Histoire socialiste/La République de 1848/P1-14

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
, sous la direction de
Jules Rouff (p. 194-214).
PREMIÈRE PARTIE. HISTOIRE POLITIQUE.



CHAPITRE XIV


L’ABOLITION DU SUFFRAGE UNIVERSEL (Loi du 31 mai).
LES PARTIS EN 1850 ET 1851.


Le 10 mars 1850, cinq jours avant le vote définitif de la loi Falloux, avaient eu lieu trente élections complémentaires, en vue de remplacer les représentants condamnés pour l’équipée du 13 juin. Dix conservateurs furent nommés. ; c’étaient autant de sièges gagnés par le parti de l’ordre. Mais dans les grandes villes la liste rouge l’emporta et, à Paris, trois hommes furent élus, dont la nomination était comme un soufflet pour la majorité de l’Assemblée : c’étaient Carnot, protestation vivante contre la loi sur l’enseignement ; Vidal, collaborateur de Louis Blanc au Luxembourg et, par là même, porte-drapeau du socialisme ; de Flotte, un ancien officier de marine arrête après Juin, détenu sans jugement à Belle-Isle, puis évadé et laissé en liberté, parce qu’on n’avait pas de moyen légal de le poursuivre.

Pour se figurer l’effarement et la colère des conservateurs en présence de ce résultat, il faut se rappeler les efforts inouïs qu’ils avaient faits pour l’éviter : en province, les fonctionnaires de toute nature, recommandés par circulaires ministérielles à la surveillance de leurs supérieurs, livrés à l’espionnage et aux rapports secrets des officiers et sous-officiers de gendarmerie (circulaire d’Hautpoul) ; préfets et procureurs épargnant et protégeant toutes les sociétés réactionnaires, même quand elles sont organisées en sociétés secrètes avec initiation et serment, et cela sous prétexte qu’elles contiennent « tout ce que la population a de respectable » ; mais dénonçant, traquant et frappant sans pitié, avec le regret de n’avoir pas de lois plus sévères à appliquer, toutes les associations ouvrières ou paysannes, les sociétés coopératives, les sociétés de secours mutuels, voire les sociétés philanthropiques, sous prétexte qu’elles font ou peuvent faire de la politique, et aussi qu’elles ramassent des fonds pour secourir leurs membres en cas de grève et de chômage, qu’elles sont des foyers de socialisme, partant de désordre et d’anarchie. A Paris, le préfet de police, Carlier, prescrit à ses commissaires d’assister aux réunions publiques et d’y « rectifier les idées fausses », d’y combattre en particulier le socialisme ; « car le socialisme n’est rien autre chose que la barbarie ». Et, pendant que les agents du pouvoir se mêlaient ainsi directement à la lutte électorale, une autorisation de poursuites était demandée à l’Assemblée contre deux représentants du peuple, Bancel et Michel de Bourges, pour avoir dans ces mêmes réunions défendu vigoureusement la République démocratique.

Malgré tout, les Montagnards recueillaient vingt mandats sur trente. Il y avait à cela des causes politiques et des causes économiques. La population de Paris, sous la pression brutale dont elle était l’objet, se redressait, suivant son ordinaire, comme une lame d’acier courbée par force. Puis les proscrits absents agissaient sur le vote plus peut-être que s’ils eussent été de retour. On venait de décider le transport en Algérie de tous les détenus de Belle-Isle, leur internement pour dix ans dans un établissement disciplinaire spécial, où il seraient assujettis au travail forcé, soumis à la juridiction militaire, privés de leurs droits civiques. En attendant que cet établissement fût prêt, ils devaient être emprisonnés dans les forteresses de la colonie. C’était dur pour des hommes enfermés déjà depuis vingt mois. Aussi leurs familles, leurs amis formaient-ils un formidable noyau de mécontents. A cela s’ajoutait la fin de la longue crise dont avait pâti l’industrie parisienne. Les affaires reprenaient. La découverte des mines d’or de la Californie engendrait toute sorte de spéculations et d’espérances. Artisans et boutiquiers redevenaient frondeurs et désireux de donner une leçon au pouvoir. Le journal L’Assemblée Nationale crut devoir dénoncer à leur clientèle des quartiers riches certains commerçants qui avaient mal voté. La petite bourgeoisie, en butte à son tour aux tracasseries de la réaction, se sentait dupe et se repentait d’avoir laissé imprudemment écraser son avant-garde prolétarienne. L’effet produit par cette triple élection fut encore aggravé par celle qui suivit. Vidal, ayant opté pour le Haut-Rhin où il avait été nommé en même temps qu’à Paris, eut pour successeur Eugène Sue, qui n’avait peut-être pas l’étoffe d’un homme d’État, mais qui représentait avec éclat la propagande du socialisme et de la libre-pensée par la littérature. Sa victoire fut d’autant plus significative qu’on lui avait opposé comme adversaire un commerçant qui s’était distingué aux journées de Juin en combattant pour l’ordre dans les rangs de la garde nationale.

La réplique ne tarda point. La majorité n’avait accepté le suffrage universel qu’à condition. Puisqu’il se permettait de repousser les défenseurs des saines doctrines, il n’y avait qu’à condamner « ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal ». Le Président venait précisément de mettre à l’intérieur un homme à poigne, Baroche, d’autant plus redoutable à la démocratie qu’il avait été presque socialiste en 1848. L’élection d’Eugène Sue était du 28 avril 1850. Dès le 3 mai, le ministre instituait une Commission de dix-sept membres pris dans l’Assemblée et chargés de préparer la réforme de la loi électorale. Parmi ces burgraves, comme on les appela, Thiers, Molé, Montalembert, de Broglie ; pas un républicain. Cela promettait une réforme à rebours. Ce fut un projet hypocrite, comme toutes les mesures de réaction prises par la Législative, qui sortit des travaux hâtifs de cette commission. On ne parlait pas — fi donc ! — d’abolir le suffrage universel. Il s’agissait seulement de le moraliser d’urgence. Et comment ? En ôtant le droit de voter à ceux qui n’offraient pas de garanties. Exclusion, d’une part, de tous ceux qui avaient subi une condamnation, si légère qu’elle fût, même pour mendicité, vagabondage, outrages ou rébellion. Exclusion, d’autre part, de tous ceux qui ne pouvaient prouver un domicile continu de trois années dans la même commune, ce qui atteignait tous les ouvriers que la nécessité du métier rend nomades, ce qui retardait aussi l’âge légal pour voter à vingt-cinq ans. La preuve ordinaire devait être l’inscription au rôle de la taxe personnelle, ce qui écartait tous les indigents. En outre le domicile du fils majeur non établi était constaté par la déclaration du père, celui du domestique ou de l’ouvrier par la déclaration du maître ou patron, ce qui était livrer le droit de ces électeurs à la discrétion de l’autorité paternelle ou patronale. De la sorte on comptait amputer d’un quart ou d’un tiers le corps des votants, sans toucher à l’article de la Constitution qui faisait du suffrage universel la base de la République.

