Histoire socialiste/Le Second Empire/01

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, sous la direction de
Jules Rouff (p. 385-40).



CHAPITRE PREMIER


DE L’ÉLYSÉE AUX TUILERIES


Dans le vif et fin récit que Georges Renard nous a donné, notre savant camarade a raconté comment s’était fait le coup d’État ; il en a fixé les péripéties ; il a bien marqué comment ce coup de force était l’aboutissant logique de la longue lutte engagée dès le milieu de 1850 pour savoir qui, des monarchistes ou des napoléoniens, de la majorité ou du président, s’emparerait de la France.

Les faits sont désormais assez connus. Il nous suffira de noter ce qui, dans ces journées funestes, annonce le nouveau régime, annonce ce second Empire, dont nous avons à décrire la singulière évolution.

Quand le coup fut fait, on s’en souvient, il y avait plus de dix mois que le président et ses complices travaillaient à leur projet : tout avait été merveilleusement préparé.

Depuis la crise ministérielle d’octobre, les amis, les complices de Louis Napoléon occupaient déjà le ministère : Saint-Arnaud était à la guerre ; M. de Maupas, préfet de la Haute-Garonne avait remplacé Carlier à la préfecture de police (on sait comment celui-là entendait les garanties à donner aux accusés). L’armée avait été suffisamment travaillée ; le général Magnan, depuis le 15 juillet commandant en chef de l’armée de Paris, avait gagné à la cause du prince les officiers généraux placés sous ses ordres ; les banquets de l’Élysée avaient fait le reste : le 15 septembre, un état fourni par le ministère de la guerre, avait donné des renseignements complets sur l’esprit des officiers et celui des troupes. Armée, police, fonctionnaires, le président disposait de toutes les forces qui, dans une nation centralisée, assurent le succès à un Coup d’État. Enfin, le moment favorable était venu : la proposition, faite par le président dans son message, d’abroger la loi du 31 mai 1850, avait pu faire oublier que c’était son gouvernement, que c’était son propre ministère qui, naguère, avait proposé cette mutilation du suffrage universel. Au milieu des bruits, habilement entretenus, de complot royaliste, la proposition des questeurs « avait, comme disait Magnan, donné barre » à l’Élysée contre la majorité de l’Assemblée. Et d’autre part, le fait même que la proposition avait été repoussée avait contribué à apaiser la crainte d’un coup d’État qui tourmentait l’opinion. L’ancien carbonaro qui, selon la très juste expression de M. Tchernoff, avait organisé « une société secrète au sommet de l’État » allait pouvoir tenter son coup.

Donc, dans la nuit du 1er au 2 décembre une compagnie de gendarmerie mobile occupa l’Imprimerie nationale. Sous la surveillance de deux agents de police, les typographes, premiers auteurs involontaires de la violation de la loi, durent imprimer les proclamations. Cependant, M. Vieyra, avait fait crever les tambours de la garde nationale. Et M. de Maupas, avec ses quarante commissaires, unanimement dédaigneux de la constitution, lançait des mandats d’arrêt.

Au matin, le palais de l’Assemblée était occupé. 25.000 hommes d’infanterie, 6.000 cavaliers ou artilleurs prenaient position entre la Chambre et l’Élysée. M. Baze, questeur de l’Assemblée, le général Changarnier, le général Bedeau, le général Lamoricière, le général Cavaignac, M. Thiers étaient arrêtés avant le jour. Arrêtés également les représentants républicains : Charras, Greppo, l’honnête et brave ouvrier lyonnais, qui seul, naguère, avait voté avec Proudhon ; Valentin, le lieutenant ; Martin Nadaud, le maçon, représentant de la Creuse ; Beaune ; Cholat ; Lagrange ; Miot ; Roger (du Nord). Arrêtés enfin les hommes du peuple connus pour leur ardeur républicaine, les militants, redoutés « comme chefs de barricades ». Il y en eut soixante-dix-huit qu’on conduisit à Mazas. La besogne policière était terminée le 2, à sept heures du matin.

À la même heure, les afficheurs de la préfecture de police avaient fini de placarder, sur tous les murs de Paris, les pièces qui annonçaient le coup d’État[1].

D’abord un décret, déclarant l’assemblée nationale dissoute, le suffrage universel rétabli, la loi du 31 mars abrogée, et convoquant le peuple français dans ses comices, du 14 décembre au 21. Ensuite une proclamation du président de la République, un appel au peuple.

Il faut analyser cet appel. S’il est vrai que Louis-Napoléon ait eu du coup d’État, une conception, à lui, une conception que les événements ou les passions des diverses classes l’ont contraint de déformer ou dépasser, c’est dans l’appel, rédigé avant même qu’il ne connût toutes les conséquences de son coup, qu’il faut chercher cette conception.

Le président justifie d’abord la dissolution de l’Assemblée. « L’Assemblée, qui devait être le plus ferme appui de l’ordre, est devenue un foyer de complots. Le patriotisme de trois cents de ses membres n’a pu arrêter ses fatales tendances. Au lieu de faire des lois dans l’intérêt général, elle forge des armes pour la guerre civile… Je l’ai dissoute, et je rends le peuple entier juge entre elle et moi ».

En second lieu, le président réclame du peuple des pouvoirs plus étendus. « La Constitution, dit-il, vous le savez, avait été faite dans le but d’affaiblir d’avance le pouvoir que vous alliez me confier. Six millions de suffrages furent une éclatante protestation contre elle, et cependant je l’ai fidèlement observée ».

Mais le pacte fondamental n’est plus respecté de ceux-là même qui l’invoquent sans cesse : ils songent « après avoir perdu deux monarchies » à lier les mains du président, afin de renverser la République. Pour maintenir la République et sauver le pays, le président demande donc au peuple de nouveaux pouvoirs. Il lui demande « les moyens d’accomplir la grande mission qu’il tient de lui ». Cette mission, elle « consiste à fermer l’ère des révolutions, en satisfaisant les besoins légitimes du peuple, et en le protégeant contre les passions subversives. Elle consiste surtout à créer des institutions qui survivent aux hommes et qui soient enfin des fondations sur lesquelles on puisse asseoir quelque chose de durable ».

Il faut par une nouvelle constitution, créer un pouvoir stable. Les bases fondamentales de cette constitution doivent donc être les suivantes :

« 1° Un chef responsable nommé pour dix ans ;

2° Des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul ;

3° Un Conseil d’État formé des hommes les plus distingués, préparant les lois et en soutenant la discussion devant le corps législatif ;

4° Un corps législatif, discutant et votant les lois, nommé par le suffrage universel, sans scrutin de liste qui fausse l’élection ;

5° Une seconde assemblée, formée de toutes les illustrations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des libertés publiques. »

C’est, on le reconnaît, le système du Consulat. La proclamation l’avoue hautement. Ce système n’a-t-il point, en effet, donné à la France « le repos et la prospérité » ? En l’adoptant, le peuple saura pour qui, pour quoi il vote. Il votera pour un gouvernement fort, comme celui du premier Bonaparte. « Si vous croyez, lui dit le président en terminant, que la cause dont mon nom est le symbole, c’est-à-dire la France régénérée par la Révolution de 89 et organisée par l’Empereur, est toujours la vôtre, proclamez-le en consacrant les pouvoirs que je vous demande. Alors la France et l’Europe seront préservées de l’anarchie, les obstacles s’aplaniront, les rivalités auront disparu, car tous respecteront, dans l’arrêt du peuple, le décret de la Providence. »

Une proclamation du président a l’armée disait ensuite aux soldats l’affection particulière qu’un Napoléon Bonaparte leur gardait : « Nous sommes unis, disait-il, par des liens indissolubles. Votre histoire est la mienne, il y a entre nous, dans le passe, communauté de gloire et de malheur ; il y aura, dans l’avenir, communauté de sentiments et de résolutions pour le repos et la grandeur de la France ».

Complétant cet ensemble, une proclamation du préfet de police aux habitants de Paris les invitait à garder l’ordre. « Ayez confiance dans celui que six millions de suffrages ont élevé à la première magistrature du pays. Lorsqu’il appelle le peuple entier à exprimer sa volonté, des factieux seuls pourraient vouloir y mettre obstacle. Toute tentative de désordre sera donc promptement et inflexiblement réprimée ».

Ainsi se présentait le coup d’État. Dans sa forme, comme dans son fond, il voulait être une réplique fidèle du 18 Brumaire. De même que Brumaire avait permis au premier Napoléon d’organiser la France régénérée, de même Décembre permettrait au second, pourvu à son tour d’un pouvoir fort, d’organiser la France républicaine de 1848.

Et sûrement, selon le rêve qu’avait conçu le président, Décembre devait être un succès, un succès plus sûr et plus complet encore que Brumaire. Un nouveau coup d’État, tenté par le neveu du grand Empereur, ce serait l’affirmation nouvelle, éclatante, de l’idée napoléonienne. Et cette idée napoléonienne, cette idée qui consistait, comme il l’avait montré dans son ancienne brochure « à reconstituer la société française bouleversée…, à concilier l’ordre et la liberté, les droits du peuple et les principes d’autorité [2] » n’était-elle point celle qui devait rallier l’unanimité de la nation ? Un pouvoir fort, stable, « tranquillisant les citoyens, permettant de compter sur l’avenir [3] » ; un Gouvernement capable de faire le bien, de détruire le paupérisme, de résoudre pacifiquement le problème de la misère, n’était-ce point là ce que toutes les classes désiraient, ce qu’un Napoléon, seul, pouvait accomplir. ? L’aristocratie financière, n’affirmait-elle pas, par la hausse des cours à chaque victoire de l’exécutif, qu’elle voyait en lui « la sentinelle de l’ordre » ? La bourgeoisie industrielle, dans toute la province, ne souhaitait-elle pas la fin de toutes les luttes parlementaires, même conduites par le parti de l’ordre, et la dissolution de l’Assemblée ne lui assurerait-elle pas pour toujours la tranquillité politique ? Les Conseils généraux, tenus depuis le 25 Août s’étaient déclarés, presque à l’unanimité, favorables à la révision de la constitution, c’est-à-dire à la prolongation des pouvoirs de Louis-Napoléon. Et les petits bourgeois, les petits industriels, les petits commerçants, ignorants et de vue bornée, accusaient les parlementaires, les politiciens, les bavards, de la petite crise industrielle qui avait dérangé leurs

(D’après un document du Musée Carnavalet)


affaires, pendant la plus grande partie de l’année 51. Une mauvaise récolte de coton, une insuffisance de soie brute et le haut prix de la laine avaient eu sans doute plus de part, comme l’a montré Marx, à la dépression du commerce, que les querelles des partis ou même celle des deux pouvoirs ; mais les marchands français ne savaient pas discerner les causes de leur malaise. C’étaient, selon eux, les « démagogues » ou « les hallucinés de la monarchie » « qui empêchaient tout progrès et toute industrie sérieuse » ; et, lorsque en dépit de ces deux éléments, le président leur avait promis « le calme à l’avenir », il avait suscité, naguère, à la distribution des récompenses de l’exposition de Londres, de frénétiques applaudissements.

Qui donc alors pourrait résister ? Les républicains ? Les socialistes ? Sans doute, leur propagande, devenue réformatrice et légalitaire, toute dominée par l’espoir d’un immense succès électoral en 1852, leur avait donné dans le pays de nouvelles forces. Dans toutes les classes de la Société, ils avaient rencontré des adhésions, des sympathies. Tous les bourgeois sincèrement démocrates, tous ceux qui avaient vu Juin, la mort dans l’âme, et qui avaient senti, depuis lors, en province surtout, le poids d’une réaction chaque jour plus puissante, ceux-là s’étaient ralliés à la classe ouvrière, aux démocrates socialistes. Dans le précieux recueil de documents qu’il a publiés sur les Associations et sociétés secrètes de la Deuxième République, M. Tchernoff l’a bien montré : en beaucoup de centres, ouvriers et bourgeois s’étaient rapprochés ; une propagande commune avait été faite ; et une vague espérance du républicanisme social ou de socialisme modéré remplaçait dans les esprits, les systèmes absolus, où s’étaient exprimées naguère, dans toutes leur âpreté, les luttes des classes. Contre la réaction conservatrice grandissante, les républicains de progrès et les socialistes se retrouvaient. Et telle était leur propagande que dans l’armée même, surtout dans les armes spéciales, les idées républicaines, ou, comme disaient les procureurs qui, volontairement confondaient, les idées socialistes avaient pénétré.

Louis-Napoléon savait cela. Mais il savait aussi que depuis deux années, ses fonctionnaires, préfets, sous-préfets, juges, procureurs-généraux, n’étaient point non plus restés inactifs. Tout dévoués, pour la plupart, à sa fortune, dès 1849, ils s’étaient mis à la besogne. Tandis que la démocratie tentait de s’organiser pacifiquement, tandis qu’obscurément, dans un effort admirable et trop longtemps ignoré, les républicains développaient en tous sens leur pratique de l’association, la magistrature et l’administration, s’autorisant du décret du 28 Juillet 1848 sur les réunions et les clubs, confondaient systématiquement les associations et les clubs, les sociétés de secours mutuels et les sociétés secrètes, et, sous ce dernier chef, poursuivaient avec acharnement tout groupement républicain ou soupçonné de l’être. Partout où « un jour de crise » des sociétés quelconques eussent pu offrir quelque danger, — le président en était sûr — elles avaient été à l’avance traquées et dissoutes.

