Imitations de Plotin (S. Basile)/Homélie sur l’Esprit Saint

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Les Ennéades de Plotin,
Traduction de M. N. Bouillet
Imitations de Plotin par S. Basile : Homélie sur l’Esprit-Saint


SAINT BASILE.
HOMÉLIE SUR L’ESPRIT SAINT[1].

« Toute âme qui cherche à connaître Dieu doit examiner d’abord si elle a la faculté de connaître Dieu et de voir ce qui est invisible aux yeux du corps, » ensuite si, en cherchant à connaître Dieu, elle peut, selon qu’il est écrit, entrer chez celui qu’elle cherche à connaître, Il est écrit en effet ; Si vous cherchez, cherchez, et entrez chez moi[2]. Or l’âme entre dans le sein de Dieu

quand elle le cherche avec foi. Et s’il ne lui est pas donné de trouver celui qu’elle cherche, elle ne renonce pas à entrer dans le sein de la foi, mais elle dit avec le bienheureux David : Votre science s'est montrée admirable en moi ; elle s’est fortifiée, et je ne pourrai rien contre elle[3] ; et avec le père du possédé : Je crois, Seigneur ; venez au secours de mon incrédulité[4].

« Puisque nous nous proposons d’atteindre ce but, cherchons avec foi la nature de l’Esprit-Saint, et demandons-lui la connaissance de celui que nous cherchons : car c’est lui que nous cherchons, et c’est lui aussi qui donne la connaissance de lui-même. » Or, comme il nous l’apprend aussi dans l’Écriture-Sainte, c’est lui qui sanctifie les saints et qui accorde la vie divine à ceux qui lui demandent Dieu. « Il est fort supérieur à ceux qui reçoivent ses dons, puisqu’ils sont sanctifiés quand il vient en eux, et qu’ils meurent lorsqu’il les abandonne. L’Esprit-Saint au contraire existe toujours, parce qu’il est la source de la vie éternelle. Mais comment la vie se répand-elle à la fois dans l’ensemble des êtres et dans chaque individu ? Afin de le comprendre[5], il faut que l’âme s’élève à la contemplation) or elle doit s’en être rendue digne en s’affranchissant de toute erreur, de toute fausse opinion,

et de l’amour des femmes qui fascinent les regards des âmes vulgaires ; elle doit enfin être plongée dans un recueillement profond, faire taire autour d’elle, non-seulement l’agitation du corps qui l’enveloppe et le tumulte des sensations, mais encore tout ce qui l’entoure.

Que tout se taise donc, et le ciel, et la terre, et la mer, et les êtres raisonnables qui y vivent. Que l’âme se représente alors toutes ces choses remplies par l’Esprit-Saint qui se tient au-dessus d’elles, qui de tous côtés déborde sur elles, s’y répand, les pénètre intimement et les illumine. » En effet, L’Esprit du Seigneur a rempli la terre entière, et ce qui contient tout a la connaissance de Dieu. « L’Esprit-Saint brille sur tous ceux qui en sont dignes. Comme les rayons du soleil éclairent et dorent un nuage sombre, de même l’Esprit-Saint, descendant dans le corps de l’homme, l’a tiré de l’inertie, lui a donné et la vie, et l’immortalité, et la sainteté. Mû éternellement par l’Esprit-Saint, ce corps est devenu un être saint ; et la présence de l’Esprit-Saint a fait un prophète, un apôtre, un ange divin, de l’homme qui n’était auparavant que terre et que cendre.

