût couché, cet usage était pratiqué non seulement par le sénat, mais aussi par les chevaliers et par un grand nombre de gens du peuple.

27[modifier]

Malgré cela, il ne se relâcha pas du soin des affaires : il permit aux chevaliers de briguer le tribunat ; instruit que des libelles diffamatoires avaient été composés contre quelques citoyens, il les fit rechercher et il fit brûler par les édiles ceux qui furent trouvés dans Rome, par les magistrats de chaque endroit ceux qu’on trouva au dehors ; il punit même quelques-uns de leurs auteurs. Beaucoup d’exilés résidaient, les uns hors des lieux où ils avaient été relégués, les autres menaient, dans ces lieux mêmes, une vie pleine de mollesse ; il défendit à tous ceux à qui on avait interdit le feu et l’eau de séjourner, soit sur le continent, soit dans une île éloignée du continent de moins de quatre cents stades, hormis Cos, Rhodes, la Sardaigne et Lesbos ; ce furent, je ne sais pourquoi, les seules qu’il excepta. Outre ces ordonnances, il voulut qu’aucun exilé ne changeât de domicile, qu’il ne pût posséder plus d’un vaisseau de transport de la capacité de mille amphores, et de deux vaisseaux marchant à la rame ; qu’il n’eût pas plus de vingt esclaves ou affranchis à son service ; qu’il ne jouît pas d’une fortune supérieure à cent quatre-vingt-cinq mille drachmes, le menaçant de punition, lui et ceux qui lui prêteraient leur concours pour enfreindre ces défenses. Voilà comment il régla les choses, celles du moins qui méritent d’être rapportées ; de plus, des jeux, en dehors de ceux qui étaient établis par les lois, furent célébrés par les histrions et par les chevaliers. Les jeux en l’honneur de Mars, attendu que le Tibre couvrait le cirque, eurent lieu sur le Forum d’Auguste, et leur éclat fut en quelque sorte rehaussé par une course de chevaux et par une chasse ; ils furent de nouveau célébrés de la manière habituelle, et Germanicus y fit égorger deux cents lions dans le cirque. Le portique, appelé portique de Livie, fut bâti en l’honneur de Caius et de Lucius Césars, et la dédicace en eut lieu alors.

28[modifier]

L. Munatius et C. Silius étaient consuls désignés, lorsqu’Auguste, bien qu’il fît semblant de s’en défendre, reçut une cinquième fois l’administration des affaires publiques pour un espace de dix ans, et conféra de nouveau à Tibère la puissance tribunitienne, et à son fils Drusus le droit de demander le consulat dans trois ans, avant même d’avoir été préteur. Il demanda aussi, à cause de sa vieillesse, qui le réduisait à ne plus venir que fort rarement au sénat, vingt conseillers annuels ; car auparavant il s’en adjoignait quinze tous les six mois. Il fut en outre décrété que toutes tes résolutions prises par lui, de concert avec Tibère, avec ses conseillers, les consuls en charge, les consuls désignés, ses petits-fils adoptifs et les autres citoyens qu’il se serait adjoints chaque fois pour conseils, auraient la même force que si le sénat tout entier les avait sanctionnées. Lorsqu’une fois il tint d’un sénatus-consulte ce privilège, qu’il possédait déjà en réalité, il donna, parfois même tout en restant couché, son avis sur la plupart des affaires qui lui étaient soumises. Ensuite, comme le payement du vingtième était à charge à tous les citoyens, pour ainsi dire, et qu’une révolution semblait imminente, il adressa un mémoire au sénat pour l’inviter à chercher d’autres sources de revenu. Il en agit ainsi, non dans l’intention d’abolir cet impôt, mais pour que le sénat, n’en trouvant pas de préférable, fut forcé de sanctionner cette taxe et le déchargeât de la haine qu’elle soulevait. De plus, dans la crainte que, si Germanicus et Drusus exprimaient une opinion, on ne la soupçonnât d’émaner de lui et on ne l’adoptât sans discussion, il défendit à l’un et à l’autre de prendre la parole. Beaucoup de choses furent dites, quelques avis même furent communiqués à Auguste sur des tablettes. Instruit par là qu’on était prêt à supporter tout plutôt que cet impôt, il en transporta le payement sur les terres et sur les maisons ; et aussitôt, sans rien dire ni de la quotité ni de la manière dont il serait acquitté, il envoya un agent ici, un agent là, faire le recensement de ce que possédaient les particuliers et les villes, afin que la crainte d’une perte plus grande leur fît préférer le payement du vingtième. C’est ce qui arriva en effet. Telles furent les mesures prises par Auguste dans son administration.

