Indiana/IV

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Quatrième partie
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âmes ardentes et passionnées font les santés tenaces et miraculeuses aux jours du danger ; mais les âmes tièdes et paresseuses n’impriment pas au corps de ces élans surnaturels. Quoique Raymon fût un bon fils, comme on l’entend dans la société, il succomba physiquement sous le poids de la fatigue. Étendu sur son lit de douleur, n’ayant plus à son chevet que des mercenaires ou de rares amis pressés de retourner aux agitations de la vie sociale, il se mit à penser à Indiana, et il la regretta sincèrement, car alors elle lui eût été nécessaire. Il se rappela les soins pieux qu’il lui avait vu prodiguer à son vieil et maussade époux, et il se représenta les douceurs et les bienfaits dont elle eût su entourer son amant.

« Si j’eusse accepté son sacrifice, pensa-t-il, elle serait déshonorée ; mais que m’importerait à l’heure où je suis ? Abandonné d’un monde frivole et personnel, je ne serais pas seul ; celle que tous repousseraient avec mépris serait à mes pieds avec amour ; elle pleurerait sur mes maux, elle saurait les adoucir. Pourquoi l’ai-je renvoyée, cette femme ? Elle m’aimait tant qu’elle aurait pu se consoler des outrages des hommes en répandant quelque bonheur sur ma vie intérieure. »

Il résolut de se marier quand il serait guéri, et il repassa dans son cerveau les noms et les figures qui l’avaient frappé dans les salons des deux classes de la société. De ravissantes apparitions passèrent dans ses rêves ; des chevelures chargées de fleurs, des épaules de neige enveloppées de boas de cygne, des corsages souples emprisonnés dans la mousseline ou le satin : ces attrayants fantômes agitèrent leurs ailes de gaze sur les yeux lourds et brûlants de Raymon ; mais, il n’avait vu ces péris que dans le tourbillon parfumé du bal. À son réveil, il se demanda si leurs lèvres rosées avaient d’autres sourires que ceux de la coquetterie ; si leurs blanches mains savaient panser les plaies de la douleur, si leur esprit fin et brillant savait descendre à la tâche pénible de consoler et de distraire un malade chargé d’ennuis. Raymon était un homme d’intelligence exacte, et il se méfiait plus qu’un autre de la coquetterie des femmes ; plus qu’un autre il haïssait l’égoïsme, parce qu’il savait qu’il n’y avait là rien à recueillir pour son bonheur. Et puis Raymon était aussi embarrassé pour le choix d’une femme que pour celui d’une couleur politique. Les mêmes raisons lui imposaient la lenteur et la prudence. Il appartenait à une haute et rigide famille qui ne souffrirait point de mésalliance, et pourtant la fortune ne résidait plus avec sécurité que chez les plébéiens. Selon toute apparence, cette classe allait s’élever sur les débris de l’autre, et, pour se maintenir à la surface du mouvement, il fallait être le gendre d’un industriel ou d’un agioteur. Raymon pensa donc qu’il était sage d’attendre de quel côté viendrait le vent pour s’engager dans une démarche qui déciderait de tout son avenir.

Ces réflexions positives lui montraient à nu la sécheresse de cœur qui préside aux unions de convenance, et l’espoir d’avoir un jour une compagne digne de son amour n’entrait que par hasard dans les chances de son bonheur. En attendant, la maladie pouvait être longue, et l’espoir de jours meilleurs n’efface point la sensation aiguë des douleurs présentes. Il revint à la pensée pénible de son aveuglement, le jour où il avait refusé d’enlever madame Delmare, et il se maudit d’avoir si mal compris ses véritables intérêts.

Sur ces entrefaites, il reçut la lettre qu’Indiana lui écrivait de l’île Bourbon. L’énergie sombre et inflexible qu’elle conservait, au milieu des revers qui eussent dû briser son âme, frappa vivement Raymon.

« Je l’ai mal jugée, pensa-t-il, elle m’aimait réellement, elle m’aime encore, pour moi elle eût été capable de ces efforts héroïques que je croyais au-dessus des forces d’une femme ; et maintenant je n’aurais peut-être qu’un mot à dire pour l’attirer, comme un invincible aimant, d’un bout du monde à l’autre. S’il ne fallait pas six mois, huit mois peut-être pour obtenir ce résultat, je voudrais essayer ! »

Il s’endormit avec cette idée ; mais il fut réveillé bientôt par un grand mouvement dans la chambre voisine. Il se leva avec peine, passa une robe de chambre, et se traîna à l’appartement de sa mère ; elle était au plus mal.

Elle retrouva vers le matin la force de s’entretenir avec lui ; elle ne se faisait pas illusion sur le peu de temps qui lui restait à vivre ; elle s’occupa de l’avenir de son fils.

« Vous perdez, lui dit-elle, votre meilleure amie ; que le ciel la remplace par une compagne digne de vous. Mais soyez prudent, Raymon, et ne hasardez point le repos de votre vie entière pour une chimère d’ambition. Je ne connaissais, hélas ! qu’une femme que j’eusse voulu nommer ma fille : mais le ciel avait disposé d’elle. Cependant, écoutez, mon fils. M. Delmare est vieux et cassé ; qui sait si ce long voyage n’a pas épuisé le reste de ses forces ? Respectez l’honneur de sa femme tant qu’il vivra ; mais si, comme je le crois, il est appelé à me suivre de près dans la tombe, souvenez-vous qu’il y a encore au monde une femme qui vous aime presque autant que votre mère vous a aimé. »

Le soir, madame de Ramière mourut dans les bras de son fils. La douleur de Raymon fut amère et profonde ; il ne pouvait y avoir, devant une semblable perte, ni fausse exaltation ni calcul. Sa mère lui était réellement nécessaire ; avec elle il perdait tout le bien-être moral de sa vie. Il versa sur son front livide, sur ses yeux éteints, des larmes désespérantes ; il accusa le ciel, il maudit sa destinée, il pleura aussi Indiana. Il demanda compte à Dieu du bonheur qu’il lui devait ; il lui reprocha de le traiter comme un autre et de lui arracher tout à la fois. Puis il douta de ce Dieu qui le châtiait ; il aima mieux le nier que de se soumettre à ses arrêts. Il perdit toutes les illusions avec toutes les réalités de sa vie ; et il retourna à son lit de fièvre et de souffrances, brisé comme un roi déchu, comme un ange maudit.

Quand il fut à peu près rétabli, il jeta un coup d’œil sur la situation de la France. Le mal empirait ; de toutes parts on menaçait de refuser l’impôt. Raymon s’étonna de la confiance imbécile de son parti, et, jugeant à propos de ne pas se jeter encore dans la mêlée, il se renferma à Cercy avec le triste souvenir de sa mère et de madame Delmare.

À force de creuser l’idée qu’il avait d’abord légèrement conçue, il s’accoutuma à penser que cette dernière n’était pas perdue pour lui, s’il voulait se donner la peine de la rappeler. Il vit à cette résolution beaucoup d’inconvénients, mais plus d’avantages encore. Il n’entrait pas dans ses intérêts d’attendre qu’elle fût veuve pour l’épouser, comme l’avait entendu madame de Ramière. Delmare pouvait vivre vingt ans encore, et Raymon ne voulait pas renoncer pour toujours aux chances d’un mariage brillant. Il concevait mieux que cela dans sa riante et fertile imagination. Il pouvait, en se donnant un peu de peine, exercer sur son Indiana un ascendant illimité ; il se sentait assez d’adresse et de rouerie dans l’esprit pour faire de cette femme ardente et sublime une maîtresse soumise et dévouée. Il pouvait la soustraire au courroux de l’opinion, la cacher derrière le mur impénétrable de sa vie privée, la garder comme un trésor au fond de sa retraite, et l’employer à répandre sur ses instants de solitude et de recueillement le bonheur d’une affection pure et généreuse. Il ne faudrait pas remuer beaucoup pour éviter la colère du mari ; il ne viendrait pas chercher sa femme au delà de trois mille lieues, quand ses intérêts le clouaient irrévocablement dans un autre monde. Indiana serait peu exigeante de plaisir et de liberté après les rudes épreuves qui l’avaient courbée au joug. Elle n’était ambitieuse que d’amour, et Raymon sentait qu’il l’aimerait par reconnaissance, dès qu’elle lui serait utile. Il se rappelait aussi la constance et la douceur qu’elle avait montrées pendant de longs jours de froideur et d’abandon. Il se promettait de conserver habilement sa liberté sans qu’elle osât s’en plaindre ; il se flattait de prendre assez d’empire sur sa conviction pour la faire consentir à tout, même à le voir marié ; et il appuyait cette espérance sur les nombreux exemples de liaisons intimes qu’il avait vues subsister en dépit des lois sociales, moyennant la prudence et l’habileté avec lesquelles on savait échapper aux jugements de l’opinion.



Tu ne m’abandonnes donc pas, toi ? (Page 59.)

« D’ailleurs, disait-il encore, cette femme aura fait pour moi un sacrifice sans retour et sans bornes. Pour moi elle aura traversé le monde et laissé derrière elle tout moyen d’existence, toute possibilité de pardon. Le monde n’est rigide que pour les fautes étroites et communes ; une rare audace l’étonne, une infortune éclatante le désarme ; il la plaindra, il l’admirera peut-être, cette femme qui pour moi aura fait ce que nulle autre n’oserait tenter. Il la blâmera, mais il n’en rira pas, et je ne serai pas coupable pour l’accueillir et la protéger après une si haute preuve de son amour. Peut être, au contraire, vantera-t-on mon courage ; du moins j’aurai des défenseurs, et ma réputation sera soumise à un glorieux et insoluble procès. La société veut quelquefois qu’on la brave ; elle n’accorde pas son admiration à ceux qui rampent dans les voie battues. Au temps où nous sommes, il faut mener l’opinion à coups de fouet. »

Sous l’influence de ces pensées, il écrivit à madame Delmare. Sa lettre fut ce qu’elle devait être entre les mains d’un homme si adroit et si exercé. Elle respirait l’amour, la douleur, la vérité surtout. Hélas ! quel roseau mobile est-ce donc que la vérité, pour se plier ainsi à tous les souffles ?

Cependant Raymon eut la sagesse de ne point exprimer formellement l’objet de sa lettre. Il feignait de regarder le retour d’Indiana comme un bonheur inespéré ; mais cette fois il lui parlait faiblement de ses devoirs. Il lui racontait les dernières paroles de sa mère ; il peignait avec chaleur le désespoir où le réduisait cette perte, les ennuis de la solitude et le danger de sa situation. Il faisait un tableau sombre et terrible de la révolution qui grossissait à l’horizon de la France, et, tout en feignant de se réjouir d’être seul opposé à ses coups, il faisait entendre à Indiana que le moment était venu pour elle d’exercer cette enthousiaste fidélité, ce périlleux dévouement dont elle s’était vantée. Raymon accusait son destin, et disait que la vertu lui avait coûté bien cher, que son joug était bien rude, qu’il avait tenu le bonheur dans sa main et qu’il avait eu la force de se condamner à un éternel isolement. « Ne me dites plus que vous m’avez aimé, ajoutait-il ; je suis alors si faible et si découragé, que je maudis mon courage et que je hais mes devoirs. Dites-moi que vous êtes heureuse, que vous m’oubliez, afin qu’il soit en ma puissance de n’aller pas vous arracher aux liens qui nous séparent. »



Il s’enfuit épouvanté… (Page 65.)

En un mot, il se disait malheureux ; c’était dire à Indiana qu’il l’attendait.

XXVI.

Durant les trois mois qui s’écoulèrent entre le départ de cette lettre et son arrivée à l’île Bourbon, la situation de madame Delmare était devenue presque intolérable, par suite d’un incident domestique de la plus grande importance pour elle. Elle avait pris la triste habitude d’écrire chaque soir la relation des chagrins de la journée. Ce journal de ses douleurs s’adressait à Raymon, et, quoiqu’elle n’eût pas l’intention de le lui faire parvenir, elle s’entretenait avec lui, tantôt avec passion, tantôt avec amertume, des maux de sa vie et des sentiments qu’elle ne pouvait étouffer. Ces papiers tombèrent entre les mains de Delmare, c’est-à-dire qu’il brisa le coffre qui les recélait ainsi que les anciennes lettres de Raymon, et qu’il les dévora d’un œil jaloux et furieux. Dans le premier mouvement de sa colère, il perdit la force de se contenir, et alla, le cœur palpitant, les mains crispées, attendre qu’elle revînt de sa promenade. Peut-être, si elle eût tardé quelques minutes, cet homme malheureux aurait eu le temps de rentrer en lui-même ; mais leur mauvaise étoile à tous deux voulut qu’elle se présentât presque aussitôt devant lui. Alors, sans pouvoir articuler une parole, il la saisit par les cheveux, la renversa, et la frappa au front du talon de sa botte.

À peine eut-il imprimé cette marque sanglante de sa brutalité à un être faible, qu’il eut horreur de lui-même. Il s’enfuit épouvanté de ce qu’il avait fait, et courut s’enfermer dans sa chambre, où il arma ses pistolets pour se brûler la cervelle ; mais, au moment d’accomplir ce dessein, il vit, sous la varangue, Indiana qui s’était relevée, et qui essuyait, d’un air calme et froid, le sang dont son visage était inondé. D’abord, comme il croyait l’avoir tuée, il éprouva un sentiment de joie en la voyant debout, et puis sa colère se ralluma.

« Ce n’est qu’une égratignure, s’écria-t-il, et tu mériterais mille morts ! Non, je ne me tuerai pas ; car tu irais t’en réjouir dans les bras de ton amant. Je ne veux pas assurer votre bonheur à tous deux, je veux vivre pour vous faire souffrir, pour te voir dépérir de langueur et d’ennui, pour déshonorer l’infâme qui s’est joué de moi. » Il se débattait contre les tortures de la rage, lorsque Ralph entra par une autre porte de la varangue et rencontra Indiana échevelée, dans l’état où cette horrible scène l’avait laissée. Mais elle n’avait pas témoigné la moindre frayeur, elle n’avait pas laissé échapper un cri, elle n’avait pas élevé la main pour demander grâce. Fatiguée de la vie, il semblait qu’elle eût éprouvé le désir cruel de donner à Delmare le temps de consommer un meurtre en n’appelant personne à son secours. Il est certain qu’au moment où cet événement avait eu lieu Ralph était à vingt pas de là, et qu’il n’avait pas entendu le moindre bruit.

« Indiana ! s’écria-t-il en reculant d’effroi et de surprise, qui vous a blessée ainsi ?