La Commission parlementaire crut devoir apporter quelques adoucissements à l’opération chirurgicale projetée. Le domicile de trois ans fut exigé, non plus dans la commune, mais dans le canton ; les fonctionnaires furent dispensés de cette condition ; la preuve du domicile put être faite par l’inscription au rôle des prestations en nature, et, en cas de refus des parents, maîtres ou patrons, par un certificat du juge de paix. En revanche les cas d’indignité furent considérablement étendus et le rapporteur Léon Faucher, heureux de mutiler ce suffrage universel qu’il avait déjà tâché de violenter, saisit l’Assemblée dès le 18 mai. Les républicains de toute nuance furent indignés, d autant que leurs adversaires affectaient de mettre leur loi sous le patronage de Lamartine, parce que dans son journal : Le Conseiller du Peuple, il avait émis quelques critiques contre le scrutin de liste. Ils firent une vigoureuse campagne de presse, de pétitions, de discours, n’ayant ni les moyens ni la volonté de combattre autrement. Une transformation profonde s’opérait par la force des choses. Le parti républicain devenait le parti de la paix sociale et de la légalité. « C’est nous qui sommes les conservateurs ». s’écria Lamoricière. Dans la discussion, Victor Hugo montra le danger qu’il y avait à supprimer l’instrument du progrès pacifique. Grévy s’éleva contre le rétablissement indirect et inique du système refusant le droit de vote aux pauvres. Cavaignac, Jules Favre défendirent ce qui avait été la vraie raison d’être du 24 février. De Flotte, « l’insurgé », protesta contre la folle


Les ouvriers, exaspérés par la concurrence que le travail des communautés leur faisait subir, s’étaient portés à des violences.
(D’après un document du Musée Carnavalet.)


ambition qu’on prêtait au socialisme de vouloir la réalisation immédiate d’idées qui n’avaient pas eu le temps de prendre racine. Peines perdues ! Montalembert railla chez des ex-révolutionnaires ce respect pudibond de la Constitution, cette Vestale sans cesse violée ou près de l’être : puis, selon la tactique commode, monotone, et toujours efficace du parti de l’ordre, il s’en prit une fois de plus au socialisme. « Nous voulons, dit-il, la guerre légale au socialisme. » C’est ce qu’il appelait une expédition de Rome à l’intérieur. Proudhon ayant dit que le suffrage universel devait aboutir un jour à la réforme sociale, il fallait modifier le suffrage universel. L’aveu était dépouillé de tout voile. Montalembert complétait cette nudité de pensée en confessant que, pour sortir de la Constitution où les républicains prétendaient enfermer leurs ennemis, on avait cherché et trouvé « l’issue du domicile ». L’honneur de la découverte revenait, paraît-il, au duc de Broglie. Thiers eut un mot plus caractéristique encore, et qui laissait voir en plein l’orgueil intraitable des « classes éclairées », comme on disait alors. Il flétrit du nom de « vile multitude » les millions de Français qui allaient se trouver chassés du scrutin. Montalembert avait dit encore : « Nous avons pour nous la force et la loi. » — Thiers ajouta : « Violez par l’insurrection la loi que nous faisons et vous verrez alors ce que nous ferons. »

L’émeute qu’on semblait appeler ne vint pas. La minorité provoquée, bafouée, impuissante à faire passer l’amendement même le plus modéré, se vengeait par l’ironie, l’arme des faibles. Elle proposa que les individus déclarés indignes de voter fussent aussi déclarés indignes de servir dans l’armée et de payer les impôts indirects. C’était une façon de faire ressortir combien il est injuste d’imposer des devoirs civiques à des gens qu’on prive des droits corrélatifs. Mais il s’agissait bien de justice et de raison ! Léon Faucher faisait poursuivre comme des coupables les pétitionnaires réclamant le maintien du suffrage universel. Une partie des légitimistes, qui, avec de Genoude et La Rochejacquelein, en avaient demandé l’établissement sous Louis-Philippe, voulurent obtenir qu’on ménageât du moins les paysans pauvres, qu’on inscrivît sur la liste électorale ceux qui figuraient sur la liste des indigents. Mais, quoique la loi fut dirigée surtout contre la démocratie urbaine, la démocratie rurale commençait aussi à être suspecte à la bourgeoisie. Elle ne trouva pas grâce et, lorsqu’on en vint à discuter l’interminable série des indignités entraînant la perte des droits électoraux, ce fut une émulation à qui en inventerait de nouvelles. Indigne quiconque aurait été condamné à plus d’un mois d’emprisonnement pour mendicité ou vagabondage, pour outrage envers un juré ou un témoin, pour contravention à la loi sur les attroupements, sur les clubs, sur le colportage, ou aux règlements sur les maisons de jeu et les loteries ! Le droit de vote était ainsi mis à la merci des tribunaux bourgeois. Et qui, parmi les républicains, pouvait se flatter d’échapper à ces délits élastiques : outrage à la morale publique et religieuse, attaque contre le principe de la propriété et les droits de la famille ? Rayés encore, les militaires qui étaient envoyés dans les compagnies de discipline ! Rayés, les faillis non réhabilités ! Rayés, les villageois ayant commis des délits ruraux souvent insignifiants ! Rayés, l’adultère et le complice d’adultère ! On épurait, épurait, épurait. Tout le Code pénal faillit passer dans la loi. La majorité s’arrêta de guerre lasse.

La loi fut votée le 31 Mai par 433 voix. Elle annulait la grande conquête politique du 24 février. Quand on fit le calcul, on s’aperçut que le nombre des radiations était exorbitant. Le message présidentiel de 1851 l’évalue à trois millions d’électeurs[1] dont les deux tiers étaient des campagnards. Mettons qu’il exagère un peu ; mais Guizot lui-même estimait qu’on était allé trop loin ; Odilon Barrot exprimait dos inquiétudes. Elles étaient légitimes. Cet abus de pouvoir rendait irrémédiable la rupture entre le peuple et l’Assemblée. Ce coup d’État bourgeois était surtout pour le prince-président une leçon et une espérance. Il lui enseignait, si tant est que cet enseignement fût nécessaire, à se moquer de la Constitution. Il lui fournissait un merveilleux moyen d’action et de popularité pour le jour ou il voudrait attaquer la majorité. Le gouvernement fit le mort pendant la discussion. Les familiers du prince évitèrent de se compromettre dans cette œuvre de mesquine rancune. Lui-même se tenait dans une réserve qui aurait dû faire songer. — Une de ses amies, Mme Cornu, lui disait à ce propos : « Je ne puis croire que vous, fils du suffrage universel, vous défendiez le suffrage restreint. — Et il répondait : — Vous n’y comprenez rien. Je perds l’Assemblée. — Vous périrez avec elle, répliquait l’interlocutrice. — Pas du tout. Quand l’Assemblée sera au-dessus du précipice, je coupe la corde. — Paroles peut-être imaginées après coup, mais vraisemblables, et en tout cas exprimant avec précision la tactique que le Président allait suivre.