Enfin, même en admettant que ça et là quelque résistance inefficace se manifestât, quel écho eût-elle trouvé dans le pays ? Depuis 1849, les journaux présidentiels n’avaient-ils point formé l’opinion publique ? N’avait-on point su entretenir sa peur de l’inconnu socialiste ? Et dans ces temps d’incertitude et de gâchis politique cette opinion ne voyait-elle point, à tous les coins de l’horizon, surgir le spectre rouge ? Le Napoléon, Le 10 Décembre, Le Constitutionnel, Le Pays, Le Pouvoir, La Patrie, tous les journaux dévoués aux ambitions présidentielles avaient bien rempli leur tâche. Les factions révolutionnaires étaient discréditées ; les républicains sages, modérés, tout comme ceux de 1800, ne tarderaient point à se rallier au pouvoir fort du nouveau Napoléon !

Les ouvriers, eux aussi, allaient être gagnés sans doute sur le champ : il suffirait de quelques-unes de ces réformes sociales que la République leur avait promises, qu’elle n’avait point su leur donner. Quant aux paysans, ils étaient l’appui solide de Bonaparte. C’étaient eux surtout qu’il représentait depuis le 10 décembre 1848 : c’étaient eux qui, guidés par l’idée fixe qu’ils seraient sauvés par un Napoléon, lui avaient donné son énorme majorité et c’était leur rêve vraiment qu’il allait réaliser, en établissant un gouvernement fort, en démontrant l’impuissance du factieux, en mettant un terme à toutes ces luttes parlementaires, qui ne faisaient que troubler le pays.

Oui, — le prince-président en était convaincu, — en chassant l’assemblée, en rétablissant le suffrage universel, en demandant un pouvoir fort, il allait rallier tout le monde ! Toute la France allait acclamer son hardi coup d’État ! Au demeurant, si quelques-uns encore voulaient résister, Maupas était là, Morny était là, toute l’administration, toute l’armée. Lorsque Blanqui naguère tentait un coup de main, il n’avait ni l’armée, ni la police, ni les postes ; et dans son premier effort pour emporter le pouvoir central, Blanqui toujours était vaincu. Lui, Napoléon, possédait le pouvoir central : la victoire définitive était certaine.


Décembre, cependant, ne fut point l’apothéose que rêvait le neveu de l’empereur. L’armée dut intervenir. Et M. de Morny, qui voulait une saignée, put développer son plan de guerre de ville.

Le matin du deux, le peuple de Paris avait donc lu les affiches. Beaucoup sans doute les prirent à la lettre : le suffrage universel était rétabli, la majorité royaliste était chassée, la République était maintenue ! La foule, à demi-indifférente à la vie politique, pouvait être satisfaite : la légalité violée lui importait peu. Que n’avait-on pas vu d’ailleurs depuis trois ans ? — « C’était bien joué ! » tel était le jugement presque général sur les moyens employés. Quant au fond, qu’était-ce donc, sinon un nouvel épisode de la lutte du président et de l’assemblée ? et la chute « le cette majorité royaliste, habituée à conspuer toutes les idées ouvrières, n’était point pour déplaire à la masse travailleuse.

Telles furent les premières impressions populaires, les impressions dominantes, au moins ; et dans une large mesure elles persistèrent.

La bourgeoisie libérale, elle, la classe moyenne, était hostile à la dictature militaire qui s’annonçait. Mais qu’allait-elle faire, si les ouvriers ne se levaient point, les premiers, comme de coutume. La garde nationale qui aurait pu se réunir spontanément, et malgré toutes les précautions prises, tenter une résistance, ne se montra nulle part. Les journaux républicains n’avaient pu paraître, et ce n’étaient point les décisions d’une assemblée discréditée qui pouvaient soulever le peuple.

Un grand nombre de députés s’étaient réunis, on l’a vu, dans la matinée, à la mairie du Xe. L’assemblée avait, à son tour, proclamé Louis-Napoléon déchu ; elle avait entendu de certains de ses membres de bien nobles paroles ; mais elle s’était refusée à l’appel aux armes, et elle s’était laissée arrêter et conduire prisonnière jusqu’à la caserne du quai d’Orsay. Des fenêtres, beaucoup d’habitants avaient crié en la voyant passer : « Vive l’Assemblée ! Vive la Constitution ! Vive la République ! » Mais ceux-là, sans doute, attendaient, comme de coutume, que les faubourgs prissent l’initiative de la lutte.

Cependant, les républicains s’étaient réunis plusieurs fois dans la journée, chez Crémieux, le matin, chez M. Coppens, au restaurant Bonvalet, chez Beslay, enfin chez leur collègue Lafond (du Lot), quai de Jemmapes. Quelques-uns, dont Victor Hugo, étaient d’avis de donner immédiatement le signal de la résistance. La plupart voulaient attendre. Le peuple, disaient-ils, n’a vu dans le Coup d’État que le rétablissement du suffrage universel et l’appel à la souveraineté nationale ; il faut quelques heures, au moins, pour le détromper, pour le soulever. On rédigea des proclamations. Le soir, un comité de résistance fut élu : Victor Hugo, Carnot, Jules Favre, Michel (de Bourges), Madier-Montjau, Schœlcher, de Flotte le composaient. Le comité, réuni à minuit chez Cournet, décida la prise d’armes pour le lendemain matin. Quelques ouvriers du faubourg Saint-Antoine ayant assuré que le faubourg se soulèverait si les représentants de la Montagne donnaient le signal, un certain nombre de ceux-ci prirent rendez-vous pour le lendemain, à la salle Roysin, café socialiste.

Le soir du 2, la situation pouvait ne point sembler désespérée aux républicains. Ils pouvaient apprendre, en effet, que le président, vivement acclamé par les troupes autour de l’Élysée, avait été froidement accueilli, contre son espérance, par la population parisienne. Et le soir, par les rues, sur les grands boulevards ou au quartier latin, des groupes nombreux s’animaient, s’irritaient à leurs récits. Dans les quartiers riches, au boulevard des Italiens surtout, la foule élégante manifestait bruyamment son hostilité. Mais que ferait le peuple le lendemain ?

Le 3 décembre, matinée sombre, temps pluvieux. Les boutiques s’ouvrirent lentement, tard. Les troupes avaient repris leur position de la veille. Le Moniteur publiait la liste des membres d’une commission consultative instituée par le président. Elle comprenait certains hommes de la majorité conservatrice qui avaient soutenu à l’assemblée sa politique, quelques-uns cependant, comme Léon Faucher, refusèrent de se faire ses complices dans la violation des lois.

À l’Élysée, la nuit avait été mauvaise ; l’inquiétude régnait. Les visiteurs, la veille, avaient été peu nombreux. Et, parmi les amis du prince, il y avait des trembleurs. M. de Maupas, lui-même, sur les renseignements de ses agents, prêtait aux socialistes des plans effrayants ! Heureusement, M. de Morny, était là, rassurant les peureux, résolu et calme comme un beau joueur dictant à Maupas, dictant à Magnan la tactique à suivre, les opérations à accomplir. Point de patrouilles, la police seule pour épier les projets ; point d’escarmouches : la tactique des émeutiers, celle de juillet, celle de février, c’était de fatiguer les troupes, pour en avoir bon marché le troisième jour. Il faut, disait le ministre, « laisser les insurgés s’engager tout à fait, les barricades sérieuses se former, pour ensuite écraser l’ennemi et le détruire »… « Il n’y a qu’avec une abstention entière, en cernant un quartier et le prenant par famine, ou en l’envahissant par la terreur, qu’on fera la guerre de ville. » Ce sont là les dépêches qu’il envoyait à Magnan. M. de Morny envisageait froidement la guerre. Il l’attendait. Au besoin même il la susciterait : il en avait besoin.

Le 3 décembre, donc, au matin, les représentants du peuple, qui s’étaient donné rendez-vous salle Roysin, remontèrent le faubourg, la veille déjà, beaucoup d’ouvriers avaient arrêté le travail ; ils avaient fait entendre des paroles irritées. Mais que pouvaient-ils faire ? « On nous a désarmés, depuis Juin, répondaient-ils aux représentants ; il n’y a pas un fusil dans tout le faubourg ». Et, comme la résistance était impossible, ils se convainquaient plus facilement qu’elle était inutile : le suffrage universel n’était-il pas rendu ? était-ce bien à l’absolutisme, à l’Empire, qu’aboutirait le régime ainsi inauguré ? — On conduisait à Vincennes les représentants arrêtés à la mairie du Xe : ce spectacle permit aux montagnards d’émouvoir la foule. Une tentative fut faite pour délivrer les prisonniers. Ceux-ci supplièrent qu’on cessât. « Vous voyez bien qu’il n’y a rien à faire avec ces gens-là », dit à Cournet un ouvrier qui s’était lancé à la tête des chevaux.

Vers neuf heures, les représentants et leurs amis, sortirent de la salle Roysin. Ils avaient mis leurs écharpes. Ils se présentèrent dans la grande rue du Faubourg, criant : « Aux armes ! Aux barricades ! Vive la République ! Vive la Constitution ! » Une centaine d’ouvriers s’étaient joints à eux. La masse restait inactive, sinon indifférente. Une frêle barricade fut élevée : pour la défendre, on avait vingt-deux fusils arrachés à des soldats. Bientôt la troupe arriva, trois compagnies d’infanterie : résister était une folie ; quelques-uns se retirèrent. Huit représentants étaient demeurés : Baudin, Brillicr, Bruckner, de Flotte, Dulac, Maigne, Malardier et Schœlcher.

Sept d’entre eux s’avancèrent au-devant des troupes ; M. Schœlcher réclama des officiers leur concours pour faire respecter la loi du pays. Ceux-ci ordonnèrent à la troupe d’avancer. Les soldats bousculèrent les représentants. Un coup de feu partit de la barricade : le premier rang des soldats répondit par une décharge générale. Baudin qui était demeuré debout sur la barricade tomba, mortellement frappé ; avec lui un ouvrier. La bourgeoisie a célébré l’héroïsme du premier ; elle a oublié l’autre, sans doute, lorsqu’elle vint plus tard accuser la classe ouvrière d’avoir trahi la République au 2 décembre. Mais elle a oublié aussi que Baudin était pénétré de la pensée socialiste ; elle a oublié qu’il avait été l’ami, le disciple du vieux Teste ; elle n’a pas voulu marquer qu’il était le digne représentant de cette génération de 1852, pour qui les réformes sociales étaient inséparables de la liberté politique.

Baudin mort, les autres représentants se retirèrent, salués, acclamés ; mais c’était tout. On ne répondait pas à leur appel aux armes.

L’après-midi, pourtant, la nouvelle de la mort de Baudin commença d’agiter la population parisienne. Dans les quartiers laborieux, dans le quartier classique de la barricade et de l’émeute, rue Grenéta, rue Transnonain, rue Bourg-l’Abbé, rue Beaubourg, des barricades étaient improvisées. A Belleville, Madier-Montjau et Jules Bastide, par leurs appels et leurs affiches, déterminaient un commencement de résistance. D’autres affiches où se reconnaissait le style de Victor Hugo, rappelaient à l’armée ses traditions, au peuple son devoir révolutionnaire.

Un groupe surtout semblait actif, groupe mi-bourgeois, mi-ouvrier encore, où se rencontraient Jules Leroux, député, Desmoulins, typographe, Gustave Naquet, réfugié politique à Londres qui venait d’arriver au risque d’être reconnu à la frontière, Bocquet, Nétri, et quelques délégués des corporations ouvrières. Par une affiche signée du Comité central des corporations, ils rappelaient la mutilation du suffrage universel en 1850 et l’espoir qu’ils avaient conçu pour 1852. Ils dénonçaient l’homme qui, sous prétexte de rendre au peuple ses droits, tentait d’établir une dictature militaire, et qui, pour maintenir la République, jetait en prison les républicains. « Il appelle le peuple à une élection, et il le place sous l’état de siège : il rêve on ne sait quel escamotage perfide qui mettrait l’électeur sous la surveillance d’une police stipendiée par lui… Il est prêt, dit-il, à se démettre du pouvoir, et il contracte un emprunt de vingt-cinq millions, engageant l’avenir sous le rapport des impôts, qui atteignent indirectement la subsistance du pauvre ».

Peut-être ce manifeste était-il une émanation plus directe de la pensée populaire, puisqu’il était écrit par des militants ouvriers. Mais on sera frappé de voir qu’il ne contient rien de spécifiquement ouvrier, rien de socialiste. Au moment où ils défendaient la République en 1851, les ouvriers semblaient avoir perdu la notion de son importance pour leur émancipation. Conséquence dernière de Juin : la République, en 51, n’apparaissait plus désormais comme le moyen, comme l’outil de l’émancipation ouvrière : quelques vagues réformes sociales semblaient devoir contenter les militants. Les ouvriers qui agirent au 2 Décembre n’agirent que comme républicains ; dans la défense même de la République, ils ne découvraient plus leur intérêt de classe.