— Vous le demandez ? répondit-elle avec un sourire amer ; quel autre que votre ami en a le droit et la volonté ? »

Ralph jeta par terre le rotin qu’il tenait ; il n’avait pas besoin d’autres armes que ses larges mains pour étrangler Delmare. Il franchit la distance en deux sauts, enfonça la porte d’un coup de poing… mais il trouva Delmare étendu par terre, le visage violet, la gorge enflée, en proie aux convulsions étouffées d’une congestion sanguine.

Il s’empara des papiers épars sur le plancher. En reconnaissant l’écriture de Raymon, en voyant les débris de la cassette, il comprit ce qui s’était passé ; et, recueillant avec soin ces pièces accusatrices, il courut les remettre à madame Delmare en l’engageant à les brûler tout de suite. Delmare ne s’était probablement pas donné le temps de tout lire.

Il la pria ensuite de se retirer dans sa chambre pendant qu’il appellerait les esclaves pour secourir le colonel ; mais elle ne voulut ni brûler les papiers ni cacher sa blessure.

« Non, lui dit-elle avec hauteur, je ne veux pas, moi ! Cet homme n’a pas daigné autrefois cacher ma fuite à madame de Carvajal ; il s’est empressé de publier ce qu’il appelait mon déshonneur. Je veux montrer à tous les yeux ce stigmate du sien qu’il a pris soin d’imprimer lui-même sur mon visage. C’est une étrange justice que celle qui impose à l’un de garder le secret des crimes de l’autre, quand celui-ci s’arroge le droit de le flétrir sans pitié ! »

Quand Ralph vit le colonel en état de l’entendre, il l’accabla de reproches avec plus d’énergie et de rudesse qu’on ne l’aurait cru capable d’en montrer. Alors Delmare, qui n’était certainement pas un méchant homme, pleura sa faute comme un enfant ; mais il la pleura sans dignité, comme on est capable de le faire quand on se livre à la sensation du moment sans en raisonner les effets et les causes. Prompt à se jeter dans l’excès contraire, il voulait appeler sa femme et lui demander pardon ; mais Ralph s’y opposa, et tâcha de lui faire comprendre que cette réconciliation puérile compromettrait l’autorité de l’un sans effacer l’injure faite à l’autre. Il savait bien qu’il est des torts qu’on ne pardonne pas et des malheurs qu’on ne peut oublier.

Dès ce moment le personnage de ce mari devint odieux aux yeux de sa femme. Tout ce qu’il fit pour réparer ses torts lui ôta le peu de considération qu’il avait pu garder jusque-là. Sa faute était immense, en effet ; l’homme qui ne se sent pas la force d’être froid et implacable dans sa vengeance doit abjurer toute velléité d’impatience et de ressentiment. Il n’y a pas de rôle possible entre celui du chrétien qui pardonne et celui de l’homme du monde qui répudie. Mais Delmare avait aussi sa part d’égoïsme ; il se sentait vieux, les soins de sa femme lui devenaient chaque jour plus nécessaires. Il se faisait une terrible peur de la solitude, et si, dans la crise de son orgueil blessé, il revenait à ses habitudes de soldat en la maltraitant, la réflexion le ramenait bientôt à cette faiblesse des vieillards qui s’épouvante de l’abandon. Trop affaibli par l’âge et les fatigues pour aspirer à devenir père de famille, il était resté vieux garçon dans son ménage, et avait pris une femme comme il eût pris une gouvernante. Ce n’était donc pas par tendresse pour elle qu’il lui pardonnait de ne l’aimer pas, c’était par intérêt pour lui-même ; et s’il s’affligeait de ne pas régner sur ses affections, c’était parce qu’il craignait d’être moins bien soigné sur ses vieux jours.

De son côté, quand madame Delmare, profondément blessée par les lois sociales, raidissait toutes les forces de son âme pour les haïr et les mépriser, il y avait bien aussi au fond de ses pensées un sentiment tout personnel. Mais peut-être ce besoin de bonheur qui nous dévore, cette haine de l’injustice, cette soif de liberté qui ne s’éteignent qu’avec la vie, sont-ils les facultés constituantes de l’égotisme, qualification par laquelle les Anglais désignent l’amour de soi, considéré comme un droit de l’homme et non comme un vice. Il me semble que l’individu choisi entre tous pour souffrir des institutions profitables à ses semblables doit, s’il a quelque énergie dans l’âme, se débattre contre ce joug arbitraire. Je crois aussi que plus son âme est grande et noble, plus elle doit s’ulcérer sous les coups de l’injustice. S’il avait rêvé que le bonheur doit récompenser la vertu, dans quels doutes affreux, dans quelles perplexités désespérantes doivent les jeter les déceptions que l’expérience lui apporte !

Aussi toutes les réflexions d’Indiana, toutes ses démarches, toutes ses douleurs, se rapportaient à cette grande et terrible lutte de la nature contre la civilisation. Si les montagnes désertes de l’île eussent pu la cacher longtemps, elle s’y serait infailliblement réfugiée le jour de l’attentat commis contre elle ; mais Bourbon n’avait pas assez d’étendue pour la soustraire aux recherches, et elle résolut de mettre la mer et l’incertitude du lieu de sa retraite entre elle et son tyran. Cette résolution prise, elle se sentit plus tranquille, et montra presque de l’insouciance et de la gaieté dans son intérieur. Delmare en fut si surpris et si charmé qu’il fit à part à soi ce raisonnement de brute, qu’il était bon de faire sentir un peu la loi du plus fort aux femmes.

Alors elle ne rêva plus que de fuite, de solitude et d’indépendance ; elle roula dans son cerveau meurtri et douloureux mille projets d’établissement romanesque dans les terres désertes de l’Inde ou de l’Afrique. Le soir, elle suivait de l’œil le vol des oiseaux qui s’en allaient coucher à l’île Rodrigue. Cette île abandonnée lui promettait toutes les douceurs de l’isolement, premier besoin d’une âme brisée. Mais les mêmes motifs qui l’empêchaient de gagner l’intérieur des terres de Bourbon lui faisaient abandonner l’étroit asile des terres voisines. Elle voyait souvent chez elle de gros traitants de Madagascar qui avaient des relations d’affaires avec son mari ; gens épais, cuivrés, grossiers, qui n’avaient de tact et de finesse que dans les intérêts de leur commerce. Leurs récits captivaient pourtant l’attention de madame Delmare ; elle se plaisait à les interroger sur les admirables productions de cette île, et ce qu’ils lui racontaient des merveilles de la nature dans cette contrée enflammait de plus en plus le désir qu’elle éprouvait d’aller s’y cacher. L’étendue du pays et le peu d’espace qu’y occupaient les Européens lui faisaient espérer de ne jamais y être découverte. Elle s’arrêta donc à ce projet, et nourrit son esprit oisif des rêves d’un avenir qu’elle prétendait se créer à elle seule. Déjà elle construisait son ajoupa solitaire sous l’abri d’une forêt vierge, au bord d’un fleuve sans nom ; elle se réfugiait sous la protection de ces peuplades que n’a point flétries le joug de nos lois et de nos préjugés. Ignorante qu’elle était, elle espérait trouver là les vertus exilées de notre hémisphère, et vivre en paix, étrangère à toute constitution sociale ; elle s’imaginait échapper aux dangers de l’isolement, résister aux maladies dévorantes du climat. Faible femme qui ne pouvait endurer la colère d’un homme, et qui se flattait de braver celle de l’état sauvage !

Au milieu de ces préoccupations romanesques et de ces projets extravagants, elle oubliait ses maux présents, elle se faisait un monde à part qui la consolait de celui où elle était forcée de vivre, elle s’habituait à penser moins à Raymon, qui bientôt ne devait plus rien être dans son existence solitaire et philosophique. À force de se bâtir un avenir selon sa fantaisie, elle laissait reposer un peu le passé ; et déjà, à sentir son cœur plus libre et plus courageux, elle s’imaginait recueillir d’avance les fruits de sa vie d’anachorète. Mais la lettre de Raymon arriva, et cet édifice de chimères s’évanouit comme un souffle. Elle sentit, ou elle crut sentir qu’elle l’aimait plus que par le passé. Pour moi, je me plais à croire qu’elle ne l’aima jamais de toutes les forces de son âme. Il me semble que l’affection mal placée diffère de l’affection partagée autant qu’une erreur diffère d’une vérité ; il me semble que si l’exaltation et l’ardeur de nos sentiments nous abusent au point de croire que c’est là de l’amour dans toute sa puissance, nous apprenons plus tard, en goûtant les délices d’un amour vrai, combien nous nous en étions imposé à nous-mêmes.

Mais la situation où Raymon se disait jeté rallumait dans le cœur d’Indiana cet élan de générosité qui était un besoin de sa nature. Le voyant seul et malheureux, elle se fit un devoir d’oublier le passé et de ne pas prévoir l’avenir. La veille elle voulait quitter son mari par haine et par ressentiment ; maintenant elle regrettait de ne pas l’estimer, afin de faire à Raymon un véritable sacrifice. Tel était son enthousiasme qu’elle craignait de faire trop peu pour lui, en échappant à un maître irascible au péril de ses jours et en se soumettant à l’agonie d’un voyage de quatre mois. Elle eût donné sa vie sans croire que ce fut assez payer un sourire de Raymon. La femme est faite ainsi.

Il ne s’agissait donc plus que de partir. Il était bien difficile de tromper la méfiance de Delmare et la clairvoyance de Ralph. Mais ce n’était pas là le principal obstacle ; il fallait échapper à la publicité que, selon les lois, tout passager est forcé de donner à son départ par la voie des journaux.

Parmi le peu d’embarcations ancrées dans la dangereuse rade de Bourbon, le navire l’Eugène était en partance pour l’Europe. Indiana chercha l’occasion de parler au capitaine sans être observée de son mari ; mais chaque fois qu’elle témoignait le désir de se promener sur le port, il affectait de la remettre à la garde de sir Ralph, et lui-même les suivait de l’œil avec une patience désespérante. Cependant, à force de recueillir avec une scrupuleuse attention tous les indices favorables à son dessein, Indiana apprit que le capitaine du bâtiment gréé pour la France avait une parente au village de Sainte-Rose, dans l’intérieur de l’île, et qu’il revenait souvent à pied pour aller coucher à son bord. Dès ce moment, elle ne quitta plus le rocher qui lui servait de point d’observation. Pour écarter les soupçons, elle s’y rendait par des sentiers détournés, et en revenait de même lorsqu’à la nuit close elle n’avait point découvert le voyageur qui l’intéressait sur le chemin de la montagne.

Il ne lui restait plus que deux jours d’espérance, car déjà le vent avait soufflé de terre sur la rade ; le mouillage menaçait de n’être plus tenable, et le capitaine Random était impatient de gagner le large.

Enfin elle adressa au Dieu des opprimés et des faibles une ardente prière, et elle alla s’asseoir sur le chemin même de Sainte-Rose, bravant le danger d’être vue et risquant sa dernière espérance. Il n’y avait pas une heure qu’elle attendait lorsque le capitaine Random descendit le sentier. C’était un vrai marin, toujours rude et cynique, qu’il fût sombre ou jovial ; son regard glaça d’effroi la triste Indiana. Cependant elle rassembla tout son courage, et marcha à sa rencontre d’un air digne et résolu.

« Monsieur, lui dit-elle, je viens mettre entre vos mains mon honneur et ma vie. Je veux quitter la colonie et retourner en France. Si, au lieu de m’accorder votre protection, vous trahissez le secret que je vous confie, je n’ai pas d’autre parti à prendre que de me jeter à la mer. »

Le capitaine répondit, en jurant, que la mer refuserait de sombrer une si jolie goëlette, et que, puisqu’elle venait d’elle-même s’abattre sous le vent, il répondait de la remorquer au bout du monde.

« Vous consentez donc, Monsieur ? lui dit madame Delmare avec inquiétude ; en ce cas, vous accepterez l’avance de mon passage. »

Et elle lui remit un écrin contenant les bijoux que madame de Carvajal lui avait donnés autrefois ; c’était la seule fortune qu’elle possédât encore. Mais le marin l’entendait autrement, et il lui rendit l’écrin avec des paroles qui firent monter le sang à ses joues.

« Je suis bien malheureuse, Monsieur, lui répondit-elle en retenant les larmes de colère qui brillaient dans ses longs cils ; la démarche que je fais auprès de vous vous autorise à m’insulter, et cependant, si vous saviez combien mon existence dans ce pays est odieuse, vous auriez pour moi plus de pitié que de mépris. »

La contenance noble et touchante d’Indiana imposa au capitaine Random. Les êtres qui ne font pas abus de leur sensibilité la retrouvent quelquefois saine et entière dans l’occasion. Il se rappela aussitôt la figure haïssable du colonel Delmare et le bruit que son aventure avait fait dans la colonie. En couvant d’un œil libertin cette créature si frêle et si jolie, il fut frappé de son air d’innocence et de candeur ; il fut surtout vivement ému en remarquant sur son front une marque blanche que sa rougeur faisait ressortir. Il avait eu avec Delmare des relations de commerce qui lui avaient laissé du ressentiment contre cet homme si rigide et si serré en affaires.

« Malédiction ! s’écria-t-il, je n’ai de mépris que pour l’homme capable de casser à coups de botte la tête d’une si jolie femme. Delmare est un corsaire à qui je ne serai pas fâché de jouer ce tour ; mais soyez prudente, Madame, et songez que je compromets ici mon caractère. Il faut vous échapper sans éclat au coucher de la lune, vous envoler comme une pauvre pétrelle du fond de quelque récif bien sombre…

— Je sais, Monsieur, répondit-elle, que vous ne me rendrez pas cet important service sans transgresser les lois ; vous courez peut-être le risque de payer une amende ; c’est pourquoi je vous offre cet écrin, dont la valeur contient au moins le double du prix de la traversée. »

Le capitaine prit l’écrin en souriant.

« Ce n’est pas le moment de régler nos comptes, dit-il ; je veux bien être le dépositaire de votre petite fortune. Vous n’avez pas sans doute, vu la circonstance, un bagage bien considérable ; rendez-vous la nuit du départ dans les rochers de l’anse aux Lataniers ; vous verrez venir à vous un canot armé de deux bons rameurs, et l’on vous passera par-dessus le bord entre une et deux heures du matin. »

XXVII.

