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Histoire socialiste/La Guerre Franco-Allemande/Récit sommaire

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Tome XI. La Guerre Franco-Allemande


CHAPITRE PREMIER
RÉCIT SOMMAIRE


Dans le cadre étroit dont je dispose je ne puis essayer de donner le détail qui serait infini du grand drame de la guerre : j’aime mieux, après en avoir marqué en quelques traits sommaires les faits essentiels, discuter quelques-uns des problèmes qu’elle soulève et dégager autant qu’il est en moi quelques vues des leçons qu’elle contient.

Depuis quelques années les relations de la France et de la Prusse étaient incertaines et troubles. La Prusse, ayant vaincu l’Autriche à Sadowa, aspirait visiblement à grouper sous sa direction tous les États de l’Allemagne, et le gouvernement impérial, affaibli, anxieux, voyait avec inquiétude et jalousie cette croissance de la Prusse.

Au commencement de juillet 1870, l’Europe apprit que le général Prim, voulant mettre fin par un établissement monarchique aux agitations politiques de l’Espagne, offrait le trône espagnol à un prince prussien de la famille des Hohenzollern. Le gouvernement de l’Empereur s’effraya de cette candidature qui lui paraissait reconstituer au profit de la Prusse une sorte de monarchie de Charles-Quint. Il en demanda le retrait. Le prince de Hohenzollern, après quelques jours de négociations, consentit à retirer sa candidature. Le roi de Prusse autorisa notre ambassadeur Benedetti, qui avait été envoyé en hâte auprès de lui à Ems, à déclarer qu’il approuvait ce retrait : mais le duc de Gramont, ministre des affaires étrangères de l’empereur Napoléon III, insista pour que le roi de Prusse prit en outre l’engagement d’interdire à l’avenir cette candidature ; le roi de Prusse s’y refusa.

Déjà une grande partie de l’opinion allemande s’irritait des demandes de la diplomatie impériale. M. de Bismarck estima qu’il pouvait profiter de ce mouvement de l’opinion pour résoudre enfin, par une guerre nationale, le sourd conflit entre la France et la Prusse.

L’étourderie criminelle et la folie provocatrice de l’Empire français lui fournirent le prétexte attendu. Le roi de Prusse lui ayant télégraphié d’Ems qu’il n’avait pas cru pouvoir déférer à la dernière demande du gouvernement français et qu’il avait déclaré à M. Benedetti que toute conversation ultérieure sur ce sujet lui semblait inutile, M. de Bismarck transmit à ses principaux représentants à l’étranger un résumé de cette dépêche, il en avait, par quelques éliminations, aggravé le ton.

Le gouvernement impérial, averti par ses agents à l’étranger, vit dans l’envoi de cette dépêche une insulte à la France, et il proposa au Corps législatif, une demande de crédits pour la mobilisation de nos forces. C’était la guerre. Elle fut déclarée le 15 juillet 1870, malgré l’opposition clairvoyante et patriotique du petit groupe républicain et de M. Thiers.

La deuxième quinzaine de juillet fut employée des deux parts à la mobilisation et à la concentration des armées.

Toute l’Allemagne s’unit à la Prusse et aux contingents de l’Allemagne du nord, prussiens, hanovriens, hessois, se joignirent ceux de l’Allemagne du sud, de la Bavière, de Wurtemberg et de Bade.

Les troupes de première ligne, divisées en trois armées, s’élevaient à environ 450.000 hommes ; ces trois armées, ayant franchi le Rhin, se trouvaient au commencement d’août dans le Palatinat bavarois et la Prusse rhénane, le long de notre frontière alsacienne et lorraine du nord-est. La première armée, à droite, était entre la Sarre et la Moselle, sous les ordres du général Sieinmetz. La deuxième armée, la plus considérable, sous les ordres du prince Frédéric-Charles, était en face de Saarbrück, sur la rive droite de la Sarre. La troisième armée, commandée par le prince royal, était à la hauteur de Wissembourg, tout près de la rive gauche du Rhin. Ces trois armées, voisines l’une de l’autre, pouvaient aisément se soutenir, compléter réciproquement leurs informations, combiner, s’il était nécessaire, leurs mouvements. C’était comme les trois branches d’un trident qu’une même volonté pouvait mettre en mouvement. Le roi de Prusse commandait en chef, assisté par M. de Moltke, chef de l’État-major général.

L’armée française était beaucoup moins nombreuse, ses forces de première ligne ne s’élevaient guère qu’à 250,000 hommes et elles furent disséminées sur une vaste étendue, de Saarbrück à Belfort, c’est-à-dire sur toute l’étendue de la frontière nord-est et est de l’Alsace. On eut dit, suivant le mot du général Niox : « un cordon de douaniers ».

