Histoire romaine (Dion Cassius)/Livre XLIV

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Décrets rendus en l’honneur de César[modifier]

Telles furent les mesures prises par César au moment de marcher contre les Parthes ; mais `une fureur exécrable, née de l’envie pour sa supériorité et de la haine contre son élévation, s’étant tout à coup emparée de quelques hommes, sous le nom nouveau d’une gloire sacrilège, il fut assassiné au mépris des lois : ses décrets furent déchirés, des séditions et des guerres civiles furent, après la concorde, préparées de nouveau aux Romains. Ils se disaient meurtriers de César et libérateurs du peuple, mais, en réalité, ils ne furent que des conspirateurs impies et livrèrent aux factions la république qui commençait à jouir d’une administration régulière.

Le gouvernement républicain impose par son nom et semble, par suite de l’égalité devant la loi, donner à tous l’égalité des droits ; mais les faits démontrent qu’il n’est nullement conforme à son nom. Tout au contraire, le mot de monarchie sonne péniblement aux oreilles ; mais c’est la forme de gouvernement qui offre le plus d’avantages. Il est plus facile, en effet, de trouver un seul homme de bien que d’en trouver plusieurs. Si l’une de ces choses parait être difficile, on avouera de toute nécessité que l’autre, du moins, est impossible ; car la vertu n’est pas un bien qui appartienne à la foule. Si donc c’est un méchant qui exerce l’autorité, mieux vaut que ce soit lui que la multitude de ses pareils, ainsi qu’en témoigne l’histoire des Grecs, des Barbares et des Romains eux-mêmes. Les avantages pour les villes et pour les particuliers ont toujours été plus grands et plus nombreux avec la royauté qu’avec la république ; les revers sous une monarchie arrivent plus difficilement que sous un gouvernement populaire. Si, en effet, une démocratie a été quelque part florissante, elle n’a subsisté que peu de temps, c’est-à-dire tant qu’elle n’a eu ni assez de grandeur ni assez de force pour que la prospérité donnât naissance aux violences, l’ambition aux rivalités. Or Rome elle-même, dans l’état où elle était, Rome, qui commandait à la partie la plus belle et la plus grande du monde connu, qui avait conquis des peuples de mœurs si diverses, qui renfermait des trésors si nombreux, qui se distinguait, État et particuliers, par des hauts faits et des exploits de toute espèce, ne pouvait garder la modération sous un gouvernement républicain ; elle pouvait bien moins encore, en s’écartant de la modération, conserver la concorde. Ainsi donc, si Marcus Brutus et Caïus Cassius eussent fait ces réflexions, jamais ils n’auraient assassiné le chef et le tuteur de Rome, et ne seraient devenus pour eux-mêmes et pour tous les autres hommes de ce temps la cause de maux sans nombre.

Voici, du reste, comment se passa la chose, et la raison qu’on donna du meurtre de César : car ce ne fut pas tout à fait sans motif que l’envie s’attacha à lui, quoique les sénateurs eux-mêmes semblassent l’élever à ces honneurs nouveaux et excessifs qui le remplirent de vanité, tout exprès pour le blâmer ensuite et le calomnier à cause de ces mêmes honneurs, prétendant qu’il les recevait avec plaisir et qu’il n’en devenait que plus orgueilleux. Sans doute, César commit une faute en acceptant quelques-uns des décrets en son honneur, et en s’imaginant qu’on l’en jugeait véritablement digne ; mais la plus grande faute, cependant, fut à ceux qui, lui ayant, dès le principe, décerné des honneurs comme s’il en était digne, l’exposèrent au blâme par leurs décrets. En effet, César n’osait les repousser tous dans la crainte de paraître les dédaigner, et, en les recevant, il ne pouvait échapper à bien des dangers ; car des honneurs et des éloges excessifs rendent vain même l’homme le plus sage, surtout quand ces honneurs semblent mérités.

Voici quels furent, à la suite de celles que j’ai déjà rapportées, le genre et la nature des distinctions qu’on lui décerna ; je les relaterai ici en une seule fois, bien qu’elles n’aient été ni proposées, ni décrétées toutes simultanément. D’abord on décida qu’il aurait toujours le premier rang dans l’État, qu’il se montrerait, même dans Rome, revêtu de la robe triomphale ; qu’il serait assis sur la chaise curule partout, excepté dans les jeux publics, auxquels on lui permit d’assister sur le banc réservé au tribunat, au milieu des tribuns en charge. On lui permit de suspendre des dépouilles opimes dans le temple de Jupiter Férétrien, comme s’il eût tué de sa propre main quelque général ennemi, d’avoir toujours des lauriers aux faisceaux de ses licteurs, et, au retour du mont Albain, après les Féries Latines, de faire à cheval son entrée dans Rome. En outre, on lui donna le nom de père de la patrie, et on grava ce titre sur les monnaies. On décréta que le jour de sa naissance des sacrifices seraient célébrés aux frais du trésor public ; on ordonna qu’il aurait une statue dans toutes les villes et dans tous les temples de Rome ; on lui en éleva deux sur la tribune aux harangues, l’une comme ayant sauvé la vie à ses concitoyens, l’autre comme ayant délivré la ville d’un siège, l’une et l’autre avec la couronne donnée par la loi pour ces sortes d’actions. Il fut encore résolu qu’on bâtirait un temple à la Concorde Nouvelle, en souvenir de la paix rendue à Rome par César, et que, tous les ans, on y célébrerait des jeux publics.

Quand il eut accepté ces honneurs, on le chargea de combler les marais Pontins, de percer l’isthme du Péloponnèse, de construire une nouvelle curie, car la curie Hostilia avait été détruite après sa restauration, sous le prétexte d’y bâtir un temple de la Fortune-Prospère, temple qu’acheva Lépidus pendant qu’il était maître de la cavalerie, mais, en réalité, pour que le nom de Sylla ne fut pas conservé, même sur cet édifice, et qu’une nouvelle curie portât le nom de curie Julia ; de même aussi que le mois dans lequel César était né fut appelé Julius, et l’une des tribus fut désignée par le sort pour devenir la tribu Julia. On décréta encore qu’il serait censeur seul et à vie, qu’il jouirait des privilèges accordés aux tribuns du peuple, c’est-à-dire que celui qui lui ferait injure par action ou par parole serait sacrilège et encourrait l’exécration publique ; que son fils, s’il venait à en avoir ou même à en adopter un, serait nommé grand pontife.

César prenant plaisir à ces honneurs, on lui donna un siège doré, une toge pareille à celles qu’avaient jadis portée les rois, une garde composée de chevaliers et de sénateurs ; de plus, il fut résolu que, chaque année, on ferait des prières publiques pour sa personne, qu’on jurerait par sa fortune, qu’on ratifierait tous ses actes. On institua en outre en son honneur, comme en l’honneur d’un héros, des fêtes quinquennales, un troisième collège de prêtres chargés de célébrer les Lupercales, et qui reçut le nom de collège des Juliens ; et à perpétuité, dans les combats de gladiateurs, soit à Rome, soit en Italie, un jour qui lui était spécialement consacré. César ayant également accueilli avec plaisir ces nouveaux honneurs, on décréta que dans les théâtres il aurait un siège doré, une couronne enrichie de pierreries et d’or, pareille à celles des dieux, et qu’un char de César serait amené dans les jeux du cirque. Enfin on le proclama ouvertement Jupiter Julius, et l’on décida qu’un temple, avec une enceinte sacrée, serait élevé à César et à sa clémence, avec Antoine pour prêtre, comme une sorte de flamine dial.

Mais et c’est ce qui mit le mieux en lumière l’intention de ses flatteurs), en même temps qu’ils lui décernaient ces distinctions, ils permirent de lui construire un tombeau dans l’enceinte du Pomérium, gravèrent les décrets relatifs à ces honneurs en lettres d’or sur des plaques d’argent, et les placèrent sous les pieds de Jupiter Capitolin, lui montrant ainsi, de la manière la plus significative, qu’il n’était qu’un homme : car, d’abord, ils lui accordèrent ces privilèges dans la pensée qu’il se conduirait avec modération ; puis, allant plus loin, quand ils virent que leurs décrets lui faisaient plaisir (à l’exception d’un petit nombre, il les accepta tous), ils se mirent à accumuler sur lui outre mesure des honneurs de plus en plus grands, les uns par excès de flatterie, les autres aussi par raillerie. Quelques-uns osèrent lui permettre d’avoir commerce avec toutes les femmes qu’il voudrait ; car, alors encore, quoiqu’il fût sur la cinquantaine, il en avait plusieurs. D’autres, et c’était le plus grand nombre, agissaient ainsi dans l’intention d’attirer sur lui au plus vite l’envie et la haine, afin de hâter sa perte. C’est ce qui arriva en effet, bien que ces honneurs fissent croire à César que les hommes qui les lui décernaient, loin de conspirer contre lui, empêcheraient tous les autres de le faire, et qu’il eût, pour ce motif, cessé d’avoir des gardes autour de sa personne ; car, sous le prétexte qu’il avait refusé l’escorte des sénateurs et des chevaliers, il licencia également la garde qu’il avait auparavant.

Les plus nombreux et les plus importants de ces décrets avaient été rendus le même jour (ces décisions avaient été prises à l’unanimité des voix, moins celle de Cassius et de quelques autres, circonstance qui fit beaucoup de bruit autour d’eux, sans cependant leur attirer aucun mal, et ne montra que mieux la douceur de César) ; les sénateurs étant venus en corps le trouver dans le vestibule du temple de Vénus, où il était assis, pour lui faire part des décrets rendus par eux (ces sortes de délibérations avaient lieu en son absence, afin de ne point paraître le résultat d’une violence, mais celui de leur libre volonté), César, soit aveuglement causé par les dieux, soit excès de joie, les reçut assis, et excita par là l’indignation générale, non seulement des sénateurs, mais aussi de tous les autres citoyens, au point de fournir à ses assassins un des prétextes les plus spécieux pour leur conspiration. Quelques-uns, dans la suite, pour le justifier, dirent qu’une diarrhée lui avait occasionné une incontinence de ventre, et que ce fut pour cela que, crainte d’accident, il resta assis. Ils ne purent cependant le persuader au plus grand nombre, parce que César, s’étant levé peu après, revint à pied chez lui ; loin de là, ils soupçonnèrent d’un orgueil excessif et haïrent comme fier à l’excès l’homme dont eux-mêmes, par des honneurs sans mesure, avaient excité l’arrogance. Après cet incident, César accrut encore les soupçons en se laissant créer dictateur à vie.