Cette journée du départ s’écoula comme un rêve. Indiana avait craint de la trouver longue et pénible, elle passa comme un instant. Le silence de la campagne, la tranquillité de l’habitation, contrastaient avec les agitations intérieures qui dévoraient madame Delmare. Elle s’enfermait dans sa chambre pour y préparer le peu de hardes qu’elle voulait emporter, puis elle les cachait sous ses vêtements et les portait une à une dans les rochers de l’anse aux Lataniers, où elle les mettait dans un panier d’écorce enseveli sous le sable. La mer était rude, et le vent grossissait d’heure en heure. Par précaution, le navire l’Eugène était sorti du port, et madame Delmare apercevait au loin ses voiles blanches que la bise enflait, tandis que l’équipage, pour se maintenir dans sa station, lui faisait courir des bordées. Son cœur s’élançait alors avec de vives palpitations vers ce bâtiment qui semblait piaffer d’impatience, comme un coursier plein d’ardeur au moment de partir. Mais lorsqu’elle regagnait l’intérieur de l’île, elle retrouvait dans les gorges de la montagne un air calme et doux, un soleil pur, le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes, et l’activité des travaux qui avait son cours comme la veille, indifférents aux émotions violentes qui la torturaient. Alors elle doutait de la réalité de sa situation, et se demandait si ce départ prochain n’était pas l’illusion d’un songe.

Vers le soir le vent tomba. L’Eugène se rapprocha de la côte, et au coucher du soleil madame Delmare entendit du haut de son rocher le canon bondir sur les échos de l’île. C’était le signal du départ pour le jour suivant, au retour de l’astre qui se plongeait alors dans les flots.

Après le repas, M. Delmare se trouva incommodé. Sa femme crut que tout était désespéré, qu’il tiendrait la maison éveillée toute la nuit, que son projet allait échouer ; et puis il souffrait, il avait besoin d’elle ; ce n’était pas le moment de le quitter. C’est alors que le remords entra dans son âme et qu’elle se demanda qui aurait pitié de ce vieillard quand elle l’aurait abandonné. Elle frémit de penser qu’elle allait consommer un crime à ses propres yeux, et que la voix de la conscience s’élèverait plus haut peut-être que celle de la société pour la condamner. Si, comme à l’ordinaire, Delmare eût réclamé ses soins avec dureté, s’il se fût montré impérieux et fantasque dans ses souffrances, la résistance eût semblé douce et légitime à l’esclave opprimée ; mais, pour la première fois de sa vie, il supporta son mal avec douceur et témoigna à sa femme de la reconnaissance et de l’affection. À dix heures il déclara qu’il se sentait tout à fait bien, exigea qu’elle se retirât chez elle, et défendit qu’on s’inquiétât de lui davantage. Ralph assura, en effet, que tout symptôme de maladie avait disparu et qu’un sommeil tranquille était désormais le seul remède nécessaire. Quand onze heures sonnèrent, tout était tranquille et silencieux dans l’habitation. Madame Delmare se jeta à genoux et pria en pleurant avec amertume ; car elle allait charger son cœur d’une grande faute, et de Dieu lui viendrait désormais le seul pardon qu’elle pût espérer. Elle entra doucement dans la chambre de son mari. Il dormait profondément ; son visage était calme, sa respiration égale. Au moment où elle allait se retirer, elle aperçut dans l’ombre une autre personne endormie sur un fauteuil. C’était Ralph, qui s’était relevé sans bruit, et qui était venu garder, en cas de nouvel accident, le sommeil de son mari.

« Pauvre Ralph ! pensa Indiana ; quel éloquent et cruel reproche pour moi ! »

Elle eut envie de le réveiller, de lui tout avouer, de le supplier de la préserver d’elle-même, et puis elle pensa à Raymon. « Encore un sacrifice, se dit-elle, et le plus cruel de tous, celui de mon devoir. »

L’amour, c’est la vertu de la femme ; c’est pour lui qu’elle se fait une gloire de ses fautes, c’est de lui qu’elle reçoit l’héroïsme de braver ses remords. Plus le crime lui coûte à commettre, plus elle aura mérité de celui qu’elle aime. C’est le fanatisme qui met le poignard aux mains du religieux.

Elle ôta de son cou une chaîne d’or qui lui venait de sa mère et qu’elle avait toujours portée ; elle la passa doucement au cou de Ralph, comme le dernier gage d’une amitié fraternelle, et pencha encore une fois sa lampe sur le visage de son vieil époux pour s’assurer qu’il n’était plus malade. Il rêvait en ce moment, et dit d’une voix faible et triste : Prends garde à cet homme, il te perdra… Indiana frémit de la tête aux pieds et s’enfuit dans sa chambre. Elle se tordit les mains dans une douloureuse incertitude ; puis tout d’un coup elle s’empara de cette pensée, qu’elle n’agissait point en vue d’elle-même, mais de Raymon ; qu’elle n’allait point à lui pour chercher du bonheur, mais pour lui en porter, et que, dût-elle être maudite dans l’éternité, elle en serait assez dédommagée si elle embellissait la vie de son amant. Elle s’élança hors de l’habitation et gagna l’anse aux Lataniers d’un pas rapide, n’osant se retourner pour regarder ce qu’elle laissait derrière elle.

Elle s’occupa aussitôt de déterrer sa valise d’écorce, et elle s’assit dessus, silencieuse, tremblante, écoutant le vent qui sifflait, la vague qui râlait en mourant à ses pieds, et la satanite qui gémissait d’une voix aigre dans les grandes algues marines pendues aux parois des rochers ; mais tous ces bruits étaient dominés par les battements de son cœur, qui résonnaient dans ses oreilles comme le son d’une cloche funèbre.

Elle attendit longtemps ; elle fit sonner sa montre, et vit que l’heure était passée. La mer était si mauvaise, et en tout temps la navigation est si difficile sur les côtes de l’île, qu’elle commençait à désespérer de la bonne volonté des rameurs chargés de l’emmener, lorsqu’elle aperçut sur les flots brillants l’ombre noire d’une pirogue, qui essayait d’approcher. Mais la houle était si forte, la mer se creusait tellement, que la frêle embarcation disparaissait à chaque instant, et s’ensevelissait comme dans les sombres plis d’un linceul étoilé d’argent. Elle se leva et répondit plusieurs fois au signal qui l’appelait par des cris que le vent emportait avant de les transmettre aux rameurs. Enfin, lorsqu’ils furent assez près pour l’entendre, ils se dirigèrent vers elle avec beaucoup de peine ; puis ils s’arrêtèrent pour attendre une lame. Dès qu’ils la sentirent soulever l’esquif, ils redoublèrent d’efforts, et la vague, en déferlant, les jeta avec le canot sur un tas de galets.

Le terrain sur lequel Saint-Paul est bâti doit son origine aux sables de la mer et à ceux des montagnes que la rivière des Galets a charriés à de grandes distances de son embouchure, au moyen des remous de son courant. Ces amas de cailloux arrondis forment autour du rivage des montagnes sous-marines que la houle entraîne, renverse et reconstruit à son gré. Leur mobilité en rend le choc inévitable, et l’habileté du pilote devient inutile pour se diriger parmi ces écueils sans cesse renaissants. Les gros navires, stationnés dans le port de Saint-Denis, sont souvent arrachés de leurs ancres et brisés sur la côte par la violence des courants ; ils n’ont d’autre ressource, lorsque le vent de terre commence à souffler et à rendre dangereux le retrait brusque des vagues, que de gagner la pleine mer au plus vite ; et c’est ce que faisait le brick l’Eugène.

Le canot emporta Indiana et sa fortune au milieu des lames furieuses, des hurlements de la tempête et des imprécations des deux rameurs, qui ne se gênaient pas pour maudire tout haut le danger auquel ils s’exposaient pour elle. Il y avait deux heures, disaient-ils, que le navire eût dû lever l’ancre, et c’était à cause d’elle que le capitaine avait refusé obstinément d’en donner l’ordre. Ils ajoutaient à cet égard des réflexions insultantes et cruelles, dont la malheureuse fugitive dévorait la honte en silence ; et comme l’un de ces deux hommes faisait observer à l’autre qu’ils pourraient être punis s’ils manquaient aux égards qu’on leur avait prescrits pour la maîtresse du capitaine :

« Laisse-moi tranquille ! répondit-il en jurant ; c’est avec les requins que nous avons des comptes à régler cette nuit. Si jamais nous revoyons le capitaine Random, il ne sera pas plus méchant qu’eux, j’espère.

— À propos de requin, dit le premier, je ne sais pas si c’en est un qui nous flaire déjà, mais je vois dans notre sillage une face qui n’est pas chrétienne.

— Imbécile ! qui prend la figure d’un chien pour celle d’un loup de mer ! Holà ! mon passager à quatre pattes, l’on vous a oublié à la côte ; mais, mille sabords ! vous ne mangerez pas le biscuit de l’équipage. Notre consigne ne porte qu’une demoiselle, il n’est pas question du bichon… »

En même temps, il levait son aviron pour en décharger un coup sur la tête de l’animal, lorsque madame Delmare, jetant sur la mer ses yeux distraits et humides, reconnut sa belle chienne Ophélia, qui avait retrouvé sa trace dans les rochers de l’île et qui la suivait à la nage. Au moment où le marin allait la frapper, la vague, contre laquelle elle luttait péniblement, l’entraîna loin du canot, et sa maîtresse entendit ses gémissements de douleur et d’impatience. Elle supplia les rameurs de la prendre dans l’embarcation, et ils feignirent de s’y disposer ; mais, au moment où le fidèle animal se rapprochait d’eux, ils lui brisèrent le crâne, avec de grossiers éclats de rire, et Indiana vit flotter le cadavre de cet être qui l’avait aimée plus que Raymon. En même temps, une lame furieuse entraîna la pirogue comme au fond d’une cataracte, et les rires des matelots se changèrent en imprécations de détresse. Cependant, grâce à sa surface plate et légère, la pirogue bondit avec élasticité comme un plongeon sur les eaux, et remonta brusquement au faîte de la lame, pour se précipiter dans un autre ravin et remonter encore à la crête écumeuse du flot. À mesure que la côte s’éloignait, la mer devenait moins houleuse, et bientôt l’embarcation navigua rapidement et sans danger vers le navire. Alors la bonne humeur revint aux deux rameurs, et avec elle la réflexion. Ils s’efforcèrent de réparer leur grossièreté envers Indiana ; mais leurs cajoleries étaient plus insultantes que leur colère.

« Allons, ma jeune dame, disait l’un, prenez courage, vous voilà sauvée ; sans doute le capitaine nous fera boire le meilleur vin de la cambuse pour le joli ballot que nous lui avons repêché. »

L’autre affectait de s’apitoyer sur ce que les lames avaient mouillé les vêtements de la jeune dame ; mais, ajoutait-il, le capitaine l’attendait pour lui prodiguer ses soins. Immobile et muette, Indiana écoutait leurs propos avec épouvante ; elle comprenait l’horreur de sa situation, et ne voyait plus d’autre moyen de se soustraire aux affronts qui l’attendaient que de se jeter dans la mer. Deux ou trois fois elle faillit s’élancer hors de la pirogue ; puis elle reprit courage, un courage sublime, avec cette pensée :

« C’est pour lui, c’est pour Raymon que je souffre tous ces maux. Je dois vivre, fussé-je accablée d’ignominie ! »

Elle porta la main à son cœur oppressé, et trouva la lame d’un poignard qu’elle y avait caché le matin par une sorte de prévision instinctive. La possession de cette arme lui rendit toute sa confiance ; c’était un stylet court et effilé que son père avait coutume de porter, une vieille lame espagnole qui avait appartenu à un Médina-Sidonia, dont le nom était gravé à jour sur l’acier du coutelas, avec la date de 1300. Elle s’était sans doute rouillée dans du sang noble, cette bonne arme ; elle avait lavé probablement plus d’un affront, puni plus d’un insolent. Avec elle, Indiana se sentit redevenir Espagnole, et elle passa sur le navire avec résolution, en se disant qu’une femme ne courait aucun danger tant qu’elle avait un moyen de se donner la mort avant d’accepter le déshonneur. Elle ne se vengea de la dureté de ses guides qu’en les dédommageant avec magnificence de leur fatigue ; puis elle se retira dans la dunette, et attendit avec anxiété que l’heure du départ fût venue.

Enfin le jour se leva, et la mer se couvrit de pirogues qui amenaient à bord les passagers. Indiana, cachée derrière un sabord, regardait avec terreur les figures qui sortaient de ces embarcations ; elle tremblait d’y voir apparaître celle de son mari venant la réclamer. Enfin le canon du départ alla mourir sur les échos de cette île qui lui avait servi de prison. Le navire commença à soulever des torrents d’écume, et le soleil, en s’élevant dans les cieux, jeta ses reflets roses et joyeux sur les cimes blanches des Salazes, qui commençaient à s’abaisser à l’horizon.

À quelques lieues en mer, une sorte de comédie fut jouée à bord pour éluder l’aveu de supercherie. Le capitaine Random feignit de découvrir madame Delmare sur son bâtiment ; il joua la surprise, interrogea les matelots, fit semblant de s’emporter, puis de s’apaiser, et finit par dresser procès-verbal de la rencontre à bord d’un enfant trouvé ; c’est le terme technique en pareille circonstance.

Permettez-moi de terminer ici le récit de cette traversée. Il me suffira de vous dire, pour la justification du capitaine Random, qu’il eut, malgré sa rude éducation, assez de bon sens naturel pour comprendre vite le caractère de madame Delmare ; il hasarda peu de tentatives pour abuser de son isolement, et il finit par en être touché et lui servir d’ami et de protecteur. Mais la loyauté de ce brave homme et la dignité d’Indiana n’empêchèrent pas les propos de l’équipage, les regards moqueurs, les doutes insultants, et les plaisanteries lestes et incisives. Ce furent là les véritables tortures de cette infortunée durant le voyage, car, pour les fatigues, les privations, les dangers de la mer, les ennuis et le malaise de la navigation, je ne vous en parle pas ; elle-même les compta pour rien.

XXVIII.

Trois jours après le départ de la lettre pour l’île Bourbon, Raymon avait complètement oublié et cette lettre et son objet. Il s’était senti mieux portant, et il avait hasardé une visite dans son voisinage. La terre du Lagny, que M. Delmare avait laissée en payement à ses créanciers, venait d’être acquise par un riche industriel, M. Hubert, homme habile et estimable, non pas comme tous les riches industriels, mais comme un petit nombre d’hommes enrichis. Raymon trouva le nouveau propriétaire installé dans cette maison qui lui rappelait tant de choses. Il se plut d’abord à laisser un libre cours à son émotion en parcourant ce jardin où les pas légers de Noun semblaient encore empreints sur le sable, et ces vastes appartements qui semblaient retentir encore du son des douces paroles d’Indiana, mais bientôt la présence d’un nouvel hôte changea la direction de ses idées.