Cette armée insuffisante était divisée en sept corps. Le premier, commandé par le maréchal de Mac-Mahon, avait pour centre Strasbourg et faisait face aux environs de Wissembourg à l’armée du prince royal. Au nord de Metz, le deuxième corps avec le général Frossard, le troisième avec le maréchal Bazaine, le quatrième avec le général de Ladmirault, le cinquième avec le général de Failly et la garde impériale avec Bourbaki formaient un groupe important. Le reste n’était pas sur le théâtre immédiat des opérations. Le septième corps, commandé par le général Félix Douay, était à l’extrémité méridionale de l’Alsace, à Belfort.

Le sixième corps s’organisait à Châlons sous le commandement du maréchal Canrobert.

L’Empereur, assisté du maréchal Lebœuf, ministre de la guerre, qui faisait fonction de chef d’état-major général, dirigeait l’ensemble, de sa volonté molle et de sa main déjà tremblante.

L’armée française, mal approvisionnée, livrée tout d’abord au pèle-mêle et au désordre d’une mobilisation à peine préparée, n’avait pu prendre la rapide offensive que quelques-uns avaient annoncée, franchir le Rhin à Strasbourg et pénétrer par le grand-duché de Bade dans l’Allemagne du Sud. C’est elle qui subit dès les premiers jours d’août le choc de l’invasion.

Il y eut d’abord à Saarbrück, le 2 août, un engagement insignifiant. C’est le 4 août, à l’autre extrémité de la ligne prussienne, que s’ouvrirent vraiment les hostilités. Le corps de Mac-Mahon, groupé autour de Strasbourg, avait à Wissembourg, à l’extrême pointe, la division Abel Douay, celle-ci fut surprise par l’armée du prince royal, 5,000 Français résistèrent vaillamment à 40,000 Allemands ; mais ils durent plier enfin après une journée d’âpre combat. Décimée, ayant perdu son chef qui fut tué à la tête de ses troupes, la division se rabattit sur le gros des forces de Mac-Mahon.

Le maréchal essaya d’arrêter la marche de l’ennemi, il s’établit aux villages de Wœrth, de Freschviller et de Reischoffen, un lieu au sud de Wissembourg et au nord de Strasbourg. Mais ses 46.000 hommes et ses 120 canons ne purent soutenir l’effort des 120.000 hommes et des 300 bouches à feu de l’armée allemande. C’est en vain que deux régiments de cuirassiers et deux escadrons de lanciers se jetèrent contre l’ennemi en une charge héroïque. Ils furent anéantis et le Maréchal, qui n’avait jamais mesuré la force numérique de l’ennemi, ni ménagé à temps sa retraite, fut obligé enfin, après une défaite aggravée en désastre, de se retirer de l’Alsace et d’emmener de l’autre côté des Vosges cette pauvre armée admirable, brisée et saignante, dont l’imprévoyance de tous les chefs, politiques et militaires, avait fait en quelques jours une cohue et une épave.

Le jour même où l’armée de Mac-Mahon succombait sur les bords du Rhin à la force numérique de l’ennemi, le général Frossard était battu sur la Saar, quoiqu’il eut au moins pendant une partie de la journée la supériorité du nombre. Il était établi sur les hauteurs abruptes de Spickeren. Une division de l’armée allemande, qui ne soupçonnait pas la force du corps d’armée du général Frossard, vient se heurter à lui imprudemment, mais peu à peu, au grondement du canon, les divisions les plus voisines de l’armée de Steinmetz accourent et le général Frossard, qui n’a pas pris à temps l’offensive, a à subir des assauts toujours plus vigoureux. Le maréchal Bazaine, qui est sur sa gauche à deux heures de marche, le laisse lutter seul seul par insouciance et incapacité, soit que, déjà obsédé de vanité et d’ambition, il ne s’intéressât qu’aux actions où il pouvait jouer le premier rôle et recueillir toute la gloire. Frossard est obligé, enfin, à la nuit tombante, de battre en retraite.

Ainsi l’ennemi, maître de l’Alsace, pouvait pénétrer en Lorraine. De nos deux armées, l’une, celle de Mac-Mahon, était en fuite, l’autre, celle de Bazaine à peu près intacte encore, était obligée à la retraite.

Deux grands coups frappés le même jour l’un sur le Rhin, l’autre sur la Saar ébranlaient la fortune de la France.