Quoi qu’il en soit, l’après-midi du 3, la résistance se dessinait : M. de Maupas, de plus en plus inquiet, constatait que « les sympathies populaires n’étaient pas avec l’Elysée », qu’on « ne rencontrait d’enthousiasme nulle part » et il accueillait les bruits les plus fous. MM. de Morny et St-Arnaud prenaient leurs mesures : à trois heures, les Parisiens apprenaient par les affiches nouvelles que les rassemblements seraient dispersés par la force, et que « tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les armes à la main, serait fusillé ». C’était la première fois que dans les guerres de rue, on voyait un ministre décréter à l’avance que tout individu, pris construisant une barricade, serait fusillé.

Sans prendre seulement la peine de déchirer les affiches qui les condamnaient à mort, les républicains s’armèrent. À quatre heures, les premiers coups de fusil furent tirés.

Le soir, entre la rue du Temple et la rue Rambuteau, les troupes enlevèrent les barricades, dans toutes les petites rues : elles étaient immédiatement réoccupées. Vers 9 heures, il fallut un combat pour reprendre celles de la rue Beaubourg : 60 ou 80 républicains furent pris, plusieurs fusillés sur le champ. Au quartier latin, les étudiants s’agitaient. Sur les boulevards, de la Chaussée d’Antin au faubourg du Temple, malgré les patrouilles et les charges de cavalerie, les rassemblements se formaient et se reformaient. Les rares personnes qui, dans les groupes, osaient exprimer des opinions favorables au président, étaient menacées, maltraitées même. Et c’était avec joie qu’étaient accueillies les nouvelles, souvent fausses, qui étaient fâcheuses pour l’Élysée. Quand le colonel de Rochefort, à la tête de deux escadrons, parcourut les boulevards pour y maintenir la circulation, ce fut par les cris de « Vive la République ! » qu’il fut accueilli. Au Château-d’Eau, on cria : « Vive l’Assemblée nationale ! À bas les traîtres ! » Là, le colonel chargea et des cadavres restèrent sur le pavé. À l’approche de la nuit la révolte grondait partout, comme un orage encore lointain, mais qui montait, des divers points de l’horizon. « De sept heures à minuit, racontait plus tard l’ancien constituant X. Durrieu, tout mon espoir m’était revenu ».

Dans les deux camps, des conseils de guerre furent tenus. Celui de l’Élysée fut décisif. La troupe était fidèle ; M. de Morny fit prévaloir son plan : toute résistance serait écrasée. Les républicains, chez Landrin, puis chez Marie, ne purent que décider de prendre une part active à la résistance, qui, enfin, commençait.

Mais c’est là, dans cette réunion républicaine du 3 au soir que fut proposée pour la première fois une application dans un but politique de la grève générale. Ce ne fut pas un ouvrier qui la proposa. Mais l’homme qui l’imagina était certainement une des intelligences les plus inventives et les plus vives du xixe siècle. Ce fut Émile de Girardin, le célèbre journaliste, qui fit la proposition. Et, à la réflexion, elle ne semble pas aussi insensée que le crurent les républicains, présents à la réunion, Garnier-Pagès, Marie, J. Bastide et Victor Hugo.

Empruntons à Victor Hugo le récit de cette anecdote : il en vaut la peine. Comme Émile de Girardin refusait d’imprimer toute proclamation qui fût un appel aux armes, un cri de guerre, et comme tous se récriaient, « il nous déclara alors, dit Hugo, qu’il faisait de son côté des proclamations, mais dans un sens différent du nôtre. Que, selon lui, ce n’était point par les armes qu’il fallait combattre Louis-Bonaparte, mais par le vide. Par les armes, il sera vainqueur ; par le vide, il sera vaincu. Il nous conjura de l’aider à isoler « le déchu du 2 Décembre ». Faisons le vide autour de lui, s’écria-t-il. Proclamons la grève universelle ! Que le marchand cesse de vendre, que le consommateur cesse d’acheter, que l’ouvrier cesse de travailler, que le boucher cesse de tuer, que le boulanger cesse de cuire, que tout chôme, jusqu’à l’Imprimerie nationale, que Louis-Bonaparte ne trouve pas un compositeur pour composer le Moniteur, pas un pressier pour le tirer, pas un colleur pour l’afficher. L’isolement, la solitude, le vide autour de cet homme !… Rien qu’en croisant les bras autour de lui, on le fera tomber. Au contraire, tirez-lui des coups de fusil, vous le consolidez. L’armée est ivre, le peuple est ahuri et ne se mêle de rien, la bourgeoisie a peur du président, du peuple, de vous, de tous ! Pas de victoire possible. Vous allez devant vous, en braves gens, vous risquez vos têtes. C’est héroïque, soit. Ce n’est pas politique. Quant à moi, je n’imprimerai pas d’appel aux armes et je me refuse au combat. Organisons la grève universelle ! »

Ténot a raconté le même fait, dans son Paris en Décembre 1851. Il dit, lui, expressément : grève générale. Négligeons les réponses trop faciles et trop simplistes : Jules Favre les lit. « Le travail universel ne s’arrête pas. On trouvera toujours un boucher qui tuera, etc.. » Depuis, on a fort discuté encore de la grève générale, et plus à loisir : les objections sont même devenues plus abondantes. Passons aussi sur le caractère de l’homme : comme le prince Napoléon, le fils du prince Jérôme, qui vint ce soir là, Girardin, s’il faut en croire les Souvenirs de Beslay (p. 241), fut accueilli froidement, et avec méfiance. — Historiquement, deux points sont à marquer.

Les hommes du coup d’État(D’après divers documents.)
1. Persigny.   2. Duc de Morny.   3. Général Magnan.
4. De Maupas.   5. Napoléon.   6. Saint-Arnaud.


D’abord, que la proposition de Girardin procédait d’une exacte connaissance des faits. Il était impossible, Le 2 Décembre, de tourner les soldats contre Le pouvoir : les troupes, enivrées d’alcool et d’enthousiasme bonapartiste étaient toutes dévouées au président. D’autre part, la bourgeoisie avait peur de L’émeute, peur de la Révolution, peur de 1852. Enfin, L’idée de grève générale répondait bien, telle que l’imaginait Girardin, à cet état d’hostilité et de découragement tout à la fois, où se trouvait le peuple. Mais, d’autre part la grève générale, non seulement des travailleurs, des producteurs mais aussi de tous les marchands, l’arrêt de toute la vie sociale était une impossibilité, non seulement avec une classe ouvrière non encore organisée, mais encore et surtout dans une nation qui ne se sentait pas animer d’un sentiment de révolte unanime contre l’auteur du Coup d’État. L’appel aux armes des républicains n’échouait pas comme appel aux armes, mais parce que le peuple insurrectionnel de Paris, désorganisé, n’était plus en état d’agir ; le moyen nouveau de la grève générale eût été, lui aussi, cette fois, et en raison même de l’incertitude de l’opinion, inefficace.

Le jeudi 4 Décembre décida de la lutte. M. de Maupas avait fait afficher dès le matin une proclamation significative. « Les stationnements des piétons sur la voie publique et la formation de groupes seront sans sommations dispersés par la force. Que les citoyens paisibles restent à leur logis. » L’Élysée avait décidé qu’il aurait sa journée !

La foule, dès le matin, était immense sur les boulevards, foule agitée, secouée par les nouvelles les plus étranges, les plus fausses. Les ouvriers y dominaient ; depuis deux jours, les sentiments républicains regagnaient les cœurs, aidaient à secouer le découragement. Du Château-d’Eau au Boulevard Bonne-Nouvelle, et dans toutes les petites rues qui de là mènent à la Seine, des barricades s’élevaient. On avait trouve trois-cents fusils à la mairie du Ve, rue du Faubourg Saint-Martin. Du boulevard Montmartre à la Chaussée d’Antin, dans un quartier que, dès alors, on voyait rarement sympathiser avec les mouvements populaires, une vive agitation régnait. Les « gants jaunes », comme les ont appelés, dans leur dépit de les avoir trouvés contre eux, ce jour-là, les historiens bonapartistes (lisez : la jeunesse lettrée et aisée du commerce parisien) disaient leur colère contre les fauteurs de Coup d’État et houspillaient les officiers qui passaient. Sur la rive gauche, enfin, les étudiants s’agitaient, et, pauvres impuissants, désespérés de ne pouvoir passer les ponts, occupés par la troupe, ils ébauchaient des barricades, rue de la Harpe, rue des Mathurins-Saint-Jacques, rue Dauphine. Maintenant, qu’un régiment hésite ou qu’une légion sorte, s’écriait Jules Favre, et Louis-Napoléon est perdu ! » Et M. de Maupas télégraphiait a l’impassible Morny : « Laisser grossir maintenant serait un acte de haute imprudence. Voilà le moment de frapper un coup décisif. Il faut le bruit et l’effet du canon, et il les faut tout de suite ». M. de Morny, pour d’autres raisons, pensa que le moment était opportun.

Vers deux heures, les troupes commencèrent leur mouvement. Le général Magnan avait l’ordre d’enlever les barricades, mais aussi « de frapper ferme du côté des boulevards » sur les gants jaunes. Devant le Gymnase, puis rue Saint-Denis, les barricades furent enlevées. Les républicains subirent des pertes cruelles ; les uns furent tués en combattant ; les autres furent pris, et quelques-uns, on peut le croire, fusillés sur le champ. Tous les quartiers barricadés furent cernés, méthodiquement envahis par la troupe.

Cependant, vers trois heures, la fusillade balaya les boulevards. Pour quelle cause ? Contre quels ennemis ? L’histoire ne l’a point clairement établi : les historiens bonapartistes ont été sobres de détails ; les autres, plus tard, ont eu du mal à rétablir la vérité. On a su depuis (c’est le Dr Véron qui l’a écrit dans ses Mémoires d’un bourgeois de Paris, VI, 208-209) que M, de Morny télégraphia au général Magnan : « Je vais faire fermer les clubs des boulevards. Frappez ferme de ce côté ». Ces faits sont les suivants, tels du moins que des observateurs impartiaux ont permis de les rétablir.

A trois heures, les troupes stationnaient ou défilaient lentement sur les boulevards. Une foule curieuse, peu sympathique, les entourait ; quelques cris hostiles, des rires moqueurs, des lazzi à leur adresse ou à celle du président, c’était tout, pourtant ! Mais les soldats étaient montés ; les souvenirs de Juin, de la terrible « guerre des fenêtres » les hantaient ; ils étaient nerveux : la nourriture plus abondante, les boissons distribuées entraient, sans doute, pour quelque part, dans cet état de surexcitation. A un moment, quelques coups de feu furent tirés, vers la tête de colonne, boulevard Bonne-Nouvelle. Par qui ? On ne l’a jamais su. Il faut seulement rappeler que la tête des troupes se trouvait, comme dit Ténot, en pays ennemi : on venait de se battre vers la porte Saint-Denis… Alors, brusquement, au bruit de ces coups de feu, les premiers pelotons ripostent ; « la masse est frappée comme d’une commotion électrique. Plus de doute pour les soldats : c’est la guerre des croisées qui commence ! Et peloton par peloton, ils font feu, les uns après les autres, sur les groupes qui stationnent, sur les spectateurs des balcons et des fenêtres, criblant de balles ces ennemis imaginaires ! » Ce fut, dit un témoin anglais, comme « une lance de flamme ondulante » à travers les boulevards. La foule épouvantée, sous cette grêle de balles, s’enfuit, cherchant un refuge, vers les rues adjacentes, vers les portes des maisons. Quelques officiers tentaient d’arrêter le désastre ; ils n’étaient plus maîtres de leurs soldats. Cela dura un quart d’heure, vingt minutes. La plupart des troupes d’infanterie (c’était la brigade Canrobert) défilèrent alors par le faubourg Saint-Martin. Des coups de feu isolés retentirent ensuite : les derniers soldats qui occupaient les boulevards en défendaient la solitude contre quiconque paraissait. L’assassinat non déguisé succédait à l’opportune panique.

L’impression produite par ce monstrueux massacre lui immense ; elle fut exactement celle qu’avait voulu M. de Morny. Le mouvement de résistance qui grandissait avec tant de force pendant la journée du 4 était brisé. Les survivants des barricades, les représentants du peuple qui essayèrent le 5 de recommencer L’agitation, ne purent entraîner une population glacée d’épouvante. Devant les cadavres ramenés des boulevards et exposés cité Bergère, la foule demeura morne, silencieuse. Les conseillers de l’Élysée pouvaient se rassurer : Paris républicain était vaincu ; le président triomphait.

Son triomphe avait déjà coûté de nombreuses morts : le Préfet de police disait 175, le chef de bureau de la salubrité « devant Dieu et devant les hommes » jurait qu’il y en avait 101 ; le Moniteur du 30 août 1852 en annonça 380. Les indices graves recueillis par les historiens font soupçonner que cette première saignée coûta davantage encore au peuple de Paris. De l’autre côté, Louis Napoléon avait fait tuer pour sa cause 27 soldats ; 180 environ avaient été blessés ; et ce nombre même atteste l’ardeur des 1.000 ou 1.200 hommes, au plus, qui occupaient les barricades.

