Impressions d’Afrique/Chapitre XIII

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A. Lemerre (p. 299-320).

XIII


En trois semaines Chènevillot termina une petite scène d’aspect fort coquet. Parmi les ouvriers, qui tous avaient fait preuve d’un zèle infatigable, le peintre en bâtiments Toresse et le tapissier Beaucreau méritaient des éloges particuliers. Toresse, qui, fort méfiant à l’endroit des fournitures américaines, s’était muni de barils remplis de peintures diverses, avait recouvert l’édifice entier d’une magnifique teinte rouge ; sur le fronton, les mots : « Club des Incomparables » s’étoilaient d’une foule de rayons symbolisant la gloire de la brillante association. Beaucreau ayant, de son côté, emporté un stock d’étoffes destinées à Ballesteros, s’était servi d’un souple damas écarlate pour poser deux larges rideaux se rejoignant au milieu de l’estrade ou s’écartant jusqu’aux montants. Une perse blanche à fines arabesques d’or servait à masquer le mur de planches dressé au fond.

L’œuvre de Chènevillot obtint un grand succès, et Carmichaël fut mis en demeure d’inaugurer la nouvelle scène en chantant avec sa merveilleuse voix de tête quelques romances de son répertoire.

Le jour même, vers quatre heures, Carmichaël ayant déballé son accoutrement féminin se retira dans sa case et reparut une heure après entièrement transformé.

Il portait une robe de soie bleue ornée d’une onduleuse traîne sur laquelle on lisait en noir le numéro 472 ; une perruque de femme aux épais cheveux blonds, s’harmonisant à souhait avec sa face encore imberbe, complétait la curieuse métamorphose. Interrogé sur la provenance du chiffre étrange inscrit sur sa jupe, Carmichaël nous conta l’anecdote suivante.

Vers la fin de l’hiver, pressé de se rendre en Amérique où l’appelait un brillant engagement, mais retenu à Marseille jusqu’au 14 mars, date de son tirage au sort, Carmichaël, entre tous les paquebots, avait choisi le Lyncée, qui partait le 15 du même mois.

À cette époque, le jeune homme chantait chaque soir avec un étourdissant succès aux Folies-Marseillaises. Le matin du 14 mars, quand il parut à la mairie, les conscrits assemblés reconnurent sans peine leur célèbre compatriote et spontanément, après le tirage au sort, lui firent tous fête à la sortie.

Carmichaël, suivant leur exemple, dut épingler à son chapeau un souple numéro chargé d’éclatantes enluminures, et, pendant une heure, ce fut par les rues de la ville une joyeuse et fraternelle promenade accompagnée de gambades et de chants.

Au moment des adieux, Carmichaël distribua des billets de faveur à ses nouveaux amis, qui, le soir, firent irruption dans les coulisses des Folies-Marseillaises en brandissant avec des gestes légèrement avinés leurs chapeaux toujours ornés d’éblouissantes imageries. Le plus titubant de tous, fils d’un des premiers tailleurs de la ville, voyant Carmichaël en grande toilette et sur le point de paraître en scène, sortit de sa poche une paire de ciseaux et une aiguillée de fil enveloppées dans un large échantillon de soie noire, puis, avec une insistance d’ivrogne, voulut coudre sur l’élégante robe bleue le numéro 472 tiré le matin par son illustre camarade.

Carmichaël, en riant, se prêta de bonne grâce à cette bizarre fantaisie, et, après dix minutes de travail, trois chiffres artistement découpés et cousus s’étalèrent en noir sur sa longue traîne.

Quelques instants plus tard, les conscrits, installés dans la salle, acclamèrent bruyamment Carmichaël, bissant toutes ses romances et criant : « Vive le 472 ! » à la grande joie des spectateurs qui regardaient avec étonnement le nombre tracé sur la jupe du jeune chanteur.

