Histoire romaine (Tite-Live)/Livre XXVIII

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1. Campagnes d’Espagne et de Grèce (207)
2. Situation en Italie. Fin de la guerre d’Espagne (206)
3. Activité diplomatique et militaire de Scipion en Espagne et en Afrique (206 à 205)
4. Situation en Italie (205)

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1. Campagnes d’Espagne et de Grèce (207)[modifier]

Situation en Espagne (automne)[modifier]

(1) Alors que le passage d’Hasdrubal en Italie, faisant peser sur ce pays une partie de la guerre, semblait avoir d’autant soulagé les Espagnes, on vit soudain renaître là une guerre égale à la première. (2) Les Espagnes, à ce moment, étaient occupées par les Romains et les Carthaginois de la façon suivante : Hasdrubal, fils de Gisgon, s’était retiré jusqu’à la côte la plus reculée de l’Océan et à Gadès ; (3) le rivage de notre mer et presque toute l’Espagne, du côté tourné vers l’Orient, étaient sous les ordres de Scipion et de Rome. (4) Un nouveau général, Hannon - venu d’Afrique, à la place d’Hasdrubal descendant de Barca, avec une nouvelle armée, et uni à Magon - ayant dans la Celtibérie, qui se trouve au centre, entre les deux mers, armé rapidement un grand nombre d’hommes, (5) Scipion envoya contre lui Marcus Silanus avec dix mille hommes au plus, et cinq cents cavaliers.

(6) Silanus, grâce à des étapes aussi longues que possible, quoique gêné par le mauvais état des chemins et par des gorges au milieu de bois épais, comme il arrive le plus souvent en Espagne, devança non seulement les messagers, mais le bruit même de son arrivée, et, guidé par des déserteurs de cette même région, de Celtibérie, parvint à l’ennemi. (7) On apprit aussi de ces guides, alors que l’on était à dix milles environ de l’ennemi, qu’il y avait deux camps près de la route qu’on suivait : à gauche celui des Celtibères, troupe récente de plus de neuf mille hommes, à droite celui des Carthaginois. (8) Ce dernier, des postes, des sentinelles, tout un service de garde régulier le rendaient sûr et solide ; l’autre était indiscipliné et négligé, comme il est naturel avec des barbares, des recrues, des gens qui ont moins de craintes à la pensée qu’ils sont sur leur terre. (9) Pensant que c’était le premier à attaquer, Silanus ordonne à ses troupes d’appuyer le plus possible à gauche, de peur d’être aperçu par quelque poste carthaginois ; et lui-même, après avoir envoyé des éclaireurs, se dirige rapidement vers l’ennemi.

Silanus bat et met en fuite l’armée de Magon[modifier]

(1) Il était à trois milles environ des ennemis, qu’aucun d’eux ne s’en était encore aperçu. Le pays était difficile, occupé par des collines couvertes de broussailles ; (2) là, dans une vallée profonde, et, pour cela, cachée aux regards, il ordonne à ses soldats de faire halte et de manger. Cependant les éclaireurs revinrent, confirmant les dires des déserteurs. (3) Alors, ayant entassé sur place leurs bagages, les Romains prennent les armes, et, en formation régulière, marchent au combat. Ils étaient à mille pas quand l’ennemi les aperçut, et commença à s’agiter ; de son côté Magon, au galop, arrive de son camp au premier cri, au premier tumulte.

(4) Il y avait dans les troupes celtibères quatre mille hommes armés de boucliers longs et deux cents cavaliers ; cette légion régulière - force de cette armée - Magon la met en première ligne ; les autres soldats, l’infanterie légère, il les place en réserve. (5) Comme il les faisait, ainsi rangés, sortir du camp, à peine avaient-ils franchi le retranchement que les Romains lancèrent sur eux leurs javelots ; (6) les Espagnols se baissent devant les javelots envoyés par l’ennemi, puis se lèvent pour envoyer les leurs ; les Romains les ayant reçus, comme d’habitude, en se serrant, sur leurs boucliers rapprochés, on engagea le combat pied à pied, et l’on commença à se battre à l’épée. (7) Mais les difficultés du terrain rendaient inutile l’agilité des Celtibères, accoutumés, dans la bataille, à courir tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et n’était nullement défavorable aux Romains, habitués au combat de pied ferme, (8) si ce n’est que l’étroitesse des passages, et les buissons qui y poussaient, rompaient les rangs, et forçaient de combattre un à un ou deux à deux, comme entre adversaires appariés. (9) Les difficultés qui empêchaient l’ennemi de fuir l’offraient, comme enchaîné, au carnage ; (10) et déjà, presque tous les Celtibères armés de boucliers longs ayant été tués, les troupes légères, et les Carthaginois qui, de l’autre camp, étaient venus à leurs secours, repoussés, étaient massacrés. (11) Deux mille fantassins au plus, et toute la cavalerie - celle-ci alors que le combat était à peine engagé - s’enfuirent avec Magon ; Hannon, l’autre général, fut pris vivant avec les troupes arrivées les dernières, quand la bataille était déjà perdue ; (12) Magon, que, dans sa fuite, presque toute la cavalerie et les vétérans de l’infanterie avaient suivis, arriva neuf jours après dans la province de Gadès, auprès d’Hasdrubal ; les Celtibères, soldats novices, après s’être dispersés dans les forêts les plus proches, se réfugièrent ensuite chacun chez eux. (13) Cette victoire si opportune avait étouffé moins une guerre déjà formée que les éléments de la guerre qui aurait eu lieu, si l’on avait laissé les Carthaginois, après avoir soulevé la nation celtibère, appeler aux armes d’autres peuples encore. (14) Aussi, après avoir félicité de grand cœur Silanus, Scipion, trouvant là un espoir de terminer la guerre, à condition de ne pas l’écarter lui-même par ses hésitations, marche vers les restes de la guerre, vers l’extrémité de l’Espagne, contre Hasdrubal. (15) Le Carthaginois, qui se trouvait alors avoir son camp dans la Bétique pour maintenir ses alliés dans la fidélité, part brusquement et emmène ses troupes, en fuite plutôt qu’en marche, jusqu’au fond de l’Espagne, à l’Océan et à Gadès. (16) Mais pensant que tant qu’il tiendra son armée rassemblée, il sera pour les Romains un objectif de guerre, sans attendre de passer le détroit de Gadès, il la répartit toute, çà et là, dans des villes, pour que leurs murs en même temps la protègent et soient protégés par ses armes.

Prise d’Orongis (fin de l’été 207)[modifier]

(1) Quand Scipion s’aperçoit que l’objet de la guerre s’est ainsi dispersé, et qu’aller assiéger des villes l’une après l’autre, c’est une opération plus longue que difficile, il rebrousse chemin. (2) Cependant, pour ne pas abandonner cette région aux ennemis, il envoie son frère Lucius Scipion, avec dix mille fantassins et mille cavaliers, attaquer la ville la plus riche de ces contrées - les barbares l’appellent Orongis. (3) Elle se trouve dans le pays des Maesessi, [peuple espagnol], territoire fertile ; ses habitants retirent en outre du sol de l’argent. Elle avait servi de citadelle à Hasdrubal pour faire des expéditions sur les confins des peuples de l’intérieur. (4) L. Scipion, ayant établi son camp près de la ville, sans l’investir encore d’un retranchement, envoya vers ses portes des émissaires pour sonder les sentiments des habitants, en leur parlant de près, et leur conseiller d’éprouver l’amitié plutôt que la force des Romains. (8) N’obtenant aucune réponse pacifique, il divisa, après avoir entouré la ville d’un fossé et d’une double palissade, son armée en trois parties, de sorte que l’une attaquât toujours la ville pendant que deux se reposaient. (6) Quand la première division entreprit l’attaque, la lutte fut affreuse et incertaine : il n’était facile ni d’arriver au pied des remparts, ni d’y apporter des échelles, à cause des traits qui tombaient ; (7) même ceux qui avaient dressé des échelles contre le mur, les uns étaient renversés avec des fourches faites pour cela, les autres voyaient s’abattre sur eux des grappins de fer, qui les mettaient en danger d’être soulevés et tirés à l’intérieur des murs. (8) Alors, L. Scipion, remarquant que le trop petit nombre des siens rendait la lutte égale, et que même l’ennemi avait l’avantage parce qu’il se battait du haut de ses murs, attaqua avec deux divisions à la fois, après avoir retiré la première. (9) Cela inspira tant d’épouvante aux assiégés, déjà fatigués par le combat avec les premiers assaillants, que les gens de la ville, s’enfuyant soudain, abandonnèrent les remparts, et que la garnison punique, craignant qu’une trahison n’eût déjà livré la place, abandonna ses divers postes pour se rassembler. (10) Puis la crainte saisit les assiégés que, si l’ennemi entrait dans la ville, il ne massacrât, sans distinction de Carthaginois ou d’Espagnols, tous ceux qu’il rencontrerait çà et là ; (11) aussi, par une porte brusquement ouverte, ils se jetèrent en grand nombre hors de la place, tenant devant eux leurs boucliers pour éviter que, de loin, on ne leur lançât des traits, et montrant avec insistance leur main droite nue, pour qu’on vît bien qu’ils avaient jeté leurs épées. (12) Le vit-on mal de loin, ou soupçonna-t-on là une ruse, ce point n’est pas éclairci ; on chargea ces déserteurs, on les massacra comme une troupe ennemie ; et par la porte par où ils étaient sortis, les enseignes, comme pour une attaque, pénétrèrent dans la ville. (13) Sur d’autres points, les haches et les dolabres coupaient et brisaient les portes, et chaque cavalier, sitôt entré, allait au galop - suivant l’ordre reçu - occuper le forum. (14) On avait ajouté aux cavaliers un corps de triaires ; les légionnaires se répandent dans le reste de la ville. Ils s’abstinrent de piller, et de tuer les personnes qu’ils rencontraient, sauf celles qui résistaient les armes à la main. (15) Tous les Carthaginois furent emprisonnés, et aussi trois cents habitants environ, qui avaient fermé les portes ; aux autres, on confia l’administration de leur ville, on rendit leurs biens.(16) Il tomba à l’attaque de cette place environ deux mille ennemis, et quatre-vingt-dix Romains au plus.

La flotte romaine ravage le littoral africain (courant de l’été 207)[modifier]

(1) Agréable fut la prise de cette ville à ceux qui l’emportèrent comme au général en chef et au reste de l’armée ; brillante aussi fut l’arrivée des vainqueurs, à cause de la foule de prisonniers qu’ils poussaient devant eux. (2) Ayant comblé son frère d’éloges en égalant - honneur le plus grand qu’il pût lui accorder en paroles - à la prise de Carthagène, accomplie par lui, la prise d’Orongis accomplie par son frère, (3) Scipion, comme l’approche de l’hiver ne rendait possible ni tentative sur Gadès, ni poursuite de l’armée d’Hasdrubal dispersée çà et là dans la province, ramena toutes ses troupes dans l’Espagne citérieure ; (4) puis, après avoir réparti ses légions dans leurs cantonnements d’hiver et envoyé à Rome son frère, Lucius Scipion, avec le général ennemi Hannon et les autres prisonniers nobles, il se retira lui-même à Tarragone.

(5) La même année, la flotte romaine commandée par le proconsul Marcus Valerius Laevinus, étant passée de Sicile en Afrique, dévasta sur une large étendue les territoires d’Utique et de Carthage. Aux frontières de Carthage, autour des murs mêmes d’Utique, on enleva du butin. (6) Comme les Romains regagnaient la Sicile, la flotte punique - elle comptait soixante-dix vaisseaux de guerre - se présenta. On lui prit dix-sept navires, on en coula quatre ; on dispersa et mit en fuite le reste de la flotte. (7) Vainqueur sur terre et sur mer, le Romain, avec un important butin de toute sorte, regagne Lilybée. Par la mer désormais sûre, les navires ennemis ayant été chassés, de grands convois de blé furent amenés à Rome.

Événements de Grèce (207)[modifier]

(1) Au début de la campagne d’été où se passèrent ces événements, le proconsul. Publius Sulpicius et le roi Attale, ayant hiverné (comme on l’a dit) à Égine, passèrent à Lemnos avec leurs flottes réunies - vingt-cinq quinquérèmes romaines et trente-cinq royales. (2) Philippe, lui, pour être prêt - qu’il dût aller à l’ennemi par terre ou par mer - à tous les efforts, descendit vers la mer, à Démétriade ; il fixa à son armée une date pour se rassembler à Larissa. (3) De tous côtés, au bruit de la venue du roi, des délégations de ses alliés affluèrent à Démétriade. (4) En effet, les Étoliens avaient repris courage grâce à l’alliance de Rome, et surtout après l’arrivée d’Attale, et ils pillaient les peuples voisins ; (5) non seulement les Acarnaniens, les Béotiens et les habitants de l’Eubée éprouvaient de grandes craintes, mais aussi les Achéens, qu’effrayait, outre la guerre avec les Étoliens, Machanidas, tyran de Lacédémone, avec son camp établi non loin de la frontière Argienne. (6) Tous ces députés, exposant chacun quels dangers, sur terre et sur mer, s’annonçaient ainsi pour sa ville, demandaient du secours au roi. (7) Son royaume même, d’après les nouvelles, n’était pas tranquille : Scerdilaedus et Pleuratus s’étaient soulevés, et, parmi les Thraces, les Maedi, en particulier, étaient prêts, si quelque guerre lointaine retenait le roi, à faire des incursions sur les confins de la Macédoine. (8) En tout cas, les Béotiens et les peuples de l’intérieur de la Grèce annonçaient que le défilé des Thermopyles, où une gorge resserrée rétrécit le chemin, avait été coupé par les Étoliens d’un fossé et d’un retranchement, pour ne pas livrer passage à Philippe allant protéger les villes de ses alliés.

(9) Même un général sans énergie aurait pu être poussé à l’action en voyant tant de soulèvements s’étendre autour de lui. Philippe renvoie les ambassades en leur promettant, dans la mesure où les circonstances et la situation le permettraient, de porter secours à tous ; (10) pour le moment - c’était le plus urgent - il envoie des troupes à Peparethus, à la ville d’où on lui annonçait qu’Attale, venu de Lemnos avec sa flotte, avait dévasté tout le territoire alentour. (11) Il envoie Polyphantas avec un petit détachement en Béotie, et aussi un certain Ménippe - un de ses généraux - avec mille peltastes (la pelta ne diffère guère de la cetra) à Chalcis ; (12) on ajouta à ceux-ci cinq cents Agriani, pour pouvoir défendre toutes les parties de l’île. Le roi lui-même partit pour Scotusa, où il fit passer aussi, de Larissa, les troupes macédoniennes. (13) Là, on lui annonça qu’une assemblée des Étoliens était convoquée à Héraclée, et que le roi Attale y viendrait délibérer sur l’ensemble des opérations. (14) Pour troubler cette réunion par son arrivée soudaine, il conduit son armée à grandes étapes vers Héraclée. (15) L’assemblée était déjà dispersée quand il y arriva ; il dévaste cependant les moissons, qui étaient déjà presque mûres, surtout dans le golfe des Aeniani, puis ramène ses troupes à Scotusa. Laissant là toute l’armée, il se retire avec la garde royale à Démétriade. (16) Puis, pour pouvoir accourir à tout mouvement de l’ennemi, il envoie en Phocide, en Eubée et à Peparethus choisir des sommets, d’où des feux allumés soient visibles ; (17) il établit lui-même sur le Tisaeus - montagne dont la cime s’élève très haut - un observatoire, afin de recevoir en un moment un signal, grâce aux feux qui s’élèveraient au loin, quand les ennemis entreprendraient quelque opération.

(18) Le général en chef romain et le roi Attale firent passer leurs forces de Peparethus à Nicée ; de là ils envoient leur flotte en Eubée prés de la ville d’Oreus : pour qui gagne, du golfe de Démétriade, Chalcis et l’Euripe, c’est, sur la gauche, la première des villes de l’Eubée. (19) Il fut convenu entre Attale et Sulpicius que les Romains l’attaqueraient par la mer, les gens du roi par la terre.

Prise d’Oréos. Les Romains renoncent à attaquer Chalcis[modifier]

(1) Quatre jours après que la flotte eut abordé, ils assaillirent la ville : ce délai avait été employé à des conciliabules secrets avec Plator, mis par Philippe à la tête de la ville. (2) La place a deux citadelles, l’une dominant la mer ; l’autre est au milieu de l’agglomération. De là, par un tunnel, un chemin mène à la mer ; du côté de la mer, une tour à cinq étages, défense exceptionnelle, le barrait. (3) C’est là que s’engagea d’abord une lutte terrible, la tour étant pourvue de projectiles de toute sorte, et des machines de jet et de siège ayant été débarquées des vaisseaux pour l’attaquer. (4) Comme ce combat avait attiré l’attention et les regards de tous, par la porte de la citadelle située au bord de la mer Plator fit entrer les Romains, et en un moment cette citadelle fut prise. Les habitants chassés de là se dirigèrent vers le milieu de la ville, du côté de l’autre citadelle ; (5à il y avait encore là des hommes postés pour leur en fermer les portes. Laissés ainsi à l’extérieur, les habitants sont massacrés ou pris sur la voie publique. (6) La garnison macédonienne, groupée au pied du mur de la citadelle, résista, sans prendre la fuite en désordre, sans engager non plus un combat très acharné. (7) Plator, avec la permission de Sulpicius, fit monter ces troupes sur des bateaux et les débarqua à Demetrium de Phthiotide ; lui-même se retira auprès d’Attale.

(8) Sulpicius, emporté par le succès si facile d’Oréos, part tout droit de là pour Chalcis avec sa flotte victorieuse ; mais l’événement n’y répondit pas du tout à ses espoirs. (9) Après s’être étendue largement des deux côtés, la mer, resserrée à cet endroit en un défilé, peut offrir d’abord à qui la regarde l’aspect d’un port double, tourné vers deux entrées ; mais il serait difficile de trouver un mouillage plus dangereux pour une flotte ; (10) car les vents, venant des montagnes très élevées des deux terres qui le bordent, s’abattent en tempêtes soudaines, et par lui-même, le détroit de l’Euripe ne voit pas sept fois par jour, comme on le raconte, monter et descendre la marée ; mais, au hasard, la mer, à la façon d’un vent tournant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, s’y précipite, comme un torrent roulant du haut d’une montagne escarpée. Ainsi ni jour, ni nuit elle ne laisse de repos aux navires. (11) Ce mouillage si dangereux reçut la flotte ; quant à la ville, d’un côté fermée par la mer, de l’autre, du côté de la terre, remarquablement fortifiée et fermement défendue par une forte garnison, et surtout par la loyauté des chefs militaires et des notables, qui avait été flottante et trompeuse à Oréos, elle était solide et inexpugnable. (12) Étant donnée la témérité de l’entreprise, le Romain agit du moins prudemment en ceci, qu’ayant vu ses difficultés, il l’abandonna rapidement pour ne pas y perdre son temps, et fit passer de là sa flotte à Cynus de Locride - c’est le marché de la ville des Opuntii, qui est située à mille pas de la mer.

Vains efforts de Philippe pour contrôler la situation en Grèce[modifier]

(1) Quant à Philippe, les signaux de feu d’Oréos l’avaient bien averti, mais, par la perfidie de Plator, ils avaient été émis trop tard de l’observatoire ; d’autre part, l’infériorité de ses forces maritimes ne rendait pas facile à sa flotte l’accès de l’île ; ainsi les retards firent abandonner l’affaire. (2) Pour Chalcis, au contraire, au premier signal, il marcha sans hésiter à son secours ; car quoique Chalcis soit, elle aussi, une ville de la même île, elle est séparée par un bras de mer si étroit du continent, qu’un pont l’y rattache, et que l’accès en est plus facile par terre que par mer. (3) Donc Philippe, parti de Démétriade pour Scotusa, et de cette ville à la troisième veille, après avoir chassé les troupes, et dispersé les Étoliens établis dans le défilé des Thermopyles, refoulant ses ennemis sur Héraclée, gagna lui-même en un seul jour Elatia de Phocide, à plus de soixante milles de là. (4) À peu près le même jour, le roi Attale pillait la ville des Opuntii, qu’on avait prise : Sulpicius avait abandonné au roi ce butin, parce qu’Oréos, quelques jours avant, avait été pillé par les soldats romains, à l’exclusion de ceux du roi. (5) La flotte romaine s’était retirée à Oréos, et Attale, ignorant l’arrivée de Philippe, passait son temps à tirer de l’argent des notables ; (6) l’arrivée de Philippe fut si imprévue que si certains Crétois, qui, par hasard, étaient allés assez loin de la ville faire du fourrage, n’avaient aperçu de loin l’armée ennemie, Attale aurait pu être surpris. (7) Sans armes, dans le désordre, il gagne en une fuite éperdue la mer et ses vaisseaux ; tandis qu’on s’efforce de les éloigner du rivage, Philippe survient, et, même de la terre, inspire l’effroi aux marins. (8) De là, il revint à Oponte, accusant dieux et hommes de lui avoir fait perdre l’occasion d’une affaire si importante, qu’on lui avait ravie presque à ses yeux. (9) La même colère lui fit blâmer aussi les Opuntii, car, au lieu de faire traîner le siège jusqu’à son arrivée - comme ils le pouvaient, d’après lui - sitôt vu l’ennemi, ils en étaient presque venus à une capitulation volontaire.

