Histoire romaine (Tite-Live)/Livre VII

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(366 à 342 av. J.-C.)
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1. Guerres contre les Gaulois et contre les Herniques (366 à 357 av. J.-C.)
2. Guerres du Latium (357 à 343 av. J.-C.)
3. Début des guerres samnites (343 à 342 av. J.-C.)

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1. Guerres contre les Gaulois et contre les Herniques (366 à 357 av. J.-C.)[modifier]

Création de la préture et de l’édilité curule (366). Mort de Camille (365)[modifier]

(1) Cette année sera célèbre par le consulat d’un homme nouveau, célèbre par l’établissement de deux nouvelles magistratures, la préture et l’édilité curule. Les patriciens revendiquèrent ces dignités pour prix de l’un des consulats cédé au peuple. (2) Le peuple donna à L. Sextius le consulat qu’il avait conquis ; les patriciens prirent la préture pour Sp. Furius Camillus, fils de Marcus, et l’édilité pour Cn. Quinctius Capitolinus et P. Cornelius Scipio, trois hommes de leur ordre, que leur influence servit au Champ de Mars. À L. Sextius, on donna pour collègue patricien L. Aemilius Mamercinus. (3) Au commencement de l’année, le bruit que les Gaulois, récemment dispersés dans l’Apulie, s’étaient ralliés, et la nouvelle d’une défection des Herniques, agitèrent les esprits. (4) Mais on retardait à dessein toute décision, pour ôter au consul plébéien l’occasion d’agir, et il y eut vacance et repos de toute chose comme aux jours de "iustitium". (5) Seulement les tribuns ne purent supporter en silence, pour un seul consul plébéien, trois magistrats patriciens, siégeant en chaises curules, avec prétextes, ainsi que des consuls, tous acquis à la noblesse, (6) outre le préteur encore, chef de la justice, et collègue des consuls, créé sous les mêmes auspices ; si bien que le sénat eut honte d’exiger qu’on choisît encore les édiles curules parmi les patriciens. On était convenu d’abord de les prendre, de deux en deux ans, au sein du peuple ; on laissa le choix libre. (7) Quelque temps après, sous le consulat de L. Genucius et de Q. Servilius, la sédition reposait ainsi que la guerre ; mais comme si les alarmes et les dangers ne pouvaient quitter Rome, une peste violente éclata. (8) Un censeur, un édile curule, et trois tribuns du peuple, dit-on, succombèrent ; parmi les citoyens, le nombre des victimes, en proportion, fut considérable : mais ce qui rendit surtout cette peste mémorable fut la mort, prévue et non moins cruelle, de M. Furius ; (9) car c’était là vraiment un homme unique dans toutes les situations. Au premier rang déjà dans la paix, dans la guerre, avant de s’exiler, il s’illustra encore en son exil, ou des regrets de la cité qui, captive, implora l’aide du banni, ou du bonheur de ne se rétablir en la patrie que pour rétablir avec soi la patrie elle-même. (10) Puis, après avoir porté sans fléchir, pendant vingt-cinq années qu’il vécut encore, le poids de tant de gloire, il mérita d’être appelé, après Romulus, le second fondateur de la ville de Rome.

Création des Jeux scéniques (364)[modifier]

(1) Cette année et l’année suivante, sous le consulat de C. Sulpicius Peticus et de C. Licinius Stolon, la peste continua. (2) Il ne se fit rien de mémorable, sinon que, pour demander la paix aux dieux, on célébra, pour la troisième fois depuis la fondation de la ville, un lectisterne : (3) mais, comme rien ne calmait encore la violence du mal, ni la sagesse humaine, ni l’assistance divine, la superstition s’empara des esprits, et l’on dit qu’alors, entre autres moyens d’apaiser le courroux céleste, on imagina les jeux scéniques : c’était une nouveauté pour ce peuple guerrier qui n’avait eu d’autre spectacle que les jeux du Cirque.

(4) Au reste, comme presque tout ce qui commence, ce fut chose simple, et même étrangère. Point de chant, point de gestes pour les traduire : des bateleurs, venus d’Étrurie, se balançant aux sons de la flûte, exécutaient, à la mode toscane, des mouvements qui n’étaient pas sans grâce. (5) Bientôt la jeunesse s’avisa de les imiter, tout en se renvoyant en vers grossiers de joyeuses railleries ; et les gestes s’accordaient assez avec la voix. (6) La chose une fois accueillie se répéta souvent et prit faveur. Comme on appelait "hister", en langue toscane, un bateleur, on donna le nom d’histrions aux acteurs indigènes, (7) qui, ne se lançant plus comme avant ce vers pareil au fescennin, rude et sans art, qu’ils improvisaient tour à tour, représentaient dès lors des satires pleines de mélodie, avec un chant réglé sur les modulations de la flûte, et que le geste suivait en mesure. ménager sa voix. (10) Depuis ce temps, l’histrion eut sous la main un chanteur, et dut réserver uniquement sa voix pour les dialogues.

(11) Soumis à cette loi, le théâtre perdit sa libre et folâtre gaieté ; par degrés, le divertissement devint un art ; la jeunesse alors, abandonnant le drame au jeu des histrions, reprit l’usage de ses antiques et bouffonnes scènes, cousues de vers, et qui plus tard, sous le nom d’exodes, se rattachèrent de préférence aux fables atellanes. (12) Ce genre de divertissement qu’elle avait reçu des Osques, la jeunesse se l’appropria, et ne le laissa point profaner aux histrions. Depuis lors, il demeure établi que les acteurs d’Atellanes, étrangers, pour ainsi dire, à l’art du comédien, ne sont exclus ni de la tribu ni du service militaire. (13) Parmi les faibles commencements d’autres institutions, j’ai cru pouvoir aussi placer la première origine de ces jeux, afin de montrer combien fut sage en son principe ce théâtre, arrivé aujourd’hui à une si folle magnificence, que l’opulence d’un royaume y suffirait à peine.

Désignation d’un dictateur chargé de planter un clou (363)[modifier]

(1) Cependant ces jeux, dont les premiers essais avaient pour but une expiation religieuse, ne guérirent ni les esprits de leurs pieuses terreurs, ni les corps de leurs souffrances. (2) Au contraire, le Tibre débordé vint un jour inonder le Cirque au milieu de la célébration des jeux, qui fut interrompue. Cette nouvelle preuve de l’aversion et du mépris des dieux pour ces moyens de fléchir leur colère, inspira de vives alarmes. (3) Aussi, sous le consulat de Cn. Genucius et de L. Aemilius Mamercinus, élus tous deux pour la seconde fois, comme les esprits étaient plus tourmentés de la recherche d’un remède expiatoire, que les corps de leurs souffrances, les vieillards, recueillant leurs souvenirs, rappelèrent, dit-on, qu’autrefois un dictateur, en enfonçant un clou, avait calmé la peste. (4) Cette croyance décida le sénat à faire nommer un dictateur pour planter le clou. On créa L. Manlius Imperiosus, qui nomma L. Pinarius maître de la cavalerie.

(5) Il est une ancienne loi qui porte écrit en vieilles lettres et en vieux langage : "Que le préteur suprême, aux ides de septembre, plante le clou". Elle était autrefois affichée à droite dans le temple de Jupiter très bon, très grand, du côté du sanctuaire de Minerve. (6) Ce clou, dans ces temps où l’écriture était si rare, marquait, dit-on, le nombre des années : et la loi fut ainsi consacrée dans le sanctuaire de Minerve, parce que Minerve avait inventé les nombres. (7) Les Volsiniens aussi désignaient le nombre des années par des clous enfoncés dans le temple de Nortia, déesse étrusque ; c’est un fait affirmé par Cincius, garant scrupuleux pour des monuments de ce genre. (8) Ce fut le consul M. Horatius qui, aux termes de la loi, enfonça le clou dans le temple de Jupiter très bon, très grand, l’année qui suivit l’expulsion des rois ; après les consuls, l’accomplissement de cette solennité fut confié aux dictateurs, dont l’autorité était plus grande. Cet usage s’était depuis interrompu ; mais cette fois, pour un intérêt aussi grave, on crut devoir encore créer un dictateur, (9) et l’on créa L. Manlius. Mais on l’eût dit appelé là pour faire la guerre, et non pour effacer une souillure publique. Avide de porter la guerre aux Herniques, il tourmenta la jeunesse de levées rigoureuses, irrita contre lui tous les tribuns du peuple ; puis enfin, par force ou par pudeur, il abdiqua la dictature.

Le fils du dictateur L. Manlius Imperiosus[modifier]

(1) Néanmoins, au commencement de l’année suivante, sous les consuls Q. Servilius Ahala et L. Genucius, il fut cité en jugement par M. Pomponius, tribun du peuple. (2) Cette rigueur poussée dans les levées jusqu’à infliger, non des amendes seulement, mais des tortures corporelles, soit en frappant de verges, soit en traînant dans les fers ceux qui refusaient de répondre à l’appel, était chose odieuse ; (3) mais ce qui, par dessus tout, était odieux, c’était son naturel féroce, et le surnom d’"Impérieux", à charge à une cité libre, et qu’il devait à l’effronterie d’une cruauté qu’il exerçait indistinctement sur les étrangers, sur ses proches et même sur son propre sang. (4) Entre autres griefs, l’accusation du tribun lui reprochait "que son jeune fils, innocent de toute faute, avait été par lui banni de la ville, du logis, du sein des pénates, privé du Forum, de la lumière, du commerce de ses amis, condamné à des travaux serviles, presque au fond d’une prison et d’un cachot d’esclaves. (5) Là, ce jeune homme venu de si haut lieu, ce fils de dictateur apprenait, par un supplice de chaque jour, qu’il était né d’un père vraiment impérieux. Et quel est son crime ? il a peu de faconde et d’aisance à parler. (6) Mais ce vice de la nature, un père (s’il y avait âme d’homme en lui) ne devrait-il pas le cacher en son sein, au lieu de le punir et de le mettre en évidence par ses persécutions ? Toutes muettes qu’elles sont, les bêtes elles-mêmes ne choient, ne chérissent pas moins ceux de leurs petits qui sont moins bien venus. (7) Mais, par Hercule, L. Manlius accroît le mal par le mal, il alourdit encore cet esprit paresseux ; et, s’il reste en ce fils un peu de vigueur naturelle, il va l’éteindre par cette vie sauvage, ces habitudes rustiques, ce séjour au milieu des troupeaux."

Fin des poursuites contre le dictateur L. Manlius[modifier]

(1) Ces accusations irritèrent tous les esprits plus que celui du jeune homme. Affligé plutôt d’être un sujet de haine, et de poursuites contre son père, (2) il voulut apprendre à tous, aux dieux et aux hommes, qu’il aimait mieux encore venir en aide à son père qu’à ses ennemis ; il prit conseil de son âme rude et sauvage : ce ne fut point un modèle pour la cité, mais son pieux motif mérite des éloges.

(3) À l’insu de tous, un couteau sous sa robe, il vient un matin dans la ville, et de la porte marche droit à la maison du tribun M. Pomponius. Il dit au portier "qu’il a besoin de parler sur l’heure à son maître ; qu’il annonce T. Manlius, fils de Lucius" (4) On l’introduit, on espère que, dans la colère qui l’anime contre son père, il apporte de nouvelles charges ou des conseils sur la conduite de l’affaire. Le salut reçu et rendu : "Il veut, dit-il, s’entretenir avec le tribun sans témoins". (5) On fait éloigner tout le monde. Alors, il tire son couteau, et, debout sur le lit, le fer tendu, il menace le tribun de l’en percer sur l’heure, s’il ne jure, dans les termes qu’il va lui dicter, "qu’il ne tiendra jamais d’assemblée du peuple pour y accuser son père." (6) Le tribun s’effraie : le fer brille à ses yeux ; il se voit seul, sans armes, devant un jeune homme plein de vigueur, et, ce qui n’est pas moins à craindre, d’une brutale confiance en ses forces : il répète donc le serment qu’on lui impose ; ensuite, il déclara que cette violence l’avait forcé de renoncer à son entreprise.

(7) Le peuple eût mieux aimé sans doute qu’on lui laissât la faculté de prononcer sur le sort d’un si cruel et si arrogant accusé ; mais il ne sut pas mauvais gré au fils de ce qu’il avait osé pour son père, et tint l’action d’autant plus louable, que toute la rigueur paternelle n’avait pu rebuter la pieuse tendresse de son âme. (8) Aussi, non content de la remise faite au père de l’instruction de sa cause, il voulut encore honorer le jeune fils. (9) Pour la première fois, cette année, on avait déféré aux suffrages publics l’élection des tribuns de légions, qui, auparavant, comme aujourd’hui encore ceux qu’on appelle "Rufuli", étaient choisis par les généraux ; et T. Manlius obtint la seconde des six places, sans aucun titre civil ou militaire qui lui méritât cette faveur, puisqu’il avait passé sa jeunesse aux champs, et loin de la société des hommes.

Le lac Curtius. Mort du consul L. Genucius dans une embuscade (362)[modifier]

(1) La même année, on dit qu’un tremblement de terre ou toute autre cause ouvrit un vaste gouffre vers le milieu du Forum dont le sol s’écoula à une immense profondeur : (2) et les monceaux de terre que chacun, selon ses forces, y apporta, ne purent combler cet abîme. Sur un avis des dieux, on s’occupa de chercher ce qui faisait la principale force du peuple romain ; (3) car c’était là ce qu’il fallait sacrifier en ce lieu, au dire des devins, si on avait à cœur l’éternelle durée de la république romaine. Alors M. Curtius, jeune guerrier renommé, s’indigna, dit-on, qu’on pût hésiter un instant que le plus grand bien pour Rome fût la vaillance et les armes. (4) Il impose silence, et, tourné vers les temples des dieux immortels qui dominent le Forum, les yeux sur le Capitole, les mains tendues au ciel ou sur les profondeurs de la terre béante, il se dévoue aux dieux Mânes ; (5) puis, monté sur un coursier qu’il a, autant qu’il a pu, richement paré, il s’élance tout armé dans le gouffre, où une foule d’hommes et de femmes répandent sur lui les fruits et les offrandes qu’ils avaient recueillis ; et c’est de là, plutôt que de Curtius Mettius, cet antique soldat de Titus Tatius, que le lac Curtius aurait tiré son nom. (6) Je n’aurais point épargné les recherches, si quelque voie pouvait conduire à la vérité ; mais on doit aujourd’hui s’en tenir à la tradition, puisque l’ancienneté du fait en diminue l’authenticité : plus moderne, d’ailleurs, cette fable donne plus d’éclat au nom de ce lac.

(7) Après l’expiation d’un si grand prodige, et la même année, le sénat s’occupa des Herniques ; il avait envoyé les féciaux leur demander raison, mais sans succès ; il se décida donc à proposer sur l’heure au peuple de déclarer la guerre aux Herniques, et le peuple, en assemblée solennelle, ordonna la guerre. (8) Cette campagne échut au sort à L. Genucius, consul. La cité était dans l’attente : c’était le premier consul plébéien chargé de la conduite d’une guerre, et l’événement devait la justifier ou la punir de l’admission du peuple aux honneurs. (9) Le destin voulut que Genucius, marchant avec une vive ardeur à l’ennemi, se jetât dans une embuscade ; les légions, surprises et effrayées, se dispersèrent, et le consul fut investi par l’ennemi, qui le tua sans le connaître.

(10) Quand cela fut annoncé dans Rome, les patriciens, moins affligés du malheur de la république que fiers de la malhabile gestion du consul plébéien, répétaient de toutes parts : "Allez ! faites des consuls plébéiens ! transmettez les auspices aux profanes ! (11) On a pu, avec un plébiscite, déposséder les patriciens de leurs dignités, mais cette loi contre les auspices, a-t-elle pu valoir aussi contre les dieux immortels ? Ils ont vengé leur divinité, leurs auspices : une fois ces auspices aux mains qui n’avaient ni le droit ni le pouvoir d’y toucher, l’armée périt avec son chef ; on apprendra désormais à ne plus confondre, dans les comices, tous les droits des familles." (12) La curie, le Forum, retentissaient de ces discours. Appius Claudius, qui avait combattu la loi, accusait alors avec plus d’autorité que jamais le résultat d’une mesure qu’il avait repoussée ; de l’avis unanime des patriciens, le consul Servilius le nomma dictateur. On ordonna une levée et le "iustitium".