Parti le lendemain, Carmichaël n’avait pas eu le loisir de découdre l’extravagant ornement, qu’il voulait maintenant conserver comme un précieux souvenir de sa ville natale, dont un simple caprice de Talou pouvait en somme le tenir à jamais éloigné.


Son récit achevé, Carmichaël se rendit sur la scène des Incomparables et chanta d’une façon éblouissante l’Aubade de Dariccelli. Sa voix de tête, montant avec une souplesse inouïe jusqu’à l’extrême limite du soprano, exécutait en se jouant les plus déconcertantes vocalises ; les gammes chromatiques partaient comme des fusées, et les trilles, fabuleusement rapides, se prolongeaient à l’infini.

Une longue ovation souligna la cadence finale, bientôt suivie de cinq nouvelles romances, non moins stupéfiantes que la première. Carmichaël, en sortant de scène, fut chaleureusement fêté par tous les spectateurs, pleins d’émotion et de reconnaissance.

Talou et Sirdah, présents depuis le début du spectacle, partageaient visiblement notre enthousiasme. L’empereur, stupéfait, rôdait autour de Carmichaël, dont l’excentrique toilette semblait le fasciner.

Bientôt quelques mots impérieux, promptement traduits par Sirdah, nous apprirent que Talou, désirant chanter à la façon de Carmichaël, exigeait du jeune artiste un certain nombre de leçons, dont la première devait commencer sur l’heure.

Sirdah n’avait pas terminé sa phrase que déjà l’empereur allait sur la scène, où Carmichaël le suivit docilement.

Là, pendant une demi-heure, Talou, émettant une voix de fausset assez pure, s’efforça de copier servilement les exemples fournis par Carmichaël, qui, tout surpris en constatant l’étrange facilité du monarque, déployait un zèle infatigable et sincère.

Après l’achèveinent de cette séance inattendue, la tragédienne Adinolfa voulut expérimenter au point de vue déclamatoire l’acoustique de la place des Trophées. Vêtue d’une magnifique robe de jais endossée en quelques minutes pour la circonstance, elle monta sur la scène et récita des vers italiens accompagnés d’une impressionnante mimique.

Méisdehl, la fille adoptive de l’empereur, venait de se joindre à nous et semblait médusée par les attitudes géniales de la célèbre artiste.

Or, le lendemain, Adinolfa éprouva une grande surprise en errant sous les voûtes odorantes du Béhuliphruen, dont l’ardente végétation attirait chaque jour son âme vibrante, toujours en quête de splendeurs naturelles ou artistiques.

Depuis un moment la tragédienne traversait une région très boisée tapissée de fleurs éclatantes. Elle eut bientôt connaissance d’une clairière au milieu de laquelle Méisdehl, improvisant dans son jargon des paroles pleines d’envolée, reproduisait devant Kalj la mimique prodigieuse qui la veille, après la leçon de Talou, avait attiré tous les regards vers la scène des Incomparables.

À vingt pas le char stationnait, gardé par l’esclave étendu sur un lit de mousse.

Adinolfa, sans faire de bruit, attendit quelque temps, épiant Méisdehl, dont les gestes l’étonnèrent par leur gracieuse justesse. S’intéressant à la révélation de cet instinct dramatique, elle s’approcha de la fillette pour lui enseigner les principes fondamentaux de la démarche et de la tenue scéniques.

Ce cours d’essai donna d’immenses résultats. Méisdehl comprenait sans peine les plus subtiles indications et trouvait spontanément des jeux de physionomie personnels et tragiques.

Pendant les jours suivants, plusieurs séances nouvelles furent consacrées à la même étude, et Méisdehl devint promptement une véritable artiste.

Encouragée par ces merveilleux progrès, Adinolfa voulut apprendre à son élève une scène entière, destinée à être mimée le jour du gala.

Cherchant à donner un puissant relief aux débuts de sa protégée, la tragédienne conçut une idée ingénieuse qui l’amena forcément à nous dire quelques mots de son passé.

