Harmonies poétiques et religieuses/éd. 1860/Hymne à la douleur

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Œuvres complètes de LamartineChez l’auteur (pp. 425-428).
VIII


HYMNE À LA DOULEUR




Frappe encore, ô Douleur, si tu trouves la place !
Frappe ! ce cœur saignant t’abhorre et te rend grâce,
Puissance qui ne sais plaindre ni pardonner !
Quoique mes yeux n’aient plus de pleurs à te donner,
Il est peut-être en moi quelque fibre sonore
Qui peut sous ton regard se torturer encore,
Comme un serpent coupé, sur le chemin gisant,
Dont le tronçon se tord sous le pied du passant,
Quand l’homme, ranimant une rage assouvie,
Cherche encor la douleur où ne bat plus la vie !

Il est peut-être encor dans mon cœur déchiré
Quelque cri plus profond et plus inespéré
Que tu n’as pas encor tiré d’une âme humaine,
Musique ravissante aux transports de ta haine !
Cherche ! je m’abandonne à ton regard jaloux,
Car mon cœur n’a plus rien à sauver de tes coups.

Souvent, pour prolonger ma vie et ma souffrance,
Tu visitas mon sein d’un rayon d’espérance,
Comme on laisse reprendre haleine aux voyageurs,
Pour les mener plus loin au sentier des douleurs ;
Souvent, dans cette nuit qu’un éclair entrecoupe,
De la félicité tu me tendis la coupe,
Et quand elle écumait sous mes désirs ardents,
Ta main me la brisait pleine contre les dents,
Et tu me déchirais, dans tes cruels caprices,
La lèvre aux bords sanglants du vase des délices !
Et maintenant, triomphe ! Il n’est plus dans mon cœur
Une fibre qui n’ait résonné sa douleur ;
Pas un cheveu blanchi de ma tête penchée
Qui n’ait été broyé comme une herbe fauchée,
Pas un amour en moi qui n’ait été frappé,
Un espoir, un désir, qui n’ait péri trompé !
Et je cherche une place en mon cœur qui te craigne ;
Mais je ne trouve plus en lui rien qui ne saigne !

Et cependant j’hésite, et mon cœur suspendu
Flotte encore incertain sur le nom qui t’est dû !
Ma bouche te maudit ; mais n’osant te maudire,
Mon âme en gémissant te respecte et t’admire !
Tu fais l’homme, ô Douleur ! oui, l’homme tout entier,
Comme le creuset l’or, et la flamme l’acier ;

Comme le grès, noirci des débris qu’il enlève,
En déchirant le fer fait un tranchant au glaive.
Qui ne te connut point ne sait rien d’ici-bas ;
Il foule mollement la terre, il n’y vit pas ;
Comme sur un nuage il flotte sur la vie ;
Rien n’y marque pour lui la route en vain suivie ;
La sueur de son front n’y mouille pas sa main,
Son pied n’y heurte pas les cailloux du chemin ;
Il n’y sait pas, à l’heure où faiblissent ses armes,
Retremper ses vertus aux flots brûlants des larmes,
Il n’y sait point combattre avec son propre cœur
Ce combat douloureux dont gémit le vainqueur,
Élever vers le ciel un cri qui le supplie,
S’affermir par l’effort sur son genou qui plie,
Et dans ses désespoirs, dont Dieu seul est témoin,
S’appuyer sur l’obstacle et s’élancer plus loin !





Pour moi, je ne sais pas à quoi tu me prépares,
Mais tes mains de leçons ne me sont point avares ;
Tu me traites sans doute en favori des cieux,
Car tu n’épargnes pas les larmes à mes yeux.
Eh bien ! je les reçois comme tu les envoies :
Tes maux seront mes biens, et tes soupirs mes joies.
Je sens qu’il est en toi, sans avoir combattu,
Une vertu divine au lieu de ma vertu ;
Que tu n’es pas la mort de l’âme, mais sa vie ;
Que ton bras, en frappant, guérit et vivifie,
Toi donc que ma souffrance a souvent accusé,
Toi, devant qui ce cœur s’est tant de fois brisé,

Reçois, Dieu trois fois saint, cet encens dont tout fume !
Oui, c’est le seul bûcher que la terre t’allume,
C’est le charbon divin dont tu brûles nos sens.
Quand l’autel est souillé, la douleur est l’encens !