Quels étaient-ils ? Des bourgeois ? Des ouvriers ? Des républicains modérés, défendant héroïquement les libertés constitutionnelles ? Des socialistes, pressentant dans la démagogie présidentielle la pire forme des réactions ? Nous avons recherché attentivement les manifestations de la pensée ouvrière, de la pensée socialiste pendant ces trois jours de bataille ; nous n’en avons, pour ainsi dire, point rencontré. C’est la loi de notre histoire démocratique : pendant toute la période de réaction, depuis Juin, le parti républicain, affaibli et débordé, avait une fois encore rassemblé toutes ses forces ; les ouvriers sentaient qu’il leur était impossible de poser de nouveau immédiatement leurs revendications sociales contre les républicains bourgeois ; et les démocrates bourgeois inversement se sentaient prêts, pour obtenir leur nécessaire concours, à de larges concessions. Les tendances diverses se confondaient : la lutte immédiate était trop rude.

Mais est-il vrai que la classe ouvrière ait trahi la République, le 2 Décembre ? Sous l’Empire et depuis, il s’est trouvé des républicains nombreux pour le lui reprocher, pour l’accuser même d’avoir laissé faire, ou secrètement approuvé le coup d’État.

Dans son livre récent sur le Parti républicain pendant le second Empire, M. Tchernoff a rassemblé les preuves du contraire. Il a repris encore une fois la liste du chef de bureau de la salubrité, M. Trébuchet : il a rappelé que sur 158 morts, elle comprend 101 ouvriers. Il a cité les correspondances du Journal de Genève, montrant que c’est des faubourgs ouvriers que partit l’agitation, le 2 et le 3 Décembre. Et il a rappelé fort à propos l’intérêt qu’avaient les publicistes officieux de l’Élysée, les Cassagnac et consorts, à montrer à la masse parisienne que c’étaient les aristocrates, les « gants jaunes » qui s’étaient opposés à l’établissement d’un Gouvernement tout dévoué au peuple. Il aurait pu insister davantage sur le fait que tous les militants, tous les chefs, aimés des ouvriers parisiens et capables de les entraîner, avaient été exilés, emprisonnés, depuis les massacres de juin jusques et y compris la journée du 2 Décembre au matin. Et cependant, malgré leur isolement, tous les jeunes, tous les énergiques trouvèrent encore le courage de combattre. « Cela suffit », conclut M. Tchernoff, à enlever « tout crédit à l’opinion qui tend à présenter les ouvriers comme acquis à la cause bonapartiste ».

Une réserve est cependant nécessaire. On peut citer cet épisode : le 2 décembre, des insurgés ayant assailli un poste de soldats, près de la mairie du Ve, furent, à leur tour, assaillis par des ouvriers. Proudhon a souvent cité avec amertume ce mot d’un ouvrier : « Barbès a demandé pour nous un milliard aux riches : Bonaparte nous le donnera ». On se rappelle encore l’hésitation des ouvriers du Faubourg Saint-Antoine, le matin du 3. Et Beslay rapporte dans ses Souvenirs la réponse de ceux qu’il tentait d’exciter à la résistance : « C’est à vous autres, bourgeois, à vous montrer. Qu’avez-vous fait pour nous depuis dix-huit mois ? Vous avez essayé de nous enlever le suffrage universel ». (page 239.).

Ce qui semble la vérité, c’est que tous les militants, tous les ouvriers conscients de l’avenir de leur classe, furent unanimes dans la lutte contre le président. En dépit de toutes les légitimes rancunes qu’ils pouvaient conserver contre les républicains modérés qui avaient brisé leurs forces, ils résistèrent au coup d’État. Mais ils ne pouvaient plus, comme en 1848, gagner les timides, les indifférents, les inconscients, la masse en un mot, qui forme les majorités, et qui, par ses entraînements, donne la force aux partis. La politique des dernières années avait enlevé toute confiance à cette foule redevenue indifférente : la propagande républicaine, renouvelée, n’avait pas encore eu le temps de lui rendre ses espérances. Et ce n’étaient point les inquiétudes politiques des petits bourgeois parisiens qui pouvaient les décider à se soulever. Mais la bourgeoisie républicaine est mal venue encore une fois à reprocher aux ouvriers socialistes d’avoir trahi la République : tous ceux qui politiquement avaient encore le courage de penser et de lutter — et il ne peut s’agir que de ceux-là — se trouvèrent au premier rang, dans sa bataille.

Paris vaincu, traditionnellement, la France devait l’être. Mieux encore qu’une révolution, un coup d’État, et surtout savamment, longuement préparé comme celui-là, devait s’imposer, sans résistance, à tout le pays, dès l’instant qu’il l’avait été à Paris. En l’espèce, les éléments conservateurs, soutiens du prince-président, devaient assurer en province un éclatant triomphe. Et s’il y avait encore quelques mois auparavant, des associations secrètes, républicaines, « communistes » elles axaient été si bien surveillées et traquées que leur résistance devait être vaine.

La résistance de la province fut une surprise pour le prince et son entourage. Dans une douzaine de départements du Sud-Est et du centre, des insurrections éclatèrent. Dans une vingtaine d’autres, une agitation assez vive se produisit.

Les grandes villes ne bougèrent point. Elles étaient trop bien gardées : le gouvernement avait prévu qu’elles pouvaient bouger. Mais les campagnes ! les paysans ! les six millions de suffrages bonapartistes ! qui donc aurait pu imaginer qu’il devait se produire dans cette masse une résistance aussi ardente ?

Le Nord ne remua point. A la nouvelle du coup d’État, quelques exilés du 13 juin 49 avaient pénétré en France ; le froid accueil des populations les avait contraints de repasser la frontière. A Lille, à Cambrai, à Reims, quelques manifestations avaient été tentées, vite dispersées. Les républicains, un peu plus nombreux à Nancy, à Strasbourg, à Dijon, à Châtillon-sur-Seine, furent également arrêtés dans leur tentatives. L’Ouest ne bougea pas non plus : à peine l’ex-ministre Trouvé-Chauvel souleva-t-il pendant trois jours la petite ville de La Suze.

Les départements du Centre, eux, étaient connus pour leur zèle républicain : la politique réactionnaire des dernières années y avait amené, on se le rappelle, des soulèvements. Plusieurs d’entre eux avait été mis en état de siège. Le gouvernement n’avait pu cependant étouffer toutes les forces démocratiques. Le 4 décembre, à Orléans, il fallut l’intervention de la troupe pour arrêter les représentants Martin et Michot qui entraînaient la foule. Le 6, républicains et gendarmes se battirent à Montargis ; le 7, à Donny-sur-Loire, 400 hommes se levèrent, et pillèrent de ses armes, la caserne de gendarmerie. Dans l’Allier, le 4, les « républicains démocrates-socialistes » du Donjon, marchèrent sur la sous-préfecture de La Palisse, s’en emparèrent un instant, mais, le 5 au soir, refoulés chez eux, furent désarmés. Le général Aynard confisqua leurs biens : depuis 1815, on avait oublié ce moyen de répression.

En Saône-et-Loire, quelques villages seulement bougèrent, mais furent vite découragés par l’inaction de Mâcon. Dans le Jura, Poligny seul s’agita ; et les réfugiés français, qui avaient passé la frontière suisse, furent arrêtés avant d’avoir pu soulever les montagnes.

Mais dans la Nièvre, où les haines des partis étaient violentes, où la population, en majorité démocrate, attendait, dans l’impatience et dans la fièvre, la grande année rénovatrice, dix huit cent cinquante-deux, l’état de siège proclamé depuis octobre n’avait fait qu’exaspérer les cœurs. A Clamecy, les Millelot, l’imprimeur et ses deux fils, haïs de la bourgeoisie conservatrice, menacés, dès le 3, d’arrestation, résolurent « d’accomplir leur devoir », de faire respecter la constitution. Le 5 décembre, au soir, l’insurrection armée éclata : et les paysans vinrent pour la soutenir. Telles étaient les haines que des meurtres furent commis. Ces meurtres découragèrent les modérés ; les nouvelles de Paris achevèrent l’a déroute. Le dimanche, c’était le 7, « le comité révolutionnaire social » dut se rendre. « La République sociale » était vaincue à Clamecy. Le 8, les troupes avaient dispersé les paysans de l’Yonne et des cantons voisins qui accouraient.

Spontanément aussi, les départements du Sud-Ouest se soulevèrent. Ils avaient connu bien des variations politiques, un enthousiasme républicain exubérant en 1848, une réaction âpre en 1849 ; enfin, depuis lors, par une propagande méthodique, patiente, un renouveau de républicanisme et de démocratie. Une forte garnison tenait Toulouse ; le préfet Haussmann, un préfet à poigne, appelé à de hautes destinées, en imposa à Bordeaux. Mais, entre ses deux capitales, tout le Sud-Ouest remua : le Lot-et-Garonne, le Gers s’insurgèrent presque en entier. Dans le Lot-et-Garonne, Lavardac, Bruch, Xaintrailles, Villeneuve envoyèrent sur Agen des colonnes républicaines. A Marmande, les républicains modérés prenaient des décisions révolutionnaires, suspendaient le sous-préfet, nommaient un ancien chef d’escadron, Peyronné, commandant supérieur des gardes nationales de l’arrondissement, et organisaient à leur tour une colonne républicaine. La peur qu’avait Peyronné des démocrates avancés, des ouvriers, « des furieux qui voulaient barricader la ville » empêcha le mouvement de prendre une allure un peu sérieuse. Ici, encore les nouvelles de Paris achevèrent d’apaiser l’enthousiasme constitutionnel. Le 9, l’armée de Peyronné était dissoute. Dans le Gers, également, où les démocrates étaient encore assez forts, pour pouvoir se distinguer en républicains modérés et en démocrates-socialistes, les campagnes se soulevèrent. Les démocrates d’Auch rédigèrent un appel aux armes. Les « bons citoyens » des campagnes accoururent vers la ville « pour concourir à la défense de la République et de la Constitution. » Pour le bonheur de l’Élysée, cette Vendée républicaine manquait de chefs. Une collision sanglante avec la troupe amena sa dissolution. Mirande, d’autre part, était restée trois jours aux mains d’autorités révolutionnaires.

Quant au Sud-Est, il fut, lui aussi, violemment remué. De Lyon à Marseille, de Perpignan à Toulon, depuis le début du siècle, blancs et rouges bataillaient sans cesse : les haines étaient toujours prêtes à se réveiller. D’instinct, les républicains sentirent que c’était à leurs adversaires, que c’était aux blancs que le Coup d’État devait profiter. Depuis 1849, depuis que la réaction cléricale avait permis aux royalistes de relever la tête, la lutte, en effet, était redevenue plus âpre : la société des Montagnards avait rallié beaucoup de républicains ; les chambrées, les réunions de café avaient étendu la propagande : le premier moment de surprise passé, des masses se soulevèrent. A Béziers, le 4 décembre au matin, les autorités sans méfiance, se réveillèrent au bruit de l’insurrection. De minuit à six heures du matin, tous les villages environnants s’étaient levés. Le Peuple, « rentré dans ses droits » par la violation même de la Constitution, venait signifier au sous-préfet que ses fonctions avaient cessé. Une collision avec la troupe coûta soixante-dix hommes, morts ou blessés, aux insurgés. Surtout un assassinat, commis par des forcenés sur deux républicains, atterra la masse du peuple, amena l’échec. Mais jusqu’au lundi, les campagnes tinrent bon. Pézenas, Capestang avaient été gravement troublés. A Bédarieux, enfin, la haine de nombreux habitants contre les gendarmes amena la foule surexcitée à commettre des meurtres ci des actes de cruauté, qui donnèrent beau jeu aux feuilles bonapartistes, lors de la répression. C’est à Bédarieux, c’est à Clamecy que les écrivains de l’ordre allèrent chercher les éléments de leurs légendes et de leurs indignations contre les « Jacqueries du 2 Décembre ». Mais il faut noter l’effort, immédiat et conforme aux traditions, des républicains de Bédarieux, pour calmer la foule, pour apaiser les passions. Et il faut noter aussi, comment en dépit des massacres, la résistance constitutionnelle semblant victorieuse, immédiatement, les démocrates de Béziers se souvinrent qu’une victoire républicaine devait assurer la vie de la classe ouvrière. Deux traits ici sont à relever. C’est le but principal de notre description que de reprendre ça et là tous les indices souvent bien vagues qui nous restent de la pensée populaire, et des idées de réforme sociale dans ces jours de tempêtes.

D’une part, un citoyen nommé Théollier, qui s’était installé à la mairie rédigeait la proclamation suivante :


_____« Citoyens,

« Le peuple, victorieux aujourd’hui après la lutte, est obligé de veiller activement à la défense de l’ordre, de la famille et de la propriété.

« A cet effet, beaucoup d’ouvriers ont dû quitter leurs ateliers, leurs épouses et leurs enfants pour prouver que la Révolution ne veut pas le pillage ni la ruine de la Mère Patrie !!!

« Aujourd’hui beaucoup de ces ouvriers souffrent, et le seul remède à leurs souffrances, c’est du pain !!!

« Il est donc nécessaire que les boulangers de Bédarieux qui ont les farines convenables, cuisent immédiatement et fasse (sic) porter à la Mairie tout le pain qu’ils auront cuit. Vive la République !