Tous les peuples du monde acclamaient Adinolfa, mais les Anglais surtout professaient à son égard un culte ardent et fanatique. Les ovations que lui prodiguait le public londonien ne ressemblaient à aucune autre, et c’est par milliers qu’on vendait ses photographies dans tous les coins de la Grande-Bretagne, qui devint pour elle une seconde patrie.

Désireuse de posséder une résidence fixe pour les séjours prolongés qu’elle faisait chaque année dans la ville des brouillards, la tragédienne acheta, sur les bords de la Tamise, un somptueux château fort ancien ; le propriétaire, un certain lord de Dewsbury, ruiné par de dangereuses spéculations, lui vendit d’un seul bloc, à vil prix, l’immeuble et tout ce qu’il contenait.

De cette demeure on communiquait facilement avec Londres, tout en conservant l’avantage du grand espace et du bon air.

Parmi les différents salons du rez-de-chaussée consacrés à la réception, la tragédienne affectionnait particulièrement une vaste bibliothèque, dont les murs étaient garnis entièrement de vieux livres à précieuses reliures. Un large rayon rempli d’œuvres de théâtre attirait plus souvent que tout autre l’attention de la grande artiste, qui, très versée dans la connaissance de l’anglais, passait de longues heures à feuilleter les chefs-d’œuvre nationaux de son pays d’adoption.

Adinolfa, un jour, avait pris à la fois, puis déposé sur sa table, dix volumes de Shakespeare, afin de chercher certaine note dont elle connaissait l’existence sans se rappeler au juste le titre du drame commenté.

La note retrouvée et transcrite, la tragédienne saisit adroitement les livres pour les remettre en place ; mais, parvenue devant la bibliothèque, elle aperçut une épaisse couche de poussière répandue sur la planche dégarnie. Alignant provisoirement son fardeau sur un fauteuil, elle se mit en devoir d’épousseter avec son mouchoir la surface lisse et poudreuse, en poussant le soin jusqu’à promener le tampon improvisé sur le fond même du meuble, dont la portion verticale réclamait aussi sa part de nettoyage.

Tout à coup, un bruit sec résonna, produit par un ressort secret qu’Adinolfa venait de faire jouer en appuyant involontairement sur certain point déterminé.

Une planche étroite et mince se rabattit subitement, découvrant une cachette d’où la tragédienne, tout émue, sortit non sans d’infinies précautions un très vieux manuscrit à peine lisible.

Elle porta aussitôt sa trouvaille à Londres chez le grand expert Creighton, qui, après un rapide examen fait à la loupe, laissa échapper un cri de stupéfaction.

À n’en pas douter on avait sous les yeux le manuscrit de Roméo et Juliette, tracé de la main même de Shakespeare !

Éblouie par cette révélation, Adinolfa chargea Creighton de lui livrer une copie nette et fidèle du précieux document, qui pouvait renfermer quelque scène inconnue d’un prodigieux intérêt. Puis, s’étant informée de la valeur du volumineux autographe, que l’expert estima un prix fabuleux, elle reprit, toute songeuse, le chemin de sa nouvelle demeure.

D’après le contrat de vente précis et formel, tout le contenu du château appartenait de droit à la tragédienne. Mais Adinolfa était trop scrupuleuse pour profiter d’une circonstance fortuite qui rendait son marché honteusement avantageux. Elle écrivit donc à lord de Dewsbury pour lui conter l’aventure, en lui envoyant par chèque le montant de la somme représentée au dire de l’expert par l’impressionnante relique.

Lord de Dewsbury témoigna sa fervente gratitude par une longue lettre de remerciements, dans laquelle il donnait l’explication probable de la mystérieuse découverte. Seul un de ses ancêtres, Albert de Dewsbury, grand collectionneur d’autographes et de livres rares, avait pu imaginer une pareille cachette pour préserver du vol un manuscrit de cette importance. Or, Albert de Dewsbury, mort brusquement en pleine santé, le crâne fracassé par un terrible accident de cheval, n’avait pas eu le loisir de révéler à son fils, comme il comptait sans doute le faire pendant ses derniers moments, l’existence du trésor si bien claustré, qui depuis lors était resté à la même place.

