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Histoires poétiques (éd. 1874)/L’ancien Bourg

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Histoires poétiquesAlphonse Lemerre, éditeurvol. 3 (p. 303-307).


L’ancien Bourg


Ô vetustatis silentis obsoleta oblivio !
Prudentius.


I

Quand la voix des canons sur les glacis du fort
Résonnait, d’autres voix murmuraient dans le port :
« Voici le jour venu d’un grand pèlerinage ;
Allumez donc un cierge ! ô femmes de tout âge,
L’étole d’or est prête, et le saint nous attend ;
Triste on va le prier, et l’on revient content. »

Au milieu des transports, des chants de la victoire,
Elles parlaient ainsi : plus d’une en cape noire
Pourtant montrait le deuil d’un père, d’un époux,
Quand, par ce beau matin, un soleil clair et doux,
Je sortis de la ville et côtoyai la rade
Pour visiter au loin une antique peuplade.
Contemporains de tout, les yeux sur l’avenir,
Des gloires du passé gardons le souvenir ;
Dans notre humilité suivons un grand exemple :
L’Esprit universel n’a rien qu’il ne contemple.


II

Bientôt, avec son fils aux longs cheveux dorés,
M’apparut un vieillard, et tous deux par les prés
Cueillaient des fleurs, du jonc, des feuilles de molène.
L’enfant avait déjà sa robe toute pleine :
Attendri, j’observai le vieillard et l’enfant,
Puis à leur bonheur pur je m’éloignai rêvant.

Le pays est ouvert par cent routes nouvelles.
À la voix des savants, les pioches et les pelles
Ont comblé les vallons, abaissé les coteaux.
Il n’est plus de grands parcs autour des grands châteaux,
Pour que le commerçant, d’un air de gloriole,
Sur les chemins unis roule en sa carriole :
Le siècle l’a voulu… Nous, par ce chemin creux,
Garni de chèvrefeuille et de chênes ombreux,
Plus fidèle au passé, conduisons notre rêve
Vers ce bourg dont la flèche à l’horizon s’élève.
 
Ô pays illustré par nos saints et nos rois !
Les souvenirs pieux et les sombres effrois
Ici volent dans l’air, et mille chants sauvages
Répondent aux clameurs s’élevant des rivages.
Naguère, quand j’allais dans ces âpres cantons,
Humble Homère, cherchant la trace des Bretons,
Vers le cap, arrêtant mon cheval par la bride,
Un pêcheur s’avança pour me servir de guide :
Il courut devant moi ; le terrain lisse et sec,

Percé de rochers blancs, montait jusques au Bec[1] ;
Tout était dépouillé, désolé, sans culture ;
La terreur nie gagna, je pressai ma monture,
Et penché sur son cou, la heurtant du talon.
J’arrivai hors d’haleine au Rocher-de-Gralon,
ht je vis d’un coup d’œil la mer rouge de flammes,
L’île de Sein, l’Enfer, et puis la Baie-des-Âmes :
Là j’écoutai longtemps le lourd balancement
Des vagues qui grondaient encore en se calmant…
Enfin l’ombre du soir descendit sur les pierres,
Et seul je m’en revins, murmurant des prières.
 

III

Mais toi, dans le passé, fier de ton mouvement,
Sur tes places, vieux bourg, quel abandonnement !
Partout des seuils branlants, de croulantes murailles.
Des pignons lézardés où pendent des broussailles,
Des enfants affamés errant sur le chemin,
Et de pauvres perclus qui vous tendent la main.
Et l’église, de loin si charmante ! ô scandales !
Il semble que les morts ont soulevé leurs dalles.
Le pied va se heurtant aux pierres des tombeaux.
Les bannières des saints ne sont plus que lambeaux.
L’autel pauvre est sans nappe, ou, veuf, n’a plus de sainte ;
On voit aux murs verdis le salpêtre qui suinte.
Seul, bienheureux Davi, fils de sainte Nona,
Le bon peuple jamais, toi, ne t’abandonna,

Tu rayonnes encor, dans ta niche parée,
Sous la chape d’argent et la mitre dorée,
Et voici qu’à cette heure, humble et doux immortel,
Un voyageur qui chante est devant ton autel…

IV

Or le vieillard, guidant l’enfant à tête blonde
Qu’une charge de fleurs et de feuillage inonde.
Me dit : « Je viens aussi vers le patron du lieu
(Et sa voix, par respect pour la maison de Dieu,
Lentement s’abaissa) ; mais vous dans cette église !
Vous dans cette tribu qu’aujourd’hui l’on méprise !
Un homme de la ville en ce bourg isolé,
D’où plus d’un malheureux, hélas ! s’est exilé !
Pourtant son nom brillait dans nos vieilles histoires,
Il avait ses pardons, ses marchés et ses foires ;
Mais on nous a tout pris, et le chemin nouveau
Fera de ses débris un immense tombeau.
Je puis ainsi pleurer dans toute ma tristesse,
Moi qui dès mon enfance ici servais la messe,
Quand devant nos autels je rencontre un seigneur
Qui, des grands souvenirs épris, leur rend honneur. —
Ah ! cet ange qui suit par la main son vieux père
Sait que dans l’avenir par lui du moins j’espère !
Mais malheur aux ingrats, honte à ces oublieux
Qui foulent sous leurs pieds les os de leurs aïeux !
Le plus humble grandit s’il comprend la noblesse ;
Celui qui jeune encor sait aimer la vieillesse
Conserve son cœur jeune, et vieux il se verra
Vénéré par les fils de ceux qu’il vénéra ! »

Du brave sacristain la voix toujours plus forte
Jusqu’aux voûtes montait, lorsque la grande porte,
S’ouvrant, me laissa voir (scène présente encor !)
Des femmes qui portaient un long ornement d’or,
Une étole splendide, où ces femmes, ces filles
Avaient tout un hiver émoussé leurs aiguilles
Pour le saint protecteur qui de là, dans un coin,
Peut bénir les vaillants qui combattent au loin,
Sur tes bords, ô Crimée ! oui, leurs fils et leurs pères,
Leurs amants. Et les sœurs n’oubliaient pas les frères.
Le cortège, fêté par la cloche, avança.
Lorsque la plus âgée au cou du saint passa
L’étole d’or, l’enfant répandit ses corbeilles,
Et ses petites mains, plus que les fleurs vermeilles,
— Ainsi Jésus enfant travaillait de tout cœur, —
Sur la nef, les tombeaux et le pavé du chœur,
Semèrent les bluets, les fraîches églantines.
Les glaïeuls nés aux voix des ondes argentines :
Des guirlandes de buis tenaient comme lié
Le saint toujours vivant de ce bourg oublié.



  1. Le Bec du Raz ou du Détroit, devant l’île druidique de Sein.