Le plus grave c’est que ces deux armées, celle de Mac-Mahon, celle de Bazaine, sont maintenant séparées de façon définitive ; non seulement elles ne peuvent plus se fondre pour une action commune et racheter par cette concentration l’insuffisance numérique de l’ensemble de nos forces, mais elles ne peuvent plus communiquer l’une avec l’autre et elles vont être livrées par cet isolement, ou à la démoralisation, ou aux calculs égoïstes d’un chef ambitieux.

Au témoignage du grand État-major allemand et notamment de son chef, M. de Moltke, Mac-Mahon aurait pu, après Wissembourg, au lieu de descendre jusqu’à Neufchâteau, rejoindre par Lunéville la ville de Metz et l’armée de Bazaine. « Le 9 août, dit M. de Moltke, la ligne du chemin de fer de Lunéville à Metz était encore libre, mais, ajoute-t-il, le bruit courait que les Allemands s’étaient déjà montrés à Pont-à-Mousson et le moral de ses troupes était tel qu’il ne pouvait songer à les remettre de suite en contact avec l’ennemi.

Du moins, puisque le maréchal Mac-Mahon, passant de la vallée de la Moselle et de la Meuse dans la vallée de la Marne, rassemblait toutes ses forces au camp de Châlons, la concentration des armées françaises aurait pu s’opérer encore si le maréchal Bazaine avait, lui aussi, amené à Châlons son armée. Elle pouvait aisément aller de Metz sur Verdun, de là sur Châlons. Ce fut la première pensée de Napoléon III et du grand quartier impérial français. Mais, d’une part, l’Empereur craignait sans doute que la retraite générale de ses forces n’achevât de ruiner dans l’opinion française, surtout dans l’opinion parisienne, son crédit politique déjà chancelant ; d’autre part, le maréchal Bazaine, heureux d’exercer sur une grande armée, que la défaite de Spickeren avait à peine entamée, un commandement indépendant, n’avait pas hâte d’aller se remettre à Châlons sous l’autorité de l’Empereur. Aussi esquissa-t-il à peine, avec lenteur et mollesse, le mouvement de retraite sur Verdun ; il permit que son arrière-garde attaquée à Borny, au lieu de se borner à couvrir la retraite commencée sur Metz et de Metz sur Verdun, soutint une grande bataille peu à peu élargie par des forces nouvelles qui se retournèrent vers l’ennemi. Les soldats français soutinrent très énergiquement la lutte, mais le mouvement de

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retraite était retardé et un jour de plus était donné à l’armée allemande pour l’opération hasardeuse qu’elle avait entreprise.

M. de Moltke, après avoir rapproché et remis en contact ses trois armées, décida que par un mouvement de conversion à droite, c’est-à-dire ayant l’aile droite pour pivot, l’ensemble des forces allemandes tournerait de façon à déborder Metz et à couper au maréchal Bazaine la retraite de Metz sur Verdun. L’opération offrait pour les Allemands un double péril ; ou bien le maréchal Bazaine, pressant le mouvement de retraite de toutes ses forces, pouvait culbuter l’extrémité gauche de l’armée allemande jetée témérairement sur la route de Metz à Verdun, ou bien le maréchal Bazaine pouvait ramasser ses forces pour une action décisive et, profitant du long mouvement tournant qui déployait les forces de l’ennemi, porter des coups terribles sur les points les plus faibles de cette ligne flottante. On a vu que par le temps perdu à l’inutile bataille de Borny, le maréchal avait délivré l’armée allemande du premier danger ; il la délivra du second en ne donnant pas, dans les grandes batailles qui allaient se livrer autour de Metz, tout l’effort d’offensive qu’il pouvait donner.

Le 16 août les troupes françaises étaient en arrière de Metz, le long de la route de Verdun, elles étaient développées de Rezonville à Mars-la-Tour. Les Allemands, pour couper la route de Verdun, avaient franchi la Moselle, ils avaient donc cette rivière à dos et une défaite aurait pu aisément se changer pour eux en désastre.

À ce moment encore, et malgré la faute commise à Borny, le maréchal Bazaine pouvait s’il l’eût voulu maintenir ouverte à son armée la route de Verdun, c’est-à-dire de Châlons. Le maréchal de Moltke, qui n’a aucun intérêt à atténuer le mérite des opérations militaires allemandes en attribuant à des motifs politiques la conduite de l’armée française, le déclare expressément. « Les Français, écrit-il à propos de la journée du 16 août, se trouvaient dans une situation extrêmement favorable, le flanc gauche de leurs positions était protégé par la place de Metz, tandis que leur flanc droit était couvert par de fortes batteries établies sur la voie romaine et une nombreuse cavalerie. Ils pouvaient en toute sécurité attendre l’attaque de front que dirigeait contre eux leur téméraire adversaire.