Après avoir réglé les affaires de la région d’Oponte, Philippe partit pour Toronè. (10) Attale, lui, partit d’abord pour Oréos ; puis, au bruit que Prusias, roi de Bithynie, avait envahi son royaume, laissant ses opérations contre les Romains et la guerre d’Étolie, il passa en Asie. (11) Sulpicius aussi retira sa flotte, à Égine, d’où il était parti au début du printemps. Sans avoir à lutter beaucoup plus qu’Attale pour prendre Oponte, Philippe prit Toronè. (12) Cette ville avait pour habitants des réfugiés de Thèbes en Phthiotide : leur patrie prise par Philippe, ils étaient venus se mettre sous la protection des Étoliens, qui leur avaient donné comme séjour cette ville dévastée et dépeuplée par la première guerre du même Philippe. (13) Puis de Toronè, prise à nouveau, comme on l’a dit plus haut, il partit, et prit Tithronion et Drumias, petites places peu connues de la Doride.

De là il vint à Elatia, où on avait dit aux ambassadeurs de Ptolémée et des Rhodiens de l’attendre. (14) Comme on y parlait de terminer la guerre étolienne, — ces ambassadeurs venaient d’assister à Héraclée à l’assemblée des Romains et des Étoliens - on apporte la nouvelle que Machanidas, tandis que les Éléens préparent la solennité des Jeux Olympiques, a décidé de les attaquer. (15) Pensant que cette affaire devait passer avant les autres, Philippe, ayant renvoyé les ambassadeurs avec cette réponse favorable "qu’il n’avait pas été cause de cette guerre, et ne retarderait pas la paix, pourvu qu’il fût permis de la faire à des conditions équitables et honorables", (16) partit avec une colonne légère, descendit à travers la Béotie à Mégare, puis à Corinthe, d’où, après avoir pris des vivres, il gagne Phlionte et Phénée. (17) Il était déjà arrivé à Heraea, quand il entend dire que Machanidas, effrayé par la nouvelle de sa venue, s’est réfugié à Lacédémone ; il se rend à Aegium à l’assemblée des Achéens, pensant en même temps trouver là la flotte punique qu’il avait demandée pour avoir aussi quelque force sur mer. (18) Quelques jours avant, les Carthaginois étaient passés aux îles d’Oxeae ; de là ils avaient gagné les ports des Acarnaniens, en apprenant qu’Attale et les Romains étaient partis d’Oréos, de peur qu’on ne marchât contre eux et qu’on ne les surprît dans le détroit de Rhium - c’est l’embouchure du golfe de Corinthe.

Philippe à l’assemblée des Achéens[modifier]

(1) Philippe était, à la vérité, chagrin et anxieux en voyant que, malgré sa rapidité à marcher en toutes circonstances, il n’était arrivé à temps pour aucune affaire, et que la fortune, lui ravissant toutes les occasions sous ses yeux, s’était jouée de sa célérité ; (2) mais, à l’assemblée, dissimulant son dépit, il parla avec une fière assurance, attestant les dieux et les hommes qu’en aucun lieu, à aucun moment, il n’avait manqué, là où résonnaient les armes ennemies, d’aller le plus vite possible ; (3) mais on avait peine, ajouta-t-il, à calculer si, dans cette guerre, c’était lui qui montrait plus d’audace, ou les ennemis plus d’ardeur à la fuite ; ainsi d’Oponte s’était échappé Attale, ainsi Sulpicius de Chalcis, ainsi, ces derniers jours, Machanidas lui avait échappé des mains. (4) Mais la fuite n’était pas toujours heureuse, et l’on ne devait pas tenir pour difficile une guerre dans laquelle, à condition de rencontrer l’ennemi, on était vainqueur. (5) L’essentiel, c’était que les ennemis avouaient ne pas être égaux à lui ; bientôt il aurait une victoire indiscutable, et ses adversaires n’obtiendraient pas, de leur lutte contre lui, de meilleurs résultats qu’ils n’en espéraient.

Avec plaisir, les alliés écoutèrent le roi. (6) Il rendit ensuite aux Achéens Heraea et Triphylia ; quant à Aliphera, il la restitua aux Megalopolitains, parce qu’ils prouvaient clairement qu’elle avait appartenu à leur territoire. (7) Ensuite, ayant reçu des Achéens des bateaux - trois quadrirèmes et autant de birèmes - il passa à Anticyre.

(8) Puis, avec sept quinquérèmes et plus de vingt barques (qu’il avait envoyées, pour s’y joindre à la flotte carthaginoise, dans le golfe de Corinthe), étant parti pour Erythrae des Étoliens, près d’Eupalium, il y fit une descente. (9) Il ne trompa pas les Étoliens : ce qu’il y avait d’hommes dans les champs ou dans les châteaux forts voisins de Potidania et d’Apollonia se réfugia dans les forêts et les montagnes ; (10) mais les troupeaux, qu’ils n’avaient pu emmener dans leur hâte, furent enlevés et poussés dans les bateaux. Après avoir envoyé, avec eux et le reste du butin, Nicias, préteur des Achéens, à Aegium, Philippe, ayant gagné Corinthe, fit emmener de là, par terre, son infanterie à travers la Béotie ; (11) lui-même, de Cenchrei, longeant en bateau l’Attique et remontant au-delà du cap Sunium, en traversant presque les flottes ennemies, parvint à Chalcis. (12) Puis, après avoir comblé d’éloges la loyauté et le courage des habitants, dont ni la crainte, ni l’espoir n’avait fait fléchir les âmes, et les avoir exhortés à rester, à l’avenir, aussi fidèles à l’alliance, s’ils préféraient leur sort à celui des Oritani et des Opontii, (13) il va par mer de Chalcis à Oréos ; et, ayant remis à ceux des notables qui, après la prise de leur cité, avaient mieux aimé fuir que se livrer aux Romains, l’ensemble des affaires et la garde de leur ville, il passa lui-même d’Eubée à Démétriade, premier point d’où il était parti pour secourir ses alliés. (14) Ensuite, après avoir mis en chantier, à Cassandrea, cent coques de bateaux de guerre, et réuni pour ce travail une foule d’ouvriers navals, comme la situation, en Grèce, était tranquille grâce au départ d’Attale, et à l’aide que lui-même il avait portée, à temps, à ses alliés dans la peine, il retourna dans son royaume, pour porter la guerre chez les Dardani.

2. Situation en Italie. Fin de la guerre d’Espagne (206)[modifier]

Célébration du triomphe à Rome (début de l’année 206)[modifier]

(1) À la fin de l’été où ces faits se passèrent en Grèce, le légat Quintus Fabius, fils de Maximus, envoyé par le consul Marcus Livius au sénat, à Rome, ayant annoncé que, d’après ce consul, pour garder la province de Gaule, il suffisait de Lucius Porcius et de ses légions, et que lui-même pouvait en revenir et en ramener son armée consulaire, (2) les sénateurs invitèrent à rentrer à Rome non seulement Marcus Livius, mais son collègue Caius Claudius. (3) La seule différence dans les décrets du sénat fut que à Marcus Livius il ordonnait de ramener son armée, à Néron de laisser, dans sa province, ses légions en face d’Hannibal. (4) Les consuls convinrent par lettres que, comme ils avaient dirigé les affaires d’un même cœur, ainsi, quoique venant de directions opposées, ils arriveraient à Rome en même temps : (5) celui qui se trouverait le premier à Préneste devrait y attendre son collègue. Le hasard fit qu’ils y arrivèrent tous deux le même jour. Après avoir, de là, envoyé un édit pour que, le surlendemain, le sénat en nombre se trouvât réuni au temple de Bellone, ils s’avancèrent vers Rome. (6) Tous les citoyens, répandus autour d’eux, non seulement les saluaient, mais, désirant chacun toucher leurs mains victorieuses, les uns les félicitaient, les autres leur rendaient grâce d’avoir, par leur action, sauvé l’État. (7) Au sénat, après avoir, comme tous les généraux, rendu compte de leurs actes, quand ils eurent demandé, en récompense de leur administration vaillante et heureuse des affaires publiques, des honneurs pour les Immortels, et, pour eux-mêmes, l’entrée en triomphe dans Rome, (8) les Pères conscrits répondirent qu’assurément ils décrétaient ce qu’ils demandaient, comme l’avaient bien mérité d’abord les dieux, puis, après les dieux, les consuls. (9) Quand on eut décrété des prières publiques au nom de tous deux et le triomphe pour chacun d’eux, ils convinrent - pour éviter, après avoir mené la guerre en pleine communauté d’idées, de séparer leurs triomphes - (10) que, la bataille s’étant livrée dans la province de Marcus Livius, celui-ci se trouvant, le jour où l’on avait combattu, avoir les auspices, et son armée revenant à Rome, tandis que celle de Néron n’avait pu être ramenée de sa province, Marcus Livius entrerait en ville sur un quadrige, suivi de ses soldats, et que Caius Claudius irait à cheval, sans soldats.

(11) Ce triomphe ainsi partagé accrut la gloire des deux consuls, mais surtout de celui qui, dépassant son collègue en mérite, lui cédait d’autant les honneurs. (12) Ce cavalier, disait-on, avait, en six jours, parcouru l’Italie dans toute sa longueur, et livré une bataille rangée à Hasdrubal, en Gaule, un jour où Hannibal croyait qu’il avait son camp en Apulie, en face de lui ; (13) ainsi ce consul, seul, avait, des deux côtés de l’Italie, à deux généraux, à deux commandants en chef, opposé ici son adresse, là sa personne. (14) Le renom de Néron avait suffi pour retenir Hannibal dans son camp ; quant à Hasdrubal, qu’était-ce, sinon l’arrivée de Néron, qui l’avait écrasé et fait périr ? (15) Aussi l’autre consul pouvait s’avancer, élevé sur un char attelé de tous les chevaux qu’il voulait ; un seul cheval portait dans Rome celui qui obtenait le vrai triomphe, et Néron, même s’il allait à pied, serait illustre ou par la gloire qu’il avait acquise dans la guerre, ou par celle qu’il dédaignait dans ce triomphe. (16) Voilà les propos dont les spectateurs accompagnèrent Néron jusqu’au Capitole.

La somme versée au trésor public fut de trois millions de sesterces et quatre-vingt mille as. (17) À chacun de ses soldats Marcus Livius distribua cinquante-six as. Caius Claudius en promit autant à ses soldats absents, quand il serait revenu à son armée. (18) On remarqua que, ce jour-là, les soldats, dans leurs plaisanteries, lancèrent plus de chansons en l’honneur de Caius Claudius (Néron) que de leur propre consul ; (19) les cavaliers mirent très haut par leurs louanges les légats Lucius Veturius et Quintus Caecilius, et exhortèrent la plèbe à les nommer consuls l’année suivante ; (20) à ce premier suffrage des cavaliers s’ajouta l’autorité des consuls, qui, le lendemain, dans une réunion publique, racontèrent quelle aide courageuse et sûre ils avaient trouvée en particulier chez ces deux lieutenants.

Début d’une nouvelle année de guerre (206)[modifier]

10[modifier]

(1) Comme l’époque des comices approchait, et que le sénat avait décidé de les faire présider par un dictateur, le consul Caius Claudius nomma dictateur son collègue Marcus Livius, Livius nomma maître de la cavalerie Quintus Caecilius. (2) Le dictateur Marcus Livius proclama consuls Lucius Veturius et Quintus Caecilius, celui-là même qui était maître de la cavalerie. (3) Puis on élut les préteurs ; on nomma Caius Servilius, Marcus Caecilius Metellus, Tiberius Claudius Asellus, Quintus Mamilius Turrinus, alors édile de la plèbe. (4) Les élections faites, le dictateur, ayant abdiqué sa magistrature et licencié son armée, partit pour sa "province" d’Étrurie en vertu d’un sénatus-consulte, afin de rechercher (5) quelles tribus des Étrusques ou des Ombriens avaient, à l’approche d’Hasdrubal, discuté le projet d’abandonner Rome pour Hasdrubal, (6) quelles tribus l’avaient aidé au moyen de renforts, de vivres, ou de secours quelconques.

Voilà ce qu’on fit cette année-là à l’intérieur et à l’extérieur. (7) Les jeux Romains furent entièrement recommencés trois fois par les édiles curules Cneius Servilius Caepio et Servius Cornelius Lentulus ; les Jeux Plébéiens furent recommencés aussi entièrement, mais une seule fois, par les édiles de la plèbe Marcus Pomponius Matho et Quintus Mamilius Turrinus.

(8) La treizième année de la guerre punique, sous le consulat de Lucius Veturius Philo et de Quintus Caecilius Metellus, on leur donna à tous deux, pour mener la guerre contre Hannibal, le Bruttium comme province". (9) Puis les préteurs tirèrent au sort, Marcus Caecilius Metellus, la préture urbaine, Quintus Mamilius, la préture pérégrine, Caius Servilius, la Sicile, Tiberius Claudius, la Sardaigne. (10) Les armées furent ainsi réparties : à l’un des consuls, l’ancienne armée de Caius Claudius, consul l’année précédente, à l’autre, celle du propréteur Quintus Claudius - elles avaient l’une et l’autre deux légions ; (11) en Étrurie, le propréteur Caius Terentius passerait ses deux légions de volontaires esclaves au proconsul Marcus Livius, à qui son commandement était prorogé pour un an ; (12) on décréta aussi que Quintus Mamilius, ayant laissé sa juridiction à son collègue, tiendrait la Gaule avec l’armée qu’avait commandée le propréteur Lucius Porcius, et il reçut l’ordre de dévaster les terres des Gaulois qui étaient passés aux Carthaginois au moment de l’approche d’Hasdrubal. (13) À Caius Servilius, avec les deux légions de soldats de Cannes, on confia la défense de la Sicile, dans les conditions où l’avait tenue Caius Mamilius. (14) De Sardaigne, on ramena la vieille armée qu’avait commandée Aulus Hostilius ; une nouvelle légion, que Tiberius Claudius dut y emmener, fut enrôlée par les consuls. (15) Afin de laisser à Quintus Claudius Tarente, à Caius Hostilius Tubulus Capoue comme "provinces", on les prorogea pour un an dans leur commandement. (16) Le proconsul Marcus Valerius, qui avait commandé la défense des côtes autour de la Sicile, reçut l’ordre, après avoir laissé trente navires à Caius Servilius, de revenir à Rome avec tout le reste de sa flotte.

Conjuration des prodiges. Les consuls encouragent le retour à la terre[modifier]

11[modifier]

(1) Dans une cité troublée par une période de guerre si critique, où l’on faisait remonter aux dieux les causes de tous les événements, favorables ou contraires, on annonçait beaucoup de prodiges : (2) à Terracine le temple de Jupiter, à Satricum celui de Mater Matuta avaient été frappés de la foudre ; ce qui n’effrayait pas moins les Satricani, c’était que dans le temple de Jupiter, par la porte même, deux serpents s’étaient glissés ; d’Antium, on annonça que des moissonneurs avaient vu des épis sanglants ; (3) à Caerè étaient nés un porc à deux têtes et un agneau à la fois mâle et femelle. À Albe, rapportait-on encore, on avait vu deux soleils, et, pendant la nuit, à Frégelles, le jour avait soudain paru ; (4) sur le territoire de Rome, un bœuf avait parlé, disait-on, et l’autel de Neptune avait ruisselé de sueur dans le cirque Flaminius ; et les sanctuaires de Cérès, de Salus, de Quirinus, avaient été frappés de la foudre. (5) On invita les consuls à détourner l’effet de ces prodiges par des victimes adultes et à présider des prières publiques pendant une journée. C’est ce qu’on fit, conformément au sénatus-consulte. (6) Mais, plus que tous les prodiges soit annoncés de l’extérieur, soit vus à Rome, ce qui effraya les esprits, ce fut l’extinction du feu dans le temple de Vesta, et l’on frappa du fouet la Vestale de garde cette nuit-là, sur l’ordre du pontife Publius Licinius. (7) Quoiqu’il n’y eût là aucun avertissement des dieux, mais un accident venant d’une négligence humaine, on décida et d’en détourner l’effet par le sacrifice de victimes adultes, et de faire des prières publiques au temple de Vesta. (8) Sans attendre que les consuls partissent pour la guerre, le sénat les invita à s’inquiéter de ramener la plèbe aux champs : par la bienveillance des dieux, la guerre avait été écartée de Rome et du Latium, et l’on pouvait sans crainte habiter les champs : il était bien peu logique de s’inquiéter davantage de la culture de la Sicile que de celle de l’Italie. (9) Mais la chose était loin d’être facile à la population, les cultivateurs libres ayant été enlevés par la guerre, les esclaves manquant, le bétail ayant été pillé, les fermes ruinées ou brûlées ; pourtant une grande partie des paysans, poussée par l’ascendant des consuls, retourna à ses champs. (10) Ceux qui avaient soulevé cette affaire, c’étaient les députés de Plaisance et de Crémone, qui se plaignaient de voir leur territoire en butte aux incursions et aux ravages des Gaulois, leurs voisins, une grande partie de leurs colons dispersée, leurs villes déjà dépeuplées, leurs campagnes dévastées et désertes. (11) On chargea le préteur Mamilius de protéger ces colonies contre l’ennemi ; et les consuls, conformément à un sénatus-consulte, ordonnèrent aux citoyens de Crémone et de Plaisance, de retourner dans ces colonies avant un jour fixé. Puis, au début du printemps, eux-mêmes partirent pour la guerre.

(12) Le consul Quintus Caecilius reçut son armée de Caius Néron, Lucius Veturius du propréteur Quintus Claudius ; Veturius compléta la sienne avec les recrues qu’il avait lui-même enrôlées. (13) Les consuls menèrent leurs armées sur le territoire de Consentia ; et, l’ayant ravagé çà et là, alors que leur colonne était déjà alourdie par le butin, ils furent, dans un étroit ravin boisé, mis en désordre par les Bruttii et les lanceurs de javelots numides, (14) au point que non seulement le butin, mais les soldats se trouvèrent en péril. Ce fut là pourtant une alarme plus qu’un combat, et, le butin envoyé en avant, les légions, intactes elles aussi, débouchèrent dans une plaine cultivée. (15) De là les consuls partirent pour le pays des Lucani ; cette nation tout entière revint, sans combat, sous les ordres du peuple romain.

Situation des armées carthaginoises à la fin de 207[modifier]

12[modifier]

(1) Contre Hannibal, on ne fit rien cette année-là. Car, de lui-même, il ne se présenta pas au combat, après le coup si récent porté à sa patrie et à sa famille, et les Romains ne troublèrent pas son repos : tant ils croyaient de force, quoique tout croulât autour de lui, en ce seul général. (2) Et peut-être a-t-il été plus étonnant dans les revers que dans le succès, (3) lui qui, faisant la guerre en territoire ennemi, pendant treize ans, si loin de chez lui, avec des fortunes diverses, à la tête non d’une armée nationale, mais d’un mélange trouble d’hommes de toutes nations qui n’avaient ni lois, ni coutumes, ni langue communes, différents par l’extérieur, différents par le vêtement, différents par les armes, différents par leurs rites, différents par leurs cérémonies, différents presque par leurs dieux, (4) les unit tous si bien par un véritable lien, qu’il ne se produisit aucune sédition ni entre eux, ni contre leur général, (5) quoiqu’on manquât souvent, en territoire ennemi, d’argent pour la solde et de vivres, faute de quoi, dans la première guerre punique, mainte abomination avait été commise entre généraux et soldats. (6) Et après la destruction de l’armée d’Hasdrubal et de son chef, sur qui reposait tout espoir de victoire, après qu’en se retirant dans un coin du Bruttium on eut abandonné tout le reste de l’Italie, qui ne trouverait étonnant qu’il n’y ait eu aucune émeute dans le camp d’Hannibal ? (7) Car, à toutes les autres difficultés, il s’était ajouté qu’on espérait seulement, même pour nourrir cette armée, sur le territoire du Bruttium, qui, même cultivé tout entier, était petit pour nourrir une si grande armée ; (8) or à ce moment une grande partie de sa jeunesse, enlevée à la culture des champs, était prise par la guerre ; et il y avait encore la coutume - défaut inné chez la nation des Bruttii - de piller le pays en faisant campagne. (9) D’autre part, de Carthage on n’envoyait rien à Hannibal, les Carthaginois s’inquiétant de garder l’Espagne, comme si tout allait bien pour eux en Italie !