Cette loi n’avait pourtant pas encore épuisé la fureur réactionnaire de l’Assemblée. Le 6 juin, elle en adoptait une autre qui prorogeait d’un an les mesures votées contre les clubs, et qui en étendait les dispositions aux réunions électorales, « qui seraient de nature à compromettre la sécurité publique ». Ce n’était pas encore assez d’empêcher les électeurs de délibérer, si l’on n’empêchait leur opinion de se former librement. La presse était reprise à son tour dans l’engrenage du moulin broyeur. Au cautionnement rétabli de façon définitive s’ajoutait l’obligation de la signature pour tout article de discussion politique, philosophique ou religieuse. Le journal, interprète d’un parti, organe anonyme d’intérêts collectifs, se transformait ainsi en un instrument de vanités et d’ambitions individuelles et mettait l’écrivain à la discrétion du pouvoir. Son autorité, quoi que pût en penser la gauche qui vota cette disposition, en était étrangement diminuée. Sa vitalité aussi était compromise, non plus seulement par la nécessité du cautionnement, mais par l’obligation de verser dans les trois jours la moitié du maximum de l’amende encourue, chaque fois qu’après une poursuite intentée un nouvel article était incriminé. Puis, charge plus lourde, le droit de timbre était imposé à tout écrit périodique ayant moins de dix feuilles, même s’il venait de l’étranger ; on frappait ainsi la revue et la brochure qui pouvaient émaner des proscrits. Les frais de poste étaient augmentés pour les journaux expédiés par toute autre personne que l’éditeur ; on entendait ainsi rendre plus difficile aux particuliers l’envoi dans les campagnes des numéros déjà lus. Le roman-feuilleton était soumis à un timbre supplémentaire. Pourquoi aussi les électeurs de la Seine avaient-ils nommé Eugène Sue ? C’en était fait de la feuille démocratique à un sou et du roman de propagande. Les chiffres font apparaître avec un relief saisissant la décadence subite de la presse. En 1849, le nombre des journaux et imprimés transportés par la poste avait été de 146,528,000 et le produit des taxes payées pour ce transport s’était élevé à 4,300,000 francs. En 1851 l’un et l’autre étaient environ quatre fois moindres (33,968,000 et 1,000,000).

La pensée indépendante, ainsi étouffée dans le journal, aurait pu se faire jour par le théâtre. On l’avait laissé vilipender les socialistes. On lui avait permis de mettre en scène Erostrate, fondant une Banque du peuple où l’on « fraternisait » l’argent des naïfs, et Songe-Creux, muni d’une longue queue avec un œil au bout, et il eut fallu être aveugle pour ne pas reconnaître là Proudhon et Considérant. On avait entendu chanter au Vaudeville, avec des couplets en l’honneur de Louis Napoléon, ce conseil politique qui était pour le moins superflu :


On peut perdre la patrie
Par la modération.


Léon Faucher allait fonder bientôt des prix de vertu pour les pièces défendant la famille et la propriété, et interdire Mercadet, la Dame aux Camélias ; mais, en attendant, le public avait applaudi les chemises rouges des Garibaldiens dans un drame qui découpait en tableaux l’expédition de Rome et il avait paru prendre goût aux tirades révolutionnaires dont l’honnête Ponsard n’avait pas pu ou voulu purger sa Charlotte Corday. Puis, Lamartine choisissait pour héros Toussaint Louverture, un briseur de chaînes, un esclave révolté. Cela ne pouvait s’admettre. La censure était rétablie (30 juillet 1850).

Pour peu que les républicains eussent voulu bouger, l’Assemblée aggravait les peines qui devaient frapper toute tentative de rébellion (Loi du 8 juin 1850). Elle ordonnait la déportation dans une enceinte fortifiée pour tous les cas où la peine de mort avait été abolie. Sans faire de distinction entre le crime de droit commun et « le plus incertain de tous les délits », le délit politique, impitoyable pour des gens qui pouvaient être des vaincus autant et plus que des coupables, elle ajoutait l’emprisonnement dans une forteresse au bannissement dans un coin perdu de l’Océan, aux Iles Marquises. « Vous voulez, disait Victor Hugo, faire cette chose sans nom qu’aucune législation n’a encore faite, joindre aux tortures de l’exil les tortures de la captivité, multiplier une rigueur par une cruauté. » C’était, disaient encore les orateurs de la gauche, la mort lente, obscure, à 4,000 lieues du pays natal ; la mort compliquée de supplice dans un cachot qui serait un tombeau, et, qui pis est, la mort sous un masque, la guillotine sèche. Cependant on raffine encore. Rouher ne veut pas qu’on accorde à la femme et aux enfants des d&portés le droit de les accompagner ; ce ne doit être qu’une faveur que gouvernement sera libre de refuser en protégeant les familles contre « les dévouements imprudents ». Baroche souhaiterait que la loi fût rétroactive ; qu’elle permît de nouvelles sévérités contre les insurgés de Juin. L’Assemblée n’ose pas aller jusque-là ; mais la magistrature l’appliquera quand même à Gent et à ses amis, condamnés à Lyon pour un complot antérieur a sa promulgation.

Démocrates et socialistes étaient réduits à protester contre le réseau de fer qui allait se resserrant autour des libertés publiques. Mais la majorité n’en avait cure. Elle avait sapé la base de la République, répudié dans sa totalité la devise républicaine ; elle n’avait plus à détruire que la République elle-même. Montalembert l’avait qualifiée de « frêle radeau ». Plus récemment un ministre avait traité la Révolution du 24 février de « catastrophe ». Que restait-il du régime institué ce jour-là ? Un peu plus qu’un mot ; une forme vide. La logique voulait qu’on s’attaquât maintenant à cette forme.

« La République, avait dit Thiers, est le terrain qui nous divise le moins ». Et c’était vrai, en ce sens que les trois fractions du parti de l’ordre pouvaient, dans ce régime, diriger ensemble les affaires, je ne dis pas de la France, mais de la classe capitaliste. Seulement du jour où les trois groupes voulaient toucher à ce provisoire terrain d’entente, le conflit était inévitable entre des forces qui, d’alliées qu’elles étaient, devenaient aussitôt antagonistes.

Il y avait eu des pourparlers pour achever de tuer la République à frais et à bénéfices communs. Mais, l’incertitude de ce que serait le lendemain, ou, plutôt, la certitude d’avoir à s’y disputer le pouvoir, avait arrêté les velléités des trois héritiers présomptifs de la moribonde. Ce fut alors à qui devancerait ou duperait l’autre. La question était double : Qui aurait le courage et le profit de l’opération ? Procéderait-on par une sentence légale de mort ou par un assassinat ? Autrement dit : Qui l’emporterait des légitimistes, des orléanistes, des bonapartistes ? Y aurait-il révision de la Constitution dans le sens monarchique ou bien Coup d’État ?