« Le Peuple souverain. »


Le 6, d’autre part, toujours au moment où l’insurrection républicaine pouvait se croire victorieuse, les ouvriers se réunissaient pour discuter les questions de salaires. Les tanneurs voulaient gagner dix ou onze francs par semaine ! Tant il est vrai que, dans l’esprit de tous ces hommes qui attendaient et préparaient le renouveau républicain de 1852, la forme politique républicaine et les revendications sociales traditionnellement, inconsciemment, demeuraient inséparables.

La grenouille et le bœuf.D’après un document de la Bibliothèque Nationale.


Le 10, devant les troupes du général Rostolan, les ouvriers de Bédarieux et aient contraints de se réfugier dans les forêts des Cévennes.

A l’Est, L’abstention de Marseille fit échouer le grand mouvement qui avait éclaté d’une manière spontanée dans les quatre départements provençaux : Var, Vaucluse, Bouches-du-Rhône, Alpes-Maritimes et Basses-Alpes. Les ouvriers marseillais, rassemblés en groupes menaçants, le soir du 3, n’attendaient qu’un signal : ceux qu’ils s’étaient habitués à considérer comme des chefs ne le donnèrent pas. L’histoire n’a pas encore éclairé le secret de cette inaction. Et cependant, dans tous les départements environnants, le mouvement contre le coup d’État, s’annonçait considérable. Ce fut bientôt une armée que la troupe formée par les républicains accourus de toutes les communes du Var : armée un peu bruyante, sans doute, amoureuse de pompe et de théâtre, foule provençale, applaudissant aux belles jeunes femmes drapées dans leurs manteaux bleus et coiffées du bonnet phrygien, mêlant de farandoles les fatigues de la lutte, mais prompte au découragement comme à l’enthousiasme ! Beaucoup prouvèrent pourtant qu’ils étaient capables d’héroïsme et moururent pour leur cause. Mais le commandement fit défaut ; le général-journaliste Camille Duteil était incapable. Après quelques combats, l’armée des insurgés fut mise en déroute et la terreur courba les têtes.

Le 5 Décembre, également sans hésitations, sans délibérations, avec un redoutable ensemble, la majeure partie des Basses-Alpes s’était soulevée. Avocats, médecins, notaires, le fusil sur l’épaule, avaient pris la tête des colonnes paysannes, pour marcher sur Digne, sur la préfecture. Chaque famille avait envoyé quelqu’un des siens. De Forcalquier, trois mille hommes partirent. Le dimanche, le 7, au milieu de l’enthousiasme général, les républicains étaient maîtres de Digne. Pensant que le Midi entier se levait en masse autour de Marseille, et pensant que la lutte allait partout s’engager pour la République, ils se mettaient à organiser le département. Ils voulaient que les Basses-Alpes fussent en état de fournir leur contingent, en hommes, en argent, pour la terrible lutte. Et, comme les hommes de 89, ils remaniaient dans le sens républicain et révolutionnaire, toute l’organisation départementale. Ils faisaient mieux : ils répondaient au vœu des paysans, ils leur donnaient ce qu’ils avaient toujours espéré et toujours attendu en vain de la République : la suppression de l’impôt des boissons. Mais hélas ! encore une fois, Paris était vaincu : Marseille ne s’était point soulevée ; et des troupes en arrivaient. La résistance obstinée du garde des forêts Aillaud ne pouvait arrêter le triomphe du président : la terreur, ici encore, allait rétablir l’ordre.

Et il en fut de même enfin dans les départements démocratiques de l’Ardèché et de la Drôme, dans ces régions soumises à l’état de siège depuis la découverte du complot de Lyon, mais où, malgré les saisies, les procès, les condamnations par contumace, les républicains étaient demeurés, cachés au fond des forêts, attendant, espérant dix-huit cent cinquante-deux ! Dans ces villages, où tous vivaient d’accord, où « sans connaître les divisions ni les passions jalouses qui gangrenaient ailleurs leur parti », tous étaient naïvement et simplement républicains, le mouvement de résistance, enthousiaste, joyeux, rappelait par tous ses incidents, par toutes ses manifestations, le grand mouvement des Fédérations de 1790, né là, lui aussi, et qui de la, avait gagné la France. Était-ce donc déjà 1852 ? Qui ne l’aurait cru. avoir les foules ardentes qui défilaient « à travers les campagnes ? Mais elles demeuraient hélas ! isolées. D’autres mains n’allaient point se tendre, comme jadis, vers celles des républicains de la Drôme et de l’Ardèche. Marseille n’avait point bougé ! Lyon, non plus, n’avait pas bougé ! Que pouvaient faire, eux seuls, les démocrates du village de Crest ou de Loriol ? Les paysans regagnèrent leurs maisons, leurs forêts ; et les troupes, bientôt, vinrent de nouveau les y traquer.

Tel fut ce mouvement. Le tableau un peu détaillé que nous venons d’en tracer permet d’en saisir les principaux caractères. Ce fut un soulèvement spontané et inattendu des campagnes gagnées à la cause républicaine et démocratique. Dans les grandes villes remuantes où l’on pressentait une résistance, où l’état de siège fonctionnait, où les troupes attendaient, nombreuses, les républicains ne purent bouger. Mais, dans les villages, ils se levèrent. Le président avait eu beau annoncer le rétablissement du suffrage universel, l’abolition de la loi du 31 mai 1850 : d’instinct, ils sentaient bien que le Coup d’État, qui augmentait son pouvoir, allait tourner contre eux. Ils savaient que c’était lui, que c’était son gouvernement, que c’étaient ses fonctionnaires qui, depuis plus d’une année, traquaient leurs militants, désorganisaient leurs sociétés, ruinaient leur propagande, et les réduisaient à l’unique espérance d’une revanche électorale en 1852. Ils savaient que, dans leurs luttes locales, contre les gros propriétaires, contre les curés, contre les réactionnaires, toujours, ils avaient trouvé avec leurs ennemis les agents du gouvernement, ses commissaires, ses préfets, ses procureurs généraux. Ils sentaient que le Coup d’État, c’était le dernier coup porté à leurs dernières espérances : et ils résistèrent, pour la Constitution qui, seule encore, au moins leur permettait d’espérer. Ce sont les luttes locales des dernières années, depuis 1848, qui donnèrent au Coup d’État, en province, son vrai caractère.

Après toutes les mesures répressives des années 50 et 51, après la persécution méthodiquement poursuivie des organisations républicaines et ouvrières, Louis-Napoléon avait cru pouvoir se poser, le 2 décembre, en pacificateur. Il avait cru pouvoir escompter une adhésion quasi-unanime. Un décret rédigé le 2 décembre demandait pour le 14 l’adhésion publique de tous au coup d’État : à registre ouvert, le peuple français aurait proclamé qu’il voulait le maintien de l’autorité de Louis-Napoléon Bonaparte. Mais dès le 4 décembre, le système du vote à bulletin secret était substitué à celui du registre ; dès le 6, M. de Morny se résignait à ne point demander « aux fonctionnaires de l’ordre judiciaire ou autres un vote d’adhésion aux mesures politiques ou judiciaires qui venaient de s’accomplir ». Les auteurs du Coup d’État venaient d’apprendre subitement que leur politique hypocrite des derniers mois, que leurs efforts pour détourner le peuple de ses représentants démocrates, ou pour le dégoûter à jamais des assemblées délibérantes, n’avaient pas encore porté tous leurs fruits. Ils allaient être contraints, pour se maintenir, de s’appuyer plus que jamais à droite, sur les conservateurs, sur les cléricaux, sur les hommes de l’ordre, sur tous les partisans de la paix sociale. Pour, pratiquer la vraie politique impériale, césarienne, napoléonienne, pour avoir l’affection d’un peuple qui se contenterait de bienfaits, il faudrait donc attendre encore, réprimer encore.

Louis-Napoléon avait pu rêver d’un Empire démocratique, d’un Empire ouvrier, d’un Empire républicain, comme la légende définissait le premier. En fait, depuis des années, il n’avait agi qu’avec les conservateurs, qu’avec les catholiques : c’était avec leur complicité qu’il avait établi son pouvoir, et il ne s’était séparé de la majorité que pour garder sa conquête, pour lui seul. Mais les républicains ne s’y trompaient pas : c’était avec leurs adversaires, en dépit du malentendu de décembre, qu’il gouvernait. C’était à eux tout au moins qu’il devait des gages. Et les procureurs-généraux, les préfets, tous les agents qui depuis des années travaillaient à l’oppression des démocrates l’avaient compris ainsi. Dès les premiers jours, alors que l’annonce du Coup d’État avait plongé tout le monde dans l’inquiétude, ils s’étaient appliqués à rassurer les conservateurs, à leur montrer que Louis-Napoléon avait travaillé pour eux, à leur signaler les désordres dont les menaçait le prochain triomphe républicain. Et la résistance même des départements soulevés devenait pour eux un argument, dont ils allaient savoir user. Il y avait encore des factieux à réprimer : et pour la répression, on allait cette fois, ouvertement, utiliser les haines ou les peurs locales. Rien n’est plus symbolique à cet égard que le rapport du procureur général de la Cour d’Appel de Riom, le 4 décembre, rapport cité par M. Tchernoff (loc. cit, p. 56). « Un certain nombre de citoyens honorables, écrit-il se sont rendus chez moi, et m’ont demandé si j’approuve qu’une réunion d’hommes d’ordre ait lieu pour s’entendre sur les moyens de résistance en cas d’attaque de la part de la démagogie. Non seulement j’ai répondu que j’approuvais la mesure, mais j’ai envoyé à la réunion mes deux substituts en priant de déclarer que mon premier avocat général… tenait à être inscrit sur la liste et que, moi-même, je serais très empressé, le cas échéant, de me mettre à leur tête, le fusil à la main. »

Les conservateurs, les hommes de l’ordre, groupés derrière les représentants de l’autorité, le fusil à la main, contre les républicains et les ouvriers socialistes, c’était à ce groupement des forces qu’aboutissait le coup d’État. Au bout de quarante-huit heures déjà, le gouvernement, qui en sortait, était une réalité fort différente du rêve napoléonien.

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Louis-Napoléon avait pu rêvasser naguère d’un gouvernement fort et bienfaisant, de la réforme sociale, du bonheur du peuple et de la gloire impériale. Sa tâche principale, sa tâche presque unique, fut de se maintenir.

La première semaine de décembre avait révélé que les forces républicaines irréductibles étaient encore nombreuses ; elle avait montré, dans de vastes régions, l’opposition paysanne, groupée autour des notables, des médecins, des notaires, des gros propriétaires. Il fallait d’abord détruire cette opposition agissante. Il fallait achever d’abattre les républicains.

Le gouvernement connaissait la méthode. Il n’avait qu’à continuer, après le coup d’État, l’œuvre qu’il avait inaugurée quelques années auparavant. D’abord la presse, à sa solde et sous sa direction, allait dire aux timides, à la masse indifférente et craintive, les dangers qu’elle avait courus. Elle allait apprendre à tous que, si le président avait fait le coup d’État, c’était pour les sauver des menées socialistes, de la révolution sociale, de l’anarchie. Les continuateurs de Romieu avaient beau jeu : les quelques meurtres, commis au milieu des émeutes de résistance, leur furent un prétexte, à signaler l’épouvantable Jacquerie qui menaçait les campagnes et dont le gouvernement du président avait seul prévenu le développement.

Tandis que ces journalistes de basse police racontaient au peuple parisien que le massacre des boulevards avait été le châtiment « des gants jaunes », des aristocrates hostiles à la classe ouvrière et à Louis-Napoléon, ils dénonçaient aux imaginations paysannes les noirs desseins des sociétés secrètes, et les épouvantaient par les récits qu’ils faisaient de leurs crimes. La Patrie, le Constitutionnel racontaient qu’à Clamecy on avait ouvert le ventre d’un gendarme égorgé pour en arracher les entrailles ; ailleurs, on avait scié les poignets à un ami de l’ordre ; et partout, les insurgés avaient violé les femmes qu’ils rencontraient.

« La Jacquerie, racontait encore quelques mois plus tard M. de la Guéronnière, dans ses Biographies politiques (Napoléon III, page 176), avait levé son drapeau. Des bandes d’assassins parcouraient les campagnes, marchaient sur les villes, envahissaient les maisons particulières, pillaient, brûlaient, tuaient, laissant partout l’horreur de crimes abominables qui nous » reportaient aux plus mauvais jours de la barbarie. Ce n’était plus du fanatisme, comme il s’en trouve malheureusement dans les luttes de parti : c’était du cannibalisme tel que les imaginations les plus hardies auraient pu à peine le supposer ». Et la Patrie, publiant un long rapport sur le mouvement démagogique antérieur au 2 Décembre, signalant les sociétés secrètes, dont les procureurs généraux avaient constaté ou imaginé l’existence dans tout le pays, justifiait toutes Les mesures que le pouvoir allait prendre contre les démagogues, complices ou auteurs de ces trouble ». Couverts par la légende officielle que le coup d’État avait été fait pour sauver la société, policiers, magistrats, préfets se mirent à l’œuvre pour écraser les anarchistes.