Dans le grand salon, à la place où madame Delmare se tenait d’ordinaire pour travailler, une jeune personne grande et svelte, au long regard à la fois doux et malicieux, caressant et moqueur, était assise devant un chevalet, et s’amusait à copier à l’aquarelle les bizarres lambris de la muraille. C’était une chose charmante que cette copie, une fine moquerie tout empreinte du caractère railleur et poli de l’artiste. Elle s’était plu à outrer la prétentieuse gentillesse de ces vieilles fresques ; elle avait saisi l’esprit faux et chatoyant du siècle de Louis xv sur ces figurines guindées. En rafraîchissant les couleurs fanées par le temps, elle leur avait rendu leurs grâces maniérées, leur parfum de courtisanerie, leurs atours de boudoir et de bergerie si singulièrement identiques. À côté de cette œuvre de raillerie historique, elle avait écrit le mot pastiche.

Elle leva lentement sur Raymon ses longs yeux empreints d’une cajolerie caustique, attractive et perfide, qui lui rappela je ne sais pourquoi l’Anna Page de Shakspeare. Il n’y avait dans son maintien ni timidité, ni hardiesse, ni affectation d’usage, ni méfiance d’elle-même. Leur entretien roula sur l’influence de la mode dans les arts.

« N’est-ce pas, Monsieur, que la couleur morale de l’époque était dans ce pinceau ? lui dit-elle en lui montrant la boiserie chargée d’amours champêtres, à la manière de Boucher. N’est-il pas vrai que ces moutons ne marchent pas, ne dorment pas, ne broutent pas comme des moutons d’aujourd’hui ? Et cette jolie nature fausse et peignée, ces buissons de roses à cent feuilles au milieu des bois, où de nos jours ne croissent plus que des haies d’églantiers, ces oiseaux apprivoisés dont l’espèce a disparu apparemment, ces robes de satin rose que le soleil ne ternissait pas ; n’est-ce pas qu’il y avait dans tout cela de la poésie, des idées de mollesse et de bonheur, et le sentiment de toute une vie douce, inutile et inoffensive ? Sans doute, ces ridicules fictions valaient bien nos sombres élucubrations politiques ! Que ne suis-je née en ces jours-là ! ajouta-t-elle en souriant ; j’eusse été bien plus propre (femme frivole et bornée que je suis) à faire des peintures d’éventail et des chefs-d’œuvre de parfilage qu’à commenter les journaux et à comprendre la discussion des Chambres ! »

M. Hubert laissa les deux jeunes gens ensemble ; et peu à peu leur conversation dévia au point de tomber sur madame Delmare.

« Vous étiez très lié avec nos prédécesseurs dans cette maison, dit la jeune fille, et sans doute il y a de la générosité de votre part à venir voir de nouveaux visages. Madame Delmare, ajouta-t-elle en attachant sur lui un regard pénétrant, était une personne remarquable, dit-on ; elle a dû laisser ici pour vous des souvenirs qui ne sont pas à notre avantage.

— C’était, répondit Raymon avec indifférence, une excellente femme, et son mari était un digne homme…

— Mais, reprit l’insouciante jeune fille, c’était, ce me semble, quelque chose de plus qu’une excellente femme. Si je m’en souviens bien, il y avait dans sa personne un charme qui mériterait une épithète plus vive et plus poétique. Je la vis, il y a deux ans, à un bal chez l’ambassadeur d’Espagne. Elle était ravissante ce jour-là ; vous en souvenez-vous ? »

Raymon tressaillit au souvenir de cette soirée, où il avait parlé à Indiana pour la première fois. Il se rappela en même temps qu’il avait remarqué à ce bal la figure distinguée et les yeux spirituels de la jeune personne avec laquelle il parlait en ce moment ; mais il n’avait pas demandé alors qui elle était.

Ce ne fut qu’en sortant, et lorsqu’il félicitait M. Hubert des grâces de sa fille, qu’il apprit son nom.

« Je n’ai pas le bonheur d’être son père, répondit l’industriel ; mais je m’en suis dédommagé en l’adoptant. Vous ne savez donc pas mon histoire ?

— Malade depuis plusieurs mois, répondit Raymon, je ne sais de vous que le bien que vous avez déjà fait dans ce pays.

— Il est des gens, répondit M. Hubert en souriant, qui me font un grand mérite de l’adoption de mademoiselle de Nangy ; mais vous, monsieur, qui avez l’âme élevée, vous allez voir si j’ai fait autre chose que ce que la délicatesse me prescrivait. Veuf, sans enfants, je me trouvai il y a dix ans à la tête de fonds assez considérables, fruits de mon travail, que je cherchais à placer. Je trouvai à acheter en Bourgogne la terre et le château de Nangy, qui étaient des biens nationaux fort à ma convenance. J’en étais propriétaire depuis quelque temps, lorsque j’appris que l’ancien seigneur de ce domaine vivait retiré dans une chaumière avec sa petite-fille, âgée de sept ans, et que leur existence était misérable. Ce vieillard avait bien reçu des indemnités, mais il les avait consacrées à payer religieusement les dettes contractées dans l’émigration. Je voulus adoucir son sort, et lui offrir un asile chez moi ; mais il avait conservé dans son infortune tout l’orgueil de son rang. Il refusa de rentrer comme par charité dans le manoir de ses pères, et mourut peu de temps après mon arrivée, sans vouloir accepter de moi aucun service. Alors je recueillis son enfant. Déjà fière, la petite patricienne agréa mes soins malgré elle ; mais à cet âge les préjugés ont peu de racine, et les résolutions peu de durée. Elle s’accoutuma bientôt à me regarder comme son père, et je l’ai élevée comme ma propre fille. Elle m’en a bien récompensé par le bonheur qu’elle répand sur mes vieux jours. Aussi, pour me l’assurer, ce bonheur, j’ai adopté mademoiselle de Nangy, et je n’aspire maintenant qu’à lui trouver un mari digne d’elle et capable de gérer habilement les biens que je lui laisserai. »

Insensiblement, cet excellent homme, encouragé par l’intérêt que Raymon accordait à ses confidences, le mit bourgeoisement, dès la première entrevue, dans le secret de toutes ses affaires. Son auditeur attentif comprit qu’il y avait là une belle et large fortune établie avec l’ordre le plus minutieux, et qui n’attendait pour paraître dans tout son lustre qu’un consommateur plus jeune et de mœurs plus élégantes que le bon Hubert. Il sentit qu’il pouvait être l’homme appelé à cette tâche agréable, et il remercia la destinée ingénieuse qui conciliait tous ses intérêts en lui offrant, à l’aide d’incidents romanesques, une femme de son rang à la tête d’une belle fortune plébéienne. C’était un coup du sort à ne pas laisser échapper, et il y mit toute son habileté. Par-dessus le marché, l’héritière était charmante ; Raymon se réconcilia un peu avec sa providence. Quant à madame Delmare, il ne voulut pas y penser. Il chassa les craintes que lui inspirait de temps en temps sa lettre ; il chercha à se persuader que la pauvre Indiana n’en saisirait pas les intentions ou n’aurait pas le courage d’y répondre ; enfin il réussit à s’abuser lui-même et à ne se pas croire coupable, car Raymon eût eu en horreur de se trouver égoïste. Il n’était pas de ces scélérats ingénus qui viennent sur la scène faire à leur propre cœur la naïve confession de leurs vices. Le vice ne se mire pas dans sa propre laideur, car il se ferait peur à lui-même, et le Yago de Shakspeare, personnage si vrai dans ses actions, est faux dans ses paroles, forcé qu’il est par nos conventions dramatiques de venir dévoiler lui-même les replis secrets de son cœur tortueux et profond. L’homme met rarement ainsi de sang-froid sa conscience sous ses pieds. Il la retourne, il la presse, il la tiraille, il la déforme ; et quand il l’a faussée, avachie et usée, il la porte avec lui comme un gouverneur indulgent et facile qui se plie à ses passions et à ses intérêts, mais qu’il feint toujours de consulter et de craindre.

Il retourna donc souvent au Lagny, et ses visites furent agréables à M. Hubert ; car, vous le savez, Raymon avait l’art de se faire aimer, et bientôt tout le désir du riche plébéien fut de l’appeler son gendre. Mais il voulait que sa fille adoptive le choisît elle-même, et que toute liberté leur fût laissée pour se connaître et se juger.

Laure de Nangy ne se pressait pas de décider le bonheur de Raymon ; elle le tenait dans un équilibre parfait entre la crainte et l’espérance. Moins généreuse que madame Delmare, mais plus adroite, froide et flatteuse, orgueilleuse et prévenante, c’était la femme qui devait subjuguer Raymon ; car elle lui était aussi supérieure en habileté qu’il l’avait été lui-même à Indiana. Elle eut bientôt compris que les convoitises de son admirateur étaient bien autant pour sa fortune que pour elle. Sa raisonnable imagination n’avait rien espéré de mieux en fait d’hommages ; elle avait trop de bon sens, trop de connaissance du monde actuel pour avoir rêvé l’amour à côté de deux millions. Calme et philosophe, elle en avait pris son parti, et ne trouvait point Raymon coupable ; elle ne le haïssait point d’être calculateur et positif comme son siècle ; seulement elle le connaissait trop pour l’aimer. Elle mettait tout son orgueil à n’être point au-dessous de ce siècle froid et raisonneur ; son amour-propre eût souffert d’y porter les niaises illusions d’une pensionnaire ignorante, elle eût rougi d’une déception comme d’une sottise ; elle faisait, en un mot, consister son héroïsme à échapper à l’amour, comme madame Delmare mettait le sien à s’y livrer.

Mademoiselle de Nangy était donc bien résolue à subir le mariage comme une nécessité sociale ; mais elle se faisait un malin plaisir d’user de cette liberté qui lui appartenait encore, et de faire sentir quelque temps son autorité à l’homme qui aspirait à la lui ôter. Point de jeunesse, point de doux rêves, point d’avenir brillant et menteur pour cette jeune fille condamnée à subir toutes les misères de la fortune. Pour elle la vie était un calcul stoïque, et le bonheur une illusion puérile, dont il fallait se défendre comme d’une faiblesse et d’un ridicule.

Pendant que Raymon travaillait à établir sa fortune, Indiana approchait des rives de la France. Mais quels furent sa surprise et son effroi, en débarquant, de voir le drapeau tricolore flotter sur les murs de Bordeaux ! Une violente agitation bouleversait la ville ; le préfet avait été presque massacré la veille ; le peuple se soulevait de toutes parts ; la garnison semblait s’apprêter à une lutte sanglante, et l’on ignorait encore l’issue de la révolution de Paris. « J’arrive trop tard ! » fut la pensée qui tomba sur madame Delmare comme un coup de foudre. Dans son effroi, elle laissa le peu d’argent et de hardes qu’elle possédait sur le navire, et se mit à parcourir la ville dans une sorte d’égarement. Elle chercha une diligence pour Paris, mais les voitures publiques étaient encombrées de gens qui fuyaient ou qui allaient profiter de la dépouille des vaincus. Ce ne fut que vers le soir qu’elle trouva une place. Au moment où elle montait en voiture, un piquet de garde nationale improvisée vint s’opposer au départ des voyageurs et demanda à voir leurs papiers. Indiana n’en avait point. Tandis qu’elle se débattait contre les soupçons assez absurdes des triomphateurs, elle entendit assurer autour d’elle que la royauté était tombée, que le roi était en fuite et que les ministres avaient été massacrés avec tous leurs partisans. Ces nouvelles, proclamées avec des rires, des trépignements, des cris de joie, portèrent un coup mortel à madame Delmare. Dans toute cette révolution, un seul fait l’intéressait personnellement : dans toute la France, elle ne connaissait qu’un seul homme. Elle tomba évanouie sur le pavé, et ne recouvra la connaissance que dans un hôpital… au bout de plusieurs jours.

Sans argent, sans linge, sans effets, elle en sortit, deux mois après, faible, chancelante, épuisée par une fièvre inflammatoire cérébrale qui avait fait plusieurs fois désespérer de sa vie. Quand elle se trouva dans la rue, seule, se soutenant à peine, privée d’appui, de ressources et de forces ; quand elle fit un effort pour se rappeler sa situation, et qu’elle se vit perdue et isolée dans cette grande ville, elle éprouva un indicible sentiment de terreur et de désespoir en songeant que le sort de Raymon était décidé depuis longtemps, et qu’il n’y avait pas autour d’elle un seul être qui pût faire cesser l’affreuse incertitude où elle se trouvait. L’horreur de l’abandon pesa de toute sa puissance sur son âme brisée, et l’apathique désespoir qu’inspire la misère vint peu à peu amortir toutes ses facultés. Dans cet engourdissement moral où elle se sentait tomber, elle se traîna sur le port, et, toute tremblante de fièvre, elle s’assit sur une borne pour se réchauffer au soleil, en regardant avec une indolente fixité l’eau qui coulait à ses pieds. Elle resta là plusieurs heures, sans énergie, sans espoir, sans volonté ; puis elle se rappela enfin ses effets, son argent, qu’elle avait laissés sur le brick l’Eugène, et qu’il serait possible peut-être de retrouver ; mais la nuit était venue, et elle n’osa pas s’introduire au milieu de ces matelots qui abandonnaient les travaux avec une rude gaieté, et leur demander des informations sur ce navire. Désirant, au contraire, échapper à l’attention qui commençait à se fixer sur elle, elle quitta le port et s’alla cacher dans les décombres d’une maison abattue, derrière la vaste esplanade des Quinconces. Elle y passa la nuit, blottie dans un coin, une froide nuit d’octobre, amère de pensers et pleine de frayeurs. Enfin le jour vint, la faim se fit sentir poignante et implacable. Elle se décida à demander l’aumône. Ses vêtements, quoique en assez mauvais état, annonçaient encore plus d’aisance qu’il ne convient à une mendiante ; on la regarda avec curiosité, avec méfiance, avec ironie, et on ne lui donna rien. Elle se traîna de nouveau sur le port, demanda des nouvelles du brick l’Eugène, et apprit du premier batelier qu’elle rencontra que ce bâtiment était toujours en rade de Bordeaux. Elle s’y fit conduire en canot, et trouva Random en train de déjeuner.

« Eh bien ! s’écria-t-il, ma belle passagère, vous voici déjà revenue de Paris ? Vous faites bien d’arriver, car je repars demain. Faudra-t-il vous reconduire à Bourbon ? »

Il apprit à madame Delmare qu’il l’avait fait chercher partout, afin de lui remettre ce qui lui appartenait. Mais Indiana n’avait sur elle, au moment où on l’avait portée à l’hôpital, aucun papier qui pût faire connaître son nom. Elle avait été inscrite sous la désignation d’inconnue sur les registres de l’administration et sur ceux de la police ; le capitaine n’avait donc pu trouver aucun renseignement.

Le lendemain, malgré son état de faiblesse et de fatigue, Indiana partit pour Paris. Ses inquiétudes eussent dû se calmer en voyant la tournure que les affaires politiques avaient prise ; mais l’inquiétude ne raisonne pas, et l’amour est fécond en craintes puériles.