Appius Claudius, dictateur, commande l’expédition contre les Herniques (362)[modifier]

(1) Avant l’arrivée du dictateur et des légions nouvelles en présence des Herniques, un lieutenant, C. Sulpicius, avait eu l’occasion d’agir avec succès. (2) Les Herniques, après la mort du consul, s’étaient avancés avec mépris jusqu’au pied du camp romain, dans l’espoir certain de l’emporter : animés par le lieutenant, les soldats, dont l’âme était pleine d’indignation et de rage, firent une sortie, et les Herniques eurent bientôt perdu l’espoir d’approcher des palissades ; rompus et dispersés, ils se retirèrent en désordre.

(3) Enfin, le dictateur arrive, rallie la nouvelle armée à l’ancienne, et double ses forces : puis il fait devant les troupes assemblées l’éloge du lieutenant et des soldats, dont la vaillance a défendu le camp ; et cet éloge, qui redonne du cœur à ceux qui le méritent, inspire aux autres une vive ambition de les imiter. (4) L’ennemi, de son côté, se prépare avec non moins d’ardeur à la guerre : il a bon souvenir de ses premiers succès, et, comme il sait que les Romains ont accru leurs forces, il accroît aussi les siennes. Toute la population hernique, tout ce qui a l’âge militaire, entre en ligne : huit cohortes de quatre cents hommes, puissante élite de guerriers, sont enrôlées. (5) À cette fleur de la plus belle jeunesse, on assure par un décret double paie, ce qui la remplit d’espoir et de courage. On les exempte aussi des travaux militaires, afin que, réservés uniquement pour l’œuvre du combat, ils sachent qu’ils doivent plus que leur simple part d’homme d’efforts et de labeur. (6) Dans l’ordre de bataille, on les place en avant et hors des rangs, afin de mettre plus en vue leur vaillance.

Une plaine de deux milles séparait le camp romain des Herniques : ce fut au centre de cette plaine, â une distance presque égale des deux camps, que le combat eut lieu. (7) D’abord le succès resta douteux, les cavaliers romains ayant vainement, et à plusieurs reprises, essayé de rompre, en la chargeant, la ligne ennemie. (8) Dans cette lutte, comme le résultat trahissait leurs efforts, les cavaliers consultent le dictateur, et, avec sa permission, quittent leurs chevaux ; puis, poussant un grand cri, volent à la tête des enseignes, où ils commencent un nouveau combat ; (9) et l’ennemi n’eût pu les soutenir, si ses cohortes extraordinaires ne leur eussent opposé un pareil renfort de corps et de courages.

Victoire romaine sur les Herniques[modifier]

(1) L’action s’engage alors entre les plus braves des deux peuples, et si, d’un côté ou de l’autre, quelques-uns tombent, emportés par la commune destinée des batailles, ces pertes sont peu nombreuses, mais plus graves. La foule des soldats avait, pour ainsi dire, délégué le combat à ces braves, et remis son sort à leur valeur. Beaucoup sont tués de part et d’autre, plus encore sont blessés.

(2) Enfin les cavaliers, s’adressant de mutuels reproches, se demandent "ce qu’ils espèrent, après tout ? À cheval, ils n’ont pu repousser l’ennemi ; à pied, ils ne peuvent mieux faire. Quelle troisième chance de combat attendent-ils encore ? À quoi bon s’être jetés fièrement à la tête des enseignes et combattre à la place des autres ? " (3) Ils se raniment par ces paroles, poussent un nouveau cri, se portent d’un pas en avant, font perdre pied d’abord à l’ennemi, et le mettent enfin pleinement en déroute : (4) entre des forces tellement égales, il n’est pas facile de dire ce qui décida la victoire ; peut-être cette constante fortune de l’un et de l’autre peuple, qui grandit le courage de l’un et abattit celui de l’autre.

(5) Le Romain poursuivit jusqu’à leur camp les Herniques fugitifs ; mais on en différa l’assaut, parce qu’il était tard. Longtemps répétés sans succès, les sacrifices avaient empêché le dictateur de donner le signal avant midi ; et le combat s’était ainsi prolongé jusqu’à la nuit. (6) Le lendemain, les Herniques avaient disparu ; on trouva leur camp désert et quelques blessés à l’abandon : la troupe des fuyards, passant sous les murs de Signia, fut aperçue dans le délabrement de sa défaite par les habitants, qui la mirent en pièces et la dispersèrent tremblante et fugitive à travers les campagnes. (7) Cette victoire des Romains ne laissa pas d’être sanglante : on perdit un quart de l’armée, et, ce qui ne fut pas de moindre dommage, plusieurs cavaliers romains succombèrent.

Nouvelle attaque des Gaulois (361)[modifier]

(1) L’année suivante, les consuls C. Sulpicius et C. Licinius Calvus menèrent l’armée contre les Herniques, et, ne trouvant point ces ennemis en campagne enlevèrent d’assaut Ferentinum, une de leurs villes. À leur retour, Tibur leur ferma ses portes. (2) Ce dernier outrage, après tant d’autres, après toutes les plaintes que se renvoyaient depuis longtemps les deux peuples, décida Rome à faire demander raison par ses féciaux aux Tiburtes, et à leur déclarer la guerre.

(3) Il est bien établi que, cette année, T. Quinctius Poenus fut dictateur, et Ser. Cornelius Maluginensis maître de la cavalerie. (4) Selon Macer Licinius, ce dictateur ne fut nommé que pour tenir les comices, et par le consul Licinius, qui, voyant son collègue négliger la guerre et hâter les comices pour se maintenir au consulat, voulut déjouer cette coupable ambition. (5) Mais cet empressement de Licinius à louer sa famille ôte quelque poids à son témoignage ; et comme je ne trouve aucune mention de ce fait dans nos antiques annales, j’inclinerais plutôt à croire que la guerre des Gaulois fut la seule cause alors du choix d’un dictateur. (6) Il est certain que, cette année, les Gaulois vinrent camper à trois milles de Rome, sur la voie Salaria, au-delà du pont de l’Anio.

Au bruit du tumulte gaulois, le dictateur proclame le "iustitium", appelle au serment toute la jeunesse, sort de la ville avec une armée nombreuse, et place son camp sur la rive citérieure de l’Anio. (7) Un pont séparait les deux armées, et ni l’une ni l’autre n’osait le rompre pour ne point marquer de frayeur. On s’en disputait la possession par de fréquentes attaques, mais à forces presque égales, et sans qu’on pût assez prévoir qui l’emporterait. (8) Enfin un Gaulois d’une taille gigantesque, s’avance sur ce pont libre alors, et de toute la puissance de sa voix s’écrie : "Que le plus vaillant des guerriers de Rome vienne et combatte, s’il l’ose, afin que l’issue de notre lutte apprenne qui des deux peuples vaut plus à la guerre".

L’exploit de Titus Manlius Torquatus[modifier]

10[modifier]

(1) Il se fit un long silence aux premiers rangs de la jeunesse romaine : on rougissait de refuser le combat, mais on craignait de courir seul toutes les chances du danger. (2) Alors T. Manlius, fils de Lucius, qui avait délivré son père des attaques d’un tribun, quitte son poste, et s’approchant du dictateur : "Sans ton ordre, général, lui dit-il, je n’aurais jamais combattu hors de rang, même avec l’assurance de la victoire. (3) Si tu le permets, je veux montrer à cette brute, qui gambade insolemment devant les enseignes ennemies, que je suis sorti de cette famille qui renversa de la roche Tarpéienne une armée de Gaulois". (4) Alors le dictateur : "Courage, T. Manlius, lui dit-il ; sois dévoué à ta patrie, ainsi qu’à ton père. Marche, et prouve, avec l’aide des dieux, que le nom romain est invincible".

(5) Le jeune homme est armé par ses amis ; il prend un bouclier d’infanterie, et ceint un glaive espagnol, commode pour combattre de près. Ainsi armé et équipé, ils le conduisent en face du Gaulois, qui, dans sa stupide joie (c’est un trait que les anciens ont cru digne de mémoire), tirait la langue par raillerie. (6) Ils regagnent leur poste, et les deux rivaux sont laissés seuls au milieu, où ils semblent plutôt donner un spectacle que subir une loi de la guerre. À en juger par les yeux et sur l’apparence, la lutte n’était point égale. (7) L’un se présente avec une taille gigantesque, et tout resplendissant des mille couleurs de ses vêtements et de ses armes peintes et ciselées en or ; l’autre, avec la taille moyenne du soldat, et le modeste éclat de ses armes, plus commodes que brillantes ; (8) point de chants, point de bonds, point de vaine agitation de ses armes ; mais une âme pleine de courage et d’une muette colère, et qui gardait toute sa fierté pour l’épreuve du combat.

(9) Quand ils sont en présence entre les deux armées, entre ces rangs où battent tant de cœurs d’hommes suspendus par la crainte et l’espérance, le Gaulois, comme une masse géante prête à tout écraser, tend son bouclier de la main gauche, et, du tranchant de son épée, frappe avec un bruit horrible, mais sans succès, les armes de l’ennemi qui s’avance. (10) Le Romain, l’épée haute et droite, heurte du bouclier le bas du bouclier gaulois, pénètre de tout son corps sous cet abri qui le préserve des blessures, se glisse entre les armes et le corps de l’ennemi, lui plonge et lui replonge son glaive dans le ventre et dans l’aine, et l’étend sur le sol, dont il couvre un espace immense. (11) À ce cadavre renversé, il épargna toute injure ; seulement il le dépouilla de son collier, qu’il passa, tout mouillé de sang, à son cou. (12) Les Gaulois demeuraient immobiles de terreur et de surprise. Les Romains s’élancent joyeux de leur poste au-devant de leur soldat, et, le louant, lui faisant fête, le conduisent au dictateur. (13) Au milieu des chants grossiers et des saillies de leur gaieté militaire, on entendit retentir le surnom de Torquatus, qui, partout accueilli, fit plus tard la gloire de ses descendants et de sa famille. (12) Le dictateur y ajouta le don d’une couronne d’or, et, devant l’armée assemblée, releva par d’admirables éloges l’éclat de cette victoire.

Victoires sur les Tiburtins et sur les Gaulois (360)[modifier]

11[modifier]

(1) Et, par Hercule, tel fut l’effet de ce combat sur l’issue de toute la guerre, que, la nuit suivante, l’armée gauloise, désertant son camp à la hâte, passa sur les terres de Tibur ; puis, après avoir fait alliance de guerre avec les Tiburtes qui lui fournirent généreusement des vivres, elle se retira dans la Campanie. (2) Pour cette raison, l’année suivante, C. Poetelius Balbus, consul, mena, par ordre du peuple, une armée contre les Tiburtes. À son collègue M. Fabius Ambustus était échue la campagne contre les Herniques. (3) Les Gaulois accoururent de la Campanie au secours de leurs alliés : de hideuses dévastations, évidemment dirigées par les Tiburtes, désolèrent les territoires de Labicum, de Tusculum et d’Albe. (4) Contre un ennemi comme les Tiburtes, un consul suffisait à la république ; mais le tumulte gaulois força de créer un dictateur : on créa Q. Servilius Ahala, qui nomma T. Quinctius maître de la cavalerie, et qui, sur autorisation du sénat, fit vœu, si l’issue de cette guerre était heureuse, de célébrer les grands jeux. (5) Le dictateur, pour occuper séparément les Tiburtes du seul intérêt de leur guerre, fit demeurer le consul avec son armée ; puis il appela au serment toute la jeunesse, et nul ne refusa le service.

(6) On combattit non loin de la porte Colline, avec toutes les forces de la ville, à la vue des parents, des femmes et des enfants : puissantes inspirations de courage, partout, même absentes, et dont la présence en ce jour remplissait tout ensemble le soldat de pudeur et de compassion. (7) Après un grand carnage de part et d’autre, les Gaulois tournèrent enfin le dos, et s’enfuirent à Tibur, l’asile et comme l’arsenal de cette guerre gauloise. Dans leur désordre, surpris non loin de Tibur par le consul Poetelius, ils sont refoulés jusque dans les murailles de la ville avec les Tiburtes, sortis pour leur porter secours. (8) Cette guerre fut conduite avec éclat et par le dictateur et par le consul.

De son côté, l’autre consul, Fabius, après quelques légers succès contre les Herniques finit par les vaincre entièrement dans une seule et mémorable bataille, où l’ennemi l’avait attaqué avec toutes ses forces. (9) Le dictateur loua grandement les consuls dans le sénat et devant le peuple, leur attribua même une part de sa gloire, puis abdiqua la dictature. Poetelius triompha deux fois, des Gaulois et des Tiburtes. On jugea suffisant d’accorder l’ovation à Fabius. (10) Les Tiburtes se moquèrent du triomphe de Poetelius : "Où donc leur a-t-il livré bataille ! Quelques habitants, sortis de la ville pour être témoins de la fuite et de l’épouvante des Gaulois, voyant qu’on s’élançait aussi sur eux et qu’on massacrait sans distinction tout ce qui se rencontrait, s’étaient réfugiés dans leurs murs et c’est là un exploit digne du triomphe, aux yeux des Romains ! (11) Qu’ils ne fassent pas merveille et grand bruit d’une alarme jetée aux portes de l’ennemi ; ils verront bientôt plus d’épouvante encore aux pieds de leurs murailles".

Attaque des Tiburtins, guerre contre les Tarquiniens. Révolte dans l’armée du dictateur (359-358)[modifier]

12[modifier]

(1) À cet effet, l’année suivante, sous les consuls M. Popilius Laenas et Cn. Manlius, dans le premier calme de la nuit, une armée ennemie part de Tibur, et arrive devant Rome. (2) Brusquement arrachés au sommeil, les Romains s’effraient de cette subite attaque et de cette alarme nocturne ; plusieurs ignorent d’ailleurs quel est et d’où vient l’ennemi. (3) Cependant on crie vivement aux armes, et des renforts courent se placer aux portes et protéger les murailles. Mais quand le jour naissant n’eut montré qu’une faible troupe devant les remparts et nul autre ennemi que les Tiburtes, les deux consuls, sortis par deux portes, viennent attaquer à la fois cette armée déjà parvenue au pied des murailles. (4) On vit bien qu’elle avait plus compté sur l’occasion que sur son courage, tant elle eut peine à soutenir le premier choc des Romains ! Au reste, leur arrivée fut vraiment profitable aux Romains : une sédition s’élevait déjà entre les patriciens et le peuple ; et la terreur d’une guerre si voisine l’étouffa.

(5) Dans une autre guerre qui suivit bientôt, la présence de l’ennemi porta plus d’effroi dans les campagnes que dans la ville. (6) Les Tarquiniens envahirent le territoire de Rome et le dévastèrent, surtout vers la partie qui borde l’Étrurie. On leur demanda raison, sans succès ; et les nouveaux consuls, C. Fabius et C. Plautius, par ordre du peuple, leur déclarèrent la guerre : à Fabius échut cette campagne, celle des Herniques à Plautius. (7) En même temps le bruit d’une invasion gauloise grandissait de jour en jour. Mais, au milieu de tant d’alarmes, ce fut une consolation d’accorder la paix aux désirs des Latins ; ils offrirent, aux termes de leur ancien traité, suspendu depuis tant d’années, des troupes nombreuses, qu’on accepta : (8) ce secours fortifia la puissance romaine, et l’aida à porter plus légèrement la nouvelle de l’arrivée des Gaulois à Préneste, et de leur halte aux environs de Pédum. (9) On s’empressa de nommer un dictateur, C. Sulpicius ; le consul C. Plautius, fut mandé pour cette élection : un maître de cavalerie, M. Valerius, fut adjoint au dictateur. Ces chefs, à la tête des plus vaillants soldats, choisis dans les deux armées consulaires, marchèrent contre les Gaulois.

(10) La guerre se prolongea plus que n’eussent désiré les deux partis : d’abord les Gaulois seuls aspiraient au combat : et bientôt le soldat romain, impatient de prendre les armes et d’en venir aux mains, surpassa même la fougue des Gaulois : (11) mais le dictateur n’était point tenté, quand rien ne l’exigeait, de se hasarder contre un ennemi que le temps épuiserait chaque jour, sur cette terre étrangère où nulle réserve de vivres, nul retranchement ne protégeait son séjour : d’ailleurs des âmes et des corps, dont un premier élan fait la force, s’énerveraient du moindre délai. (12) Dans cette vue, le dictateur traînait la guerre en longueur ; il avait menacé d’un châtiment sévère celui qui sans ordre combattrait l’ennemi.