C’est une épouvantable époque que celle de cette proscription. Jamais peut-être dans notre histoire, parti ne fut frappé, traqué, persécuté comme le parti républicain d’alors, tout entier suspect de socialisme. Car le fait est frappant que ce fut comme démagogues et comme rouges, comme partisans de la transformation sociale, comme partageux que les républicains d’alors furent visés. La peur de 1848 subsistait, les hommes de décembre le savaient.

Trente-deux départements furent mis en état de siège. Partout où des insurrections s’étaient produites, la répression fut terrible. Autour de Clamecy, les chefs des colonnes mobiles envoyées à la poursuite des insurgés, avaient l’ordre de fusiller tout individu pris les armes à la main, de tirer sur quiconque essaierait de fuir devant la force armée ; et tous les bois furent battus par des bataillons d’infanterie autour de la petite ville. Dans le Gers, dans l’Hérault, dans la Drôme, dans le Var, les campagnes furent occupées et parcourues en tous sens par les colonnes mobiles. La peur des uns, la rancune des autres, toutes les haines locales déchaînées secondèrent les troupes, la police, la magistrature dans leur œuvre ignoble. « La moitié de la France dénonce l’autre », écrivait G. Sand à ce moment sinistre.

Mais il ne s’agissait pas seulement de réprimer les troubles : encore une fois il fallait anéantir les républicains. C’était de cela qu’il s’agissait. Le 8 Décembre, le jour même ou le président se félicitait par une proclamation de l’apaisement des troubles et conviait les citoyens à voter, un décret donnait à l’administration la faculté de déporter à Cayenne, par mesure de sûreté publique, c’est-à-dire sans jugement, les anciens condamnés en rupture de ban et les individus reconnus coupables d’avoir fait partie d’une société secrète. Avec les méthodes de propagande qu’une réaction de deux années avaient imposées aux républicains, avec l’interprétation large et arbitraire de l’Administration, peu de républicains décidés devaient échapper. Et, au demeurant, par une circulaire du 10 Décembre, le Ministre de l’Intérieur précisait ses désirs.

« Ces misérables, disait-il, sont pour la plupart connus de tous ; ils ne doivent pas jouir de la funeste impunité qui encourage la révolte et la guerre civile. La loi range au nombre des sociétés secrètes toutes les associations politiques qui existent, sans avoir accompli les formalités prévues par le décret du 28 Juillet 1848. Si donc des réunions de ce genre venaient à se former, vous séviriez avec rigueur contre ceux qui en feraient partie. Les comités directeurs de Paris ont pour coutume d’envoyer dans les départements des émissaires chargés d’établir d<-s centres de propagande et de pervertir l’opinion. Ces agents dangereux devront être arrêtés et incarcérés chaque fois que leur présence vous sera signalée. Un certain nombre de communes subissent le joug de quelques-uns de ces hommes, qui ne doivent leur domination qu’à la terreur qu’ils inspirent. Les perquisitions et les saisies qui ont eu lieu sur plusieurs points auront dû faire découvrir la preuve de leur affiliation aux sociétés secrètes. Ils devront subir les conséquences de leur position. Beaucoup de repris de justice ou surveillés sont une cause d’inquiétude dans les communes qu’ils habitent. Vous leur assignerez de nouvelles résidences où leur séjour sera sans inconvénient. S’ils rompent leur ban, vous donnerez des ordres pour qu’on s’assure de leur personne. Enfin, vous vous souviendrez que le décret du 8 Décembre met en vos mains une arme dont vous pourrez vous servir sans hésitation à l’égard de tous les individus qui tombent sous le coup de cette haute mesure de sûreté générale. »

Ainsi armés, les représentants de l’autorité pouvaient aller vite en besogne. Aux termes du décret de 1848, étaient réputées sociétés secrètes toutes les sociétés ou même toutes les réunions illégales. Rapidement même, sur le conseil de plusieurs procureurs, les poursuites contre les insurgés et les poursuites contre les affiliés furent réunis. Perquisitions et dénonciations firent rage.

Les arrestations furent innombrables. A Paris, dès le soir du 4, leur nombre s’élevait à 2.133 et il y en eut au moins autant qui furent opérées les jours suivants. On les « entassait dans les prisons comme du bétail ». A Ivry. où Démosthène Ollivier fut emprisonné, « les ouvertures sont tellement rétrécies qu’on peut à peine lire en plein jour : l’air manque ; la poussière qui s’élève de la paille peu abondante sur laquelle reposent nos paillasses, produit sur les poumons l’effet de l’acide carbonique. La vermine nous enveloppe ; il est impossible de s’y soustraire ; elle engendre des pustules sur le corps de la plupart des prisonniers ». En province, les battues organisées amènent un tel nombre d’arrestations que les magistrats ne savent plus où loger les prisonniers et demandent ce qu’on peut en faire. A Auxerre, la maison d’arrêt, la caserne, un autre bâtiment encore sont encombrés.

L’internement, l’éloignement, l’expulsion, et surtout, aux termes du décret du 8 Décembre, la transportation en Guyane ou en Algérie, telles étaient les peines qui allaient atteindre ces prisonniers.

Cependant les décrets du 9 Janvier 1852 frappaient les membres de l’Assemblée dissoute. Dix-huit étaient « éloignés momentanément », et parmi ceux-là, six républicains, dont Edgard Quinet ; soixante-six, tous Montagnards étaient « expulsés » et menacés de la déportation, s’ils rentraient en France. Enfin, cinq devaient être déportés à la Guyane : le premier, Mathé, s’évada ; Marc Dufraisse, Greppo et Richardel durent à George Sand la commutation de leur peine en bannissement ; Miot, seul, fut déporté, en Algérie.

Le 3 Février, une circulaire établit les commissions mixtes. Elles allaient achever de terroriser le pays.

La circulaire du 3 Février ne faisait que régulariser, pour produire plus rapidement la ruine républicaine, l’activité administrative des derniers mois. Depuis des mois, dans chaque grand centre, procureur, préfet et généra) collaboraient à l’anéantissement des rouges : la commission mixte les réunit officiellement. Ce tribunal de fonctionnaires jugea à huis clos, sans témoins ni défenseurs, sur de simples dénonciations et informations d’ordre administratif. Insurgés, affiliés, suspects, ou même ceux qui, simplement, avaient jeté un bulletin négatif au plébiscite furent frappés de transportation, d’expulsion, d’internement, d’éloignement, de mise en surveillance. Les documents officiels ont avoué 2.804 internés, 1.545 éloignés ou expulsés, 9.530 transportés en Algérie, 230 à Cayenne, et 5.450 soumis à la surveillance. Mais combien de malheureux ont été frappés par les conseils de guerre ou par les autres tribunaux. Et de quelles peines ont été frappés tous ceux qui, au bout d’un mois, délai de fonctionnement des commissions mixtes, n’avaient pu encore être jugés ?

Les décisions des commissions mixtes se trouvent aux Archives. Ce sont des pages sinistres. Georges Renard a déjà cité plus haut p. 224 de son volume) les documents publiés par M. Léon Guyon. Dans son livre sur le Parti républicain pendant le second Empire, M. Tchernoff en a publié d’autres, en particulier quelques décisions de la commission mixte du Cher. Il faut en reproduire ici, afin que le prolétariat se souvienne, afin qu’il sache comment les républicains, comment les socialistes furent alors frappés, et sous quels prétextes.

Cinquante-cinq artisans ou paysans du bourg de Meillant (arrondissement de Saint-Amand) avaient été désignés « comme hommes dangereux et très compromis par leurs menées et leur zèle pour la propagande ». Quelques aveux arrachés à des paysans intimidés suffirent à les faire poursuivre comme fauteurs de sociétés secrètes. Voici quelques-unes des décisions prises :

Piat, Jacques, porcelainier à Noirlac, 33 ans, marié, quatre enfants, ne sait ni lire ni écrire. Interrogé comme inculpé non arrêté. Affilié, décurie de Latte. Aveu. Très pauvre. Honnête jusque-là. Conduite privée irréprochable. A commencé cependant par mentir impudemment devant les magistrats : 5 ans, Lambessa.

Antoine Petit, dit Majot, journalier à Meillant, célibataire, ne sait ni lire ni écrire. Entendu comme témoin. Affilié décurie de Latte. Aveu. Sans volonté, presque idiot. Méchant néanmoins : 5 ans, Lambessa.

Velan, Jean-François, carrier à Meillant, 40 ans, marié, cinq enfants. Ne sait ni lire ni écrire. Entendu comme témoin. Affilié décurie de J… Aveu. Tres malheureux, ivrogne, bavard, sans méchanceté : 5 ans, Lambessa.

Deboisse, Roger, carrier à Meillant, 35 ans, marié, un enfant, ne sait ni lire ni écrire. Entendu comme témoin. Affilié décurie de J… Aveu. Espèce de fanatique socialiste. Querelleur, méchant, homme d’action sans initiative : 7 ans, Lambessa.

(C’est le titre de socialiste sans doute qui vaut deux ans de plus à celui-là.)

Emblême de 1852. — (D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


Sallé, Charles, cultivateur à Saint-Rhombe, commune de Meillant, 37 ans. marié, un enfant, ne sait ni lire ni écrire. Entendu comme témoin. Aveu. D’une honnête famille. Ivrogne et méchant. Considéré comme peu dangereux : 5 ans, Lambessa.

Roger, Auguste, journalier à Meillant, 21 ans. célibataire, ne sait ni lire ni écrire. Entendu comme témoin. Affilié décurie de J… Aveu. Enfant naturel. Jeune homme étourdi et sans conséquence : 5 ans. Lambessa.

Foultier, Gilbert, serrurier à Meillant, ancien maire de cette commune, 38 ans, marié, cinq enfants, sachant lire et écrire. Inculpé détenu. Centurion probablement. Socialiste ardent et fanatique. Violent, adonné à l’ivrognerie. Assez intelligent, considéré cependant comme assez honnête homme. Conspirateur de tous les temps. Poursuivi en 1834 pour l’affaire de Saint-Merry et relâché ; en 1848, pour port d’emblème séditieux et acquitté. Faisait partie de l’ancienne société des Droits de l’Homme. Organisateur de la société secrète de Meillant. A initié presque tous les affiliés, très dangereux. C’est lui qui a perdu la commune de Meillant : 10 ans, Çayenne.

Jouhanneau, Denis, carrier à Meillant, 51 ans ; marié, un enfant, sachant lire et écrire. Inculpé non détenu. Décurion. Aveu. Considère jusque-là comme fort honnête, de mœurs douces, mais le dérangement de ses affaires l’a jeté dans les bras de Foultier, dont il est devenu le lieutenant dévoué. Aujourd’hui, on le dit très mauvais, cachant sous le masque dune feinte bonhommie les plus mauvaises passions. Cependant, longtemps avant que notre information fût commencée, avait manifesté le regret de faire partie de la société secrète. Il semble aujourd’hui bien repentant : 5 ans, Lambessa.

Renaud, Claude, journalier à Meillant, 22 ans, célibataire. Sait lire et écrire. Entendu comme témoin. Affilié décurie de Latte. Aveu. Appartient à une famille fort honnête, seul soutien de sa mère aveugle. Jugé incapable de faire du mal. A cependant souvent figuré dans les cérémonies d’initiations : 5 ans. Lambessa.

Omclerc, Joseph, fondeur à Meillant, 40 ans. marié, 3 enfants. Ne sait ni lire ni écrire. Témoin. Affilié décurie de Jouhanneau. Aveu. Excellents antécédents. Irréprochable dans sa conduite privée, s’est laissé entraîner par peur. Acquitté. A fesser en place publique comme peureux… »

Ainsi ce sont des paysans qui ne savent ni lire ni écrire, ce sont des hommes jugés par eux-mêmes « incapables de faire du mal », ou « comme peu dangereux », ou comme des jeunes gens « sans conséquence », que les commissaires de 1852 arrachent à leur famille et envoient cinq ans à Lambessa. Mais ils sont républicains ! ils sont socialistes ! ils peuvent contaminer le village. Les commissaires ont mission d’extirper la mauvaise herbe, de faire régner partout une salutaire terreur. Jamais parti ne fut si cruellement proscrit : jamais bourreaux légaux ne montrèrent pareil sadisme. Leur dernier trait les juge : ne pouvant condamner, ils parlent de fesser publiquement leurs victimes.

Dans l’Hérault, 60.000 républicains, — oui, soixante mille, — avaient été dénoncés comme membres des sociétés secrètes. On avait reculé devant la transportation en masse ; mais 2.066 avaient été frappés. Et telle avait été raideur de la répression que des bonapartistes mêmes avaient été pris dans le tas. « Votre Excellence comprend, écrivait au Ministre de l’Intérieur le Préfet de l’Hérault, combien, sur 2.066 condamnations prononcées par les commissions mixtes, il a dû se commettre d’erreurs involontaires ou de rigueurs inutiles dans ce département, où la plupart des autorités locales étaient composées de légitimistes et où l’on ne se fait pas faute d’agir par la voie des dénonciations ». En s’excusant pour les bonapartistes, le Préfet avoue avec quelle violence d’arbitraire on a agi contre les républicains.

