Histoires Indo-Armoricaines

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 6 (p. 1033-1040).


HISTOIRES INDO-ARMORICAINES






I


LA LICORNE.


i. – portrait.

Merveilleux animaux, cerfs aux ramures d’or,
Vous, dragons écailles veillant sur un trésor,
Oiseaux devins, poissons dont la voix étouffée
Éclatait pour répondre à la voix d’une fée,
Êtres évanouis, chers aux bardes anciens,
Vous viviez dans leurs vers : renaissez dans les miens !

Au féerique troupeau je mêle la licorne,
Cette fille des monts d’où sortit pour l’Arvor
L’idiome sacré que nous parlons encor :
Là, sur l’Himalaya, près du Gange sans borne,
Celle qui sur le front a pour arme une corne
Errait libre, sauvage, hostile à l’éléphant ;
La trompe en vain bravait le glaive triomphant,
Car l’animal subtil, près de se mettre en guerre,
Aiguisait avec art son arme sur la pierre.
Puis elle revenait sous le rameau bénit
Où le ramier paisible avait posé son nid,
Et fermant ses yeux clairs, se couchant sur la mousse,
Heureuse elle écoutait roucouler la voix douce.

Belle innocence, tu charmais
Celle que le méchant n’épouvanta jamais !

Ta faiblesse domptait seule la noble bête :
Sous la main d’un enfant elle courbait la tête.

La vierge qui pleurait sous d’odieux soupçons
S’écriait : « Chassez-moi des temples, des maisons !
Sous l’arbre où le ramier gémit est mon refuge,
La licorne sera mon juge :
Coupable, de son glaive elle ouvrira mon cœur ;
Pure, elle me suivra comme on suit une sœur. »

De la jeune Vali pareille fut l’histoire :
Vierge à la peau dorée, à la prunelle noire,
Ses cheveux reluisaient blondis par les safrans,
Couleur que l’Inde envie à la terre des Franks,..
Et sous ses lèvres de l’ivoire !


ii. – le roi et vali.


Or dans Madras vivait un roi plein de savoir, —
Le grand poète indou le peint avec délice, —
Un prince hospitalier, ami de la justice,
Ayant sur tous ses sens un absolu pouvoir.
Esprit dénué d’artifice,
Sa promesse toujours ce roi l’accomplissait ;
Les pauvres le nommaient père lorsqu’il passait ;
Aimé des ignorans, des lettrés et des prêtres,
Il soignait l’animal, il relevait la fleur ;
Ce sage avait mis son bonheur
Dans le bonheur de tous les êtres.

Au brahmane Asava le roi disait un jour :
« Dans la jeune Vali j’ai placé mon amour,
Et, si son cœur est pur, je la veux pour épouse. »
L’ermite souriant dit : « Pour l’âme jalouse,
Un défaut apparaît dans le plus pur cristal,
Il s’exhale un poison des parfums du santal.
Un roi juste est tombé dans ces craintes amères ;
Mais la licorne est forte et combat les chimères :
Son œil clair et serein voit le bien, voit le mal. »

Où la licorne fait son gîte,
Voilà comme Vali vers le soir fut conduite.


iii. — l’épreuve de la licorne.


Sous un tertre dont le jasmin
D’une neige de fleurs la parfume et l’inonde,
Elle faisait briller des pierres de Golconde
À ses doigts effilés tout roses de carmin ;
Au-dessus de son front, dans les feuilles nouvelles,
Près d’un ramier chantait un bengali :
« Oh ! je t’aime, Vali ! Vali ! »
Pour lécher ses deux mains accouraient les gazelles,
Et le soleil couchant, le radieux soleil
La montrait toute d’or dans un réseau vermeil.

Le brahmane et le roi, couchés dans la verdure,
En silence attendaient la fin de l’aventure.

Sur les pics d’alentour, terrible, aigre, perçant,
Un long hennissement est sorti de la nue,
Et la licorne, s’élançant,
Tombe les pieds en l’air et sur sa corne aiguë.
Bientôt elle aperçoit Vali
Sous les rets d’or du crépuscule :
Le poil tout hérissé, d’abord elle recule,
Puis sous son corps tremblant ses jarrets ont faibli.
Pareille au lévrier qui voit trembler la verge,
Rampante elle s’approche, elle s’approche en rond ;
Enfin aux genoux de la vierge,
Amoureuse et soumise, elle pose son front.

Et le ramier, l’ami fidèle,
Le ramier, messager d’amour,
Sur la corne venant s’abattre à tire d’aile,
Roucoula !… Dans l’air bleu disparaissait le jour.


iv. — vali reine.


Entre le roi très sage et le pieux brahmane,
Comme Vali rentrait pure dans sa cabane,
Enlacé par une liane,
L’animal la suivait, l’animal merveilleux
Dont le cœur bien-aimant voit plus clair que nos yeux ;
11 la suivit jusqu’à la tombe,
Terrible à l’éléphant et doux à la colombe.


II


LE MISSIONNAIRE.


i. — bretagne.