Les soldats ne pouvaient souffrir cette défense : ils murmuraient entre eux, dans les postes et les corps de garde, contre le dictateur ; parfois même ils attaquaient l’ordre entier des patriciens, qui n’avait point remis à des consuls la conduite de cette guerre. (13) "On a choisi là un beau général, un chef unique, qui s’imagine, à rien faire, que la victoire s’en va lui tomber du ciel dans les bras". On répéta bientôt publiquement ces propos, et de plus hardis encore : "Ou ils combattront en dépit du général, ou ils retourneront tous à Rome". (14) Les centurions se joignent aux soldats, et déjà ce ne sont plus quelques murmures de groupes isolés : mille clameurs éclatent et se confondent sur la place d’armes, devant la tente du dictateur ; la foule croît et grandit comme une assemblée solennelle ; de toutes parts on crie : "Il faut aller à l’instant auprès du dictateur ; Sextus Tullius portera la parole au nom de l’armée, et d’une manière digne de son courage".

Discours du centurion Sextus Tullius (358)[modifier]

13[modifier]

(1) Pour la septième fois Tullius était le primipile, et nul dans l’armée, de ceux du moins qui avaient fait le service d’infanterie, n’était plus célèbre par ses exploits. (2) Suivi d’une troupe de soldats, il marche au tribunal, il s’adresse à Sulpicius, étonné de cet attroupement, et surtout de voir à sa tête Tullius, un soldat si docile à la discipline.

(3) "Dictateur, je te dirai que l’armée entière, persuadée que tu la condamnes de lâcheté, et que c’est pour l’en punir honteusement que tu la tiens là désarmée, m’a prié de plaider sa cause devant toi. (4) Certes, quand on pourrait nous reprocher d’avoir un jour lâché pied, ou tourné le dos à l’ennemi, ou perdu lâchement nos enseignes, je croirais pourtant devoir obtenir de toi, comme une justice, la permission de réparer cette faute par notre courage, et d’effacer par une nouvelle gloire le souvenir de cet opprobre. (5) Battues sur l’Allia, les légions qui avaient perdu la patrie par leur frayeur, sorties bientôt de Véies, surent la reconquérir par leur bravoure."

"Quant à nous, grâce à la bonté des dieux, à ta fortune, à celle du peuple romain, notre position et notre gloire sont intactes : (6) si pourtant j’ose parler de gloire, alors que nous nous cachons comme des femmes derrière une palissade, en butte aux risées et aux outrages de l’ennemi ; alors que toi, notre général, ce qui nous est plus pénible encore, tu crois ton armée sans cœur, sans armes, sans bras, et que, même avant de nous éprouver, tu désespères de nous comme si tu croyais ne commander qu’à des soldats manchots et débiles. (7) Sans cela, en effet, pour quelle raison un chef vétéran, si vaillant à la guerre, resterait-il assis là, comme on dit, les bras croisés ? Quoi qu’il en soit, il est certain que tu sembles douter de notre valeur plus que nous de la tienne."

(8) "Si pourtant ce n’est point ta volonté, mais la volonté de ceux qui gouvernent, si c’est quelque complot des patriciens et non la guerre des Gaulois qui nous tient éloignés de la ville et de nos pénates, je te prie de considérer ce que je vais dire comme le langage, non du soldat au général, mais du peuple aux patriciens ; vous avez vos volontés, il aura les siennes, il le déclare ; et qui dont pourrait s’en indigner ? (9) Nous sommes soldats et non vos esclaves, envoyés à la guerre, non à l’exil. Nous sommes tous prêts, si on donne le signal, si on nous mène au combat, à combattre dignement en hommes, en Romains ! Que cela soit dit au Sénat."

(10) "Toi, général, nous te prions, nous tes soldats, de nous donner l’occasion de combattre. Si nous désirons vaincre, c’est pour vaincre sous tes ordres, pour te déférer un noble laurier, pour rentrer avec toi triomphants dans la ville, et suivre ton char au temple de Jupiter très bon, très grand, en te glorifiant, en te rendant grâces".

(11) Au discours de Tullius succédèrent les prières de la multitude ; et de tous côtés on lui criait de donner le signal,de faire prendre les armes.

Dispositif des troupes romaines[modifier]

14[modifier]

(1) Le dictateur comprit que l’action était bonne en soi, mais qu’il n’en devait point encourager l’exemple ; néanmoins il promit de faire ce que désiraient les soldats. Puis, il prend à part Tullius, et lui demande ce que signifie cela, et quelle est cette façon d’agir ? (2) Tullius supplie instamment le dictateur "de croire qu’il n’a oublié ni la discipline militaire, ni ce qu’il est, ni ce qu’il doit à la souveraineté du commandement : mais une multitude soulevée d’ordinaire imite ses chefs ; il n’a point refusé de se mettre à leur tête, de peur qu’il ne se trouvât là un de ces hommes que les troupes révoltées se donnent toujours pour maîtres : (3) car il n’eût jamais agi, lui, contre le gré de son général. Toutefois, le dictateur doit veiller avec soin à contenir son armée. Tout délai désormais est impossible avec des esprits si agités : ils choisiront le lieu et le temps pour combattre, et le prendront, si le général ne le leur donne".

(4) Pendant cet entretien, un Gaulois enlevait des chevaux qui paissaient d’aventure hors du retranchement ; deux soldats romains les reprirent. Les Gaulois leur lancent des pierres : alors du poste romain un cri s’élève ; de part et d’autre on accourt ; (5) et l’affaire allait devenir générale, si les centurions n’eussent promptement séparé les combattants.

C’était là une preuve que Tullius avait dit vrai au dictateur ; l’affaire n’admettait plus de retards : on annonça que le lendemain on livrerait bataille. (6) Néanmoins le dictateur, qui venait au combat plus sûr de l’ardeur que des forces de ses soldats, cherche en lui-même tous les moyens de jeter la terreur au sein de l’ennemi. Son esprit habile imagine un expédient neuf, dont plusieurs généraux depuis, romains et étrangers, quelques-uns même de nos jours, ont profité, (7) il fait enlever les bâts aux mulets, ne leur laisse que des housses pendantes, et les fait monter par des muletiers qu’il décore des armes prises à l’ennemi ou de celles des malades. Il en équipe ainsi mille environ, leur adjoint cent cavaliers, avec ordre de gravir pendant la nuit les hauteurs qui dominent le camp, de se cacher dans les bois, et de n’en point sortir sans en avoir reçu de lui le signal.

(9) Lui, au point du jour, étendit exprès sa ligne au pied des montagnes, afin que l’ennemi prît position en face de ces hauteurs, (10) où il avait dressé le vain appareil de cet épouvantail, qui lui servit plus en quelque sorte que ses véritables forces. Les chefs gaulois croyaient d’abord que les Romains ne descendraient point dans la plaine ; mais les voyant tout à coup se mouvoir, ils s’élancent, avides de combattre, et la lutte s’engage avant que les chefs aient donné le signal.

Triomphe du dictateur sur les Gaulois ; revers devant Tarquines. Création de deux nouvelles tribus (358)[modifier]

15[modifier]

(1) Les Gaulois assaillirent plus vivement l’aile droite : on n’aurait pu leur tenir tête ; mais le dictateur se trouvait là : il appelle Sex. Tullius par son nom, lui fait honte et lui demande : (2) "Est-ce ainsi que les soldats devaient combattre ? est-ce là ce qu’il a promis ? Où sont ces cris pour réclamer des armes ? ces menaces de livrer bataille sans l’ordre du général ? Le général, le voici qui les appelle à haute voix au combat, et qui s’avance armé à la tête des enseignes. Oseront-ils au moins le suivre, eux qui voulaient le conduire, eux si braves au camp, si peureux dans l’action ! "

(3) Il disait vrai ; ils l’entendent ; la pudeur les aiguillonne ; ils se jettent au-devant des traits ennemis : leur esprit égaré oubliait le péril. Cet assaut presque insensé ébranle d’abord les Gaulois ; la cavalerie arrive ensuite et les met en déroute. (4) Le dictateur, voyant les ennemis battus de ce côté, passe avec les enseignes à l’aile gauche, où ils se ralliaient en grand nombre, et donne aux Romains placés sur les hauteurs le signal convenu. (5) De ce point aussi un nouveau cri s’élève, une troupe s’avance sur les flancs de la montagne ; on la voit marcher au camp des Gaulois, qui, tremblant d’être coupés, cessent de combattre et regagnent leur camp dans une course désordonnée. (6) Là, ils rencontrent M. Valerius, maître de la cavalerie, qui, depuis la défaite de l’aile droite, manoeuvrait en avant des retranchements ennemis ; (7) ils tournent leur fuite alors vers les montagnes et les forêts ; plusieurs y furent reçus par les muletiers, par ces cavaliers de trompeuse apparence ; et de tous ceux que la peur entraîna ainsi dans les bois, il se fit un carnage atroce, longtemps encore après le combat. (8) Nul autre, depuis M. Furius, ne mérita mieux que C. Sulpicius de triompher des Gaulois. Comme lui, il dépouilla les Gaulois d’une assez forte somme d’or, qu’il consacra au Capitole, dans un local muré de pierres de taille.

(9) Cette année, les consuls firent aussi la guerre, mais non pas tous deux avec les mêmes chances. En effet C. Plautius vainquit et subjugua les Herniques ; mais Fabius, son collègue, se présenta avec imprévoyance et légèreté aux coups des Tarquiniens ; (10) et cet échec fut moins grave par lui-même que par la perte de trois cent sept soldats romains prisonniers, que les Tarquiniens immolèrent. L’horreur d’un tel supplice fit encore plus éclater la honte du peuple romain. (11) À cet échec se joignit la dévastation du territoire de Rome par une incursion subite des Privernates, puis des Véliternes.

(12) La même année, on créa encore deux tribus, la Pomptina et la Publilia. On célébra les jeux que M. Furius, dictateur, avait voués ; une loi contre la brigue fut pour la première fois présentée au peuple romain par C. Poetelius, tribun du peuple, avec l’approbation du sénat : (13) on crut, par cette loi, réprimer surtout les intrigues des hommes nouveaux, qui avaient l’habitude de courir les foires et les marchés.

2. Guerres du Latium (357 à 343 av. J.-C.)[modifier]

Guerre contre Priverne (357)[modifier]

16[modifier]

(1) Les patriciens virent avec moins de joie, l’année suivante, sous le consulat de C. Marcius et de Cn. Manlius, les tribuns du peuple M. Duilius et L. Menenius présenter, sur l’intérêt à un pour cent, une loi que le peuple, au contraire, accueillit et adopta avec empressement.

(2) Outre les nouvelles guerres décidées l’année précédente, une attaque fut résolue contre les Falisques, doublement coupables, et de la coalition de leur jeunesse avec les Tarquiniens, et de leur refus de rendre aux féciaux romains les soldats qui s’étaient réfugiés à Faléries, après la perte de la bataille. (3) Cette campagne échut à Cn. Manlius : Marcius mena une armée contre les Privernates, et sur ce territoire, enrichi par une longue paix, il gorgea les soldats de butin. Malgré l’abondance de ces dépouilles, il eut encore la générosité de n’en rien retenir pour le trésor, et favorisa ainsi l’accroissement de la fortune privée du soldat.

(4) Les Privernates avaient fortifié un camp en avant de leurs murailles, et s’y étaient retranchés. Il convoque et rassemble l’armée : "À vous dès à présent, dit-il, le camp de l’ennemi et sa ville ; je vous les livre en proie, si vous me promettez de vous mettre vaillamment à l’œuvre en cette rencontre, et de n’avoir pas moins de cœur au combat qu’au butin." (5) Ils demandent le signal à grands cris, et superbes, animés d’un espoir qui ne les trahira point, ils marchent à l’attaque. Alors, à la tête des enseignes, Sextus Tullius, dont il a été parlé déjà, s’écrie : "Vois, général, comme ton armée te tient parole ; " et, laissant le javelot, il tire son épée et fond sur l’ennemi. (6) Toute la ligne des enseignes suit Tullius, et du premier choc ils enfoncent l’ennemi, le mettent en fuite, le poursuivent jusqu’à la ville ; et comme ils allaient approcher les échelles des murailles, la place se rendit. Il y eut triomphe sur les Privernates.

(7) L’autre consul ne fit rien de mémorable, sinon que, par une nouveauté sans exemple, il assembla ses troupes par tribus dans son camp de Sutrium, et leur présenta une loi qui imposait un vingtième sur le prix des esclaves qu’on affranchirait. Cette loi produisait un revenu assez considérable au trésor, qui était pauvre : le sénat l’approuva. (8) Mais les tribuns du peuple, moins inquiets de la loi que des suites d’un pareil exemple, prononcèrent la peine capitale contre celui qui convoquerait désormais le peuple hors de la ville ; car, si on laissait faire, il n’y avait chose, si funeste au peuple, qu’on ne pût obtenir des soldats, dévoués par serment au consul.

(9) La même année, C. Licinius Stolon, sur la poursuite de M. Popilius Laenas, fut, aux termes de sa propre loi, condamné à une amende de dix mille as, comme possesseur de mille arpents de terre avec son fils, qu’il avait fait émanciper pour éluder la loi.

Guerre contre Tarquinies. Élection d’un dictateur plébéien (356)[modifier]

17[modifier]

(1) Les consuls nouveaux, M. Fabius Ambustus et M. Popilius Laenas, l’un et l’autre nommés pour la seconde fois, eurent deux guerres à soutenir. (2) L’une, contre les Tiburtins, fut sans peine achevée par Laenas, qui repoussa l’ennemi dans sa ville et dévasta les campagnes. L’autre consul fut battu par les Falisques et les Tarquiniens dans une première rencontre, (3) où l’effroi vint surtout à la vue de leurs prêtres, qui s’avancèrent, comme des furies, secouant des torches ardentes et des serpents. Troublés par cet étrange spectacle, les soldats romains, dans leur égarement et leur stupeur, se rejettent en désordre contre leurs retranchements ; (4) mais le consul, les lieutenants, les tribuns se prirent à rire et à les railler de cette frayeur d’enfants devant de vains prestiges : la honte soudain les ranima et ils se ruèrent aveuglément sur les objets qu’ils avaient fuis d’abord. (5) Ils dissipent ce frivole appareil, s’élancent sur l’ennemi véritable, enfoncent toute sa ligne, prennent le camp dans le jour même, recueillent un butin immense, et s’en retournent vainqueurs, en se moquant, dans leurs saillies guerrières, et de l’artifice de l’ennemi et de leur propre frayeur.

(6) Bientôt toute la population étrusque se souleva ; et, sous la conduite des Tarquiniens et des Falisques, les ennemis s’avancèrent jusqu’aux salines. Contre un si terrible ennemi, on créa un dictateur, C. Marcius Rutilus, le premier qui fut plébéien : il nomma maître de la cavalerie C. Plautius, plébéien comme lui. (7) Les patriciens s’indignèrent de voir la dictature elle-même ainsi prostituée : de tous leurs efforts ils s’opposèrent aux décisions et aux préparatifs que le dictateur attendait pour cette guerre ; mais le peuple n’en fut que plus empressé à tout accorder, sur la demande du dictateur.

(8) Il partit de la ville, et d’une rive du Tibre à l’autre, transportant son armée sur des bateaux partout où l’attirait la marche de l’ennemi, il parvint à exterminer des hordes nombreuses qui erraient à la débandade pour piller les campagnes. (9) Puis, il surprend le camp étrusque, l’attaque, l’enlève, y fait huit mille ennemis prisonniers, tue les autres, ou les chasse du territoire de Rome, et revient triompher, sans autorisation du sénat, mais par la volonté du peuple.

(10) Comme on ne voulait ni d’un dictateur, ni d’un consul plébéien pour tenir les comices consulaires, et que l’autre consul, Fabius, était retenu par la guerre, on en revint à un interrègne. (11) Les interrois qui se succédèrent furent Q. Servilius Ahala, M. Fabius, Cn. Manlius, C. Fabius, C. Sulpicius, L. Aemilius, Q. Servilius et M. Fabius Ambustus. (12) Sous le deuxième interroi, une discussion s’éleva à propos de l’élection de deux consuls patriciens. Les tribuns s’y opposèrent ; l’interroi Fabius disait "qu’une loi des Douze Tables portait que toute décision prise en dernier ressort par le peuple était légale et valable : or les élections étaient aussi une décision du peuple". (13) L’opposition des tribuns ne réussit qu’à différer les comices : deux patriciens, C. Sulpicius Peticus, pour la troisième fois, et M. Valerius Publicola, furent créés consuls, et le jour même ils entrèrent en fonctions.