29[modifier]

Au spectacle des Augustales, qui se célébraient en l’honneur de la naissance d’Auguste, un homme atteint de folie vint se poser sur le siège placé en l’honneur de Jules César, dont il prit la couronne pour la mettre sur sa tête. Il sembla que ce fût un présage pour Auguste. C’en était un en effet : car, l’année suivante, année dans laquelle Sextus Apuléius et Sextus Pompée furent consuls, il partit pour la Campanie, et, après avoir présidé les jeux à Naples, il mourut à Nole. Il arriva aussi des prodiges qui lui annonçaient sa destinée, prodiges significatifs et faciles à comprendre : le soleil s’éclipsa tout entier, une grande partie du ciel sembla être en feu, on en vit tomber des poutres enflammées, des comètes sanglantes se montrèrent. Le sénat, convoqué pour adresser des prières aux dieux à l’occasion de la maladie du prince, trouva la curie fermée ; un hibou, perché dessus, fit entendre ses cris. La foudre, tombant sur une statue d’Auguste, dans le Capitole, effaça la première lettre du nom de César ; d’où les devins prédirent que dans cent jours il aurait un sort pareil à celui des dieux, se fondant sur ce que cette lettre {C} a, en latin, la valeur de cent, et que le reste {…ESAR}, en langue étrusque, signifie " dieu. " Ces présages arrivèrent pendant qu’il vivait encore ; la postérité a songé aussi aux consuls et à Servius Sulpicius Galba. Les consuls en charge étaient liés par la parenté avec César Auguste, et Galba qui, plus tard, arriva au pouvoir, prit, au commencement du même mois, la toge virile. Comme il fut le premier des Romains qui régna après l’extinction de la race d’Auguste, on y trouva un prétexte pour dire que tout cela était dît, non à un pur hasard, mais à un dessein de la divinité.

30[modifier]

Auguste donc succomba à la maladie, et Livie fut soupçonnée d’être l’auteur de sa mort, parce qu’il était allé en secret voir Agrippa dans son île, et semblait tout disposé à une réconciliation. Craignant, dit-on, qu’Auguste ne rappelât Agrippa pour lui donner l’empire, elle empoisonna des figues encore pendantes à des arbres, où Auguste avait l’habitude de les cueillir de sa propre main ; elle mangea les fruits sur lesquels il n’y avait pas de poison, et lui présenta ceux qui étaient empoisonnés. Soit cette raison, soit une autre, Auguste, étant tombé malade, convoqua ses amis, et, après leur avoir dit tout ce qu’il avait besoin de leur dire, il finit en ajoutant : " Rome, que j’ai reçue de briques, je vous la laisse de pierre. Par cette parole il désignait, non la stabilité des édifices, mais la solidité de l’empire, et, à l’exemple des bouffons, demandant à l’assistance d’applaudir, comme si l’on était arrivé à la fin d’une pièce de théâtre, il fit mainte raillerie sur la vie humaine. Ce fut ainsi qu’il trépassa, le 19 août, jour où il avait pour la première fois été consul, après avoir vécu soixante-quinze ans, dix mois et vingt-six jours (il était né le 23 septembre) et avoir régné, depuis la victoire d’Actium, quarante-quatre ans moins treize jours.

31[modifier]

Sa mort cependant ne fut pas connue sur-le-champ : Livie, dans la crainte que, Tibère étant encore en Dalmatie, il n’y eût quelque soulèvement, la dissimula jusqu’à son arrivée. Tel est le récit des écrivains les plus nombreux et les plus dignes de foi ; car il y en a qui ont rapporté que Tibère était auprès d’Auguste malade, et qu’il reçut de lui certaines instructions. Quoi qu’il en soit, les premiers citoyens de chaque ville, tour à tour, apportèrent de Nôle le cadavre sur leurs épaules ; quand il fut arrivé près de Rome, les chevaliers, l’ayant reçu d’eux, l’introduisirent, la nuit, dans la ville. Le lendemain, il y eut assemblée du sénat : ses membres y vinrent revêtus de la toge de chevalier, les magistrats de celle de sénateur au lieu de la prétexte. Tibère et son fils Drusus avaient une toge noire, faite à peu près comme celle que porte le pauvre peuple. Ils sacrifièrent de l’encens, sans toutefois se servir du joueur de nette. Beaucoup de sénateurs étaient assis à leur place accoutumée, seulement les consuls étaient sur les bancs, l’un des préteurs, l’autre des tribuns. On accorda grâce à Tibère pour avoir, contre l’usage, touché et accompagné un cadavre.