(10) En Espagne, la situation était en partie la même qu’en Italie, en partie bien différente : la même, en ce que les Carthaginois, vaincus au combat, ayant perdu leur général, avaient été refoulés sur les côtes extrêmes de l’Espagne, jusqu’à l’océan ; (11) différente, en ce que l’Espagne, plus que l’Italie, plus même que toute autre partie du monde, était capable de préparer à nouveau une guerre, grâce aux caractères du pays comme des hommes. (12) C’est ainsi qu’en fait cette province, la première où aient pénétré les Romains, du moins sur le continent, a été la dernière de toutes, et seulement à notre époque, sous la conduite et les auspices de César Auguste, à être complètement domptée. (13) Alors Hasdrubal fils de Gisgon, le plus grand et le plus célèbre des généraux de cette guerre, après ceux de la famille Barca, revenant de Gadès dans l’espoir de reprendre la guerre, avec l’aide de Magon fils d’Amilcar, grâce à des levées faites dans l’Espagne ultérieure, arma environ cinquante mille fantassins et quatre mille cinq cents cavaliers. (14) Sur les troupes de cavalerie, les auteurs sont à peu près d’accord ; pour les fantassins, certains écrivent que soixante-dix mille furent amenés à Silpia. (15) Là, sur un point dominant des plaines ouvertes, les deux généraux carthaginois campèrent, dans l’intention de ne pas refuser le combat.

Accrochages entre l’armée de Scipion et l’armée d’Hasdrubal fils de Gisgon[modifier]

13[modifier]

(1) Au bruit qu’une si grande armée avait été réunie, Scipion pensant qu’avec les légions romaines il serait inférieur à une telle multitude, si on ne lui opposait pas, ne fût-ce que pour l’apparence, des auxiliaires barbares, (2) mais qu’il ne fallait pas leur donner assez de force pour que leur trahison, qui avait été cause de la défaite de son père et de son oncle, fût d’un grand poids, (3) envoya en avant Silanus chez Culchas, qui régnait sur vingt-huit cités, pour recevoir de lui les fantassins et les cavaliers qu’il avait promis d’enrôler pendant l’hiver, (4) et, partant lui-même de Tarragone, en tirant, sur sa route, de petits contingents des alliés qui la bordaient, il arriva à Castulon. (5) Là Silanus lui amena des renforts, trois mille fantassins et cinq cents cavaliers. De là il s’avança jusqu’à Baecula avec toutes ses troupes de citoyens et d’alliés, soit, fantassins et cavaliers, quarante-cinq mille hommes.

(6) Comme ils établissaient leur camp, Magon et Masinissa les attaquèrent avec toute leur cavalerie, et ils auraient mis le désordre parmi les travailleurs, si, placés par Scipion derrière un tertre fort opportunément disposé pour cela, des cavaliers n’avaient chargé à l’improviste ces ennemis dispersés. (7) Les plus résolus, ceux qui, les premiers, s’étaient portés, tout près du retranchement, contre les travailleurs mêmes, furent chassés, le combat à peine engagé. Avec les autres, ceux qui s’étaient avancés sous leurs enseignes et en ordre de marche, la lutte fut plus longue et longtemps incertaine. (8) Mais comme d’abord, des avant-postes, des cohortes sans bagages, puis des soldats enlevés aux travaux et invités à s’armer venaient, toujours plus nombreux, et sans blessures, relever les Romains fatigués, et que déjà une forte colonne se précipitait du camp au combat, Carthaginois et Numides tournèrent franchement le dos. (9) D’abord ils se retiraient par escadrons, sans que la peur ou la hâte troublassent en rien leurs rangs ; puis, quand les Romains tombèrent plus vivement sur les derniers d’entre eux, quand ils ne purent soutenir leurs charges, oubliant leurs rangs, ils se mirent à fuir çà et là, chacun par la voie la plus proche. (10) Et quoique ce combat eût sensiblement augmenté le courage des Romains, et diminué celui de leurs ennemis, pas un instant, pendant les quelques jours suivants, les escarmouches de cavalerie et de troupes légères ne s’interrompirent.

Bataille de Silpia[modifier]

14[modifier]

(1) Quand les adversaires eurent assez tâté leurs forces dans ces légers combats, Hasdrubal le premier amena ses troupes en ligne ; puis les Romains s’avancèrent. (2) Mais chaque armée resta rangée devant ses retranchements ; et sans qu’aucune eût commencé le combat, le jour tombant déjà, le Carthaginois d’abord, puis le Romain ramenèrent leurs troupes dans leur camp. (3) On fit de même pendant quelques jours. Le premier, toujours, le Carthaginois faisait sortir ses troupes du camp ; le premier, à ses soldats fatigués de se tenir en ligne, il donnait le signal de se retirer ; d’aucun côté on ne courait en avant, on ne lançait un javelot, on ne poussait un cri. (4) Le centre était formé ici de Romains, là de Carthaginois mêlés à des Africains, les ailes, d’alliés - c’étaient de part et d’autre des Espagnols - ; en avant des ailes, devant la ligne carthaginoise, les éléphants, de loin, semblaient des bastions.

(5) Déjà, dans les deux camps, on disait qu’on combattrait dans l’ordre où l’on s’était rangé, que les centres, les Romains et les Carthaginois, que séparait le motif de la guerre, se courraient sus avec un courage et des armements également forts. (6) Quand Scipion remarqua qu’on en était convaincu, il changea tout, à dessein, pour le jour où il voulait livrer bataille. (7) Il donne, le soir, dans le camp, des instructions pour qu’avant le jour hommes et chevaux soient prêts, aient mangé, et que les cavaliers, en armes, tiennent leurs chevaux bridés et sellés. (8) Le jour n’était pas encore bien clair qu’il lançait toute sa cavalerie et ses troupes légères contre les postes puniques ; aussitôt après il s’avança lui-même avec l’infanterie lourde des légions, (9) les soldats romains, contrairement à la ferme croyance des siens et des ennemis, renforçant les ailes, tandis que les alliés trouvaient place au centre. (10) Attiré par les cris des cavaliers, Hasdrubal, quand il bondit hors de sa tente, quand il voit cette attaque soudaine arrivant à ses retranchements, l’agitation des siens, avec, au loin, les enseignes brillantes des légions et la plaine couverte d’ennemis, lance aussitôt toute sa cavalerie contre les cavaliers romains ; (11) lui-même, avec la colonne d’infanterie, sort du camp, et, en déployant ses lignes, il ne change rien à leur ordre habituel. (12) Depuis longtemps déjà, le combat de cavalerie était indécis ; et il ne pouvait arriver à une décision par lui-même, parce que les cavaliers repoussés - et cela arrivait aux uns et aux autres tour à tour, ou à peu près - trouvaient dans leurs lignes d’infanterie un refuge sûr ; (13) mais dès qu’il n’y eut plus que cinq cents pas entre les lignes ennemies, Scipion, faisant sonner la retraite et ouvrir les rangs, reçoit toute sa cavalerie et ses troupes légères au centre, puis, les divisant en deux groupes, les place en réserve derrière les ailes. (14) Ensuite, sitôt le moment venu de commencer le combat, il ordonne aux Espagnols (qui formaient le centre de son armée) de s’avancer posément ; (15) et lui-même, de l’aile droite, — où il commandait - envoie dire à Silanus et à Marcius d’étendre leur aile vers la gauche comme ils le verraient s’étendre vers la droite, (16) et d’engager, avec leurs fantassins et leurs cavaliers disponibles, la lutte contre l’ennemi, sans attendre que les centres puissent en venir aux mains. (17) Les ailes s’étant ainsi étendues, leurs commandants conduisaient chacun, rapidement, contre l’ennemi, trois cohortes de fantassins et trois de cavaliers, augmentées de leurs vélites, les autres cohortes les suivant en formant une ligne oblique. (18) Il y avait un rentrant au milieu, là où les enseignes des Espagnols s’avançaient plus lentement ; (19) et l’on se battait déjà aux ailes que la principale force de l’armée ennemie - les vétérans carthaginois et les Africains - n’était pas encore arrivée à portée de trait, et n’osait courir aux deux ailes aider les combattants, de peur d’ouvrir le centre aux ennemis qui venaient face à elle. (20) Ces ailes se trouvaient pressées par un combat sur deux fronts : les cavaliers et les troupes légères, les vélites, les ayant enveloppées, les chargeaient de flanc, et les cohortes les pressaient de face, pour les couper du reste de leurs lignes.

Défaite carthaginoise[modifier]

15[modifier]

(1) En aucun point du tout la lutte n’était égale, surtout parce que la foule des Baléares et des recrues espagnoles se trouvait opposée aux soldats romains et latins ; (2) puis, le jour s’avançant déjà, les forces commençaient à manquer aux troupes d’Hasdrubal, surprises par une alerte matinale, et obligées, sans avoir eu le temps de se réconforter en mangeant, d’aller précipitamment en ligne. (3) C’était pour cela qu’à dessein Scipion avait traîné en longueur, afin que la bataille eût lieu tard : à partir de la septième heure seulement les enseignes d’infanterie se chargèrent aux ailes, (4) et le combat ne gagna le centre que sensiblement plus tard, si bien que la chaleur du soleil de midi et la fatigue de rester debout sous les armes, jointes à la faim et à la soif, éprouvèrent ces soldats avant qu’on n’en vint aux mains. Aussi restèrent ils appuyés sur leur bouclier. (5) Qui plus est les éléphants mêmes, affolés par la façon désordonnée de combattre qu’avaient les cavaliers, les vélites et les troupes légères, s’étaient jetés des ailes au centre. (6) Ainsi, las de corps et d’âmes, les Carthaginois reculèrent, tout en gardant leurs rangs, comme une ligne intacte cédant du terrain sur l’ordre de son chef. (7) Mais comme les vainqueurs n’en furent que plus ardents, quand ils sentirent que l’affaire penchait en leur faveur, à attaquer de tous côtés, et que leurs assauts n’étaient pas faciles à soutenir, (8) Hasdrubal eut beau retenir les fuyards, leur barrer la route, en leur criant sans cesse qu’ils avaient derrière eux des hauteurs et un refuge sûr, s’ils se repliaient en ordre ; (9) la peur l’emportant sur l’honneur, comme tous ceux qui étaient les plus près de l’ennemi tombaient, ils tournèrent le dos sur-le-champ, et s’enfuirent tous en se dispersant. (10) Ils s’arrêtèrent d’abord au pied des collines et l’on commença à remettre en rangs les soldats, les Romains hésitant à faire gravir à leurs troupes la hauteur qui leur faisait face ; puis quand les Carthaginois les virent y porter résolument leurs enseignes, se remettant à fuir, ils se pressent effrayés dans leur camp.

(11) Les Romains n’étaient pas loin de ses retranchements, et auraient pris ce camp - tant était grand alors leur élan - si à un soleil brûlant, tel qu’il brille entre des nuages lourds de pluie, n’avait succédé une chute d’eau si violente, que les vainqueurs eurent peine à se retirer dans leur camp, que certains même eurent scrupule à rien tenter de plus ce jour-là. (12) Les Carthaginois, épuisés par la fatigue et les blessures, se voient bien invités par la nuit et la pluie à un repos nécessaire ; (13) mais, comme la crainte et le danger ne leur laissent pas le temps de rester inactifs - les ennemis ayant, pensent-ils, l’intention d’attaquer leur camp à l’aube - avec des pierres ramassées de tous côtés alentour, dans les vallons voisins, ils renforcent leur retranchement, pour se défendre par leurs fortifications, puisque leurs armes les protègent trop mal. (14) Mais la défection de leurs alliés leur fit juger la fuite plus sûre que la résistance. Elle commença par Attene, roitelet des Turdetani : il déserta avec une troupe nombreuse de ses concitoyens. (15) Ensuite deux places fortes, avec leurs garnisons, furent livrées par leurs commandants au Romain. (16) Craignant qu’une fois les esprits portés à la défection, le mal ne s’étendît plus loin, Hasdrubal, dans le silence de la nuit suivante, leva le camp.

Fin de la guerre d’Espagne (206)[modifier]

16[modifier]

(1) Dès qu’à l’aube les sentinelles des avant-postes annoncent à Scipion le départ de l’ennemi, lançant la cavalerie en avant, il ordonne de partir, (2) et l’on mena la marche si rapidement que, si les Romains avaient marché droit sur ses traces, ils l’auraient sans aucun doute atteint ; mais on crut des guides disant qu’il y avait un chemin plus court pour gagner le Baetis, afin d’attaquer les ennemis quand ils passeraient ce fleuve. (3) Hasdrubal, se voyant fermer le passage, infléchit sa marche vers l’Océan, et désormais ses soldats allèrent dispersés comme des fuyards. Il mit ainsi un peu d’intervalle entre les Romains et lui ; (4) pourtant les cavaliers et les troupes légères, en l’attaquant tantôt de dos, tantôt sur les flancs, le fatiguaient et le retardaient ; (5) mais comme, fréquemment, des attaques soudaines l’arrêtaient, et que tantôt les deux cavaleries, tantôt, contre les vélites et les fantassins auxiliaires, des éléments carthaginois engageaient le combat, les légions arrivèrent aussi. (6) Dès lors, ce ne fut plus une bataille, mais une sorte de boucherie, jusqu’au moment où le général lui-même, donnant l’exemple de la fuite, s’échappa vers les hauteurs les plus proches, avec six mille hommes environ, à moitié armés. Tous les autres furent massacrés ou pris. (7) Précipitamment, les Carthaginois fortifièrent un camp improvisé sur la colline la plus élevée, et, l’ennemi s’étant vainement efforcé d’en gravir la pente raide, s’y défendirent sans difficulté. (8) Mais le blocus, sur un terrain nu et sans ressources, était à peine supportable quelques jours ; aussi passait-on à l’ennemi ; et à la fin le général lui-même, faisant venir ses vaisseaux - la mer n’était pas loin - quitta de nuit son armée pour se réfugier à Gadès.

(9) En apprenant la fuite du général ennemi, Scipion laisse dix mille fantassins, mille cavaliers à Silanus pour assiéger le camp ; (10) lui-même part avec le reste de ses troupes et, en soixante-dix étapes, étudiant sur sa route la cause de chaque roitelet et de chaque cité, pour pouvoir accorder des récompenses suivant une juste connaissance des mérites, revient à Tarragone. (11) Après son départ, Masinissa, s’étant rencontré en secret avec Silanus, passa, pour avoir un peuple aussi disposé que lui-même à suivre ses nouveaux desseins, en Afrique, avec quelques-uns de ses compatriotes ; (12) et l’on vit moins, à cette époque, la raison de ce changement soudain, qu’on ne vit plus tard, dans la fidélité de Masinissa envers les Romains, si constante jusqu’à l’extrême vieillesse, la preuve qu’alors même, il n’agit pas sans motif plausible. (13) Ensuite Magon, à qui Hasdrubal avait renvoyé les vaisseaux, gagna Gadès ; le reste de l’armée, abandonnée par ses chefs, se dispersa soit en désertant, soit en s’enfuyant dans les cités les plus proches, sans former désormais aucune troupe remarquable par son nombre ni par ses forces.

(14) Voilà, en gros, comment, sous le commandement et les auspices de Publius Scipion, on chassa d’Espagne les Carthaginois, treize ans après le début de la guerre, quatre ans après que Publius Scipion eut reçu cette province et cette armée. (15) Peu de temps après, Silanus vint, en annonçant que la guerre était terminée, rejoindre Scipion à Tarragone.

3. Activité diplomatique et militaire de Scipion en Espagne et en Afrique (206 à 205)[modifier]

Scipion recherche l’alliance de Syphax[modifier]

17[modifier]

(1) Lucius Scipion, avec un grand nombre de prisonniers nobles, fut envoyé à Rome pour y annoncer que l’Espagne était reconquise ; (2) et tandis que la foule entière, par sa joie et ses éloges immenses, exaltait cet exploit, seul celui qui l’avait accompli, insatiable de vertu et de gloire véritable, ne considérait la reprise de l’Espagne que comme une faible ébauche de ce qu’avaient conçu ses espoirs et sa grandeur d’âme : (3) l’Afrique, la grande Carthage, toute la gloire de cette guerre accumulée, en quelque sorte, pour son honneur et sur son nom, voilà ce qui attirait déjà ses regards.

(4) Aussi, pensant qu’il fallait, dès maintenant, préparer les choses et se concilier les rois et les peuples, il décida de tâter d’abord les dispositions du roi Syphax. (5). C’était le roi des Masaesulii ; ce peuple, voisin des Maures, fait face, dans l’ensemble, à la région de l’Espagne où se trouve Carthagène. (6) Il y avait, à cette époque, un traité entre son roi et les Carthaginois ; (7) Scipion, pensant que Syphax ne le jugerait pas plus important ni plus sacré que ne le font d’ordinaire les barbares, pour qui la fidélité dépend de la fortune, lui envoie, comme parlementaire, Caius Laelius, avec des présents. (8) Le barbare en fut heureux, et, comme alors la situation était partout heureuse pour les Romains, pour les Carthaginois, au contraire, défavorable en Italie, et perdue en Espagne, il déclara consentir à accepter l’amitié de Rome, mais non à donner ni à recevoir le serment destiné à la confirmer, sinon en présence du général romain lui-même. (9) Ainsi Laelius, sans autre promesse du roi que celle touchant la sécurité de Scipion, s’il venait le voir, retourne auprès de Scipion.

(10) C’était un gros appui à tous égards, pour qui avait des vues sur l’Afrique, que Syphax, le roi le plus riche de cette terre, connaissant déjà par expérience la guerre. contre les Carthaginois eux-mêmes, et dont le royaume avait une situation très favorable par rapport à l’Espagne, n’en étant séparé que par un détroit resserré. (11) C’est pourquoi Scipion, jugeant que cela valait la peine de courir un grand danger, puisqu’il n’y avait pas d’autre moyen, laissa Lucius Marcius à Tarragone, Marcus Silanus à Carthagène (où, de Tarragone, il s’était rendu par terre, à grandes étapes) pour garder l’Espagne, (12) partit lui-même de Carthagène, en compagnie de Caius Laelius, avec deux quinquérèmes, et par une mer tranquille, le plus souvent à la rame, de temps en temps avec l’aide d’un vent léger, passa en Afrique. (13) Le hasard voulut qu’Hasdrubal, chassé d’Espagne et poussé dans ce port avec sept trirèmes, jetât l’ancre et abordât juste au moment (14) où la vue des deux quinquérèmes, sans aucun doute ennemies, et qui pouvaient être enlevées, avant leur entrée au port, par ses navires plus nombreux, ne produisit pourtant que du désordre et de l’agitation chez ses soldats comme chez ses matelots, qui préparèrent en vain armes et vaisseaux. (15) En effet, frappées d’un vent un peu plus fort, qui soufflait de la haute mer, les voiles poussèrent les deux quinquérèmes dans le port sans laisser aux Carthaginois le temps de lever l’ancre ; (16) et après cela, personne n’osait lancer une attaque dans un port appartenant au roi. Ainsi d’abord Hasdrubal, puis Scipion et Laelius, descendant à terre, vont trouver Syphax.

Syphax offre l’hospitalité à Scipion et à Hasdrubal[modifier]

18[modifier]

(1) Syphax trouva fort beau - et cela l’était vraiment - de voir les généraux des deux peuples les plus puissants de l’époque venir, le même jour, lui demander sa bienveillance et son amitié. (2) À l’un comme à l’autre il offre l’hospitalité ; et il s’efforça - puisque, disait-il, le hasard avait voulu les réunir sous le même toit, auprès des mêmes pénates - de les amener à un entretien en vue de terminer leur inimitié ; (3) mais Scipion objecta que, personnellement, il n’avait contre le Carthaginois aucune haine pour y mettre fin par un entretien, et qu’en ce qui touchait l’État, il ne pouvait discuter aucun point avec un ennemi sans ordre du sénat. (4) En revanche, au désir très vif du roi de le voir - pour ne pas avoir l’air d’écarter de sa table un de ses hôtes - se décider à venir à la même table qu’Hasdrubal, il ne fit pas d’objection. (5) Un dîner les réunit donc chez le roi ; qui plus est, Scipion et Hasdrubal - cela faisant plaisir au roi - prirent place sur le même lit. (6) Et si grandes étaient l’affabilité de Scipion et son adresse naturelle en toute circonstance, qu’il séduisit non seulement Syphax, un barbare qui n’avait pas l’habitude de la politesse romaine, mais même son ennemi le plus acharné par l’agrément de sa conversation ; (7) et Hasdrubal proclamait que l’homme lui avait paru plus admirable dans cette rencontre face à face que par ses exploits à la guerre, (8) et qu’il ne doutait pas que Syphax et son royaume ne fussent déjà au pouvoir des Romains, tant Scipion avait l’art de gagner les esprits. Aussi les Carthaginois devaient-ils moins rechercher comment on avait perdu l’Espagne, que se demander comment garder l’Afrique. (10- Ce n’était pas - disait Hasdrubal - par plaisir de voyager à l’étranger, ni pour se promener sur des côtes pittoresques, qu’un si grand général romain, laissant une province récemment soumise, laissant ses troupes, était passé avec deux navires en Afrique et s’était confié à une terre ennemie, au pouvoir d’un roi, à une loyauté qu’on n’avait pas encore éprouvée ; c’était dans l’espoir de conquérir l’Afrique. (11) Ce qu’il retournait depuis longtemps dans son esprit, ce qui manifestement l’indignait, c’était que, comme Hannibal faisait la guerre en Italie, il ne fît pas, lui, Scipion, la guerre en Afrique. (12) Ayant conclu un traité avec Syphax, Scipion quitta l’Afrique, et, après avoir été ballotté en haute mer par des vents de direction variable, et le plus souvent violents, il se trouva trois jours après dans le port de Carthagène.