La nature et la puissance de l’Esprit-Saint se révèlent encore avec plus d’éclat dans la manière dont il embrasse et gouverne par sa volonté les saints et toutes les créatures raisonnables. Il s’est donné lui-même à toute la multitude des puissances célestes et à la foule des saints. Il a sanctifié et tous les êtres saints, grands ou petits, et les anges, et les archanges. Quoique les corps soient placés dans des lieux divers, que les autres puissances aient elles-mêmes quelque intervalle entre elles, l’Esprit-Saint ne se divise pas comme ces êtres, il ne se fractionne pas pour communiquer à chaque individu la vie divine, mais il fait vivre tous les êtres par sa puissance tout entière. Il est présent partout, il ressemble à Dieu qui l’envoie : il lui ressemble et par son existence, et par son ubiquité, et par le privilége qu’il a d’être présent également dans toutes les créatures. » Gabriel saluant Marie, et un autre ange saluant ailleurs quelqu’un des saints, chacun des prophètes au moment où il prophétisait, Paul annonçant l’évangile à Rome, Jacques à Jérusalem, Marc à Alexandrie, et d’autres dans des villes différentes : tous étaient remplis de l’Esprit-Saint, sans qu’aucun intervalle empêchât la même grâce de Dieu d’agir de la même manière. C’est par l’Esprit-Saint que Dieu est chacun des saints. C’est à eux qu’il a été dit au nom de Dieu : Je l’ai dit ; vous êtes tous dieux et fils du Très-Haut[6] ; et : Le Dieu des dieux, c’est-à-dire des saints, le Seigneur a parlé[7] ; et encore :

On verra sur Sion le Dieu des dieux, c’est-à-dire des saints[8].

« Or si c’est à l’Esprit-Saint que les dieux doivent d’être des dieux, il faut qu’il soit lui-même divin et qu’il procède de Dieu. » En effet, de même que ce qui donne aux caustiques la propriété d’être caustiques doit être caustique lui-même, et que ce qui sanctifie les saints doit lui-même être saint, de même Celui auquel les dieux doivent d’être des dieux est nécessairement lui-même Dieu.

« Puisque l’essence de l’Esprit-Saint est si divine et si précieuse, plein de confiance en elle, ne crains pas de chercher le Christ qui en est le dispensateur : Car personne ne peut invoquer le Seigneur Jésus sans l’Esprit-Saint[9]. « La vie qui s’échappe de l’Esprit-Saint pour former la substance des autres êtres ne se sépare cependant pas de lui. De même qu’il y a dans le feu la chaleur latente qui constitue son essence et la chaleur qui se communique à l’eau ou à tout autre objet de ce genre ; » de même l’Esprit-Saint possède la vie en lui-même, et ceux qui participent de lui vivent, comme il convient à des dieux, d’une vie divine et céleste.

Celui-ci embrasse en effet en lui-même tout être immortel, toute intelligence, tout ange, toute âme. Il ne cherche pas à changer,

puisque son état est heureux ; il n’aspire à rien, puisqu’il a tout en lui-même ; il n’a pas besoin de se développer, puisqu’il est souverainement parfait. Aussi renferme-t-il en lui toutes choses parfaites, » charité, joie, paix, douceur, bonté, sagesse, intelligence, prudence, sûreté, piété, science, sanctification, rédemption, foi, opérations des puissances, dons salutaires, et autres choses semblables. « Il n’y a en lui rien de contingent. Il possède tout dès l’éternité, » comme étant l’Esprit de Dieu et procédant de Dieu, comme ayant en Dieu la source dont il émane. Il est lui-même la source de laquelle découlent les biens que nous venons d’énumérer. Mais ce dont Dieu est la source est une hypostase, tandis que les choses dont l’Esprit-Saint est la source ne sont que ses actes. C’est cet Esprit-Saint que Dieu a versé abondamment sur nous par le Seigneur Jésus ; qu’il a versé, dis-je, et non créé ; communiqué, et non fait ; donné, et non produit. Je me sers ici de synonymes pour que tu sois inébranlable dans ta foi. Celui qui a appris de l’Esprit-Saint ce qu’il doit répondre aux questions qu’on lui adresse est appelé disciple de Dieu par le prophète : Et ils seront tous disciples de Dieu[10].