Troubles à l’occasion des élections consulaires (355)[modifier]

18[modifier]

(1) Ainsi, quatre cents ans après la fondation de la ville de Rome, trente-cinq ans après sa délivrance des Gaulois, onze ans après la conquête du consulat par le peuple, deux consuls patriciens, C. Sulpicius Peticus pour la troisième fois, et M. Valerius Publicola, entrèrent ensemble en fonctions à la suite d’un interrègne. (2) Empulum, cette année, fut prise aux Tiburtes dans une expédition peu mémorable. Cette guerre fut conduite sous les auspices des deux consuls, selon quelques écrivains ; selon d’autres, le consul Sulpicius ravagea le territoire des Tarquiniens pendant le temps que Valerius mena les légions contre les Tiburtes.

(3) À Rome, les consuls eurent une plus rude guerre à faire au peuple et aux tribuns. Ils pensaient que leur foi, plus que leur honneur encore, était engagée à remettre à deux patriciens ce consulat que deux patriciens avaient reçu ; (4) on devait ou le céder totalement, si on faisait de ce consulat une magistrature plébéienne, ou le posséder totalement, suivant l’entière et pleine possession qu’ils en avaient reçue de leurs pères.

(5) De son côté, le peuple murmurait : "Pourquoi vivre et se faire compter au rang de citoyens, si un droit que deux hommes, L. Sextius et C. Licinius, ont acquis par leur courage, tous ensemble ils ne peuvent le conserver ? (6) Plutôt subir des rois, des décemvirs, toute autre domination plus odieuse encore, que de voir deux patriciens consuls, (7) sans alternative d’obéissance et de commandement, afin qu’un parti éternellement établi au pouvoir s’imagine que le peuple n’est jamais né que pour servir."

(8) Les auteurs de tout désordre, les tribuns, sont là ; mais, dans ce soulèvement universel, les chefs se distinguent à peine. (9) Plus d’une fois, sans succès, on descendit au Champ de Mars ; plusieurs jours de comices s’usèrent en séditions. Enfin, vaincu par la persévérance des consuls, le peuple laissa éclater une si vive douleur, que les tribuns criant : "C’en est fait de la liberté, il faut abandonner et le Champ de Mars et la ville même, captive et esclave sous la tyrannie des patriciens" ; la multitude affligée les suivit. (10) Les consuls, ainsi délaissés par une partie des citoyens, continuèrent, sans se déconcerter, les comices dans cette assemblée incomplète. Ils créèrent consuls deux patriciens, M. Fabius Ambustus pour la troisième fois, et T. Quinctius. Dans quelques annales, au lieu de T. Quinctius, je trouve pour consul M. Popilius.

Capitulation de Tibur, représailles contre Tarquinies (354-353)[modifier]

19[modifier]

(1) Les deux guerres, cette année, eurent un heureux succès. On combattit les Tiburtes, jusqu’à les réduire à se rendre ; on prit sur eux la ville de Sassula ; et leurs autres places auraient eu le même sort, si la nation entière, déposant les armes, ne se fût remise à la discrétion du consul. (2) On triompha des Tiburtes : du reste, on mit de la clémence en cette victoire. Mais on sévit durement contre les Tarquiniens. Après un long massacre de leurs soldats sur le champ de bataille, on choisit, dans le nombre immense de leurs prisonniers, trois cent cinquante-huit des plus nobles, qu’on envoya à Rome : le surplus fut exterminé. (3) Le peuple n’eut pas plus d’indulgence pour ceux qu’on avait envoyés à Rome : au milieu du Forum, tous furent battus de verges et frappés de la hache : on vengeait ainsi sur l’ennemi les Romains immolés sur le forum de Tarquinies. (4) Ces succès militaires décidèrent les Samnites aussi à rechercher l’amitié de Rome. À leurs députés le sénat fit une réponse favorable, et, par un traité, les admit à son alliance.

(5) Le peuple romain n’était point si heureux dans la ville que dans les camps ; car, bien que la réduction de l’intérêt à un pour cent eût allégé l’usure, le capital encore écrasait le pauvre, qui tombait en servitude : aussi, ni l’élection de deux consuls patriciens, ni le souci des comices et de ses intérêts publics, rien ne put détourner le peuple du soin de ses douleurs privées. (6) L’un et l’autre consulat demeura donc aux patriciens. On créa consuls C. Sulpicius Peticus pour la quatrième fois, M. Valerius Publicola pour la deuxième.

La cité s’occupait alors de la guerre d’Étrurie : car le bruit courait que les gens de Caeré, par pitié pour un peuple frère, s’étaient unis aux Tarquiniens ; mais des députés latins appelèrent son attention sur les Volsques, qui, disaient-ils, avaient levé et armé des troupes, menaçaient déjà leurs frontières, et de là viendraient dévaster le territoire de Rome. (7) Le sénat pensa qu’il ne fallait négliger ni l’un ni l’autre avis ; il ordonna aux consuls de lever deux armées et de tirer au sort leurs provinces. (8)

Mais ses premiers soins se portèrent vers la guerre d’Étrurie : une lettre du consul Sulpicius, à qui était échue la campagne contre Tarquinies, lui apprit que le territoire avait été ravagé près des salines romaines, qu’une partie du butin avait été transportée sur les terres des Cérites, et qu’il y avait à coup sûr des jeunes gens de ce peuple parmi les pillards. (9) On rappela le consul Valerius, parti contre les Volsques, et campé déjà sur les terres de Tusculum : le sénat lui ordonna de nommer un dictateur. (10) Il nomma T. Manlius, fils de Lucius, qui choisit pour maître de la cavalerie A. Cornelius Cossus ; et, se contentant d’une armée consulaire, il déclara, sur décision du sénat et ordre du peuple, la guerre aux Cérites.

Une trêve de cent ans est conclue avec le peuple de Caeré (353)[modifier]

20[modifier]

(1) Alors les Cérites, comme si cette déclaration de l’ennemi eût plus vivement exprimé la guerre que leurs propres actes, que ces dévastations qui avaient provoqué Rome, se prirent à redouter vraiment cette guerre, et virent bien que leurs forces ne suffiraient point à cette lutte. (2) On eut regret du pillage, on maudit les Tarquiniens, qui avaient conseillé la défection. Nul ne s’arme, ne s’apprête à la guerre ; tous ordonnent à l’envi qu’on envoie des députés demander grâce pour leur faute.

(3) Les députés présentés au sénat, renvoyés par le sénat devant le peuple, prièrent les dieux, dont ils avaient accueilli les trésors et pieusement gardé le culte durant la guerre des Gaulois, d’inspirer en faveur des Cérites, aux Romains heureux, cette pitié que les Cérites n’avaient point refusée jadis au peuple romain dans sa misère ; (4) puis, tournés vers les sanctuaires de Vesta, ils rappelaient, en l’invoquant, la chaste et religieuse hospitalité par eux donnée aux flamines et aux vestales. (5) "Après tous ces services, peut-on croire qu’ils soient tout à coup et sans motifs devenus ennemis ? ou que, s’ils ont agi en ennemi, ils l’aient fait de sang-froid plutôt qu’égarés par le délire, pour perdre ainsi par des méfaits nouveaux le prix de leurs vieux bienfaits placés surtout dans des cœurs si reconnaissants ? qu’ils aient choisi pour ennemie Rome florissante et heureuse à la guerre, après l’avoir prise en amitié dans sa détresse ? On ne doit point tenir pour libre volonté ce qui ne fut que contrainte et nécessité. (6) En traversant leur territoire avec une armée menaçante, les Tarquiniens, qui ne leur avaient demandé rien que le passage, avaient entraîné quelques habitants des campagnes, ainsi complices de ces désastres dont on accusait toute la nation. (7) Ceux-là, si on les réclame, ils sont prêts à les livrer, ou à les punir si on veut leur supplice. Mais Caeré, le sanctuaire du peuple romain, l’asile de ses prêtres et dépositaire des trésors sacrés de Rome, on la conservera pure et vierge des outrages de la guerre, pour prix de son accueil aux vestales et de sa piété pour les dieux."

(8) Le peuple fut plus touché des anciens services de cette ville que de sa faute récente, et voulut oublier la faute plutôt que le bienfait. On accorda la paix au peuple Cérite, et on fit une trêve de cent ans, qu’on eut soin d’insérer au sénatus-consulte.

(9) Les Falisques étaient coupables du même crime : tout l’effort de la guerre se tourna contre eux ; mais cet ennemi ne se montra nulle part. On parcourut, on désola le territoire ; on n’essaya point d’assiéger les places. Les légions revinrent à Rome. Le reste de l’année fut employé à réparer les remparts et les tours ; on fit aussi la dédicace d’un temple d’Apollon.

Élections consulaires (352). Règlement du problème des dettes (351)[modifier]

21[modifier]

(1) À la fin de l’année, les débats des patriciens et du peuple interrompirent les comices consulaires : les tribuns refusaient de consentir à la tenue des comices, si les élections n’étaient conformes à la loi Licinia, et le dictateur obstiné eût plutôt détruit à jamais le consulat dans la république, que de le partager entre les patriciens et le peuple. (2) D’ajournement en ajournement des comices, le terme de la dictature expira et on en revint a l’interrègne. Les interrois trouvèrent le peuple indigné contre les patriciens, et la lutte, accompagnée d’émeutes, dura jusqu’au onzième interroi. (3) Les tribuns mettaient sans cesse en avant la défense de la loi Licinia : le peuple était plus touché du chagrin de voir s’aggraver ses dettes, et les douleurs privées éclataient dans les débats publics. (4) Lassé par ces querelles, le sénat ordonna, pour le bien de la paix, à l’interroi L. Cornelius Scipion, de suivre la loi Licinia dans les comices consulaires. À P. Valerius Publicola, on donna pour collègue plébéien C. Marcius Rutilus.

(5) Après ce premier retour des esprits vers la concorde, les nouveaux consuls essayèrent d’alléger aussi la charge de l’intérêt des dettes, qui semblait un obstacle à une entière union. De la liquidation des dettes, ils firent une charge publique, en créant des quinquévirs, auxquels leur mission de répartition pécuniaire valut le nom de "banquiers". (6) Ils ont mérité par leur équité et leur dévouement, que leurs noms fussent signalés dans tous les annales. Ce furent C. Duilius, P. Decius Mus, M. Papirius, Q. Publilius et Ti. Aemilius. (7) C’était là une opération difficile, qui mécontente souvent les deux parties, et toujours l’une d’elles ; mais, grâce à la modération qu’ils montrèrent, et par une avance plutôt que par un abandon des fonds publics, ils réussirent. (8) Plusieurs paiements étaient en retard et embarrassés, plus par la négligence que par l’impuissance des débiteurs. On dressa dans le Forum des comptoirs avec de l’argent, et le trésor paya après avoir pris toutes sûretés pour l’État ; ou bien une estimation à juste prix et une cession libéraient le débiteur. Ainsi, sans injustice, sans une seule plainte d’aucune des parties, on acquitta un nombre immense de dettes.

(9) Ensuite, sur le bruit d’une coalition des douze peuples de l’Étrurie, une vaine crainte de guerre fit créer un dictateur. On le créa dans le camp, où le sénatus-consulte fut envoyé aux consuls. Ce fut C. Julius, qui s’adjoignit pour maître de cavalerie L. Aemilius. Mais tout fut tranquille au dehors.

Élection d’un censeur plébéien (350)[modifier]

22[modifier]

(1) À Rome, les tentatives du dictateur pour faire nommer consuls deux patriciens amenèrent encore un interrègne. (2) Les deux interrois qui se succédèrent, C. Sulpicius et M. Fabius, obtinrent ce que le dictateur avait voulu sans succès. Un service récent, l’allègement des dettes, avait apaisé le peuple ; on put créer deux consuls patriciens. (3) On créa C. Sulpicius Peticus lui-même, qui avait été interroi le premier, et T. Quinctius Poenus : quelques-uns donnent à Quinctius le prénom de Caeso, d’autres celui de Caius. (4) Partis tous deux pour combattre, Quinctius les Falisques, Sulpicius les Tarquiniens, ils ne rencontrèrent nulle part l’ennemi dans la plaine, et ils firent alors la guerre, non aux hommes, mais aux campagnes, par le feu et par le pillage. (5) Cette destruction, comme un mal rongeur qui les épuisait lentement, dompta l’opiniâtreté des deux peuples ; ils demandèrent une trêve aux consuls, qui les renvoyèrent au sénat : ils obtinrent une trêve de quarante ans.

(6) On fut ainsi délivré du soin de deux guerres menaçantes, et les armes reposèrent enfin. Depuis le paiement des dettes, bien des fortunes avaient changé de maîtres ; on jugea le recensement nécessaire. (7) On indiqua la date des comices pour l’élection des censeurs. Mais C. Marcius Rutilus, qui avait été le premier dictateur plébéien, aspirait à la censure ; il déclara ses prétentions, et troubla ainsi l’union des ordres. (8) Il semblait avoir assez mal choisi son temps, car les deux consuls étaient patriciens et refusaient de tenir compte de sa demande. (9) Toutefois il parvint à son but, à force de persévérance et par l’appui des tribuns, dont tous les efforts tendaient à reconquérir le droit qu’ils avaient perdu aux comices consulaires : d’ailleurs, cet homme était assez grand par lui-même pour n’être point au-dessous des plus hautes dignités : enfin c’était lui qui avait ouvert le chemin de la dictature au peuple, et c’était par lui que le peuple voulait arriver au partage de la censure. (10) Il n’y eut pas dans les comices de division de voix qui empêchât Marcius d’être désigné censeur avec Manlius.

Cette année eut aussi un dictateur, M. Fabius : on redoutait, non point une guerre, mais l’exécution de la loi Licinia aux comices consulaires. Le maître de cavalerie adjoint au dictateur fut Q. Servilius. Malgré cette dictature, la ligue patricienne fut aussi impuissante aux comices consulaires qu’aux élections de censeurs.

Préparatifs de guerre contre les Gaulois (350)[modifier]

23[modifier]

(1) Le peuple donna pour consul M. Popilius Laenas, les patriciens L. Cornelius Scipion. La fortune voulut faire plus de gloire au consul plébéien. (2) En effet, au moment où l’on apprit qu’une immense armée de Gaulois avait placé son camp sur les terres des Latins, Scipion était atteint d’une grave maladie, et le soin de la guerre fut à titre extraordinaire commis à Popilius. (3) Il se hâte d’enrôler une armée, ordonne à toute la jeunesse de se réunir en armes en dehors de la porte Capène, près du temple de Mars, aux questeurs de tirer les enseignes du trésor, complète quatre légions et confie le surplus des soldats au préteur P. Valerius Publicola, (4) conseillant au sénat de lever une autre armée, et de ménager ainsi contre les chances incertaines de la guerre, une ressource à la république. (5) Pour lui, après avoir suffisamment préparé et disposé toutes choses, il marcha à l’ennemi.

Toutefois, afin d’en connaître les forces avant de tenter la dernière épreuve, il s’empara le plus près qu’il put du camp des Gaulois, d’une éminence, où il commença une enceinte de palissades. (6) Cette nation fougueuse et naturellement avide de bataille, apercevant au loin les enseignes romaines, déploie sa ligne comme pour engager le combat sur l’heure ; puis, quand elle voit les Romains, au lieu de descendre en rase compagne, s’établir sur la hauteur, et même se couvrir de retranchements, les croyant frappés d’épouvante, et d’autant plus faciles à vaincre d’ailleurs, qu’ils sont en ce moment tout occupés de leurs travaux, elle fond sur eux avec un cri féroce.

(7) Les Romains, sans interrompre leurs travaux (les "triaires" seuls étaient à l’œuvre, et les "hastats" et les "principes" s’étaient placés en avant des travailleurs pour les couvrir de leurs armes), soutinrent son attaque. (8) Outre la vaillance, la hauteur de la position les servit encore. En plaine et sur un sol égal, les javelots et les lances jetés à l’ennemi retombent presque toujours à plat et sans portée ; ici, lancés d’en haut, ils frappaient d’aplomb et se fixaient. (9) Les Gaulois, accablés sous le poids de ces traits qui leur percent le corps ou s’attachent à leurs boucliers qu’ils surchargent, étant parvenus en courant presque en face des Romains, hésitent soudain et s’arrêtent : (10) ce moment d’incertitude ralentit leur ardeur et ranime l’ennemi : refoulés en arrière, ils roulent et se renversent les uns sur les autres, et cette déroute fut plus meurtrière que le carnage même ; car il y en eut plus d’écrasés dans cette chute rapide, que de tués par le glaive.