32[modifier]

le testament d’Auguste fut lu par un certain Polybe, son affranchi, comme si une telle lecture eût été indigne d’un sénateur. Il y léguait deux parts de son héritage à Tibère, et le reste à Livie, au rapport de quelques historiens ; car, pour la faire jouir d’une partie de son patrimoine, il avait demandé au sénat de pouvoir, malgré la loi, lui léguer cette quotité. Tels étaient les héritiers inscrits : il ordonna aussi de donner des terres et de l’argent à une foule de gens, parents et étrangers, non seulement sénateurs et chevaliers, mais aussi à des rois ; dix millions de drachmes au peuple, deux cent cinquante à chaque soldat prétorien et la moitié aux gardes urbaines, quatre-vingt-cinq au reste des légionnaires romains. De plus, il prescrivit que les biens des enfants dont, à cause de leur bas âge, les pères l’avaient institué héritier, leur fussent rendus intégralement, avec les revenus, lorsqu’ils seraient arrivés à l’âge viril ; ce que, du reste, il faisait lui-même de son vivant. Car, s’il recevait la succession de quelqu’un ayant des enfants, il ne manquait pas de la leur rendre, immédiatement, s’ils étaient alors déjà hommes faits, et plus tard, s’ils ne l’étaient pas encore. Malgré ces dispositions à l’égard des autres, il ne rappela point sa fille, bien qu’il lui eût accordé un legs, et défendit de la mettre dans le même tombeau que lui.

33[modifier]

Voilà ce qui était contenu dans le testament. Quatre volumes furent en outre apportés et lus par Drusus. Dans le premier, Auguste avait consigné les prescriptions relatives à ses funérailles ; dans le second, le résumé de sa vie qu’il voulait qu’on gravât sur des plaques d’airain placées devant son sanctuaire. Dans le troisième était contenu l’état des armées, celui des revenus et des dépenses publiques, l’état des finances, et autres instructions de ce genre utiles pour le gouvernement de l’empire ; le quatrième volume renfermait des recommandations à Tibère et au public, entre autres, celles de ne pas multiplier les affranchissements, de peur de remplir Rome d’une foule de gens de toute espèce, de ne pas prodiguer le droit de cité, afin que la différence fût tranchée entre les Romains et leurs sujets. Il les exhortait aussi à confier le soin des affaires à tous les citoyens capables de les connaître et de les manier, au lieu de s’en reposer sur un seul, afin que personne ne songeât à la tyrannie, ou n’ébranlât la république en échouant dans cet effort. Il était aussi d’avis qu’on se contentât des limites actuelles de l’empire, sans chercher aucunement à les étendre ; car il serait, dans ce cas, prétendait-il, difficile à garder, et on courrait par là le risque de perdre même ce qu’on possédait en ce moment. C’était, du reste, une maxime qu’il suivait lui-même constamment dans ses discours, comme dans ses actions : plusieurs fois, il aurait pu faire des conquêtes sur les peuples barbares, il ne l’avait pas voulu.

34[modifier]

Voilà quelles étaient ses prescriptions. Après cela eut lieu le convoi. Il y avait un lit d’ivoire et d’or, décoré de tapisseries pourpre et or ; le cadavre était caché sous ce lit même dans un cercueil, mais on voyait une image en cire du défunt, revêtue de la toge triomphale. Cette image partit du Palatin, portée par les magistrats désignés ; une autre, en or, sortit de la curie ; une troisième fut menée en pompe sur un char. A la suite de ces images venaient celles de ses ancêtres, celles de ses autres parents morts, à l’exception de César, parce qu’il avait été mis au rang des héros, et celles de tous les autres Romains qui, à commencer par Romulus lui-même, s’étaient distingués par un mérite quelconque. Parmi elles on vit aussi figurer une image du grand Pompée ; tous les peuples ajoutés par lui à l’empire accompagnaient le cortège, représentés chacun avec le costume de leur pays. Ces images étaient suivies de celles des autres nations dont il a été parlé plus haut dans le cours de cette histoire. Le lit ayant été exposé devant la tribune aux harangues, Drusus lut un discours du haut de cette tribune ; du haut des autres Rostres, c’est-à-dire des Rostres Juliens, Tibère, en vertu d’un sénatus-consulte, prononça l’éloge qui suit.

35[modifier]

"Tout ce qui devait être dit sur le divin Auguste, par de simples citoyens et par des parents, Drusus l’a dit ; mais, puisque le sénat, dans sa sagesse, a voulu qu’il fût honoré par une voix publique, si je puis m’exprimer ainsi, je sais que c’est à moi, puisque ce corps m’en a confié le soin, qu’il appartient de porter ici la parole (qui, en effet, à plus juste titre que moi, son fils et son successeur, pourrait entreprendre de faire son éloge ?) ; je ne saurais néanmoins m’assurer, tant je suis au-dessous et de vos intentions et de son mérite. Si je devais parler devant des étrangers, j’appréhenderais que mes paroles, ainsi recueillies par eux, ne leur servissent à mesurer la grandeur de ses œuvres ; mais, ici, je trouve une consolation : c’est à vous, qui connaissez tout exactement, qui avez fait l’épreuve de tout, et qui, pour ce motif, l’avez jugé digne de cet éloge, que s’adressera mon discours. Vous jugerez, en effet, sa vertu non d’après ce que j’aurai dit, mais d’après ce que vous savez, et vous viendrez en aide à ma parole, en suppléant ce qui lui manquera par le souvenir de ce qui s’est passé ; de manière que, même en cela, son éloge soit un éloge public, prononcé par tous les citoyens, où, comme dans un chœur, je serai à la tête pour marquer les principales notes, tandis que vous l’accompagnerez par un chant d’ensemble. Je n’ai à craindre ni que vous condamniez ma faiblesse, parce qu’il ne m’est pas possible de satisfaire à votre désir, ni que vous portiez envie à la supériorité de sa vertu. Qui ne sait, en effet, que tous les hommes réunis ne sauraient le louer dignement ? que tous, de votre plein gré, vous lui concéderiez la palme du triomphe, non seulement sans jalousie de ce qu’aucun de vous ne saurait lui être égalé, mais même avec amour pour son excellence ? Plus il vous paraîtra supérieur à vous, plus vous croirez en avoir reçu de bienfaits ; de sorte que votre infériorité à son égard produira moins d’envie dans vos cœurs que ses mérites n’y produiront de respect.