César étant dans cette situation, ceux qui conspiraient contre lui n’hésitèrent plus. Afin de le rendre odieux à ses plus grands amis, entre autres moyens employés pour le décrier, ils finirent par le saluer du titre de roi et par le nommer fréquemment ainsi dans leurs discours. César ayant refusé ce titre et adressé quelques reproches à ceux qui le lui donnaient, sans faire rien cependant qui donnât véritablement lieu de croire qu’il lui était odieux, ils ceignirent secrètement d’un diadème une de ses statues placée sur la tribune aux harangues. Les tribuns C. Épidius Marullus et L. Cæsétius Flavius ayant enlevé ce diadème, il en fut vivement affligé, quoique, loin de rien dire d’injurieux pour lui, ils l’eussent, au contraire, loué devant le peuple de n’avoir besoin d’aucune distinction de cette sorte. Pour le moment, malgré son chagrin, il sut se contenir.

10[modifier]

Après cette affaire cependant, tandis qu’il revenait à cheval du mont Albain, quelques-uns lui avaient encore donné le nom de roi, et, comme il avait répondu qu’il ne s’appelait pas roi mais César, ces mêmes tribuns intentèrent une action à celui qui, le premier, l’avait appelé de ce nom ; alors il ne contint plus sa colère et laissa éclater toute son indignation, se plaignant qu’ils excitaient une sédition contre lui. Sur l’instant, il ne prit aucune mesure de rigueur contre eux ; mais, dans la suite, les tribuns ayant fait par écrit une proposition au peuple pour se plaindre de ce qu’il n’y avait pour eux ni liberté ni sûreté à parler dans l’intérêt public, il fut pénétré de douleur, les amena devant le sénat où il se fit leur accusateur, et demanda qu’il fût statué sur leur. compte. Il ne les fit pourtant pas mettre à mort, bien que quelques sénateurs eussent opiné pour cette peine ; mais, les ayant fait destituer par Helvius Cinna, leur collègue, il les exclut du sénat. Pour eux, ils furent bien aises de cette destitution, ou du moins ils feignirent de l’être, parce qu’il n’y avait plus désormais aucune nécessité pour eux de s’exposer au danger en parlant librement, et qu’étant hors des affaires, ils contemplaient les événements comme d’un lieu abrité. Quant à César, l’opinion le blâma de ce que, au lieu de haïr comme il le devait ceux qui lui donnaient le nom de roi, il avait, laissant de côté les coupables, accusé les tribuns à leur place.

11[modifier]

Ces faits ainsi accomplis, un autre vint peu de temps après prouver davantage encore que le titre de roi choquait César en apparence, mais qu’en -réalité il désirait le prendre. Aux courses nues des Lupercales, lorsque, après être entré dans la basilique et s’être assis devant la tribune aux harangues sur sa chaise dorée, paré de sa toge royale et tout éclatant de sa couronne d’or, Antoine, avec les prêtres ses collègues, le salua roi et lui ceignit le diadème en disant : " Le peuple te le donne par mes mains ; " il répondit que Jupiter seul était roi des Romains, et il lui renvoya le diadème au Capitole. Toutefois, au lieu de montrer de la colère, il fit insérer dans les actes publics que, le peuple lui ayant offert la royauté par les mains du consul, il l’avait refusée. Aussi le soupçonna-t-on de s’être entendu avec Antoine et de convoiter ce titre, mais de vouloir se faire faire en quelque sorte violence pour le prendre, et cela excita contre lui une haine violente. Quelques-uns prirent de là motif de proposer pour consuls, dans les comices, les tribuns déposés ; ils allaient trouver chez eux M. Brutus et les autres citoyens connus pour gens de cœur, afin de les séduire, et, de plus, ils les stimulaient en public.

Conjuration ourdie contre César[modifier]

12[modifier]

Ils placardaient de nombreux écrits, où, abusant de la similitude de son nom avec celui du fameux Brutus qui avait renversé les Tarquins, ils publiaient qu’il était un de ses descendants : assertion mensongère, puisque ce Brutus fit mettre à mort ses deux enfants encore tout jeunes, les seuls qu’il ait eus, et qu’il ne laissa pas de postérité. Ce n’en était pas moins la fiction que l’on répandait partout afin de le pousser, par l’influence de cette parenté, à des entreprises pareilles, et sans cesse ils l’appelaient à haute voix, criant : "Brutus, Brutus, " et ajoutant : " Nous avons besoin d’un Brutus". Enfin ils écrivirent sur la statue de l’ancien Brutus : "Plût aux dieux que tu fusses en vie" ! et ils jetèrent sur le tribunal de Marcus (il était alors préteur, et on donne le nom de tribunal à l’endroit où siège un magistrat pour rendre la justice) un billet avec ces mots : " Tu dors, Brutus ; " et " Tu n’es pas Brutus. "

13[modifier]

Par suite de ces excitations, Brutus, qui d’ailleurs avait, dès le principe, porté les armes contre César, se décida à tramer sa perte, quoiqu’il en eût depuis reçu des bienfaits ; d’ailleurs il était neveu et gendre de Caton, surnommé, comme je l’ai dit, Caton d’Utique. Seule de toutes les femmes, son épouse Porcia fut, dit-on, initiée à la conspiration. L’ayant surpris songeant à ce projet, elle lui demanda pourquoi il était tout pensif, et, comme il ne lui répondit rien, elle supposa qu’il se défiait d’elle à cause de sa faiblesse physique, dans la crainte que les tortures ne lui arrachassent malgré elle quelque révélation, et elle osa une grande chose. Elle se fit elle-même secrètement une blessure à la cuisse pour essayer si elle pourrait résister aux tourments ; puis, après qu’elle eut vaincu la douleur, elle méprisa sa blessure, et allant trouver son mari : " Brutus, lui dit-elle, quoique bien persuadé que mon âme ne parlerait pas, tu te défiais cependant de mon corps ; tu as fait comme font tous les hommes, mais moi, j’ai trouvé que mon corps aussi est capable de silence. A ces mots, elle lui montra sa cuisse, et lui ayant expliqué la cause de la blessure qu’elle s’y était faite : Et maintenant, continua-t-elle, dis hardiment tout ce que tu caches ; ni le feu, ni les fouets, ni les aiguilles ne me forceront à rien dévoiler ; je ne suis pas femme à ce point. Si donc tu te défies encore de moi, mieux me vaut mourir que de vivre. Que personne désormais ne me tienne pour la fille de Caton ni pour ta femme. "

14[modifier]

Brutus, en entendant ces paroles, admira sa femme et ne lui cacha plus rien ; lui–même se sentit affermi davantage et lui raconta tout. Après cela, il s’adjoignit Caïus Cassius, mari de sa sœur, qui, lui aussi, devait la vie à César, et, de plus, avait été honoré de la préture. A partir de ce moment, ils s’occupèrent de réunir les autres citoyens qui partageaient leurs sentiments. Le nombre en fut considérable. Je n’ai pas besoin de citer le nom des autres, ce serait une énumération fastidieuse ; mais Trébonius, Décimus Brutus, qu’on surnommait aussi Junius, et celui qu’on appelait Albinus, ne sauraient être passés sous silence ; car ce fut après avoir, eux aussi, reçu de César de nombreux bienfaits, après même que Décimus avait été désigné consul pour l’année suivante et nommé gouverneur de la Gaule citérieure, qu’ils conspirèrent contre lui.

15[modifier]

Peu s’en fallut qu’ils ne fussent découverts, et à cause du nombre des complices (bien que César, loin d’accueillir aucune ouverture sur un tel sujet, punît très sévèrement ceux qui venaient lui faire quelque révélation de la sorte), et aussi parce qu’ils hésitèrent. En effet, le respect qu’ils conservaient encore pour lui et la crainte d’être, quoiqu’il n’eût plus aucune garde autour de sa personne, accablés par les autres citoyens qui étaient continuellement à l’entour de lui, les entraînaient dans des délais tels qu’ils couraient risque d’être mis à mort à la suite de la découverte de leurs projets. La chose serait certainement arrivée s’ils n’eussent été forcés de presser malgré eux l’exécution de leur complot ; car un bruit, vrai ou faux, tel qu’on a coutume d’en faire circuler, s’étant répandu, que les prêtres appelés les Quindécemvirs publiaient un oracle de la Sibylle aux termes duquel les Parthes ne pourraient jamais être subjugués par tout autre que par un roi, et devaient en conséquence proposer de donner ce titre à César, les conjurés, qui crurent ce bruit fondé, et aussi parce que les magistrats (Brutus et Cassius étaient de ce nombre) devant avoir à voter sur un projet de cette importance, n’eussent pas osé parler ni consenti à garder le silence, les conjurés, dis-je, se hâtèrent d’exécuter leur dessein avant que rien fût mis en délibération.

16[modifier]

Ils résolurent de l’attaquer en plein sénat. En effet, ils comptaient que César, qui là n’avait nulle appréhension, serait plus aisé à surprendre ; qu’ils se procureraient eux-mêmes facilement et sans danger leurs épées, en les apportant en place de stylets dans des étuis ; que les autres sénateurs ne pourraient le défendre puisqu’ils seraient sans armes ; d’ailleurs, si quelqu’un l’osait faire, ils espéraient que les gladiateurs qu’ils avaient postés d’avance en grand nombre dans le théâtre de Pompée, sous prétexte de les faire combattre, viendraient à leur secours. C’était là, en effet, dans une salle du péristyle, que le sénat devait tenir sa séance. Quand le jour fixé fut venu, ils se réunirent dès l’aurore dans la curie, et invitèrent César à s’y rendre.