Victoire romaine[modifier]

24[modifier]

(1) Cependant la victoire n’était point encore assurée aux Romains : descendus dans la plaine, il devaient y trouver d’autres périls. (2) Les Gaulois surmontèrent la douleur de cette perte, et de leur multitude surgit pour ainsi dire une armée nouvelle, qui opposa des troupes fraîches à l’ennemi vainqueur. (3) Le Romain s’arrêta et retint son élan : il était trop las pour suffire à un second combat ; et puis le consul, qui s’était porté sans prudence aux premiers rangs, avait eu l’épaule gauche presque traversée d’un "matar", et s’était un moment éloigné du champ de bataille.

(4) Mais la victoire échappait avec ces lenteurs ; alors le consul, après avoir bandé sa blessure, revient en tête des enseignes, et s’écrie : "Qu’attends-tu là, soldat ? tu n’as point affaire ici à un ennemi latin ou sabin, dont tu feras un allié après la victoire. (5) C’est contre des bêtes féroces que nous avons tiré le fer ; il faut verser leur sang ou donner le nôtre. Vous les avez repoussés du camp, jetés à la renverse au fond de la vallée, et, sur ces cadavres ennemis couchés à vos pieds, vous êtes debout encore. Couvrez les plaines d’autant de morts que vous en avez jonché les montagnes. (6) N’espérez pas qu’il vous fuient, si vous restez-là il faut aller en avant, et charger l’ennemi ! "

(7) À ces exhortations, ils s’élancent de nouveau, font reculer les premiers manipules gaulois ; puis, formés en triangle, percent le centre de la ligne. (8) Alors, en pleine déroute, les Barbares, qui n’avaient ni chefs ni discipline certaine, tournent leur marche impétueuse vers leurs alliés ; dispersés par les campagnes, et emportés dans leur fuite au-delà même de leur camp, ils gagnent le lieu le plus élevé qu’ils rencontrent, le mont Albain, qui se dresse à leur yeux comme une citadelle au milieu des hauteurs voisines. (9) Le consul ne les poursuivit pas au-delà de leur camp : il était appesanti par sa blessure, et il ne voulait pas exposer une armée fatiguée du combat au pied de ces éminences occupées par l’ennemi. Il donna au soldat le butin du camp, et ramena dans Rome son armée victorieuse, et riche des dépouilles gauloises. (10) La blessure du consul retarda son triomphe. Le même motif donna le regret au sénat de créer un dictateur pour tenir les comices en l’absence des consuls malades. (11) L. Furius Camillus, nommé dictateur, et secondé du maître de la cavalerie, P. Cornelius Scipio, rendit aux patriciens l’antique possession du consulat. En mémoire de ce service, la vive reconnaissance des patriciens le fit nommer consul ; il eut pour collègue Appius Claudius Crassus.

Détérioration des relations avec la confédération latine (349)[modifier]

25[modifier]

(1) Avant l’entrée en fonctions des nouveaux consuls, Popilius triompha des Gaulois, au grand contentement du peuple : on se demandait tout bas dans la foule, "si quelqu’un s’était mal trouvé d’un consul plébéien." (2) Puis on attaquait en même temps le dictateur, qui avait pris le consulat en paiement de son mépris pour la loi Licinia : attentat public, moins honteux peut-être que cette ambition privée d’un dictateur qui s’était lui-même proclamé consul.

(3) L’année fut remarquable par le nombre et la variété des événements. Les Gaulois, descendus des monts Albains, où ils n’avaient pu supporter la rigueur de l’hiver, erraient par les plaines et les côtes maritimes, qu’ils dévastaient. (4) La mer était infestée de vaisseaux grecs, qui désolaient les rivages d’Antium, le pays laurentin et les bouches du Tibre. Une fois, les brigands de la mer en vinrent aux prises avec les brigands de la terre : l’issue de la bataille demeura douteuse, et ils se retirèrent, les Gaulois dans leur camp, les Grecs sur leurs vaisseaux, incertains de part et d’autre s’ils étaient vaincus ou vainqueurs.

(5) Cependant survinrent bientôt de plus vives alarmes : une assemblée des peuples latins, réunie dans le bois sacré de Ferentina, répondit sans détour aux Romains qui lui commandaient de fournir des troupes : "Qu’on devait s’abstenir de commander à ceux dont on avait besoin : (6) les Latins aimaient mieux prendre les armes pour leur liberté propre, que pour l’empire d’autrui." (7) Au moment de soutenir à la fois deux guerres étrangères, la défection des alliés inquiétait le sénat ; mais il comprit que la crainte contiendrait ceux que leur foi n’avait pu contenir : il ordonna aux consuls de déployer dans une levée toutes les forces de la république ; car Rome devait compter sur une armée citoyenne, quand l’appui des alliés lui manquait. (8) On enrôla partout, et la jeunesse de la ville et celle des campagnes, et on en forma, dit-on, dix légions, chacune de quatre mille deux cents fantassins et de trois cents cavaliers. (9) Improviser aujourd’hui une armée pareille, au premier bruit d’une invasion étrangère, dût cette puissance du peuple romain, que l’univers entier contient à peine, réunir toutes ses forces, ne serait point œuvre facile : tant il est vrai que nous n’avons grandi que pour notre ruine, en richesses et en luxe.

(10) Parmi les autres événements de cette année, il faut compter la perte de l’un des consuls, Appius Claudius, qui mourut au milieu des préparatifs de la guerre. (11) Le pouvoir fut remis à Camille, demeuré seul au consulat grâce à son mérite, qu’on n’osa point soumettre à l’autorité dictatoriale, ou à son nom peut-être, qui parut d’heureux augure dans un tumulte gaulois ; le sénat ne crut point convenable de lui substituer un dictateur. (12) Ce consul laissa deux légions pour garder la ville, partagea les huit autres avec le préteur L. Pinarius ; et, fier du souvenir de son vaillant père, il prend pour lui, sans l’épreuve du sort, la guerre des Gaulois, (13) et charge le préteur de défendre la côte maritime et de repousser les Grecs des rivages. Il descend sur le territoire pontin ; mais il ne voulait point combattre en rase campagne sans y être contraint ; il pensait d’ailleurs que, s’opposer aux dévastations d’un ennemi forcé par la nécessité de vivre de rapines, ce serait assez pour le réduire : il choisit un lieu favorable, et s’y retrancha.

L’exploit de M. Valerius Corvinus (349)[modifier]

26[modifier]

(1) Là, pendant qu’on passait le temps à observer sans agir, un Gaulois s’avança, remarquable par sa grandeur et par son armure. De sa lance il heurte son bouclier, impose silence, et provoque, par interprète, un des Romains à combattre avec lui. (2) Il y avait là un tribun des soldats, un jeune homme, M. Valerius, qui s’estima non moins digne de cet honneur que T. Manlius. Il demande et prend les ordres du consul, et s’avance hors des rangs avec ses armes. (3) L’intervention des dieux dans cette lutte fit perdre à l’homme une part de sa gloire.

Déjà en effet le Romain était aux prises, quand soudain un corbeau se percha sur son casque, faisant face à l’ennemi, (4) ce qui parut d’abord un augure envoyé du ciel ; le tribun l’accepte avec joie, puis il prie, "le dieu ou la déesse qui lui envoie cet heureux message, de lui être favorable et propice." (5) Chose merveilleuse : non seulement l’oiseau demeure au lieu qu’il a choisi, mais, chaque fois que la lutte recommence, se soulevant de ses ailes, il attaque du bec et des ongles le visage et les yeux de l’ennemi, qui, tremblant enfin à la vue d’un tel prodige, les yeux et l’esprit troublés tout ensemble, tombe égorgé par Valerius : le corbeau disparaît alors, emporté vers l’orient.

(6) Jusque-là les deux armées étaient restées immobiles, mais quand le tribun se mit à dépouiller le cadavre de son ennemi mort, les Gaulois ne se tinrent plus à leur poste, et l’élan des Romains vers le vainqueur fut plus rapide encore. Et là, autour du corps du Gaulois terrassé, une lutte s’engage, un combat sanglant a lieu. (7) Des manipules des postes avancés, l’action gagne les légions entières qui se confondent. À ses soldats joyeux de la victoire du tribun, joyeux de l’assistance et de l’appui des dieux, Camille ordonne de marcher au combat ; et montrant le tribun paré de ses nobles dépouilles : "Imite-le, soldat, disait-il ; et près du cadavre de leur chef couche à terre ces hordes gauloises."

(8) Les dieux et les hommes prirent part à cette affaire ; on livra bataille aux Gaulois : et le résultat n’en fut point douteux ; tant l’issue de la lutte des deux combattants l’avait marqué d’avance à l’esprit de l’une et l’autre armée ! (9) Aux premiers postes seulement, dont la rencontre avait entraîné les autres, le combat fut acharné : tout le reste, avant d’en venir à la portée du trait, tourna le dos. Dispersés d’abord chez les Volsques et sur le territoire de Falerne, ils gagnèrent ensuite l’Apulie et la mer inférieure.

(10) Le consul convoqua l’armée, fit l’éloge du tribun, et lui donna dix bœufs et une couronne d’or ; puis, sur un ordre du sénat, il prit en main la guerre maritime et réunit son camp à celui du préteur : (11) mais, voyant que la lâcheté des Grecs, qui refusaient le combat, prolongeait la guerre, le sénat lui ordonna de nommer dictateur, pour la tenue des comices, T. Manlius Torquatus. (12) Le dictateur nomma maître de la cavalerie A. Cornelius Cossus, et tint les comices consulaires ; son rival de gloire, quoique absent, M. Valerius Corvus (car ce fut désormais son surnom) fut par lui, aux applaudissements du peuple, et à vingt-trois ans, proclamé consul. (13) On donna pour collègue plébéien, à Corvus, M. Popilius Laenas, appelé ainsi pour la quatrième fois au consulat.

Camille ne fit aucun exploit mémorable contre les Grecs, mauvais guerriers sur terre comme le Romain l’était sur mer. (14) Enfin repoussés des côtes, et tourmentés même, entre autres besoins, du manque d’eau, il quittèrent l’Italie. (15) Quelle contrée, quelle nation avait envoyé cette flotte ? on l’ignore : peut-être les tyrans de Sicile ; je le croirais du moins, car la Grèce, fatiguée en ce temps-là de guerres intestines, tremblait déjà au bruit de la puissance macédonienne.

Problèmes intérieurs (348-347). Capitulation de Satricum (346)[modifier]

27[modifier]

(1) Les armées licenciées, la paix faite au dehors, les ordres étaient d’accord, et la ville en repos ; c’était trop de bonheur : la peste attaqua Rome et força le sénat de commander aux décemvirs de consulter les livres Sibyllins. D’après leur avis, on fit un lectisterne. (2) La même année, les Antiates établirent une colonie à Satricum, et relevèrent la ville, détruite par les Latins. À Rome, on conclut un traité avec des envoyés de Carthage, qui étaient venus demander alliance et amitié.

(3) La même tranquillité au dedans et au dehors continua sous le consulat de T. Manlius Torquatus et de C. Plautius : on réduisit seulement l’intérêt du douzième au vingt-quatrième ; on arrêta que les dettes s’acquitteraient en quatre paiements égaux, dont le premier comptant, et le reste dans l’espace de trois ans ; (4) même ainsi cet arrangement gênait encore une partie du peuple, mais le respect de la foi publique intéressa plus le sénat que les malaises particuliers. Ce qui surtout soulagea la ville, c’est qu’il y eut sursis aux levées de tribut et de soldats.

(5) Deux ans après le rétablissement de Satricum par les Volsques, on apprit du Latium que des députés antiates parcouraient les cités latines pour les soulever ; (6) avant que le nombre des ennemis n’augmentât, M. Valerius Corvus, élu pour la seconde fois consul avec C. Poetelius, eut ordre de porter la guerre aux Volsques, et marcha sur Satricum, à la tête d’une armée redoutable. Là, les Antiates et les autres Volsques, qui, pour faire face aux premiers mouvements de Rome, avaient préparé des forces, vinrent à sa rencontre ; et, entre peuples animés d’une vieille haine, le combat ne se fit pas attendre.

(7) Les Volsques, plus ardents à la révolte qu’habiles à faire la guerre, furent vaincus ; il gagnèrent, en pleine déroute, les remparts de Satricum ; et, comme ils comptaient peu sur la sûreté de ses murailles, quand ils virent la ville, environnée de troupes, près d’être escaladée et prise d’assaut, ils se rendirent, au nombre de quatre mille soldats, outre une foule d’habitants sans armes. (8) La place fut démolie et brûlée : le feu n’épargna que le temple de Mater Matuta. Tout le butin fut donné au soldat. On n’en détacha que les quatre mille hommes qui s’étaient rendus : le consul les mena enchaînés devant son char de triomphe ; puis il les vendit, et en rapporta le prix, qui fut immense, au trésor public. (9) Des écrivains disent que tous ces prisonniers n’étaient que des esclaves : ce qui rend le fait plus vraisemblable ; car on n’eût point vendu des soldats qui s’étaient rendus.

Guerre contre les Aurunques[modifier]

28[modifier]

(1) À ces consuls succédèrent M. Fabius Dorsuo, Ser. Sulpicius Camerinus. Bientôt après, une incursion des Aurunques, qui commença brusquement la guerre, (2) fit craindre, dans cet acte d’un seul peuple, la complicité de toute la confédération latine ; et, comme en présence du Latium en armes, on créa un dictateur, L. Furius, qui nomma maître de la cavalerie Cn. Manlius Capitolinus. (3) Puis, comme toujours dans les grandes alarmes, on proclama le "iustitium", on pressa la levée, sans exempter personne ; et les légions, avec toute la diligence possible, marchèrent contre les Aurunques. On trouva là des pillards, et non des ennemis. Une première rencontre décida la victoire. (4) Néanmoins, comme ils avaient spontanément commencé la guerre, et, sans balancer, accepté le combat, le dictateur, croyant avoir besoin du secours des dieux, avait, pendant l’action, voué un temple à Junon Moneta : enchaîné par ce vœu, il retourna vainqueur à Rome, et abdiqua la dictature. (5) Par ordre du sénat, des duumvirs furent créés pour veiller à faire ce temple digne de la majesté du peuple romain : on lui destina dans la citadelle l’emplacement qu’avait occupé la maison de M. Manlius Capitolinus. (6) Les consuls profitèrent, pour combattre les Volsques, de l’armée du dictateur ; ils attaquèrent l’ennemi sans défiance, et lui enlevèrent Sora.

Un an après avoir été voué, le temple de Moneta fut dédié, sous les consuls C. Marcius Rutilus et T. Manlius Torquatus, élus, celui-ci pour la seconde fois, celui-là pour la troisième. (7) Cette dédicace fut aussitôt suivie d’un prodige semblable à l’antique prodige du mont Albain : car il tomba une pluie de pierres, et la nuit sembla voiler la lumière du jour. On consulta les livres ; et comme la cité était pleine d’une religieuse terreur, le sénat crut devoir nommer un dictateur pour une célébration des féries. (8) On nomma P. Valerius Publicola : on lui donna pour maître de cavalerie Q. Fabius Ambustus. On ne se contenta pas d’envoyer les tribus en supplications solennelles ; on y appela même les peuples voisins, et on fixa à chacun un rang et un jour pour venir en prières.

(9) À cette année, on rapporte quelques jugements cruels du peuple contre des usuriers, assignés devant lui par les édiles. Enfin survint un interrègne, dont on ne peut au juste déterminer la cause. (10) Il cessa, et ceci pourrait expliquer son but, par la création de deux consuls patriciens : M. Valerius Corvus, élu pour la troisième fois, et A. Cornelius Cossus.