Au milieu de Mars, toute cette procédure des commissions mixtes était achevée. On avait évacué les prisons. C’est alors que des commissaires autorisés à prendre des mesures de clémence furent envoyés dans les provinces : Quentin-Bauchart dans le Sud-Est, Canrobert dans le centre, Espinasse dans le Sud-Ouest. Ils usèrent peu de l’autorisation qui leur avait été donnée : Espinasse déclara dans son rapport la répression trop douce et la clémence impopulaire. D’après un document trouvé aux Tuileries en 1870. il y aurait eu 26.642 individus arrêtés, 6.500 seulement relâchés, 5.108 soumis à la surveillance, 15.033 condamnés, dont 9.530 déportés en Algérie, 239 à Cayenne, 2.804 internés dans une ville française.

C’était en ces proscrits, c’était en ces prisonniers « qu’était toute la sève » selon le mot de George Sand. La grande masse allait redevenir indifférente et docile. Et le gouvernement, d’ailleurs, s’entendait à la contenir : il avait déjà fait ses preuves.

Aux votes, pour le plébiscite, pour les élections, les républicains furent surveillés. L’abstention, suprême moyen de protestation, n’était pas sans danger. L’instituteur de Fontenay, dans l’Yonne, fut frappé pour ce fait. Il y a mieux : le gouvernement avait ses otages, ses suspects, que ses agents surveillaient particulièrement, et dont ils se saisissaient lors d’une agitation quelconque, ou seulement, lors du passage du prince-président. La presse républicaine était naturellement réduite à l’impuissance. Les journaux étaient condamnés à périr ou à passer au bonapartisme. Les professeurs républicains, les officiers ministériels républicains, en un mot, tous les fonctionnaires suspects d’attachement au régime disparu, furent destitués. « La loyauté devint la condition sine qua non de la confiance et des faveurs de l’État ». Pendant toute l’année 1852, les rapports des préfets désignent des fonctionnaires qui doivent être révoqués : tel, pour ne pas avoir assisté à un service religieux ; d’autres, pour ne point apporter un appui efficace à l’Empire ; ou encore tel général orléaniste de Toulouse, qui ne « prend pas la plus légère mesure pour imprimer l’élan napoléonien à ses troupes ». Quelques traits achèveront de marquer ce, qu’était le nouveau régime : un républicain fut condamné à six mois de prison pour avoir colporté un porte-monnaie sur lequel se trouvaient les portraits de Kossuth et de Ledru-Rollin. D’autres furent inquiétés pour avoir commandé à un ouvrier des verres de table sur lesquels on devait graver l’effigie de la République, coiffée d’un bonnet phrygien ; un autre enfin, pour s’être montré avec une cravate rouge. Il va sans dire que, suivant les traditions établies dès avant le coup d’État, les sociétés ouvrières, sociétés coopératives, sociétés de résistance, sociétés de secours mutuels, furent constamment surveillées et souvent poursuivies ou dissoutes, comme des foyers de républicanisme.

Cependant que les opposants actifs étaient ainsi matés, Louis-Napoléon tentait d’assurer et de développer son système de gouvernement.

Par le plébiscite du 21 Décembre, 7.439.216 oui contre 640.737 non et 36.880 bulletins nuls avaient approuvé le coup d’État. Les listes électorales de 1849 qui avaient été prises comme base pour l’inscription, portant 9.618.057 électeurs, il y avait donc eu, en dépit de toute la pression exercée, environ 1.500.000 abstentions. A Paris, il y avait eu 216.693 votants : 132.081 oui, 80.091 non, 3.021 bulletins nuls. Il y avait eu 75.102 abstentions : le nombre des oui était demeuré inférieur à la moitié du nombre des électeurs inscrits.

Le 31 Décembre, M. Baroche vint solennellement remettre au président un extrait du registre de la Commission consultative chargée du recensement des votes. Il proclama la confiance de la France « dans le courage et la haute raison » du prince qui lui « avait demandé » un pouvoir fort. Et il l’invita à réaliser sa noble pensée : « Une liberté sage et bien réglée, une autorité forte et respectée de tous ».

Et Louis-Napoléon reprit :

« La France a répondu à l’appel loyal que je lui avais fait. Elle a compris que je n’étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. Plus de sept millions de suffrages viennent de m’absoudre, en justifiant un acte qui n’avait d’autre but que d’épargner à la France et à l’Europe peut-être des années de troubles et de malheurs… » Et plus loin : « J’espère assurer les destinées de la France en fondant des institutions qui répondent à la fois et aux instincts démocratiques de la nation et à ce désir, exprimé universellement, d’avoir désormais un pouvoir fort et respectée. »

Sur ces bases, le 14 Janvier 1852, une Constitution fut donnée à la France. Elle était inspirée, comme l’avait annoncé la proclamation du 2 Décembre, « du système créé par le premier consul », de ce système qui « avait déjà donné à la France le repos et la prospérité ». Le Président, élu pour dix ans, avait tout le pouvoir exécutif. Il était assisté de trois corps : un Conseil d’État, nommé par lui et qui préparait les lois, un Corps législatif élu au suffrage universel, discutant et votant les lois et le budget, « une seconde Assemblée » le Sénat, nommée par le Président comme « gardienne du pacte fondamental et des libertés publiques ».

Cette fois le Président avait un pouvoir fort : il avait tout le pouvoir. C’était lui qui nommait à tous les emplois, déclarait la guerre, négociait et faisait seul les traités, décidait l’état de siège. Seul, il avait l’initiative des lois. La Chambre, dont tous les membres lui prêtaient serment, ne pouvait discuter que sur ses projets. Les ministres étaient choisis par lui, ils ne dépendaient que de lui ; ils n’étaient plus responsables. Lui seul était responsable, mais non devant un corps constitué. Il n’était responsable que devant le peuple, souverain théorique, qui, par ses plébiscites, ses oui ou ses non, exprimait son approbation ou sa désapprobation.

C’est donc le rétablissement du Consulat, avec cette différence pourtant que la Constitution de 1852 admet une Chambre élue directement par les électeurs ; qu’elle conserve, qu’elle pose même comme le fondement légal du régime le suffrage universel, la conquête de 1848. Le suffrage universel peut être faussé, étouffé, souillé : les partisans du pouvoir fort n’ont pas osé l’anéantir ; et c’est par lui que la liberté reviendra, c’est autour de lui que les républicains bientôt se retrouveront.

Mais c’est l’heure de la dictature. Tandis que M. de Morny charge les préfets d’organiser le suffrage universel, et leur indique comment il faut faire les divisions électorales « d’une façon intelligente », tandis qu’il leur apprend à rendre mensongères toutes les garanties accordées par la Constitution, le prince-président multiplie, avant même la réunion du Corps législatif, les décrets ayant force de lois, qu’il est autorisé à rendre. Tout de suite, il veut parfaire l’œuvre du 2 Décembre.

Rien n’est plus curieux que l’activité dépensée alors par le prince-président, pendant ces mois de dictature. Tiraillé entre le rêve d’organisation qu’il a conçu et la réalité complexe issue du coup d’État et de la résistance au coup d’État, désireux de gagner la classe ouvrière, de la séduire, même dans ses éléments les plus avancés, et contraint de donner des gages à Montalembert, aux cléricaux qui sont, au fond, et de par l’histoire même des dernières années, les soutiens du régime, il multiplie les petites réformes, s’efforce de contenter toutes les classes, de rallier à lui tous les suffrages, de devenir vraiment, maintenant, une fois les « anarchistes » contenus, le prince populaire cher à la nation. Les factieux disparus, la masse l’approuvera, l’aimera. Avant que les Chambres ne soient réunies, il veut, pour ainsi dire, avoir donné au pays sa direction ; avoir manifesté clairement ce que sera son gouvernement. Et c’est pour cela qu’il multiplie ses décrets, réglant toutes les questions pendantes, prenant des initiatives que la Chambre, paralysée par sa lutte contre lui, n’a pas pu prendre, mais que bien souvent elle a préparés. De ces décrets, beaucoup ont subsisté ; mais rien n’est mesquin souvent comme leur caractère à demi réformateur, comme telle ou telle de leurs dispositions, dictée plutôt par la recherche de la popularité, pur Le désir étroit d’établir la dynastie que par une sincère et hardie volonté d’amélioration.

Parmi Les décrets-lois du temps de la dictature, nombreux sont ceux qui doivent d’abord achever la soumission de la nation. On ne s’en étonnera pas.

C’est d’abord la dissolution des associations ouvrières, dont on redoute toujours une activité politique : c’est le pouvoir donné aux préfets d’autoriser ou fermer les cabarets, selon qu’ils leur donnent ou non des inquiétudes au même point de vue ; c’est l’obligation imposée aux notaires, avoués, avocats, hostiles au régime, de vendre leurs offices ; c’est la dissolution des gardes nationales ; c’est le rétablissement du ministère de la police confié à M. de Maupas ; c’est le régime spécial de police imposé à l’agglomération lyonnaise : c’est, enfin, la proscription de la devise : « Liberté, Égalité, Fraternité » et la destruction des arbres de liberté.

Le 17 Février paraît le décret-loi réglant le régime de la presse. Les journaux sont soumis à l’autorisation préalable, à un droit de cautionnement, à un droit de timbre. Les articles qui déplaisent au pouvoir attirent au journal qui les a publiés des avertissements, et plusieurs avertissements amènent la suspension.

Le 9 Mars, c’est le tour de L’Université. Le droit de révocation et de nomination appartiendra au pouvoir seul. Le Conseil supérieur sera nommé par lui.

Chaque grand corps devra être soumis ; chaque fonctionnaire devra faire preuve de loyalisme. Le Président a, d’ailleurs, ses créatures à placer ; et beaucoup sont âpres à la curée qui commence. Le 1er Mars, un décret abaissant l’âge de retraite des juges, a déjà permis de satisfaire quelques-uns.

Mais à côté de toutes ces mesures de répression ou de concentration politique, d’autres étaient prises qui occupaient et souvent surprenaient l’opinion. Un décret, en date du 23 Janvier, décidait que tous les biens de la famille d’Orléans devaient faire retour à la nation, c’est-à-dire les biens personnels, constitués par Louis-Philippe à ses fils, par la donation du 7 Août. Le décret décidait que sur ces biens, 10 millions reviendraient aux Sociétés de Secours mutuels, 10 millions seraient consacrés à l’amélioration des logements ouvriers, 10 millions iraient aux institutions de Crédit Foncier. 5 millions enfin seraient versés à la Caisse de retraites des desservants infirmes. L’église, alliée du prince, allait avoir aussi sa part du gâteau.

On cria au scandale. Quatre ministres, quatre grands familiers de l’Empereur jouèrent une comédie intéressée : Morny, Rouher, Fould, Magne démissionnèrent. Montalembert, indigné, et de Mérode sortirent de la Commission consultative ; plusieurs conseillers d’État résistèrent et furent frappés. Les salons répétèrent un mot de M. Dupin, qui jugea bien : « C’était, avait-il dit, le premier vol de l’aigle ».

Le prince-président avait, heureusement pour lui, quelques autres décrets à son actif. Il voulait être le grand initiateur en matière industrielle et commerciale. Dès 1852, il s’essaya à ce rôle. Le chemin de fer de Lyon était concédé par lui à l’industrie privée ; de nouvelles lignes venaient compléter le réseau du Nord ; la ligne de Strasbourg était achevée et prolongée ; de nouvelles lignes télégraphiques étaient établies.

Le 28 Février, un décret établissait les bases des institutions de Crédit Foncier. D’autres réglementaient les Monts-de-Piété et les Sociétés de Secours mutuels.

Le 14 Mars, eut lieu une grande opération : la conversion de la rente. Par un décret-loi, à cette date, les rentiers porteurs de titres à 5 0/0 ils étaient alors à 1.031) furent mis en demeure d’opter entre le remboursement de leurs valeurs au pair ou leur échange contre des titres de valeur nominale égale mais a 4 1/2 0/0. Habilement, le ministre des finances. M. Bineau, avait provoqué la hausse des autres valeurs. Un moment, cependant, une crise fut à craindre. Mais, avec l’aide des banquiers, on releva les cours.

Enfin, dernière mesure attestant le pouvoir du dictateur, ce fut par décret que fut arrêté le budget de 1852 : la Législative l’avait balancé par 1 milliard 447 millions. Le président l’élevait à 1 milliard 513 millions.

Malgré la lassitude de la plupart, malgré l’indifférence politique de beaucoup, tous ces décrets provoquaient dans le pays une curiosité narquoise. Ils soulevaient parfois des inquiétudes.