« À la vérité, il ne pouvait plus être question pour eux de continuer ce jour-là leur marche sur Verdun en laissant peut-être devant l’ennemi une forte arrière-garde. Si le maréchal Bazaine avait voulu, en général, rendre cette retraite possible, il eût dû prendre l’offensive et se débarrasser des corps prussiens qu’il avait directement en face de lui. Pourquoi n’a-t-il pas agi de la sorte ? Il n’est pas facile de s’en rendre compte en ne considérant que les raisons purement militaires. Il lui était pourtant facile de constater avec une certitude absolue qu’une partie seulement des troupes allemandes, et très probablement une partie peu considérable pouvait dès maintenant se trouver sur la rive gauche de la Moselle et quand, dans le courant de la journée, leurs divisions restées en arrière, près de Metz, se furent à leur tour portées en avant, les Français disposaient d’une supériorité numérique triple ou quadruple. Mais il semblerait que le maréchal eût obéi à une pensée unique qui était de ne pas permettre à l’ennemi de l’isoler de Metz. Aussi se préoccupa-t-il presque exclusivement de son aile gauche, si bien qu’il finit par entasser toute la garde impériale et une partie du sixième corps en face du bois des Oignons, d’où aucune attaque ne fut dirigée contre lui. On est tenté d’admettre que c’étaient exclusivement des considérations politiques qui, dès ce jour, amenèrent le maréchal Bazaine à prendre la résolution de ne pas s’éloigner de Metz. »

Quel était ce calcul politique de Bazaine ?

Il haïssait l’empereur qui, mécontent de sa conduite au Mexique, ne lui avait pas fait rendre à son retour les honneurs auxquels il s’attendait et il marqua sa satisfaction, au moment où celui-ci quitta l’armée du Rhin pour aller à Châlons. Bazaine avait-il prévu dès lors l’effondrement de la dynastie sous le poids de la défaite ? Voulait-il rester en quelque sorte à part de ce grand désastre et, avec une force à peu près intacte appuyée à une grande place de guerre, demeurer l’arbitre de l’avenir, le maître des combinaisons et des aventures ? Peut-être aussi y avait-il en lui lourdeur d’esprit et de volonté. Les terribles défaites que venait de subir l’armée de Mac-Mahon l’avaient sans doute effrayé et, incapable de conduire lui-même une grande armée, ne voulait-il pas risquer à découvert une épreuve décisive.

Quand, après l’ardente bataille du 16, le soir tomba sur les combattants, le résultat, mêlé pour les deux armées de succès partiels et de défaites partielles, restait incertain. À aucun moment de la journée Bazaine n’avait concentré ses forces contre un ennemi encore très inférieur en nombre, mais l’armée pensait que la lutte serait reprise le lendemain à l’aube. Il n’en fut rien. Le maréchal Bazaine, alléguant la nécessité de la réapprovisionner en vivres et en munitions, lui fit commencer un mouvement de retraite vers Metz. Mais l’état-major allemand utilisa cette journée ; il hâta le mouvement de ses troupes ; des renforts passèrent la Moselle et le 18 au matin 120,000 soldats allemands, armés d’une artillerie supérieure, se déployaient contre 120,000 soldats français.

L’armée française faisait face à l’ouest, l’armée allemande qui avait achevé son mouvement tournant faisait face à l’est. L’armée française occupait, de gauche à droite, les fortes positions de Gravelotte, d’Amanvilliers, de Saint-Privat. Ladmirault, Frossard, Canrobert commandaient. Ici encore, comme à Forbach, les troupes françaises, protégées à la fois par les escarpements de terrain et par les tranchées-abri restent sur la défensive, une défensive d’ailleurs héroïque et furieuse. Ce sont les Prussiens qui livrèrent l’assaut avec un courage, un élan et une obstination admirables.

Cet assaut aurait pu être repoussé si le maréchal Bazaine avait surveillé l’ensemble de la bataille et avait porté ses réserves sur les points menacés et en particulier sur sa droite ; mais il resta inerte et comme indifférent. Et le maréchal Canrobert, destitué de secours, n’ayant plus de munitions, dut céder enfin Saint-Privat après une des plus belles et courageuses résistances dont l’histoire des hommes fasse mention.

L’armée française était définitivement coupée de Verdun ou du moins il lui faudrait désormais, pour se dégager et n’être pas bloquée dans Metz, un effort infiniment plus difficile.