3. Début des guerres samnites (343 à 342 av. J.-C.)[modifier]

Les Sidicins demandent l’aide de Campaniens contre les Samnites (343)[modifier]

29[modifier]

(1) Nous parlerons désormais de guerres plus importantes et par les forces de l’ennemi, et par la lointaine distance des lieux, et par le long temps de leur durée. Cette année, en effet, commença la guerre contre les Samnites, nation puissante par ses richesses et par ses armes. (2) Aux Samnites, à cette lutte si longtemps incertaine, succéda Pyrrhus comme ennemi, puis à Pyrrhus les Carthaginois. Quelle tâche gigantesques ! que d’extrêmes périls il a fallu courir avant qu’à cette grandeur, qui déjà lui pèse, ait pu s’élever enfin l’empire !

(3) Cette guerre des Romains et des Samnites, unis ensemble d’alliance et d’amitié, eut une origine étrangère : elle ne vint pas d’eux-mêmes. (4) Les Samnites avaient injustement, parce qu’ils se sentaient les plus forts, porté les armes contre les Sidicins, qui, dans leur détresse, obligés de recourir à l’assistance d’une nation plus puissante, s’allièrent aux Campaniens. (5) Les Campaniens apportèrent un nom plutôt que des forces à la défense de leurs alliés : énervés de mollesse, ils se présentèrent à des hommes endurcis au service des armes ; et, battus sur le territoire sidicin, ils attirèrent sur eux tout l’effort de la guerre.

(6) Les Samnites en effet, laissant là les Sidicins, attaquèrent ce rempart de leurs voisins, ces Campaniens eux-mêmes : conquête aussi facile, et plus riche de butin et de gloire. Ils envahissent les hauteurs des Tifata, qui dominent Capoue, y placent un fort détachement, et descendent en bataillon carré dans la plaine qui s’étend entre Capoue et les Tifata. (7) Là s’engage un nouveau combat, contraire encore aux Campaniens, qui sont refoulés dans leurs murs. L’élite de leur jeunesse avait succombé ; ne voyant point d’espoir autour d’eux, ils furent réduits à demander du secours aux Romains.

Les Campaniens implorent le secours de Rome (343)[modifier]

30[modifier]

(1) Leurs députés, introduits dans le sénat, parlèrent à peu près en ces termes :

"Le peuple campanien nous a envoyés en députation près de vous, pères conscrits, vous demander amitié pour toujours, et pour le moment assistance. (2) Si nous l’avions demandée en nos jours prospères, cette amitié, formée plus vite, se fût serrée de plus faibles liens : car nous serions venus alors d’égal à égal à cette alliance, et dans cette pensée nous aurions pu demeurer vos amis comme nous le sommes, mais avec moins de soumission et de dépendance envers vous. (3) Aujourd’hui, gagnés par votre compassion, soutenus par vous dans nos dangers, la reconnaissance du bienfait reçu sera pour nous un devoir, sous peine de paraître ingrats et indignes de toute protection divine et humaine."

(4) "Et par Hercule, si les Samnites avant nous sont devenus vos amis et vos alliés, ce n’est point là, je pense, une raison de nous refuser votre amitié ; seulement ils auront sur nous un droit d’ancienneté, un degré d’honneur de plus : car enfin le traité des Samnites ne vous défend pas de conclure de nouveaux traités ; (5) toujours d’ailleurs le seul désir d’être votre ami fut auprès de vous un titre suffisant à votre amitié, pour qui aspirait à l’obtenir. (6) Les Campaniens, quoique la fortune présente ne nous permette point de parler bien haut, ne le cèdent par l’étendue de leur ville et la fertilité de leurs terres à aucun peuple qu’à vous seuls, et n’ajouteront point, j’imagine, un léger accroissement à votre prospérité, en faisant amitié avec vous. (7) Que les Èques et les Volsques, éternels ennemis de cette ville, tentent un mouvement ; nous serons là sur leurs pas, et ce que vous aurez fait les premiers pour notre salut, nous le ferons à jamais pour votre empire et votre gloire."

(8) "Ces nations qui nous séparent de vous une fois domptées, ce qui ne tardera guère, grâce à votre vaillance et à votre fortune, votre empire s’étendra sans interruption jusqu’à nous. (9) Cruel et déplorable aveu, que nous arrache notre fortune ! Nous en sommes arrivés là, pères conscrits, que nous devions, Campaniens, être à nos amis ou à nos ennemis : (10) à vous, si vous venez à notre aide ; si vous nous délaissez, aux Samnites. Examinez donc si vous voulez que Capoue et la Campanie tout entière augmentent vos forces ou celles des Samnites."

(11) "Il est juste, Romains, que votre pitié, et votre appui soient accessibles à tous ; mais surtout à ceux qui, en portant à d’autres un secours imploré, ont dépassé leurs forces, et en sont venus eux-mêmes à cette extrémité. (12) Au fond, si nous combattions en apparence pour les Sidicins, nous combattions vraiment pour nous : nous avions vu un pays voisin envahi par les Samnites, livré à leur infâme brigandage, et l’incendie qui aurait dévoré les Sidicins prêt à s’étendre jusqu’à nous."

(13) "Aussi maintenant, si les Samnites viennent nous assaillir, ce n’est point de dépit qu’on les ait outragés, c’est de joie qu’on leur ait fourni un prétexte. (14) Ah ! si c’était pour venger des ressentiments, et non pour assouvir à propos leur cupidité, serait-ce trop peu encore d’avoir au pays des Sidicins d’abord, puis dans la Campanie même, exterminé nos légions ? (15) Quelle est donc cette colère si acharnée, que le sang versé de deux armées n’ait pu l’assouvir ? Ajoutez à cela la dévastation des campagnes, les butins d’hommes et de troupeaux, les fermes incendiées et ruinées, tout le pays mis à feu et à sang. (16) N’était-ce point assez pour assouvir leur colère ? Mais c’est leur cupidité qu’il faut assouvir. C’est elle qui les entraîne à la conquête de Capoue ! ils veulent ou détruire cette ville si belle, ou la posséder eux-mêmes.

(17) "Vous plutôt, Romains ! qu’un bienfait vous en rende maîtres, et ne souffrez pas que par un crime ils s’en emparent. Je ne parle point à un peuple qui se refuse à de justes guerres ; cependant, si vos secours se montrent seulement, vous n’aurez pas même, je pense, besoin de combattre. (18) Le mépris des Samnites est arrivé jusqu’à nous, mais il n’a pu monter plus haut. Ainsi, Romains, à l’ombre de vos armes, nous pourrons être à couvert ; et tout ce qu’après cela nous aurons, tout ce que nous serons nous-mêmes, vous le regarderez comme votre bien. (19) Pour vous sera labouré le sol de Campanie, pour vous se peuplera la ville de Capoue : nous vous compterons parmi nos fondateurs, nos pères, nos dieux immortels. Pas une de vos colonies ne surpassera notre dévouement, notre fidélité envers vous."

(20) "Qu’un signe de vos têtes, pères conscrits, promette aux Campaniens votre divine et invincible protection, et leur fasse espérer que Capoue sera sauvée. (21) Pourriez-vous jamais croire quel immense concours de citoyens de toutes classes nous suivit en partant ? que de voeux, que de larmes s’échappaient de toutes parts ? en quelle anxiété se trouvent à cette heure le sénat et le peuple campanien, nos femmes et nos enfants ? (22) Debout aux portes, toute cette multitude, 1’œil tendu vers le chemin qui va nous ramener, attend, j’en suis sûr, pères conscrits, l’esprit inquiet et incertain, la réponse que vous nous chargerez de leur faire. Un mot peut leur apporter salut, victoire, vie et liberté ; ce qu’un autre leur apporterait, je tremble de l’imaginer. Je le répète : nous devons être vos alliés et vos amis, ou n’être plus. Vous déciderez."

Réponse du gouvernement romain, échec d’une mission auprès des Samnites[modifier]

31[modifier]

(1) Les députés se retirent et le sénat délibère. Aux yeux d’un grand nombre, cette ville, la plus vaste et la plus opulente de l’Italie, avec ses champs si fertiles et voisins de la mer, serait une ressource contre les chances trompeuses des récoltes, et le grenier du peuple romain. Cependant, sur tant d’avantages, prévalut la bonne foi, et le consul, au nom du sénat, répondit :

(2) "De sa protection, Campaniens, le sénat vous juge dignes ; mais en formant alliance avec vous, il est juste de ne point attenter à une amitié, à une alliance plus ancienne. Les Samnites nous sont unis par un traité, et nos armes offenseraient plus les dieux que les hommes, en attaquant les Samnites : nous vous refusons cet appui. Mais nous enverrons, c’est une justice et un devoir, des députés à nos alliés et amis, pour les prier que nulle violence ne vous soit faite."

(3) À cela, le chef de la députation, d’après les instructions qu’il avait apportées de sa ville, répliqua : "Puisque vous ne voulez point prendre la juste défense de nos intérêts contre la violence et l’injustice, vous défendrez au moins les vôtres. (4) C’est pourquoi, peuple campanien, ville de Capoue, terres, temples des dieux, choses divines et humaines enfin, nous résignons tout en votre puissance, pères conscrits, et en celle du peuple romain : si désormais on nous outrage, c’est vos sujets qui seront outragés." (5) À ces paroles, tous, les mains tendues vers les consuls, ils se prosternent, pleins de larmes, dans le vestibule de la curie.

(6) C’était, pour le sénat, un touchant exemple de l’instabilité des destinées humaines : un riche et puissant peuple, brillant de luxe et de fierté, que ses voisins avaient naguère appelé à leur aide, s’humilier à ce point aujourd’hui, et se soumettre soi et tous ses biens au pouvoir d’autrui ! (7) On ne crut point que l’honneur permît de trahir des gens qui se livraient ; on pensa que les Samnites agiraient contre toute justice, s’ils attaquaient encore un territoire et une ville acquis, par cette cession, au peuple romain. (8) On résolut donc d’envoyer sans délai des députés aux Samnites : on leur recommanda d’exposer aux Samnites les prières des Campaniens, la réponse du sénat fidèle à l’amitié des Samnites, enfin l’abandon fait à Rome. (9) Ils leur demanderaient, au nom de leur alliance et de leur amitié, d’épargner ses sujets ; de ne plus porter, sur un territoire cédé au peuple romain, des armes ennemies. (10) Si les voies de douceur avaient peu de succès, ils enjoindraient aux Samnites, au nom du peuple romain et du sénat, de respecter la ville de Capoue et le territoire campanien.

(11) À cette déclaration des députés, le conseil des Samnites répondit fièrement qu’ils poursuivraient la guerre, et leurs magistrats, sortis de la curie, appelèrent, en présence des députés, les chefs de cohortes, (12) et leur commandèrent à haute voix d’aller à l’instant même ravager les terres de Capoue.

Le consul Valerius se porte au secours des Campaniens (343)[modifier]

32[modifier]

(1) Quand cet accueil fut connu de Rome, le sénat, négligeant le soin de tout autre intérêt, envoya des féciaux demander raison aux Samnites, et, sur leur refus, leur déclarer la guerre dans les formes solennelles, et décréta qu’on soumettrait sans délai cette affaire à la sanction du peuple. (2) Le peuple ordonna la guerre, et les deux consuls, partis de la ville avec deux armées, entrèrent, Valerius dans la Campanie, Cornelius dans le Samnium, et campèrent, l’un près du mont Gaurus, l’autre près de Saticula. (3) Valerius, le premier, rencontra les légions des Samnites : ils avaient bien prévu que tout le poids de la guerre pencherait de ce côté ; puis la colère les entraînait contre les Campaniens, si ardents à porter ou à réclamer contre eux des secours. (4) À la vue du camp romain, tous à l’envi demandent fièrement à leurs chefs le signal du combat, assurant que le Romain aurait même fortune à protéger le Campanien, que le Campanien naguère à secourir le Sidicin.

(5) Valerius, après avoir, pendant quelques jours, par de légères escarmouches, éprouvé l’ennemi, sans plus attendre arbora le signal, (6) et, en peu de mots, exhorta ses soldats. "Une guerre nouvelle, un ennemi nouveau ne doit point les effrayer : à mesure que leurs armes s’éloigneront de la ville, ils arriveront à des nations de moins en moins aguerries. (7) Ce n’est point par les défaites des Sidicins et des Campaniens qu’il faut juger du courage des Samnites : deux partis combattaient ; quels qu’ils fussent, il fallait bien que l’un d’eux fût vaincu. Les Campaniens d’ailleurs, c’est, à coup sûr, leur luxe immodéré, leur dissolution, leur mollesse, plutôt que la vigueur de l’ennemi, qui les a vaincus. (8) Qu’est-ce, après tout, que ces deux succès des Samnites dans l’espace de tant de siècles, contre toutes ces gloires du peuple romain, qui compte peut-être plus de triomphes que d’années depuis la fondation de sa ville ? (9) qui partout, autour de lui, Sabins, Étrusques, Latins, Herniques, Èques, Volsques, Aurunques, a tout dompté par les armes ? qui dans tant de rencontres a battu les Gaulois, et fini par ne leur laisser de refuge que la mer et leurs vaisseaux ? "

(10) "Ils doivent avoir foi chacun dans leur gloire guerrière, dans leur courage, en allant au combat ; (11) envisager aussi sous quels ordres, sous quels auspices la lutte va s’engager ; si leur chef n’est qu’un brillant discoureur, bon tout au plus à entendre, brave en paroles, et étranger aux choses de la guerre, ou s’il est homme à savoir manier les armes, marcher en tête des enseignes, agir au sein de la mêlée ? (12) Ce sont mes actions, soldats, dit-il, et non mes paroles, que je veux vous voir suivre ; demandez-moi non des ordres seulement, mais un exemple. Ce n’est point l’intrigue ou les cabales ordinaires aux nobles, c’est ce bras qui m’a valu trois consulats et le comble de la gloire."

(13) "Il fut un temps où on eût pu dire : C’est que tu étais patricien et issu des libérateurs de la patrie, et que ta famille eut le consulat la même année que cette ville un consul. (14) Ouvert aujourd’hui sans distinction, à nous et à vous, patriciens ou plébéiens, le consulat n’est plus, comme auparavant, le prix de la naissance, mais du mérite : (15) ainsi donc, aspirez tous, soldats, à tout honneur suprême. Non, bien que vous m’ayez donné le nouveau surnom de Corvus inspiré par les dieux mêmes aux humains, Publicola, ce vieux surnom de notre famille, n’est point sorti de ma mémoire. (16) Car toujours, en paix comme en guerre, simple particulier, dans les plus humbles comme dans les plus hautes charges, tribun ou consul, et du même cœur en tous mes consulats, j’aime et j’aimai le peuple romain. (17) Maintenant le temps presse ; venez, et, avec le secours des dieux, remportez avec moi un premier, un complet triomphe sur les Samnites."

Victoire des Romains sur les Samnites (343)[modifier]

33[modifier]

(1) Jamais chef et soldats ne furent si bien ensemble : il partageait sans hésiter avec les plus humbles tous les travaux du service. (2) Dans les jeux militaires où s’engagent ces luttes rivales de vitesse et de force, doux et facile, et toujours, vainqueur ou vaincu, d’humeur égale, il ne dédaignait aucun des adversaires qui se présentaient. (3) Il était bienfaisant à propos dans ses actes ; dans ses discours, il ménageait la liberté d’autrui, sans oublier sa dignité ; et, ce qui plaît surtout au peuple, dans l’exercice de ses magistratures, comme avant de les obtenir, il portait les mêmes manières. (4) Aussi l’armée entière répondit avec une incroyable allégresse aux exhortations de son chef. (5) Elle sort du camp et le combat s’engage.

Il y avait là, plus que jamais ailleurs, pareil espoir des deux parts et forces égales ; même confiance en soi, mais sans mépris pour l’ennemi. (6) Les Samnites étaient fiers de leurs derniers exploits, et de leur double victoire des jours précédents ; les Romains de leurs quatre cents ans de gloires et d’une victoire qui remontait à la fondation de leur ville : (7) les deux partis néanmoins s’inquiétaient d’avoir un ennemi nouveau à combattre. La bataille marqua bien l’esprit qui les animait, car on lutta longtemps avant que de part ou d’autre l’armée ne pliât. (8) Le consul enfin voulut jeter le désordre dans cette ligne que la valeur ne pouvait rompre ; il essaya, par une charge de cavalerie, de troubler les premiers rangs de l’ennemi ; (9) mais ce fut sans succès : resserrés dans un étroit espace, les escadrons s’agitent, se tournent sans pouvoir s’ouvrir un chemin. Il les voit, revient en tête des légions, et sautant de cheval : (10) "À nous, soldats, dit-il ; à nous, fantassins, c’est notre affaire. Marchons, et à mesure que vous me verrez avancer et me faire voie par le fer dans les rangs ennemis, que chacun de vous de même renverse tout devant soi. Cette plaine, où se dressent tant de lances étincelantes, vous l’allez voir s’éclaircir, balayée par le carnage."