Le soir même de son arrivée à Paris, elle courut chez Raymon ; elle interrogea le concierge avec angoisse.

« Monsieur se porte bien, répondit celui-ci ; il est au Lagny.

— Au Lagny ! Vous voulez dire à Cercy ?

— Non, Madame, au Lagny, dont il est actuellement propriétaire. »

« Bon Raymon ! pensa Indiana, il a racheté cette terre pour m’y donner un asile où la méchanceté publique ne puisse m’atteindre. Il savait bien que je viendrais !… »

Ivre de bonheur, elle courut, légère et animée d’une vie nouvelle, s’installer dans un hôtel garni ; elle donna la nuit et une partie du lendemain au repos. Il y avait si longtemps que l’infortunée n’avait dormi d’un sommeil paisible ! Ses rêves furent gracieux et décevants, et, quand elle s’éveilla, elle ne regretta point l’illusion des songes, car elle retrouva l’espérance à son chevet. Elle s’habilla avec soin ; elle savait que Raymon tenait à toutes les minuties de la toilette, et dès le soir précédent elle avait commandé une robe fraîche et jolie qu’on lui apporta à son réveil. Mais quand elle voulut se coiffer, elle chercha en vain sa longue et magnifique chevelure ; durant sa maladie elle était tombée sous les ciseaux de l’infirmière. Elle s’en aperçut alors pour la première fois, tant ses fortes préoccupations l’avaient distraite des petites choses.

Néanmoins, quand elle eut bouclé ses courts cheveux noirs sur son front blanc et mélancolique, quand elle eut enveloppé sa jolie tête sous un petit chapeau de forme anglaise, appelé alors, par allusion à l’échec porté aux fortunes, un trois pour cent, quand elle eut attaché à sa ceinture un bouquet des fleurs dont Raymon aimait le parfum, elle espéra qu’elle lui plairait encore ; car elle était redevenue pâle et frêle comme aux premiers jours où il l’avait connue, et l’effet de la maladie avait effacé ceux du soleil des tropiques.

Elle prit un remise dans l’après-midi et arriva vers neuf heures du soir à un village sur la lisière de la forêt de Fontainebleau. Là elle fit dételer, donna ordre au cocher de l’attendre jusqu’au lendemain, et prit seule, à pied, un sentier dans le bois qui la conduisit au parc du Lagny en moins d’un quart d’heure. Elle chercha à pousser la petite porte, mais elle était fermée en dedans. Indiana voulait entrer furtivement, échapper à l’œil des domestiques, surprendre Raymon. Elle longea le mur du parc. Il était vieux ; elle se rappelait qu’il s’y faisait des brèches fréquentes, et par bonheur elle en trouva une qu’elle escalada sans trop de peine.

En mettant le pied sur une terre qui appartenait à Raymon et qui allait devenir désormais son asile, son sanctuaire, sa forteresse et sa patrie, elle sentit son cœur bondir de joie. Elle franchit, légère et triomphante, les allées sinueuses qu’elle connaissait si bien. Elle gagna le jardin anglais, si sombre et si solitaire de ce côté-là. Rien n’était changé dans les plantations ; mais le pont dont elle redoutait l’aspect douloureux avait disparu, le cours même de la rivière était déplacé ; les lieux qui eussent rappelé la mort de Noun avaient seuls changé de face.

« Il a voulu m’ôter ce cruel souvenir, pensa Indiana. Il a eu tort ; j’aurais pu le supporter. N’est-ce pas pour moi qu’il avait mis ce remords dans sa vie ? Désormais nous sommes quittes, car j’ai commis un crime aussi. J’ai peut-être causé la mort de mon mari. Raymon peut m’ouvrir ses bras, nous nous tiendrons lieu l’un à l’autre d’innocence et de vertu. »

Elle traversa la rivière sur des planches qui attendaient un pont projeté, et franchit le parterre. Elle fut forcée de s’arrêter, car son cœur battait à se rompre ; elle leva les yeux vers la fenêtre de son ancienne chambre. Bonheur ! les rideaux bleus resplendissaient de lumière, Raymon était là. Pouvait-il habiter une autre pièce ? La porte de l’escalier dérobé était ouverte.

« Il m’attend à toute heure, pensa-t-elle ; il va être heureux, mais non surpris. »

Au bout de l’escalier elle s’arrêta encore pour respirer : elle se sentait moins de force pour la joie que pour la douleur. Elle se pencha et regarda par la serrure. Raymon était seul, il lisait. C’était bien lui, c’était Raymon plein de force et de vie ; les chagrins ne l’avaient pas vieilli, les orages politiques n’avaient pas enlevé un cheveu de sa tête ; il était là, paisible et beau, le front appuyé sur sa blanche main qui se perdait dans ses cheveux noirs.

Indiana poussa vivement la porte, qui s’ouvrit sans résistance.


En même temps, il levait son aviron. (Page 68.)

« Tu m’attendais ! s’écria-t-elle en tombant sur ses genoux et en appuyant sa tête défaillante sur le sein de Raymon ; tu avais compté les mois, les jours ! Tu savais que le temps était passé, mais tu savais aussi que je ne pouvais pas manquer à ton appel… C’est toi qui m’as appelée, me voilà, me voilà ; je me meurs ! »

Ses idées se confondirent dans son cerveau ; elle resta quelque temps silencieuse, haletante, incapable de parler, de penser.

Et puis elle rouvrit les yeux, reconnut Raymon comme au sortir d’un rêve, fit un cri de joie et de frénésie, et se colla à ses lèvres, folle, ardente et heureuse. Il était pâle, muet, immobile, frappé de la foudre.

— Reconnais-moi donc, s’écria-t-elle ; c’est moi, c’est ton Indiana, c’est ton esclave que tu as rappelée de l’exil et qui est venue de trois mille lieues pour t’aimer et te servir ; c’est la compagne de ton choix qui a tout quitté, tout risqué, tout bravé pour t’apporter cet instant de joie ! tu es heureux, tu es content d’elle, dis ? J’attends ma récompense ; un mot, un baiser, je serai payée au centuple. »

Mais Raymon ne répondait rien ; son admirable présence d’esprit l’avait abandonné. Il était écrasé de surprise, de remords et de terreur en voyant cette femme à ses pieds ; il cacha sa tête dans ses mains et désira la mort.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! tu ne me parles pas, tu ne m’embrasses pas, tu ne me dis rien ! s’écria madame Delmare en étreignant les genoux de Raymon contre sa poitrine ; tu ne peux donc pas ? Le bonheur fait mal ; il tue, je le sais bien ! Ah ! tu souffres, tu étouffes, je t’ai surpris trop brusquement ! Essaie donc de me regarder ; vois comme je suis pâle, comme j’ai vieilli, comme j’ai souffert ! Mais c’est pour toi, et tu ne m’en aimeras que mieux ! Dis-moi un mot, un seul, Raymon.

— Je voudrais pleurer, dit Raymon d’une voix étouffée.

— Et moi aussi, dit-elle en couvrant ses mains de baisers. Ah ! oui, cela ferait du bien. Pleure, pleure donc dans mon sein, j’essuierai tes larmes avec mes baisers ; je viens pour te donner du bonheur, pour être tout ce que tu voudras, ta compagne, ta servante ou ta maîtresse. Jadis j’ai été bien cruelle, bien folle, bien égoïste ; je t’ai fait bien souffrir, et je n’ai pas voulu comprendre que j’exigeais au delà de tes forces. Mais depuis j’ai réfléchi, et, puisque tu ne crains pas de braver l’opinion avec moi, je n’ai plus le droit de te refuser aucun sacrifice. Dispose de moi, de mon sang, de ma vie ; je suis à toi corps et âme. J’ai fait trois mille lieues pour t’appartenir, pour te dire cela ; prends-moi, je suis ton bien, tu es mon maître. »



… Et Laure de Nangy entra… (Page 73.)

Je ne sais quelle infernale idée traversa brusquement le cerveau de Raymon. Il tira son visage de ses mains contractées, et regarda Indiana avec un sang-froid diabolique ; puis un sourire terrible erra sur ses lèvres et fit étinceler ses yeux, car Indiana était encore belle.

« D’abord il faut te cacher, lui dit-il en se levant.

— Pourquoi me cacher ici ? dit-elle ; n’es-tu pas le maître de m’accueillir et de me protéger, moi qui n’ai plus que toi sur la terre, et qui sans toi serais réduite à mendier sur la voie publique ? Va, le monde même ne peut plus te faire un crime de m’aimer ; c’est moi qui ai tout pris sur mon compte… c’est moi !… Mais où vas-tu ? » s’écria-t-elle en le voyant marcher vers la porte.

Elle s’attacha à lui avec la terreur d’un enfant qui ne veut pas être laissé seul un instant, et se traîna sur ses genoux pour le suivre.

Il voulait aller fermer la porte à double tour ; mais il était trop tard. Elle s’ouvrit avant qu’il eût pu y porter la main, et Laure de Nangy entra, parut moins étonnée que choquée, ne laissa pas échapper une exclamation, se baissa un peu pour regarder en clignotant la femme qui était tombée à demi évanouie par terre ; puis, avec un sourire amer, froid et méprisant :

« Madame Delmare, dit-elle, vous vous plaisez, ce me semble, à mettre trois personnes dans une étrange situation ; mais je vous remercie de m’avoir donné le rôle le moins ridicule, et voici comme je m’en acquitte. Veuillez vous retirer. » L’indignation rendit la force à Indiana ; elle se leva haute et puissante.

« Quelle est donc cette femme ? dit-elle à Raymon et de quel droit me donne-t-elle des ordres chez vous ?

— Vous êtes ici chez moi, Madame, reprit Laure.

— Mais parlez donc, Monsieur ! s’écria Indiana en secouant avec rage le bras du malheureux ; dites-moi donc si c’est là votre maîtresse ou votre femme !

— C’est ma femme, répondit Raymon d’un air hébété.

— Je pardonne à votre incertitude, dit madame de Ramière avec un sourire cruel. Si vous fussiez restée où le devoir marquait votre place, vous auriez reçu un billet de faire part du mariage de monsieur. Allons, Raymon, ajouta-t-elle d’un ton d’aménité caustique, je prends pitié de votre embarras ; vous êtes un peu jeune ; vous sentirez, j’espère, qu’il faut plus de prudence dans la vie. Je vous laisse le soin de terminer cette scène absurde. J’en rirais si vous n’aviez pas l’air si malheureux. »

En parlant ainsi, elle se retira, assez satisfaite de la dignité qu’elle venait de déployer, et triomphant en secret de la position d’infériorité et de dépendance où cet incident venait de placer son mari vis-à-vis d’elle.

Quand Indiana retrouva l’usage de ses sens, elle était seule dans une voiture fermée, et roulait avec rapidité vers Paris.

XXIX.

À la barrière, la voiture s’arrêta ; un domestique, que madame Delmare reconnut pour l’avoir vu autrefois au service de Raymon, vint à la portière demander où il fallait descendre madame. Indiana jeta machinalement le nom de l’hôtel et de la rue où elle était descendue la veille. En arrivant elle se laissa tomber sur une chaise et y resta jusqu’au lendemain matin, sans songer à se mettre au lit, sans vouloir faire un mouvement, désireuse de mourir, mais trop brisée, trop inerte pour avoir la force de se tuer. Elle pensait qu’il était impossible de vivre après de telles douleurs, et que la mort viendrait bien d’elle-même la chercher. Elle resta donc ainsi tout le jour suivant, sans prendre aucun aliment, sans répondre au peu d’offres de service qui lui furent faites.

Je ne sache pas qu’il soit rien de plus horrible que le séjour d’un hôtel garni à Paris, surtout lorsque, comme celui-là, il est situé dans une rue étroite et sombre, et qu’un jour terne et humide rampe comme à regret sur les plafonds enfumés et sur les vitres dépolies. Et puis, il y a dans l’aspect de ces meubles étrangers à vos habitudes, et sur lesquels votre regard désœuvré cherche en vain un souvenir et une sympathie, quelque chose qui glace et qui repousse. Tous ces objets qui n’appartiennent pour ainsi dire à personne, à force d’appartenir à tous ceux qui passent ; ce local où nul n’a laissé de trace de son passage qu’un nom inconnu, quelquefois abandonné sur une carte dans le cadre de la glace ; cet asile mercenaire qui abrita tant de pauvres voyageurs, tant d’étrangers isolés ; qui ne fut hospitalier à aucun d’eux ; qui vit passer indifféremment tant d’agitations humaines et qui n’en sait rien raconter ; ce bruit de rue, discord et incessant, qui ne vous permet pas même de dormir pour échapper au chagrin ou à l’ennui : ce sont là des sujets de dégoût et d’humeur pour celui même qui n’apporte point en ce lieu l’horrible situation d’esprit de madame Delmare. Pauvre provincial qui avez quitté vos champs, votre ciel, votre verdure, votre maison et votre famille, pour venir vous enfermer dans ce cachot de l’esprit et du cœur, voyez Paris, ce beau Paris, que vous aviez rêvé si merveilleux ! voyez-le s’étendre là-bas, noir de boue et de pluie, bruyant, infect et rapide comme un torrent de fange ! Voilà cette orgie perpétuelle, toujours brillante et parfumée, qu’on vous avait promise ; voilà ces plaisirs enivrants, ces surprises saisissantes, ces trésors de la vue, de l’ouïe et du goût qui devaient se disputer vos sens bornés et vos facultés impuissantes à les savourer tous à la fois ! Voyez là-bas courir, toujours pressé, toujours soucieux, le Parisien affable, prévenant, hospitalier, qu’on vous avait dépeint ! Fatigué avant d’avoir parcouru cette mouvante population et ce dédale inextricable, vous vous rejetez, accablé d’effroi, dans le riant local d’un hôtel garni, où, après vous avoir installé à la hâte, l’unique domestique d’une maison souvent immense vous laisse seul mourir en paix, si la fatigue ou le chagrin vous ôte la force de vaquer aux mille besoins de la vie.

Mais être femme et se trouver là repoussée de tous, à trois mille lieues de toute affection humaine ; se trouver là manquant d’argent, ce qui est bien pis que d’être abandonné dans l’immensité d’un désert sans eau ; n’avoir pas, dans tout le cours de sa vie, un souvenir de bonheur qui ne soit empoisonné ou tari, dans tout l’avenir un espoir d’existence possible, pour se distraire de l’insipidité de la situation présente, c’est le dernier degré de la misère et de l’abandon. Aussi madame Delmare, n’essayant pas de lutter contre une destinée remplie, contre une vie brisée et anéantie se laissa ronger par la faim, par la fièvre et par la douleur, sans proférer une plainte, sans verser une larme, sans tenter un effort pour mourir une heure plus tôt, pour souffrir une heure de moins.