Les intrigues mesquines et compliquées qui se nouent autour de ce problème remplissent les années 1850 et 1851. Elles ne méritent pas qu’on y insiste longuement ; elles intéressent plus l’histoire anecdotique que l’histoire sociale. Nous n’en dirons que ce qui est nécessaire à la clarté des faits.

Légitimistes et orléanistes sont sur le point de s’unir. Les uns représentent surtout la grande propriété terrienne ; les autres, la grande propriété commerciale et industrielle. Les premiers sont de noblesse antique ; les seconds, de noblesse récente ou de haute bourgeoisie. Divisés par le souvenir de vieilles inimitiés et d’une longue lutte où n’ont manqué ni les sanglants épisodes ni les trahisons, ils se sont rapprochés pour la défense du capitalisme, et comme leurs intérêts, quoique différents, ne sont pas contradictoires, ils tentent d’opérer entre eux une fusion. L’Église catholique préside à cette réconciliation et Montalembert leur signale le péril qu’ils courraient à se quereller sous les yeux de la démocratie montante.

Cette union à l’abri du principe d’autorité se fait naturellement autour de ceux qui représentent le plus nettement ce principe. La branche cadette doit s’humilier devant la branche ainée. Le roi légitime, d’après le droit ancien, c’est Henri V de Bourbon, comte de Chambord, duc de Bordeaux. Le hasard veut qu’il n’ait point d’enfants. Henri V, réinstallé sur le trône de ses pères, pourrait donc adopter comme héritier de sa couronne le petit-fils de Louis-Philippe, ce comte de Paris encore enfant qui, ainsi que le comte de Chambord, commence sa carrière par l’exil. Le Roi est pieux jusqu’à la dévotion ; mais justement l’enfant vient de faire sa première communion en grande cérémonie et les estampes royalistes ont eu soin de faire connaître à l’univers cette rentrée solennelle dans le catholicisme pratiquant de la dynastie jadis voltairienne. L’existence de Louis-Philippe, « l’usurpateur de 1830 », pourrait être un obstacle à l’oubli des rancunes ; or, il meurt à Claremont le 26 août 1850, et des politesses, que la mort rend faciles, s’échangent entre les deux branches de la famille royale.

Il semble à ce moment que rien ne s’oppose, dans le monde royaliste, à une restauration, et Henri V, venu de Frohsdorf, sa résidence ordinaire, à Wiesbaden, y reçoit une députation française où fraternisent des gentilshommes, des prêtres, quelques négociants, des paysans vendéens, même des ouvriers parisiens et trente-six représentants du peuple. Mais on s’aperçoit bien vite que les principes et les traditions sont, à certains moments, plus forts que les ambitions et les intérêts. A l’instant où les blancs, parfaite antithèse des rouges, semblent prêts à triompher en s’unissant aux monarchistes tricolores, la grosse question qui a divisé les Orléans et les Bourbons reparait à l’improviste. Souveraineté du Peuple ou souveraineté du Roi ? Droit populaire et électif ou droit divin au profit d’une famille élue par le Seigneur ? Les Orléans, dont le chef s’est intitulé Roi des Français par la grâce de Dieu, ont consenti et ont dû leur fortune à un mariage entre les deux principes opposés. Leurs partisans tiennent à ce système bâtard qui leur paraît une concession indispensable au libéralisme moderne. Une partie même des légitimistes, La Rochejacquelein en tête, défend l’appel au peuple, veut retremper l’autorité royale au flot vivifiant de la volonté nationale. Mais celui dont la parole fait loi, le chef de la maison de France, ne veut pas renier ce qui est sa raison d’être et la base de ses prétentions. Il condamne la doctrine, qui, en voulant soumettre son pouvoir héréditaire à la consécration populaire, le subordonne, l’amoindrit, l’humanise. Pour plus de sûreté, il confère à cinq personnes seulement, qu’il désigne, le droit de parler en son nom. Les politiques du parti, les Falloux, les Vatimesnil sont consternés. « C’est notre Waterloo », s’écrie l’un d’eux. Et de fait, tout est brisé ; l’accord ébauché se révèle impossible. Incident secondaire et fortuit ? Non certes, mais aboutissement logique d’un long passé, et aussi curieux exemple des mirages de l’exil : le comte de Chambord croît que cent mille hommes sont prêts à se soulever pour le replacer sur le trône de ses pères ! Vainement les habiles essaient d’un replâtrage en déclarant que le prince n’entend pas être un monarque absolu, en lui faisant écrire une lettre où il accepte « l’égalité devant la loi, la liberté de conscience, le libre accès de tous aux emplois publics » ; ces libertés ne sauraient être autre chose qu’un don bénévole fait à ses sujets par un prince qui n’a point et ne peut avoir avec eux les liens d’un contrat. Quelqu’un vit en ce temps-là, dans une armoire de Frohsdorf, l’uniforme que le comte de Chambord avait commandé en vue de sa rentrée dans sa bonne ville de Paris ; une cocarde tricolore y était piquée ; c’était le maximum des concessions qu’il regardait comme possibles.

Une discussion qui eut lieu à l’Assemblée montra bien le caractère indélébile que gardait forcément la royauté dite légitime. Un représentant nommé Creton avait proposé l’abolition des lois de bannissement qui frappaient les membres des familles ayant régné sur la France ; les Orléans pouvaient consentir à rentrer en France comme simples citoyens ; ils ne demandaient qu’à venir faire sur place leur métier de prétendants ; ils avaient accepté, sollicité même discrètement de la République le paiement du douaire promis jadis à la reine Marie-Amélie et la levée du séquestre pesant sur les biens de leur famille ; mais le comte de Chambord, enveloppé dans les plis du drapeau blanc, comme dans un linceul, emprisonné, comme dans une gaine de pierre, dans sa dignité d’héritier de Louis XIV et de représentant du droit divin, ne pouvait revenir d’exil qu’en souverain, et les légitimistes votèrent pour l’ajournement de la proposition Creton.

Le désarroi était ainsi au camp des fusionnistes. Les aigres récriminations recommençaient entre orléanistes et légitimistes. On avait escompté le concours de Changarnier pour étrangler « la gueuse », comme il nomma la République, Il eût été volontiers le Monk d’une nouvelle Restauration. Mais encore fallait-il savoir au profit de qui elle se ferait. Dans le doute il se réservait et se complaisait à jouer le rôle de sphinx.