Au bout de quinze jours, Creighton rapporta lui-même à la tragédienne le manuscrit, accompagné de deux copies, la première scrupuleusement conforme au texte plein d’archaïsmes et d’obscurité, la seconde parfaitement claire et compréhensible, véritable traduction modernisée comme langue et comme caractères.

Après le départ de l’expert, Adinolfa prit la seconde copie, qu’elle se mit à lire attentivement.

Chaque page la plongeait dans une stupéfaction profonde.

Elle avait maintes fois joué le rôle de Juliette et connaissait tout le drame par cœur. Or, au cours de sa lecture, elle découvrait sans cesse des répliques, des jeux de scène, des détails de mimique ou de costume entièrement nouveaux et ignorés.

D’un bout à l’autre la pièce se trouvait ainsi parée d’une foule d’enrichissements qui, sans en dénaturer le fond, l’émaillaient de nombreux tableaux pittoresques et imprévus.

Certaine d’avoir entre les mains la version véritable du célèbre drame de Vérone, la tragédienne s’empressa d’annoncer sa découverte dans le Times, dont une page entière fut remplie de citations puisées au manuscrit même.

L’insertion eut un retentissement immense. Artistes et savants affluèrent dans la vieille demeure des Dewsbury, pour voir l’extraordinaire autographe, qu’Adinolfa laissait feuilleter tout en exerçant discrètement une incessante surveillance.

Deux camps se formèrent aussitôt, et une violente polémique s’engagea entre les partisans du fameux document et les adversaires qui le déclaraient apocryphe. Les colonnes des journaux se remplirent de plaidoyers enflammés, dont les preuves et les détails contradictoires défrayèrent bientôt les conversations de l’Angleterre et du monde entier.

Adinolfa voulut profiter de cette effervescence pour monter la pièce d’après la version nouvelle, en se réservant pour elle-même le rôle de Juliette, dont la création sensationnelle pouvait auréoler son nom d’un éclat ineffaçable.

Mais aucun directeur n’accepta la tâche offerte. Les innombrables frais de mise en scène exigés par chaque page du manuscrit épouvantaient les plus audacieux, et la grande artiste frappa en vain à toutes les portes.

Découragée, Adinolfa cessa de s’intéresser à la question, et bientôt la polémique prit fin, détrônée par un crime sensationnel qui, soudain, capta l’attention du public.

Or, c’est la scène finale du drame de Shakespeare qu’Adinolfa voulait faire jouer à Méisdehl, en se conformant aux indications du célèbre autographe. La tragédienne avait à sa disposition la copie modernisée, prise à tout hasard en vue de certaines démarches possibles auprès de plusieurs directeurs américains. Kalj, si fin et si bien doué, ferait un charmant Roméo, et la mimique, très touffue, se passerait aisément du dialogue inaccessible aux deux enfants ; d’ailleurs l’absence de texte ne pouvait nuire à la compréhension d’un sujet aussi populaire.

À défaut d’accoutrements complets, il fallait trouver quelque fragment de costume ou de parure pouvant faire reconnaître les deux personnages. La coiffure offrait dans cet ordre d’idées l’élément le plus simple et le plus facile à exécuter. Mais, d’après le manuscrit, les deux amants étaient vêtus d’étoffes à ornements rouges, avec coiffures assorties et richement brodées.