36[modifier]

" Je commencerai au moment où lui-même a commencé à s’occuper des affaires publiques, c’est-à-dire à son premier âge. Telle est, en effet, une des plus grandes actions d’Auguste : au sortir de l’enfance, à peine adolescent, après avoir employé à l’étude tout le temps qui précède, temps pendant lequel l’État était si bien administré par un demi-dieu, par l’illustre César, lorsque, celui-ci mort victime d’un complot, la confusion régna dans les affaires publiques, il sut, à la fois, et venger son père d’une manière suffisante, et vous prêter un secours nécessaire, sans s’intimider du nombre des ennemis, ni craindre la grandeur de l’entreprise, ni se défier de son jeune âge. Qu’ont donc fait de pareil, soit Alexandre de Macédoine, soit, chez nous, Romulus, qui semblent avoir, tout jeunes encore, accompli une action digne d’être remarquée ? Je les passerai sous silence, pour ne pas, en les comparant avec lui et en vous les montrant les uns à côté des autres, et cela quand vous connaissez ces choses non moins bien que moi, paraître amoindrir la vertu d’Auguste. Ce serait seulement à le contempler en regard d’Hercule et de ses actions que je croirais possible d’établir une comparaison convenable ; mais je m’écarterais d’autant plus de mon sujet, que l’un, encore enfant, tua des serpents, et, homme, une biche et un sanglier, et aussi, par Jupiter ! un lion, pour se conformer à un ordre qui lui était imposé ; tandis que l’autre, en luttant volontairement non contre des bêtes, mais contre des hommes, et en leur donnant des lois, a véritablement sauvé l’État, et s’est lui-même couvert de gloire. C’est pour cela que vous l’avez élu général et que vous l’avez nommé consul à un âge où beaucoup ne veulent pas même porter les armes.

37[modifier]

" Tel est le début d’Auguste dans la carrière politique, tel est aussi le début de mon discours à son sujet. Plus tard, voyant ses sentiments partagés par la portion la plus nombreuse et la plus estimable du peuple et du sénat, au lieu que Lépidus, Antoine, Sextus, Brutus, Cassius, n’avaient pour appui que quelques séditieux, et craignant qu’en proie à plusieurs guerres civiles à la fois, la république ne fût déchirée et épuisée au point de ne plus pouvoir se relever, il prit les mesures les prudentes et les plus favorables au peuple. Se mettant à la tête des citoyens puissants qui opprimaient Rome elle-même, il combattit avec leur aide les rebelles, et, après les avoir écrasés, il nous délivra des autres à leur tour, en se décidant, bien que malgré lui, à leur concéder quelques victimes, afin d’assurer le salut du plus grand nombre ; en se décidant à tenir une conduite propre à le mettre séparément aux prises avec les divers partis, afin de ne pas avoir à les combattre tous à la fois. De tout cela, il n’a recueilli aucun avantage particulier, mais il nous a rendu à tous un service éclatant. Pourquoi s’arrêter à ses actions dans les guerres civiles et dans les guerres étrangères, surtout quand les unes n’auraient jamais dû exister, et quand les autres, par les conquêtes qui en ont été le résultat, démontrent, bien mieux que tous les discours, les services qu’il nous a rendus ? La plupart, en outre, étant l’ouvrage de la fortune et ayant exigé, pour réussir, le concours d’un grand nombre de personnes, citoyens et alliés, le mérite en est partagé avec elles, et il y aurait peut-être d’autres actions à mettre en parallèle. Je les passerai donc sous silence ; d’ailleurs vous pouvez les lire et les voir écrites et gravées en mille endroits ; mais les principales actions qui sont proprement l’ouvre d’Auguste, celles qu’aucun autre homme n’a jamais accomplies, celles par lesquelles, non content d’avoir sauvé Rome de périls aussi nombreux que divers, il l’a rendue plus opulente et plus puissante, voilà les seules que je dirai. Mes paroles, de cette façon, lui procureront une gloire particulière ; tandis que les plus âgés d’entre vous y trouveront une joie irréprochable, et les plus jeunes un enseignement exact de la forme et de la constitution de l’État.