17[modifier]

La conspiration fut annoncée à César par les devins ; elle lui fut aussi annoncée par des songes. En effet, la nuit qui précéda son assassinat, il sembla à sa femme que leur maison s’était écroulée, que son mari avait été blessé par quelques citoyens, et qu’il s’était réfugié entre ses bras. César, de son côté, s’imagina qu’il était au haut des airs sur les nuages, et qu’il touchait la main de Jupiter. En outre, il lui advint des présages nombreux et non équivoques : les boucliers de Mars qui, suivant la coutume des ancêtres, étaient déposés chez lui en sa qualité de souverain pontife, retentirent la nuit avec grand bruit, et les portes de la chambre où il dormait s’ouvrirent d’elles-mêmes. Les victimes qu’il immola en expiation de ces prodiges ne lui annonçaient rien de favorable ; les oiseaux qui servent à prendre les auspices le détournaient de sortir de sa maison. L’incident relatif à son siège doré devint également, après le meurtre, un présage aux yeux de quelques-uns : César, en effet, ayant tardé, le licteur avait emporté ce siège hors de la salle, pensant qu’il n’en serait plus besoin.

18[modifier]

Tandis que César se laissait arrêter par ces prodiges, les conjurés, de crainte qu’un ajournement (car le bruit avait couru qu’il demeurerait chez lui ce jour-là) ne fît avorter leur complot, et qu’eux-mêmes, par suite, ils ne fussent découverts, lui envoient Décimus Brutus, parce qu’il passait pour être son plus grand ami, afin qu’il le décidât à venir. Brutus, après avoir mis à néant tous les prétextes allégués par César, et ajouté que le sénat désirait vivement le voir, le persuada de sortir. Tout juste à ce moment sa statue, placée dans le vestibule, tomba d’elle-même et se brisa en morceaux. Mais (le destin voulait qu’il pérît ce jour-là) il ne tint aucun compte de ce présage, et n’écouta pas un homme qui lui dénonçait la conspiration ; il ne lut même pas un billet qui lui fut remis par cet homme, billet dans lequel toutes les dispositions du complot étaient exactement consignées, pensant qu’il s’agissait de quelque affaire peu urgente. En un mot, il avait une telle confiance que, s’adressant au devin qui l’avait autrefois averti de prendre garde à ce jour, il lui dit en raillant : Où en sont tes prédictions ? Ne vois-tu pas qu’il est arrivé, ce jour que tu redoutais, et que je suis en vie ? " Celui-ci, à ce que l’on rapporte, se contenta simplement de répondre : " Il est arrivé, mais il n’est pas encore passé. "

Comment César fut assassiné[modifier]

19[modifier]

Lorsque César fut enfin entré dans le sénat, Trébonius occupa Antoine au dehors ; car les conjurés avaient songé un instant à le tuer ainsi que Lépidus, mais, craignant que le nombre des victimes ne les fit accuser de viser au pouvoir suprême et non à l’affranchissement de Rome, ainsi qu’ils le prétextaient en tuant César, ils ne voulurent même pas qu’Antoine fût présent au meurtre ; quant à Lépidus, il était parti pour l’armée et se tenait dans les faubourgs. Trébonius conversait donc avec Antoine ; les autres, pendant ce temps, entourant en foule César (car on l’abordait et on lui parlait avec la plus grande facilité), se mirent les uns à s’entretenir avec lui, les autres à lui adresser des prières afin d’écarter tout soupçon de sa part ; puis, quand le moment fut venu, l’un d’eux s’avança comme pour le remercier de quelque faveur, et lui tira sa toge de dessus l’épaule, donnant ainsi à ses complices le signal convenu. Ceux-ci, se précipitant aussitôt de tous les côtés à la fois sur César, le percèrent de coups ; si bien que le nombre de ses agresseurs l’empêcha de rien dire ou de rien faire, et que, s’étant enveloppé dans sa toge, il se laissa percer de coups. Telle est la version la plus vraie ; quelques-uns cependant ont ajouté qu’à la vue de Brutus qui lui portait un grand coup, il s’écria : "Et toi aussi, mon fils" !

20[modifier]

Un affreux tumulte s’étant élevé, tant parmi ceux qui étaient dans l’intérieur du sénat que parmi ceux qui se tenaient au dehors, à cause de l’imprévu de cette catastrophe, et aussi parce qu’on ne connaissait ni les meurtriers, ni leur nombre, ni leur pensée, tous se croyant en danger, se troublèrent, prirent eux-mêmes précipitamment la fuite, chacun par où il put, et frappèrent de terreur ceux qui se rencontraient sur leurs pas, ne disant rien que d’obscur, et criant seulement : "Fuis, ferme ; fuis, ferme." Le reste des citoyens, recueillant successivement ces mêmes clameurs, les répétaient chacun çà et là, remplissaient la ville de lamentations, et se jetaient eux-mêmes dans les boutiques et dans les maisons pour s’y cacher, quoique les meurtriers fussent accourus dans le Forum et s’efforçassent de faire comprendre par leurs gestes et par leurs cris qu’on n’avait rien à craindre. Ils le disaient en effet à haute voix et ne cessaient d’invoquer le nom de Cicéron. La foule cependant ne croyait pas à la vérité de leurs paroles et ne se calmait pas facilement ; ce ne fut que tard et avec peine, quand elle vit que personne n’était mis à mort ni arrêté, que, reprenant confiance, elle se tranquillisa.

21[modifier]

Le peuple s’étant donc réuni en assemblée, les meurtriers parlèrent longuement contre César, longuement en faveur du gouvernement démocratique, et engagèrent les citoyens à prendre confiance et à ne rien redouter de fâcheux. Ce n’était pas, disaient-ils, pour s’emparer du pouvoir ni en vue de quelque autre avantage particulier qu’ils avaient tué César, c’était afin que, rendus à la liberté et à la seule domination des lois, les Romains fussent gouvernés avec sagesse. Ces paroles apaisèrent le peuple, surtout parce qu’on ne faisait de mal à personne ; cependant, de crainte que, même dans cet état de choses, on ne leur tendit aussi à eux-mêmes des embûches, ils montèrent au Capitole comme pour adresser des prières aux dieux, et ils y passèrent le jour et la nuit. Sur le soir, quelques autres des premiers citoyens, sans avoir participé au complot, quand ils virent ses auteurs comblés d’éloges, voulurent avoir leur part dans la gloire et dans les récompenses qu’ils croyaient devoir en être le fruit, et ils vinrent se joindre à eux. Cependant, par un juste retour de la fortune, ce fut le contraire qui leur arriva. Ils n’obtinrent aucun éclat de l’action (ils ne s’y étaient nullement associés), et les dangers qui assaillirent ceux qui l’avaient exécutée furent également leur partage, non moins que s’ils eussent trempé dans la conspiration.

22[modifier]

Dolabella, voyant ces choses, ne jugea pas à propos de se tenir tranquille ; il envahit le consulat, qui ne lui appartenait pas encore, et, après une harangue au peuple sur les circonstances présentes, il monta au Capitole. Les choses étaient en cet état quand Lépidus, instruit de ce qui s’était passé, s’empara, la nuit, du Forum avec ses soldats, et, le matin, fit au peuple une harangue contre les meurtriers. Quant à Antoine qui, aussitôt après la mort de César, avait pris la fuite et avait jeté sa toge de consul afin de ne pas être reconnu, et qui, la nuit, s’était tenu caché, quand il sut que les meurtriers étaient au Capitole et Lépidus sur le Forum, il assembla le sénat dans le temple de la Terre, et proposa de délibérer sur les affaires présentes. L’un émit un avis, l’autre un autre, chacun suivant sa manière de voir. Cicéron ouvrit le suivant, auquel on se rangea :

Comment fut rendu un décret portant oubli des injures de part et d’autre[modifier]

23[modifier]

"Mon opinion est que, dans une discussion publique, nul ne doit jamais avoir en vue ni la faveur ni la haine, mais que chacun doit exprimer l’avis qu’il croit être le meilleur. Ce serait, en effet, chose étrange à nous d’exiger des préteurs et des consuls qu’ils règlent toutes leurs actions sur la droite raison, et, quand ils s’en écartent, de les rendre responsables même des événements qui dépendent de la fortune, et d’aller, dans une délibération, quand nous sommes complètement maîtres d’avoir notre avis à nous, sacrifier l’utilité générale aux intérêts particuliers. C’est pour ce motif, Pères Conscrits, que j’ai toujours regardé comme un devoir pour moi de ne donner que des conseils sincères et justes, mais surtout dans les circonstances actuelles, où, si, laissant de côté des soins inutiles, nous restons unis, nous assurerons notre salut et nous rallierons les autres autour de nous, tandis que, si nous voulons tout scrupuleusement rechercher, je crains que malheureusement… mais je ne veux, au début de ce discours, prononcer aucune parole sinistre.

24[modifier]

"Autrefois, et cet état n’a pas peu duré, ceux qui avaient les armes entre les mains étaient aussi, la plupart du temps, les maîtres du gouvernement, en sorte que c’étaient eux qui vous prescrivaient les objets sur lesquels vous deviez délibérer, et non vous qui examiniez ce qu’ils devaient exécuter. Maintenant les choses en sont toutes, pour ainsi dire, venues à ce point, qu’elles sont en votre pouvoir, et qu’il dépend de vous de faire renaître ou la concorde, et avec elle la liberté, ou des dissensions et de nouvelles guerres civiles qui vous donneront une seconde fois un maître. Ce que vous décréterez aujourd’hui, tous les autres s’y conformeront. Les conjonctures donc étant telles (c’est du moins ma conviction), je prétends que nous devons renoncer à nos inimitiés et à nos rivalités intestines, quelque nom qu’on leur donne, et revenir à la paix, à l’amitié et à la concorde d’autrefois, songeant, à défaut d’autre motif, que tout le temps que nous avons été gouvernés de la sorte nous avons conquis des pays, des richesses, de la gloire, des alliés, et que, depuis que nous nous sommes laissé entraîner à nous causer des maux les uns aux autres, notre condition, au lieu de s’améliorer, est, au contraire, allée en empirant. Pour moi, je suis si loin de croire à un autre moyen de salut dans les circonstances présentes, que, si nous n’avons pas pris aujourd’hui, et même au plus vite, une résolution, nous ne pourrons plus relever la République.