Pendant que Bazaine s’attardait et s’immobilisait ainsi autour de Metz, un autre drame se nouait à Châlons. Une armée attristée et dolente, mais puissante encore et dont une conduite habile aurait vite ranimé la fierté, s’y était reconstituée avec les débris de l’armée de Mac-Mahon et des renforts expédiés de Paris. C’était l’armée de Châlons. Qu’allait-on en faire ?

L’Alsace étant occupée par l’ennemi, l’armée de Bazaine étant à peu près enfermée à Metz, le gros des forces allemandes allait certainement hâter sa marche vers Paris.

Le plus sage était que l’armée de Châlons ne livrât pas dans les plaines de la Champagne une grande bataille. Elle n’était point encore assez réorganisée et raffermie. Mieux valait qu’elle se rapprochât de Paris non pour s’y enfermer ou s’abriter sous ses murs, mais pour manœuvrer, pour surveiller les approches de l’ennemi, pour empêcher par des pointes soudaines ou pour troubler et rompre l’investissement de la capitale.

Une ardente cité de deux millions d’hommes est presque impossible à forcer par soudaine violence ou par surprise. Elle est malaisée aussi à envelopper, surtout lorsqu’elle est traversée, comme Paris, par un fleuve qui coupe en deux demi-cercles le cercle d’investissement : et si l’ennemi est placé entre cette cité et une grande armée très manœuvrière, très habile, qui peut se déplacer sans cesse en pays ami et encadrer toutes les forces neuves et toutes les réserves que lui envoie la nation, bien des chances restent au peuple envahi de rétablir sa fortune. C’est là ce que le général Trochu vint dire à Châlons à Mac-Mahon et à l’Empereur.

Ce fut aussi la pensée première de Mac-Mahon, et c’est ce plan que l’Empereur, lui-même, accueillit un instant dans le Conseil de guerre tenu à Châlons. Mais l’intérêt de la dynastie chancelante, ou du moins ce qui semblait tel au bonapartisme affolé, l’emporta sur l’intérêt évident de la patrie.

Les premières défaites révélant l’insuffisance de la préparation, le mensonge des déclarations officielles, la criminelle imprudence de la politique impériale, avaient tout ensemble consterné et surexcité Paris. Le ministère Ollivier aurait dû se démettre, le général Palikao avait pris le ministère de la guerre, l’Impératrice régente sentait monter le sombre flot des douleurs et des colères. Elle pensa que si l’Empereur, renonçant à disputer nos frontières, rentrait à Paris, il y serait submergé par la révolution.

Qui sait pourtant ce qui fût advenu ? Peut-être la France, toute à la lutte contre l’étranger, aurait-elle ajourné le règlement définitif des comptes avec une dynastie funeste. En tout cas, le prince Napoléon, présent au conseil de guerre de Châlons, avait raison de dire à l’Empereur : « Si nous devons périr, périssons avec honneur, ne fuyons pas la capitale. » Mais l’impératrice voulait qu’un suprême effort fût tenté pour reconquérir le terrain perdu, elle insistait pour que le maréchal de Mac-Mahon se dirigeât vers l’est essayant de rejoindre Bazaine.

Celui-ci, du 10 au 22 août, avait adressé à Mac-Mahon et à l’Empereur plusieurs dépêches ou missives, dont une au moins leur parvint, pour leur dire qu’il espérait sortir de Metz et, par Montmédy et les places du Nord, opérer sa retraite et rejoindre Mac-Mahon. Cette dépêche acheva de dissiper les hésitations du maréchal de Mac-Mahon. Il espéra faire sa jonction avec Bazaine. Il croyait d’ailleurs qu’il n’aurait d’abord devant lui que l’armée du prince de Saxe nouvellement formée par M. de Moltke et forte seulement de 80.000 hommes. L’armée du prince royal, celle qui l’avait vaincu à Wissembourg, était encore en arrière, il le supposait du moins, de deux ou trois jours de marche. Il espérait la gagner de vitesse en remontant vers le nord. Mais il ne prit pas au plus court. L’armée du prince royal, avertie de la marche de l’armée française, se hâta vers le nord. Bazaine, informé cependant de la marche de Mac-Mahon, ne tenta pour sortir de Metz que de médiocres efforts, et lorsque Mac-Mahon arriva à Beaumont, il s’y heurta, avec sa seule armée, aux forces combinées de l’armée du prince de Saxe et de l’armée du prince royal.

L’armée française vaincue passe de la rive gauche de la Meuse sur la rive droite pour se couvrir du fleuve, mais elle était resserrée dans un espace étroit entre la rive droite de la Meuse et la frontière belge. Les Allemands qui, à Forbach et à Rezonville, avaient été inférieurs en nombre, qui, à Saint-Privat, avaient opposé aux Français des forces égales, disposaient cette fois d’une grande supériorité numérique : 200,000 hommes contre 120,000. Elle leur permet d’opérer une manœuvre puissante et hardie. Ils passent la Meuse à l’est et à l’ouest des positions françaises et enveloppent ainsi notre armée.