38[modifier]

" Cet Auguste donc, que, pour ces motifs, vous avez jugé digne d’un tel surnom, aussitôt délivré des guerres civiles, où il fit et souffrit non pas ce qu’il voulut, mais ce qu’il plut aux dieux, commença par donner la vie à la plupart de ceux qui s’étaient rangés contre lui et qui avaient survécu à la lutte, sans rien imiter de Sylla surnommé l’Heureux. Pour ne pas tous les citer, qui ne connaît Sossius, Scaurus, frère de Sextus ? Lépidus lui-même, qui a survécu si longtemps à sa défaite et qui, toute sa vie, a continué d’être grand pontife ? Puis, après avoir honoré de grandes et nombreuses récompenses ceux qui avaient suivi son parti, il ne les a laissés se livrer ni à l’orgueil ni à aucun excès. A cet égard, vous connaissez trop, entre autres, Mécène et Agrippa, pour qu’il soit utile de les compter. Voilà, certes, deux mérites qui ont existé chez lui comme ils n’ont jamais existé chez aucun autre. Je sais certains hommes qui ont fait grâce à leurs ennemis, d’autres qui n’ont pas permis à leurs amis de se livrer à l’insolence ; mais ces deux mérites ne se sont jamais trouvés pareillement réunis à la fois dans la même personne en toute circonstance. Une preuve, c’est que Sylla et Marius firent sentir leur haine jusqu’aux enfants de ceux qui avaient combattu contre eux. Qu’est-il besoin, en effet, de rappeler des hommes qui ont joué un rôle moins important ? Pompée et César se sont, pour tout dire, abstenus d’une telle mesure, mais ils ont laissé leurs amis faire des choses contraires à leur caractère. Auguste a tellement mêlé et fondu le vainqueur et le vaincu, qu’il a converti pour ses adversaires leur défaite en une victoire, et rendu heureux de leur courage ceux qui avaient combattu dans ses rangs.

39[modifier]

" Après avoir fait ces choses et avoir apaisé par sa douceur tout ce qui survivait des factions, avoir modéré par des bienfaits les soldats victorieux, lorsqu’il pouvait, à la suite de cela, par ses armes et ses trésors, être sans conteste seul maître de tous, puisqu’il l’était déjà devenu par la force même des choses, il ne le voulut pas ; loin de là, semblable à un bon médecin, qui prend un corps malade et le guérit, il vous a tout rendu après avoir ramené tout à la santé. La grandeur de ce mérite, vous pouvez l’apprécier en songeant que Pompée, que Métellus, qui était florissant à cette époque, ont reçu des éloges de nos pères pour avoir volontairement licencié les armées avec lesquelles ils avaient combattu. Si donc des citoyens qui avaient des forces peu considérables, et ne les avaient que pour un temps, des citoyens à qui leurs adversaires n’auraient pas permis de tenir une conduite différente, en ont agi ainsi, et ont obtenu des éloges pour l’avoir fait, qui pourrait atteindre à la grandeur d’âme d’Auguste, qui, ayant à sa disposition toutes vos armées si nombreuses, maître de tous vos trésors si considérables, ne craignant et ne suspectant personne, lorsqu’il pouvait commander seul avec l’approbation de tous, au lieu d’y consentir, a remis à votre disposition les armes, les provinces et les trésors ? C’est pour cela que, dans votre sagesse et votre prudence, vous n’avez pas souffert, vous n’avez pas même permis qu’il fût simple particulier ; et que, dans votre ferme conviction qu’un gouvernement républicain ne serait jamais en harmonie avec la grandeur de l’empire, au lieu que la souveraineté d’un seul homme était le moyen de salut le plus efficace, vous n’avez pas voulu retourner, en apparence à la liberté, en réalité aux dissensions, et, préférant au reste des citoyens celui que vous connaissiez par ses œuvres, vous l’avez forcé de rester un certain temps à votre tête. Après l’avoir par là bien mieux éprouvé encore, vous l’avez une seconde, une troisième, une quatrième et une cinquième fois contraint de garder la direction des affaires publiques.