25[modifier]

"Pour juger de la vérité de mes paroles, considérez l’état présent et comparez-le à l’état ancien. Ne voyez-vous pas ce qui arrive ? Ne voyez-vous pas que le peuple est de nouveau divisé et entraîné en sens contraires ? qu’embrassant ici tel parti et là tel autre, il forme déjà deux nations et deux camps ? que les uns occupent le Capitole, comme s’ils craignaient les Gaulois, tandis que, réunis sur le Forum, les autres se préparent à les assiéger, comme s’ils étaient eux-mêmes des Carthaginois et non des Romains ? N’avez-vous pas aussi entendu dire que jadis, à plusieurs reprises, lorsque la division des esprits poussa des citoyens à s’emparer de l’Aventin et du Capitole, quelques-uns même du mont Sacré, toutes les fois que, moyennant des conditions égales ou même de légères concessions réciproques, ils se réconcilièrent et renoncèrent sur-le-champ à leur haine mutuelle, ils purent ensuite, grâce à la paix et à la concorde, mener à bonne fin, par des efforts communs, des guerres nombreuses et importantes ; tandis que, toutes les fois qu’ils en vinrent aux meurtres et aux massacres, égarés, les uns par la pensée de tirer une juste vengeance de ceux qui les avaient les premiers offensés, les autres par l’ambition de n’avoir point de supérieurs, jamais il n’est rien arrivé de bon ? Qu’est-il besoin, en effet, de perdre le temps à vous rappeler, à vous qui ne les connaissez pas moins bien que moi, Valérius, Horatius, Saturninus, Glaucia et les Gracques ? Quand donc vous avez de pareils exemples, non pas dans l’histoire étrangère, mais dans vos propres annales, n’hésitez pas à imiter les uns et à vous garder des autres ; et, puisque les événements eux-mêmes vous ont, par l’expérience que vous en avez faite, instruits du résultat des choses sur lesquelles vous délibérez, ne voyez plus dans mon discours de simples paroles, mais considérez ce qui est utile au bien général comme étant déjà une réalité. Vous n’irez pas, en effet, vous lancer à la légère dans un espoir incertain ; mais c’est sur une foi solide que vous affermirez les prévisions de votre esprit.

26[modifier]

"Ainsi donc, cette sage résolution que j’ai dite, des exemples domestiques, pris de vos ancêtres, vous autorisent à l’adopter ; et c’est pour cela que je n’ai pas voulu me servir d’exemples étrangers, bien que je pusse en citer mille. J’en rapporterai cependant un, celui de la ville la plus sage et la plus antique, d’une ville à qui nos pères ne dédaignèrent pas d’emprunter quelques lois ; car ce serait une honte pour nous si, avec la supériorité de force et d’intelligence que nous avons sur les Athéniens, nous étions dépassés par eux en prudence dans nos résolutions. Après avoir été autrefois (ce que je dis, vous le savez tous), à la suite de dissensions, vaincus à la guerre par les Lacédémoniens et avoir subi la tyrannie de citoyens puissants, ils ne furent délivrés de l’oppression qu’après s’être engagés par des promesses réciproques à oublier les malheurs nombreux et terribles qui leur étaient arrivés, à n’en jamais faire un sujet d’accusation, à n’en garder de ressentiment contre personne. Par cette sage conduite, non seulement ils échappèrent à la tyrannie comme aux dissensions, mais de plus ils virent renaître leur prospérité, recouvrèrent leur ville, conquirent l’empire de la Grèce et finirent par être souvent maîtres de sauver ou de perdre les Lacédémoniens eux-mêmes et les Thébains. Pourtant, si ceux qui s’emparèrent de Phylé et descendirent du Pirée eussent voulu se venger contre les habitants de la ville de l’injustice qu’ils avaient soufferte, peut-être eussent-ils fait une chose fondée en raison, mais assurément ils eussent causé et souffert beaucoup de maux ; car de même qu’ils avaient eu le dessus contre toute espérance, de même ils auraient pu, dans la suite, avoir le dessous.

27[modifier]

"En effet, dans de pareilles occurrences, il n’y a rien de stable, et parce qu’un homme est fort, ce n’est pas une raison pour qu’il remporte la victoire ; loin de là, bien des gens qui étaient pleins de confiance ont éprouvé un échec, bien d’autres qui cherchaient à se venger se sont perdus eux-mêmes. Une position inférieure à certains égards n’est pas, pour être exposée à l’injure, malheureuse de tous points ; la supériorité de puissance, non plus, ne donne pas, pour cela même, le succès dans tous les cas : également soumises l’une et l’autre à l’imprévu des choses humaines et à l’inconstance de la fortune, elles voient souvent la balance pencher non du côté de leurs belles espérances, mais du côté des chances inattendues de la fortune et de l’humanité. Aussi ces motifs et l’esprit de vengeance (car un homme qui a éprouvé ou qui croit avoir éprouvé une injustice est porté à oser plus qu’il ne peut) poussent souvent bien des gens à affronter des dangers au-dessus de leurs forces, dans l’espoir de l’emporter ou du moins de ne pas périr sans vengeance, vainqueurs ici et là vaincus, tantôt ayant l’avantage, tantôt ayant à leur tour le dessous, les uns sont complètement anéantis, les autres ne s’aperçoivent pas qu’ils ont, comme on dit, remporté une victoire Cadméenne, et, avec le temps, lorsqu’ils n’en peuvent plus profiter, ils reconnaissent qu’ils ont pris une résolution mauvaise.

28[modifier]

"La vérité de ces considérations, vous l’avez, vous aussi, apprise par expérience. Réfléchissez, en effet. Marius domina pendant quelque temps au milieu des guerres civiles ; renversé ensuite et ayant rassemblé une armée, il fit ce que vous savez. De même Sylla, pour ne citer ni Cinna, ni Carbon, ni les autres intermédiaires, après avoir été d’abord puissant, fut ensuite vaincu ; puis, lorsqu’il se fut rendu maître du pouvoir, il n’y eut pas de cruauté qu’il ne commît. Après cela, Lépidus, sous prétexte de venger leurs excès, se mit à la tête d’une faction particulière et troubla l’Italie presque tout entière. Lorsqu’enfin nous fûmes délivrés de lui, vous vous rappelez combien furent nombreux et grands les maux que nous avons eus souffrir de la part de Sertorius et des compagnons de sa fuite. Et Pompée, et César lui-même, pour ne citer ici ni Catilina ni Clodius, ne se sont-ils pas d’abord armés l’un contre l’autre, quoique parents, puis n’ont-ils pas rempli de maux infinis, non pas seulement notre ville et le reste de l’Italie, mais l’univers, pour ainsi dire, tout entier ? Après la mort de Pompée et la perte de tant de citoyens, peut-être y a-t-il eu quelque repos ? De quelle manière ? Il s’en faut de beaucoup. L’Afrique sait, l’Espagne aussi sait le nombre de ceux qui ont péri de part et d’autre. Mais, du moins, nous avons, par suite, eu la paix ? Quelle paix, quand César lui-même est là étendu sans vie, quand le Capitole est occupé, quand le Forum est rempli d’armes, quand la ville entière est pleine de terreur !

29[modifier]

"Ainsi, lorsque quelques citoyens ont une fois commencé à exciter des séditions et cherchent sans cesse à repousser la violence par la violence, lorsque, au lieu de régler leurs vengeances sur la modération et l’humanité, ils n’écoutent que leur passion et la licence des armes, il se produit nécessairement comme un cercle perpétuel de maux, et une période de calamités qui se succèdent et s’attirent fatalement l’une l’autre. La bonne fortune, en effet, abuse avec insolence de ses avantages et ne met aucune borne à ses abus ; l’irréussite, par la colère qu’excite le malheur, inspire, à moins que la ruine ne soit immédiate, le désir de se venger de l’oppresseur jusqu’à ce que ce désir ait été satisfait. Le reste de la multitude, bien qu’il n’ait point pris part à la lutte, par pitié néanmoins pour le vaincu et par envie contre celui qui domine, craignant d’éprouver le même sort que l’un, et en même temps espérant faire les mêmes choses que l’autre, ne laisse pas que de secourir les opprimés. C’est ainsi que la partie neutre des citoyens est entraînée dans les séditions ; que, les uns après les autres, sous prétexte de venger les plus faibles, ils subissent, comme chose légitime et périodique, le mal qu’ils cherchent à repousser ; qu’ils périssent eux-mêmes, et entraînent de toutes les manières l’État à sa perte.