Filles de l’Ile-d’Arz, filles aux coiffes blanches,
Qui venez près des flots, les beaux soirs des dimanches,
Chastement vous nourrir de pieuses douleurs,
Faisant (vous l’avez dit) une partie-de-pleurs,
Des voyageurs martyrs les sublimes annales
Épanchent en amour vos âmes virginales ;
J’ajoute un doux récit aux Actes de la Foi :
Devant les flots déserts, vierges, écoutez-moi. –

Pâles et revêtus de leurs noires soutanes,
Ils viennent d’arriver dans le vieux port de Vannes ;
Le brick où monteront ces messagers de Dieu
Appareille. — Ô famille, amis, pays, adieu ! –
Qu’importe ! Ils sont là tous, silencieux et calmes,
Des martyrs pour la foi rêvant au loin les palmes :
Les fatigues, la faim, les supplices hideux
Et la mort ne feront reculer aucun d’eux.
Le livre universel, de naïves images,
Quelques outils de fer, appâts pour les sauvages
Ou des jouets d’enfans, — voilà pour les combats
Quelles armes suivront ces paisibles soldats.
Le plus jeune des douze, Évèn, portait encore
Pendant à sa ceinture un violon sonore.
Bien avant la prêtrise et l’âge régulier,
C’était le plus aimé de ses jeux d’écolier.
Après les longs travaux, chaque soir, dès novembre,
La musique amenait la gaîté dans la chambre ;
Et l’on dansait, légers, pour épargner le bois,
Ces passe-pieds bretons si vantés autrefois ;
Puis, avril fleurissant, quand la joyeuse bande
Volait, comme un essaim, par les prés, par la lande,
Barde mélancolique armé de son archet,
Le solitaire Evèn sur la grève marchait ;
Et ses doigts s’animant sur les cordes vibrantes,
Leurs sons clairs se mêlaient aux vagues murmurantes.


Mais les jeux sont bien loin : aux grands devoirs soumis,
Ils partent, embrassant leurs pareils, leurs amis.


LES PÈRES ET LES MÈRES.


Pour la dernière fois, hélas ! je vous embrasse !
Dans les pays lointains songez à nous, de grâce !
Quand vous serez au ciel, mon fils, priez pour nous,
Vos parens désolés, qui vieillirons sans vous !


LES FRÈRES ET LES AMIS.


Que vous êtes heureux, que nous sommes à plaindre !
Vous, pour votre salut, vous n’avez rien à craindre ;
Nous restons sur la terre, et vous allez au ciel :
Du ciel versez sur nous une goutte de miel.


LES MISSIONNAIRES.


Quel cœur peut oublier ses amis, sa famille ?
Quand tout amour s’éteint, leur penser dure et brille :
Si la mort nous appelle, oui, nous en faisons vœu,
Notre sang descendra sur vous des mains de Dieu.

— Adieu donc, chers martyrs ! — Et les pères, les mères
Inondaient les partans de leurs larmes amères ;
Mais le calme rentra dans ce monde affligé :
L’évêque s’avançait suivi de son clergé.


L’EVEQUE.


Enfans, soldats du Christ, héros dignes d’envie,
Quel chemin glorieux vous prenez dans la vie ! –
Approchez, ô pasteurs, de ces saints envoyés,
Et faites comme moi, qui leur baise les pieds.

Et devant les pasteurs, les clercs et les vieux maîtres,
Le pontife baisa les pieds des jeunes prêtres ;
Puis, les yeux vers le ciel où montaient leurs pensers,
Tous fraternellement se tenaient embrassés…
Moi, poète, je sens défaillir ma parole !
Que la voile se gonfle et que le vaisseau vole !
À ce sublime adieu mon cœur s’est enivré :
Vers le sud, vers le nord, vaisseau, je te suivrai !


ii. – amérique.


Profonde est la savane, immense, impénétrable :
Des cimes du palmier aux branches de l’érable
La liane déploie en tous sens ses réseaux ;
Trônes énormes, cactus, broussailles et roseaux,
Tout se croise, s’unit ; sur des mares infectes
Tournoie en bourdonnant un million d’insectes,
Ces vampires ailés ; là, sur des flots dormans,
Surgissent au soleil les hideux caïmans
Et vingt monstres sans nom, monstres squammeux et glauques.
Leurs fétides gosiers éclatent en sons rauques ;
Un jaguar passe et crie ; au blanc magnolia
Silencieux s’enroule un immense boa.