40[modifier]

C’était avec raison. Car qui ne préférerait être sain et sauf sans embarras, être heureux sans danger, jouir sans réserve des avantages d’un gouvernement dont il n’a pas les soucis ? Qui a mieux qu’Auguste gouverné, je ne dis pas seulement sa maison privée, mais aussi les autres citoyens malgré leur nombre ? qu’Auguste, qui s’est chargé de garder et de sauver les provinces difficiles et où régnait la guerre, qui vous a rendu les provinces pacifiées et à l’abri du danger ? qu’Auguste, qui, bien qu’il entretînt perpétuellement des soldats en si grand nombre pour votre défense, n’a causé de peine à personne d’entre vous, et, au contraire, en a fait des gardiens redoutables contre l’étranger, désarmés et inoffensifs envers les leurs ? Il n’a ravi, non plus, dans les commandements, les chances du sort à aucun sénateur ; loin de là, il leur a accordé des récompenses pour leur vertu ; dans les délibérations, loin de supprimer le droit d’exprimer son opinion, il a rendu sans danger la liberté de la parole. En enlevant au peuple, pour la soumettre à des tribunaux scrupuleux, la connaissance des causes difficiles, il lui a conservé la majesté des comices et lui a enseigné à substituer l’amour de l’honneur à l’amour de la brigue ; en retranchant l’ambition de la recherche des charges, il a mis à sa place le sentiment du véritable honneur. Il augmenta sagement ses richesses personnelles, qu’il dépensa pour l’utilité générale ; veillant sur les deniers publics comme sur les siens propres, il s’en abstint comme de choses qui ne lui appartenaient pas. Il répara les édifices qui tombaient en ruines, sans dépouiller de sa gloire aucun de ceux qui les avaient construits ; il en bâtit aussi plusieurs nouveaux, tant sous son nom que sous celui d’autres citoyens, les uns par lui-même, les autres par ceux qu’il chargea d’en construire ; consultant partout l’intérêt public, mais n’enviant à qui que ce fût l’honneur qui lui revenait en propre dans ces travaux, Sévissant impitoyablement contre les débordements de ceux de sa maison, il faisait la part de l’humanité dans le traitement des fautes d’autrui. Il laissait sans jalousie s’égaler à lui les gens de mérite, et n’adressait aucun reproche à ceux qui vivaient autrement. Des gens qui ont conspiré contre lui, il n’a puni que ceux qui n’eussent rien gagné à vivre ; quant aux autres, il leur a inspiré des sentiments tels que, pendant fort longtemps, personne ne fut ni convaincu ni accusé de conspiration. Il n’y a, en effet, rien d’étonnant qu’on ait quelquefois tramé des complots contre lui (les dieux mêmes ne plaisent pas également à tous) ; tandis que la vertu de ceux qui commandent avec justice se montre, non dans le mal que d’autres veulent leur faire, mais bien dans les bonnes œuvres qu’ils accomplissent.

41[modifier]

"J’ai dit, Quirites, comme en un rapide sommaire, ses plus grandes et ses plus nobles actions ; car, si on voulait les énumérer toutes exactement une à une, il faudrait plusieurs jours. En outre, je sais que si ces choses sont les seules que vous entendez de ma bouche, elles vous rappelleront à vous-mêmes, du moins intérieurement, toutes les autres, de telle façon que je semblerai, en quelque sorte, les avoir aussi racontées. D’ailleurs, dans tout mon discours à son honneur, mon intention n’a pas été de débiter au hasard de pompeuses paroles, pas plus que la vôtre n’a été d’en entendre, mais seulement de lui faire obtenir dans vos âmes pour ses belles et nombreuses actions une gloire dont le souvenir dure toujours. Qui des sénateurs ne s’en souviendrait, lorsqu’après avoir retranché de cet ordre le vil résidu des séditions, sans faire de mal à personne, il a, par cet acte même, relevé la dignité des autres membres, les a grandis par l’augmentation du cens et enrichis par l’argent qu’il leur a donné ; lorsqu’il a rendu leurs voix égales à la sienne dans les délibérations, et qu’il a su se ranger à leurs avis ; lorsqu’il leur a toujours communiqué toutes les affaires les plus importantes, toutes les mesures les plus nécessaires, soit dans la curie, soit aussi dans sa demeure, en s’adjoignant tantôt les uns, tantôt les autres, à cause de son âge et de l’affaiblissement physique de son corps ? Qui des autres Romains n’y songerait sans cesse, lorsqu’il leur a procuré édifices, richesses, combats de gladiateurs, jeux, immunités, abondance des choses utiles à la vie, sûreté non pas seulement contre les ennemis et contre les malfaiteurs, mais aussi contre les accidents envoyés, tant le jour que la nuit, par les dieux ? Qui des alliés n’en garderait la mémoire, lorsqu’il a fait pour eux la liberté exempte de danger, l’alliance exempte de dommages ? Qui des peuples soumis ne se le rappellerait, lorsqu’aucun d’eux n’a subi ni insulte ni outrage ? Comment, en effet, oublier un homme pauvre en son particulier, riche pour le bien public, économe pour lui-même, prodigue envers les autres ; qui, lorsqu’il bravait sans cesse toutes les fatigues, tous les périls pour vos intérêts, se trouvait malheureux de vous voir l’escorter à son départ, ou, à son retour, aller au-devant de lui ; qui, dans les fêtes, admettait jusqu’au peuple dans sa maison, et, les autres jours, saluait le sénat dans la salle même de ses délibérations ? Comment oublier ces lois si nombreuses et en même temps si précises, qui ont apporté à ceux qui souffraient de l’injustice une suffisante consolation, sans pour cela infliger à ceux qui la commettaient une punition inhumaine ? ces récompenses établies en faveur des citoyens qui se mariaient et procréaient des enfants ? ces prix donnés aux soldats sans nuire à personne ? Le mérite d’avoir su se contenter des pays que nous avions été contraints de subjuguer, sans vouloir y en ajouter de nouveaux, ambition qui, augmentant en apparence notre empire, nous ferait perdre même nos conquêtes actuelles ; d’avoir toujours partagé la joie et la peine de ses amis, comme leurs amusements et leurs occupations sérieuses ; d’avoir accordé la liberté de parole indistinctement a tous ceux qui étaient capables de trouver une idée utile ; d’avoir eu des louanges pour la vérité, de la haine pour la flatterie, d’avoir distribué à beaucoup des largesses de ses propres deniers, et rendu tous les biens légués par des citoyens qui avaient des enfants à ces mêmes enfants, dans quel oubli pourrait-il jamais être enseveli ? Aussi, vous l’avez à juste titre appelé le patron et le père de la patrie, vous l’avez, entre autres honneurs, mainte fois élevé au consulat ; et, en dernier lieu, vous êtes allés jusqu’à le proclamer héros, jusqu’à le déclarer immortel. Il n’est donc pas convenable à nous de le pleurer, mais de rendre présentement son corps à la nature et de révérer son âme comme celle d’un dieu. "