Leur artillerie la foudroie. Mac-Mahon blessé vers 6 heures du matin remet le commandement au général Ducrot. Celui-ci, voyant la manœuvre d’enveloppement veut porter toutes ses forces vers l’ouest, vers le calvaire d’Illy, pour tenter de s’échapper, même au prix des plus grands sacrifices. Mais le général de Wimpffen, qui avait une lettre de service du ministre de la guerre Palikao, croit que la manœuvre de Ducrot est impossible et il essaie de trouer vers l’est, dans la direction de Metz, le cercle formé par l’ennemi. Il ramène vers Bazeilles les troupes étonnées par ce flux et reflux et qui ressemblent déjà à une lugubre épave que roule en ses mouvements contradictoires une marée de désastres.

Dans Bazeilles même une lutte atroce s’engage. Les soldats de la France luttent désespérément, mais ils sont accablés par la force du nombre, par une artillerie supérieure et foudroyante et aussi par le poids accumulé des fautes et des désespoirs. Ils sont rejetés vers Sedan comme au fond d’un entonnoir, tout à la merci des canons de l’Allemagne. À trois heures de cette tragique et douloureuse journée du 1er septembre, la partie est définitivement perdue pour l’armée française. Napoléon acculé fait hisser sur la Maison de Ville le drapeau blanc. Il fait porter au roi de Prusse ce petit billet : « Monsieur mon frère, n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée dans les mains de Votre Majesté. Je suis de Votre Majesté le bon frère. C’était la capitulation. Elle fut signée le lendemain 2 septembre.

Le 4, la révolution éclatait à Paris. Le Corps législatif était envahi par les républicains et aussi par les orléanistes.

Gambetta, après avoir inutilement tenté d’obtenir du peuple qu’il laisse le Corps Législatif prononcer la déchéance, la prononçait lui-même du haut de la tribune. La gauche de l’Assemblée allait à l’Hôtel-de-Ville, pour y proclamer la République et pour en arracher la direction aux groupements socialistes révolutionnaires qui s’y étaient installés.

Un gouvernement provisoire, formé des députés de Paris et présidé par le général Trochu, se constituait pour assurer la défense nationale.

Le prolétariat révolutionnaire de la capitale faisait savoir, par une proclamation signée de Blanqui et de ses amis, qu’il ajournait toutes ses revendications particulières et qu’il était résolu à soutenir de toute sa force le Gouvernement nouveau si seulement celui-ci était énergique et protégeait contre la réaction et contre l’étranger la république naissante et la patrie menacée.

La révolution républicaine éclatait en même temps qu’à Paris dans plusieurs grandes villes de France. Le pays tout entier, épouvanté des désastres où l’avait jeté le pouvoir personnel, acceptait pour la sauvegarde de l’indépendance nationale le gouvernement nouveau.

Un espoir restait encore. C’est que Bazaine, dont l’opinion ne soupçonnait pas encore l’incapacité ou la félonie, tînt bon dans Metz et immobilisât une partie des forces allemandes. C’est que Paris, organisant pour une résistance acharnée sa population immense, arrêtât et usât l’envahisseur et donnât à la France ranimée le temps de susciter des armées nouvelles. Mais malgré de beaux élans, malgré l’activité passionnée et la confiance indomptable de Gambetta ce double espoir s’évanouit.

À Metz, l’œuvre d’inertie et de trahison continue et aboutit à la catastrophe.

À la chute de l’Empire les rêves politiques qui hantaient le cerveau de Bazaine se précisent. Il s’imagine que le drame militaire est fini, que la France est désormais incapable de lutter.

Le gouvernement qui s’est installé à Paris n’est qu’un gouvernement de démagogie et d’aventure qui va sombrer bientôt sous ses propres divisions.

L’Allemagne n’aura plus en face d’elle que le néant, mais le néant agité et convulsif. Il ne restera plus qu’une force capable de discipliner les événements : c’est la force de l’armée de Metz. Elle seule pourra former la base d’un gouvernement nouveau et conservateur, rassurer le pays, écraser les agitateurs révolutionnaires. Or l’Allemagne a intérêt à pouvoir négocier les conditions de la paix avec un régime stable, solide et responsable. Elle aura donc besoin de l’armée de Metz pour faire en France cette grande besogne de police gouvernementale sans laquelle les Allemands ne peuvent cueillir le fruit de leurs victoires.

