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Histoires comme ça pour les petits/Le Rhinocéros et sa peau

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LE RHINOCÉROS & SA PEAU


lettrine Or il y avait une fois, dans une île déserte des bords de la Mer Rouge, un Parsi dont le bonnet reflétait les rayons du soleil avec une splendeur-plus-qu’orientale. Et ce Parsi vivait au bord de la Mer Rouge sans rien de plus que son bonnet et son couteau, et un fourneau de cuisine, de l’espèce à laquelle il ne faut jamais toucher.

Un jour il prit de la farine, de l’eau, des raisins, du sucre, etc., et se confectionna un gâteau qui avait deux pieds de large et trois d’épaisseur. C’était positivement un comestible superlatif (ça, c’est de la magie), et il le mit dans le four, parce qu’on lui permettait, à lui, de se servir de ce four, et le fit cuire, cuire jusqu’à ce qu’il fût à point et sentît bon.


Ceci est l’image du Parsi commençant à manger le gâteau dans l’Ile Déserte de la Mer Rouge, par un jour de grande chaleur ; et du Rhinocéros arrivant de l’intérieur Totalement Inhabité, lequel — on peut voir que c’est vrai — est tout rochers. La peau du Rhinocéros est toute lisse et les trois boutons qui la boutonnent sont par-dessous, ce qui fait qu’on ne peut pas les voir. Les petits machins en tire-bouchon, sur le bonnet du Parsi, sont les rayons du soleil reflétés avec une splendeur-plus-qu’orientale, parce que si j’avais dessiné de vrais rayons, ils auraient rempli toute l’image. Le gâteau a des raisins dedans ; et la chose en forme de roue, sur le devant, appartenait à un des chars de Pharaon, du temps qu’il essaya de passer la Mer Rouge. Le Parsi l’avait trouvée et gardée pour jouer avec. Le nom du Parsi était Pestonjee Bornonjee, et le Rhinocéros s’appelait Strorks, parce qu’il respirait par la bouche au lieu de par le nez. Quant au fourneau, j’éviterais d’en parler, moi, si j’étais à votre place.



Mais au moment où il allait le manger, voici que descendit à la grève, sortant des Déserts Inhabités de l’Intérieur, un Rhinocéros avec une corne sur le nez, deux petits yeux de cochon et peu de manières. En ce temps-là, la peau du Rhinocéros lui allait tout juste et collait partout. Elle ne faisait pas de plis nulle part.

Il ressemblait tout à fait à un Rhinocéros d’arche de Noé, mais en beaucoup plus gros, naturellement.

Tout de même, il n’avait déjà pas de manières, pas plus qu’il n’a de manières aujourd’hui, ni qu’il en aura jamais.

Il dit : « Quoi ! » et le Parsi lâcha son gâteau et grimpa jusqu’en haut d’un palmier, vêtu seulement de son bonnet d’où les rayons du soleil se reflétaient toujours avec une splendeur-plus-qu’orientale.

Le Rhinocéros renversa le four, et le gâteau roula sur le sable, et le Rhinocéros l’empala sur la corne de son nez et il le mangea, puis s’en alla en remuant la queue et regagna les Déserts Désolés et Totalement Inhabités de l’intérieur, qui touchent aux îles de Mazanderan, Socotora, et aux Promontoires de l’Équinoxe Majeur.


Ça, c’est le Parsi Pestonjee Bornonjee perché dans son palmier et observant le Rhinocéros Strorks qui se baigne près de la grève de l’Ile Totalement Inhabitée, après avoir ôté sa peau. Le Parsi vient de vider les miettes dans la peau, et il rit à l’idée de la manière dont elles chatouilleront Strorks quand Strorks la remettra. La peau est derrière les rochers, sous les palmiers, dans un endroit frais ; c’est pourquoi on ne peut pas la voir. Le Parsi porte un bonnet neuf de splendeur-plus-qu’orientale, à la mode des Parsis ; et il a un couteau à la main pour graver son nom sur les palmiers. Les taches noires sur les îles, au large, sont des morceaux de bateaux qui ont fait naufrage en descendant la Mer Rouge ; mais tous les passagers furent sauvés et sont rentrés chez eux.
La tache noire dans l’eau, près du bord, n’est pas un bateau du tout. C’est Strorks, le Rhinocéros, qui se baigne sans sa peau. Il était aussi noir sous sa peau que dessus. Quant au fourneau, j’éviterais d’en parler, moi, si j’étais à votre place.



Alors le Parsi descendit de son palmier, remit le four sur pieds et récita le Sloka suivant, lequel, puisque vous ne le connaissez pas, je vais avoir l’avantage de rapporter :

Toujours il en cuit
À l’imprudent qui
Chipe les biscuits
Par le Parsi cuits.

Ce qui voulait en dire bien plus long que vous ne sauriez croire.

Pourquoi ?

Parce que, cinq semaines plus tard, il y eut une vague de chaleur dans la Mer Rouge et tout le monde ôta tous les habits qu’il avait sur le dos.

Le Parsi ôta son bonnet ; mais le Rhinocéros enleva sa peau et la jeta sur son épaule comme il descendait se baigner dans la mer.

Dans ce temps-là, elle se boutonnait par-dessous, au moyen de trois boutons et ressemblait à un waterproof.

Il ne fit aucune remarque au sujet du gâteau du Parsi, parce qu’il l’avait tout mangé et que jamais il n’a eu de manières, ni n’en aura maintenant ou plus tard. Il se mit à barboter dans l’eau et à souffler des bulles par le nez. Il avait laissé sa peau sur le bord.

Bientôt le Parsi arrive, et trouve la peau, et sourit, d’un sourire qui lui fit deux fois le tour de la figure. Puis il dansa trois fois autour de la peau et se frotta les mains.

Ensuite, il alla à son camp et emplit son bonnet de gâteau, car le Parsi ne mangeait jamais autre chose que du gâteau et ne balayait jamais son camp.

Il prit la peau, et il secoua la peau, et il racla la peau, et il l’incrusta de vieilles miettes sèches de gâteau qui grattent et de quelques raisins brûlés, tant et tant qu’il y eut moyen. Puis il remonta dans son palmier et attendit que le Rhinocéros sortît de l’eau et remît sa peau.

Ce qu’il fit.

Il boutonna les trois boutons, et ça le chatouilla comme des miettes dans un lit. Alors, il voulut se gratter et ça devint pire ; alors, il se coucha sur les sables et se roula, se roula, se roula, et chaque fois qu’il se roulait, les miettes le démangeaient dix fois plus. Alors, il courut au palmier et se frotta, se frotta et se refrotta contre. Il frotta tant et si fort que sa peau fit un grand pli sur les épaules et un autre pli dessous, là où il y avait les boutons (mais les boutons avaient sauté à force d’être frottés), et il fit d’autres plis tout autour des pattes.

Son humeur se gâta, mais c’était bien égal aux miettes. Elles restaient sous sa peau et le démangeaient très fort.

De sorte qu’il rentra chez lui très en colère et se grattant tout du long ; et depuis ce jour, tous les rhinocéros ont la peau qui fait de grands plis, et un mauvais caractère, tout ça, à cause des miettes qu’il y a dessous.

Mais le Parsi descendit de son palmier, avec, sur la tête, son bonnet d’où les rayons du soleil se reflétaient avec une splendeur-plus-qu’orientale, emballa le fourneau et s’en alla dans la direction d’Orotavo, d’Amygdala, des Hautes Prairies d’Anantarivo et des Marais de Sonaput.