Idées anti-proudhoniènnes sur l’amour, la femme et le mariage/L’Amour

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L’AMOUR

Le malheureux, il n’a jamais aimé !
Ste Thérèse, parlant de Satan.

Quand il faisait la monographie de la propriété, M. Proudhon, qui vise et ne regarde pas, et n’aperçoit, par conséquent, que ce qui est à son point, ne voyant de la propriété que les abus et les injustices, et méconnaissant ce qu’elle a de fondamental, comme ce qu’elle a de perfectible et de transformable, s’en allait criant sur les toits : « La propriété c’est le vol ! » Traitant ensuite la question de Dieu, comme il ne voyait en Dieu que les caractères irrationnels du surnaturalisme ou les aberrations idolâtriques du paganisme, M. Proudhon s’écriait avec cette voix qui n’appartient qu’à lui et à feu Stentor : « Dieu c’est le mal ! » Eh bien, les invectives qu’il a adressées à la propriété et à Dieu, dans son besoin sacrilège d’insulter ce que les autres respectent et adorent, il les adresse à l’amour. « L’amour, s’écrie-t-il, même inspiré par la religion, même sanctionné par la justice, je ne l’aime pas ! »

Du reste, l’amour s’est vengé de l’injure faite à sa divinité.

En ce sujet, qui a inspiré tant d’autres écrivains, même privés de tout talent, M. Proudhon se trouve bien inférieur à lui-même, et l’on se demande, en le lisant, comment il se peut qu’une force qui anime la nature entière, fait chanter les bêtes et les fait presque parler, produise sur un homme de tant d’esprit un effet tout contraire, éteignant sa verve, faussant sa logique, obscurcissant son jugement, alourdissant sa phrase, altérant son style, qui, dans bien des pages, devient pâteux, hésitant, pénible, embarrassé. Ne serait-ce pas que cette force ne peut agir sur l’intelligence que par les organes du sentiment, et que si l’amour est un levier capable de soulever le monde, il faut qu’il trouve dans le cœur un point d’appui indispensable ? Or, M. Proudhon ne se doute pas de l’existence de ce point d’appui chez les autres et paraît, pour lui-même, n’en avoir jamais senti le besoin.

Cependant, on ne s’expliquerait pas son parti pris contre l’amour, si l’on ne savait que M. Proudhon voit dans l’amour, comme tout à l’heure dans l’idéal, comme naguère dans la propriété, dans le capitalisme, un obstacle à la réalisation de la justice.

On le voit, l’intention est bonne ; mais c’est toujours la même manie.

La propriété est la base de toute société ; mais la propriété a produit l’esclavage et l’usure : supprimons la propriété !

Dieu est l’idéal nécessaire de la conscience progressive ; mais Dieu ayant été revêtu d’attributs surnaturels qui, en le mettant en dehors des lois morales et de la réalité cosmique, le posent comme un obstacle à l’harmonie et comme une borne au progrès, n’essayons pas de faire naître dans les âmes une conception supérieure de l’idéal : supprimons Dieu purement et simplement, et effaçons-en l’idée de l’esprit et du cœur de l’humanité !

Enfin, l’amour, par Ève et par Adam, nous a fait perdre le paradis ; il a causé la perte d’Ilion et n’est pas réductible, le monstre ! aux catégories juridiques : supprimons l’amour !

Voilà des procédés bien simples et à la portée de tout le monde. C’est de la science comme en fait Toinette lorsque, déguisée en médecin, elle conseille à Argan de se faire couper un bras parce qu’il tire à soi toute la nourriture de l’autre, et de se faire crever l’œil droit pour y voir plus clair de l’œil gauche.