Siège d’Iliturgi[modifier]

19[modifier]

(1) Si les Espagnes, du côté de la guerre punique, étaient tranquilles, certaines cités, ayant conscience de leurs fautes, obéissaient à la crainte plus qu’à la loyauté - on le voyait bien - pour rester tranquilles. Parmi elles, les plus remarquables, par leur importance et par leurs torts, étaient Iliturgi et Castulon. (2) Castulon, après avoir été, dans leur prospérité, l’alliée des Romains, était passée, après le massacre des Scipions et de leurs armées, aux Carthaginois ; les gens d’Iliturgi, en livrant les Romains qui, à la suite de ce désastre, s’étaient réfugiés chez eux, et en les mettant à mort, avaient ajouté le crime à la défection. (3) Sévir contre ces peuples de prime abord, alors que les Espagnes n’étaient pas encore sûres, aurait été plus juste qu’utile ; (4) mais maintenant qu’avec la tranquillité rétablie, le moment de punir semblait venu, Scipion mande de Tarragone Lucius Marcius et l’envoie, avec le tiers des troupes, attaquer Castulon ; lui-même, avec le reste de l’armée, parvient, en cinq étapes environ, à Iliturgi. (5) Les portes étaient fermées, tout disposé et pourvu pour repousser une attaque : tant la conscience de ce qu’ils savaient mériter avait tenu lieu aux habitants de déclaration de guerre !

(6) C’est aussi par cette remarque que Scipion commença sa harangue à ses soldats : ces Espagnols mêmes, leur dit-il, en fermant leurs portes, avaient montré quelles craintes ils avaient mérité d’éprouver ; aussi fallait-il leur faire la guerre avec beaucoup plus d’acharnement qu’aux Carthaginois : (7) car avec ceux-ci on luttait, presque sans colère, pour l’empire et pour la gloire ; ceux-là il fallait les punir de leur perfidie, de leur cruauté et de leur crime.( 8) Le moment était venu pour les soldats romains de venger le massacre impie de leurs compagnons d’armes, le piège tendu contre eux-mêmes, au cas où ils auraient été emportés par la même fuite, et d’interdire pour toujours, par un exemple de poids, à tout homme, de jamais considérer un citoyen ou un soldat romain, quel que fût son sort, comme sujet aux outrages.

(9) Les soldats excités par cette harangue de leur général, on répartit les échelles entre des hommes choisis dans chaque manipule, et, après avoir divisé l’armée de façon que le lieutenant Laelius en commande une partie, sur deux points à la fois - double motif de frayeur - on attaque la ville. (10) Ce n’est pas un général, ni plusieurs chefs, mais la crainte née de la conscience de leurs torts, qui exhorte les assiégés à défendre vigoureusement leur ville : (11) ils se souvenaient, et ils rappelaient entre eux, que l’ennemi cherchait devant eux leur supplice, non une victoire. L’endroit où ils affronteraient la mort, cela seul importait donc ; expireraient-ils au combat, en ligne, là où Mars, dieu commun aux deux adversaires, souvent relève le vaincu et abat le vainqueur, (12) ou plus tard, une fois leur ville brûlée et ruinée, devant les yeux de leurs femmes et de leurs enfants prisonniers, sous les coups et dans les fers, après avoir subi toute sorte de hontes et d’indignités ?

(13) Aussi ce ne sont pas uniquement les gens d’âge à être soldats ni les hommes seuls, mais les femmes et les enfants qui, dépassant les limites de leurs forces physiques et morales, assistent à la lutte, fournissent des traits aux combattants, apportent des pierres, sur les murs, aux hommes qui les réparent. (14) Il ne s’agissait pas uniquement de la liberté, qui anime seulement le cœur des hommes courageux : les derniers supplices, une mort honteuse étaient sous les yeux de tous. Ce qui enflammait aussi leurs âmes, c’était l’émulation devant les peines et les dangers, et le seul fait de se voir les uns les autres. (15) Aussi commença-t-on le combat avec une telle ardeur, que l’armée qui avait soumis l’Espagne entière, plusieurs fois repoussée, par la jeunesse d’une seule ville, de ses remparts, se trouva tout en désarroi après un combat fort peu brillant. (16) Quand Scipion le voit, craignant que tant de vains efforts des siens n’augmentent à la fois l’ardeur de l’ennemi, et ne découragent ses propres soldats, il juge devoir faire un effort personnel, prendre sa part du danger ; blâmant la lâcheté de ses hommes, il leur ordonne d’apporter des échelles, et les menace, s’ils hésitent tous, d’y monter lui-même. (17) Déjà il était arrivé, non sans grand péril, au pied des murs, quand, partout, s’élevèrent les cris des soldats, inquiets pour leur général, et l’on commença de plusieurs côtés à la fois à dresser les échelles. De l’autre côté aussi Laelius se fit pressant. (18) Alors la force des assiégés est vaincue ; jetant les défenseurs au bas des murs, les Romains s’en emparent ; la citadelle même, par un point qui paraissait inexpugnable, est prise dans le tumulte.

Destruction d’Iliturgi. Capitulation de Castulon[modifier]

20[modifier]

(1) Des déserteurs africains, alors auxiliaires chez les Romains, tandis que les assiégés étaient tournés vers la défense des points où le danger était visible, et que les Romains montaient à l’attaque par où ils pouvaient, (2) s’aperçurent que la partie la plus élevée de la ville, étant protégée par un rocher escarpé, se trouvait sans fortification aucune et vide de défenseurs. (3) Ces hommes au corps léger, et que rendaient agiles de nombreux exercices, emportant des fiches de fer, escaladent la roche là où des saillies le leur permettent. (4) Là où, d’aventure, la pierre se trouvait trop à pic ou trop lisse, enfonçant leurs fiches dans les fentes étroites pour s’en faire comme des échelons, (5) les premiers tirant par la main ceux qui les suivent, les derniers soulevant ceux qui vont devant, ils arrivent au sommet ; de là, ils descendent en courant, avec des cris, dans la ville déjà prise par les Romains. (6) Alors on vit bien que c’était la colère et la haine qui l’avaient fait attaquer : personne ne pensait à prendre des ennemis vivants, personne, quoique tout fût ouvert au pillage, ne pensait au butin : on massacre les gens sans armes à côté des gens armés, les femmes comme les hommes ; on va jusqu’à égorger les petits enfants, dans la cruauté de la colère ; (7) puis on met le feu aux maisons, on abat ce que l’incendie ne peut consumer ; tant on a à cœur d’anéantir même les traces de cette ville, et de détruire jusqu’au souvenir de la résidence ennemie !

(8) Ensuite Scipion mène son armée à Castulon, ville que défendaient non seulement des réfugiés espagnols, mais aussi les restes de l’armée carthaginoise qui s’était enfuie, dispersée, çà et là. (9) Mais avant la venue de Scipion était arrivé le bruit du désastre subi par les gens d’Iliturgi, qui avait inspiré la terreur et le désespoir ; (10) et, au milieu d’intérêts opposés, chacun voulant décider pour soi sans tenir compte d’autrui, d’abord des soupçons muets, puis une discorde ouverte amenèrent la scission entre Carthaginois et Espagnols. (11) Ceux-ci avaient pour chef Cerdubelus, qui poussait ouvertement à la capitulation ; Himilcon commandait les auxiliaires carthaginois ; eux et la ville, Cerdubelus, ayant reçu en secret une promesse de Scipion, les livre au Romain. (12) Ici la victoire fut plus clémente ; on n’avait pas commis d’aussi grandes fautes, et la colère avait été en grande partie apaisée par la capitulation volontaire.

Spectacle de gladiateurs à la mémoire des Scipions[modifier]

21[modifier]

(1) Marcius fut ensuite envoyé chez les barbares pour mettre ceux qui, d’aventure, n’étaient pas encore complètement domptés, sous les lois et les ordres des Romains ; Scipion revint à Carthagène afin de s’acquitter des vœux qu’il avait faits aux dieux, et de donner les combats de gladiateurs qu’il avait préparés à l’occasion de la mort de son père et de son oncle.( 2) Les gladiateurs de ce spectacle ne furent pas de ces hommes dont les entrepreneurs forment d’habitude leurs paires, esclaves descendant du plateau de vente, ou hommes libres qui mettent leur sang à prix ; (3) tout volontaire et gratuit fut le concours des combattants. Les uns, en effet, furent envoyés par les roitelets pour montrer un exemple du courage naturel à leur race ; (4) d’autres proclamèrent, d’eux-mêmes, qu’ils allaient se battre pour être agréables à leurs chefs ; d’autres, l’émulation, la rivalité les poussèrent à défier des adversaires ou à ne pas refuser des défis ; (5) certains, ayant des différends qu’ils n’avaient pas pu ou voulu terminer par la discussion, après avoir convenu entre eux que l’objet du litige suivrait le vainqueur, en décidèrent par le fer. (6) Deux hommes qui n’étaient pas de naissance obscure, mais illustres et en vue, Corbis et Orsua, deux cousins germains, se disputant le principat d’une cité nommée Ibis, déclarèrent qu’ils combattraient par le fer. (7) Corbis était l’aîné ; mais le père d’Orsua avait été prince le dernier, ayant hérité le principat de son frère aîné, après la mort de celui-ci. (8) Scipion voulant, par de simples paroles, trancher leur différend et apaiser leurs colères, tous deux lui dirent qu’ils avaient refusé cet arbitrage à des parents communs, et que, parmi les dieux et les hommes, ils n’auraient d’autre juge que Mars. (9) Fiers l’aîné de sa force, le plus jeune de la fleur de sa jeunesse, aimant mieux mourir au combat que d’être sujet l’un de l’autre, comme on ne put les arracher à une telle fureur, ils offrirent à l’armée un spectacle remarquable, et une leçon exemplaire du mal immense que le désir du pouvoir cause parmi les mortels. (10) L’aîné, par son habitude des armes et son adresse, l’emporta facilement sur la force brute du plus jeune. À ces combats de gladiateurs s’ajoutèrent des jeux funèbres, en rapport avec les ressources de la province et les moyens d’un camp.

Mesures de représailles contre la ville d’Astapa[modifier]

22[modifier]

(1) Cependant les lieutenants de Scipion n’en poursuivaient pas moins les opérations. Marcius, ayant franchi le Baetis, que les habitants appellent Certis, reçut la soumission sans combat de deux cités pleines de ressources. (2) Astapa était une ville qui appartint toujours au parti carthaginois ; mais, cette attitude méritait moins la colère des Romains que le fait qu’en dehors des nécessités de la guerre, ses habitants portaient aux Romains une haine exceptionnelle. (3) Ni la situation, ni les remparts de leur ville ne la rendaient pourtant assez sûre pour leur inspirer une fierté particulière ; mais le caractère de ces gens, qui se plaisaient au brigandage, les avait poussés à faire des incursions sur le territoire voisin appartenant à des alliés du peuple romain, et à enlever les soldats errants, les cantiniers et les commerçants romains. (4) Même une caravane importante (les voyageurs peu nombreux manquant trop de sécurité), alors qu’elle traversait leur territoire, fut cernée dans une embuscade établie sur un point dangereux et massacrée.

(5) Comme l’armée s’était approchée d’Astapa pour l’attaquer, ses habitants, conscients de leurs crimes, ne jugeant pas sûr de se rendre à des adversaires si mal disposés contre eux, et n’ayant aucun espoir de se sauver grâce à leurs murs ou à leurs armes, décident, contre eux-mêmes et les leurs, un forfait affreux et barbare. (6) Ils désignent un endroit au forum où entasser les biens les plus précieux, ordonnent à leurs femmes et à leurs enfants de s’asseoir sur ce monceau d’objets, puis empilent du bois tout autour et y jettent de nombreux fagots. (7) Ensuite, ils disent à cinquante jeunes soldats de garder là, tant que l’issue du combat sera incertaine, leurs biens et les personnes qui leur sont plus chères que ces biens. (8) S’ils voient l’affaire pencher déjà et la ville sur le point d’être prise, ils doivent savoir que tous les hommes qui, devant eux, marchent au combat, se feront tuer dans la bataille ; (9) on prie donc, au nom des dieux célestes et infernaux, ces cinquante soldats de penser alors à la liberté, qui doit finir ce jour-là, pour les gens d’Astapa, soit par une mort honorable, soit par un esclavage infâme, et par conséquent de ne rien laisser contre quoi un ennemi irrité puisse sévir. (10) Le fer et le feu sont dans leurs mains ; ces mains amies et fidèles doivent anéantir ce qui est destiné à périr, plutôt que de laisser les ennemis l’outrager avec d’orgueilleuses railleries. (11) À ces exhortations s’ajoute une malédiction terrible contre celui que, d’aventure, l’espoir, ou la faiblesse de son cœur, aura détourné de ces instructions.

Alors leur colonne rapide, par les portes ouvertes, sort à grand bruit. (12) Aucun poste bien solide ne s’opposait à eux, parce que rien ne pouvait être moins redouté, de leur part, que l’audace de sortir de leurs murailles ; quelques rares escadrons de cavalerie et de l’infanterie légère, envoyée brusquement du camp à cet effet, marchèrent à leur rencontre. (13) Le combat fut plus violent par l’ardeur des courages que réglé suivant un ordre quelconque. Aussi l’échec de la cavalerie, qui, la première, s’était portée au-devant de l’ennemi, effraya les troupes légères ; et l’on aurait combattu au pied même du retranchement si la force de l’armée, les légions, malgré le peu de temps qu’on leur donna pour se ranger, n’avaient aligné leur front. (14) Alors même il y eut un peu de désordre autour des enseignes, les ennemis, aveugles de fureur, se ruant vers les blessures et le fer avec une folle audace ; ensuite les vieux soldats, tenant ferme contre ces assauts impulsifs, en massacrant les premiers Espagnols arrêtèrent ceux qui les suivaient. (15) Ils essayèrent peu après de prendre l’offensive, et, voyant qu’aucun ennemi ne reculait, qu’ils s’obstinaient à mourir chacun planté à son poste, étendant leur ligne, comme le leur permettait leur nombre, et enveloppant les ailes des ennemis, qui combattirent alors en cercle, ils les massacrèrent jusqu’au dernier.

Massacre de la population[modifier]

23[modifier]

(1) Cette cruauté d’ennemis irrités, et surtout en pleine action, était conforme aux lois de la guerre contre des adversaires armés et qui résistaient ; (2) plus affreux était un autre massacre, dans la ville, où une foule de femmes et d’enfants, non combattants, sans armes, étaient égorgés par les leurs, qui, sur le bûcher qu’ils avaient allumé, jetaient leurs corps, pour la plupart encore vivants, dont les ruisseaux de sang éteignaient la flamme naissante. Eux-mêmes enfin, fatigués de ce massacre lamentable des leurs, ils se jetèrent avec leurs armes dans les flammes. (3) Ce carnage était déjà consommé quand les Romains vainqueurs survinrent. D’abord, devant un spectacle si affreux, stupéfaits, ils restèrent quelque temps immobiles ; (4) puis, l’or et l’argent qui brillaient au milieu des autres objets entassés leur donnant le désir, avec l’avidité naturelle à l’homme, de les arracher au feu, les uns furent saisis par les flammes, les autres brûlés par des bouffées d’air chaud, les plus proches du feu ne pouvant reculer, car une foule immense les pressait par derrière. (5) Ainsi Astapa, sans donner aucun butin au soldat, fut détruite par le fer et le feu. Marcius, ayant reçu la soumission de tous les autres peuples de cette région, effrayés, ramena son armée victorieuse à Carthagène, auprès de Scipion.

(6) En ces jours mêmes arrivèrent des réfugiés de Gadès, qui promettaient de livrer leur ville, la garnison punique qui s’y trouvait, son commandant et la flotte. (7) Magon s’était arrêté là après sa fuite, et, rassemblant sur l’Océan des navires, y avait réuni quelques troupes auxiliaires, amenées soit, à travers le détroit, de la côte d’Afrique, soit des régions de l’Espagne voisines par le préfet Hannon. (8) Après un échange de serments avec ces réfugiés, on envoya à Gadès Marcius avec des cohortes sans bagages, Laelius avec sept trirèmes et une seule quinquérème, pour mener l’affaire sur terre et sur mer d’un commun accord.

Mutinerie dans l’armée romaine (été 206)[modifier]

24[modifier]

(1) Une grave maladie de Scipion, moins grave cependant que ne le disait le bruit public (car chacun, avec la passion naturelle aux hommes de nourrir à plaisir les rumeurs, ajoutait quelque chose à ce qu’il avait appris) troubla toute la province et surtout ses parties éloignées ; (2) et l’on vit bien quelle masse de dangers aurait soulevée une défaite réelle, puisqu’un bruit sans fondement soulevait de si grandes tempêtes : (3) ni les alliés ne restèrent fidèles, ni l’armée soumise à son devoir.

Mandonius et Indibilis, qui, s’étant promis la royauté en Espagne quand les Carthaginois en seraient chassés, n’avaient obtenu du sort aucun bonheur conforme à leurs espérances, (4) soulevant leurs compatriotes, les Lacetani, en même temps que la jeunesse celtibère, attaquèrent et ravagèrent le territoire des Suessetani et des Sedetani, alliés du peuple romain.

(5) Chez des citoyens romains éclata une autre folie, dans le camp près de Sucron. Il y avait là huit mille soldats, pour défendre les peuples qui habitent en-deçà de l’Èbre.( 6) L’agitation avait commencé chez eux non quand on leur apporta des bruits incertains sur la santé de leur général, mais auparavant déjà, par suite de la licence née, comme d’ordinaire, d’une longue oisiveté, et, en partie, parce que, habitués en pays ennemi à vivre largement de rapines, ils se trouvaient plus gênés en temps de paix. (7) Il y eut d’abord seulement des propos lancés à la dérobée : si la guerre était dans la province, que faisaient-ils au milieu de gens paisibles ? Si la guerre était finie et leur mission achevée, pourquoi ne les ramenait-on pas en Italie ? (8) On avait aussi réclamé la solde avec plus d’effronterie qu’il n’est conforme à la coutume et à la discipline militaires, des sentinelles avaient lancé des injures aux tribuns qui faisaient leur ronde dans les postes, et, de nuit, certains soldats étaient allés piller, alentour, la région pacifiée ; à la fin, en plein jour, ouvertement, on quittait les enseignes. (9) Tout se faisait suivant le caprice et la fantaisie des soldats, rien n’était fait suivant les institutions et la discipline militaires, ni sur l’ordre des chefs ; (10) le camp ressemblait pourtant encore à un camp romain sous ce seul aspect que les soldats, pensant que les tribuns, contaminés par leur folie, ne resteraient pas à l’écart de la sédition et de la défection, les laissaient rendre la justice au quartier général, leur demandaient le mot d’ordre, se rendaient à leur tour dans les postes de jour et de nuit ; (11) et, s’ils avaient enlevé sa force au commandement, ils conservaient l’apparence d’hommes qui obéissent aux ordres, en se commandant spontanément à eux-mêmes. (12) Elle éclata, la sédition, par la suite, quand ils s’aperçurent que les tribuns relevaient et blâmaient leur conduite, tâchaient de s’y opposer, et déclaraient ouvertement qu’ils ne s’associeraient pas à leur folie. (13) On les chassa donc du quartier général, puis, peu après, du camp ; et les chefs de la sédition, deux simples soldats, Caius Albius Calenus et Caius Atrius Umber, reçurent, du consentement de tous, le commandement. (14) Sans se contenter des insignes des tribuns, ces deux hommes osèrent s’attribuer les marques du pouvoir suprême, les faisceaux et les haches : il ne leur vint pas à l’esprit que c’étaient leur dos, leur cou que menaçaient ces verges et ces haches, qu’ils faisaient porter devant eux pour effrayer les autres. (15) Leur croyance erronée en la mort de Scipion aveuglait leurs esprits ; sitôt après la publication, toute prochaine, de cette nouvelle, ils ne doutaient pas de voir, dans l’Espagne entière, s’allumer la guerre ; (16) dans un tel tumulte, ils pourraient exiger de l’argent des alliés, piller les villes voisines, et, dans ce bouleversement où tous auraient toutes les audaces, on remarquerait moins ce qu’ils auraient fait eux-mêmes.

Scipion attire l’armée à Carthagène[modifier]

25[modifier]

(1) Comme, là-dessus, on attendait des nouvelles fraîches non seulement de la mort, mais des funérailles de Scipion, qu’aucune n’arrivait, cependant, et que ce bruit, né sans raison, s’évanouissait, on commença à rechercher ceux qui l’avaient fait courir les premiers. (2) Chacun se dérobant, pour pouvoir se donner l’air d’avoir plutôt cru à la légère qu’inventé un fait si grave, les chefs de la révolte, d’eux-mêmes, abandonnèrent déjà leurs insignes, et, à la place du fantôme de commandement qu’ils exerçaient, tremblèrent de voir, prêt à se tourner bientôt contre eux, un pouvoir réel et légitime.