Pendant que les royalistes se disputaient la peau de l’ours encore vivant, un troisième chasseur, le parti bonapartiste, poussait droit à la bête. Il avait plusieurs avantages sur ses concurrents. Les blancs inquiétaient à la fois la bourgeoisie et la population des campagnes ; les orléanistes étaient trop meurtris de leur chute récente pour remonter ouvertement au pouvoir d’où ils étaient tombés de façon si rapide et si rude ; le césarisme, lui, avait un manteau de gloire sur les souvenirs de ses méfaits plus anciens ; puis il était le terme naturel de l’évolution qui s’accomplissait. C’est une loi de l’histoire que les guerres civiles et surtout les guerres sociales concentrent le pouvoir aux mains d’un chef à la fois militaire et populaire, qui profite de la lutte des classes pour les ranger impartialement sous le joug niveleur de son despotisme, leur impose une trêve et leur donne en compensation de la liberté quelques années de calme superficiel. Les cités grecques avec leurs tyrans, Rome avec les premiers empereurs, les républiques italiennes du moyen-âge fourniraient mille exemples de cette marche des choses.

Le parti césarien avait, de plus, la chance d’avoir un chef qui vivait en France, qui était prédisposé à son rôle par son nom, par ses traditions de famille, par son propre passé, qui enfin était déjà plus qu’à moitié en possession du pouvoir. La majorité conservatrice avait cru d’abord avoir en Louis Napoléon Bonaparte un instrument docile. Il s’était fait tout petit, tout modeste, presque insignifiant. Plus habile à écrire qu’à parler, silencieux par tempérament, sans doute aussi par habitude de prisonnier et d’exilé, ce personnage flegmatique et blême, qui était peut-être à demi-hollandais d’origine, passait son temps dans les conseils des ministres à fabriquer des cocottes en papier. Il avait été baptisé par Changarnier « un perroquet mélancolique ». Mais derrière son front étroit, ses yeux ternes et opaques, il cachait une pensée personnelle et une volonté tenace.

Il était profondément entêté de sa mission bonapartiste. Il se considérait comme un homme providentiel. Il avait une foi superstitieuse en son étoile. Neveu de César, il se croyait prédestiné à être César lui-même et il se laissait aller avec une sérénité fataliste au mouvement qui l’emportait vers une haute fortune. Amalgamant en lui des idées empruntées à Napoléon Ier et de vagues aspirations socialistes, à la fois terre à terre et chimérique, il détestait et méprisait, comme son oncle, les assemblées parlantes, et il rêvait une démocratie césarienne, où le bruit des discours et l’agitation de la liberté seraient remplacés par le silence d’une bourgeoisie gorgée d’affaires et d’un peuple saturé de bien-être. Pour en arriver là, point de scrupules ; une absence complète de moralité politique. Peu délicat dans le choix de ses amis, de ses maîtresses, de ses moyens d’action, capable d’ailleurs de s’attacher les gens par son humeur facile, ses manières simples, sa reconnaissance des services rendus, il était pressé par les dettes qu’il avait contractées au cours de sa vie vagabonde, et les Tuileries lui paraissaient un bon refuge contre la prison de Clichy. Son entourage, comme lui et plus que lui, poursuivi, taré, acculé aux pires extrémités, voyait son salut dans une opération qui lui livrerait la France en proie. Or, Louis-Bonaparte était homme à couver longtemps un dessein, puis à le faire éclater brusquement dans une tentative aventureuse. Comme il l’avait prouvé dans les deux échauffourées de Strasbourg et de Boulogne, il avait au fond de lui le goût des complots, des coups de tête et des coups de force ; et autant il semblait hésitant, indécis, tant qu’il en était à la période de préparation, autant il était de sang-froid et résolu à aller jusqu’au bout, quand il en arrivait à l’exécution.


Première communion du comte de Paris.
(D’après un document du Musée Carnavalet)


Peu de gens soupçonnaient alors en Louis Bonaparte ces profondeurs. Seuls, ceux qui l’observaient de près avec la clairvoyance que donne parfois la haine purent remarquer un plan suivi dans le choix qu’il fit tour à tour de ses collaborateurs, d’abord au sein du Parlement, puis hors du Parlement, puis contre le Parlement. Mais il ne faut pas grossir outre mesure l’habileté et par conséquent la fourberie du personnage. Les circonstances et une bonne partie de la nation conspiraient pour lui. Son art, assez grossier, consista surtout à faire bon visage aux différents partis, à louvoyer entre eux en les leurrant de promesses, jusqu’au moment où il se sentit assez fort pour devenir leur maître et pour accomplir le nouveau Dix-huit Brumaire vers lequel il gravitait dès son élection à la Présidence. Ce caractère de Protée à visages multiples apparaissait dans la variété de titres que lui donnaient ceux qui venaient assister aux soirées de l’Élysée. On l’appelait prince, altesse, monsieur, monseigneur, citoyen. Il était tout cela en effet, suivant les heures et les personnes. Candidat des intérêts les plus disparates, il s’attachait, dans les voyages qu’il multipliait en province, dans les revues qu’il passait, dans les cérémonies officielles où il paradait, à offrir aux groupes de la population les plus opposés des raisons de croire et d’espérer en lui.

Ses avances vont d’abord au clergé. Quand il arrive dans une ville, il commence souvent par une visite solennelle à la cathédrale. Comme le lui disait l’évêque de Beauvais : « Votre première démarche est pour Dieu que vous venez adorer dans son temple ; votre première parole, une parole de prière, votre première action, un hommage rendu à l’antique et sainte loi du dimanche ». Pour l’armée, il évoque les souvenirs de l’épopée impériale ; après chaque revue, il fait distribuer du Champagne et des cigares aux officiers, des saucissons, de la volaille, de l’argent aux soldats. Il fait augmenter la solde. Il fait sentir à tous les militaires qu’il veut leur donner la première place dans la société. Il les embauche à coups de flatteries et de faveurs plus solides. A la grosse bourgeoisie, ralliée d’avance, il promet l’ordre dans la rue et dans les esprits, la danse des millions, les éventrements de villes, les spéculations de terrains, les concessions de chemins de fer où l’on ramasse des fortunes. La petite bourgeoisie est en partie républicaine : on la mate par la peur. Un médiocre littérateur, nommé Romieu, connu surtout comme viveur et mystificateur, écrivit deux brochures qui sont le complément l’une de l’autre. L’une est intitulée : L’ère des Césars. C’est l’âge d’or annoncé à la France, si elle accepte un second Empire. L’autre s’appelle : Le spectre rouge de 1852. C’est, en style apocalyptique, un tableau des horreurs, des atrocités que les buveurs de sang ne manqueront pas de commettre, dès qu’ils auront pris le pouvoir. Une pièce que l’on joua en 1851 porte ce titre significatif : Les effrayés. Mais, en donnant des gages aux classes aisées, le prince se garde bien de blesser par des dédains maladroits « la vile multitude », comme le font volontiers les légitimistes et les orléanistes. Il se pose en ami du peuple. Dans les campagnes, quand il ne décore pas quelque vieux domestique de ferme, il offre à des instituteurs de quoi acheter chacun deux hectares de terre qu’ils cultiveront avec leurs élèves, et il profite de l’occasion pour prêcher le retour à la vie champêtre. Dans les villes, on il est parfois mal accueilli, comme ce fut le cas à Strasbourg et à Besançon, il visite les hospices où il entend crier par des femmes : Vive notre amour de petit Napoléon ! Il parle aux malades, pénètre dans les usines, cherche quelque blouse pour y accrocher la croix d’honneur. Il est reçu à Chauny au cri de : « Vive le père des ouvriers » ; il triomphe à Rouen, à Bordeaux, et l’un de ses séides ordinaires, Granier de Cassagnac, raconte ce dialogue édifiant entre le prince et un rempailleur de chaises, qui l’avait rencontré se promenant : « Arrête-toi un instant, avait dit le rempailleur, et laisse-moi te dire un mot. On dit que là-bas, à la Chambre, ils ne veulent pas de toi. Eh bien ! nous en voulons, nous. Nous savons que tu aimes le peuple et l’ouvrier. Qu’ils n’oublient pas que c’est nous qui t’avons nommé et qu’à ton premier signal nos bras et nos poitrines sont à ton service ».