« L’espèce humaine, comme toutes les races vivantes, se conserve par la génération… Le concours des sexes, en vue de la génération, a lieu sous l’influence d’un sentiment particulier qui est l’amour. C’est cet attrait puissant qui, dans toutes les espèces, où les sexes sont séparés, pousse le mâle et la femelle à s’unir et à transmettre leur vie par un orgasme mortel ; de là ce mot si connu, profond : L’amour est plus fort que la mort ; ce qui signifie que l’être qui a goûté l’amour n’a plus rien à redouter de la mort, parce que l’amour est la mort même, la mort en joie : Euthanasia. L’amour est donc l’apogée et la consommation de la vie, l’acte suprême de l’être organisé ; à tous ces titres, on peut le définir : La matière du mariage. Mais si le rôle de l’amour dans la génération est très-apparent, on ne voit pas à quelle fin il est donné dans la société, dont le principe propre est la justice. »

Ainsi s’exprime M. Proudhon, parlant de l’amour en termes convenables tant qu’il le considère naturellement et en dehors de son idée absolue et exclusive de justice. Mais voici venir la justice, à laquelle il faut tout soumettre. « N’est-elle pas le principe propre de toute société ? » bien qu’elle ne puisse, hélas ! faire longtemps bon ménage avec l’amour ; au moins M. Proudhon l’assure. « L’amour, dont nous venons de parler, dit-il, a sa base dans l’organisme ; il est pur chez les bêtes (sic), c’est-à-dire dégagé de tout sentiment moral ou intellectuel ; mais chez l’homme il s’élève à l’idéal par l’excitation de la beauté !… » Quel malheur ! Écoutez encore :

« L’idéalisme se joint ainsi au prurit des sens, de plus en plus exalté par la contemplation esthétique, pour solliciter à la génération l’homme et la femme et faire de ce couple le plus amoureux de l’univers. » Et ce n’est pas tout : « En triomphant des répugnances de l’esprit, par la beauté, nous sommes exposés aux séductions de l’idéalisme, plus terribles cent fois que celles de la chair !… » Or, d’après M. Proudhon, par l’idéalisme, source de tous les maux, on tombe dans la promiscuité, dans l’unisexualité, dans la sodomie, dans la pédérastie, dans l’hystérie, dans la nymphomanie…

Et, comme dit M. Purgon, dans la bradypepsie ; de la bradypepsie, dans la dyspepsie ; de la, dyspepsie, dans l’apepsie ; de l’apepsie, dans la lienterie ; de la lienterie, dans la dyssenterie ; de la dyssenterie, dans l’hydropisie ; et de l’hydropisie, dans la privation de la vie où vous aura conduit votre folie. Et j’ajoute que c’est bien fait.

Cependant, jusqu’ici on avait cru que la beauté ennoblissait l’amour, et que l’attrait sexuel se purifiait par l’idéal. M. Proudhon a changé tout cela. Les bêtes, qui ne connaissent ni la beauté, ni l’idéal, pratiquent réellement la pureté dans l’amour. Il faut les prendre pour modèles et nous en rapprocher autant que possible. L’homme altère l’amour et le corrompt en y mêlant ses sentiments intellectuels et moraux qui sont comme les éléments superphysiques de sa nature ; l’idéal, dans l’amour, comme dans le progrès, « dégénère fatalement en débauche, et au lieu de perpétuer la vie sociale, conduit la civilisation à sa perte. » Heureusement, il existe un remède contre l’idéal, c’est la justice ; et un remède contre l’amour, c’est le mariage. — Sainte simplicité !

Nous verrons plus tard ce qu’entend M. Proudhon par le mariage ; écoutons-le encore parler de l’amour, et voyons comment il prétend remédier à l’idéal par la justice :