Cette dernière indication embarrassait Adinolfa et la hantait, certain jour, au cours de ses habituelles promenades à travers les massifs du Béhuliphruen. Soudain, comme elle marchait le regard fixé à terre, absorbée par ses réflexions, elle s’arrêta au bruit d’une sorte de monologue lent et entrecoupé. Elle tourna la tête et aperçut Juillard, qui, assis à la turque sur le gazon, tenait un cahier à la main et rédigeait des notes qu’il prononcait à voix haute. Un grand recueil illustré, posé tout ouvert sur le sol, attira l’attention de la tragédienne par certains tons rougeâtres qui se trouvaient justement en harmonie avec ses pensées intimes. Elle s’approcha de Juillard, qui lui vanta le charme puissant du lieu de retraite choisi par lui. C’est là que, depuis le récent achèvement de la conférence réservée au gala, il venait chaque jour préparer, au milieu du recueillement et du silence, un long travail sur la guerre de 70. D’un geste il montra, épars autour de lui, plusieurs ouvrages parus pendant la terrible lutte, et, parmi eux, le grand recueil dont les deux pages, remarquées par la tragédienne, figuraient avec assez de vie, l’une la charge de Reichshoffen, l’autre un épisode de la Commune ; les tons rouges, empruntés à gauche aux uniformes et aux plumets, à droite aux flammes d’un incendie, pouvaient donner de loin l’illusion des broderies réclamées par l’autographe shakespearien. Désireuse d’employer en guise d’étoffe ce papier teinté selon ses vues, Adinolfa présenta sa requête à Juillard, qui sans se faire prier détacha les feuilles convoitées.

À l’aide de ciseaux et d’épingles, la tragédienne confectionna pour Kalj et Méisdehl les deux coiffures classiques des amants de Vérone.

Ce premier point réglé, Adinolfa reprit l’ouvrage de Shakespeare, afin d’étudier avec soin les moindres détails de mise en scène.

Certains épisodes du morceau final trouvaient leur explication dans un prologue assez développé, comprenant deux tableaux consacrés à l’enfance de Roméo et de Juliette encore étrangers l’un pour l’autre.

C’est de ce prologue qu’Adinolfa se pénétra plus particulièrement.

Dans le premier tableau, Roméo enfant écoutait les leçons de son précepteur le père Valdivieso, savant moine qui inculquait à son élève les principes de la morale la plus pure et la plus religieuse.

Depuis nombre d’années Valdivieso passait toutes ses nuits au travail, s’entourant d’in-folio qui faisaient sa joie et de vieux parchemins dont les secrets n’échappaient jamais à son infaillible sagacité. Doué d’une mémoire immense et d’une élocution entraînante, il charmait son disciple par des récits fort imagés, dont le sens cachait presque toujours quelque enseignement profitable. La scène initiale était remplie entièrement par son rôle, auquel se joignaient seulement quelques interruptions naïves du jeune Roméo.

Les souvenirs bibliques se pressaient sur les lèvres du moine. Il évoquait minutieusement la tentation d’Ève, puis contait l’aventure du débauché Thisias, qui, en pleine Sion, au milieu d’une orgie, vit apparaître le spectre de Dieu le Père, terrible et courroucé.

Ensuite venaient les détails suivants sur la légende de Phéior d’Alexandrie, le jeune libertin contemporain de Thaïs.

Désespéré par l’abandon d’une maîtresse bien-aimée qui lui avait signifié la rupture en oubliant volontairement un rendez-vous d’amour, Phéior, renonçant à son existence de plaisir et cherchant une consolation dans la foi, s’était retiré dans le désert pour y vivre en anachorète, revenant parfois semer la bonne parole sur les lieux témoins de ses erreurs passées.

À la suite de longues privations, Phéior était devenu d’une maigreur extrême ; sa tête, naturellement volumineuse, semblait immense comparée à son corps étique, et ses tempes surtout ressortaient prodigieusement aux deux côtés de son visage émacié.

Un jour, Phéior parut sur la place publique au moment où les citoyens convoqués discutaient les affaires de l’État. À cette époque deux assemblées distinctes, celle des jeunes gens et celle des vieillards, se réunissaient à jour fixe sur cette espèce de forum, la première émettant de hardis projets de lois rectifiés par la deuxième dans le sens de la modération. Ces deux groupes se disposaient chacun suivant un carré parfait pouvant représenter la superficie d’une acre.