Si tel n’avait pas été le calcul de Bazaine, s’il n’avait pas cru pouvoir rendre ce service à l’Allemagne, on ne comprend pas comment il aurait pu espérer un effet utile des négociations qu’il engageait avec M. de Bismarck. N’ayant rien à lui offrir, qu’aurait-il pu en attendre ? Au reste, sa criminelle pensée éclate dans la note remise par lui au général Boyer qu’il envoie, le 12 octobre, à Versailles, au quartier général prussien : « La question militaire est jugée et Sa Majesté le roi de Prusse ne saurait attacher un grand prix au stérile triomphe qu’il obtiendrait en dissolvant la seule force qui puisse aujourd’hui maîtriser l’anarchie dans notre malheureux pays. Elle rétablirait l’ordre et donnerait à la Prusse une garantie des gages qu’elle pourrait avoir à réclamer. »

M. de Bismarck amusait le maréchal par ces négociations. Celui-ci renonçait peu à peu à tout effort militaire. Les provisions s’épuisaient et à la fin d’octobre il ne restait plus à l’armée infortunée qu’à se laisser tomber dans le triste abîme de la capitulation.

À Paris, hélas ! le général Trochu, conservateur bavard, chrétien sans élan, patriote sans foi, honnête homme sans vertu, paralysait par un doute accablant l’essor de la défense : il avait le dédain et la peur des foules dont il ne savait point, par la force d’une idée et d’une grande passion, faire un peuple.

Malgré tout, Paris ne voulait point se résigner à la défaite. Dès le 17 septembre l’investissement avait commencé. Des efforts insuffisants et incertains furent tentés pour le rompre, à Châtillon, à Villejuif, à Bagneux, à la Malmaison, mais aucun vaste mouvement d’ensemble ne fut essayé et le général Trochu prit prétexte des premiers échecs partiels pour amortir l’élan de Paris. Le peuple cependant supportait avec une résignation stoïque, le froid, la faim, les privations de tout ordre. Il espérait toujours qu’une armée de secours venant de la France prendrait à revers les lignes prussiennes.

Le Gouvernement de la Défense nationale était resté à Paris, mais il avait avant l’investissement envoyé à Tours une délégation de trois de ses membres pour organiser la résistance du pays. Le 9 octobre Gambetta quitta Paris en ballon et il devint à Tours le véritable chef, l’âme agissante et ardente de la défense. Nuit et jour il travailla pour recruter, appeler, armer des régiments nouveaux, pour communiquer au pays la fièvre d’action, de colère et d’espérance dont il était animé.

Ces efforts ne furent pas vains puisque l’Allemagne, qui un moment après Sedan avait cru la guerre finie et la France abattue, fit encore pendant des mois l’épreuve de ce que peut un grand peuple affaibli par des désastres et anémié par une longue servitude mais qui a des réserves profondes d’honneur et de courage.

La délégation de Tours suscita des forces, appela aux armes tous les hommes valides et organisa tant bien que mal près de six cent mille hommes. Elle rassembla, acheta et fondit quatorze cent canons. Un souffle ardent passa sur la France à demi-glacée par les premiers revers. Trois armées furent improvisées : une armée de la Loire, une armée du Nord, une armée des Vosges. L’armée des Vosges devait inquiéter l’ennemi par la menace d’une diversion sur ses derrières. L’armée du Nord et l’armée de la Loire devaient tendre vers Paris, essayer de rompre la ligne d’investissement et donner la main au peuple parisien. C’est l’armée de la Loire qui fut prête à entrer la première en mouvement. Mais d’abord peu nombreuse, elle ne put défendre Orléans que les Prussiens occupèrent le 11 octobre. Aussi l’offensive vers Paris ne pouvait se dessiner encore vigoureusement. Pendant ce temps le peuple de la capitale, obstiné à la résistance et à l’espérance apprenait sans faiblir de sinistres nouvelles. C’est d’abord la prise de Strasbourg qui succombait le 26 septembre après un siège de quarante-six jours. Puis vers la fin d’octobre la nouvelle commence à se répandre que Metz aussi avait capitulé. Tout d’abord le gouvernement de la défense nationale, mal informé, démentit la lugubre nouvelle. Elle était exacte cependant. Bazaine, averti à la fin d’août de la marche de Mac-Mahon, avait tenté le 31 août et le 1er septembre un effort pour sortir de Metz avec son armée. Cet effort fut-il mené mollement ? Y eut-il incapacité ? Ou déjà le parti pris de rester à l’écart du drame et de se réserver pour le lendemain des catastrophes prévues conduisait-il le maréchal à la trahison ? L’impression presque unanime des officiers et des soldats fut qu’il n’osa combattre qu’à demi. Cette journée de Noisseville fut le dernier effort apparent. Dès ce jour Bazaine négocie secrètement avec le prince Frédéric-Charles : il espère que le prince ménagera son armée pour qu’elle devienne l’instrument de répression contre la « démagogie » parisienne et la garantie de la paix imposée par le vainqueur. Il est amusé par les négociations de l’ennemi jusqu’à l’heure où la résistance est devenue à peu près impossible et le 27 octobre il livre sa grande armée, infortunée et héroïque.