« L’amour est un mouvement des sens et de l’âme qui a son principe dans le rut, fatalité organique et répugnante, mais qui, transfiguré aussitôt par l’idéalisme de l’esprit s’impose à l’imagination et au cœur, comme le plus grand, le seul bien de la vie, un bien sans lequel la vie n’apparaît plus que comme une longue mort… » Un autre aurait dit : L’amour a son principe dans les sens, et se serait fait comprendre tout aussi bien. Mais M. Proudhon préfère toujours le mot le plus grossier ; il trouve que cela fait plus d’effet. Il avait cependant, tout à l’heure, en commençant cette étude, invoqué l’Esprit-Saint : « Que le séraphin qui purifia les lèvres du Prophète daigne toucher aussi les miennes, afin que dans cet érotique sujet, ma parole reste chaste. » Il paraît que, à défaut de l’Esprit-Saint qui n’a pas voulu se rendre à son ironique appel, il a dû se contenter de l’esprit qui dicta à Voltaire les vers de la Pucelle. Mais l’esprit de Voltaire, aux mains rudes de M. Proudhon, semble avoir perdu ses ailes diaprées et chaussé les sabots garnis de paille d’un paysan franc-comtois.

Voyons cependant ce que devient l’amour : « Il est soustrait à la volonté de celui qui l’éprouve, il naît spontanément, indélibérément, fatalement. Il arrive à notre insu, malgré nous… » Ceci n’est pas neuf ; mais voici qui l’est davantage : « L’amour, ainsi donné par la nature et l’idéal et jusqu’à ce que la justice lui assigne une nouvelle destination, n’a qu’un but, la reproduction. C’est un drame qui, de sa nature, ne se joue qu’une fois et dont l’évolution se divise en deux périodes opposées, l’une d’ascension ou de désir, l’autre de satisfaction ou de décroissance. »

Et d’abord, il n’est pas vrai que l’amour n’ait pour but que la reproduction. Le but de l’amour est dans l’amour même, c’est-à-dire dans le bonheur qu’il promet et qu’il donne. On aime pour aimer et non pour faire des enfants. Aimer, c’est agrandir sa vie. Procréer, c’est la limiter en la perpétuant. La reproduction est un fait d’ordre naturel et général et non pas seulement d’ordre humain et individuel. La nature a assuré la reproduction des espèces par le plaisir : l’humanité, par l’amour, s’élève bien au delà du plaisir ; elle obtient le doublement des puissances de chaque individualité par la sympathie mutuelle, sympathie qui, prolongée, produit l’identification des deux êtres au triple point de vue physique, moral et intellectuel.

M. Proudhon ne comprend pas cela ; cependant il semble en soupçonner quelque chose, lorsque, peignant l’amour dans sa phase ascendante, il montre l’âme s’absorbant, se confondant dans la personne de l’objet aimé, rêvant d’une possession continue, inviolable, éternelle. Mais, d’après lui, la possession vient détruire ce que le désir avait fait ; et c’est surtout ici qu’il méconnaît l’amour dans son splendide idéal. « Le cœur ayant joui, dit-il, la chair étant satisfaite, en vain l’imagination fait effort pour retenir l’âme dans l’extase. La raison s’éveille et rougit ; la liberté au fond de la conscience fait entendre son rire ironique ; le cœur se détache ; la réalité et ses suites, grossesse, accouchement, lactation, font pâlir l’idéal. Heureux alors celui que le besoin de se ressaisir ne pousse pas à la haine et au dégoût ! »

Halte-là ! monsieur. Vous insultez à l’amour des honnêtes gens. Ce n’est pas même la passion et ses phases que vous décrivez, c’est la débauche. Votre amoureux désillusionné n’est pas un type décent ; il sort des bras de quelque fille, traînant avec lui l’odeur du vice, honteux de lui-même, dégoûté de sa compagne, la haïssant peut-être, parce qu’il sent qu’il s’est avili, abaissé, amoindri avec elle. Non, monsieur, vous ne comprenez pas l’amour dans l’humanité, parce que vous méconnaissez dans l’homme, dans la femme surtout, l’être moral et intellectuel, parce que vous ne voulez voir dans l’être humain que la matière organisée.

Certes, l’attrait qui vient des sens a une grande importance, et l’on peut admettre que ce soit le point de départ de l’amour.