L’apparition de Phéior, célèbre par sa soudaine conversion, suspendit un instant les délibérations.

Aussitôt le néophyte, selon sa coutume, se mit à prêcher avec ardeur le mépris des richesses et des plaisirs, prenant surtout à partie le clan des jeunes, auxquels il semblait reprocher directement toutes sortes de vices et de turpitudes.

Courroucés par cette attitude provocante, ceux qu’il interpellait ainsi se jetèrent sur lui et le renversèrent sur le sol avec rage. Trop faible pour se défendre, Phéior se releva péniblement et s’éloigna tout meurtri en maudissant ses agresseurs. Soudain, au détour d’une rue, il tomba à genoux, en extase, à la vue de son ancienne amante, qui passa sans le reconnaître, richement parée et suivie d’une foule d’esclaves. Phéior, pendant un moment, se sentit reconquis par sa brûlante passion ; mais, la vision évanouie, il parvint à se ressaisir et gagna de nouveau le désert, où, après plusieurs années de pénitence continuelle, il mourut vainqueur de ses penchants et pardonné.

Après la légende de Phéior, le moine Valdivieso décrivait deux martyres fameux, celui de Jérémie lapidé par ses compatriotes à l’aide de nombreux silex tranchants et pointus, puis celui de saint Ignace livré aux bêtes, qui lacérèrent son corps tandis que son âme, par antithèse, montait vers le paradis, offert sous l’aspect féerique d’une île merveilleuse.

L’ensemble de ces discours présentait une grande unité. Leurs frappants sujets avaient pour but évident d’attirer vers le bien l’esprit de Roméo, expliquant en outre la facilité avec laquelle Juliette, image de l’amour pur et conjugal, s’emparait victorieusement du jeune homme adonné tout d’abord aux intrigues frivoles et avilissantes.

Le second tableau du prologue, touchant parallèle du premier, montrait Juliette enfant assise auprès de sa nourrice, qui la charmait par des contes gracieux ou terribles ; entre autres personnages fabuleux dépeints par la narratrice, on voyait la bienfaisante fée Urgèle secouant ses tresses pour répandre à l’infini des pièces d’or sur son passage, puis l’ogresse Pergovédule qui, rendue hideuse par son visage jaune et ses lèvres vertes, mangeait deux génisses à souper lorsqu’elle manquait d’enfants pour satisfaire son appétit.

Dans la scène finale qu’Adinolfa prétendait monter, une foule d’images empruntées au prologue réapparaissaient aux yeux des deux amants, qui, après l’absorption d’un breuvage empoisonné, devenaient la proie d’hallucinations continuelles.

D’après les indications du manuscrit, tous ces fantômes composaient une série de tableaux vivants, dont la succession trop rapide ne pouvait manquer de soulever à Éjur d’insurmontables difficultés.

Adinolfa pensa dès lors à Fuxier, dont les pastilles pouvaient, par leur effet pittoresque, tenir lieu de costumes et d’accessoires.

Accédant au désir de la tragédienne et promettant de mettre au point toutes les visions demandées, Fuxier, très au courant des finesses de la langue anglaise, prit connaissance du prologue et du morceau final, qui lui fournissaient d’amples matériaux pour un intéressant travail.

Une mention spéciale du manuscrit réclamait, auprès du tombeau de Juliette, un foyer à feu verdâtre propre à éclairer d’une lueur tragique la scène poignante jouée par les deux amants. Ce brasier, dont on colorerait les flammes avec du sel marin, semblait tout indiqué pour consumer les pastilles évocatrices. Adinolfa, qui se grimerait pour paraître elle-même à la fin sous les traits de l’ogresse Pergovédule, pourrait s’étendre derrière le tombeau, et, cachée à tous les yeux, jeter dans la fournaise, au moment opportun, telle pastille génératrice de telle image.