(3) Tandis que la sédition, ainsi paralysée, apprenait de témoins certains d’abord que Scipion vivait, bientôt même qu’il était bien portant, elle vit arriver sept tribuns militaires, envoyés par Scipion lui-même. (4) D’abord leur arrivée exaspéra les esprits ; puis, en calmant eux-mêmes, par des paroles de paix, les soldats connus d’eux, qu’ils avaient abordés, ils adoucirent les coeurs. (5) D’abord, en effet, en faisant le tour des tentes des soldats, puis au quartier des officiers et au quartier général, quand ils voyaient des groupes engager des conversations, ils s’adressaient à eux, recherchant la cause de la colère et de l’abattement subit de ces hommes plutôt que les accusant d’avoir agi comme ils avaient fait. (6) En général, on mettait en avant que la solde n’avait pas été payée au jour voulu ; puis, ajoutaient les soldats, alors qu’au même moment où éclatait la trahison des Iliturgitani, après le massacre de deux généraux et de deux armées romaines, ils avaient, par leur courage, défendu le nom de Rome et conservé la province, les Iliturgitani avaient bien subi le châtiment dû à leur faute ; mais leur mérite, à eux, n’avait pas reçu sa récompense. (7) De telles plaintes, répondaient les tribuns, exprimaient de justes griefs, et ils les transmettraient au général en chef ; ils se réjouissaient qu’il n’y eût rien de plus grave, de plus difficile à guérir ; Publius Scipion, grâce aux dieux, et aussi l’état étaient capables de récompenser les soldats.

(8) Scipion, habitué aux campagnes, mais peu fait aux orages des émeutes, s’inquiétait toujours, en cette affaire, que l’armée ne passât la mesure dans ses fautes, ou lui-même dans la répression. (9) Pour le moment, il décida d’agir, comme il avait commencé, par la douceur, et de faire espérer, en envoyant des percepteurs à la ronde dans les cités tributaires, un paiement prochain de la solde ; (10) et un édit, affiché aussitôt, invita les rebelles à venir demander leur solde à Carthagène, soit par groupes séparés, soit tous ensemble, comme ils le préféraient. (11) Ce qui apaisa la sédition, déjà languissante par elle-même, ce fut le brusque retour au calme des Espagnols révoltés : Mandonius et Indibilis, abandonnant leur entreprise, étaient, en effet, rentrés dans leurs frontières, en apprenant que Scipion était en vie : (12) les rebelles n’avaient plus de concitoyens ni d’étrangers avec qui associer leur folie. (13) Tout bien examiné, il ne leur restait, après leur entreprise criminelle, qu’un refuge, qui n’était pas très sûr : s’en remettre au général en chef, à sa juste colère, ou à sa clémence, dont il n’y avait pas à désespérer : il avait pardonné même à des ennemis, avec qui il avait lutté par les armes ; (14) or leur révolte, à eux, n’avait entraîné ni blessure, ni effusion de sang ; sans cruauté par elle-même, elle n’avait pas mérité un châtiment cruel. Ainsi l’esprit humain a chez chaque homme, pour excuser ses fautes, de l’éloquence à l’excès. (15) Les rebelles se demandaient seulement s’ils iraient par cohortes isolées, ou tous ensemble, demander leur solde. Ils inclinèrent - cette solution leur paraissant plus sûre - à y aller tous ensemble.

Arrivée des mutins à Carthagène[modifier]

26[modifier]

(1) En ces mêmes jours où ils délibéraient à ce sujet, on tenait conseil sur eux à Carthagène, (2) et l’on discutait si l’on sévirait seulement contre les instigateurs de la révolte - et ils n’étaient pas plus de trente-cinq - ou si, par le supplice d’un plus grand nombre de rebelles, on punirait un crime d’un si funeste exemple, désertion plutôt que révolte. (3) L’avis le plus doux l’emporta : aux instigateurs de la faute on limiterait le châtiment ; à l’égard de la masse, une réprimande suffirait. (4) Le conseil levé, on annonce aux troupes de Carthagène (pour faire croire que c’était de cela qu’on s’était occupé) une expédition contre Mandonius et Indibilis, et on leur ordonne de préparer quelques jours de vivres. (5) Les sept tribuns qui déjà auparavant étaient allés apaiser la révolte à Sucron sont envoyés au-devant de l’armée rebelle, et l’on donne à chacun d’eux le nom de cinq des chefs de la révolte, (6) afin de les faire accueillir, avec un air et des paroles bienveillantes par des hommes aptes à jouer ce rôle, qui leur offrent l’hospitalité, et, après les avoir enivrés, les enchaînent.

(7) Déjà les rebelles n’étaient pas loin de Carthagène quand la nouvelle, donnée par des personnes rencontrées, que, le lendemain, toute l’armée, avec Marcus Silanus, partait contre les Lacetani, non seulement les délivra de toutes les craintes qui restaient en secret dans leurs cœurs, mais leur causa une grande joie, à l’idée qu’ils allaient tenir le général, resté seul, plus qu’ils ne seraient eux-mêmes en sa puissance. (8) Au coucher du soleil, ils entrèrent dans la ville et virent l’autre armée tout préparer pour se mettre en marche.( 9) Reçus par ces paroles, préparées à dessein, que leur arrivée était agréable et opportune pour le général en chef, car elle précédait immédiatement le départ de l’autre armée, ils reprennent des forces. (10) Les tribuns, sans bruit, avaient fait offrir l’hospitalité aux auteurs de la révolte par des hommes aptes à ce rôle, qui s’en saisirent et les enchaînèrent. (11) À la quatrième veille, le train de l’armée dont on simulait le départ commença à s’ébranler ; au point du jour les troupes se mirent en marche, mais on arrêta leur colonne à la porte, et l’on envoya des sentinelles à toutes les portes de l’enceinte, pour que personne ne quittât la ville.

(12) Alors, convoqués à l’assemblée, les soldats arrivés la veille accourent fièrement au forum devant le tribunal du général, comme des gens qui, les premiers, allaient l’effrayer par leurs cris. (13) Mais, au même moment, le général monta sur son tribunal, et les troupes armées, ramenées des portes, entourèrent par derrière l’assemblée sans armes. (14) Alors toute la fierté des rebelles tomba, et - ils l’avouaient plus tard - rien ne les effraya autant que la vigueur et le teint coloré, contraire à leurs espérances, du général qu’ils croyaient voir gravement atteint, et son expression, telle que, même sur le front de bataille, ils ne se rappelaient pas, disaient-ils, l’avoir jamais vue. (15) Il resta assis, sans parler, quelque temps, jusqu’au moment où on lui annonça que les instigateurs de la révolte avaient été amenés au forum, et que tout était prêt.

Discours de Scipion à l’armée rebelle[modifier]

27[modifier]

(1) Alors, le héraut ayant fait faire silence, Scipion commença ainsi :

"Jamais je n’aurais cru que les mots me manqueraient pour m’adresser à mon armée, (2) non que je me fusse jamais exercé à la parole plus qu’à l’action, mais parce que, resté dans les camps presque depuis l’enfance, j’avais l’habitude du caractère des soldats. (3) À vous, pourtant, comment vous parler ? Ni les idées, ni les mots ne m’en fournissent le moyen ; car je ne sais pas même par quel nom je dois m’adresser à vous. (4) Citoyens, vous qui vous êtes séparés de votre patrie ? Soldats, vous qui avez nié l’autorité militaire et le droit d’auspices, rompu un serment religieux ? Ennemis ? Pour la stature, les traits, les vêtements, la tenue, je reconnais des concitoyens ; dans les actes, les paroles, les desseins, je vois des sentiments d’ennemis. (5) En quoi, en effet, vous êtes-vous distingués des Ilergètes et des Lacetani dans vos souhaits ou dans vos espoirs ? Eux, cependant, ce sont Mandonius et Indibilis, des hommes d’une noblesse royale, qu’ils ont suivis dans leur folie ; vous, vous avez déféré le droit d’auspices et l’autorité militaire à Atrius l’Ombrien et à Albius de Calès. (6) Dites que vous n’avez pas tous fait cela ou voulu le faire, soldats, que peu d’entre vous ont été atteints d’une telle folie, d’une telle démence ; je croirai volontiers ceux qui le diront : car telles sont les fautes commises que, si elles s’étaient répandues dans toute l’armée, on ne pourrait les expier sans de lourdes expiations."

(7) "C’est malgré moi que je touche à ces sortes de blessures ; mais, sans y toucher et y retoucher, on ne peut les guérir.(8) En vérité, une fois les Carthaginois chassés d’Espagne, je croyais qu’il n’y avait point d’endroit dans la province entière, point de gens pour haïr ma vie : telle avait été ma conduite non seulement envers les alliés, mais envers les ennemis. (9) Et voici que dans mon camp - combien mon attente m’a trompé ! — le bruit de ma mort a été non seulement bien accueilli, mais attendu. (10) Ce n’est pas que je veuille étendre ce crime à tous - vraiment, si je croyais que toute mon armée a souhaité ma mort, ici, tout de suite, sous vos yeux, je mourrais ; il ne me plairait pas de mener une vie odieuse à mes concitoyens et à mes soldats - ; (11) mais toute multitude, comme, par nature, la mer, est par elle-même immobile ; les vents et les brises l’agitent ; ainsi le calme comme les tempêtes sont en vous, le motif, l’origine de toute folie sont dans les agitateurs ; vous, c’est la contagion qui vous égare. (12) Aujourd’hui même, vous ne savez pas, je crois, jusqu’où vous êtes allés dans la démence, quel forfait vous avez osé contre moi, contre votre patrie, vos parents et vos enfants, contre les dieux, témoins du serment, contre les auspices sous lesquels vous servez, contre les usages de l’armée et la discipline ancestrale, contre la majesté du commandement suprême."

(13) "Sur moi, je ne dirai rien : vous avez mis sans doute plus de légèreté que d’espoir à croire à ma mort ; sans doute enfin suis-je tel, que le fait de voir mon armée lasse d’être commandée par moi ne doive pas étonner du tout. Mais la patrie, que vous avait-elle fait pour que vous vous alliiez à Mandonius et à Indibilis afin de la trahir ? (14) Que vous avait fait le peuple romain, pour que vous donniez le commandement, enlevé à des tribuns nommés par un vote de ce peuple, à de simples particuliers ; pour que, non contents de les avoir pour tribuns, vous donniez les faisceaux de votre général à des gens qui n’avaient jamais eu un esclave à commander, vous, une armée romaine ? (15) Au prétoire, Albius et Atrius ont dressé leur tente ; la trompette a sonné devant eux ; on leur a demandé le mot d’ordre ; ils se sont assis sur le tribunal de Publius Scipion ; le licteur leur a servi d’appariteur ; dans l’espace dégagé par lui, ils se sont avancés ; on a porté devant eux les faisceaux avec les haches. (16) Des pluies de pierres, des coups de foudre, la naissance de monstres vous semblent des prodiges : votre conduite est un prodige tel qu’aucune victime, aucune prière ne peuvent l’expier, sans verser le sang des hommes qui ont osé un si grand forfait."

Discours de Scipion (suite)[modifier]

28[modifier]

(1) "Pour moi, cependant, quoique le crime ne raisonne jamais, je voudrais - autant que c’est possible pour un acte sacrilège, savoir quels ont été votre idée, votre projet. (2) À Regium, autrefois, une légion, envoyée en garnison, après avoir égorgé criminellement les notables de la cité, occupa dix ans cette ville opulente ; (3) à cause de ce forfait, la légion entière, ses quatre mille hommes, furent sur le forum, à Rome, frappés de la hache. (4) Mais d’abord, ces gens-là suivirent non un Atrius l’Ombrien, mi-soldat, mi-cantinier, général dont le nom même est de mauvais augure, mais Decius Vibellius, tribun des soldats ; ils ne se joignirent pas à Pyrrhus, ni aux Samnites ou aux Lucains, ennemis du peuple romain ; (5) vous, vous avez communiqué vos plans à Mandonius et à Indibilis, vous avez projeté de mettre en commun avec eux vos armes. (6) Ces gens-là, comme les Campaniens à Capoue (enlevée aux Toscans, ses anciens habitants) comme les Mamertins à Messine en Sicile, se proposaient de garder toujours Regium comme résidence, et de ne harceler d’offensives ni le peuple romain, ni les alliés du peuple romain. (7) vous proposez-vous, vous, de garder Sucron comme domicile ? Si moi, votre général, quittant cette province, ma mission achevée, je vous y laissais, vous devriez implorer le secours des dieux et des hommes parce que vous ne retourneriez pas auprès de vos femmes et de vos enfants."

(8) "Admettons cependant qu’eux aussi, vous les ayez chassés de vos cœurs, comme votre patrie et moi-même ; c’est la démarche de votre dessein, criminel, non insensé au dernier point, que je veux suivre. (8) Moi vivant, et l’armée (vous exceptés) intacte, avec laquelle, par moi, Carthagène a été prise en un seul jour, avec laquelle quatre généraux, quatre armées carthaginoises ont été enfoncées, mises en fuite, chassées d’Espagne, vous - huit mille hommes dont aucun ne vaut, sans doute, Albius et Atrius, à qui vous vous étiez subordonnés - vous prétendiez arracher la province d’Espagne au peuple romain ? (10) J’écarte, je mets à part mon nom ; admettons que, sauf en croyant trop facilement à ma mort, vous ne m’avez outragé en rien. (11) Eh quoi ? si je mourais, avec moi l’État expirerait, avec moi tomberait l’empire romain ? Veuille Jupiter Très bon, Très grand ne pas permettre ce désastre qu’une ville fondée après avoir pris les auspices, à l’instigation des dieux eux-mêmes, pour l’éternité, ait seulement la durée de ce corps fragile et mortel ! (12) Quoique Flaminius, Paul-Émile, Gracchus, Postumius Albinus, Marcus Marcellus, Titus Quinctius Crispinus, Cneius Fulvius, les Scipions, mes aïeux, tant de généraux illustres, aient été enlevés par une seule guerre, le peuple romain est resté debout, et il le restera, même si mille autres généraux mouraient soit par le fer, soit de maladie : et mes seules funérailles auraient emporté l’État romain ? (13) Vous mêmes, ici, en Espagne, quand mon père et mon oncle, vos deux généraux, eurent été tués, vous avez choisi Septimus Marcius pour vous commander contre les Carthaginois, exaltés par leur victoire récente. Et je parle comme si les Espagnes avaient dû, par ma mort, rester sans chef : (14) mais Marcus Silanus envoyé, en même temps que moi, avec les mêmes droits, le même pouvoir, mais les lieutenants Lucius Scipion, mon frère, et Caius Laelius, manqueraient-ils à venger la majesté du commandement ? (15) Est-ce votre armée qu’on pouvait comparer à notre armée, ou vos chefs à nos chefs, ou nos titres, ou nos causes ? Même supérieurs sur tous ces points, porteriez-vous les armes, avec les Carthaginois, contre votre patrie, contre vos concitoyens ? Voudriez-vous que l’Afrique commandât à l’Italie, Carthage à Rome ? Quel tort a eu pour cela votre patrie ? "

Discours de Scipion (fin)[modifier]

29[modifier]

"(1) Coriolan fut, autrefois, par une condamnation injuste, par un exil malheureux et immérité, poussé à marcher contre sa patrie ; mais sa piété pour une personne privée le détourna d’un attentat contre le peuple. (2) Vous, quel ressentiment, quelle colère vous a excités ? Votre solde, payée, à cause de la maladie de votre général, avec quelques jours de retard, était-ce une raison suffisante pour déclarer la guerre à votre patrie, pour abandonner le peuple romain au bénéfice des Ilergètes, pour ne rien laisser dans la religion, dans la société sans l’outrager ? (3) Assurément, vous étiez fous, soldats, et la maladie n’avait pas attaqué avec plus de violence mon corps que vos esprits. (4) J’ai horreur de rapporter ce qu’on a cru, ce qu’on a espéré, ce qu’on a souhaité : que l’oubli emporte tout cela et l’anéantisse, s’il se peut ; sinon, qu’en tout cas le silence l’ensevelisse ! "

(5) "Je ne saurais dire que mon discours ne vous a pas semblé funeste et affreux : mais combien croyez-vous vos actions plus affreuses que mes paroles ? Ce que vous avez fait, vous trouvez juste que je le supporte ; et vous, vous ne souffrez pas, sans impatience, qu’on le raconte seulement ? (6) Pourtant, on arrêtera ici ces reproches mêmes. Puissiez-vous oublier vous-mêmes votre conduite aussi facilement que moi je l’oublierai ! (7) Ainsi, pour ce qui vous concerne tous, si vous vous repentez de votre égarement, je vous trouve assez et trop punis. Pour Albius de Calès, et Atrius l’Ombrien, et les autres instigateurs d’une révolte sacrilège, ils laveront de leur sang la faute commise ; (8) vous, vous devez voir leur supplice non seulement sans peine, mais avec joie, si la raison vous est revenue : car c’était contre vous, plus que contre personne qu’ils avaient des desseins hostiles et méchants".

(9) À peine finissait-il de parler que, grâce aux mesures prises, une terreur venant de toutes sortes d’objets à la fois frappa les yeux et les oreilles. (10) Les troupes qui avaient cerné l’assemblée frappèrent leurs boucliers de leurs épées ; on entendit la voix du héraut lire les noms des soldats condamnés au conseil ; (11) on les traînait nus au milieu de la place ; en même temps, on montrait tous les préparatifs du supplice ; les condamnés furent attachés au poteau, battus de verges et frappés de la hache, tandis que la crainte paralysait à tel point les assistants, qu’on n’entendit pas un mot un peu fier contre la rigueur de la peine, ni même un gémissement. (12) Puis on enleva tous les cadavres, et, la place purifiée, les soldats, appelés chacun par son nom chez les tribuns militaires, prêtèrent serment à Publius Scipion, et chacun d’eux reçut intégralement sa solde à l’appel de son nom. Telle fut la fin, l’issue de la sédition militaire entreprise près de Sucron.

Bataille navale dans le détroit de Gadès (été 206)[modifier]

30[modifier]

(1) À la même époque, sur le Bétis, Hannon, préfet de Magon, envoyé de Cadix avec une petite troupe d’Africains, en gagnant des Espagnols à prix d’argent, arma quatre mille jeunes gens environ. (2) Puis, dépouillé de son camp par Lucius Marcius, ayant perdu la plus grande partie de ses soldats dans le trouble causé par la prise du camp, certains aussi dans la fuite, tandis que la cavalerie poursuivait ceux qui s’étaient dispersés, il s’échappa lui-même avec quelques hommes.

(3) Pendant que ces événements se passaient sur le Bétis, Laelius, passant du détroit dans l’Océan, s’approcha de Carteia avec sa flotte. Cette ville est située sur la côte de l’Océan, là où, à la sortie du détroit resserré, la mer commence à s’étendre. (4) Prendre Gadès, sans combat, par trahison, c’était - des habitants étant venus d’eux-mêmes le promettre au camp romain, — un espoir qu’on avait nourri. Mais cette trahison fut dévoilée trop tôt, et Magon, faisant arrêter tous les traîtres, les remit au préteur Adherbal pour les emmener à Carthage. (5) Adherbal, ayant embarqué les conjurés sur une quinquérème, l’envoya en avant, parce qu’elle était plus lente que ses trirèmes, et la suivit lui-même, à peu de distance, avec huit trirèmes. (6) La quinquérème entrait déjà dans le détroit, quand Laelius, lui aussi sur une quinquérème, sort du port de Carteia, suivi de sept trirèmes, et se porte contre Adherbal et ses trirèmes, pensant bien que la quinquérème carthaginoise, déjà prise dans le courant du détroit, ne peut, contre lui, être ramenée en arrière. (7) Le Carthaginois, devant cette attaque soudaine, indécis, se demanda un moment s’il suivrait sa quinquérème ou tournerait ses éperons contre l’ennemi.( 8) Cette hésitation même lui ôta la faculté de refuser le combat : déjà, en effet, les Romains étaient à portée de trait et le pressaient de tous côtés ; et le courant, lui aussi, l’empêchait déjà de diriger à son gré ses vaisseaux. Ce combat ne ressemblait donc en rien à une bataille navale, car il n’y avait là rien de volontaire, rien qui vînt de l’art militaire ni d’un dessein réfléchi. (9) Seules les forces naturelles du détroit et du courant, maîtresses de tout le combat, portaient vers les vaisseaux amis ou ennemis les commandants, qui essayaient en vain d’aller, à force de rames, en sens contraire ; un navire qui fuyait, on le voyait, lancé du côté opposé par un tourbillon, porté vers ses vainqueurs ; mais aussi celui qui le poursuivait, s’il tombait sur un courant contraire, se détournait de lui comme s’il fuyait. (10) Mieux : dans l’action même, tel vaisseau, alors qu’il fonçait de l’éperon contre un ennemi, présentait soudain le flanc lui-même et recevait le coup d’éperon de l’autre ; tel autre, alors qu’il offrait le flanc à l’ennemi, soudain, tournait et présentait sa proue. (11) Tandis que, dirigée par le hasard, une lutte incertaine mêle les trirèmes, la quinquérème romaine, soit que, grâce à son poids, elle tienne mieux la mer, soit que ses rangs de rameurs plus nombreux, fendant les remous, permettent de la diriger plus facilement, coule deux trirèmes ; d’un élan, elle balaie les rames d’un des flancs d’une autre trirème ; (12) et elle aurait fracassé les autres trirèmes qu’elle eût atteintes, si, avec les cinq navires qui lui restaient, Adherbal n’avait fait voile vers l’Afrique.