30[modifier]

"Ne voyez-vous pas combien de temps nous nous sommes épuisés à nous faire la guerre les uns aux autres, quels maux innombrables nous avons soufferts durant cet intervalle, et, ce qui est encore plus affreux, quels maux nous avons causés ? Qui pourrait calculer la quantité d’argent enlevé aux alliés, sacrilégement ravi aux dieux, ajoutez encore, levé sur nous-mêmes au-delà de ce que permettaient nos ressources ; dépensé par nous les uns contre les autres ? Qui pourrait dire le nombre de ceux qui ont péri, je ne parle pas des autres hommes en général (on ne pourrait en trouver le nombre), mais parmi les chevaliers et les sénateurs, dont un seul, dans les guerres étrangères, eût été, vivant ou par sa mort, capable de sauver l’État tout entier ? Combien de Curtius, combien de Decius, de Fabius, de Gracques, de Marcellus, de Scipions ont succombé, non pas, par Jupiter ! pour repousser les Samnites, ou les Latins, ou les Espagnols, ou les Carthaginois, mais pour périr eux-mêmes avec leurs adversaires ? Et ceux qui sont morts les armes à la main, quelque regrettables `qu’ils soient, sont les moins à plaindre. C’est volontairement (si toutefois ce mot de volontairement doit être appliqué à des hommes contraints par la crainte) qu’ils ont marché au combat et qu’ils ont affronté une mort injuste, il est vrai, mais, du moins, courageuse ; c’est dans une lutte à forces égales, c’est avec l’espoir d’échapper et de vaincre, qu’ils sont tombés sans avoir vu venir la mort. Mais ceux qui, dans leurs maisons, dans les rues, dans le Forum, dans le sénat même, et jusque dans le Capitole, je ne parle pas seulement des hommes, mais aussi des femmes ; je ne dis pas seulement des personnes dans la vigueur de l’âge, mais aussi des vieillards et des enfants, ont péri misérablement, victimes de la violence, comment déplorer assez leur triste sort ? Cependant ces calamités, si nombreuses et si grandes que jamais tous nos ennemis ensemble ne nous en ont fait éprouver de pareilles, et que jamais nous ne leur en avons causé de semblables, c’est après nous les être mutuellement attirées que, loin de nous en affliger et de vouloir, par un généreux effort, en sortir enfin, nous nous en réjouissons, nous célébrons des fêtes, nous donnons le nom de bienfaiteurs à ceux qui les ont appelées sur nous. Pour moi, je m’imagine que cette vie dont nous avons vécu n’est pas une vie d’hommes, mais de bêtes féroces qui se déchirent entre elles.

31[modifier]

"Mais pourquoi déplorer plus longtemps le passé ? Nous ne ferons pas qu’il n’ait point eu lieu ; songeons plutôt à l’avenir. C’est dans cette vue que je vous ai rappelé ces souvenirs, et non pour retracer de communs malheurs qui jamais n’auraient dû arriver ; c’est pour vous déterminer à en tirer des moyens de sauver ce qui reste ; car le seul avantage à retirer des malheurs, c’est de se préserver d’y tomber une seconde fois. Or il vous est loisible de le faire, en ce moment surtout, tant que le mal n’est encore qu’à son début, qu’il n’y a qu’un petit nombre de citoyens engagés dans la sédition, que ceux qui se sont soulevés n’ont été jusqu’ici ni vainqueurs ni vaincus, de manière que l’espoir du succès ou le ressentiment d’une défaite ne les a pas, contrairement à leur intérêt, poussés à se jeter inconsidérément dans les dangers. Ce résultat si important, vous l’obtiendrez, sans supporter de fatigues, sans courir de dangers, sans dépenser d’argent, sans verser de sang, par un simple décret portant oubli mutuel des injures.

32[modifier]

"Si certaines fautes ont été commises par quelques-uns, ce n’est le moment ni d’informer, ni d’accuser, ni de punir. Dans les circonstances actuelles, ce n’est pas une cause que vous jugez, en sorte qu’il vous faille rechercher l’exacte justice ; vous délibérez sur les affaires publiques afin de les régler de la manière la plus sûre possible. Or ce but, nous n’y parviendrons pas, si nous ne fermons les yeux sur certaines choses, comme nous avons coutume de le faire avec les enfants. Loin de leur demander un compte rigoureux de tout, nous passons nécessairement sur bien des choses ; car il ne faut pas, pour des fautes médiocres, châtier impitoyablement le coupable, mais le ramener par la douceur. Maintenant donc, nous qui ne sommes pas seulement de nom, mais qui sommes aussi en réalité les pères communs de tout le peuple, gardons-nous d’examiner toutes choses à la rigueur, de peur de périr tous ensemble : car si, d’un côté, on peut imputer à César lui-même assez de griefs pour qu’il semble avoir été justement mis à mort ; d’un autre côté, on peut diriger contre ses meurtriers assez d’accusations pour que, d’après les lois, ils méritent d’être punis. Mais ce serait là le fait d’hommes qui désirent rallumer les dissensions, tandis que ceux dont les délibérations sont guidées par la sagesse doivent, non se nuire à eux-mêmes par une justice de tout point rigoureuse, mais pourvoir à leur conservation par des mesures équitables. Ainsi donc, ce qui est arrivé, regardez-le comme quelque effet de la grêle ou d’un ouragan, afin de l’ensevelir dans l’oubli ; et, reconnaissant, de part et d’autre, en vous tous des enfants de la même tribu, des concitoyens, des parents, vivez désormais au sein de la concorde.

33[modifier]

"Et pour que personne ne me soupçonne de vouloir favoriser les meurtriers de César afin d’empêcher qu’ils soient punis, parce que j’ai été autrefois du parti de Pompée, je ne vous dirai qu’une seule chose : tous, je le présume, vous savez, à n’en pas douter, que ni mon amitié ni mon inimitié ne me furent jamais, à l’égard de personne, inspirées par des considérations particulières ; que, loin de là, toujours votre intérêt, celui de la liberté publique et de la concorde furent la seule règle de mes haines comme de mes affections. C’est pourquoi je passerai sur tout le reste, et ne dirai plus que quelques mots. Je suis si loin de tenir une telle conduite et de ne pas songer au salut de l’État, qu’à mon avis, il faut, non seulement accorder aux autres l’impunité pour toutes les actions contraires aux lois qu’ils ont insolemment commises sous César, mais encore leur conserver les honneurs, les charges, les dons qu’ils ont reçus de lui, bien qu’il y ait là des choses que je n’approuve pas. Certes je n’aurais pas conseillé un acte ou une résolution de ce genre ; mais, puisque c’est un fait accompli, mon avis est que vous ne devez pas faire de recherches rigoureuses à ce sujet. Pourquoi, en effet, parce que tel ou tel conserve ce qu’il a reçu injustement et sans le mériter, vous causer un dommage aussi grand que l’avantage que vous recueillerez en ne donnant ni crainte ni trouble à ceux qui dominaient hier. Au reste, mes paroles en ce moment n’ont trait qu’au plus urgent ; quand le calme sera rétabli, alors nous examinerons le reste".

34[modifier]

Cicéron, par ce discours, obtint du sénat un décret portant que personne ne garderait à personne souvenir du passé. Sur ces entrefaites, les meurtriers, de leur côté, promettaient aux soldats qu’aucune des dispositions de César ne serait rapportée. S’apercevant qu’ils étaient dans une violente irritation par crainte d’être dépouillés des dons que leur avait faits César, ils se hâtèrent, avant que le sénat eût adopté aucune résolution, de les gagner à eux. C’est pourquoi, appelant dans un endroit où ils pouvaient être entendus ceux qui se trouvaient au pied du Capitole, ils leur adressèrent des paroles appropriées à la circonstance, et jetèrent dans le Forum des billets par lesquels ils promettaient de ne rien enlever à personne, de ne leur faire de peine en aucune autre manière et de ratifier tous les actes de César ; ils les engageaient à la concorde, s’obligeant par les plus grands serments à être en tout fidèles à leurs promesses. Aussitôt que la résolution du sénat fut proclamée, les soldats cessèrent d’obéir à Lépidus et les conjurés de le craindre ; à l’instigation d’Antoine surtout et contre le sentiment de Lépidus, ils revinrent à des pensées conciliantes. Lépidus en effet, sous prétexte de venger César, désirait une révolution, et, comme il était à la tête d’une armée, il espérait succéder au pouvoir du dictateur et arriver à la même puissance, et c’était pour cela qu’il poussait à la guerre. Antoine, voyant ses menées et n’ayant par lui-même aucune force, n’osa pour le moment rien innover ; pour empêcher les progrès de Lépidus, il lui persuada de céder à la majorité. La paix se fit donc aux conditions qui avaient été décidées : toutefois ceux qui étaient dans le Capitole n’en descendirent pas qu’auparavant ils n’eussent reçu comme otages le fils de Lépidus et celui d’Antoine. Ils se retirèrent, Brutus chez Lépidus (ils étaient parents] et Cassius chez Antoine, pour raison de sûreté. Pendant le souper, entre autres propos tenus, comme il est naturel, en pareille occurrence, Antoine demanda à Cassius : "Eh bien, as-tu maintenant encore quelque poignard sous ton aisselle ? " -- "Oui, répondit Cassius, et un très grand, si tu aspires à la tyrannie."

Enterrement de César et discours prononcé en son honneur[modifier]

35[modifier]

Voilà donc comment les choses se passèrent alors ; il n’y eut aucune violence commise, et on n’en attendait. aucune ; la multitude se réjouissait d’être débarrassée de la domination de César, quelques-uns même penchaient pour que son cadavre fût abandonné sans sépulture ; quant aux conjurés, n’étant l’objet d’aucune attention inquiète, ils avaient bon courage en s’entendant donner les noms de libérateurs et de tyrannicides. Mais ensuite, quand le testament de César eut été lu, le peuple, apprenant qu’il avait adopté Octave, qu’il lui avait donné pour tuteurs Antoine, Décimus et quelques autres parmi les meurtriers, et qu’il les avait institués héritiers de sa fortune dans le cas où elle ne parviendrait pas à Octave ; que, de plus, il avait laissé, entre autres legs, à la ville de Rome, ses jardins le long du Tibre, enfin qu’il avait ordonné de distribuer à chaque citoyen trente drachmes, suivant ce qu’écrit Octave lui-même, ou soixante-quinze, suivant d’autres, le peuple s’agita. Antoine accrut encore son irritation en apportant inconsidérément le cadavre dans le Forum, l’exposant tout sanglant, comme il était, avec ses blessures en évidence, et en prononçant dessus un discours magnifique et brillant, mais fort inopportun. Voici, en effet, à peu près ses paroles :

36[modifier]