On la trouva par terre, le lendemain du second jour, roidie par le froid, les dents serrées, les lèvres bleues, les yeux éteints ; cependant elle n’était pas morte. La maîtresse du logis examina l’intérieur du secrétaire, et le voyant si peu garni, délibéra si elle n’enverrait pas à l’hôpital cette inconnue qui n’avait certainement pas de quoi acquitter les frais d’une maladie longue et dispendieuse. Cependant, comme c’était une femme remplie d’humanité, elle la fit mettre au lit, et envoya chercher un médecin, afin de savoir de lui si la maladie durerait plus de deux jours. Il s’en présenta un qu’on n’avait pas été chercher.

Indiana, en ouvrant les yeux, le trouva à son chevet. Je n’ai pas besoin de vous dire son nom.

« Ah ! c’est toi ! c’est toi ! s’écria-t-elle en se jetant mourante dans son sein. Tu es mon bon ange, toi ! Mais tu viens trop tard, je ne puis plus rien pour toi que mourir en te bénissant.

— Vous ne mourrez point, mon amie, répondit Ralph avec émotion ; la vie peut encore vous sourire. Les lois qui s’opposaient à votre bonheur n’enchaîneront plus désormais votre affection. J’eusse voulu détruire l’invincible charme jeté sur vous par un homme que je n’aime ni n’estime ; mais cela n’est point en mon pouvoir, et je suis las de vous voir souffrir. Votre existence a été affreuse jusqu’ici ; elle ne peut pas le devenir davantage. D’ailleurs, si mes tristes prévisions se réalisent, si le bonheur que vous avez rêvé doit être de courte durée, du moins vous l’aurez connu quelque temps, du moins vous ne mourrez pas sans l’avoir goûté. Je sacrifie donc toutes mes répugnances. La destinée qui vous jette isolée entre mes bras m’impose envers vous les devoirs de tuteur et de père. Je viens vous annoncer que vous êtes libre, et que vous pouvez unir votre sort à celui de M. de Ramière. Delmare n’est plus. »

Des larmes coulaient lentement sur les joues de Ralph tandis qu’il parlait. Indiana se redressa brusquement sur son lit, et, tordant ses mains avec désespoir :

« Mon époux est mort ! s’écria-t-elle ; c’est moi qui l’ai tué ! Et vous me parlez d’avenir et de bonheur, comme s’il en était encore pour le cœur qui se déteste et se méprise ! Mais sachez bien que Dieu est juste, et que je suis maudite ! M. de Ramière est marié. »

Elle retomba épuisée dans les bras de son cousin. Ils ne purent reprendre cet entretien que plusieurs heures après.

« Que votre conscience justement troublée se rassure, lui dit Ralph d’un ton solennel, mais doux et triste. Delmare était frappé à mort quand vous l’avez abandonné ; il ne s’est point éveillé du sommeil où vous l’avez laissé, il n’a point su votre fuite, il est mort sans vous maudire et sans vous pleurer. Vers le matin, en sortant de l’assoupissement où j’étais tombé, auprès de son lit, je trouvai sa figure violette, son sommeil lourd et brûlant : il était déjà frappé d’apoplexie. Je courus à votre chambre, je fus surpris de ne vous y pas trouver ; mais je n’avais pas le temps de chercher les motifs de votre absence ; je ne m’en suis sérieusement alarmé qu’après la mort de Delmare. Tous les secours de l’art furent inutiles, le mal fit d’effrayants progrès ; une heure après il expira dans mes bras sans retrouver l’usage de ses sens. Cependant, au dernier moment, son âme appesantie et glacée sembla faire un effort pour se ranimer ; il chercha ma main qu’il prit pour la vôtre ; car les siennes étaient déjà raides et insensibles ; il s’efforça de la serrer, et il mourut en bégayant votre nom.

— J’ai recueilli ses dernières paroles, dit Indiana d’un air sombre ; au moment où je le quittais pour toujours, il me parla dans son sommeil : « Cet homme te perdra, » m’a-t-il dit. Ces paroles sont là, ajouta-t-elle en portant une main à son cœur et l’autre à son cerveau.

— Quand j’eus la force de distraire mes yeux et ma pensée de ce cadavre, poursuivit Ralph, je songeai à vous ; à vous, Indiana, qui désormais étiez libre et qui ne pouviez pleurer votre maître que par bonté de cœur ou par religion. J’étais le seul à qui sa mort enlevât quelque chose, car j’étais son ami, et, s’il n’était pas toujours sociable, du moins n’avais-je pas de rival dans son cœur. Je craignis pour vous l’effet d’une trop prompte nouvelle, et j’allai vous attendre à l’entrée de la case, pensant que vous ne tarderiez pas à revenir de votre promenade matinale. J’attendis longtemps. Je ne vous dirai pas mes angoisses, mes recherches, ma terreur, lorsque je trouvai le cadavre d’Ophélia, tout sanglant et tout brisé par les rochers ; les vagues l’avaient jeté sur la grève. Hélas ! je cherchai longtemps, croyant y découvrir bientôt le vôtre ; car je pensais que vous vous étiez donné la mort, et, pendant trois jours, j’ai cru qu’il ne me resterait plus rien à aimer sur la terre. Il est inutile de vous parler de mes douleurs, vous avez dû les prévoir en m’abandonnant.

« Cependant le bruit se répandit bientôt dans la colonie que vous aviez pris la fuite. Un bâtiment qui entrait dans la rade s’était croisé avec le brick l’Eugène par le travers du canal de Mozambique ; l’équipage avait abordé votre navire. Un passager vous avait reconnue, et en moins de trois jours toute l’île fut informée de votre départ.

« Je vous fais grâce des bruits absurdes et outrageants qui résultèrent de la rencontre de ces deux circonstances dans la même nuit, votre fuite et la mort de votre mari. Je ne fus pas épargné dans les charitables inductions qu’on se plut à en tirer ; mais je ne m’en occupai point. J’avais encore un devoir à remplir sur la terre, celui de m’assurer de votre existence et de vous porter des secours s’il était nécessaire. Je suis parti peu de temps après vous ; mais la traversée a été horrible, et je ne suis en France que depuis huit jours. Ma première pensée a été de courir chez M. de Ramière pour m’informer de vous. Mais le hasard m’a fait rencontrer son domestique Carle, qui venait de vous conduire ici. Je n’ai pas fait d’autre question que celle de votre domicile, et je suis venu avec la conviction que je ne vous y trouverais pas seule.

— Seule, seule ! indignement abandonnée ! s’écria madame Delmare. Mais ne parlons pas de cet homme, n’en parlons jamais. Je ne veux plus l’aimer, car je le méprise ; mais il ne faut pas me dire que je l’ai aimé, c’est me rappeler ma honte et mon crime ; c’est jeter un reproche terrible sur mes derniers instants. Ah ! sois mon ange consolateur, toi qui viens dans toutes les crises de ma déplorable vie me tendre une main amie. Accomplis avec miséricorde ta dernière mission auprès de moi ; dis-moi des paroles de tendresse et de pardon, afin que je meure tranquille, et que j’espère le pardon du juge qui m’attend là-haut. »

Elle espérait mourir ; mais le chagrin rive la chaîne de notre vie au lieu de la briser. Elle ne fut même pas dangereusement malade, elle n’en avait plus la force ; seulement elle tomba dans un état de langueur et d’apathie qui ressemblait à l’imbécillité.

Ralph essaya de la distraire ; il l’éloigna de tout ce qui pouvait lui rappeler Raymon. Il l’emmena en Touraine ; il l’environna de toutes les aises de la vie ; il consacrait tous ses instants à lui en procurer quelques-uns de supportables ; et, quand il n’y réussissait point, quand il avait épuisé toutes les ressources de son art et de son affection sans avoir pu faire briller un faible rayon de plaisir sur ce visage morne et flétri, il déplorait l’impuissance de sa parole, et se reprochait amèrement l’inhabileté de sa tendresse.

Un jour, il la trouva plus anéantie, plus accablée que jamais. Il n’osa point lui parler, et s’assit auprès d’elle d’un air triste. Indiana, se tournant alors vers lui et lui pressant la main tendrement :

« Je te fais bien du mal, pauvre Ralph ! lui dit-elle, et il faut que tu aies bien de la patience pour supporter le spectacle d’une infortune égoïste et lâche comme la mienne ! Ta rude tâche est depuis longtemps remplie. L’exigence la plus insensée ne pourrait pas demander à l’amitié plus que tu n’as fait pour moi. Maintenant, abandonne-moi au mal qui me ronge ; ne gâte pas ta vie pure et sainte par le contact d’une vie maudite ; essaye de trouver ailleurs le bonheur qui ne peut pas naître auprès de moi.

— Je renonce en effet à vous guérir, Indiana, répondit-il ; mais je ne vous abandonnerai jamais, même quand vous me diriez que je vous suis importun ; car vous avez encore besoin de soins matériels, et si vous ne voulez pas que je sois votre ami, je serai au moins votre laquais. Cependant, écoutez-moi ; j’ai un expédient à vous proposer que j’ai réservé pour la dernière période du mal, mais qui certes est infaillible.

— Je ne connais qu’un remède au chagrin, répondit-elle, c’est l’oubli ; car j’ai eu le temps de me convaincre que la raison est impuissante. Espérons donc tout du temps. Si ma volonté pouvait obéir à la reconnaissance que tu m’inspires, dès à présent je serais riante et calme comme aux jours de notre enfance ; crois bien, ami, que je ne me plais pas à nourrir mon mal et à envenimer ma blessure ; ne sais-je pas que toutes mes souffrances retombent sur ton cœur ? Hélas ! je voudrais oublier, guérir ! mais je ne suis qu’une faible femme. Ralph, sois patient et ne me crois pas ingrate. »

Elle fondit en larmes. Sir Ralph prit sa main :

« Écoute, ma chère Indiana, lui dit-il, l’oubli n’est pas en notre pouvoir ; je ne t’accuse pas ! je puis souffrir patiemment ; mais te voir souffrir est au-dessus de mes forces. D’ailleurs, pourquoi lutter ainsi, faibles créatures que nous sommes, contre une destinée de fer ? C’est bien assez traîner ce boulet ; le Dieu que nous adorons, toi et moi, n’a pas destiné l’homme à tant de misères sans lui donner l’instinct de s’y soustraire ; et ce qui fait, à mon avis, la principale supériorité de l’homme sur la brute, c’est de comprendre où est le remède à tous ses maux. Ce remède, c’est le suicide ; c’est celui que je te propose, que je te conseille.

— J’y ai souvent songé, répondit Indiana après un court silence. Jadis de violentes tentations m’y convièrent, mais un scrupule religieux m’arrêta. Depuis, mes idées s’élevèrent dans la solitude. Le malheur, en s’attachant à moi, m’enseigna peu à peu une autre religion que la religion enseignée par les hommes. Quand tu es venu à mon secours, j’étais déterminée à me laisser mourir de faim ; mais tu m’as priée de vivre, et je n’avais pas le droit de te refuser ce sacrifice. Maintenant, ce qui m’arrête, c’est ton existence, c’est ton avenir. Que feras-tu seul sur la terre, pauvre Ralph, sans famille, sans passions, sans affections ? Depuis les affreuses plaies qui m’ont frappée au cœur, je ne te suis plus bonne à rien ; mais je guérirai peut-être. Oui, Ralph, j’y ferai tous mes efforts, je te le jure ; patiente encore un peu ; bientôt, peut-être, pourrai-je sourire… Je veux redevenir paisible et gaie, pour te consacrer cette vie que tu as tant disputée au malheur.

— Non, mon amie, non, reprit Ralph, je ne veux point d’un tel sacrifice, je ne l’accepterai jamais. En quoi mon existence est-elle donc plus précieuse que la vôtre ? pourquoi faut-il que vous vous imposiez un avenir odieux pour m’en donner un agréable ? Pensez-vous qu’il me fût possible d’en jouir en sentant que votre cœur ne le partage point ? Non, je ne suis point égoïste jusque-là. N’essayons pas, croyez-moi, un héroïsme impossible ; c’est orgueil et présomption que d’espérer abjurer ainsi tout amour de soi-même. Regardons enfin notre situation d’un œil calme, et disposons des jours qui nous restent comme d’un bien commun que l’un de nous n’a pas le droit d’accaparer aux dépens de l’autre. Depuis longtemps, depuis ma naissance pourrais-je dire, la vie me fatigue et me pèse ; maintenant, je ne me sens plus la force de la porter sans aigreur et sans impiété. Partons ensemble, Indiana, retournons à Dieu, qui nous avait exilés sur cette terre d’épreuves, dans cette vallée de larmes, mais qui sans doute ne refusera pas de nous ouvrir son sein quand, fatigués et meurtris, nous irons lui demander sa clémence et sa pitié. Je crois en Dieu, Indiana, et c’est moi qui, le premier, vous ai enseigné à y croire. Ayez donc confiance en moi ; un cœur droit ne peut pas tromper celui qui l’interroge avec candeur. Je sens que nous avons assez souffert l’un et l’autre ici-bas pour être lavés de nos fautes. Le baptême du malheur a bien assez purifié nos âmes : rendons-les à celui qui nous les a données. »

Cette pensée occupa Ralph et Indiana pendant plusieurs jours, au bout desquels il fut décidé qu’ils se donneraient la mort ensemble. Il ne fut plus question que de choisir le genre de suicide.

« C’est une affaire de quelque importance, dit Ralph ; mais j’y avais déjà songé, et voici ce que j’ai à vous proposer. L’action que nous allons commettre n’étant pas le résultat d’une crise d’égarement momentané, mais le but raisonné d’une détermination prise dans un sentiment de piété calme et réfléchie, il importe que nous y apportions le recueillement d’un catholique devant les sacrements de son église. Pour nous, l’univers est le temple où nous adorons Dieu. C’est au sein d’une nature grande et vierge qu’on retrouve le sentiment de sa puissance, pure de toute profanation humaine. Retournons donc au désert, afin de pouvoir prier. Ici, dans cette contrée pullulante d’hommes et de vices, au sein de cette civilisation qui renie Dieu ou le mutile, je sens que je serais gêné, distrait et attristé. Je voudrais mourir joyeux, le front serein, les yeux levés au ciel. Mais où le trouver ici ? Je vais donc vous dire le lieu où le suicide m’est apparu sous son aspect le plus noble et le plus solennel. C’est au bord d’un précipice, à l’île Bourbon ; c’est au haut de cette cascade qui s’élance diaphane et surmontée d’un prisme éclatant dans le ravin solitaire de Bernica. C’est là que nous avons passé les plus douces heures de notre enfance ; c’est là qu’ensuite j’ai pleuré les chagrins les plus amers de ma vie ; c’est là que j’ai appris à prier, à espérer ; c’est là que je voudrais, par une belle nuit de nos climats, m’ensevelir sous ces eaux pures, et descendre dans la tombe fraîche et fleurie qu’offre la profondeur du gouffre verdoyant. Si vous n’avez pas de prédilection pour un autre endroit de la terre, accordez-moi la satisfaction d’accomplir notre double sacrifice aux lieux qui furent témoins des jeux de notre enfance et des douleurs de notre jeunesse.