Nouvelles tentatives de soulèvement en Espagne (fin de l’été 206)[modifier]

31[modifier]

(1) Quand Laelius, revenu vainqueur à Carteia, eut appris ce qui s’était passé à Gadès : la découverte de la trahison, l’envoi des conjurés à Carthage, l’anéantissement de l’espoir dans lequel Lucius Marcius et lui étaient venus, (2) il envoya dire à celui-ci que, s’ils ne voulaient pas perdre leur temps à rester campés devant Gadès, ils devaient retourner auprès du général en chef ; Marcius l’approuvant, tous deux revinrent quelques jours après à Carthagène. (3) À leur départ, non seulement Magon respira, alors que jusque-là, du côté de la terre comme de la mer, une double crainte l’étreignait, mais, la nouvelle de la révolte des Ilergètes lui offrant l’espoir de recouvrer l’Espagne, il envoie au sénat, à Carthage, des courriers (4) chargés, en exagérant à la fois la révolte civile née dans le camp des Romains et la défection de leurs alliés, de pousser les sénateurs à lui envoyer des renforts suffisants pour reprendre l’empire d’Espagne, que leurs pères leur avaient laissé.

(5) Mandonius et Indibilis, de retour dans leurs frontières, restèrent quelque temps, en attendant de savoir ce qu’on déciderait sur la révolte des soldats romains, dans l’indécision et le calme, ne doutant pas que si l’on pardonnait à l’égarement des citoyens, on ne pût leur pardonner aussi à eux-mêmes ; ( 6) quand se répandit le bruit de leur supplice rigoureux, pensant qu’ils paieraient leur faute d’une peine égale, ils appelèrent à nouveau leurs peuples aux armes, (7) et, réunissant les auxiliaires qu’ils avaient déjà eus, ils passèrent sur le territoire des Sedetani, où ils avaient campé au début de leur défection, avec vingt mille fantassins et deux mille cinq cents cavaliers.

Scipion se prépare à attaquer Indibilis et Mandonius[modifier]

32[modifier]

(1) Scipion, par sa loyauté à payer à tous également, innocents et coupables, leur solde, par son air et ses paroles bienveillantes envers tous, ayant facilement regagné le cœur de ses soldats, (2) convoqua, avant de quitter Carthagène, une assemblée où, après s’être longuement emporté contre la perfidie des roitelets qui reprenaient la guerre, (3) il proclama qu’il ne partait pas du tout, pour punir ce crime, avec les dispositions qu’il avait eues pour guérir récemment l’égarement de ses concitoyens.

(4) Il avait alors, comme s’il taillait dans ses propres entrailles, en gémissant et en pleurant, expié, par l’exécution de trente hommes, la légèreté, ou la faute, de huit mille ; maintenant, c’était avec joie et entrain qu’il allait massacrer les Ilergètes. (5) Ils n’étaient pas, en effet, nés sur la même terre que lui ; ils n’étaient joints à lui par aucun lien ; le seul qu’ils avaient eu, celui de la parole donnée et de l’amitié, ils l’avaient rompu eux-mêmes par leur crime. (6) Dans son armée, outre qu’il n’y voit que des citoyens, des alliés ou des hommes de droit latin, une chose l’émeut encore, c’est qu’il n’y a presque aucun soldat qui n’ait été amené d’Italie ou par son oncle Cneius Scipion, le premier Romain venu dans cette province, ou par son père, le consul, ou par lui-même : (7) le nom, les auspices des Scipions leur sont familiers à eux tous, qu’il veut ramener avec lui dans leur patrie pour un triomphe mérité, et dont il espère le soutien, dans sa candidature au consulat, comme s’il s’agissait là d’un honneur qu’ils partageront tous.

(8) Quant à l’expédition prochaine, ils ont oublié leurs propres exploits, ceux d’entre eux qui la considèrent comme une guerre. Pour sa part, Magon, qui, se séparant de l’univers, s’est réfugié dans une île entourée par l’Océan, avec quelques vaisseaux, l’inquiète plus que les Ilergètes : (9) là-bas, en effet, il y a un général carthaginois et des troupes puniques, — quel que soit d’ailleurs leur nombre - ; ici, des brigands et des chefs de brigands, qui, s’ils ont, pour piller les terres de leurs voisins, brûler leurs maisons et enlever leurs troupeaux, quelque force, en revanche, au combat, en bataille rangée, n’en ont aucune ; en combattant, ils compteront plus sur leur rapidité dans la fuite que sur leurs armes. (10) Aussi n’est-ce pas parce qu’il voit dans les Ilergètes aucun danger, ni le germe d’une guerre plus importante, qu’avant de quitter sa province il pense devoir les écraser, (11) mais d’abord pour ne pas laisser impunie une défection aussi criminelle que la leur ; ensuite, pour qu’on ne puisse pas dire que, dans une province entièrement soumise, grâce à tant de courage à la fois et à tant de bonheur, il a laissé un seul ennemi. (12) Ses soldats n’ont donc, avec l’aide des dieux, qu’à le suivre, moins pour faire une guerre - car ils n’ont pas d’ennemi de taille à lutter - que pour punir des criminels.

Le combat tourne à l’avantage des Romains[modifier]

33[modifier]

(1) Après ce discours, Scipion, renvoyant ses soldats, leur ordonne de se préparer à marcher le lendemain, et, en dix étapes, arrive sur l’Èbre. Puis, ayant passé le fleuve, il campe, trois jours après, en vue de l’ennemi. (2) Devant le camp se trouvait une plaine entourée de montagnes. Scipion, ayant fait pousser en avant, dans cette vallée, des troupeaux, enlevés, pour la plupart sur les terres des ennemis eux-mêmes, afin d’exciter la fougue instinctive des barbares, envoya pour les défendre des vélites, (3) en ordonnant à Laelius, quand, grâce à leurs attaques rapides, le combat se trouverait engagé, de charger l’ennemi avec la cavalerie, masquée jusque-là. (4) L’avancée propice d’une montagne couvrit cette embuscade de la cavalerie, et rien ne retarda le combat. Les Espagnols coururent sur les troupeaux qu’ils aperçurent de loin, les vélites sur les Espagnols occupés à leur butin. (5) D’abord ils les harcelèrent de leurs projectiles ; puis, laissant leurs traits légers, plus propres à allumer la lutte qu’à décider de son issue, ils mettent l’épée nue, et l’on commence à lutter pied à pied. Ce combat d’infanterie était incertain, sans l’arrivée des cavaliers. (6) Ils ne se contentèrent pas d’écraser, dans leur charge, les adversaires qui leur faisaient face ; certains d’entre eux, tournant, par le pied de la pente, la troupe ennemie, se jetèrent sur ses derrières, pour couper la retraite à la plupart ; et le massacre fut plus grand qu’il ne l’est d’ordinaire dans ces petits combats provoqués par des escarmouches.

(7) Cet échec enflamma la colère des barbares plus qu’il ne brisa leurs courages. Aussi, pour ne pas paraître ébranlés, dès l’aube ; le lendemain, ils s’avancèrent en lignes. (8) Toutes leurs troupes ne pouvaient pas entrer dans la vallée, qui était étroite, on l’a déjà dit : les deux tiers environ de l’infanterie et toute la cavalerie descendirent en ligne : le reste des fantassins s’arrêta sur le versant d’une montagne. (9) Scipion, pensant que l’étroitesse de ce lieu lui était favorable, à la fois parce que la mêlée paraissait devoir mieux convenir au soldat romain qu’au soldat espagnol, et parce que les ennemis étaient descendus dans un endroit tel qu’il ne pouvait contenir toute leur masse, s’attacha encore à un nouveau stratagème.

(10) Sa cavalerie, il ne pouvait en garnir ses deux ailes dans un espace si étroit ; et celle que l’ennemi y avait fait descendre avec son infanterie serait inutile. (11) Aussi Scipion ordonne-t-il à Laelius de faire faire, par la montagne, en suivant un chemin aussi couvert que possible, un mouvement tournant à ses cavaliers, et d’engager un combat de cavalerie aussi distinct que possible de la lutte d’infanterie ; (12) lui-même tourne tous ses corps de fantassins contre l’ennemi ; mais il ne place que quatre cohortes de front, ne pouvant étendre plus largement sa ligne.

(13) Il ne mit aucun retard à combattre, pour que la lutte même détournât les regards de ses cavaliers qui traversaient les montagnes ; et les ennemis ne s’aperçurent qu’ils les avaient tournés qu’en entendant derrière leur dos le bruit du combat de cavalerie. (14) Il y avait ainsi deux batailles en sens opposé : deux lignes d’infanterie, deux cavaleries luttaient dans la longueur de la vallée, dont l’étroitesse ne permettait pas à ces combats différents de se mêler.

(15) Chez les Espagnols, comme ni l’infanterie n’aidait la cavalerie, ni la cavalerie l’infanterie ; comme celle-ci, qui s’était engagée en plaine par confiance dans sa cavalerie, était massacrée, et que les cavaliers espagnols, cernés, ne pouvaient tenir tête ni à l’infanterie romaine qui les attaquait de front, l’infanterie espagnole étant déjà écrasée, ni par derrière, à la cavalerie romaine, on vit ces cavaliers, eux aussi, après s’être défendus longtemps, en formant le cercle, sur leurs chevaux immobiles, massacrés jusqu’au dernier : il ne survécut pas un des fantassins ni des cavaliers espagnols qui se battirent dans cette vallée ; (16) le tiers des forces espagnoles, qui, sur une montagne, était resté immobile pour contempler en sûreté la lutte plutôt que pour y prendre part, eut la place et le temps de fuir ; (17) au milieu de ces hommes s’enfuirent les roitelets eux-mêmes, qui, avant que les troupes engagées fussent entièrement cernées, s’étaient échappés dans le tumulte.

Scipion donne une leçon de tolérance aux vaincus[modifier]

34[modifier]

(1) Le même jour, on prend le camp des Espagnols, avec, entre autre butin, environ trois mille hommes. (2) Parmi les Romains et leurs alliés, douze cents hommes à peu près tombèrent dans ce combat ; les blessés furent plus de trois mille. La victoire aurait été moins sanglante, si on s’était battu sur un terrain plus découvert et plus favorable à la fuite.

(3) Indibilis, rejetant ses desseins guerriers, et ne jugeant rien de plus sûr, dans la ruine de sa situation, que la loyauté et la clémence éprouvées de Scipion, lui envoie son frère Mandonius ; (4) celui-ci, tombant à ses genoux, accuse la fureur fatale de ce moment où, comme par une épidémie vraiment désastreuse, non seulement les Ilergètes et les Lacetani, mais le camp romain lui-même ont été frappés de folie. (5) Pour sa situation, celle de son frère et de tous leurs compatriotes, elle est telle qu’ils doivent, ou - si cela lui plaît - rendre à Publius Scipion le souffle de vie qu’ils ont reçu de lui, ou, sauvés deux fois par lui seul, lui dévouer à jamais cette vie qu’ils lui doivent. (6) Auparavant - ajoute Mandonius - c’était dans leur cause qu’ils mettaient toute leur confiance, car ils n’avaient pas encore éprouvé la clémence de Scipion ; maintenant au contraire ils ne placent aucun espoir dans leur cause, ils placent tout leur espoir dans la miséricorde de leur vainqueur.

(7) C’était un ancien usage chez les Romains, envers un adversaire avec qui ni pacte, ni convention garantissant des droits égaux ne les liaient d’amitié, de ne pas le traiter comme pacifié sans qu’il eût auparavant livré tous ses biens sacrés et profanes, fait recevoir ses otages, sans qu’on lui eût enlevé ses armes et imposé des garnisons dans ses villes. (8) Scipion, après de longues invectives contre Mandonius, qui était présent, et Indibilis absent, déclare qu’ils ont bien mérité leur perte par leur méfait, qu’ils vivront pourtant par un bienfait de lui-même et du peuple romain. (9) Au reste, il ne leur enlèvera pas leurs armes ni n’exigera d’eux des otages : ce sont là, en effet, des gages demandés par qui craint une révolte ; il leur laisse, lui, le libre usage de leurs armes et des cœurs affranchis de la crainte ; (10) ce n’est pas contre des otages innocents, mais contre eux-mêmes que, s’ils font défection, il sévira ; ce n’est pas un ennemi sans armes, mais un ennemi armé qu’il punira ; maintenant qu’ils ont éprouvé les deux conditions, il les laisse voir s’ils préfèrent la bienveillance ou la colère des Romains.

(11) Ainsi fut renvoyé Mandonius, Scipion n’exigeant de lui que l’argent nécessaire pour payer la solde de ses troupes ; (12) quant à lui, après avoir envoyé en avant Marcius dans l’Espagne ultérieure, et renvoyé Silanus à Tarragone, étant resté encore là les quelques jours nécessaires aux Ilergètes pour payer complètement la somme exigée d’eux, il rejoint, avec ses troupes sans bagages, Marcius, qui approchait déjà de l’Océan.

Rencontre de Scipion et de Masinissa (automne 206)[modifier]

35[modifier]

(1) Commencées déjà auparavant, les négociations touchant Masinissa avaient trouvé raison sur raison d’être différées, parce que le Numide voulait absolument rencontrer Scipion en personne, et lui serrer la main pour engager leur foi ; c’est pourquoi Scipion fit un voyage si long et un si grand détour. (2) Masinissa, qui était à Gadès, informé par Marcius de l’approche de Scipion, prétexta que ses chevaux souffraient, enfermés dans cette île ; qu’ils étaient la cause, pour les autres êtres qui se trouvaient là, d’une disette générale, et la ressentaient eux-mêmes ; en outre, que ses cavaliers se rouillaient dans l’inaction, (3) - afin d’obtenir de Magon la permission de passer sur le continent pour piller les régions d’Espagne les plus proches. (4) Une fois là, il envoie à Scipion trois chefs numides, pour fixer le moment et le lieu de leur entretien. Il l’invite à en garder deux comme otages. Le troisième lui ayant été renvoyé, pour le conduire où on lui avait dit, les deux généraux arrivèrent au rendez-vous avec une petite escorte. (5) Le Numide avait déjà conçu, sur le bruit des exploits de Scipion, de l’admiration pour ce grand homme, et, il se l’était figuré aussi imposant et majestueux ; (6) mais plus grand encore fut le respect dont il fut saisi en sa présence : outre que Scipion avait naturellement grand air, il avait pour parure une longue chevelure, une tenue non pas d’une élégance raffinée, mais vraiment virile et militaire ; (7) il était à l’âge où les forces sont dans toute leur vigueur, une vigueur qui devait, chez lui, plus de plénitude et d’éclat à ce que la maladie venait, en quelque sorte, de faire refleurir sa jeunesse.

(8) Presque stupéfait à son abord, le Numide remercie Scipion d’avoir libéré le fils de son frère ; depuis ce moment, affirme-t-il, il a cherché cette occasion, qu’enfin, maintenant qu’un bienfait des Immortels la lui a offerte, il n’a pas laissé échapper ; (9) il désire, ajoute-t-il, rendre service à Scipion et au peuple romain de telle façon que pas un étranger n’ait aidé Rome avec plus d’empressement ; (10) quoiqu’il le désire depuis longtemps, il n’a guère pu le montrer en Espagne, sur cette terre étrangère et inconnue ; mais sur celle où il est né et a été élevé dans l’espoir du trône paternel, il le montrera facilement ; (11) si c’est ce même Scipion que les Romains envoient comme général en Afrique, il espère bien que Carthage ne vivra plus longtemps.

(12) Scipion eut plaisir à le voir et à l’entendre, sachant que Masinissa avait été ce qu’il y avait de mieux dans toute la cavalerie carthaginoise, et voyant le jeune homme lui-même manifester ainsi ses sentiments. Les serments échangés, Scipion rentra à Tarragone ; (13) Masinissa, ayant, avec la permission des Romains, pillé, pour ne pas paraître passé sans raison sur le continent, les terres les plus proches, rentra à Gadès.

Raid manqué de Magon contre Carthagène[modifier]

36[modifier]

(1) Magon, désespérant des affaires d’Espagne, alors que d’abord la révolte des soldats, puis la défection d’Indibilis avaient ranimé ses espoirs, se préparait à passer en Afrique, quand il reçut de Carthage l’avis que le sénat lui ordonnait de faire passer la flotte qu’il gardait à Gadès en Italie ; (2) et. là, après avoir enrôlé comme mercenaires le plus possible de jeunes Gaulois et de jeunes Ligures, de se joindre a Hannibal, et de ne pas laisser languir une guerre entreprise avec un très grand élan, et une chance plus grande encore. (3) Pour cela, on apportait à Magon de l’argent de Carthage, et lui-même en exigea autant qu’il le put des gens de Gadès, en dépouillant non seulement leur trésor, mais leurs temples, et en forçant tous les particuliers d’apporter leur or et leur argent.

(4) Comme il longeait la côte d’Espagne, ayant débarqué ses soldats non loin de Carthagène, il ravagea la campagne voisine, puis approcha sa flotte de la ville. (5) Là, après avoir, pendant le jour, gardé ses soldats sur les navires, de nuit il les fit débarquer et les mena vers le côté du rempart par où les Romains avaient pris Carthagène, pensant que la garnison qui tenait la place n’était pas assez forte, et que certains habitants, dans l’espoir d’une révolution, tenteraient quelque soulèvement. (6) Mais des messagers accourus précipitamment de la campagne avaient annoncé à la fois le pillage, la fuite des paysans et l’arrivée de l’ennemi ; (7) de plus, on avait vu, de jour, la flotte carthaginoise, et ce n’était évidemment pas sans raison qu’elle avait choisi de mouiller devant la ville. Aussi les Romains, en rangs et en armes, se tenaient-ils derrière la porte donnant sur le marais et la mer. (6) Quand les ennemis en désordre, une foule de matelots mêlée aux soldats, arrivèrent, avec plus de tumulte que de forces, au pied du rempart, par la porte soudain ouverte les Romains s’élancent avec un cri, (9) et, troublant les ennemis, leur faisant tourner le dos au premier choc, à la première décharge de javelots, les poursuivent jusqu’au rivage en en faisant un grand carnage : (10) si les vaisseaux, ayant abordé, n’avaient pas reçu ces soldats pris de panique, aucun n’aurait survécu à la fuite ou à la bataille. (11) Dans les vaisseaux mêmes il y eut une panique, au moment où, de peur de voir les Romains s’y précipiter, mêlés aux fuyards, on retirait les échelles, on coupait les amarres et les câbles des ancres, pour éviter le retard qu’aurait causé leur manœuvre ; (12) et beaucoup de Carthaginois, qui nageaient vers leurs navires, ne sachant, à cause des ténèbres, de quel côté se diriger ni quel côté éviter, périrent d’une façon affreuse. (13) Le lendemain, la flotte s’étant enfuie vers l’Océan, d’où elle était venue, les Romains tuèrent huit cents hommes environ entre le mur et le rivage, où l’on retrouva aussi environ deux mille armures.

Magon prend ses quartiers d’hiver aux Baléares. Capitulation de Gadès (hiver 206)[modifier]

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(1) Magon, qui avait regagné Gadès, s’en étant vu interdire l’accès, accosta à Cimbii, — place peu éloignée de Gadès. Envoyant des émissaires se plaindre de ce qu’à lui, allié et ami, on lui avait fermé les portes, (2) tandis que les gens de Gadès rejetaient la faute sur une ruée de la foule, irritée par certains pillages commis par les soldats qui s’embarquaient, il attira à une entrevue les sufètes (ce sont les plus hauts magistrats chez les Carthaginois) et le questeur de Gadès, les fit battre de verges et mettre en croix ; (3) puis il passa avec ses vaisseaux dans l’île de Pityusa, éloignée de cent milles environ du continent ; des Carthaginois l’habitaient alors. (4) Aussi sa flotte y fut-elle reçue amicalement, et non seulement on lui fournit généreusement des vivres, mais on lui accorda, pour la renforcer, des jeunes gens et des armes. Grâce à la confiance que cela lui donna, le Carthaginois fit passer ses forces dans les îles Baléares, distantes de cinquante milles. (5) Il y a deux îles Baléares ; l’une d’elles est plus grande, mieux pourvue d’hommes et d’armes, et possède un port où il croyait hiverner commodément - c’était déjà la fin de l’automne.

(6) Mais, comme si des Romains avaient habité cette île, les gens y attaquèrent en ennemis la flotte carthaginoise. Si maintenant ils se servent surtout de la fronde, c’était alors leur seule arme, et pas un homme d’une autre nation, dans son maniement, ne l’emporte autant que ne le font tous les Baléares sur les autres peuples. (7) Aussi tomba-t-il une telle quantité de pierres, semblable à une grêle très serrée, sur la flotte qui s’approchait déjà de la terre, que, n’osant entrer dans le port, on tourna les vaisseaux vers le large.( 8) On passa alors dans la plus petite des Baléares, au territoire fertile, mais moins forte que l’autre en armes et en hommes. (9) Aussi les Carthaginois, débarquant, établissent-ils un camp, au-dessus du port, sur un point fortifié ; et, s’étant emparés sans combat de la ville et de son territoire, après avoir enrôlé là deux mille auxiliaires et les avoir envoyés à Carthage, ils tirèrent, pour hiverner, leurs vaisseaux à sec. (10) Magon une fois parti de la côte de l’Océan, les gens de Gadès se rendent aux Romains.