Outre ses dupes et ses fanatiques, le culte napoléonien a aussi ses auxiliaires payés. De véritables bandes organisées, la Société du Dix-Décembre, la Société du Quinze-Aoùt, composées de cette bohème de déclassés, qui dans une grande ville flotte comme une écume, lui font un cortège hurlant, agressif, encombrant. Elles crient : Vive Napoléon ! parfois : Vive l’Empereur ! rossent les républicains, remplissent les rues de vacarme. C’est à leur image que Daumier figure, sous les traits de Ratapoil, le bonapartiste militant, casseur de vitres et assommeur de passants, avec longue redingote, barbiche en pointe, chapeau bossué sur l’oreille et gourdin solide au bout du bras.

A tant d’ennemis qui menacent la République, que peuvent opposer les républicains ? . Ils sont alors partagés entre deux directions divergentes, sinon contraires. L’une vient surtout des proscrits et des prisonniers, l’autre des Montagnards restés à l’Assemblée.

Les premiers sont éparpillés. Proudhon est en Belgique, Louis Blanc, Ledru-Rollin en Angleterre, d’autres en Suisse. Des groupes de condamnés sont à Doullens, au Mont-Saint-Michel, à Belle-Isle, en Algérie. Ces milieux étroits, isolés, peuplés de vaincus qui espèrent une revanche, sont forcément d’ardents foyers où les passions politiques fermentent comme en vase clos. Sur les détenus l’attention est appelée tantôt par leur transfert d’un point à un autre, tantôt par quelque tentative d’évasion, tantôt par quelque rébellion qui amène des débats en justice. A Nantes, le 16 octobre 1850, un convoi de transportés allant à Belle-Isle passe en chantant la Marseillaise et en criant : Vive la République ! La foule, qui s’amasse sur leur passage, crie à son tour : Vivent les insurgés ! et jette des fleurs dans la Loire. A Bressuire, cinq graciés de Juin traversent le pays en pleine nuit, escortés par la gendarmerie ; des ouvriers trouvent quand même moyen de s’approcher d’eux, de leur remettre quarante francs, produit d’une collecte, et d’accompagner jusqu’à un kilomètre de la ville la voiture, qu’ils quittent en criant : Vive la République démocratique et sociale ! A Cherbourg, des libérés disent aux soldats qui les conduisent : « Nous avons combattu pour une cause qui n’est pas perdue et pour laquelle nous combattrons encore. » A Belle-Isle, où finissent par être rassemblés, pêle-mêle, des condamnés de la Haute-Cour, des insurgés de Lyon, de Limoges, de Marseille, de Paris, dont beaucoup arrêtés sans jugement, les prisonniers ont beau être parqués sous les feux croisés de deux batteries d’artillerie, gardés par une garnison de 1,100 soldats et de 40 gendarmes ; ils se refont une vie publique ; chantent des chœurs républicains ; créent une sorte de forum avec une tribune ; fondent un journal socialiste qu’ils jettent à leurs gardiens ; célèbrent le 24 février par un banquet où flotte le drapeau rouge ; élèvent, après l’exécution des meurtriers du général Bréa, un grand catafalque en leur honneur et jurent de les venger ; inventent l’ordre du « boulet », dont les insignes se composent d’une chaîne de fer et d’une balle de plomb qui se portent à la boutonnière et rappellent l’envoi des camarades au bagne. De temps en temps ils réclament contre la discipline ou la mauvaise nourriture qu’on leur impose ; insultent ou séduisent leurs gardiens ; les traitent de « soldats du pape » ou les convertissent à leurs idées. Un jour ils brisent des palissades, dévastent un dortoir, mettent le feu aux débris ; il faut des charges à la baïonnette pour calmer cette petite émeute ; après quoi les meneurs sont traduits devant la cour d’assises de Lorient, défendus par les meilleurs avocats du parti démocratique, acquittés par le jury, puis transportés, par ordre du ministère, en Algérie. La France est sillonnée en ce temps-là de voitures cellulaires qui emmènent ainsi à des destinations lointaines de mystérieux voyageurs. Cependant, parmi ceux qui restent il y a des essais communistes ; des cours de science et d’économie sociale ; des représentations dramatiques ; des querelles aussi entre Blanquistes et Barbèsistes, entre les aristos ou mastics et les purs ou rigides ; des mises en quarantaine de tel détenu qui passe pour un mouchard, Huber par exemple ; des intermittences de sévérité où l’on tire des coups de feu sur ceux qui se montrent aux fenêtres des chambrées, où l’on intercepte des lettres, vole des papiers, met au cachot les récalcitrants ; puis des périodes d’accalmie où les enfermés se procurent d’humbles et touchants plaisirs en se donnant l’illusion de l’espace libre, en élevant au milieu de leur préau une butte d’où l’on voit la mer. De là s’envolent aussi des pages frémissantes où respire la farouche énergie de ces âmes obstinées dans leurs convictions comme dans leurs ressentiments. Ces hommes, retranchés du monde des vivants continuent à se battre, comme faisaient dans les antiques mythologies les ombres des héros morts. Blanqui, du fond de sa cellule, attaque encore ceux qu’à Paris il avait en vain pressés d’aller de l’avant.