42[modifier]

Voilà ce que lut Tibère. Ensuite le lit funéraire, relevé par les mêmes porteurs qu’auparavant, passa par la porte Triomphale, selon le décret rendu par le sénat. En tête du cortège marchaient les sénateurs et les chevaliers, leurs femmes et les soldats prétoriens venaient après eux, et, pour ainsi dire, tout ce qui se trouvait alors de monde dans Rome. Lorsque le cadavre eut été placé au Champ de Mars sur le bûcher, les prêtres, d’abord, en firent tous le tour ; puis, les chevaliers, tant ceux qui servaient dans les légions que les autres, et les soldats de la garde urbaine coururent en cercle tout à l’entour de ce même bûcher, quelques-uns jetant sur le corps toutes les récompenses militaires qu’ils avaient reçues de sa main pour leurs exploits. Ensuite, des centurions, désignés par décret du sénat, prenant des flambeaux, mirent le feu au bûcher ; pendant qu’il se consumait, un aigle, qu’on lâcha, prit son essor, comme s’il emportait au ciel l’âme du prince. La cérémonie faite, on se retira ; mais Livie resta cinq jours avec les premiers des chevaliers, pour recueillir les ossements de l’empereur défunt et les déposer dans le monument.

43[modifier]

Le deuil dura, suivant la loi, peu de jours pour les hommes ; pour les femmes, un décret le prolongea une année tout entière ; mais, pour dire le vrai, le deuil, très restreint dans le moment, fut général dans la suite. Auguste, en effet, était d’un abord également facile pour tous, et aidait bien des citoyens de son argent ; il accordait de grands honneurs à ses amis et se plaisait à les entendre lui parler librement. Un exemple à joindre à ceux qui ont été cités plus haut, c’est qu’Athénodore, s’étant fait porter, comme une femme, en litière couverte dans son appartement et s’étant tout à coup élancé de cette litière l’épée à la main, en lui disant : " Ne crains-tu pas que quelqu’un ne vienne ainsi pour te tuer ? " Auguste, loin d’en témoigner de la colère, lui en sut gré. Voilà des traits qu’on citait d’Auguste ; on disait aussi que sa colère contre ceux qui l’avaient offensé n’était pas sans bornes, et qu’il tenait fidèlement sa parole, même à des gens indignes. Ainsi, Corocottas, brigand fameux d’Espagne, excita tout d’abord sa colère à un tel point qu’il promit deux cent cinquante mille drachmes à celui qui le prendrait vif ; mais Corocottas étant venu volontairement se livrer, loin de lui faire aucun mal, il lui donna la somme promise. C’est pour cela, et aussi parce qu’en mêlant le gouvernement monarchique de formes républicaines, il conserva aux Romains leur liberté, leur procura l’honneur et la sécurité, au point qu’également à l’abri de la fougue populaire et des excès de la tyrannie, ils vécurent dans une sage liberté, sous une monarchie inoffensive, soumis à un prince sans être ses esclaves, gouvernés avec les formes de la république, sans être en butte aux discordes ; c’est pour tout cela, dis-je, qu’il fut amèrement pleuré.