L’âme raisonnable est pleine de cet Esprit divin, si elle ne s’écarte pas de lui par sa négligence. Elle s’approche donc de lui, » et, réduite à l’unité, » elle s’applique cette parole : Celui qui est

uni au Seigneur est un seul esprit[11]. Gloire à toi. Amen.

(Saint Basile, Contre Eunomius, livre V, fin, Homélie sur l’Esprit-Saint ; t. I, p. 320-322, éd. Garnier[12].)


PLOTIN.
DES TROIS HYPOSTASES PRINCIPALES.

«… L’âme doit examiner d’abord sa propre nature pour savoir si elle a la faculté de contempler Dieu, s’il lui convient de l’étudier, et si elle peut espérer de voir ses recherches couronnées de succès. En effet, si l’âme est étrangère aux choses divines, pourquoi tenter d’en pénétrer la nature ? Si au contraire elle a une étroite affinité avec elles, elle peut et elle doit chercher à les connaître. »

« Voici la première réflexion que toute âme doit faire : c’est l’Âme universelle qui a produit, en leur soufflant un esprit de vie, tous les animaux qui sont sur la terre, dans l’air et dans la mer, » ainsi que les astres divins, le soleil et le ciel immense ; c’est elle qui a donné au ciel sa forme et qui préside à ses révolutions régulières, et tout cela sans se mêler aux êtres auxquels elle communique la forme, le mouvement et la vie. « Elle leur est en effet fort supérieure par son auguste nature : tandis que ceux-ci naissent ou meurent selon qu’elle leur donne la vie ou la leur retire, l’Âme est essence et vie éternelle, parce qu’elle ne saurait cesser d’être elle-même, Mais comment la vie se répand-elle à la fois dans l’univers et dans chaque individu ? Afin de le comprendre, il faut que l’âme contemple l’âme universelle : or, pour s’élever à cette contemplation, l’âme doit en être digne par sa noblesse, s’être affranchie de l’erreur et s’être dérobée

aux objets qui fascinent les regards des âmes vulgaires, être plongée dans un recueillement profond, faire taire autour d’elle non-seulement l’agitation du corps qui l’enveloppe et le tumulte des sensations, mais encore tout ce qui l’entoure. Que tout se taise donc, et la terre, et la mer, et l’air, et le ciel même. Que l’âme se représente alors la grande Âme qui de tous côtés déborde dans cette masse immobile, s’y répand, la pénètre intimement et l’illumine comme les rayons du soleil éclairent et dorent un nuage sombre. C’est ainsi que l’Âme, en descendant dans le monde, a tiré ce grand corps de l’inertie où il gisait, lui a donné le mouvement, la vie et l’immortalité. Mû éternellement par une puissance intelligente, le ciel est devenu un être plein de vie et de félicité ; et la présence de l’Âme a fait un tout admirable de ce qui n’était auparavant qu’un cadavre inerte, eau et terre, ou plutôt ténèbres de la matière, non-être, objet d’horreur pour les dieux, comme dit le poëte. »

« Mais la nature et la puissance de l’Âme se révèlent encore avec plus d’éclat dans la manière dont elle embrasse et gouverne le monde par sa volonté. Elle est présente dans tous les points de ce corps immense, elle en anime toutes les parties, grandes ou petites. Quoique celles-ci soient placées dans des lieux divers, elle ne se divise pas comme elles, elle ne se fractionne pas pour vivifier chaque individu. Elle vivifie toutes choses en même temps, en restant toujours entière, indivisible, semblable par son unité et son universalité à l’Intelligence qui l’a engendrée. » C’est sa puissance qui maintient dans les liens de l’unité ce monde d’une grandeur et d’une variété infinie. Si le ciel, le soleil, les astres sont des dieux, c’est par la présence de l’Âme. C’est par elle que nous-mêmes nous sommes quelque chose : car un cadavre est plus vil que le vil fumier.