On peut suivie le contre-coup de ces divisions parmi les réfugiés français d’Angleterre, que les Anglais appellent « les grandes barbes ». Londres est alors la ville hospitalière où ont abordé les plus illustres naufragés de la révolution continentale. Ils forment là une sorte de gouvernement révolutionnaire en espérance, un véritable comité européen qui aspire à réunir entre ses mains tous les fils d’une vaste conspiration englobant toutes les nations du vieux monde. Mais toujours subsiste la question brûlante : La Révolution sera-t-elle politique ou en même temps sociale ? Louis Blanc sur ce point est en plein désaccord avec Mazzini. Puis il y a lutte des socialistes d’État, comme Louis Blanc, et des néo-jacobins comme Ledru-Rollin et Delescluze, avec ceux qui, comme Proudhon ou Herzen, veulent réduire à rien le gouvernement. Lutte encore de ceux qui croient à une coopération possible des classes antagonistes, comme Louis Blanc et Considérant, avec ceux qui, comme Marx ou Blanqui, entendent organiser le prolétariat en parti indépendant et ayant son action propre. A Londres, Barthélémy, Domengé, partisans des coups de main, voire de l’attentat individuel, s’opposent de toutes leurs forces à ceux qu’on peut nommer les révolutionnaires gouvernementaux. Pourtant, malgré ces dissidences, une foi et une espérance communes rapprochent tous ces bannis, la foi au triomphe du peuple et de la République, l’espérance d’une révolution que le mirage de l’exil leur fait voir toujours prochaine. Le Nouveau monde, qui est la revue de Louis Blanc, comme le Proscrit et la Voix du proscrit qui sont, tour à tour, les organes de Ledru-Rollin, sonnent contre la réaction le tocsin de la résistance par la force. Sauf du côté de Proudhon, qui une fois seulement se prononce pour l’action révolutionnaire, il vient de cette France du dehors des appels à l’insurrection contre les coups d’État qui se préparent. Les lettres qui traversent le détroit s’efforcent d’organiser dans chaque département un noyau de républicains prêts à se soulever.

Une petite partie de la Montagne (24 contre 84) tient pour cette politique énergique et aventureuse. La majorité, qui voit de près l’affaissement général des courages et qui a pris au Parlement l’habitude des armes émoussées, se déclare pour la résistance légale. Même lorsque le suffrage universel a été mutilé, elle a reculé devant la descente dans la rue ; elle n’a point usé non plus de la démission en masse ; et quoique gourmandée, accusée de lâcheté par les impatients, elle se cramponne à cette tactique de temporisation. Proudhon, dans un de ces articles à l’emporte-pièce dont il a le secret, a traité de blagueurs les révolutionnaires en chambre qui, de l’autre côté de la Manche, prêchent en toute sécurité le recours à la violence. Il conseille au nouveau parti démocrate-socialiste de renoncer à la tradition des cataclysmes et de se cantonner dans la légalité comme dans une forteresse. Et le mot d’ordre adopté est d’attendre patiemment les élections de 1852, où la France doit renommer, presque en même temps, une Assemblée et un président de la République. Parmi les candidatures, il est question de celle de Martin Nadaud, l’ouvrier maçon, alors représentant du peuple. On s’abstiendra de voter jusque-là ; mais alors le suffrage universel reprendra ses droits. La Montagne, dans son compte-rendu public, ajoute que tout doit s’y passer « sans crise, sans désordre ». Elle ne dit pas comment. Selon une formule assez contradictoire, 1852 doit être l’avènement régulier et pacifique de la Révolution ; 1852 est célébré d’avance par le chansonnier populaire, Pierre Dupont, comme une date de délivrance :


C’est dans deux ans, deux ans à peine,
Que le coq gaulois chantera.


Le parti démocrate-socialiste fait ainsi effort pour s’adapter aux conditions créées par le suffrage universel. Il devient le véritable parti de l’ordre. Il a peur de faire peur et par là-même il est plus redoutable qu’il ne l’a jamais été. Montalembert dit, le 11 février 1851, en signalant les fissures qui s’ouvrent dans le bloc réactionnaire : « Ce qui sortira de là.., ce sera le socialisme, et non pas le socialisme insurgé, violent, brutal, par conséquent éphémère et facile à vaincre ; non, ce sera le socialisme légal, le socialisme électoral, c’est-à-dire un mal irrémédiable ou pour lequel du moins je ne conçois aucun remède humain. »

Le fait est que ce socialisme apaisé et atténué faisait des recrues imprévues. A l’Assemblée Lamartine avait distingué trois socialismes, l’un niveleur, l’autre chimérique, le troisième qui était une aspiration vers le progrès social, et, en condamnant les deux premiers, il avait proclamé la légitimité du dernier. Jules Favre avait dit aussi (24 mai 1850) : « Le socialisme, ce n’est pas autre chose que l’esprit humain en action et en exercice ; c’est le rationalisme ; c’est la raison humaine dans sa liberté et son indépendance ; c’est l’éternelle opposition de la pensée contre le fait ; c’est la protestation du droit, violente, passionnée, comme vous voudrez l’appeler, mais qui ne saurait être dangereuse pour la société qu’à la condition qu’on en entravera la manifestation. » Comme il est naturel, c’est par son côté moral bien plus que par son caractère économique qu’il conquiert des amis dans le monde bourgeois. Très vague sur les moyens de supprimer la misère, il se fait résolument anti-clérical, et les penseurs de la bourgeoisie le dressent fièrement en face du vieux catholicisme comme son ennemi et son héritier laïque. C’est le sens de l’article courageux qu’un jeune professeur, Emile Deschanel, écrit, dans la Liberté de penser, sous le titre de : Catholicisme et socialisme. Il y revendique le nom de socialiste, non seulement pour lui-même, mais pour tous les républicains, pour tous les gens de cœur, et il déclare que le socialisme, injurié, vilipendé, décrié, est au XIXe siècle ce que fut le protestantisme au XVIe et la philosophie au XVIIIe. Littré, le positiviste, écrit à son tour : « L’avènement du socialisme au sein des masses populaires est le fait le plus décisif et en même temps le plus salutaire, qui, depuis 1789, soit arrivé dans l’Occident » ; et il raille ceux qui croient l’enrayer en rendant par le macadam les barricades presque impossibles. Quinet le définit la réalisation du christianisme universel par la sanctification du travail. Renouvier voit en lui une doctrine ou plutôt un ensemble de doctrines dont l’esprit commun consiste à reconnaître à l’État des devoirs et des droits plus étendus que par le passé et à resserrer les liens de solidarité qui unissent tous les membres de la République. Renan, dans l’Avenir de la Science qu’il écrivit alors, mais qu’il gardera prudemment en portefeuille durant quarante ans, lie la fortune des théories nouvelles au développement scientifique. Ainsi fait le docteur Guépin, de Nantes[2] ; le socialisme est pour lui « l’avenir prochain de l’humanité et la science qui doit y conduire ». Il trouve cette belle parole : « Il faut que la science se fasse peuple ; ». Il prévoit le percement des isthmes de Suez et de Panama et il écrit : « Les voitures à vapeur devront s’emparer avant peu des routes ordinaires. » Louis Ulbach incarne l’ouvrier fileur de l’Aube en la personne de Jacques Souffrant, une simple variété de Jacques Bonhomme, et, dans une série de lettres qu’il lui adresse, il raille les Tartufes de vertu et de piété ; il se moque des réformettes que l’Assemblée législative votait alors sous l’impulsion des catholiques ; il prédit l’étonnement de la postérité, quand elle lira que, vers la moitié du XIXe siècle, une partie de la nation française fut atteinte de la rage et dut être muselée, parce que, sous couleur de socialisme, elle voulait piller, égorger, se repaître de sang. Il emprunte à Louis Blanc la définition de la politique : « L’art de conduire les hommes au bonheur par la justice », et il conclut, avec le Louis Bonaparte d’avant 1848, qu’il faut faire en sorte qu’on puisse dire un jour : « Le triomphe des idées démocratiques a détruit le paupérisme. » En vain Deschanel est-il destitué, Michelet suspendu, Ulbach poursuivi. Cette propagande fait à Paris et en province des progrès qui sont attestés par les élections municipales et les rapports des procureurs généraux. Aussi, pour les gens d’ordre, républicain devient-il alors à peu près synonyme de socialiste.