— J’y consens, répondit madame Delmare en mettant sa main dans celle de Ralph en signe de pacte. J’ai toujours été attirée vers le bord des eaux par une sympathie invincible, par le souvenir de ma pauvre Noun. Mourir comme elle me sera doux ; ce sera l’expiation de sa mort, que j’ai causée.

— Et puis, dit Ralph, un nouveau voyage en mer, fait cette fois dans d’autres sentiments que ceux qui nous ont troublés jusqu’ici, est la meilleure préparation que nous puissions imaginer pour nous recueillir, pour nous détacher des affections terrestres, pour nous élever purs de tout alliage aux pieds de l’Être par excellence. Isolés du monde entier, toujours prêts à quitter joyeusement la vie, nous verrons d’un œil ravi la tempête soulever les éléments, et déployer devant nous ses magnifiques spectacles. Viens, Indiana ; partons, secouons la poussière de cette terre ingrate. Mourir ici, sous les yeux de Raymon, ce serait en apparence une vengeance étroite et lâche. Laissons à Dieu le soin de châtier cet homme ; allons plutôt lui demander d’ouvrir les trésors de sa miséricorde à ce cœur ingrat et stérile. »

Ils partirent. La goëlette la Nahandove les porta, rapide et légère comme un oiseau, dans leur patrie deux fois abandonnée. Jamais traversée ne fut si heureuse et si prompte. Il semblait qu’un vent favorable fût chargé de conduire au port ces deux infortunés si longtemps ballottés sur les écueils de la vie. Durant ces trois mois, Indiana recueillit le fruit de sa docilité aux conseils de Ralph. L’air de la mer, si tonique et si pénétrant, raffermit sa santé chétive ; le calme rentra dans son cœur fatigué. La certitude d’en avoir bientôt fini avec ses maux produisit sur elle l’effet des promesses du médecin sur un malade crédule. Oublieuse de sa vie passée, elle ouvrit son âme aux émotions profondes de l’espérance religieuse. Ses pensées s’imprégnèrent toutes d’un charme mystérieux, d’un parfum céleste. Jamais la mer et les cieux ne lui avaient paru si beaux. Il lui sembla les voir pour la première fois, tant elle y découvrit de splendeurs et de richesses. Son front redevint serein, et on eût dit qu’un rayon de la Divinité avait passé dans ses yeux bleus, doucement mélancoliques.

Un changement non moins extraordinaire s’opéra dans l’âme et dans l’extérieur de Ralph ; les mêmes causes produisirent à peu près les mêmes effets. Son âme, longtemps roidie contre la douleur, s’amollit à la chaleur vivifiante de l’espérance. Le ciel descendit aussi dans ce cœur amer et froissé. Ses paroles prirent l’empreinte de ses sentiments, et, pour la première fois, Indiana connut son véritable caractère. L’intimité sainte et filiale qui les rapprocha ôta à l’un sa timidité pénible, à l’autre ses préventions injustes. Chaque jour enleva à Ralph une disgrâce de sa nature, à Indiana une erreur de son jugement. En même temps, le souvenir poignant de Raymon s’émoussa, pâlit, et tomba pièce à pièce devant les vertus ignorées, devant la sublime candeur de Ralph. À mesure qu’Indiana voyait l’un grandir et s’élever, l’autre s’abaissait dans son opinion. Enfin, à force de comparer ces deux hommes, tout vestige de son amour aveugle et fatal s’éteignit dans son âme.

XXX.

Ce fut l’an passé, par un soir de l’éternel été qui règne dans ces régions, que deux passagers de la goëlette la Nahandove s’enfoncèrent dans les montagnes de l’île Bourbon, trois jours après le débarquement. Ces deux personnes avaient donné ce temps au repos, précaution en apparence fort étrangère au dessein qui les amenait dans la contrée. Mais elles n’en jugèrent sans doute pas ainsi apparemment ; car, après avoir pris le faham ensemble sous la varangue, elles s’habillèrent avec un soin particulier, comme si elles avaient eu le projet d’aller passer la soirée à la ville, et, prenant le sentier de la montagne, elles arrivèrent après une heure de marche au ravin de Bernica.

Le hasard voulut que ce fût une des plus belles soirées que la lune eût éclairées sous les tropiques. Cet astre, à peine sorti des flots noirâtres, commençait à répandre sur la mer une longue traînée de vif-argent ; mais ses lueurs ne pénétraient point dans la gorge, et les marges du lac ne répétaient que le reflet tremblant de quelques étoiles. Les citronniers répandus sur le versant de la montagne supérieure ne se couvraient même pas de ces pâles diamants que la lune sème sur leurs feuilles cassantes et polies. Les ébéniers et les tamarins murmuraient dans l’ombre ; seulement, quelques gigantesques palmiers élevaient à cent pieds du sol leurs tiges menues, et les bouquets de palmes placés à leur cime s’argentaient seuls d’un éclat verdâtre.

Les oiseaux de mer se taisaient dans les crevasses du rocher, et quelques pigeons bleus, cachés derrière les corniches de la montagne, faisaient seuls entendre au loin leur voix triste et passionnée. De beaux scarabées, vivantes pierreries, bruissaient faiblement dans les caféiers, ou rasaient, en bourdonnant, la surface du lac, et le bruit uniforme de la cascade semblait échanger des paroles mystérieuses avec les échos de ses rives.

Les deux promeneurs solitaires parvinrent, en tournant le long d’un sentier escarpé, au haut de la gorge, à l’endroit où le torrent s’élance en colonne de vapeur blanche et légère au fond du précipice. Ils se trouvèrent alors sur une petite plate-forme parfaitement convenable à l’exécution de leur projet. Quelques lianes suspendues à des tiges de raphia formaient en cet endroit un berceau naturel qui se penchait sur la cascade. Sir Ralph, avec un admirable sang-froid, coupa quelques rameaux qui eussent pu gêner leur élan, puis il prit la main de sa cousine et la fit asseoir sur une roche moussue où le délicieux aspect de ce lieu se déployait au jour dans toute sa grâce énergique et sauvage. Mais en cet instant l’obscurité de la nuit et la vapeur condensée de la cascade enveloppaient les objets et faisaient paraître incommensurable et terrible la profondeur du gouffre.

« Je vous fais observer, ma chère Indiana, lui dit-il, qu’il est nécessaire d’apporter un très-grand sang-froid au succès de notre entreprise. Si vous vous élanciez précipitamment du côté que l’épaisseur des ténèbres vous fait paraître vide, vous vous briseriez infailliblement sur les rochers, et vous n’y trouveriez qu’une mort lente et cruelle ; mais en ayant soin de vous jeter dans cette ligne blanche que décrit la chute d’eau, vous arriverez dans le lac avec elle, et la cascade elle-même prendra soin de vous y plonger. Au reste, si vous voulez attendre encore une heure, la lune sera assez haut dans le ciel pour nous prêter sa lumière.

— J’y consens d’autant plus, répondit Indiana, que nous devons consacrer ces derniers instants à des pensées religieuses.

— Vous avez raison, mon amie, reprit Ralph. Je pense que cette heure suprême est celle du recueillement et de la prière. Je ne dis pas que nous devions nous réconcilier avec l’Éternel, ce serait oublier la distance qui nous sépare de sa puissance sublime ; mais nous devons, je pense, nous réconcilier avec les hommes qui nous ont fait souffrir, et confier à la brise qui souffle vers le nord-est des paroles de miséricorde pour les êtres dont trois mille lieues nous séparent. »

Indiana reçut cette offre sans surprise, sans émotion. Depuis plusieurs mois l’exaltation de ses pensées avait grandi en proportion du changement opéré dans Ralph. Elle ne l’écoutait plus comme un conseiller flegmatique ; elle le suivait en silence comme un bon génie chargé de l’enlever à la terre et de la délivrer de ses tourments.

« J’y consens, dit-elle ; je sens avec joie que je puis pardonner sans effort, que je n’ai dans le cœur ni haine, ni regret, ni amour, ni ressentiment ; à peine si, à l’heure où je touche, je me souviens des chagrins de ma triste vie et de l’ingratitude des êtres qui m’ont environnée. Grand Dieu ! tu vois le fond de mon cœur ; tu sais qu’il est pur et calme, et que toutes mes pensées d’amour et d’espoir sont tournées vers toi. »

Alors Ralph s’assit aux pieds d’Indiana, et se mit à prier d’une voix forte qui dominait le bruit de la cascade. C’était la première fois peut-être, depuis qu’il était né, que sa pensée tout entière venait se placer sur ses lèvres. L’heure de mourir était sonnée ; cette âme n’avait plus ni entraves, ni mystères ; elle n’appartenait plus qu’à Dieu ; les fers de la société ne pesaient plus sur elle. Ses ardeurs n’étaient plus des crimes, son élan était libre vers le ciel qui l’attendait ; le voile qui cachait tant de vertus, de grandeur et de puissance, tomba tout à fait, et l’esprit de cet homme s’éleva du premier bond au niveau de son cœur. Ainsi qu’une flamme ardente brille au milieu des tourbillons de la fumée et les dissipe, le feu sacré qui dormait ignoré au fond de ses entrailles fit jaillir sa vive lumière. La première fois que cette conscience rigide se trouva délivrée de ses craintes et de ses liens, la parole vint d’elle-même au secours de la pensée, et l’homme médiocre qui n’avait dit dans toute sa vie que des choses communes, devint à sa dernière heure éloquent et persuasif comme jamais ne l’avait été Raymon. N’attendez pas que je vous répète les étranges discours qu’il confia aux échos de la solitude ; lui-même, s’il était ici, ne pourrait nous les redire. Il est des instants d’exaltation et d’extase où nos pensées s’épurent, se subtilisent, s’éthèrent en quelque sorte. Ces rares instants nous élèvent si haut, nous emportent si loin de nous-mêmes, qu’en retombant sur la terre nous perdons la conscience et le souvenir de cette ivresse intellectuelle. Qui peut comprendre les mystérieuses visions de l’anachorète ? Qui peut raconter les rêves du poëte avant qu’il se soit refroidi à nous les écrire ? Qui peut nous dire les merveilles qui se révèlent à l’âme du juste à l’heure où le ciel s’entr’ouvre pour le recevoir ? Ralph, cet homme si vulgaire en apparence, homme d’exception pourtant, car il croyait fermement à Dieu et consultait jour par jour le livre de sa conscience, Ralph réglait en ce moment ses comptes avec l’éternité. C’était le moment d’être lui, de mettre à nu tout son être moral, de se dépouiller, devant le Juge, du déguisement que les hommes lui avaient imposé. En jetant le cilice que la douleur avait attaché à ses os, il se leva sublime et radieux comme s’il fût déjà entré au séjour des récompenses divines.

En l’écoutant, Indiana ne songea point à s’étonner ; elle ne se demanda pas si c’était Ralph qui parlait ainsi. Le Ralph qu’elle avait connu n’existait plus, et celui qu’elle écoutait maintenant lui semblait un ami qu’elle avait vu jadis dans ses rêves et qui se réalisait enfin pour elle sur les bords de la tombe. Elle sentit son âme pure s’élever du même vol. Une ardente sympathie religieuse l’initiait aux même émotions, des larmes d’enthousiasme coulèrent de ses yeux sur les cheveux de Ralph.

Alors la lune se trouva au-dessus de la cime du grand palmiste, et son rayon, pénétrant l’interstice des lianes, enveloppa Indiana d’un éclat pâle et humide qui la faisait ressembler, avec sa robe blanche et ses longs cheveux tressés sur ses épaules, à l’ombre de quelque vierge égarée dans le désert.

Sir Ralph s’agenouilla devant elle et lui dit :

« Maintenant, Indiana, il faut que tu me pardonnes tout le mal que je t’ai fait, afin que je puisse me le pardonner à moi-même.

— Hélas ! répondit-elle, qu’ai-je donc à te pardonner, pauvre Ralph ? Ne dois-je pas, au contraire, te bénir à mon dernier jour, comme tu m’as forcée de le faire dans tous les jours de malheur qui ont marqué ma vie ?

— Je ne sais jusqu’à quel point j’ai été coupable, reprit Ralph ; mais il est impossible que, dans une si longue et si terrible lutte avec mon destin, je ne l’aie pas été bien des fois à l’insu de moi-même.

— De quelle lutte parlez-vous ? demanda Indiana.

— C’est là, répondit-il, ce que je dois vous expliquer avant de mourir ; c’est le secret de ma vie. Vous me l’avez demandé sur le navire qui nous ramenait, et j’ai promis de vous le révéler au bord du lac Bernica, la dernière fois que la lune se lèverait sur nous.

— Le moment est venu, dit-elle, je vous écoute.

— Prenez donc patience ; car j’ai toute une longue histoire à vous raconter, Indiana, et cette histoire est la mienne.

— Je croyais la connaître, moi qui ne vous ai presque jamais quitté.

— Vous ne la connaissez point ; vous n’en connaissez pas un jour, pas une heure, dit Ralph avec tristesse. Quand donc aurais-je pu vous la dire ? Le ciel a voulu que le seul instant propre à cette confidence fût le dernier de votre vie et de la mienne. Mais autant elle eût été naguère folle et criminelle, autant elle est innocente et légitime aujourd’hui. C’est une satisfaction personnelle que nul n’a le droit de me reprocher à l’heure où nous sommes, et que vous m’accorderez pour compléter la tâche de patience et de douceur que vous avez accomplie envers moi. Supportez donc jusqu’au bout le poids de mon infortune ; et si mes paroles vous fatiguent et vous irritent, écoutez le bruit de la cataracte qui chante sur moi l’hymne des morts.

« J’étais né pour aimer ; aucun de vous n’a voulu le croire, et cette méprise a décidé de mon caractère. Il est vrai que la nature, en me donnant une âme chaleureuse, avait fait un singulier contre-sens ; elle avait mis sur mon visage un masque de pierre et sur ma langue un poids insurmontable ; elle m’avait refusé ce qu’elle accorde aux êtres les plus grossiers, le pouvoir d’exprimer mes sentiments par le regard ou par la parole. Cela me fit égoïste. On jugea de l’être moral par l’enveloppe extérieure, et, comme un fruit stérile, il fallut me dessécher sous la rude écorce que je ne pouvais dépouiller. À peine né, je fus repoussé du cœur dont j’avais le plus besoin. Ma mère m’éloigna de son sein avec dégoût, parce que mon visage d’enfant ne savait pas lui rendre son sourire. À l’âge où l’on peut à peine distinguer une pensée d’un besoin, j’étais déjà flétri de l’odieuse appellation d’égoïste.