44[modifier]

Si quelques-uns se souvenaient de ses premiers actes, c’est-à-dire de ceux qu’il avait accomplis pendant les guerres civiles, ils les attribuaient à la nécessité des choses, et prétendaient n’examiner ses sentiments qu’à partir du jour où il avait eu seul le pouvoir sans conteste ; car il se montra véritablement bien différent. C’est ce qu’on reconnaîtra, si l’on se rend un compte exact de chacune de ses actions. En résumé, je dis qu’il a mis fin à toutes les séditions, réformé et fortifié le gouvernement en l’asseyant sur des bases solides, de sorte que, si des actes de violence ont eu lieu, comme c’est l’ordinaire dans les révolutions inopinées, il est plus juste d’en accuser les circonstances que lui. Ce qui n’a pas peu contribué non plus à sa gloire, c’est la durée de son règne. La plupart et les plus puissants citoyens du temps de la république avaient péri ; ceux qui vinrent après, ne l’ayant pas connue, et élevés, sinon complètement, du moins en grande partie, sous le régime nouveau, non seulement ne lui étaient pas opposés, attendu qu’ils en avaient l’habitude, mais même lui étaient favorables, voyant qu’il valait mieux et offrait plus de sûreté que celui dont ils entendaient parler.

45[modifier]

Beaucoup le savaient du vivant d’Auguste, mais ils le reconnurent bien mieux encore, lorsqu’il fut mort ; car il est ordinaire à l’homme de moins sentir son bonheur lorsqu’il est heureux, qu’il ne le regrette lorsqu’il est malheureux. Les événements le montrèrent bien alors, à propos d’Auguste ; après avoir fait l’épreuve de Tibère, qui lui succéda sans lui ressembler, les Romains redemandaient le premier. Les hommes d’expérience purent immédiatement conjecturer le changement qui allait s’opérer : le consul Pompée, sorti pour aller à la rencontre de ceux qui rapportaient le corps d’Auguste, reçut un coup à la jambe et fut ramené en litière avec lui ; un hibou vint, le premier jour où il y eut assemblée du sénat après la mort du prince, se percher de nouveau sur la curie et fit entendre pendant longtemps des cris lugubres. Au reste, la différence fut en tout si grande entre les deux empereurs, que quelques historiens ont soupçonné Auguste d’avoir à dessein choisi Tibère pour son successeur, bien que connaissant parfaitement son caractère, afin de se faire mieux apprécier lui-même.

46[modifier]

Ces bruits cependant ne commencèrent que plus tard à se répandre. Pour l’instant, après avoir mis Auguste au rang des immortels, on institua en son honneur des flammes et des sacrifices, avec Livie, qui déjà avait reçu les noms de Julia et d’Augusta, pour prêtresse. On permit à Livie d’avoir un licteur dans l’exercice de ses fonctions sacrées ; celle-ci fit don de deux cent cinquante mille drachmes à un certain Numérius Atticus, sénateur qui avait exercé la préture, pour avoir, à l’exemple de ce qu’on rapporte de Proculus et de Romulus, affirmé par serment qu’il avait vu Auguste monter au ciel. Un sanctuaire, décerné par le sénat et construit par les soins de Livie et de Tibère, lui fut élevé à Rome et dans plusieurs autres lieux où les peuples lui en construisirent, les uns volontairement, les autres malgré eux. La maison où il était mort à Nole fut convertie en temple. A Rome, pendant la construction du sanctuaire, on plaça une image de lui en or couchée sur un lit dans le temple de Mars, et tous les hommages qui devaient, dans la suite, être rendus à sa statue, furent dès lors accordés à cette image. En outre, un décret défendit de porter son image dans aucune pompe funèbre, ordonna qu’à son jour natal, les consuls donneraient des jeux avec des prix égaux à ceux des fêtes de Mars ; et que les tribuns du peuple, dont la personne était sacro-sainte, célébreraient les Augustales. Ces magistrats remplirent toutes les formalités usitées en pareille circonstance, c’est-à-dire qu’aux jeux du cirque, ils firent usage de la toge triomphale, sans cependant monter sur le char. A part cela, Livie donna en son propre nom pendant trois jours, sur le Palatin, des jeux que célèbrent toujours les divers empereurs qui se succèdent.

47[modifier]

Ces décisions rendues en l’honneur d’Auguste furent prises, en apparence par le sénat, en réalité par Tibère et par Livie : car, au milieu des résolutions proposées par les uns et par les autres, on décida que Tibère recevrait des sénateurs des mémoires écrits dans lesquels il choisirait ce qu’il voudrait. Si j’ai ajouté le nom de Livie, c’est qu’elle aussi s’occupait des affaires comme si elle eût eu le pouvoir suprême. A cette époque, un histrion ayant refusé de paraître sur le théâtre, aux Augustales, pour le prix fixé, une sédition éclata parmi les plébéiens, et le trouble ne s’apaisa que quand les tribuns du peuple eurent, le jour même, assemblé le sénat et lui eurent demandé la permission d’excéder les dépenses réglées par la loi.


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