Mais si l’âme tend à s’absorber, à se confondre dans l’objet aimé, ne voyez-vous pas que cette impulsion de la part d’un être intellectuel et moral ne peut être purement animale ? Ne voyez-vous pas que le mélange de deux êtres doués d’attributs moraux et spirituels, pour être complet, ne peut s’arrêter à des rapports physiques ? Ne voyez-vous pas aussi que si le désir de fusion, d’absorption, est réciproque, il exigera un égal échange de qualités ? Ce qui revient à dire que dans ce commerce d’un Moi et d’un Non-moi qui se confondent, sans cesser de se distinguer, il faut admettre, pour que la justice soit respectée et que nul ne soit dupe, une certaine équivalence actuelle ou future, réelle ou idéale des deux êtres. M. Proudhon, qui ne veut pas que l’être humain puisse être représenté par la femme, ne peut introduire dans ses rapports avec l’homme l’idée d’équivalence, ni par conséquent celle de justice. M. Proudhon, qui borne l’amour à une union purement physique, ne peut admettre entre deux êtres de sexe différent, mais qui se valent l’un l’autre, cette fusion, ce mélange de leur nature intellectuelle et morale par l’échange de leurs éléments rationnels et artistiques, de leurs qualités de cœur et d’esprit.

Telle est cependant la loi de développement d’une passion sexuelle vraiment normale et conçue dans la plénitude de l’être. Et parce que M. Proudhon ne voit dans la femme que la femelle, dans l’amour que l’excitation des sens, et, par là même, ne peut s’élever à l’intelligence de cette loi, faut-il accepter sa critique boiteuse et sa logique inconséquente ?

De quel droit ce raisonneur automatique, cet instrument à syllogismes, vient-il condamner l’idéal dans l’amour, quand il ne tient compte dans l’amour que de ce qu’il y a de plus matériel, et partant de moins idéal ? — « C’est par la beauté que l’amour entre dans l’idéalisme. » — Oui ; mais comme cet idéalisme, dans l’être doué de sentiment et de raison, se contrôle sans cesse par le commerce du cœur et de l’esprit, il ne reste pas soumis exclusivement à l’action des sens plus ou moins surexcités par la beauté physique. Ne le voyons-nous pas maintenu par la bonté, par l’estime, nourri par l’intelligence, renouvelé par la grâce, grandi par l’admiration, exalté par la beauté morale, élevé par la gloire, perpétué en quelque sorte par le dévouement ? Certes, l’idéal qui ne s’applique qu’à la beauté de la forme est transitoire et fragile comme cette beauté ou plutôt comme l’idée de cette beauté, ce qui est bien plus fragile encore et bien plus transitoire. Mais l’idéal dans l’homme est toujours le reflet de son moi en même temps que l’image de l’objet externe. Il vaut ce que vaut l’homme lui-même, s’élevant comme son esprit, se purifiant comme sa conscience. Il est l’horizon de l’être moral et intellectuel, marchant et s’élargissant devant lui comme marche et s’élargit indéfiniment devant les pas du voyageur l’horizon que son regard embrasse. En un mot, il en est de l’idéal en amour comme de l’idéal en religion. Voulez-vous rectifier, améliorer l’idée de Dieu ? Rectifiez l’entendement, améliorez la conscience. Voulez-vous purifier l’amour dans le réel et dans l’idéal ? Purifiez le sentiment, éclairez l’intelligence.

Quand il traite de l’amour, comme lorsqu’il parle de Dieu ou de la propriété, M. Proudhon ne voit jamais que l’absolu ; il étudie Dieu en soi, la propriété en soi, l’amour en soi. C’est là un résultat de son éducation scolastique, résultat déplorable qui infirme sa logique toutes les fois qu’il essaie de sortir de la négation pure.

