Histoires poétiques (RDDM)/Les Deux Proscrits

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Histoires poétiques (RDDM)
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 11 (p. 665-668).
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III.

Les deux Proscrits.

I.



La trace de leurs pas vit encor sur la grève,
Le toit qui les couvrait sous les ornes s’élève,
Leurs nobles souvenirs ne sont pas effacés,
Leurs pensers font germer et grandir les pensers.

Liberté, quand ton vol descendit sur la terre,
L’homme en son cœur enfant te reçut, vierge austère,
Et toi, de ses instincts lui remettant le choix,
Tu brillas dans ses yeux, tu parlas dans sa voix.
Dès lors, noble au-dessus de toute créature,
Souverain de lui-même et roi de la nature,
Il inventa les arts, il bâtit la cité,
Et s’imposa des lois, filles de l’équité.
Si l’injuste est plus fort, brisant toutes ses chaînes,
Sur les rocs nuageux ombragés par les chênes,
Déesse, tu conduis tes chers indépendans ;
Le fusil sur l’épaule et le poignard aux dents,
Pour leur Dieu, leur foyer, pour leurs landes natales,
Ils mourront, ils tûront, rendant balles pour balles,
Et si la terre manque à leur pied libre et lier,
Solitude sans borne, il leur reste la mer,
Leurs flottantes maisons que recouvrent les voiles ;

Aux murmures des vents, aux lueurs des étoiles,
Là, tu suivras encor tes croyans, tes héros :
Dans l’orage le fort sait trouver le repos.


II


En ces temps, liberté, tu désertais nos villes
Toutes rouges de sang ; sous les bois, dans les îles,
Les derniers girondins, échappés de prison,
Se cachaient ; Condorcet avait bu le poison !
Un d’eux, errant au fond de l’extrême Armorique,
Arriva sur le seuil d’une chapelle antique ;
Mais il s’enfuit, troublé par des chants dissolus :
L’homme n’a plus d’asile où Dieu n’habite plus.
Au tomber de la nuit, la mer tranquille et verte,
Devant ses pas lassés, la mer était ouverte ;
Seul ; debout sur la grève, il rêvait à son sort,
Quand des rochers voisins un prêtre, un vieillard sort ;
Puis un bateau, conduit par les anges peut-être,
Glisse entre les récifs pour recevoir le prêtre.
Aussitôt le proscrit : « Mon père, sauvez-moi !
— Entrez, mon fils ! Malheur à qui n’aime que soi ! »

Et les voilà voguant et le prêtre et le sage :
La lune avec douceur éclairait leur visage.


III


O rochers de Penn-marh, Glen-nant, sombres îlots,
Cap aimé de la mort, effroi des matelots,
C’est parmi vos écueils que la barque fragile
Au large s’avançait ; mais l’aviron agile
Faisait, par ce beau soir, jaillir des lames d’or,
Et la barque avançait, elle avançait encor.
Enfin, à l’horizon quand disparut la côte,
L’aviron s’arrêta sur la mer pleine et haute.
Là vingt autres bateaux, bateaux durs et pesans,
Attendaient, et marins, pêcheurs et paysans,
Tous priaient en silence, assis près de leurs femmes.
Lorsque vers son troupeau vint le pasteur des âmes,
Il dit en élevant sur eux son crucifix :
« Que la paix du Seigneur soit avec vous, mes fils ! »

Rome, j’ai visité tes saintes catacombes,
Les autels des chrétiens primitifs et leurs tombes ;
Sous la torche funèbre, un moine m’a conduit
Dans les détours sans fin de l’immense réduit,

Ce temple des martyrs où les enfans du Tibre,
Par Dieu régénérés, trouvaient une âme libre.
Ici, c’est en plein air que l’autel est dressé,
Par la houle et les vents incessamment bercé :
Beau temple universel élevé par Dieu même,
Que seul il peut orner, lui, l’artiste suprême,
De nuages flottans, voiles d’un jour trop pur,
Ou de mille flambeaux dans une nuit d’azur.

Le prêtre a revêtu l’aube sainte, il déploie
Ses ornemens, tissus de fils d’or et de soie ;
Le plus jeune pêcheur, au blond saint Jean pareil,
Sur sa base maintient le calice vermeil
Où la lune descend dans un rayon d’opale ;
L’encens fume, et ce chant des vingt barques s’exhale :
« Etoile de la mer, salut, Vierge ! » Et la mer,
Orgue immense, accompagne et fait monter dans l’air
Le cantique d’amour, sublimes harmonies
Qu’échangent lentement les plaines infinies.
Le mystère accompli sur l’onde et sous le ciel,
Ceux que devait nourrir le pain spirituel
S’en vinrent en ramant chercher le saint ciboire :
Sous les cheveux pendans et sous la mante noire,
Les lèvres s’avançaient, et tous, les yeux baissés,
Repartaient en chantant par d’autres remplacés…
Mais voici (du matin les blancheurs et les flammes
Conseillaient le départ et de hâter les rames)
Qu’une femme, au vieux prêtre offrant son nouveau-né,
Dit : « Faites-le chrétien ! » Et le prêtre incliné
Bénit l’onde salée, et de sa main ondoie
L’enfant que les parens regardent avec joie…
Ainsi, — vous l’attestez, foi du pays natal,
Grands souvenirs ! — le bien peut échapper au mal !
Le fer devient acier par l’onde et par la flamme !
Le corps se fortifie à la lutte, ainsi l’âme !
Sur le doute expirant revit la piété !
Sous le glaive ton front se dresse, ô liberté !


IV


Et toi, muet témoin de ces scènes étranges,
Qui croyais voir entr’eux communier les anges,
Poussé par la discorde à ces banquets d’amour,
Bientôt avec le prêtre en un calme séjour,
Proscrit, je le retrouve. Et prêtre et patriote

Partagent le travail du bon fermier, leur hôte.
Le saint vieillard instruit les pâtres, les enfans ;
Toi, versant le trésor de tes livres savans,
Tu dis les arts nouveaux, la nouvelle culture,
Et ta leçon paîra la sobre nourriture.
Qu’un mal à soulager vous appelle au dehors,
Vous voilà, médecins et de l’âme et du corps,
Déguisés tous les deux sous un habit rustique,
De partir ; mais un bloc de roche granitique,
Une plante marine, un insecte inconnu,
Souvent fixent tes yeux. Le vieillard ingénu,
Disciple en cheveux blancs, apprend, belle âme pure,
Par amour de son Dieu, l’amour de la nature.
Toi-même avec bonheur, comme un doux écolier,
Tu forces ton esprit superbe à se plier ;
Tempérant ta raison, loin du monde sensible,
Tu suis l’inspirateur aux champs de l’invisible,
Dans ce qu’il faut comprendre avec le cœur et voir.
O fraternel accord de l’âme et du savoir !
Toi, proscrit du forum, et lui, de son église,
Le niveau du malheur tous deux vous égalise ;
Vous avez su trouver, sous un chaume écarté,
La science pieuse avec la liberté ;
Tous deux, quand vous passez, la paix sur le visage,
Le sage a l’air d’un prêtre et le prêtre d’un sage.