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Histoires poétiques (éd. 1874)/La Taverne

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Histoires poétiquesAlphonse Lemerre, éditeurvol. 3 (p. 244-246).


La Taverne


À la mémoire d’Ives Gestin


Tels sont les cœurs : parfois, sous les landiers fleuris,
En Bretagne il est doux de songer à Paris ;
Et, là-bas, regrettant notre libre campagne,
À Paris nous aimions à causer de Bretagne.

« Silence ! nous disait, un soir, le bon Gestin,
C’est la vie en breton du grand saint Corentin.
Barde, écoutez ; et vous, soldats, laissez vos verres,
Et, tous les trois, ouvrez des oreilles sévères :
Sais-je comme aujourd’hui le langage a tourné,
Et s’ils me comprendraient aux lieux où je suis né ?
Ainsi, mes trois amis, faites un long silence,
Et pesez avec soin les mots dans la balance :
J’ai cru dans ce travail tomber à chaque pas,
Car le cœur est fidèle et l’esprit ne l’est pas. »

Le modeste écrivain ! Comme de sa légende
S’exhalait cependant un doux parfum de lande !
Les mots qu’il redoutait, au meilleur coin frappés,
Dans les eaux de l’Avon semblaient par lui trempés.

Corentin ! Coremin ! tout près de vous, de grâce,
À votre historien réservez une place :
Voyez le soldat Pôl et le sergent Arzur,
Quels pleurs à votre nom dans leurs grands yeux d’azur !
Oh ! oui, c’est au milieu de cette vaste France
Que l’accent de l’Avon, du Rhin, de la Durance,
À toute sa douceur, et ceux qui l’entendront.
En passant dans Paris, tout à coup pleureront.
Dans ce gai cabaret attablés d’aventure,
Comme nos cœurs battaient durant cette lecture !
 
« Mais, du vin ! rapportez du vin ! Je veux ici
Sur quelques vers nouveaux vous consulter aussi,
Pour qu’un joyeux chanteur, si mon refrain vous touche.
Les jours de grands marchés, l’entonne à pleine bouche. »

C’était un air connu. Sitôt qu’il l’entendit,
Arzur, le Cornouaillais, fit chorus : on eut dit
Que sa paroisse, assise au creux d’une vallée.
Passait magiquement devant lui déroulée,
Avec ses champs de mil, ses eaux vives, ses bois,
Kt que d’un heureux pâtre il écoutait la voix.
Pour le second soldat, l’aîné de ces deux braves,
Il était de Léon, où les hommes sont graves.
Pôl écoutait pensif. Mais lorsque la chanson
Chanta : « De la bombarde entendez-vous le son ? »
Nous vîmes frissonner ses robustes épaules,
Comme sous un vent frais les bras noueux des saules ;
Puis à ces vers : « Heureux à la lutte un vainqueur !
De la fille qu’il aime il gagne aussi le cœur, »
Pareil au bruit plaintif d’un taureau qui rumine,
Ce fut un long soupir du fond de sa poitrine ;


Enfin, ces mots venus : « O pays, notre amour !
Des bors sont au milieu, la mer est à l’entour ! »
Cet hymne du pays, enthousiaste et tendre,
Ce chant, devant un frère il fallut le suspendre,
Car ses tempes battaient de mouvements nerveux,
Et ses mains agitaient follement ses cheveux.
« Qu’est-ce donc, notre ami ? » Mais d’un ton héroïque
Et comme s’enivrant des brises d’Armorique :
« Si la fenêtre était ouverte, cria Pôl,
Mon cœur n’y tiendrait plus et je prendrais mon vol. »

Moi, plus heureux que Pôl, j’ai revu nos campagnes.
Libre, je vais errant des plaines aux montagnes ;
Mon âme, dans les bois, se prend à rajeunir,
Et sous les landiers d’or j’écris ce souvenir.