Aussi, dans tous ses ouvrages, quelle puissante dialectique dépensée en pure perte ! que de vaines et ingénieuses critiques ! quelle force et quelle stérilité ! que de coups d’épée dans l’eau ! que d’ennemis pourfendus qui étaient de simples nuages ! quels brillants coups de lance dirigés contre des moulins à vent !

Comment connaître la propriété en soi, quand la propriété n’est qu’un rapport, résultant de la nature des choses, proportionnel au temps, au milieu, à la race, au degré de civilisation, se modifiant, se transformant à mesure que les idées, les mœurs, les besoins, les croyances se transforment et se modifient ?

Comment connaître Dieu en soi, si ce n’est par la révélation ?

Et l’amour en soi, quelle idée peut-on s’en faire ? L’amour n’est-il pas une loi de l’être, c’est-à-dire un rapport équivalent à l’état des individualités qui l’éprouvent ? Purement bestial chez le sauvage, brutal et grossier chez le barbare, mais avec un commencement d’idéalisation, il s’épure et s’élève avec la civilisation dont il est un des plus puissants éléments. Nous pouvons le suivre dans l’histoire, et distinguer ses différentes phases de développement caractérisées par des événements, des institutions ou de grandes individualités. Nous savons ce qu’il était dans l’antiquité, chez les Indiens, les Chinois, les Égyptiens, les Juifs, les Grecs, les Romains ; ce qu’il fut chez les Germains et les Gaulois ; ce qu’il devint au moyen âge, parmi les chrétiens et les musulmans ; ce qu’il est dans nos sociétés modernes. Nous savons tout cela, approximativement, bien entendu, et en tenant compte des mille différences qui peuvent résulter des époques, des circonstances, des caractères. De même, pour l’avenir, nous pouvons, sachant ce qu’il a été dans le passé, ce qu’il est dans le présent, voir l’amour dans un idéal supérieur ; mais cet idéal supérieur aura le caractère indéfini de tout ce qui appartient au futur. Il pourra nous sembler parfait, mais d’une perfection toute relative. Ce sera ce que nous pouvons concevoir actuellement de meilleur, de plus élevé ; mais à mesure que nous avancerons vers cet idéal, vers ce but, nous saurons créer un idéal plus parfait et poursuivre un but plus élevé encore. Allez donc chercher l’amour en soi, au milieu de tant de contingences et de relativités ! Convenez que l’amour en soi n’est connaissable ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l’avenir, et qu’il ne peut être placé que dans l’absolu, c’est-à-dire dans ce qui n’est pas, dans ce qui ne saurait être.

Sachant que l’amour ne se manifeste que par ses caractères relatifs, contingents, passagers, et persuadés que l’amour, comme les autres catégories de l’être progressif, se perfectionne avec l’être tout entier, quel cas pourrons-nous faire des règles générales et absolues que prétend poser M. Proudhon ? Qu’importe qu’après avoir peint l’amour sensuel, le seul qu’il veuille comprendre, il s’écrie : « que l’inconstance en amour est dans l’ordre même des choses, et que tout homme, sans exception, l’éprouve ! » Qu’importe même qu’il ajoute, par une suprême insulte au cœur humain : « qu’à l’amour proprement dit, la progéniture est odieuse, et qu’il n’est pas rare de voir les animaux et les hommes s’en défaire, lorsque leur lubricité ingénieuse n’a pas su l’empêcher ! » Ne sont-ce pas là de vains blasphèmes reposant sur de puériles abstractions ? Admettra-t-on qu’il ne puisse y avoir un homme constant en amour, qu’il n’y en a jamais eu et qu’il n’y en aura jamais ? Qu’on ne s’y trompe pas, toute la question est là. Que signifie la règle abstraite démentie par la pratique ? Toute abstraction démentie par le fait concret est fausse, absurde, dangereuse ; c’est là le critérium suprême de la logique. « À l’amour proprement dit… » — Qu’est-ce que c’est que ça ? — à l’amour considéré en lui-même, » à l’amour, force aveugle, pile à double courant, tige aimantée, chaîne de métal polarisée à ses points extrêmes, à cet amour qui ne ressemble à rien de vivant, « la progéniture est odieuse. » — En vérité ? — Parbleu ! « Et il n’est pas rare de voir les animaux et les hommes s’en défaire… » — Comment ! les animaux aussi ? Est-ce donc l’idéal qui les y détermine ? Heureusement, grand Dieu ! pour l’humanité, qu’il s’agit, dans le livre de M. Proudhon, d’amour fait sans homme ni femme et de progéniture créée sans père ni mère, dans un monde chimérique qui n’a point d’habitants et n’existe nulle part, si ce n’est à l’état d’idéal, dans la boîte osseuse d’un cerveau pétrifié. Requiescat in pace !!!