"Si César était mort simple particulier, et que moi aussi je me trouvasse dans une condition privée, je n’aurais pas besoin, Quirites, de longs discours ; je n’exposerais pas en détail tout ce qu’il a fait : quelques mots seulement sur sa naissance, son éducation et ses mœurs ; un souvenir donné à ce qu’il a fait, comme citoyen, pour le bien général, auraient suffi, et je me dispenserais d’être importun à ceux qui n’ont aucune parenté avec lui. Mais puisqu’il était, quand il a péri, revêtu de la suprême magistrature parmi vous, et que moi, j’occupe la seconde, il y a double nécessité pour moi de prononcer un discours, et comme héritier inscrit et comme magistrat, de ne rien omettre de ce qui doit être dit, et de rapporter les choses que le peuple tout entier d’une seule voix, s’il pouvait avoir une seule bouche, ne manquerait pas de célébrer. En outre, il n’est pas aisé d’atteindre à une pareille hauteur (quel discours en effet pourrait égaler les paroles à la grandeur de telles actions ?), et vous, ce que vous savez de lui vous inspirant une grande exigence, vous rendra des juges redoutables. Si je parlais devant des gens qui n’ont point connu César, il me serait facile de les séduire en les frappant par la grandeur de ses actions ; mais pour vous qui êtes familiarisés avec elles, tout ce que je dirai sera nécessairement au-dessous des actions accomplies. Pour les étrangers, si par envie ils refusent d’y ajouter foi, par cela même ils trouveront toujours qu’on en a dit assez ; mais vous, votre bienveillance rend nécessairement votre esprit insatiable ; car ayant, plus que tous, recueilli le fruit des vertus de César, vous réclamez leur éloge, non par envie, comme s’il ne vous touchait en rien, mais avec des dispositions favorables, comme chose qui vous est propre. Je ferai donc tous mes efforts pour remplir vos désirs, bien persuadé que vous regarderez non pas à mon talent oratoire et au sujet choisi, mais que mon zèle me tiendra lieu prés de vous de ce qui manquerait à mon éloquence.

37[modifier]

"Je parlerai d’abord de sa naissance, non pas parce qu’elle est illustre, quoique cependant il ne soit pas d’une faible importance pour la vertu d’être un produit du hasard, ou une tradition de famille. Ceux qui sont nés de parents obscurs peuvent bien, par un mérite d’emprunt, se montrer honnêtes, mais ils peuvent aussi trahir la bassesse de leur race par quelques vices de nature ; tandis que ceux qui ont reçu dès l’origine la plus reculée les germes de l’honnêteté ont nécessairement une vertu spontanée et durable. Toutefois, ce que je loue avant tout, en ce moment, dans César, ce n’est pas d’être, par ses parents immédiats, issu d’une foule d’hommes illustres, et d’être, par ses ancêtres les plus reculés, de la race des rois et des dieux : c’est d’abord d’être le parent de Rome tout entière (ceux, en effet, dont il descendait, ont été nos fondateurs) ; c’est ensuite que, ses ancêtres ayant été, par leur vertu, regardés comme des rejetons divins, il a non seulement justifié cette opinion, mais il l’a encore fortifiée, de telle sorte que, si quelqu’un doutait auparavant qu’Énée fût le fils de Vénus, il en a aujourd’hui la certitude. Bien des hommes, jadis et sans le mériter, furent appelés enfants des dieux mais lui, personne ne peut lui refuser d’avoir eu des dieux pour ancêtres. En effet, Énée a régné ainsi que quelques-uns de ses descendants : mais César leur a été d’autant supérieur que, s’ils ont été les souverains de Lavinium et d’Albe, il n’a pas voulu régner sur Rome ; que, s’ils ont jeté les fondements de notre ville, il l’a élevée à un tel point que, sans parler de ses autres actions, il a fondé des colonies plus grandes que les villes sur lesquelles ils régnèrent.

38[modifier]

"Voilà pour sa naissance. Quant à son éducation et à son instruction, elles répondirent à la noblesse de son origine : quelle preuve meilleure peut-on en donner que celle d’actions qui imposent la nécessité d’y croire ? Celui en effet qui avait manifestement le corps capable à un très haut degré, l’âme capable au degré le plus haut de toutes choses également, œuvres de paix et œuvres de guerre, comment n’est-il pas de toute nécessité qu’il ait eu la meilleure éducation ? Sans doute il est difficile, quand on est le plus beau des hommes, d’en devenir le plus vigoureux ; il est difficile, quand on en est le plus fort au physique, d’arriver à en être le plus intelligent : mais il est très difficile que le même soit un homme supérieur et pour la parole et pour l’action. Quant à César (je parle devant des hommes qui l’ont connu, de sorte qu’il n’y a lieu ni au mensonge, ce serait me faire prendre en flagrant délit ; ni à l’exagération des faits, ce serait aller contre le but que je me propose : moi-même, je serais, avec justice, soupçonné de jactance si je le faisais, et je passerais pour vouloir rendre sa vertu inférieure à l’opinion que vous en avez. Tout discours prononcé sur un pareil sujet, si peu qu’il touche au mensonge, loin d’apporter quelque lustre à celui qui en est l’objet, contient lui-même sa propre réfutation ; car la conscience des auditeurs, ne pactisant pas avec la fiction, se porte vers la vérité, et, s’en contentant bientôt, reconnaît ce qu’un homme aurait dû être, et, en même temps, comparant l’un avec l’autre, découvre ce qui lui a manqué), quant à César, dis-je, j’affirmerai avec vérité qu’il eut à la fois un corps robuste et un esprit heureux. Il était, en effet, d’une force naturelle surprenante et parfaitement exercé dans toute espèce de sciences ; c’est pour cela vraisemblablement qu’il pouvait connaître avec promptitude ce qu’il fallait faire, l’expliquer de manière à persuader, et toujours concevoir et conduire ses plans avec prudence. Jamais en effet circonstance imprévue ne le prit à court d’expédients ; jamais retard secret de l’avenir n’échappa à sa pénétration. Devinant toujours, même avant qu’ils fussent accomplis, tous les événements, il était préparé à tout ce qui peut arriver à un homme. Il savait découvrir habilement ce qui était caché, et feindre, de manière à se faire croire, d’ignorer ce qui était manifeste ; faire semblant de savoir ce qui lui échappait et renfermer au fond de sa pensée ce qu’il connaissait ; saisir les occasions favorables pour agir et en donner la raison ; enfin, exécuter et mener à leur fin aussi bien l’ensemble que les détails de ses projets.

39[modifier]

"La preuve, c’est qu’il était à la fois sagement économe et sagement prodigue de ses deniers, attentif pour conserver une fortune suffisante, libéral pour dépenser sans mesure quand les circonstances l’exigeaient. Il aima vivement tous ses parents, à l’exception de ceux qui étaient souillés de crimes. Loin de mépriser aucun d’eux dans leur malheur et de leur porter envie dans leur prospérité, il augmenta les biens de ceux-ci et suppléa aux besoins de ceux-là, en donnant aux uns de l’argent, aux autres des terres, à ceux–ci des charges, à ceux-là des sacerdoces. A l’égard de ses amis et des autres qui étaient en relation avec lui, il se comportait d’une façon admirable : point de mépris pour aucun d’eux, point d’insolence ; également affable pour tous, il récompensait au centuple ceux qui avaient fait quelque chose pour lui, et il s’attachait le reste par des bienfaits. Jamais non plus il ne vit d’un œil jaloux ceux qui s’illustraient, jamais il n’abaissa ceux qui s’élevaient : loin de là, comme si toutes ces condescendances le grandissaient lui-même et ajoutaient à sa puissance et à son éclat, il se plaisait à élever beaucoup de gens jusqu’à lui. Tel il était envers ses amis et ceux de sa connaissance, et il ne fut ni cruel ni implacable envers ses ennemis : beaucoup de ceux qui l’avaient offensé quand il était simple particulier sont restés impunis ; beaucoup de ceux même qui avaient porté les armes contre lui ont reçu de lui leur pardon ; quelques-uns même ont reçu des honneurs et des charges ; tant il était né tout entier pour la vertu, et non seulement n’avait lui-même nulle méchanceté, mais même ne la soupçonnait pas dans les autres.

40[modifier]

"Mais puisque, dans mon discours, j’en suis arrivé à ce point, je vais commencer à parler de ses actes comme homme public. S’il eût vécu dans le repos, peut-être sa vertu n’eût-elle pas été en évidence ; mais, élevé au faîte de la puissance, devenu le plus grand de tous les hommes non pas seulement de son siècle, mais aussi de tous les autres qui aient jamais été revêtus de quelque autorité, il n’en a montré cette vertu que plus éclatante. Eux, le pouvoir les a presque tous couverts de confusion ; lui, le pouvoir l’a fait briller davantage : car, ayant entrepris des actions proportionnées à la grandeur de sa vertu, il a été trouvé à leur hauteur, et, seul des hommes, après s’être par sa valeur conquis une fortune si élevée, il sut la soustraire à la calomnie, loin de l’outrager. Tout l’éclat qu’il jeta dans ses expéditions militaires, toute la grandeur d’âme qu’il montra dans les charges qu’il remplit successivement, je les laisserai de côté, bien qu’il y en ait assez pour suffire à l’éloge d’un autre, mais, en comparaison des œuvres glorieuses qui suivirent, il semblerait que je m’arrête à des minuties, si j’entrais dans ce détail. Les choses qu’il a faites étant à votre tête seront les seules dont je parlerai, sans cependant les raconter toutes non plus une à une en détail, car je ne pourrais y arriver, et je vous causerais, à vous qui les connaissez aussi, une grande fatigue.

41[modifier]

"Ce grand homme, ce fut là le premier de tous ses hauts faits, dans sa préture en Espagne, ne trouvait pas cette province d’une fidélité assez sûre, ne la laissa pas, sous le régime d’une paix trompeuse, devenir invincible ; au lieu de passer au sein de la tranquillité le temps de sa magistrature, il préféra travailler dans l’intérêt commun, et, comme les Espagnols ne revenaient pas volontairement à résipiscence, il les fit rentrer malgré eux dans le devoir, en sorte qu’il surpassa ceux qui s’étaient illustrés contre ce peuple, d’autant qu’il est plus difficile de conserver que de conquérir et plus utile de mettre un peuple soumis dans l’impossibilité de jamais tenter de nouveaux mouvements que de le subjuguer alors que ses forces sont encore intactes. Vous lui avez pour cela décerné le triomphe et déféré aussitôt le consulat. De là il ressortit surtout une chose, c’est que ce ne fut pas par ambition ni en vue de son illustration personnelle qu’il a fait cette guerre et qu’il s’est préparé à ses autres entreprises. Ce qui est certain, c’est que, renonçant au triomphe a cause de l’urgence des circonstances qui pesaient sur lui, reconnaissant envers vous de cet honneur et le trouvant suffisant pour sa gloire, il prit le consulat.