4. Situation en Italie (205)[modifier]

Quatorzième année de guerre. Élections à Rome (printemps 205)[modifier]

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(1) Voilà ce que l’on fit en Espagne sous la conduite et les auspices de Publius Scipion. Laissant à Lucius Lentulus et à Lucius Manlius Acidinus sa province, il rentra à Rome avec dix navires, (2) et, ayant obtenu une audience du sénat hors de la ville, dans le temple de Bellone, il y exposa ce qu’il avait fait en Espagne, combien de fois il avait combattu en bataille rangée, combien de places il avait prises de force à l’ennemi, quelles nations il avait soumises au peuple romain ; (3) il était allé, ajouta-t-il, combattre en Espagne quatre généraux, quatre armées victorieuses : il ne laissait pas un Carthaginois sur cette terre. (4) Pour ces exploits, il tâcha de voir s’il pouvait espérer le triomphe, plutôt qu’il ne le réclama avec insistance, car jusqu’à ce jour personne - chacun le savait - n’avait triomphé pour avoir conduit des affaires sans être magistrat. (5) La séance du sénat levée, Scipion entra dans Rome, et fit porter devant lui au trésor quatorze mille trois cent quarante-deux livres d’argent brut et beaucoup d’argent monnayé.

(6) Puis Lucius Veturius Philo présida les élections consulaires, et toutes les centuries, avec la plus grande faveur, proclamèrent consul Publius Scipion. On lui donne comme collègue Publius Licinius Crassus, grand pontife. (7) Pour ces élections il y eut, à ce qu’on nous rapporte, une affluence plus grande que pour aucune autre pendant cette guerre : (8) on était venu de tous côtés non seulement pour voter, mais pour voir Scipion ; une foule accourait et à sa maison, et au Capitole alors qu’il y sacrifiait les cent bœufs qu’il avait promis en Espagne à Jupiter ; (9) les gens s’assuraient que, comme Caius Lutatius avait terminé la guerre punique antérieure, Publius Cornelius terminerait celle qui les pressait maintenant ; (10) que, comme il avait chassé les Carthaginois de toute l’Espagne, il les chasserait de l’Italie, et ils décidaient à part eux de lui donner la province d’Afrique, comme si la guerre était terminée en Italie. (11) Puis on élut les préteurs. On en élut deux qui étaient édiles de la plèbe, Spurius Lucretius et Cneius Octavius, et deux simples particuliers, Cneius Servilius Caepio et Lucius Aemilius Papus.

(12) En la quatorzième année de cette guerre punique, Publius Cornelius Scipion et Publius Licinius Crassus entrant en charge comme consuls, on leur désigna leur "province", la Sicile à Scipion, son collègue la lui accordant sans tirage au sort, parce que le soin des cérémonies religieuses le retenait lui-même, comme grand pontife, en Italie, et le Bruttium à Crassus.

(13) Puis on tira au sort les provinces prétoriennes. La préture urbaine échut à Cneius Servilius, Ariminum - c’est ainsi qu’on appelait la province de Gaule - à Spurius Lucretius, la Sicile à Lucius Aemilius, à Cneius Octavius la Sardaigne.

(14) Le sénat se réunit au Capitole. Là, sur un rapport de Publius Scipion, un sénatus-consulte décida que les jeux voués par Scipion en Espagne au moment de la révolte militaire, il les célébrerait avec l’argent qu’il avait lui-même versé au Trésor.

Audience au sénat des ambassadeurs de Sagonte (deuxième quinzaine de mars 205)[modifier]

39[modifier]

(1) Alors Scipion introduisit au sénat les ambassadeurs de Sagonte. Le plus âgé parla ainsi : "Quoique aucun malheur ne dépasse, Pères Conscrits, ceux que nous avons soufferts pour montrer jusqu’au bout notre loyauté envers vous, tels ont été les services que vous et vos généraux nous avez rendus que nous ne regrettons pas nos désastres. (2) Pour nous, vous avez entrepris la guerre, et, l’ayant entreprise, vous la faites depuis treize ans avec tant d’opiniâtreté, que, souvent, c’est à la situation la plus critique que vous êtes arrivés vous-mêmes, ou que vous avez amené le peuple Carthaginois. (3) Alors que vous aviez, en Italie, une guerre si terrible et Hannibal pour ennemi, vous avez envoyé en Espagne un consul avec une armée, comme pour recueillir les débris de notre naufrage. (4) Publius et Cneius Scipion, depuis qu’ils sont arrivés dans la province, n’ont pas cessé un moment de faire tout ce qui pouvait être favorable à nous-mêmes, et contraire à nos ennemis. (5) D’abord, avant tout, ils nous ont rendu notre ville ; nos concitoyens vendus par toute l’Espagne, ils ont envoyé de tous côtés des gens pour les rechercher, et les ont rendus de la servitude à la liberté. (6) Alors que déjà nous étions presque passés de l’état le plus malheureux à un sort enviable, Publius et Cneius Cornelius, vos généraux, par un coup plus déplorable peut-être pour nous que pour vous-mêmes, ont péri."

(7) "Cette fois, nous croyions n’avoir été ramenés de bien loin à notre antique demeure que pour périr à nouveau et voir détruire une seconde fois notre patrie, (8) nous croyions que, pour notre perte, ni général, ni armée carthaginoise n’étaient du tout nécessaires, et que les Turduli, nos plus vieux ennemis, qui avaient causé déjà notre première destruction, pouvaient nous anéantir, (9) quand, par une chance inespérée, vous nous avez envoyé soudain Publius Scipion, ici présent, qui nous rend, nous semble-t-il, les plus heureux de tous les Sagontins, parce que nous le voyons proclamé consul et qu’il nous appartiendra d’annoncer à nos concitoyens que nous l’avons vu ainsi honoré, lui, notre espoir, notre soutien, notre salut ! (10) C’est lui qui, ayant pris à vos ennemis, en Espagne, un grand nombre de villes, partout, séparant les Sagontins des autres prisonniers, les a renvoyés dans leur patrie. (11) Enfin la Turdetania, qui nous était si hostile, que, cette nation restant intacte, Sagonte ne pouvait subsister, il l’a si bien abattue par les armes que non seulement pour nous - cela soit dit sans attirer la jalousie des dieux ! — mais même pour nos descendants, elle n’est plus à redouter. (12) Elle est détruite, sous nos yeux, la ville des hommes pour la faveur desquels Hannibal avait détruit Sagonte ; nous tirons de leurs terres un tribut qui nous est moins agréable pour le profit que pour la vengeance."

(13) "Voilà les bienfaits, tels que nous ne pouvions ni en espérer, ni en demander aux Immortels de plus grands, pour lesquels le sénat et le peuple de Sagonte ont envoyé les dix ambassadeurs que nous sommes vous remercier, (14) et, en même temps, vous féliciter de ce que, pendant ces dernières années, vous avez, en Espagne et en Italie, mené de telle façon les affaires, que l’Espagne, vous la tenez, domptée, non jusqu’à l’Hèbre, mais jusque là où l’Océan marque la fin des terres, et que, de l’Italie, sauf ce qu’entoure le retranchement de son camp, vous n’avez rien laissé au Carthaginois. (15) À Jupiter très bon, très grand, gardien de la citadelle du Capitole, nous avons l’ordre non seulement, pour ces bienfaits, de rendre grâces, mais d’apporter, si vous le permettez, cette offrande, une couronne d’or, au Capitole, à cause de la victoire. (16) Nous vous demandons de nous le permettre, et aussi, si cela vous semble bon, de rendre les avantages que vos généraux nous ont accordés valables et définitifs, par votre ratification."

(17) Le sénat répondit aux ambassadeurs de Sagonte que la destruction et la restauration de leur ville serait, pour toutes les nations, un exemple de fidélité gardée, de part et d’autre, entre deux alliés ; (18) les généraux romains, ajouta-t-il, avaient agi correctement, régulièrement et suivant la volonté du sénat en relevant Sagonte et en tirant les citoyens Sagontins de l’esclavage ; tous leurs actes généreux envers eux, le sénat les approuvait ; et il permettait aux ambassadeurs de déposer leur offrande au Capitole.

(19) Puis on ordonna d’offrir à ces ambassadeurs le logement et tout le nécessaire, et de leur remettre à chacun, en présent, non moins de dix mille as. (20) Ensuite on introduisit au sénat et l’on écouta les autres ambassades, (21) et les Sagontins demandant à aller, dans la mesure où ils pourraient le faire en sûreté, visiter l’Italie, on leur donna des guides. et on écrivit aux villes qu’ils traverseraient de bien recevoir ces Espagnols. (22) Puis on en référa au sénat sur la situation générale, les armées à enrôler et les provinces.

Scipion veut poursuivre la guerre en Afrique. Discours de Fabius Maximus[modifier]

40[modifier]

(1) Comme on colportait le bruit que l’Afrique, formant une "province" nouvelle, était, hors de tout tirage au sort, réservée à Scipion ; comme lui-même, ne se contentant plus d’une gloire mesurée, disait qu’on ne l’avait pas seulement proclamé consul pour faire la guerre, mais pour la terminer ; (2) qu’on ne pouvait obtenir ce résultat que s’il faisait passer une armée en Afrique, et qu’il le ferait - (il le proclamait ouvertement -) grâce à une décision du peuple, si le sénat s’y opposait ; comme ce projet ne plaisait nullement aux premiers des sénateurs, tandis que les autres, par crainte ou par calcul, se contentaient de murmurer, Quintus Fabius Maximus, invité à donner son avis, déclara :

(3) "Je sais que beaucoup d’entre vous, Pères Conscrits, estiment qu’elle est déjà résolue, l’affaire dont on discute aujourd’hui, et qu’il parlera en vain, l’orateur qui, comme si la question était entière, dira son avis sur la province d’Afrique ; (4) pour moi, j’ignore d’abord comment l’Afrique serait déjà, certainement, une province, et reviendrait à un consul d’ailleurs courageux et actif, quand le sénat n’a pas décidé de faire de ce pays, cette année, une province, quand le peuple ne l’a pas ordonné ; (5) puis, s’il en est vraiment ainsi, le coupable, à mon avis, est le consul qui, en feignant de soumettre au sénat une affaire déjà résolue, se moque de lui, et non le sénateur qui, sur l’affaire en délibération, donne, à son tour, son avis."

(6) "Je sais bien qu’en n’approuvant pas votre hâte de passer en Afrique, je dois affronter les soupçons sur deux points : (7) d’abord, sur ma circonspection naturelle ; — mais les jeunes gens peuvent la nommer peur et indolence, pourvu que je ne me repente pas de ce que, jusqu’ici, les plans d’autres hommes ont toujours paru, à première vue, plus brillants, mais les miens, dans la pratique, meilleurs - ; (8) puis, sur mon esprit de dénigrement et ma jalousie contre la gloire, chaque jour grandissante, d’un consul si vaillant. (9) Ce soupçon, si ni ma vie passée et mon caractère, ni ma dictature et mes cinq consulats, et tant de gloire acquise à la guerre et à l’intérieur que je suis plus près d’en être dégoûté que d’en désirer encore, ne m’en défendent pas, que mon âge au moins m’en délivre ! Quelle rivalité puis-je avoir, en effet, avec un homme qui n’est pas même de l’âge de mon fils ? (10) Dictateur, en pleine vigueur, dans le cours de mes plus grands exploits, personne, au sénat ni dans le peuple, ne m’a entendu protester contre l’attribution (chose inouïe jusque-là) à un maître de la cavalerie qui s’acharnait contre moi, de pouvoirs égaux aux miens ; (11) c’est par des actes, plutôt que par des paroles, que j’ai préféré amener l’homme, que d’autres m’avaient égalé, à avouer lui-même qu’il me mettait au-dessus de lui ; (12) tant je suis loin, après m’être acquitté de toutes les charges, de me proposer de lutter, de rivaliser avec un jeune homme si brillant ; (13) sans doute serait-ce pour obtenir, moi qui suis déjà las de vivre, et non pas seulement d’agir, qu’après la lui avoir refusée, on me décerne la province d’Afrique ! C’est avec la gloire que j’ai déjà acquise que je dois vivre et mourir. (14) J’ai empêché Hannibal de vaincre pour que vous, qui êtes maintenant en pleine force, vous puissiez le vaincre."

Suite du discours de Fabius[modifier]

41[modifier]

(1) "Tu me pardonneras, Publius Cornelius, — et ce sera justice - si, n’ayant jamais préféré ma propre gloire à l’intérêt de l’État, je ne fais pas non plus passer ta gloire avant le bien public : (2) pourtant, s’il n’y avait pas de guerre en Italie, ou si l’ennemi y était tel que sa défaite ne rapportât aucune gloire, celui qui te retiendrait en Italie, même s’il le faisait pour le bien public, pourrait sembler venir t’enlever, avec la guerre, les éléments de ta gloire ; (3) mais alors qu’un ennemi comme Hannibal, avec une armée intacte, occupe depuis treize ans l’Italie, te plaindras-tu, Publius Cornelius, de ta gloire, si l’ennemi qui nous a causé tant de deuils, tant de désastres, toi, consul, tu le chasses d’Italie, si, comme Caius Lutatius garda l’honneur d’avoir terminé la première guerre punique, tu gardes celui d’avoir terminé celle-ci ? (4) À moins que par hasard Hamilcar doive être jugé supérieur, comme général, à Hannibal, la première guerre à la seconde, ou que la première victoire doive être plus grande et plus illustre que celle-ci (puissions-nous seulement l’obtenir sous ton consulat !) (5) Tu aimerais mieux avoir arraché Hamilcar de Drepani et du mont Éryx qu’avoir chassé d’Italie les Carthaginois et Hannibal ? (6) Toi-même, quand tu tiendrais davantage à la gloire acquise qu’aux espoirs de gloire, tu ne saurais te glorifier d’avoir délivré de la guerre l’Espagne plutôt que l’Italie."

(7) "Hannibal n’est pas encore tel qu’on ne semble pas le craindre plus que le mépriser, en préférant combattre un adversaire autre que lui. (8) Pourquoi donc ne pas te ceindre pour cette guerre, pourquoi ces détours - (quand tu seras passé en Afrique, Hannibal, tu l’espères, t’y suivra) - plutôt que d’aller d’ici, tout droit, là où est Hannibal pour y porter la guerre, et de rechercher la palme exceptionnelle due à celui qui terminera la guerre punique ? (9) Il est même naturel de défendre ton bien avant d’aller attaquer celui de l’étranger ; ayons la paix en Italie avant la guerre en Afrique, et débarrassons-nous de nos craintes avant d’aller, de nous-mêmes, en inspirer à d’autres. (10) Si les deux choses peuvent se faire sous ta conduite et tes auspices, Hannibal une fois vaincu ici, empare-toi là-bas de Carthage ; s’il te faut laisser l’une de ces deux victoires à de nouveaux consuls, la première aura été non seulement plus grande et plus brillante que la seconde, mais la cause de celle-ci."

(11) "Car, pour le moment, outre que ravitailler deux armées sur deux points opposés, en Italie et en Afrique, est impossible au trésor, (12) que, pour entretenir des flottes et assurer de façon suffisante le ravitaillement, il ne nous reste rien, l’importance, enfin, du péril à affronter ainsi, à qui échappe-t-elle ? Publius Licinius fera la guerre en Italie, Publius Scipion en Afrique ? (13) Et si - puissent tous les dieux détourner ce présage, que je redoute même d’exprimer ; mais ce qui est arrivé peut arriver encore - Hannibal, vainqueur, marche sur Rome, alors seulement te rappellerons-nous, toi, consul, d’Afrique, comme on rappela Quintus Fulvius de Capoue ? (14) Que dire encore de ceci, qu’en Afrique également, Mars sera le dieu des deux adversaires ? Écoute la leçon de ta propre famille, de ton père et de ton oncle massacrés avec leurs armées en l’espace de trente jours, (15) dans le pays où, pendant plusieurs années, en accomplissant sur terre et sur mer les plus grands exploits, ils avaient donné, au milieu de nations étrangères, la plus grande renommée au peuple romain et à votre maison ! (16) Le temps me manquerait si je voulais énumérer les rois et les généraux passés imprudemment sur le territoire ennemi pour le plus grand malheur de leurs armées et d’eux-mêmes. (17) Les Athéniens, le plus avisé des peuples, ayant, en laissant une guerre dans leur pays, envoyé, sur le conseil d’un jeune homme aussi actif que noble, une grande flotte en Sicile, abattirent pour toujours, en une seule bataille navale, leur état alors florissant."

Fin du discours de Fabius[modifier]

42[modifier]

(1) "Je vais chercher des exemples étrangers et trop anciens. Que cette même Afrique, et Marcus Atilius, exemple insigne des changements de la fortune, nous instruisent. (2) Certes, Publius Cornelius, quand, de la haute mer, tu verras l’Afrique, les Espagnes, tes conquêtes, te paraîtront un jeu et un badinage. (3) Quoi de semblable, en effet ? Sur une mer sans ennemis, en longeant les côtes de l’Italie et de la Gaule, porté par ta flotte à Emporiae, ville alliée, tu y as abordé ; tes troupes débarquées, c’est par une route absolument sûre que tu les as menées chez des alliés et des amis du peuple romain, à Tarragone ; (4) de Tarragone, tu n’as fait que traverser des garnisons romaines ; près de l’Hèbre, il y avait les armées de ton père et de ton oncle, rendues, après la mort de leurs généraux, plus intrépides par leur malheur même, (5) et un chef, irrégulier, à la vérité - le fameux Lucius Marcius - et choisi temporairement par les soldats, mais qui, noble et pourvu légalement d’une charge, serait l’égal des généraux illustres pour tous les talents militaires. L’attaque de Carthagène s’est faite tout tranquillement, aucune des trois armées carthaginoises ne défendant ses alliés. (6) Toutes les autres opérations, — et je ne cherche pas à les rabaisser - n’ont été en rien comparables à une guerre en Afrique, où il n’y a pas un port ouvert à notre flotte, pas un territoire pacifié, pas une cité alliée, pas un prince ami, pas un point, nulle part, où s’arrêter ni où aller en sûreté ; (7) où que tu regardes autour de toi, tout sera hostile et dangereux. Tu te fies à Syphax et aux Numides ? Qu’il te suffise de t’y être fié une fois : l’imprudence n’est pas toujours heureuse, et la fourberie s’assure d’abord la confiance en de petites choses, pour tirer, quand cela en vaut la peine, un grand profit de la tromperie. (8) Les ennemis n’ont pas entouré ton père et ton oncle de leurs armes avant que les Celtibères, leurs alliés, ne les aient entourés de leurs ruses ; toi-même, Magon et Hasdrubal, chefs ennemis, ne t’ont pas fait courir autant de péril qu’Indibilis et Mandonius, admis à ton alliance. (9) Peux-tu te fier, toi, à des Numides, après avoir vu tes soldats eux-mêmes faire défection ? Et Syphax, et Masinissa préfèrent, en Afrique, leur propre domination à celle des Carthaginois, mais la domination des Carthaginois à celle de tout autre peuple. (10) Maintenant, la jalousie, et des motifs de rivalité de toute sorte, les excitent, parce que la crainte de l’étranger est loin ; montre-leur les armes romaines, une armée qui ne soit pas de leur pays, ils accourront tous ensemble comme pour éteindre un incendie commun. (11) Ces mêmes Carthaginois, qui ont eu une façon de défendre l’Espagne, en auront une tout autre de défendre les remparts de leur patrie, les temples de leurs dieux, leurs autels et leurs foyers, quand, partant pour le combat, ils verront leur femme effrayée les accompagner et leurs petits enfants accourir vers eux."