« Mais si c’est à l’Âme que les dieux doivent d’être des dieux, il faut qu’elle soit elle-même un dieu plus auguste…… »

« Puisque l’essence de l’âme est si divine et si précieuse, sois persuadé que par elle tu peux atteindre Dieu ; avec elle élève-toi à lui. » Tu n’auras pas à le chercher loin de toi ; il n’y a pas entre lui et toi plusieurs intermédiaires. Afin de l’atteindre, prends pour guide la partie la plus divine et la plus haute de l’âme, la puissance dont elle procède et par laquelle elle touche au monde intelligible. En effet, malgré la dignité que nous venons de lui reconnaître, l’âme n’est que l’image de l’Intelligence. Comme le verbe [extérieur] est l’image du verbe [intérieur] de l’âme, l’âme est elle-même le verbe et l’acte de l’Intelligence. « Elle est la vie qui s’en échappe pour former une autre hypostase, de même qu’il y a dans le feu la chaleur latente qui constitue son essence, et la chaleur qui rayonne à l’extérieur…… »

«… L’Intelligence pure embrasse en effet toute essence immortelle, toute intelligence, toute divinité, toute âme ; et tout y est

éternel et immuable. Pourquoi l’Intelligence changerait-elle, puisque son état est heureux ? À quoi aspirerait-elle, puisqu’elle a tout en elle-même ? Pourquoi voudrait-elle se développer, puisqu’elle est souverainement parfaite ? Sa perfection est d’autant plus complète qu’elle ne renferme que des choses qui sont parfaites et qu’elle pense ; et elle les pense, non parce qu’elle cherche à les connaître, mais parce qu’elle les possède. « Sa félicité n’a rien de contingent : l’Intelligence possède tout dès l’éternité… »

Ainsi l’âme humaine est pleine de cette divinité [de l’Intelligence] ; elle y est rattachée par ces essences, si elle ne s’en éloigne pas. Elle approche d’elle, et, réduite à l’unité, » elle se demande : Qui a engendré cette divinité ?

(Plotin, Enn. V, liv. I, § 1-5 ; t. III, p. 5-11.)

  1. Voy. ci-dessus l’Avertissement, p. 621-622. Pour faciliter au lecteur la comparaison des deux textes, nous mettons entre guillemets toutes les phrases de saint Basile et de Plotin qui se correspondent.
  2. Isaïe, XXI, 12.
  3. Psaumes, CXXXVIII, 6.
  4. Saint Marc, IX, 23.
  5. Nous lisons, comme le propose Jahn, ἐνθυμείσθω (enthumeisthô) au lieu de εὐθυμείσθω (euthumeisthô).
  6. Psaumes, LXXXI, 6.
  7. Psaumes, LIX, 1.
  8. Psaumes, LXXXIII, 8.
  9. Épître 1re aux Corinthiens, XII, 3.
  10. Isaïe, LXV, 13.
  11. S. Paul, Épître 1re aux Corinthiens, VI, 17.
  12. Voici la note de dom Garnier sur ce morceau :

    « Editi περὶ τοῦ πνεύματος τοῦ ἁγίου (peri tou pneumatos tou hagiou) ; at Mss. nostri ita ut edidimus. Notat vir doctissimus Ducaeus brevem hunc De Spiritu Sancto tractatum in Basileensi græca editione posteriori deesse quidem, sed ita ut homiliam separatam efficiat p. 241. Ut ut hæc sunt, hunc de Spiritu Sancto libellum in nostris septem Mss., perinde atque in editione Parisiensi, quinto Contra Eunomium libro adjungi constat, sic ut quædam ejus libri coronis esse videatur. Nec solum illa de Spiritu Sancto lucubratiuncula reliquo Contra Eunomium tractatui subjungitur in Regiis quarto et quinto, sed ipsa etiam in his codicibus serie una legitur cum ultimis libri quinti verbis ; titulus tamen non omnino omissus est, quum scriptum sit in margine περὶ πνεύματος (peri pneumatos), De Spiritu. »