42[modifier]

"Ses actes, pendant l’exercice de cette magistrature dans Rome, seraient nombreux à citer. Mais comme, aussitôt après sa sortie de charge, il fut envoyé à la guerre des Gaules, considérez plutôt le nombre et la grandeur de ses exploits dans cette contrée. Loin d’être à charge aux alliés, il les secourut ; car il n’avait contre eux aucun soupçon et il les voyait injustement attaqués. Les ennemis, tant ceux qui habitaient les pays voisins de nos alliés que tous ceux qui peuplaient la Gaule, furent subjugués ; ici un vaste territoire, là des villes sans nombre dont nous ne connaissions pas même les noms auparavant, furent ajoutés à notre empire. Tous ces résultats, il les a obtenus sans avoir reçu de nous ni une armée suffisante ni des sommes assez grandes, avec une rapidité telle que personne de nous n’a connu la guerre avant d’apprendre la victoire ; il a donné à son établissement une solidité telle qu’il nous a ouvert ainsi le chemin de la Germanie et de la Bretagne. Aujourd’hui elle est enchaînée, cette Gaule qui lança contre nous les Ambrons et les Cimbres ; elle est cultivée dans toute son étendue comme l’Italie elle-même ; ce n’est plus le Rhône seulement qui est sillonné par nos vaisseaux, ou l’Araris, c’est la Meuse, c’est la Loire, c’est aussi le Rhin et même l’Océan. Des lieux dont la renommée nous semblait fabuleuse, nous obéissent aujourd’hui ; et c’est lui qui, par la grandeur de son âme et de son courage, a rendu accessibles des contrées auparavant inconnues, et navigables des eaux auparavant inexplorées.

43[modifier]

"Si même quelques-uns, jaloux de lui, ou plutôt de nous, n’avaient excité des dissensions et ne l’avaient forcé à revenir ici avant le temps marqué, il aurait certainement dompté la Bretagne entière avec les autres îles adjacentes, toute la Germanie jusqu’à l’Océan arctique, en sorte que pour limites nous aurions eu désormais non plus la terre et les hommes, mais l’air et la mer extérieure. C’est pour cela que vous, à la vue de ses grands desseins, de ses exploits, de sa fortune, vous lui avez prorogé ses pouvoirs pour plus longtemps, chose qui, depuis que nous sommes en république, n’a été accordée à personne, je veux parler de ce gouvernement que vous lui avez confié pendant huit années consécutives ; tant vous étiez convaincus que c’était pour vous qu’il faisait toutes ces conquêtes, tant vous étiez loin de penser que jamais sa grandeur fût une menace contre vous. Votre désir, à vous, c’était qu’il séjournât longtemps dans ces régions lointaines ; mais ceux qui regardaient le gouvernement de l’État non plus comme le droit commun de tous, mais comme leur propriété particulière, ceux-là n’ont permis ni à lui d’achever le reste de ses conquêtes, ni à vous de devenir les maîtres de toutes ces contrées ; loin de là, abusant de ce service lointain, ils ont commis tant de forfaits que vous, vous avez eu besoin de l’assistance de César.

44[modifier]

"Aussi, abandonnant ses projets, il vola à votre secours, délivra l’Italie entière des périls suspendus sur elle, et recouvra l’Espagne qui faisait défection ; quant à Pompée, qu’il voyait déserter sa patrie, fonder en Macédoine une royauté à son profit, y transporter vos trésors, armer contre vous les peuples soumis à votre obéissance, se servir contre vous de votre argent, il voulut d’abord, par des députations envoyées tant en son propre nom qu’au nom de l’intérêt public, le persuader de renoncer à ses desseins et de changer de conduite, moyennant les promesses les plus formelles de rentrer dans les mêmes conditions d’égalité. N’ayant pu y réussir en aucune façon, et Pompée, après avoir foulé aux pieds tous les liens, même ceux de la parenté, qui l’unissaient à César, ayant pris les armes contre vous ; César, forcé enfin de s’engager dans la guerre civile, fit voile contre lui au cœur de l’hiver, faut-il dire avec quelle audace ? Il en vint aux mains avec lui ; faut-il dire avec quelle hardiesse, quoique son adversaire fût maître de tout le pays ? Il le battit ; faut-il dire avec quelle bravoure, quoique son armée fût beaucoup moins nombreuse ? Si l’on voulait parcourir une à une ses actions, on ferait voir que ce Pompée, si admiré, n’était qu’un enfant, tellement il se laissa arrêter dans toutes ses manœuvres.

45[modifier]

"Mais je laisse ce sujet ; César lui-même ne s’est jamais enorgueilli de ces exploits, qu’il détestait comme l’effet de nécessités fâcheuses. Mais quand la divinité, avec une si grande justice, eut décidé du sort du combat, parmi les hommes qui tombèrent entre ses mains pour la première fois, en est-il un qu’il ait fait mettre à mort ? en est— il un à qui il n’ait accordé quelque distinction, je ne dis pas parmi les sénateurs et les chevaliers, ni même parmi les simples citoyens ; mais parmi les alliés et les peuples soumis à notre domination ? Nul d’entre eux n’a péri de mort violente ni encouru une accusation, particulier, roi, peuple ou ville : les uns passèrent de son côté, les autres obtinrent une honorable impunité, de telle sorte que tous purent alors pleurer les morts. Car sa clémence fut si grande qu’il donna des éloges à ceux qui avaient soutenu Pompée, qu’il les laissa en possession de tout ce qu’ils avaient reçu de lui, et poursuivit de sa haine Pharnace et Orode, qui ne l’avaient pas secouru, quoique étant ses amis. C’est pour cela surtout qu’il fit peu de temps après la guerre à l’un et qu’il se disposait à marcher contre l’autre. Nul doute {qu’il n’eût aussi épargné Pompée} s’il l’eût pris vivant. La preuve, c’est qu’il ne se mit pas immédiatement à sa poursuite, qu’il lui laissa tout le temps de fuir, qu’il apprit sa mort avec déplaisir, et que, loin de donner des éloges à ses assassins, il les fit, bientôt après, périr à leur tour, et mit à mort Ptolémée lui-même, pour avoir, quoique enfant, laissé égorger son bienfaiteur.

46[modifier]

"Il serait superflu de raconter comment, à la suite de ces événements, il organisa l’Égypte, et combien d’argent il vous en rapporta. Marchant alors contre Pharnace, à l’instant où l’on annonça qu’il se mettait en marche, on le vit paraître ; le jour même il lui livra bataille, et il le vainquit. Ce n’est pas là certes une des moindres preuves qu’il ne se corrompit point à Alexandrie et que ce ne fut pas par mollesse qu’il y prolongea son séjour. Comment en effet eût-il accompli facilement ces travaux, s’il n’eût eu à son service un courage et une vigueur depuis longtemps préparés ? Lors donc que Pharnace fut en fuite, César se disposa aussitôt à marcher contre le Parthe ; mais, quelques hommes ayant de nouveau fomenté ici la sédition, il revint malgré lui et rétablit si bien la tranquillité qu’on eût dit qu’elle n’avait jamais été troublée. Personne en effet ne fut mis à mort, personne ne fut exilé, personne même ne fut, à l’occasion de ces mouvements, noté d’infamie. Ce n’est pas que beaucoup n’eussent été justement punis, mais il regardait comme un devoir de faire périr sans ménagement les ennemis et de pardonner à des citoyens, même pervers ; c’est pour cela que contre les étrangers il luttait avec bravoure, et que son humanité lui faisait sauver même des citoyens séditieux, bien que par leurs actions ils s’en fussent souvent montrés indignes. En Afrique et en Espagne, sa conduite fut encore la même ; il rendit la liberté à tous les captifs, excepté ceux qui, déjà pris une première fois, avaient obtenu leur pardon. Car épargner sans cesse ceux qui plusieurs fois avaient tramé sa perte, c’était, à ses yeux, de la folie et non de la clémence ; tandis que pardonner à quelques-uns une première faute, ne pas conserver contre eux un ressentiment implacable, et, en outre, leur accorder des honneurs, mais s’en délivrer quand ils persistaient dans les mêmes errements, c’était, selon lui, se conduire en homme. Et pourtant, que dis-je ? il a accordé la vie à un grand nombre même de ces derniers, donnant à ses amis et aux compagnons de sa victoire le droit de sauver chacun un captif.

47[modifier]

"Tout cela, il le fit par bonté naturelle et non par dissimulation ou par calcul, motifs qui ont inspiré à beaucoup d’autres quelques actes d’humanité ; ce qui le prouve le plus, c’est que, partout et en toute occasion, il s’est montré le même, que jamais la colère ne l’a aigri, que jamais la prospérité ne l’a corrompu ; c’est que la puissance ne l’a pas rendu différent, que le pouvoir de tout faire ne l’a pas changé. Et pourtant il est bien difficile, quand on est pris par tant et de si grandes affaires et qu’elles se succèdent sans cesse les unes aux autres, celles-ci achevées, celles-là en cours d’exécution, et quand quelques-unes sont un sujet d’inquiétudes, d’être toujours également bon et de ne consentir à faire rien de dur, rien de rigoureux en vue sinon de se venger, du moins de se défendre. Voilà des témoignages suffisants de sa bonté, car il était si véritablement de race divine qu’il ne savait qu’une seule chose, sauver ceux qui pouvaient être sauvés ; il l’était si bien qu’il s’arrangea de façon à ce que ceux qui avaient porté les armes contre lui ne fussent pas punis, même par un autre, et qu’il rétablit dans leur état primitif ceux qui, dans les temps précédents, étaient tombés dans le malheur. Il fit accorder l’impunité à tous ceux qui avaient été avec Lépidus et avec Sertorius, il obtint ensuite la vie sauve pour tous ceux qui avaient échappé aux proscriptions de Sylla, et il les rappela plus tard ; en outre, il donna des honneurs et des charges aux enfants de ceux qui avaient été mis à mort par Sylla. Enfin, ce qui dit plus que tout le reste, toutes les lettres secrètes trouvées parmi les papiers de Scipion et de Pompée, il les brûla sans en avoir lu ni conservé une seule, de peur qu’elles ne fournissent à quelque autre un moyen de commettre une mauvaise action. Et il ne se contenta pas de le dire, il le fit réellement, les actes sont là pour le montrer. Personne à cette occasion non seulement n’éprouva aucun désagrément, mais ne fut même inquiété. Aussi personne ne connut ceux qui furent l’objet de cette générosité, à l’exception des seuls auteurs des lettres. Car ce qu’il y a là de plus extraordinaire, ce que rien ne peut surpasser, c’est qu’ils furent absous avant d’avoir été en péril, et que lui-même, qui les fit échapper au péril, ignora ceux à qui il avait fait grâce.