C’est M. Thiers qui apprit au Gouvernement de la Défense nationale à Paris ce terrible désastre de la patrie. M. Thiers venait de faire un voyage auprès des principaux gouvernements de l’Europe pour solliciter d’eux une intervention au profit de la France. Il n’avait obtenu que d’évasives paroles, et il rentrait convaincu que la France, privée de tous concours extérieurs, destituée de ses forces militaires organisées, n’avait plus qu’à négocier la paix. Il avait fait accepter de la délégation de Tours, malgré l’opposition de Gambetta, l’idée d’un armistice durant lequel une Assemblée serait convoquée, et cette Assemblée déciderait de la paix ou de la guerre. Au moment où M. Thiers

sedan


pénétrait dans Paris, le peuple parisien venait de subir une cruelle déception. Il venait d’apprendre qu’une force française qui, le 28, s’était emparée du Bourget par un coup de main heureux, avait dû le 30 abandonner de nouveau cette position. Ainsi il apprenait à la fois cet échec sérieux de l’armée de Paris, et la capitulation effroyable de Metz et l’ouverture des négociations de paix qui, engagées sous l’impression de tous ces revers, ne pouvaient aboutir qu’à la mutilation de la patrie. Il lui parut que le Gouvernement de la Défense nationale n’avait pas tiré parti des énergies, des réserves de dévouement de la grande ville, et le 31 octobre les forces révolutionnaires de Flourens et de Blanqui s’emparèrent de l’Hôtel-de-Ville, mais elles ne purent s’y maintenir, les bataillons « de l’ordre » expulsèrent de l’Hôtel-de-Ville les révolutionnaires.

Cependant l’armistice avortait, M. de Bismarck n’ayant pas voulu consentir au ravitaillement de Paris durant la suspension des hostilités et l’influence de Gambetta était redevenue prépondérante à Tours. La guerre continuait donc. Gambetta, sans se laisser abattre, renforça l’armée de la Loire. Il la porta à 80.000 hommes et décida de reprendre l’offensive vers Paris. Le général d’Aurelle de Paladine commandait. Un moment la victoire parut revenir à la France. Le 9 novembre, l’armée de la Loire délogea les Prussiens de Coulmiers, mais ce n’était qu’une surprise : 65.000 Français n’avaient trouvé en face d’eux que 22,000 Prussiens. C’était pourtant le signe de ce que pouvait une armée de secours évoluant rapidement autour de la capitale, si l’ennemi avait été forcé de disséminer ses forces par la résistance universelle du pays. Mais la chute de Metz, provoquée par la trahison, rendit disponibles les forces de Frédéric-Charles ; elle pesèrent sur l’armée de la Loire ; celle-ci comptait alors 170,000 soldats et, malgré de nouveaux efforts à Ladon à Beaune-la-Rolande, à Loigny, elle ne put garder Orléans. La retraite commença le 4 décembre. Le gouvernement se retira de Tours à Bordeaux. Mais Gambetta ne se découragea pas encore. Le général Chanzy prit le commandement de l’armée de la Loire, s’achemina vers le Mans en une retraite énergique ; sans cesse il faisait front pour arrêter l’ennemi. Au Mans, pendant deux jours, aidé de chefs vigoureux, de Gougeard, de Jauréguiberry, de Jaurès, il soutint le choc des forces prussiennes, et il se replia sur la Mayenne, mais avec la volonté de lutter encore.

L’armée du Nord, commandée d’abord par Bourbaki, bientôt par Faidherbe, poussa en décembre de courageuses pointes dans la vallée de la Somme : elle livra à Bapaume, le 3 janvier une bataille indécise où les Allemands se crurent vaincus, mais l’armée française ne put quitter l’abri des places du Nord.

De même, la diversion tentée dans l’Est demeurait inefficace. Après une série de combats à Villersexel, à Héricourt, à Dijon, l’armée française dut se replier sur Besançon. Accablée de revers, affaiblie par un hiver terrible, elle fut rejetée en Suisse à la fin de janvier.

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