Ce procédé n’excluait pas toute figuration. Deux apparitions, celle de Capulet paré d’une robe à reflets d’or et celle du Christ immobile sur l’âne fameux, devaient être réalisées par Soreau, qui possédait dans sa réserve de costumes tous les éléments nécessaires à leur composition. La transformation s’opérerait à l’abri des regards en quelques secondes, et la docile Mileñkaya se verrait requise pour la circonstance. Chènevillot promit d’établir dans la toile de fond deux fins grillages habilement peints, que l’éclairage respectif d’une lampe à réflecteur rendrait transparents à l’heure dite ; par derrière, deux niches de grandeur suffisante seraient aménagées à hauteur voulue.

Le spectre de Roméo devant, pour finir, descendre du ciel en présence du cadavre lui-même, un des frères de Kalj, très près de ce dernier comme âge et comme traits, fut désigné pour l’emploi de sosie. On tailla dans le restant de la feuille consacrée aux cuirassiers de Reichshoffen une seconde coiffure pareille à la première, et Chènevillot imagina facilement, avec une corde et une poulie du Lyncée, un système de suspension se mouvant à la main.

Pour l’évocation d’Urgèle, on prit, dans la cargaison du navire, certaine poupée restée intacte au fond d’une caisse adressée à un coiffeur de Buenos-Ayres. Un socle à roulettes pouvait être construit en peu de temps pour soutenir le buste blanc et rose aux grands yeux bleus. Non loin de la caisse, de nombreux jetons dorés, pareils à des louis de vingt francs, s’étaient répandus hors d’un colis défoncé rempli de jeux divers ; à l’aide d’une faible provision de colle on les fixa très légèrement sur la magnifique chevelure blonde du buste, défaite et répandue en tresses de tous côtés ; la moindre secousse ferait tomber cette éblouissante monnaie que la fée généreuse sèmerait ainsi à profusion.

Pour le reste de la mise en scène, comprenant le tombeau et le brasier, on s’en rapporta sans contrôle à Chènevillot.

Suivant un court passage du manuscrit, Roméo attachait au cou de Juliette réveillée de son sommeil léthargique un riche collier de rubis, destiné d’abord, dans la pensée de l’époux, à orner seulement le froid cadavre de la bien-aimée.

Ce détail fournit à Bex l’occasion d’utiliser un baume de sa façon, dont l’emploi lui avait toujours réussi au cours de ses savantes triturations.

Il s’agissait d’un anesthésiant suffisamment puissant pour rendre la peau indifférente aux brûlures ; en appliquant sur ses mains cet enduit protecteur, Bex pouvait manier à n’importe quelle température certain métal inventé par lui et baptisé le bexium. Sans la découverte antérieure du précieux ingrédient, le chimiste n’aurait pu mener à bien celle du bexium, dont la spécialité réclamait justement d’extrêmes variations thermiques.

Pour remplacer le collier de rubis introuvable à Éjur même en imitation, Bex proposait plusieurs charbons ardents attachés à un fil d’amiante qu’il se chargeait de fournir. Kalj n’aurait qu’à prendre dans le brasier l’étrange bijou étincelant et rouge pour en parer Méisdehl, dont la poitrine et les épaules seraient immunisées d’avance par le baume infaillible.

La tragédienne accepta l’offre de Bex, après s’être assurée de l’assentiment de Méisdehl, qui se montra confiante et brave.

Le tableau tout entier devait être joué sans dialogue. Mais, dans leurs études de mimique, Kalj et Méisdehl dépensaient tant d’intelligence et de bonne volonté qu’Adinolfa, encouragée par le succès, essaya d’apprendre à ses élèves quelques fragments de phrases traduits en français et propres à expliquer les différentes apparitions. La tentative donna de rapides résultats, et il ne resta plus dès lors qu’à perfectionner, jusqu’à la date du gala, les émouvants jeux de scène si bien compris par les deux enfants.