(11) Il dit, et commande aux cavaliers de se replier sur les deux ailes ; ce qui laissait libre l’accès du centre aux légions. À leur tète, le consul fond sur l’ennemi, et tue le premier que le hasard offre à ses coups. (12) Ce spectacle les enflamme ; à droite, à gauche, chacun devant soi, ils engagent une lutte mémorable. Les Samnites demeurent fermes, bien qu’ils reçoivent plus de coups qu’ils n’en portent. (13) Déjà le combat durait depuis assez longtemps, et malgré un massacre atroce autour de leurs enseignes, pas un Samnite ne songeait à fuir, tant ils avaient à cœur de n’être vaincus que par la mort ! (14) Mais les Romains, sentant que leurs forces s’épuisent de lassitude, et que le jour va leur manquer, dans un élan de rage, se ruent sur l’ennemi. (15) Alors on le vit lâcher pied et se disposer à la fuite ; alors on prit, on tua le Samnite à loisir : et peu auraient survécu, si la nuit n’eût mis fin à cette victoire ; car ce n’était plus un combat.

(16) Les Romains avouaient qu’ils n’avaient jamais eu affaire à un plus opiniâtre ennemi ; et les Samnites, quand on leur demandait quelle première cause avait pu décider à la fuite des courages si obstinés, (17) répondaient "qu’ils avaient cru voir la flamme jaillir des yeux des Romains, de leurs visages forcenés, de leurs bouches furieuses : de là surtout l’origine de leur terreur. Terreur que trahit du reste l’issue du combat d’abord, et ensuite leur retraite nocturne. (18) Le jour suivant, le Romain s’empara du camp déserté par l’ennemi, où toute la multitude des Campaniens accourut pour lui rendre grâces.

Belle conduite du tribun Decius[modifier]

34[modifier]

(1) Mais peu s’en fallut que la joie de cette victoire ne fût souillée par un immense désastre dans le Samnium. Parti de Saticula, le consul Cornelius avait imprudemment engagé son armée dans un défilé qui s’ouvrait sur une profonde vallée, et dont les hauteurs étaient tout à l’entour occupées par l’ennemi : (2) et ce fut seulement quand toute retraite sûre était impossible qu’il vit en haut l’ennemi sur sa tête. (3) Pendant que les Samnites attendent que toute l’armée soit enfoncée dans le creux de la vallée, P. Decius, tribun militaire, aperçoit dans le défilé une colline élevée, qui domine le camp ennemi, et dont l’accès, trop rude pour des soldats chargés de bagages, était facile à des troupes légères. (4) Il s’adresse au consul épouvanté : "Vois-tu, lui dit-il, A. Cornelius, cette éminence au-dessus de l’ennemi ? ce sera le dernier rempart de notre espoir, de notre salut : les Samnites aveugles l’ont négligée : occupons-la promptement. (5) Je ne te demande que les "principes" et les "hastats" d’une seule légion. Quand, avec eux, j’aurai gravi le faîte, marche en avant sans rien craindre, et sauve-toi avec l’armée. L’ennemi, sous nos pieds, en butte à tous nos coups, ne pourra remuer sans se perdre. (6) Pour nous, ou la fortune du peuple romain, ou notre courage nous tirera d’affaire." (7)

Vivement approuvé du consul, il reçoit des soldats, et s’avance avec eux à l’abri des broussailles ; l’ennemi ne l’aperçoit que lorsqu’il est à proximité du lieu qu’il voulait atteindre. (8) La surprise, l’effroi des Samnites, qui tous avaient les yeux tournés sur lui, laissèrent le temps au consul d’emmener son armée sur un terrain meilleur, et à lui de prendre pied au sommet de la colline. (9) Les Samnites, promenant çà et là leurs enseignes, hésitent entre deux occasions qui leur échappent : ils ne peuvent plus, ni poursuivre le consul, sans s’engager à leur tour dans cette vallée où tout à l’heure ils le tenaient à portée et en danger de leurs traits, ni hisser leurs soldats sur cette hauteur que Decius occupe au-dessus d’eux.(10) Mais c’est surtout contre ceux qui leur ont enlevé la chance d’une victoire que la colère les entraîne, ainsi que la proximité du lieu et le faible nombre de l’ennemi : (11) tantôt ils veulent cerner de tous côtés la colline, pour couper à Decius toute issue vers le consul ; tantôt lui laisser la voie libre, afin de l’engager à descendre et l’écraser dans la vallée.

La nuit les surprit dans ces incertitudes. (12) Decius avait espéré d’abord qu’ils monteraient à lui, et que, de son poste élevé, il aurait à les combattre sur le revers de l’éminence ; il fut bientôt saisi d’étonnement de ne les voir, ni risquer l’attaque, ni au moins, si le désavantage du lieu les détournait de cette idée, l’enfermer de tranchées et de palissades. (13) Il appelle à lui les centurions. "Quelle ignorance de la guerre et quelle paresse ! comment ont-ils pu ravir la victoire aux Sidicins et aux Campaniens ? Vous voyez leurs enseignes aller de ci, de là, puis rentrer au dépôt, puis en sortir ; et nul ne songe à se mettre à l’œuvre, quand nous pourrions déjà être enfermés d’un retranchement. (14) Nous leur ressemblerions vraiment, si nous demeurions plus de temps ici qu’il ne faut. Allons, venez avec moi ; profitons du jour qui nous reste pour reconnaître la place de leurs postes, et quelle issue nous est ouverte encore." (15) Il endosse le sayon du soldat, fait prendre de même aux centurions qu’il emmène le vêtement des légionnaires, pour que l’ennemi ne s’aperçût pas que le chef faisait une reconnaissance ; et il observa tout à loisir.

Une décision audacieuse[modifier]

35[modifier]

(1) Il place ensuite des sentinelles, et fait donner à tous les autres ce mot d’ordre : "Quand la trompette aura donné le signal de la seconde veille, on se réunira en armes et en silence auprès de lui." Aussitôt que, d’après cet ordre, ils se furent rassemblés sans bruit : (2) "Ce silence, soldats, dit-il, il faut l’observer en m’écoutant, et s’abstenir de toute acclamation militaire. Quand je vous aurai développé mon idée, ceux de vous qui l’approuveront passeront sans rien dire à ma droite : on s’en tiendra à l’avis du plus grand nombre."

(3) "Maintenant voici le projet que j’ai médité ; écoutez-moi. Ce n’est point la fuite qui vous a jetés à cette place où l’ennemi vous enveloppe, ni la lâcheté qui vous y a retenus : c’est par votre courage que vous l’avez conquise ; c’est par votre courage qu’il en faut sortir. (4) En venant ici, vous avez sauvé une belle armée au peuple romain ; en échappant d’ici, sauvez-vous vous-mêmes. Il est digne de vous qui, peu nombreux, fûtes en aide à tant d’hommes, de n’avoir besoin pour vous du secours de personne. (5) Nous avons affaire à un ennemi qui pouvait hier anéantir l’armée entière, et n’a point eu l’esprit d’user de sa fortune ; qui n’a reconnu tout l’avantage de cette colline qui menace sa tête, qu’en la voyant en notre pouvoir ; (6) qui n’a pu, si peu que nous sommes, avec tous ses milliers d’hommes, nous empêcher de la gravir ; ni quand nous avons été maîtres du poste, profiter de tout le jour qui lui restait, pour nous y enfermer d’une tranchée. Il avait l’œil ouvert, éveillé, quand vous le jouiez ainsi ; endormi à cette heure, il faut le tromper encore : il le faut nécessairement."

(7) "Notre situation est telle, en effet, que c’est ici plutôt une loi de la nécessité que j’exprime, qu’un parti que je vous conseille. (8) Car il ne s’agit plus de délibérer s’il faut demeurer ou partir, puisque la fortune ne vous a rien laissé que des armes, et assez de cœur pour songer à vous en servir, et puisque nous mourrons ici de faim et de soif, si nous craignons le fer plus que des hommes et des Romains ne le doivent craindre."

(9) "Ainsi notre unique salut est de nous arracher d’ici, de partir ; et il faut que ce soit ou de jour ou de nuit : (10) or, ce dernier parti est le plus sûr ; car, si nous attendons le jour, comment espérer que l’ennemi ne nous entourera pas de toutes parts d’une tranchée et d’un fossé, lui qui, vous le voyez, a déjà partout investi de soldats la colline ? Si donc la nuit peut servir une évasion, et elle le peut, cette heure de la nuit est assurément la plus favorable. (11) Vous voilà rassemblés au signal de la seconde veille, c’est l’instant où le plus profond sommeil enchaîne les mortels : vous marcherez au milieu des corps assoupis, ou sans bruit, pour tromper leur imprévoyance, ou avec de vives clameurs pour les effrayer s’ils s’éveillent. (12) Suivez-moi seulement comme vous m’avez suivi déjà : moi, je suivrai la fortune qui m’a conduit ici. Allons, que ceux qui approuvent ce projet de salut, s’avancent et passent à droite."

Les Samnites sont mis en fuite[modifier]

36[modifier]

(1) Tous y passèrent. Decius marche et se dirige dans les intervalles qui séparent les postes ; ils le suivent. (2) Ils avaient franchi déjà la moitié du camp, lorsqu’un soldat, en sautant par dessus les corps des sentinelles couchées et endormies, heurta un bouclier. Ce bruit éveille une sentinelle qui pousse son voisin ; ils se lèvent, en appellent d’autres, sans savoir si c’est leurs camarades ou l’ennemi, le détachement qui s’évade, ou le consul qui s’empare du camp.

(3) Decius, ne pouvant plus feindre, commande aux soldats de jeter le cri, et glace par la peur ces ennemis engourdis déjà par le sommeil, qui n’ont plus la force ni de s’armer rapidement, ni de lutter, ni de poursuivre. (4) Profitant de l’effroi, du désordre des Samnites, le détachement romain massacre les gardes qu’il rencontre, et s’achemine au camp du consul. (5) Il leur restait encore un peu de nuit et ils pouvaient enfin se croire en sûreté, quand Decius : "Courage, soldats romains, dit-il ; votre marche à la colline et votre retour seront loués dans tous les siècles. (6) Mais pour mettre en évidence, pour contempler un si rare courage, il faut la lumière, il faut le jour : il ne serait pas digne de vous, avec tant de gloire, de rentrer au camp à la faveur du silence et de la nuit. Attendons ici le jour tranquillement."

(7) Il dit, on obéit ; et quand parut le jour, il envoya d’avance au consul un message, qui excita au camp une grande joie : une dépêche apprit partout la délivrance et le retour de ceux qui, pour le salut de tous, avaient exposé leur vie à un péril certain ; alors chacun à l’envi se précipite au devant d’eux, les loue, les félicite, les appelle séparément, tous ensemble, ses sauveurs : on glorifie, on remercie les dieux, on porte au ciel Decius.

(8) Ce fut pour Decius un triomphe au camp, de s’avancer au travers des rangs à la tête de ses soldats en armes, d’attirer à soi tous les regards, tous les applaudissements de cette foule, qui égalait le tribun au consul. (9) Quand il fut arrivé au prétoire, le consul fit sonner la trompette, assembla l’armée, et commençait un digne éloge de Decius, quand Decius l’interrompit lui-même et lui fit dissoudre l’assemblée, (10) lui conseillant de tout négliger pendant qu’il avait en main l’occasion. Il décide le consul à attaquer les ennemis, encore troublés de leur frayeur nocturne, et dispersés par pelotons autour de la colline : plusieurs même, envoyés à sa poursuite, doivent errer dans le défilé.

(11) On fait prendre les armes aux légions, qui sortent du camp, et comme le terrain, grâce aux éclaireurs, était mieux connu, on les mène par une voie plus ouverte à l’ennemi. (12) Il ne s’attendait pas à cette brusque attaque : épars çà et là, les soldats samnites, la plupart sans armes, ne peuvent ni se rallier, ni s’armer, ni se réfugier derrière leurs palissades ; on les refoule tremblants vers leur camp, et le camp lui-même, dont les gardes s’effraient, est bientôt pris. (13) Le cri des Romains va retentir autour de la colline et mettre en fuite chacun des détachements qui l’environnent. Un grand nombre ainsi céda la place sans avoir vu l’ennemi. Ceux que la peur avait poussés derrière les palissades (et ils étaient trente mille) furent tous massacrés. On livra le camp au pillage.

Prise du camp samnite[modifier]

37[modifier]

(1) L’affaire ainsi réglée, le consul convoqua l’armée, et non seulement il acheva les louanges commencées de P. Decius, mais il y mit le comble par l’éloge de ce nouvel exploit ; et, entre autres présents militaires, il lui donna une couronne d’or, cent boeufs, et en outre un bœuf d’une blancheur et d’une beauté rares, aux cornes dorées. (2) Les soldats qui faisaient partie de son détachement reçurent à perpétuité une double ration de blé, et, pour cette fois seulement, chacun un bœuf et deux tuniques. Après le consul, les légions, pour récompenser Decius, lui posèrent sur la tête, au milieu des acclamations et des applaudissements, la couronne de gazon obsidionale : une autre couronne, gage d’un pareil honneur, lui fut mise au front par son détachement. (3) Paré de ces insignes, il immola à Mars le bœuf d’une beauté rare, et donna les cent bœufs aux soldats qui l’avaient secondé dans son expédition. À chacun des mêmes soldats, les légions distribuèrent une livre de farine et un sextier de vin : et tous ces présents étaient offerts avec une vive allégresse, au bruit des acclamations militaires, témoignage de l’assentiment universel.

(4) Un troisième combat fut livré près de Suessula, contre cette armée de Samnites battue par M. Valerius, et qui, appelant à elle toute l’élite de sa jeunesse, voulut, dans une dernière lutte, éprouver encore la fortune. (5) Des courriers de Suessula vinrent tremblants à Capoue, qui dépêcha promptement des cavaliers au consul Valerius, pour implorer du secours. (6) À l’instant on lève les enseignes, on laisse au camp les bagages sous la garde d’un fort détachement, on part, on s’avance à la hâte ; et non loin de l’ennemi, sur un terrain peu étendu (mais suffisant à cette troupe et à sa cavalerie, en l’absence des bêtes de charge et des valets d’armée), on prit place et on campa.

(7) Les Samnites, craignant que le combat ne se fit pas attendre, se rangent en bataille ; mais nul ne vient à leur rencontre : alors ils poussent insolemment leurs enseignes jusqu’au pied du camp ennemi. (8) Là, ils voient le soldat derrière les palissades et leurs éclaireurs, courant de toutes parts, remarquent l’étroite enceinte du camp, et jugent par là du faible nombre de l’ennemi. (9) À cette nouvelle, toute l’armée s’écrie qu’il faut combler les fossés, raser les palissades et faire irruption dans le camp ; et cette témérité eût terminé la guerre, si les chefs n’eussent contenu l’élan des soldats. (10) Du reste, comme leur nombre immense, si difficile à nourrir, dans son séjour à Suessula d’abord, puis dans l’attente du combat, avait presque épuisé toutes leurs ressources, ils avisèrent, tandis que la peur tenait l’ennemi enfermé, d’envoyer leurs soldats piller le blé des campagnes, (11) tandis que le Romain, qui, pour aller plus vite, n’avait pris avec lui de blé qu’autant que ses épaules en pouvaient porter avec ses armes, finirait par manquer de tout.

(12) Le consul, voyant les ennemis dispersés dans la campagne, et leurs postes incomplets et abandonnés, exhorte en peu de mots ses soldats, et les mène à l’attaque du camp, (13) qu’il enlève du premier cri, du premier assaut. On y tua plus d’ennemis dans leurs tentes qu’aux portes et aux palissades. Il fait ensuite apporter en un monceau les enseignes prises, laisse deux légions pour les garder et les défendre, en leur recommandant sévèrement de s’abstenir du pillage jusqu’à son retour, (14) et il marche en bon ordre aux Samnites, dont sa cavalerie, partie devant, avait ramassé comme en un filet toutes les bandes éparses. Il en fit un grand carnage ; (15) car ils ne savaient à quel signal se réunir, ni s’ils courraient au camp ou s’ils prolongeraient leur fuite : dans leur effroi, ils ne pouvaient s’entendre, (16) et la déroute et l’épouvante furent telles, qu’on rapporta au consul près de quarante mille boucliers, quoique le nombre des morts fût moindre, et cent soixante-dix enseignes militaires, avec celles qu’on avait prises au camp. (17) On revint ensuite au camp ennemi, et tout le butin en fut livré au soldat.