48[modifier]

"Ce sont donc ces actions et aussi ses autres lois et ses autres réformes, importantes si on les considère en elles-mêmes, mais de peu de prix si on les compare à ce que j’ai rapporté, et qu’il n’est pas nécessaire d’ailleurs de rappeler en détail, qui vous l’ont fait chérir comme un père, aimer comme un bienfaiteur, combler d’honneurs comme personne autre n’en fut comblé, qui vous ont inspiré le désir de lui conférer pour toujours le gouvernement de Rome et de tout l’empire, sans disputer sur les titres, les lui attribuant tous à la fois comme inférieurs à son mérite, afin que ce qui, d’après nos institutions, manquait à chacun d’eux isolément pour marquer la perfection de l’honneur et de la puissance se complétât par la réunion de tous les autres. C’est pour cela qu’il fut créé grand pontife en vue des dieux, consul en vue de nous, imperator en vue des soldats, dictateur en vue des ennemis. Mais à quoi bon cette énumération, quand, pour tout dire en un mot, vous l’avez, afin de ne pas rapporter ses autres surnoms, appelé "Père de la patrie".

49[modifier]

"Eh bien ! ce père, ce grand pontife, ce citoyen inviolable, ce héros, ce dieu, il est mort ! Il est mort, ô douleur ! non pas emporté par une maladie, non pas flétri par la vieillesse, non pas frappé dans une guerre au dehors, non pas fortuitement ravi par quelque coup du ciel, mais ici, dans l’enceinte de nos murs, trompé par la perfidie, lui qui avait en sûreté conduit une expédition jusque dans la Bretagne ; victime d’embûches dans la ville, lui qui en avait reculé le Pomoerium ; égorgé dans la curie, lui qui en avait bâti une nouvelle en son nom ; sans armes, lui guerrier illustre ; sans défense, lui pacificateur ; devant les lieux consacrés aux jugements, lui juge ; sous les yeux des magistrats, lui magistrat ; sous les coups des citoyens, lui qu’aucun ennemi ne put tuer, même lorsqu’il tomba dans la mer ; sous les coups de ses amis, lui qui souvent leur avait pardonné. A quoi t’a servi ta clémence, ô César ? à quoi t’a servi ton inviolabilité ? A quoi t’ont servi les lois ? A ce que toi, qui avais porté plusieurs lois pour empêcher que personne ne fût mis à mort par ses ennemis, tu fusses si cruellement assassiné par tes amis ; à ce que tu sois maintenant là, étendu égorgé dans ce Forum que tu as souvent traversé avec la couronne de triomphateur ; à ce qu’on t’ait jeté percé de blessures au pied de cette tribune d’où tu as souvent harangué le peuple. O douleur ! ô cheveux blancs baignés de sang ! ô toge en lambeaux que tu sembles n’avoir revêtue que pour être égorgé dans ses plis ! "

50[modifier]

A ce discours d’Antoine, le peuple s’émut d’abord, puis se courrouça et à la fin s’enflamma au point qu’il courut à la recherche des meurtriers et accabla de reproches les autres sénateurs pour avoir, ceux-ci assassiné, ceux-là laissé assassiner un homme pour lequel ils avaient décrété qu’on ferait chaque année des vœux publics, par la Santé et la Fortune duquel ils avaient juré, et qu’ils avaient rendu inviolable à l’égal des tribuns. Ensuite de cela, enlevant le cadavre, ils voulaient le porter, les uns dans l’édifice où il avait été assassiné, les autres dans le Capitole, et l’y brûler ; mais les soldats s’y étant opposés par crainte que le théâtre et les temples ne fussent en même temps dévorés par les flammes, ils le mirent à l’instant sur un bûcher au milieu du Forum. Cependant plusieurs des édifices environnants auraient été brûlés, si les soldats n’avaient empêché l’exécution de ce dessein et si les consuls n’avaient précipité des rochers du Capitole quelques-uns des plus mutins. Néanmoins les désordres ne s’arrêtèrent pas pour cela ; la multitude courut à la demeure des assassins, et, parmi d’autres qu’elle rencontra sur son chemin, massacra gratuitement Helvius Cinna, tribun du peuple. Cinna, en effet, non seulement n’avait pas conspiré contre César, mais encore il était un de ceux qui l’aimaient le plus. L’erreur vint de ce que le préteur Cornélius Cinna avait pris part à l’attaque.

51[modifier]

Après cela, les consuls ayant défendu que personne, excepté les soldats, ne portât des armes, les meurtres cessèrent ; mais on éleva un autel sur l’emplacement du bûcher (les os avaient été enlevés par les affranchis de César et déposés dans le monument de ses pères), avec l’intention d’y offrir des sacrifices et d’immoler des victimes à César comme à un dieu. Mais les consuls renversèrent l’autel et livrèrent au supplice quelques-uns qui se révoltaient contre cet acte ; ils rendirent une loi pour abolir la dictature, ajoutant des imprécations et prononçant peine de mort contre quiconque ferait soit une proposition soit une tentative à ce sujet, et, de plus, mettant publiquement sa tête à prix. Ils prenaient ces précautions pour l’avenir, comme si le crime tenait à des mots et non aux armes, aux intentions de chacun, aux circonstances mêmes qui rendent odieux le titre attribué au pouvoir sous lequel les actes se trouvent être commis. D’abord ils envoyèrent sans retard dans les colonies ceux à qui César avait assigné des terres, de peur qu’ils n’excitassent quelque nouveau soulèvement, firent partir dans leurs gouvernements ceux des meurtriers qui avaient été désignés par le sort pour l’administration des provinces, et le reste un ici, un autre là sous divers prétextes. Plusieurs néanmoins les honorèrent comme des bienfaiteurs.

52[modifier]

Telle fut la fin de César. Comme il fut tué dans la curie construite par Pompée, et au pied d’une statue qui alors y était érigée, il sembla victime de sa vengeance, surtout vu qu’il survint des coups de tonnerre affreux et des pluies torrentielles. Il se passa dans ce tumulte une chose qui n’est pas indigne d’être rapportée. Un certain Caius Casca, tribun du peuple, ayant vu que Cinna avait péri par suite de la ressemblance de son nom avec celui du préteur, craignit d’être tué lui-même aussi, parce qu’il y avait un Servilius Casca au nombre des tribuns et des meurtriers ; il fit apposer des affiches pour déclarer la communauté de nom et la différence de sentiments entre eux deux. Il ne fut fait aucun mal ni à l’un ni à l’autre ; car Servilius avait une forte garde, et Caïus acquit une sorte de célébrité qui lui a valu d’être mentionné dans l’histoire.

53[modifier]

Voilà ce qui se passait alors tant de la part des autres que de celle des consuls. Antoine, qui dans les premiers moments n’avait pas voulu admettre Dolabella comme consul, sous prétexte qu’il n’avait pas encore droit à cette magistrature, se décida, par crainte d’une sédition, à le prendre pour collègue. Mais, quand le trouble fut apaisé et que lui-même eut été commis pour examiner les actes de César et faire exécuter toutes ses résolutions, il ne garda plus de mesure. Aussitôt qu’il fut maître de ses papiers, il en effaça une foule de dispositions et en inséra quantité d’autres tout à fait contraires, même des lois. De plus, il enleva aux uns et donna à d’autres de l’argent et des magistratures, prétendant se conformer aux prescriptions de César. Dès lors, par ce moyen, il commit maintes rapines, tira maintes contributions des particuliers, des peuples et des rois ; vendant à ceux-ci des terres, à ceux-là la liberté, à d’autres le droit de cité, à d’autres encore l’immunité, bien que le sénat eût, dans le principe, décrété qu’il ne serait plus dressé aucune plaque sous prétexte des volontés de César (tous les actes de cette nature se gravaient sur des plaques d’airain), et qu’ensuite, comme Antoine insistait, disant que César avait projeté beaucoup de mesures nécessaires, il eût ordonné que les premiers citoyens en décideraient tous ensemble. Mais Antoine n’en tint aucun compte, et, ne voyant dans Octave qu’un tout jeune homme sans expérience des affaires, qui répudierait un héritage difficile à conquérir et difficile à administrer, il n’eut pour lui que des mépris. Quant à lui, comme s’il eût été héritier non seulement des biens, mais aussi du pouvoir de César, il disposa de tout selon sa fantaisie, et fit rentrer plusieurs exilés. Comme Lépidus avait une grande puissance et qu’il lui inspirait beaucoup de crainte, Antoine unit sa fille à son fils et s’arrangea pour le faire lui-même nommer souverain pontife, afin qu’il ne contrôlât aucune de ses actions. Pour y réussir aisément, il transféra de nouveau du peuple aux prêtres l’élection du souverain pontife, et, sans avoir accompli aucune des prescriptions légales, ou, du moins, après en avoir accompli seulement quelques-unes, il l’initia, bien qu’il pût alors prendre pour lui ce sacerdoce.


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