Après avoir montré l’amour considéré en lui-même, c’est-à-dire en dehors des sentiments humains, M. Proudhon cherche comment la société s’y prendra pour soumettre cette force à ce qu’il appelle la justice. Je demande la permission de citer textuellement la récapitulation qu’il fait lui-même de ses motifs déterminants ; tout le système de M. Proudhon est dans ces deux ou trois pages :

« Devant cette complication d’embarras provenant, soit de la défaillance inévitable de l’amour, soit de la faiblesse onéreuse de la femme et de la fragilité de ses attraits, soit enfin de l’alimentation plus onéreuse encore des enfants ; en présence de cette lassitude inévitable, de ce mécompte humiliant, de cette dépravation imminente, de cette tyrannie du plus fort qui attend la femme, de ce péril qui va frapper une malencontreuse progéniture, on devine quel a dû être, à toutes les époques, le vœu du cœur humain, et ce qui a donné naissance à l’institution mystique du mariage.

« L’amour, on le voudrait réciproque, fidèle, constant, toujours le même, toujours dévoué, toujours dans l’idéal.

« La femme : quelle belle créature, si elle ne coûtait rien, si du moins elle pouvait se suffire et par son travail couvrir ses frais !

« Les enfants, on s’en consolerait s’ils ne gâtaient pas la mère, si l’amour et ses plaisirs n’y perdaient rien, si plus tard les enfants pouvaient rembourser les parents de leurs avances.

« Or, le mariage, dans la spontanéité de son institution, a précisément en vue de satisfaire à ce triple vœu ; c’est un sacrement en vertu duquel, 1° l’amour, d’inconstant que l’a fait la nature, serait rendu fixe, égal, durable, indissoluble, ses intermittences adoucies, son réveil plus soutenu ; 2° la femme, de si peu de ressources, deviendrait un auxiliaire utile ; la paternité, si coûteuse, serait l’extension du moi, l’orgueil de la vie, et la consolation de la vieillesse.

« Le mariage enfin, tel que l’a conçu l’universalité des législateurs, est une formule d’union par laquelle la domination serait donnée aux époux sur l’amour, cette fatalité redoutable née de la chair et de l’idéal ; la femme acquerrait une valeur économique (J’ai l’espoir qu’un de ces jours, chaque célibataire recevra un prospectus annonçant ce qui suit : Fourneaux, femmes, marmites économiques et perfectionnés, système P.-J. Proudhon, breveté s. d. g.), et les enfants seraient offerts comme une bénédiction et une richesse. »

« Ceci est-il sérieux ? » se demande alors M. Proudhon. J’avoue que cela me paraît sérieux. Le mariage, c’est-à-dire l’union de deux personnes qui s’aiment, quelles que soient d’ailleurs les formules du sacrement, est à l’amour ce que le fruit est à la fleur. Quant aux formules, aux modes, aux pratiques extérieures de cette union, elles varient selon les milieux, les temps, les mœurs, selon le degré et la forme des civilisations. Mais le mariage considéré dans sa plus grande généralité, c’est-à-dire comme l’union de deux êtres qui s’aiment et s’associent pour vivre ensemble, n’est pas, comme le suppose M. Proudhon, l’antithèse de l’amour. Les législateurs n’ont jamais entendu en faire le remède de l’amour : succédanée, oui ; antidote, non. Il y a une série à la fois logique et naturelle, qui est bien simple et n’engendre aucune contradiction : Amour, mariage, enfants, famille, société… Mais suivons encore M. Proudhon :