Ce n’est pas à dire que la politique d’abstention provisoire domine sur tous les points du territoire. En plusieurs endroits des sociétés secrètes, c’est-à-dire des sociétés politiques non autorisées, ont un programme d’où l’idée de violence n’est pas exclue. A Paris, on poursuit tour à tour la Némésis, le Tribunal Révolutionnaire, le Comité de résistance. A Lyon, à Béziers, à Agen, à Oran, on découvre des complots dont on fait grand bruit, mais qui, devant la Cour d’assises, se réduisent à des essais d’entente pour la défense de la République. Gent et quelques autres sont cependant condamnés sévèrement. Dans les départements ces tentatives de fédérations républicaines s’appellent la Nouvelle Montagne, l’Union des Communes etc. On retrouve ça et là des carbonari et des conciliabules dans les bois ; les Hommes libres sont signalés dans la Bresse, les Bons cousins dans le Doubs, ailleurs les Invisibles et les Enfants de Lyon. Dans beaucoup de villages du Midi, il existe des chambrées, où l’on n’est admis qu’avec initiation, serments, mots de passe et signes mystérieux. Marianne est souvent le nom que porte la République pour les initiés. Le droit au travail et le suffrage universel reviennent à chaque instant parmi leurs revendications. Les rapports des procureurs dénoncent quelques dépôts clandestins de poudre et des relations avec les révolutionnaires de l’étranger, surtout avec ceux de Londres, de Suisse et d’Allemagne.

Mais il est certain que le monde officiel d’alors, dans un intérêt trop facile à comprendre, s’acharne à grossir les quelques menaces qui couvent dans ces petits groupements forcés de se cacher. Il faut justifier la compression savante et implacable qui pèse sur la France et qui s’exerce à l’aide de quatre instruments faisant fonction de pompes foulantes : le clergé, la magistrature, la police, l’armée. Le premier veille surtout à « l’ordre moral » ; il réprime les écarts de pensée. La magistrature organise la chasse aux républicains ; le parquet fait fermer les loges et les cercles suspects d’opinions avancées ; il voudrait ôter aux municipalités le droit d’autoriser les réunions publiques, au jury le droit de juger les contraventions qui s’y commettent ; telle association d’ouvriers ou d’étudiants est dissoute, parce qu’elle « doit avoir un but politique » ; des sociétés de bienfaisance, de musique, sont interdites, parce qu’elles pourraient prendre un caractère analogue. Faire de la politique devient un délit créé, poursuivi, puni au nom de la paix publique. La police, encouragée, prend une part active à cet étranglement de la vie civique. Perquisitions, arrestations arbitraires, dont les victimes sont parfois des représentants qui sont accueillis par les ricanements de la majorité, quand ils réclament, abondent d’un bout à l’autre de la France. Le Bulletin des Lois garde la trace de cette activité policière. De 1849 à 1851, il constate la création ou l’extension d’une multitude de commissariats. Le Préfet de police, Carlier, dit avec fierté : « Aujourd’hui, quand trois personnes causent ensemble, il y en a au moins une qui est à moi. » Mais le rôle des chefs militaires est plus grand encore. Qui veut s’en rendre compte n’a qu’à lire le Journal du Maréchal de Castellane. Il fut le véritable préparateur du Coup d’État en province. Il fut d’abord dans l’Ouest, puis à Lyon et dans l’Est, l’étouffeur de la République. Son œuvre est double. Avant tout mater, assouplir les troupes, les plier à l’obéissance passive ; pour cela, tenir les régiments en haleine par de fausses alertes, défendre aux officiers l’habit bourgeois, leur interdire le port de la barbe, rétablir tout ce qui peut les séparer des civils ; parler aux soldats contre les démocrates, leur prescrire dans des instructions confidentielles de tirer sur les femmes et les enfants qui sont l’avant-garde ordinaire des émeutes ; leur faire faire des sermons et des cours de morale par des prêtres, emprisonner ou expédier en Afrique ceux qui témoignent des sympathies pour les « rouges ». Puis, réunir à l’abri du pouvoir militaire, clergé, noblesse, haute bourgeoisie et, ce qui est l’autre face de la même manœuvre, terroriser les républicains. Afin de complaire aux gens de bien, par qui « l’État de siège est regardé comme un bienfait », il va à la messe, assiste aux processions, fait couper les arbres de la liberté, reprend son titre de comte ; pour effrayer les méchants, il fait crosser les citoyens qui osent crier : Vive la République ! et il pousse son cheval sur eux ; il fait chasser de l’arsenal un ouvrier coupable du même cri ; il a voulu interdire la publicité des enterrements républicains ; faute de mieux, il fixe à trois cents le nombre de ceux qui pourront y assister et il ordonne de charger, si ce nombre est dépassé, arrêté dont le Cercle du Commerce de Lyon le félicite avec empressement.


Louis Napoléon Bonaparte proclamé président de la République française prête serment sur la constitution.


Telle est à ce moment la soif de repos que la population subit ces fantaisies. Et cela permet de ramener à leur juste valeur les craintes inspirées par l’échéance de 1852. Il fut beaucoup question, au cours de l’année 1851 d’un « mouvement démagogique », duquel il était urgent de sauver la société. Ce mouvement imaginaire n’a été qu’un prétexte et la preuve en est dans les rapports mêmes qui furent demandés alors aux procureurs généraux. Bien que par métier et par désir d’avancement ils fussent enclins à grossir les moindres désordres, la plupart déclarent que la tranquillité n’est ni troublée ni menacée dans leur ressort. En réalité, tout moyen de résistance avait été savamment brisé entre les mains des républicains. « Que faire, dit avec fierté Castellane, dans une ville où douze personnes ne peuvent pas se réunir, sans risquer de se voir jeter en prison ? » Le peuple, sur toute la surface de la France, était réduit à l’état de poussière humaine, et en comparant cette masse d’atomes sans cohésion aux forces centralisées qui agissaient sur elle, on pouvait, avec plus de raison encore que Thiers à l’Assemblée, dire : L’Empire est fait !


  1. Les tableaux officiels « constatent qu’au 13 mars 1849 le nombre des électeurs inscrits était de 9,618,057, et qu’après la loi du 31 mai il descendit à 6.809,281.
  2. Le socialisme expliqué aux enfants du peuple, Paris 1851.