De sa prison, d’ailleurs assez douce, ou quelques mois plus tard, dans l’isolement où la proscription générale l’avait placé, le sagace Proudhon observait tout cela, tâchant de discerner où allait le prince. C’est alors qu’il écrivit son étrange volume : La Révolution sociale démontrée par le coup d’État. Tandis que les républicains et les socialistes dénonçaient avec indignation le crime de Décembre, tandis que Victor Hugo stigmatisait Napoléon le Petit, lui, il cherchait à démêler le jeu obscur qui se jouait à l’Élysée, et tentait même d’y jeter quelque atout nouveau. Qu’il le veuille ou non, pensait-il, le prince-président est l’homme de la révolution sociale, l’héritier de la révolution de 1848. Telle a été la profondeur du mouvement de 1848, telle est aujourd’hui l’impossibilité du régime actuel, telles sont les revendications du peuple, que Louis Napoléon sera contraint de faire la révolution sociale, de prendre ses idées à la République sociale et de les réaliser. « Qu’il prenne donc hardiment son titre fatal, qu’il arbore à la place de la croix, l’emblème maçonnique, le niveau, l’équerre et l’aplomb : c’est le signe du moderne Constantin à qui la victoire est promise : in hoc signo vinces ! Que le 2 Décembre, sortant de la fausse position que lui a faite la tactique des partis, produise, développe, organise, et sans retard, ce principe qui doit le faire vivre : l’anti-christianisme, c’est-à-dire l’anti-théocratie, l’anti-capitalisme, l’anti-féodalité ; qu’il arrache à l’Église, à la vie inférieure, et qu’il crée crée en hommes ces prolétaires, grande armée du suffrage universel, baptisés enfants de Dieu et de l’Église, et qui manquent à la fois de science, de travail et de pain. Tel est son mandat, telle est sa force.

Faire des citoyens avec les serfs de la glèbe et de la machine ; changer en sages des croyants ahuris ; produire tout un peuple, avec la plus belle des races ; puis, avec cette génération transformée, révolutionner l’Europe et le monde : ou je suis moi-même aussi aliéné de la civilisation que le dieu chrétien, ou il y a de quoi satisfaire à l’ambition de dix Bonaparte » (pages 115-116).

Proudhon ne veut plus se préoccuper de la moralité de l’homme de décembre. Il est de fait qu’il a violé son serment ; il est de fait que c’est un régime de despotisme, d’arbitraire, de corruption des consciences qu’il établit. Et Proudhon admet que d’autres protestent : il ne les blâme certes pas. Mais lui, il veut examiner le nouveau régime en historien ; il veut discerner sa destinée, donner son horoscope ; et il sait que ce régime ne pourra se maintenir qu’en inaugurant la Révolution.

« Supposons, dit-il encore, dans un passage prophétique, supposons à l’établissement actuel une certaine durée. De deux choses l’une : ou bien il se rapprochera de la démocratie, et rentrera dans le mouvement révolutionnaire, dont le premier acte sera d’effacer des institutions du pays le catholicisme ; ou bien il persistera dans son système d’initiative, et dans ce cas, n’ayant que l’Église, avec l’armée, à opposer à l’action hostile des partis, il sera conduit de concession en concession à sacrifier à son alliée tout ce qui reste des libertés maintenues par la constitution.

Alors retentira de nouveau contre l’Église le cri de Voltaire : « Ecrasez l’infâme !… » (page 128).

Église ou démocratie, catholicisme ou socialisme, c’est entre ces deux pôles qu’oscillera constamment la politique du Second Empire. La « nécessité », « la force des choses », comme dit Proudhon, disons mieux, les premières tentatives démocratiques de 1848, les traditions républicaines, et surtout le développement de la classe ouvrière, contraignent le pouvoir de gouverner de plus en plus pour le peuple. Mais Louis-Napoléon a fait alliance avec les partis de réaction, avec les classes que la poussée populaire menace dans leurs privilèges : il a établi son pouvoir sur la force, et c’est contre les partis populaires qu’il a exercé cette force. Tout ce qu’il fera en faveur du peuple, toutes les libertés qu’il accordera, toutes les améliorations matérielles qu’il s’efforcera d’introduire se retourneront contre lui. Proudhon, oubliant les procédés du 2 Décembre, peut imaginer l’œuvre du César socialiste, telle que ses destinées historiques la déterminent. Il peut même, surmontant son dégoût, tâcher d’exercer indirectement une influence sur l’Élysée. Il sent bien, aux événements de chaque jour, que c’est l’Univers qui l’emporte dans les conseils du prince, que « c’est l’orléanisme et le jésuitisme qui se trouvent en majorité à l’Élysée » (Juillet 52, Correspondance, IV, 295), et que, loin de comprendre sa destinée, le prince-président se laisse égarer par l’imitation plus ou moins burlesque de son oncle.

spécimen de l’imagerie impéraliste. — (D’après une estampe du Musée Carnavalet)


Le prince a pris son parti : « on va refaire de l’ordre pendant dix, quinze ou vingt ans, jusqu’à ce que l’opinion mûrie et la force des choses fassent danser encore une fois le Gouvernement ». L’homme du 2 Décembre est décidément incapable d’être l’homme de La Révolution sociale. Il ne fallut pas longtemps au grand socialiste pour le reconnaître.

Comment d’ailleurs Louis-Napoléon aurait-il pu être cet homme ?

Comment celui qui essayait de tromper et de duper toutes les classes aurait-il pu inaugurer une œuvre qui aurait blessé autant d’intérêts ? Le dur réaliste qu’était Marx le notait bien, de son côté, en cette période même de la dictature, où s’essayait le nouveau régime. Il nous le montre en effet, dans les pages admirables qui terminent son Dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, représentant véritable des petits paysans parcellaires, représentant prétendu de la classe ouvrière qu’il cherche à gagner, désireux d’améliorer dans l’ordre bourgeois la situation des classes inférieures, mais en même temps incapable de s’appuyer uniquement sur ces classes, ménageant encore cette classe moyenne dont il a ruiné la puissance politique, et livrant l’État, livrant les ressources de la nation à toute une féodalité financière, dont les intérêts s’opposent à ceux des classes exploitées. Loin de comprendre l’évolution historique, que Proudhon discerne, le chef de la société de souteneurs, qu’est la Société du 10 décembre, ne songe, lui, qu’à maintenir son pouvoir, qu’à faire de la France une immense clientèle napoléonienne. « Bonaparte, dit Marx, aurait voulu se poser comme le bienfaiteur patriarcal de toutes les classes ; mais il ne peut rien donner à l’une sans mécontenter l’autre. De même qu’à l’époque de la Fronde, on disait du duc de Guise qu’il était l’homme le plus obligeant de France, parce qu’il avait transformé tous ses biens en obligations que ses partisans avaient envers lui ; de même Bonaparte aurait voulu être l’homme le plus obligeant de France et convertir toute la propriété, tout le travail de la France en une obligation personnelle envers lui. Il aurait voulu voler toute la France pour pouvoir lui en faire cadeau après ».

C’est là, exprimée sous cette forme outrancière de polémique qui plaisait à Marx, la vraie caractéristique de toute la politique sociale du Second Empire. Au fond de tout, la préoccupation constante reparait : le désir de gouverner absolument et du consentement de tous, la volonté de gagner une à une toutes les classes, de les acheter toutes par des avantages matériels. Dans la politique incertaine, tâtonnante de la première période, ce sont déjà tous ces traits qui se dessinent.

Le 28 Mars 1852, la dictature termina sa tâche : l’état de siège fut partout levé. Le lendemain, les corps constitués se réunissaient. Théoriquement, c’était l’ère du nouveau régime.

Sénat, Conseil d’État, Corps législatif, nous avons dit les attributions de ces diverses assemblées. C’était le vieux Jérôme Bonaparte, l’ex-roi de Westphalie, qui présidait l’assemblée de princes, de cardinaux, de généraux, d’amiraux et de maréchaux appelée Sénat. L’ancien ministre du président de 1850, Baroche, l’accusateur des insurgés du 15 Mai devant la Haute-Cour de Bourges, l’accusateur des insurgés du 13 Juin devant la Haute-Cour de Versailles, laborieux et souple pour les maîtres, violent et vulgaire contre les inférieurs ou les vaincus, dirigeait les travaux du Conseil d’État. A côté de lui, Rouher, le gentilhomme auvergnat, qui, après avoir protesté quinze jours contre les décrets du 22 Janvier, acceptait en compensation de son ministère, la direction de la section de législation au Conseil d’État. Le Corps législatif avait M. Billault, passé du socialisme et du droit au travail à l’absolutisme.

Les élections au Corps législatif avaient eu lieu en Février. M. de Morny pouvait se flatter de les avoir habilement préparées. Par la circulaire du 8 Janvier, il avait attiré l’attention des préfets sur « les hommes entourés de l’estime publique, plus soucieux des intérêts du pays que des luttes des partis, sympathiques aux souffrances des classes laborieuses, et s’étant acquis, par un bienfaisant usage de leur fortune, une influence et une considération méritée ». Puis, le 20 Janvier, par une nouvelle circulaire, le ministre de l’intérieur avait fait connaître la pensée du chef de l’État :

« Quand un homme a fait sa fortune par le travail, l’industrie ou l’agriculture, a amélioré le sort de ses ouvriers, a fait un noble usage de son bien, il est préférable à ce qu’on est convenu d’appeler un homme politique : car il apportera à la confection des lois un esprit pratique, il secondera le gouvernement dans son œuvre de pacification et de réédification ».

M. de Morny commandait en outre à ses agents de ne pas agir par l’intrigue, mais officiellement, par des discours et des affiches. Les candidats de l’opposition subiraient la censure des préfets ; le bulletin du vote pourrait être considéré, s’il était nécessaire, comme un objet de colportage.

Les candidats officiels, on ne s’en étonnera point, obtinrent presque l’unanimité. Les républicains décimés et traqués avaient songé à pratiquer une abstention générale, parce que, disaient-ils, prendre part au vote, c’était reconnaître le caractère légal du régime existant ; en fait, parce que les forces républicaines étaient abattues. A Paris, à Lyon, dans les deux grands centres démocrates, on ne put cependant se résigner. Cavaignac et Carnot furent élus à Paris, Hénon à Lyon.

Ils ne pouvaient, pensèrent-ils, prêter serment à l’auteur du Coup d’État : ils envoyèrent leur démission collective. « Les électeurs de Paris et de Lyon sont venus nous chercher, écrivaient-ils, dans notre retraite ou dans notre exil ; nous les remercions d’avoir pensé que nos noms protestaient d’eux-mêmes contre la destruction des libertés publiques et les rigueurs de l’arbitraire ; mais ils n’ont pas voulu nous envoyer siéger dans un Corps législatif dont les pouvoirs ne vont pas jusqu’à réparer les violations du droit ; nous repoussons la théorie immorale des réticences et des arrières-pensées ».

Des républicains ne vinrent donc pas troubler les doctes discussions de l’Assemblée ; les grands industriels, grands manufacturiers et grands propriétaires qui le composaient purent s’occuper en paix « des affaires ». Quatre hommes de lettres, dévoués serviteurs du maître, Grauier de Cassagnac, le Dr Véron, M. de la Guéronnière et Belmontet suffisaient à donner du lustre à une pareille réunion. M. de Montalembert semblait seul perpétuer les souvenirs parlementaires dans cette assemblée dé clients.

La session dura trois mois (29 mars-28 juin). En une séance, le budget fut bouclé. Quelques discussions sur la réforme des monnaies, sur les interdictions de séjour, le monopole des tabacs et les économies irréalisables, occupèrent le reste du temps.

Cette première épreuve attestait le bon travail accompli par les préfets, les généraux, les magistrats. L’idéologie était bien morte ; la masse des Français n’aimait plus que son prince et les affaires.

Encore quelques fêtes, encore quelques discours, et le titre allait couronner l’œuvre. Le 16 octobre, le prince partit pour les départements. Encore une fois, en Alsace, au Centre, dans le Midi, il promit le calme intérieur et la paix à l’extérieur. Les bourgeois, les paysans, des ouvriers même criaient : « Vive l’Empereur ! » A Bordeaux, ce fut lui qui dit le mot fatidique : « L’Empire, c’est la paix ! »

Si l’Empire est la paix, qui, désormais, pourra bien faire quelque objection au rétablissement de l’Empire ? — Que Napoléon cède donc aux voix du peuple entier : c’est un combattant de février, c’est M. Berger, préfet de la Seine, qui, dans la fête du retour, l’en supplie. Qu’il reprenne la couronne de l’immortel fondateur de sa dynastie. « Ce n’est qu’avec le titre d’Empereur que vous pouvez accomplir les magnifiques promesses du magnifique programme que, de Bordeaux, vous venez d’adresser à l’Europe attentive, » Une foule bien stylée emplit les rues : des arcs de triomphe saluent « Napoléon III ». Il n’y a plus à hésiter : il faut céder « au mouvement national spontané qui porte le prince à l’Empire ».

Le Sénat est convoqué : c’est lui qui peut seul modifier la Constitution, sous réserve de l’approbation du peuple. Le 7 novembre, il rétablit « la dignité impériale dans la personne de Louis-Napoléon Bonaparte ».

Le 20 Novembre, le peuple approuve, « malgré les manœuvres de tous les partis pour empêcher ce vote » déclare l’innocent Moniteur. Le recensement du plébiscite donne 7.839.000 oui, 253,000 non. Le Sénat ratifie la volonté du peuple. Lé savant M. Troplong règle, selon la loi salique, la succession au trône impérial. Et, le 1er Décembre, au soir, dans leurs deux cents voitures, flanquées de porte-torches, les membres des Corps constitués s’en viennent solennellement saluer l’Empereur au château de Saint-Cloud.

Il y avait longtemps déjà que « l’Empire était fait. »


  1. G. Renard. Histoire Socialiste, La Deuxième République, page 219 et suiv.
  2. Des idées napoléoniennes. Préface.
  3. Rêveries politiques