(12) "Et puis, qu’arrivera-t-il si, ayant pleine confiance dans l’union de l’Afrique, la loyauté des princes alliés, dans leurs propres murailles, les Carthaginois, quand ils verront l’Italie privée de ton secours et de celui de ton armée, ou envoient eux-mêmes en Italie une nouvelle armée d’Afrique, (13) ou ordonnent à Magon, — qui, nous le savons, venu des Baléares avec sa flotte, longe déjà la côte des Ligures Alpins - de se joindre à Hannibal ? (14) Certes nous serons alors plongés dans la même terreur que récemment, quand passa en Italie Hasdrubal, que toi, qui prétends bloquer non seulement Carthage, mais toute l’Afrique avec ton armée, tu as laissé échapper de tes mains et passer en Italie. (15) Tu diras que tu l’as vaincu : je n’en voudrais que davantage, non seulement pour toi, mais pour l’état, que tu n’aies pas livré à un vaincu passage en Italie. Laisse-nous attribuer à ton habileté tout ce qui est arrivé d’heureux à l’empire romain et à toi, et rejeter tous les échecs sur les hasards de la guerre et de la fortune : (16) plus tu as de valeur et de courage, plus ta patrie et l’Italie entière veulent garder pour elles un tel défenseur. Tu ne peux nier toi-même que là où est Hannibal sont aussi la tête et la citadelle même de cette guerre, puisque tu proclames que ta raison de passer en Afrique, c’est d’y entraîner Hannibal : (17) soit donc ici, soit là, c’est à Hannibal que tu auras affaire. Où donc enfin seras-tu le plus fort, en Afrique, seul, ou ici, avec ton armée unie à celle de ton collègue ? Même les consuls Claudius et Livius, et leur exemple si récent, ne prouvent-ils pas l’importance de cette union ? (18) Et Hannibal, est-ce le coin extrême du Bruttium où, depuis longtemps, il demande en vain du secours à son pays, ou le voisinage de Carthage et l’alliance de toute l’Afrique qui le rendront plus puissant en armes et en hommes ? (19) Quel est donc ce dessein, de mieux aimer combattre là où tes troupes seraient diminuées de moitié, et celles de l’ennemi fort augmentées, plutôt que là où il te faudrait lutter avec deux armées contre une seule, affaiblie par tant de batailles et une campagne si longue et si pénible ? "

(20) "Dans quelle mesure ton projet peut se comparer à celui de ton père, considère-le. Lui, parti comme consul pour l’Espagne, revint pour s’opposer à Hannibal qui descendait des Alpes, de sa province en Italie ; toi, alors qu’Hannibal est en Italie, tu te prépares à la quitter, (21) non parce que c’est utile à l’état, mais parce que tu le juges important et glorieux pour toi-même, comme quand, laissant ta province et ton armée, sans y être invité par une loi ni par un sénatus-consulte, toi, général du peuple romain, tu as, sur deux navires, risqué la fortune de l’état et la majesté de l’empire, exposés au péril en ta personne. (22) Pour moi, j’estime que Publius Cornelius a été nommé consul pour la république et pour nous, non pour lui et pour son intérêt, et que les armées ont été enrôlées pour garder Rome et l’Italie, non pour qu’à la façon des rois, avec superbe, les consuls les fassent passer sur le point du monde qui leur plaît."

Réponse de Scipion[modifier]

43[modifier]

(1) Fabius, par ce discours préparé pour la circonstance, et surtout par son autorité et sa vieille réputation de prudence, ayant ébranlé une grande partie des sénateurs, en particulier les plus âgés, et plus nombreux étant ceux qui louaient la sagesse du vieillard que la fière ardeur du jeune homme ; Scipion, dit-on, parla ainsi :

(2) "Quintus Fabius lui-même, Pères Conscrits, au début de son discours, a dit que son avis pouvait être suspect de dénigrement ; (3) je n’oserais guère moi-même accuser d’une telle chose un si grand homme ; mais ce soupçon - que la faute en incombe à son discours ou aux faits eux-mêmes - il ne s’en est pas entièrement lavé. (4) Il a, en effet, pour étouffer l’accusation de jalousie, vanté ses charges et la gloire de ses exploits comme si c’était le citoyen le plus humble qui risquait de rivaliser avec moi, et non celui qui, à cause de sa supériorité sur tous (à laquelle je tends moi aussi, je ne le dissimule pas), ne veut point qu’on m’égale à lui ; (5) il s’est posé en vieillard, en homme ayant rempli tous les honneurs, et m’a mis, pour l’âge, plus bas que son fils même, comme si le désir de la gloire ne s’étendait pas au-delà des bornes de la vie humaine, comme si la gloire, en sa plus grande partie, ne se prolongeait pas dans la mémoire des hommes et la postérité. (6) C’est aux plus grands hommes, je le tiens pour certain, qu’il arrive de se comparer non seulement à leurs contemporains, mais aux personnages illustres de tous les temps. (7) Et en vérité, je ne cache pas, Quintus Fabius, que je désire non seulement atteindre ta gloire, mais - permets-moi de le dire - si je le puis, la surpasser. (8) Refusons-nous, toi à mon sujet, moi au sujet des hommes plus jeunes, à souhaiter qu’il n’apparaisse aucun citoyen qui nous ressemble ; ce serait en effet porter tort non seulement à ceux que nous envierions, mais à l’État, et presque à tout le genre humain."

(9) "Fabius a dit quels grands périls j’allais affronter si je passais en Afrique, de façon à sembler s’inquiéter de moi-même, et non pas seulement de l’état et de l’armée. (10) D’où lui vient cette brusque sollicitude pour moi ? Quand mon père et mon oncle eurent été tués, quand leurs deux armées eurent été presque exterminées, quand les Espagnes eurent été perdues, quand quatre armées carthaginoises et leurs quatre généraux tenaient tout sous la crainte de leurs armes, (11) quand, cherchant un général pour cette guerre, on ne voyait se présenter personne que moi, personne n’ayant osé donner son nom, quand à moi, jeune homme de vingt-quatre ans, le peuple romain avait donné le commandement en chef, (12) pourquoi, alors, n’y avait-il personne pour signaler mon âge, la force de l’ennemi, les difficultés de la guerre, le malheur récent de mon père et de mon oncle ? (13) A-t-on subi maintenant en Afrique un désastre plus grand qu’alors en Espagne ? Les armées, maintenant, sont-elles plus grandes en Afrique, les généraux plus nombreux et meilleurs qu’ils ne l’étaient alors en Espagne ? Mon âge était-il alors, pour faire une guerre, plus mûr que maintenant ? (14) Est-il plus aisé, avec les Carthaginois comme ennemis, de faire la guerre en Espagne qu’en Afrique ? "

"Il est facile, après la défaite et la déroute de quatre armées carthaginoises, après la conquête de tant de villes, prises de force ou réduites par la crainte, après la soumission de tout le pays jusqu’à l’Océan, de tant de petits rois, de tant de nations barbares, (15) après que j’ai reconquis toute l’Espagne si bien qu’il n’y reste pas trace de guerre, de rabaisser mes exploits ; (16) autant, ma foi, que, si je revenais vainqueur d’Afrique, il serait facile de rabaisser ces difficultés mêmes que maintenant, pour me retenir, on exagère afin qu’elles paraissent terribles. (17) Fabius dit qu’il n’y a pas de point où aborder en Afrique, il dit qu’aucun port ne nous est ouvert ; il rappelle que Marcus Atilius a été pris en Afrique, comme si Marcus Atilius avait échoué dès son arrivée en Afrique ; et il oublie que même ce général si malheureux trouva des ports ouverts en Afrique, qu’il y remporta, la première année, les plus grands succès, et qu’en ce qui regarde les généraux carthaginois, il resta invaincu jusqu’à la fin. (18) Tu ne peux donc m’effrayer en rien avec ton exemple. Et même si c’était dans cette guerre, et non dans la première, récemment, et non il y a quarante ans, que cette défaite avait été subie, comment la capture de Régulus m’empêcherait-elle de passer en Afrique plus que la mort des Scipions ne m’a empêché de passer en Espagne ? (19) Je ne saurais permettre que la naissance du Lacédémonien Xanthippe ait été plus heureuse pour Carthage que la mienne pour ma patrie ; ce serait même un motif d’augmenter ma confiance, que la valeur d’un seul homme puisse être d’un tel poids. (20) Mais, dit-on, il faut aussi écouter l’exemple des Athéniens, passés témérairement en Sicile, en laissant une guerre chez eux. (21) Pourquoi donc, puisqu’on a le temps de nous raconter les fables des Grecs, ne rappelles-tu pas plutôt qu’Agathocle, roi de Syracuse, la Sicile étant, depuis longtemps, ravagée par une guerre punique, passa dans cette même Afrique, et rejeta la guerre sur le pays d’où elle était venue ? "

Suite du discours de Scipion[modifier]

44[modifier]

(1) "Mais pour montrer l’importance qu’il y a à porter, en prenant l’offensive, l’inquiétude chez l’ennemi et à détourner de soi le danger pour mettre l’adversaire dans une situation critique, qu’est-il besoin d’exemples anciens et étrangers ? (2) Peut-il y avoir exemple plus grand, plus actuel qu’Hannibal ? Il y a une grande différence entre ravager un territoire étranger et voir le sien dévasté par le feu et par le fer ; l’ardeur est plus grande chez qui apporte le danger que chez qui le repousse ; (3) en outre, c’est de l’inconnu qu’on a le plus peur ; le fort et le faible de l’ennemi, c’est de près, une fois sur son territoire, qu’on peut les voir.(4) Hannibal n’avait pas espéré qu’en Italie, il passerait à lui autant de peuples qu’il en passa après la défaite de Cannes ; combien tout, en Afrique, pourrait se montrer encore moins solide et moins stable pour les Carthaginois, alliés infidèles, maîtres à charge et arrogants ! (5) De plus, nous, Romains, même abandonnés par nos alliés, nous nous sommes soutenus grâce à nos propres forces, grâce au soldat romain ; Carthage ne trouve aucune force chez ses citoyens ; ses soldats sont des mercenaires, Africains et Numides, qui, par nature, changent d’engagement à la légère. (6) Que seulement je ne trouve pas d’obstacle ici ; en même temps, vous apprendrez que j’ai passé la mer, que la guerre met l’Afrique en feu, et que, tandis qu’Hannibal lève l’ancre d’ici, Carthage est assiégée ; attendez d’Afrique des nouvelles plus heureuses et plus fréquentes que vous n’en receviez d’Espagne. (7) Ce qui me suggère ces espoirs, c’est la fortune du peuple romain, les dieux témoins du traité violé par l’ennemi, les rois Syphax et Masinissa, sur la loyauté desquels je compte dans la mesure où je suis solidement garanti contre leur déloyauté."

(8) "Bien des choses qui, maintenant, à distance, n’apparaissent pas, la guerre les découvrira ; et il appartient à un homme, à un général, de ne pas manquer à la fortune quand elle se présente, et de faire entrer dans ses plans ce que lui offre le hasard. (3) J’aurai comme antagoniste, Quintus Fabius, celui que tu m’assignes, Hannibal ; mais je l’entraînerai, au lieu qu’il me retienne ; je le forcerai à combattre sur sa terre, et Carthage sera le prix de la victoire, plutôt que les forts à demi-ruinés du Bruttium."

(10) "Que pendant ma traversée, pendant mon débarquement en Afrique, pendant que je pousserai mon camp vers Carthage, l’état romain ne subisse aucun dommage, si tu as pu, Quintus Fabius, l’obtenir, alors qu’Hannibal vainqueur courait partout en Italie, (11) prends garde que, maintenant qu’Hannibal est déjà ébranlé et presque brisé, il ne soit outrageant pour le consul Publius Licinius, cet homme si courageux, de dire qu’il ne peut l’obtenir, lui qui, pour ne pas s’éloigner de nos cérémonies religieuses, étant souverain pontife (et pour cela seulement) n’a point pris part au tirage au sort pour une province si lointaine."

(12) "Et même si, ma foi, le moyen dont je suis partisan ne hâtait pas la fin de la guerre, il conviendrait pourtant à la dignité du peuple romain, et à son prestige auprès des rois et des nations étrangères, de montrer que nous avons le courage non seulement de défendre l’Italie, mais de porter les armes en Afrique, (13) de ne pas laisser croire et raconter que, ce qu’Hannibal a osé, aucun Romain ne l’ose, et que si, pendant la première guerre punique, alois qu’on luttait pour la Sicile, nos armées et nos flottes ont si souvent attaqué l’Afrique, maintenant, alors qu’on lutte pour l’Italie, l’Afrique reste en paix. (14) Que la tranquillité règne enfin dans l’Italie longtemps tourmentée : qu’on brûle, qu’on dévaste à son tour l’Afrique ; (15) qu’un camp romain menace les portes de Carthage, plutôt que nous ne voyions à nouveau, de nos murailles, les retranchements ennemis ; que l’Afrique soit le siège de la fin de la guerre ; rejetons sur elle la terreur et la fuite, le pillage des champs, les trahisons d’alliés, tous les autres malheurs qu’entraîne la guerre et qui se sont rués sur nous durant quatorze ans."

(16) "Sur ce qui touche aux affaires de l’état, à la guerre imminente, aux "provinces" dont il s’agit, j’en ai assez dit ; (17) ce discours serait long et sans intérêt pour vous si, comme Quintus Fabius a rabaissé mes exploits en Espagne, je voulais en réponse railler sa gloire et exalter la mienne. (18) Je ne ferai ni l’un ni l’autre, Pères Conscrits, et, sinon par d’autres titres, du moins par ma modération et la retenue de mon langage, je l’emporterai, quoique jeune, sur le vieillard. J’ai vécu et agi de façon à trouver sans rien dire, dans l’opinion que vous conceviez spontanément et que vous gardiez de moi, de quoi me satisfaire facilement."

Discours de Fulvius Flaccus. Scipion est officiellement chargé de l’Afrique[modifier]

45[modifier]

(1) On écouta Scipion avec moins de faveur, parce que le bruit s’était répandu que, s’il n’obtenait pas du sénat la province d’Afrique, il demanderait aussitôt au peuple de la lui donner. (2) Aussi Quintus Fulvius, qui avait été consul quatre fois et censeur, demanda-t-il au consul de dire ouvertement au sénat s’il laissait les sénateurs décider de la répartition des provinces, et s’il s’en tiendrait à leur décision, ou s’il porterait la question devant le peuple. (3) Scipion ayant répondu qu’il agirait dans l’intérêt de l’état, alors Fulvius :

(4) "Je n’ignorais pas ce que tu allais répondre et faire, quand je t’ai posé ma question, puisque tu déclares hautement que tu sondes le sénat plutôt que tu ne le consultes, puisque, si nous ne te donnons pas sur-le-champ la province que. tu veux, tu as un projet de loi tout prêt. (5) C’est pourquoi, tribuns de la plèbe, je vous demande, ajouta-t-il, si je ne donne pas mon avis parce que, en admettant même que le sénat s’y range, le consul ne le jugerait pas valable, d’intervenir en ma faveur."

(6) Il s’en suivit une discussion, le consul affirmant que les tribuns n’avaient pas le droit de permettre, par leur intervention, aux sénateurs invités à parler chacun à son tour, de ne pas donner leur avis. Les tribuns prirent la décision suivante : (7) "Si le consul laisse le sénat libre pour les provinces, nous voulons qu’on s’en tienne à ce que le sénat aura décidé, et nous ne permettrons pas de porter l’affaire devant le peuple ; si le consul ne le laisse pas libre, le sénateur qui, sur cette affaire, refusera de dire son avis, aura l’appui de notre intervention." (8) Le consul demanda un jour pour causer avec son collègue. Le jour suivant, le sénat fut libre de décider. Il répartit ainsi les provinces : à un des consuls la Sicile et les trente vaisseaux de guerre que Caius Servilius avait l’année précédente, avec la permission de passer en Afrique, s’il le jugeait dans l’intérêt de l’état ; (9) à l’autre le Bruttium et la guerre contre Hannibal, avec l’armée que Lucius Veturius et Quintus Caecilius devaient tirer au sort ou décider entre eux lequel ferait campagne dans le Bruttium avec les deux légions que le consul y avait laissées ; le commandement de celui qui aurait obtenu cette "province" serait prorogé pour un an. (10) Tous les autres hommes qui - en dehors des consuls et des préteurs - avaient été à la tête d’armées ou de provinces, virent aussi leur commandement prorogé. (11) Ce fut Quintus Caecilius qui obtint du sort de faire la guerre avec le consul, dans le Bruttium, contre Hannibal.

(12) Puis les jeux de Scipion furent célébrés avec une grande affluence et une faveur marquée des spectateurs. On envoya comme ambassadeurs à Delphes, pour y porter l’offrande tirée du butin fait sur Hasdrubal, Marcus Pomponius Matho et Quintus Catius. Ils y portèrent une couronne d’or de deux cents livres, et des reproductions en argent des dépouilles, pesant mille livres.

(13) Scipion n’ayant ni obtenu, ni demandé avec insistance l’autorisation de faire une levée, obtint celle d’emmener des volontaires, (14) et aussi, comme il avait déclaré que sa flotte ne coûterait rien à l’état, celle de recevoir des dons des alliés pour la construction de nouveaux bateaux. Les premiers, les peuples d’Étrurie, chacun suivant ses moyens, promirent d’aider le consul : (15) les Caerites promirent du blé pour les équipages et des vivres de toute sorte, les gens de Populonia du fer, ceux de Tarquinies de la toile à voile, les Volaterrani des varangues pour les quilles et du blé, (16) les Arretini trois mille boucliers, autant de casques, des pilum, des javelots gaulois, de longues lances - ils fourniraient, dirent-ils, au total cinquante mille armes de ces trois sortes en nombre égal -, des haches, des bêches, des faux, des paniers, des moulins, (17) autant qu’il en faut pour quarante bateaux de guerre, cent vingt mille boisseaux de froment, — et ils contribueraient, ajoutaient-ils, aux provisions de route des décurions et des rameurs ; (18) les Perusini, les Clusini, les Russellani, du bois pour la construction des bateaux et une grande quantité de blé. Mais on se servit du bois des forêts de l’état. (19) Les peuples d’Ombrie, et, en outre, les Nursini, les Reatini, les Amiterni et tout le territoire sabin promirent des soldats ; les Marses, les Paeligni et les Marrucini, en grand nombre, s’enrôlèrent comme volontaires dans la flotte. (20) Les Camertes, étant alliés avec les Romains sur le pied d’égalité, envoyèrent une cohorte de six cents hommes tout armée. (21) Trente coques de bateaux ayant été mises en chantier (vingt quinquérèmes, dix quadrirèmes), Scipion en personne pressa si bien le travail que, quarante-quatre jours après que le bois eut été apporté des forêts, les bateaux équipés et armés furent lancés à l’eau.

Arrivée de Magon en Ligurie (205)[modifier]

46[modifier]

(1) Scipion partit pour la Sicile avec trente vaisseaux de guerre sur lesquels avaient embarqué environ sept mille volontaires. (2) Publius Licinius alla aussi, dans le Bruttium, auprès des deux armées consulaires ; il choisit celle qu’avait commandée le consul Lucius Veturius ; (3) il laissa Metellus commander ses anciennes légions, en pensant qu’il agirait plus facilement avec des hommes habitués à ses ordres. (4) Les préteurs, eux aussi, partirent de tous côtés pour leurs "provinces". Et, comme l’argent manquait pour cette guerre, on ordonna aux questeurs de vendre la région du territoire campanien allant du canal grec à la mer, (5) en permettant aussi de dénoncer les terres qui auraient appartenu à un citoyen campanien, pour les faire rentrer dans le domaine public ; au dénonciateur on accorda comme récompense le dixième de la valeur en argent des terres dénoncées. (6) En outre on chargea Cneius Servilius, préteur urbain, de faire habiter les citoyens campaniens là où le sénatus-consulte avait permis à chacun d’eux d’habiter, et de punir ceux qui habitaient ailleurs.

(7) Le même été, Magon fils d’Hamilcar, ayant, dans la plus petite des îles Baléares, où il avait hiverné, enrôlé les jeunes gens et les ayant embarqués, passa en Italie avec trente vaisseaux de guerre environ et beaucoup de bateaux de charge portant douze mille fantassins et à peu près deux mille cavaliers ; (8) Gênes, faute de garnisons sur cette côte, fut prise grâce à son arrivée soudaine ; puis il aborda chez les Ligures alpins, pour essayer d’y provoquer quelque soulèvement. (9) Les Ingauni - une peuplade ligure - faisaient à ce moment la guerre aux montagnards Epanterii. (10) Aussi le Carthaginois, déposant son butin à Savone, ville alpine, et laissant dix bateaux de guerre en station pour le garder, renvoya les autres à Carthage afin d’en défendre les côtes, le bruit courant que Scipion allait passer la mer, (11) et, s’alliant avec les Ingauni, dont il préférait l’amitié à celle des Montagnards, entreprit d’attaquer ceux-ci ; et son armée augmentait chaque jour, les Gaulois affluant de tous côtés au bruit de son nom. (12) Ce fait, qu’annonça une lettre de Spurius Lucretius, fit craindre aux sénateurs de s’être réjouis en vain, deux ans avant, du massacre d’Hasdrubal et de son armée, si une autre guerre aussi grave, où le général seul aurait changé, naissait de l’arrivée de Magon ; et il provoqua chez eux de grands soucis. (13) C’est pourquoi ils ordonnèrent au proconsul Marcus Livius d’amener, d’Étrurie, son armée de volontaires esclaves vers Ariminum, et chargèrent le préteur Cneius Servilius, s’il le jugeait utile à l’état, d’envoyer de Rome deux légions urbaines, en en confiant le commandement. à qui il voudrait. Marcus Valerius Laevinus conduisit ces légions à Arretium.

(14) En ces mêmes jours, environ quatre-vingts bateaux de charge carthaginois furent pris, près de la Sardaigne, par Cneius Octavius, qui commandait cette province. Coelius dit qu’ils étaient chargés de blé et de vivres pour Hannibal, Valerius qu’ils portaient à Carthage le butin fait en Étrurie et des prisonniers ligures et montani. (15) Dans le Bruttium on ne fit, cette année-là, à peu près rien de mémorable. Une épidémie s’était abattue sur les Romains et les Carthaginois en leur causant des pertes égales, sous cette réserve que l’armée carthaginoise souffrit non seulement du mal, mais de la faim. (16) Hannibal passa cet été près du temple de Junon Lacinia ; il y fit construire et y dédia un autel avec une très longue inscription racontant ses exploits, gravée en caractères carthaginois et grecs.


Fin du Livre XXVIII


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