« La garantie, dit-il, que le mariage prétend offrir contre les défaillances de l’amour, en la supposant efficace, en serait la dénaturation ; elle suppose, en effet, que l’amour n’aurait pas seulement pour objet de servir à la génération, qu’il aurait encore une autre fin, soit de volupté pure, soit au contraire de moralité : deux choses qui, ce semble, également lui répugnent. »

Ce n’est pas là raisonner, c’est escamoter des raisons ; c’est jouer avec des arguments logiques comme un escamoteur joue avec la muscade qu’il fait entrer et sortir de ses gobelets, à l’ébahissement de la foule.

M. Proudhon a dit, en effet, que l’amour n’avait pour objet que de servir à la génération. Mais qui donc lui a accordé ces absurdes, ces odieuses prémisses ? Non, l’amour n’a pas seulement pour but de servir à la génération, à la propagation de l’espèce ; il a aussi bien d’autres fins, non moins sacrées, non moins importantes. Oui, il a pour fin la volupté ; oui, il a pour fin le bonheur dans le fait de paternité et de maternité ; oui, il a pour fin l’amélioration des individus, le perfectionnement des races et des espèces, le progrès indéfini, le développement sans fin de l’être ; oui, il a toutes ces fins et bien d’autres encore dont vous ne vous doutez pas, pauvre malheureux aveugle qui voulez juger des couleurs !

« Quant à la femme, continue notre logicien prestidigitateur, le calcul fondé sur sa capacité productrice, c’est tout ce qu’il y a de plus faux, comme on verra (nous verrons le contraire) ; mauvais associé qui coûte en moyenne beaucoup plus qu’il ne rapporte, et dont l’existence ne repose que sur le sacrifice perpétuel de l’homme.

« Ne parlons pas, de grâce, des fruits de l’amour ; de par la nature qui seule préside à leur procréation, l’ingratitude est leur lot, j’ai presque dit leur droit. L’amour, dit fort bien le proverbe, ne remonte pas. »

En admettant que les enfants ne rendent pas en tendresse filiale à leurs parents l’amour qu’ils en ont reçu, est-il permis de méconnaître le bonheur que le cœur éprouve à aimer ? Je ne parle pas seulement de l’amour entre les sexes, mais de tous les genres d’amour et notamment de l’affection paternelle et maternelle. Le père et la mère ont pour leur enfant cette tendresse inépuisable qui n’exige pas de retour. Ce n’est plus de l’égoïsme à deux ; mais c’est en même temps de l’amour de soi, pour soi et pour autrui. « Ce que j’aime dans notre enfant, disait une épouse à son mari, c’est toi et moi ; mais ce que j’adore en lui, c’est lui-même. »

Je n’ai pas le courage de suivre plus loin M. Proudhon dans son analyse de l’amour et de sa transformation nécessaire par la justice. Qu’il nous suffise de savoir qu’après avoir bien cherché, il ne trouve pas d’autres moyens de soumettre l’amour à la raison juridique que l’institution du mariage. Que dites-vous de la découverte ? C’était bien la peine de faire une si grande dépense de logique et un tel étalage d’érudition ! Nous verrons plus tard que la justice comme il l’entend, est une suprême injustice, car elle méconnaît l’égalité et supprime l’autonomie de l’un des deux êtres.

Quant au mariage, pour le moment, bornons-nous à en dire que, tel que M. Proudhon l’entend, c’est bien en effet le tombeau de l’amour.