Oh ! la nature ici commande en souveraine,
Et L’homme avec bonheur la reconnaît pour reine,
L’homme enfant, chasseur nu, ses flèches à la main,
Souple comme un serpent, agile comme un daim,
Qui dans sa liberté sans frein se développe,
Et s’indigne, et frémit, lorsqu’un sage d’Europe,
Faible et dont chaque trait accuse un mal souffert,
Veut l’enlever, lui fort, aux charmes du désert !…

Pour élever cette âme et la faire des nôtres,
D’Europe cependant sont venus les apôtres.
Oh ! climat dévorant ! ils ne sont plus que deux.
Le plus jeune survit pour soigner le plus vieux :
C’est Évèn, le chanteur, le doux missionnaire,
Et des prêtres martyrs le chef octogénaire.
Sur les bords d’un grand fleuve, au milieu des forêts,
Les voilà seuls, perdus, et pour derniers regrets,
Ceux qui venaient vers eux quand leurs mains étaient pleines
Les ont tous délaissés, légers catéchumènes ;
Mais le vieillard, aimant ces naïfs Indiens,
Disait : « Restons, mon fils, nous les ferons chrétiens. »

Or, tandis que le saint priait dans sa cabane,
Évèn, par un beau soir, entra sous la savane ;
Le violon fidèle, il l’avait à son bras ;
Sur les notes bientôt se mesuraient ses pas,
Quand de l’épais feuillage une tête emplumée
Sortit, la bouche ouverte, attentive et charmée ;

Puis d’autres, des vieillards, des femmes, des enfans,
— Et devant le chanteur les voilà tous dansons !
Lui, promenant l’archet sur la corde échauffée,
Reculait, les menant, joyeux, nouvel Orphée,
Vers l’autel de gazon où, devant le ciel bleu,
L’image rayonnait de la mère de Dieu.

Et chaque soir ainsi : des danses, des prières,
Puis des peuples errans fixés dans leurs chaumières.
Un temple fut construit, et l’Amphion chrétien
(Gardons les mythes purs de ce beau monde ancien)
Vit naître à ses accords la chapelle bénie…
O divine unité, fille de l’harmonie !


III


LA FLEUR DE LA TOMBE.


à mistress augusta holmes.


Des rives de l’Indus, des savanes lointaines,
Me voici de retour, plages armoricaines ;
Et déjà du passé vers moi je sens venir
Plus d’un amour pieux, d’un tendre souvenir.

Un soir je rencontrai, traversant la prairie,
Sulia, svelte enfant, compagne de Marie ;
Une fleur dans sa main brillait comme de l’or ;
Grave, elle murmura : « C’est l’âme de Grégor !
Bientôt viennent les froids : ce soir, au cimetière,
J’ai retiré la plante et sa motte de terre,
Et je veux l’abriter près de notre maison,
Pour la voir refleurir à la belle saison. »
Sous ses cheveux dorés, le pâtre au blanc visage,
Je l’avais bien connu : son âge était mon âge ;
Comme j’aimais Marie, il aimait Sulia ;
Le plaisir d’en parler tous les deux nous lia.
Pendant le catéchisme ou les libres dimanches,
Tout en cherchant des nids sous les épines blanches,
Oh ! les longs entretiens sur nos chères amours !
Récits toujours pareils, pleins de charme toujours !
Et les grands amoureux, les belles amoureuses,
Dont les yeux échangeaient des flammes langoureuses,

Quand près d’eux nous passions légers, faisant les fous,
Ne portaient pas des cœurs plus sérieux que nous.
Il mourut le matin de sa treizième année !
Mais sur son tertre vert, la treizième journée,
Une fleur apparut jaune comme de l’or,
Et chacun s’écria : « C’est l’âme de Grégor ! »
Et tous, dès qu’ils voyaient la tombe merveilleuse,
De ralentir leurs pas ; puis, d’une main pieuse,
En passant chaque ami soulevait son chapeau,
Et les filles jetaient sur la fleur un peu d’eau.
Cette fleur, Sulia, l’enfant grave et fidèle,
La tenait sur son cœur quand j’arrivai près d’elle ;
Mais à l’air vif du soir les feuilles d’or s’ouvrant :
« Voici qu’il meurt encor ! » cria-t-elle en pleurant ;
Et la fragile fleur, de ses pleurs arrosée,
Sembla se ranimer comme sous la rosée.
Dans la prairie alors reprenant son chemin,
La vierge s’éloigna, son trésor à la main ;
Mais pour la contempler bientôt elle s’arrête,
Et vers le doux parfum elle incline la tête.
Non loin de la maison, à l’ombre du courtil,
J’ai vu la tige croître et briller en avril :
Aux yeux de Sulia (riantes destinées !)
Grégor fleurit toujours dans ses jeunes aimées…
Religion des morts ! N’ai-je pas vu plus tard
Un lait pur arroser le cercueil d’un vieillard,
Nuit et jour la prière à genoux sur sa tombe ?
N’ai-je pas vu languir de douleur la colombe ?
Hélas ! s’il est des cœurs prompts à se délier,
D’autres veulent mourir plutôt que d’oublier.

*


Au milieu de nos jours turbulens ou moroses,
Il est donc une voix pour les plus douces choses,
Nature, celles-là qui ne lassent jamais
Et qu’avec tant d’amour, dès l’enfance, j’aimais !
Quand nos flottes partaient sous leurs voiles, naguère
Je faisais éclater moi-même un chant de guerre ;
L’idylle me rappelle, et je réponds encor :
La flûte mêle bien sa plainte aux sons du cor.


A. Brizeux.