Insubordination dans l’armée romaine (hiver 343-342)[modifier]

38[modifier]

(1) Le succès de cette campagne engagea les Falisques, qui n’avaient qu’une trêve, à demander un traité au sénat, et les Latins, qui avaient déjà leur armée prête contre Rome, à tourner leurs forces contre les Péligniens. (2) Le bruit de ces exploits ne se renferma point dans l’Italie : Carthage aussi envoya des députés complimenter Rome et lui faire hommage d’une couronne d’or, pour être placée au Capitole dans la chapelle de Jupiter : elle pesait vingt-cinq livres.

(3) Les deux consuls triomphèrent des Samnites : Decius les suivait, dans tout l’éclat de sa gloire et de ses récompenses ; et, dans les chants grossiers des soldats, le nom du tribun ne fut pas moins loué que celui des consuls. (4) On accueillit ensuite les députations de Capoue et de Suessula ; et, sur leurs prières, on leur envoya des troupes en quartier d’hiver, pour repousser les invasions des Samnites.

(5) Séjour déjà funeste à la discipline militaire, Capoue captiva le cœur des soldats par l’abus de tous les plaisirs, et les détourna du souvenir de la patrie. Dans les quartiers d’hiver, on forma le projet d’enlever, par un crime, Capoue aux Campaniens, qui l’avaient enlevée de même à ses antiques possesseurs. (6) "Et c’est à bon droit qu’on tournera contre eux leur propre exemple. Car, pourquoi ce territoire, le plus fertile de l’Italie, cette ville, si digne du territoire, seraient-ils au Campanien, qui ne peut défendre ni sa vie ni ses possessions, plutôt qu’à cette armée victorieuse, qui, au prix de sa sueur et de son sang, en a chassé les Samnites ? (7) Est-il juste qu’un peuple sujet jouisse de cette abondance et de ces délices, tandis que, déjà lassé par la guerre, on luttera encore autour de Rome contre un sol aride et empesté, ou dans Rome même, contre un mal acharné et qui grandit chaque jour, contre l’usure" ? (8) Ces projets, agités dans des réunions secrètes, n’étaient point encore révélés à tous, mais ils ne purent échapper au nouveau consul, C. Marcius Rutilus, à qui la province de Campanie était échue au sort, et qui avait laissé Q. Servilius, son collègue, à la ville.

(9) Il apprit des tribuns comment tous ces complots s’étaient formés. Instruit par l’âge et l’expérience (pour la quatrième fois il était consul, et il avait été dictateur et censeur), il crut que le meilleur parti serait, pour retarder l’exécution de ce dessein, de laisser l’espoir aux soldats de l’accomplir quand ils voudraient, et d’abattre ainsi leur première ardeur ; il répand donc le bruit qu’ils passeront l’hiver encore l’année suivante dans les mêmes garnisons : (10) car ils étaient répartis dans les différentes villes de la Campanie ; et de Capoue la conjuration avait gagné l’armée entière. Se sentant ainsi plus à l’aise en leurs projets, les séditieux se tinrent tranquilles pour le moment.

Efforts du consul pour briser la mutinerie (342)[modifier]

39[modifier]

(1) Le consul mit ses troupes en campagne, et, pendant que les Samnites le laissaient en repos, il résolut de purger son armée par le renvoi des plus turbulents. Aux uns, il disait qu’ils avaient fini le temps de leur service ; les autres étaient appesantis par l’âge, ou peu sûrs de leurs forces. (2) Il en renvoyait d’autres avec des congés, un par un d’abord, puis par cohortes entières ; sous prétexte qu’ils avaient passé un hiver loin du logis et de leurs affaires. Enfin il alléguait aussi les besoins de l’armée : c’était un moyen de les disperser de tous les côtés, et il en écarta ainsi un grand nombre. (3) Ils arrivaient en foule à Rome, où l’autre consul et le préteur supposaient différents motifs pour les retenir.

(4) D’abord, ignorant qu’on les jouait, ils n’étaient point fâchés de revoir leur logis. Mais quand ils s’aperçurent que les premiers partis ne revenaient point aux enseignes, et qu’on n’éloignait guère que ceux qui avaient hiverné dans la Campanie, et surtout les chefs de la sédition, l’étonnement d’abord, puis la peur s’empara d’eux, et ils ne doutèrent plus que leur projet ne fût connu. (5) "Déjà les enquêtes, les délations, les exécutions secrètes et isolées, toutes les tortures enfin de l’insolente et cruelle tyrannie des consuls et des patriciens vont les atteindre." (6) Telles étaient les craintes semées dans de secrets entretiens par ceux qui étaient restés au camp, et qui voyaient tous les ressorts de la conjuration brisés par l’artifice du consul.

(7) Une cohorte, qui se trouvait non loin d’Anxur, s’alla poster près de Lautules, dans un étroit défilé, entre la mer et les montagnes, pour recueillir au passage ceux que le consul congédiait, comme je l’ai dit plus haut, sous tel ou tel prétexte. (8) Déjà la troupe était assez forte et nombreuse ; et, pour en faire une armée en règle, il ne lui manquait plus qu’un chef. Ils arrivent ainsi sans ordre, et en pillant, sur les terres albaines ; et, campés au pied du coteau d’Albe-la-Longue, ils s’enferment d’un retranchement. (9) Ce travail achevé, ils s’occupèrent le reste du jour à débattre le choix d’un général, mais ils n’osaient se fier à aucun d’entre eux. (10) "Qui pourrait-on appeler de Rome ? patricien ou plébéien, qui voudrait sciemment braver un tel péril ? ou prendre en main, sans la trahir, la cause de leur injuste délire ? "

(11) Le lendemain, comme cette discussion durait encore, quelques pillards apprirent dans leurs courses et rapportèrent que T. Quinctius était à cultiver son champ près de Tusculum, sans souci de la ville et des honneurs. (12) Cet homme, de famille patricienne, avait combattu longtemps avec gloire, mais une blessure au pied, qui le rendit boiteux, lui avait fait quitter les armes pour aller vivre aux champs, loin de la brigue et du Forum. (13) À son nom seul, on reconnut l’homme aussitôt, et on arrêta, pour bien faire, qu’on l’irait chercher. (14) Mais on avait peu d’espoir qu’il agirait de plein gré ; on résolut donc d’user de violence et de terreur.

En silence et la nuit, les soldats chargés de cette mission pénètrent sous le toit de la villa où Quinctius dormait d’un profond sommeil. Ils le saisissent : "Point de milieu : il recevra le commandement dont on l’honore, ou la mort, s’il résiste et refuse de les suivre". Ils l’entraînent au camp. (15) À son arrivée, ils le proclament général, le revêtent des insignes de cette dignité, et, tout effrayé encore de cette brusque surprise, lui ordonnent de les conduire à Rome.

(16) Puis, dans leur ardeur plutôt que sur un avis de leur chef, ils arrachent les enseignes, s’avancent dans une attitude menaçante jusqu’à la huitième pierre du chemin qui est aujourd’hui la voie Appienne ; (17) et ils seraient allés droit jusqu’à Rome, quand ils apprirent qu’on envoyait contre eux une armée, et qu’on avait nommé, pour les combattre, un dictateur, M. Valerius Corvus, et un maître de cavalerie, L. Aemilius Mamercinus.

Discours du dictateur à l’armée cantonnée devant Rome[modifier]

40[modifier]

(1) Dès qu’on fut en présence, à la vue de ces armes, de ces enseignes connues, le souvenir de la patrie apaisa soudain toutes les colères. (2) Ils n’étaient point de force encore à verser le sang de leurs concitoyens ; ils ne savaient combattre que l’étranger, et le dernier effort de leur rage était de se séparer de leurs concitoyens : aussi, de part et d’autre, chefs et soldats cherchaient à se rapprocher pour s’entendre. (3) Quinctius, las de porter les armes, même pour sa patrie, ne pouvait s’en servir contre elle. Corvinus, qui embrassait dans son amour tous les citoyens, surtout les soldats, et par-dessus tout son armée, s’avança pour parler. (4) Les rebelles le reconnurent, et, non moins touchés de respect que les siens, lui prêtèrent silence.

"En partant de la ville, soldats, leur dit-il, j’ai imploré les dieux immortels, ces dieux de la patrie qui sont les vôtres et les miens ; je leur ai demandé, avec prières et par grâce, de m’accorder la gloire de vous ramener à la concorde, et non de vous vaincre. (5) Assez souvent j’eus et j’aurai sujet encore de m’illustrer par la guerre : ici c’est la paix que je veux conquérir. Ce vœu, que, dans mes prières, j’adressai aux dieux immortels, vous pouvez m’aider à l’accomplir, (6) si vous voulez vous souvenir que ce n’est ni dans le Samnium ni chez les Volsques, mais sur un sol romain, que vous êtes campés, que ces collines que vous voyez sont votre patrie, ces soldats vos concitoyens, que moi enfin je suis votre consul et celui sous les ordres et les auspices duquel vous avez, l’an passé, deux fois battu les légions samnites, deux fois emporté leur camp d’assaut."

(7) "Je suis M. Valerius Corvus, soldats, dont la noblesse se fit sentir à vous par des bienfaits, non par des outrages ; qui ne sollicita contre vous ni une loi despotique, ni les rigueurs d’un sénatus-consulte ; qui fut en tous ses commandements plus sévère pour lui que pour vous. (8) Si pourtant la naissance, si le courage, si la grandeur, si les dignités ont pu jamais inspirer de l’orgueil, j’étais d’un sang, j’avais donné de moi des preuves, j’avais obtenu le consulat dans un âge, à pouvoir, consul à vingt-trois ans, malmener et le peuple et les patriciens même. (9) Avez-vous vu le consul agir ou parler en moi plus durement que le tribun ? Le même esprit, je l’ai porté dans mes deux consulats suivants, je le porterai encore dans cette dictature souveraine, et je n’aurai pas eu pour ces soldats, qui sont les miens et ceux de ma patrie, plus de bienveillance que pour vous-mêmes, vous, j’ai horreur de le dire, nos ennemis."

(10) "Vous tirerez donc l’épée contre moi, avant que je la tire contre vous : c’est vous qui donnerez le signal, vous qui commencerez le cri de bataille et l’attaque, s’il faut combattre. (11) Osez vous mettre en tête ce que n’ont point osé vos pères et vos ancêtres, ni ceux qui se retirèrent sur le mont Sacré, ni ceux qui envahirent l’Aventin. (12) Attendez chacun, comme autrefois Coriolan, que mères et épouses, les cheveux épars, s’en viennent de la ville au-devant de vous. Alors les légions des Volsques, parce qu’elles avaient pour chef un Romain, s’arrêtèrent ; et vous, armée romaine, vous ne renonceriez pas à cette guerre impie !

(13) "T. Quinctius, de quelque manière que tu sois ici, de gré ou de force, si la lutte s’engage, retire-toi aux derniers rangs : tu auras plus de gloire à fuir même, à tourner le dos devant un concitoyen, qu’à combattre contre la patrie. (14) Pour traiter de la paix, au contraire, tu feras bien et glorieusement de rester aux premiers rangs, afin d’être ainsi l’interprète de cette salutaire médiation. Demandez et proposez des choses justes. Après tout, mieux vaut subir une loi injuste, que de commettre nos mains dans ces luttes impies."

(15) T. Quinctius, plein de larmes, se tourne vers les siens : "Moi aussi, soldats, leur dit-il, si je puis vous servir, je vous guiderai mieux à la paix qu’à la guerre. (16) Ce n’est point un Volsque, un Samnite, mais un Romain, que vous venez d’entendre ; c’est votre consul, votre général, soldats : vous avez éprouvé à votre profit la puissance de ses auspices, gardez de vouloir l’éprouver à vos dépens. (17) Pour vous combattre sans pitié, le sénat avait bien d’autres chefs ; mais celui-ci devait plus volontiers ménager en vous ses soldats, vous plus volontiers compter sur lui, votre général, et c’est lui qu’on a choisi. (18) Ceux même qui peuvent vaincre veulent la paix ; que pourrions-nous donc vouloir, sinon laisser à part la colère et l’ambition, perfides conseillères, et nous abandonner, nous et nos intérêts, à une foi si connue ? ".

Réconciliation nationale[modifier]

41[modifier]

(1) Tous l’approuvent à grands cris. T. Quinctius, s’avance à la tête des enseignes, déclare que les soldats sont désormais à la discrétion du dictateur ; il le conjure de prendre en main la cause de ces malheureux citoyens, et de la défendre avec cette loyauté, ce zèle qu’il avait toujours mis à servir la république. (2) "Pour lui-même, il n’a nul souci ; il ne veut d’autre garantie que son innocence. Mais il demande en faveur des soldats ce que le sénat accorda une fois au peuple, et une autre fois aux légions, qu’ils ne soient point inquiétés pour cette défection."

(3) Après avoir dignement loué Quinctius et donné bon espoir aux autres, le dictateur presse son cheval, revient à Rome, et, à l’initiative du sénat, obtient du peuple, au bois Petelinus, qu’on n’inquiètera point les soldats pour cette défection. Il demanda aussi en grâce aux Romains que nul, par plaisanterie ou sérieusement, ne leur en fît un reproche. (4) On porta en outre une loi sacrée militaire, pour que le nom d’aucun soldat, une fois inscrit, ne fut rayé que de son consentement : on ajouta dans la loi que nul, après avoir été tribun de légion, ne pourrait être centurion. (5) Les conjurés demandèrent cet article à cause de P. Salonius, qui presque toujours d’année en année était tour à tour tribun de légion et premier centurion, ce qu’on appelle aujourd’hui primipilaire. (6) Les soldats lui en voulaient d’avoir combattu constamment leurs projets de révolte, et fui de Lautules pour n’être point leur complice ; (7) mais, par égard pour Salonius, le sénat ne voulut pas accorder cet article. Salonius alors supplia les pères conscrits de ne point faire plus d’état du soin de sa gloire que de l’union de la cité, et il obtint leur sanction. (8) Une autre demande aussi abusive fut de réduire la solde des cavaliers (triple alors de celle de l’infanterie), parce qu’ils avaient été contraires à la conjuration.

Discussion des sources historiques[modifier]

42[modifier]

(1) Je trouve encore dans quelques historiens que L. Genucius, tribun du peuple, porta une loi contre l’usure ; (2) puis, que d’autres plébiscites défendirent de reprendre une même magistrature dans l’espace de dix ans, et de remplir deux magistratures dans une seule année, et permirent de créer deux consuls plébéiens. Toutes ces concessions, si on les fit au peuple, prouveraient que la révolte avait des forces assez redoutables. (3) Selon d’autres annales, Valerius ne fut point nommé dictateur : tout fut l’œuvre des consuls. Ce n’est point avant d’arriver à Rome, mais dans Rome même, que cette multitude de révoltés leva les armes ; (4) ce n’est plus T. Quinctius en sa villa, mais C. Manlius en sa maison que les conjurés assaillirent la nuit, et qu’ils saisirent pour s’en faire un chef ; (5) puis ils allèrent à quatre milles de Rome s’établir dans une forte position. Ce n’est point les généraux qui proposèrent la paix, mais les deux armées qui soudain, venues en présence et prêtes a combattre, se saluèrent : (6) les rangs se confondirent ; les soldats se prirent les mains et s’embrassèrent en versant des larmes. À toute force alors les consuls, voyant que les troupes n’étaient plus d’humeur à combattre, vinrent proposer au sénat d’accepter cette réconciliation. (7) Ainsi une sédition éclata et fut comprimée : tel est à peu près le seul fait constant dans les anciens auteurs.

(8) Le bruit de cette sédition et de la lourde guerre entreprise contre les Samnites, détacha quelques peuples de l’alliance de Rome, et, sans parler des Latins, depuis longtemps infidèles à leur traité, les Privernates eux-mêmes envahirent brusquement Norba et Setia, colonies romaines leurs voisines, qu’ils dévastèrent.


Fin du Livre VII


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