« Le mariage, dit-il, doit dompter l’amour au nom de la justice… Le mariage n’est pas abandonné à l’inclination amoureuse, qui n’est point écartée, mais que l’on considère comme étant seulement de second ordre… La cohabitation suit le mariage ; mais, de même que l’amour qui la rend désirable et l’embellit, ce n’est qu’un accessoire dont les époux ont le droit d’user ou de n’user pas, à leur convenance commune… L’amour et la cohabitation ne font pas le mariage et ne lui sont pas indispensables… »

Tels sont, d’après M. Proudhon, les principes qui ont présidé à l’institution du mariage et qui doivent être maintenus. Nous verrons plus tard ce qu’il prétend y ajouter. Pour le moment, nous voulons nous borner à établir que l’amour en est dûment exclu de par la loi et la justice. Si l’on en doutait, qu’on lise cette petite historiette de famille par laquelle il termine son étude sur le mariage : « J’ai eu le bonheur d’avoir une mère chaste entre toutes, et, malgré la pauvreté de son éducation paysanne, d’un sens hors ligne. Comme elle me voyait grandir et déjà troublé par les rêves de la jeunesse, elle me dit : Ne parle jamais d’amour à une jeune fille, même quand tu te proposerais de l’épouser.

« Je fus longtemps à comprendre ce précepte absolu dans son énoncé, et qui proscrivait jusqu’à l’excuse du bon motif. Comment l’amour, cette chose si douce, pouvait-il être réprouvé par la bouche d’une femme ? D’où tenait-elle cette morale austère ? Jamais, je le déclare, je n’ai lu ni entendu rien de cette force. Prétendait-elle que des époux ne dussent pas s’aimer ?… Eh non ! Elle avait deviné, par un sentiment élevé du mariage, ce que l’analyse philosophique nous a démontré ; que l’amour doit être noyé dans la justice ; que caresser cette passion, c’est s’amoindrir soi-même et déjà se corrompre ; que par lui-même l’amour n’est pas pur ; qu’une fois son office rempli par la révélation de l’idéal et l’impulsion donnée à la conscience, nous devons l’écarter, comme le berger, après avoir fait cailler le lait, en retire la présure ; et que toute conversation amoureuse, même entre fiancés, même entre époux, est messéante, destructive du respect domestique, de l’amour du travail et de la pratique du devoir social. »

Comment trouvez-vous le lait caillé et la présure ? n’est-ce pas que c’est joli ? Quant au conseil que M. Proudhon met dans la bouche de sa mère, il n’a pas la portée que celui-ci veut bien lui donner. Des fiancés peuvent en effet ne pas s’entretenir directement de leur amour. Mille correspondances sentimentales s’établissent entre deux personnes qui s’aiment et leur suffisent, au moins comme prélude d’une union prochaine. Mais vouloir que deux êtres qui ont des rapports sexuels ne se disent pas ce qu’ils éprouvent, vouloir que l’esprit et le cœur se taisent quand les sens parlent, c’est faire descendre l’homme au niveau, que dis-je au niveau ? au-dessous même de la brute, car la brute chante l’amour avant de se livrer aux transports de ses sens ; c’est reproduire en d’autres termes ce honteux sophisme que nous avons déjà eu l’occasion de relever : « que l’amour est pur chez les bêtes, parce qu’il est dégagé de tout sentiment moral et intellectuel. » Maintenant, que certaines natures incultes, que certains couples ignorants et grossiers soient assez arriérés pour en être restés à cette pureté bestiale qui fut sans doute le point de départ de l’humanité primitive, nous voulons bien le croire ; mais qu’on nous offre un pareil état comme un idéal enviable, qu’il se trouve un écrivain progressiste,

Au char de la Raison attelé par derrière,


qui soutienne systématiquement de telles monstruosités, voilà ce qui soulèverait l’indignation et le dégoût, si l’on ne savait que ces idées sont trop capripèdes pour être prises au sérieux ailleurs que dans la société des faunes, sylvains et satyres de l’un et de l’autre sexe.