« Alors il fut décidé que personne ne m’aimerait, parce que je ne savais dire mon affection à personne. On me fit malheureux, on prononça que je ne le sentais pas ; on m’exila presque du toit paternel ; on m’envoya vivre sur les rochers comme un pauvre oiseau des grèves. Vous savez quelle fut mon enfance, Indiana. Je passai mes longs jours au désert sans que jamais une mère inquiète vînt y chercher la trace de mes pas, sans qu’une voix amie s’élevât dans le silence des ravins pour m’avertir que la nuit me rappelait au bercail. J’ai grandi seul, j’ai vécu seul ; mais Dieu n’a pas permis que je fusse malheureux jusqu’au bout, car je ne mourrai pas seul.

« Cependant le ciel m’envoya dès lors un présent, une consolation, une espérance. Vous vîntes dans ma vie comme s’il vous eût créée pour moi. Pauvre enfant ! abandonnée comme moi, comme moi jetée dans la vie sans amour et sans protection, vous sembliez m’être destinée, du moins je m’en flattai. Fus-je trop présomptueux ? Pendant dix ans vous fûtes à moi, à moi sans partage, sans rivaux, sans tourments. Alors je n’avais pas encore compris ce que c’est que la jalousie.

« Ce temps, Indiana, fut le moins sombre que j’aie parcouru. Je fis de vous ma sœur, ma fille, ma compagne, mon élève, ma société. Le besoin que vous aviez de moi fit de ma vie quelque chose de plus que celle d’un animal sauvage ; je sortis pour vous de l’abattement où le mépris de mes proches m’avait jeté. Je commençai à m’estimer en vous devenant utile. Il faut tout dire, Indiana : après avoir accepté pour vous le fardeau de la vie, mon imagination y plaça l’espoir d’une récompense. Je m’habituai (pardonnez-moi les mots que je vais employer, aujourd’hui encore je ne les prononce qu’en tremblant), je m’habituai à penser que vous seriez ma femme ; tout enfant, je vous regardai comme ma fiancée ; mon imagination vous parait déjà des grâces de la jeunesse ; j’étais impatient de vous voir grande. Mon frère, qui avait usurpé ma part d’affection dans la famille, et qui se plaisait aux soins domestiques, cultivait un jardin sur la colline qu’on voit d’ici pendant le jour, et que de nouveaux planteurs ont transformée en rizière. Le soin de ses fleurs remplissait ses plus doux moments, et chaque matin il allait d’un œil impatient épier leur progrès, et s’étonner, enfant qu’il était, qu’elles n’eussent pas pu grandir dans une nuit au gré de son attente. Pour moi, Indiana, vous étiez toute mon occupation, toute ma joie, toute ma richesse ; vous étiez la jeune plante que je cultivais, le bouton que j’étais impatient de voir fleurir. J’épiais aussi au matin l’effet d’un soleil de plus passé sur votre tête ; car j’étais déjà un jeune homme et vous n’étiez encore qu’une enfant. Déjà fermentaient dans mon sein des passions dont le nom vous était inconnu ; mes quinze ans ravageaient mon imagination, et vous vous étonniez de me voir souvent triste, partager vos jeux sans y prendre plaisir. Vous ne conceviez pas qu’un fruit, un oiseau, ne fussent plus pour moi comme pour vous des richesses, et je vous semblais déjà froid et bizarre. Cependant vous m’aimiez tel que j’étais ; car, malgré ma mélancolie, je n’avais pas un instant qui ne vous fût consacré ; mes souffrances vous rendaient plus chère à mon cœur ; je nourrissais le fol espoir qu’il vous serait donné un jour de les changer en joies.

« Hélas ! pardonnez-moi la pensée sacrilége qui m’a fait vivre dix ans : si ce fut un crime à l’enfant maudit d’espérer en vous, belle et simple fille des montagnes, Dieu seul est coupable de lui avoir donné, pour tout aliment, cette audacieuse pensée. De quoi pouvait-il exister, ce cœur froissé, méconnu, qui trouvait partout des besoins et nulle part un refuge ? de qui pouvait-il attendre un regard, un sourire d’amour, si ce n’est de vous, dont il fut l’amant presque aussitôt que le père ?

« Et ne vous effrayez pas cependant d’avoir grandi sous l’aile d’un pauvre oiseau dévoré d’amour ; jamais aucune adoration impure, aucune pensée coupable ne vint mettre en danger la virginité de votre âme ; jamais ma bouche n’enleva à vos jours cette fleur d’innocence qui les couvrait, comme les fruits, au matin, d’une vapeur humide. Mes baisers furent ceux d’un père, et quand vos lèvres innocentes et folâtres rencontraient les miennes, elles n’y trouvaient pas le feu cuisant d’un désir viril. Non, ce n’était pas de vous, petite fille aux yeux bleus, que j’étais épris. Telle que vous étiez là, dans mes bras, avec votre candide sourire et vos gentilles caresses, vous n’étiez que mon enfant, ou tout au plus ma petite sœur ; mais j’étais amoureux de vos quinze ans quand, livré seul à l’ardeur des miens, je dévorais l’avenir d’un œil avide.

« Quand je vous lisais l’histoire de Paul et Virginie, vous ne la compreniez qu’à demi. Vous pleuriez, cependant ; vous aviez vu l’histoire d’un frère et d’une sœur là où j’avais frissonné de sympathie en apercevant les angoisses de deux amants. Ce livre fit mon tourment, tandis qu’il faisait votre joie. Vous vous plaisiez à m’entendre lire l’attachement du chien fidèle, la beauté des cocotiers et les chants du nègre Domingue. Moi, je relisais seul les entretiens de Paul et de son amie, les impétueux soupçons de l’un, les secrètes souffrances de l’autre. Oh ! que je les comprenais bien, ces premières inquiétudes de l’adolescence, qui cherche dans son cœur l’explication des mystères de la vie, et qui s’empare avec enthousiasme du premier objet d’amour qui s’offre à lui ! Mais rendez-moi justice, Indiana, je ne commis pas le crime de hâter d’un seul jour le cours paisible de votre enfance ; je ne laissai pas échapper un mot qui pût vous apprendre qu’il y avait dans la vie des tourments et des larmes. Je vous ai laissée, à dix ans, dans toute l’ignorance, dans toute la sécurité dont vous étiez pourvue quand votre nourrice vous mit dans mes bras, un jour que j’avais résolu de mourir.

« Souvent seul, assis sur cette roche, je me suis tordu les mains avec frénésie en écoutant tous ces bruits de printemps et d’amour que la montagne recèle, en voyant les sucriers se poursuivre et s’agacer, les insectes s’endormir voluptueusement embrassés dans le calice des fleurs, en respirant la poussière embrasée que les palmiers s’envoient, transports aériens, plaisirs subtils auxquels la molle brise de l’été sert de couche. Alors j’étais ivre, j’étais fou ; je demandais l’amour aux fleurs, aux oiseaux, à la voix du torrent. J’appelais avec fureur ce bonheur inconnu dont l’idée seule me faisait délirer. Mais je vous apercevais accourant à moi folâtre et rieuse, là-bas sur le sentier, si petite au loin et si malhabile à franchir les rochers, qu’on vous eût prise, avec votre robe blanche et vos cheveux bruns, pour un pingouin des terres australes ; alors mon sang se calmait, mes lèvres ne brûlaient plus ; j’oubliais devant l’Indiana de sept ans, l’Indiana de quinze ans que je venais de rêver ; je vous ouvrais mes bras avec une joie pure ; vos caresses rafraîchissaient mon front ; j’étais heureux, j’étais père.

« Que de journées libres et paisibles nous avons passées au fond de ce ravin ! Combien de fois j’ai baigné vos petits pieds dans l’eau pure de ce lac ! Combien de fois je vous ai regardée dormir dans ces roseaux, ombragée sous le parasol d’une feuille de latanier ! C’est alors quelquefois que mes tourments recommençaient. Je m’affligeais de vous voir si petite ; je me demandais si, avec de telles angoisses, je vivrais jusqu’au jour où vous pourriez me comprendre et me répondre. Je soulevais doucement vos cheveux fins comme la soie et les baisais avec amour. Je les comparais avec d’autres boucles que j’avais coupées sur votre front les années précédentes et que je gardais dans mon portefeuille. Je m’assurais avec plaisir des teintes plus foncées que chaque printemps leur avait données. Puis je regardais sur le tronc d’un dattier voisin divers signes que j’y avais gravés pour marquer l’élévation progressive de votre taille durant quatre ou cinq ans. L’arbre porte encore ces cicatrices, Indiana ; je les ai retrouvées la dernière fois que je suis venu souffrir ici. Hélas ! en vain vous avez grandi ; en vain votre beauté a tenu ses promesses ; en vain vos cheveux sont devenus noirs comme l’ébène ; vous n’avez pas grandi pour moi, ce n’est pas pour moi que vos charmes se sont développés ; c’est pour un autre que votre cœur a battu pour la première fois.

« Vous souvenez-vous comme nous filions, légers comme deux tourterelles, le long des buissons de jamrosiers ? Vous souvenez-vous aussi que nous nous égarions parfois dans les savanes qui s’étendent au-dessus de nous ? Une fois nous entreprîmes d’atteindre aux sommets brumeux des Salazes ; mais nous n’avions pas prévu qu’à mesure que nous montions, les fruits devenaient plus rares, les cataractes moins abordables, le vent plus terrible et plus dévorant.

« Quand vous vîtes la végétation fuir derrière nous, vous voulûtes retourner ; mais quand nous eûmes traversé la région des capillaires, nous trouvâmes quantité de fraisiers, et vous étiez si occupée à remplir votre panier de leurs fruits, que vous ne songiez plus à quitter ce lieu. Il fallut renoncer à aller plus loin. Nous ne marchions plus que sur des roches volcaniques persillées comme du biscuit et parsemées de plantes laineuses ; ces pauvres herbes, battues des vents, nous faisaient penser à la bonté de Dieu, qui semble leur avoir donné un vêtement chaud pour résister aux outrages de l’air. Et puis la brume devint si épaisse que nous ne pouvions plus nous diriger et qu’il fallut redescendre. Je vous rapportai dans mes bras. Je descendis avec précaution les pentes escarpées de la montagne. La nuit nous surprit à l’entrée du premier bois qui fleurissait dans la troisième région. J’y cueillis des grenades pour vous, et pour étancher ma soif je me contentai de ces lianes dont la sève abondante fournit, quand on casse leurs rameaux, une eau pure et fraîche. Nous nous rappelâmes alors l’aventure de nos héros favoris égarés dans le bois de la Rivière-Rouge. Mais, nous autres, nous n’avions ni mères tendres, ni serviteurs empressés, ni chien fidèle pour s’enquérir de nous. Eh bien, j’étais content, j’étais fier ; j’étais seul chargé de veiller sur vous, et je me trouvais plus heureux que Paul.

« Oui, c’était un amour pur, un amour profond et vrai que déjà vous m’inspiriez. Noun, à dix ans, était plus grande que vous de toute la tête ; créole dans l’acception la plus étendue, elle était déjà développée, son œil humide s’aiguisait déjà d’une expression singulière, sa contenance et son caractère étaient ceux d’une jeune fille. Eh bien, je n’aimais pas Noun, ou bien je ne l’aimais qu’à cause de vous dont elle partageait les jeux. Il ne m’arrivait point de me demander si elle était déjà belle, si elle le serait quelque jour davantage. Je ne la regardais pas. À mes yeux elle était plus enfant que vous. C’est que je vous aimais. Je comptais sur vous : vous étiez la compagne de ma vie, le rêve de ma jeunesse…

« Mais j’avais compté sans l’avenir. La mort de mon frère me condamna à épouser sa fiancée. Je ne vous dirai rien de ce temps de ma vie ; ce ne fut pas encore le plus amer, Indiana, et cependant je fus l’époux d’une femme qui me haïssait et que je ne pouvais aimer. Je fus père, et je perdis mon fils ; je devins veuf, et j’appris que vous étiez mariée !

« Ces jours d’exil en Angleterre, cette époque de douleur, je ne vous les raconte pas. Si j’eus des torts envers quelqu’un, ce ne fut pas envers vous ; et si quelqu’un en eut envers moi, je ne veux pas m’en plaindre. Là je devins plus égoïste, c’est-à-dire plus triste et plus défiant que jamais. À force de douter de moi, on m’avait contraint à devenir orgueilleux et à compter sur moi-même. Aussi je n’eus, pour me soutenir dans ces épreuves, que le témoignage de mon cœur. On me fit un crime de ne pas chérir une femme qui ne m’épousa que par contrainte et ne me témoigna jamais que du mépris ! On a remarqué depuis, comme un des principaux caractères de mon égoïsme, l’éloignement que je semblais éprouver pour les enfants. Il est arrivé à Raymon de me railler cruellement sur cette disposition, en observant que les soins nécessaires à l’éducation des enfants cadraient mal avec les habitudes rigidement méthodiques d’un vieux garçon. Je pense qu’il ignorait que j’ai été père, et que c’est moi qui vous ai élevée. Mais aucun de vous n’a voulu comprendre que le souvenir de mon fils était, après bien des années, aussi cuisant pour moi que le premier jour, et que mon cœur ulcéré se gonflait à la vue des blondes têtes qui me le rappelaient. Quand un homme est malheureux, on craint de ne pas le trouver assez coupable, parce qu’on craint d’être forcé de le plaindre.

« Mais ce que nul ne pourra jamais comprendre, c’est l’indignation profonde, c’est le désespoir sombre, qui s’emparèrent de moi lorsqu’on m’arracha de ces lieux, moi pauvre enfant du désert, à qui personne n’avait daigné jeter un regard de pitié, pour me charger des liens de la société ; lorsqu’on m’imposa d’occuper une place vide dans ce monde qui m’avait repoussé ; lorsqu’on voulut me faire comprendre que j’avais des devoirs à remplir envers ces hommes qui avaient méconnu les leurs envers moi. Eh quoi ! nul d’entre les miens n’avait voulu être mon appui, et maintenant tous me convoquaient à l’assemblée de leurs intérêts pour me charger de les défendre ! On ne voulait pas même me laisser jouir en paix de ce qu’on ne dispute point aux parias, l’air de la solitude ! je n’avais dans la vie qu’un bien, un espoir, une pensée, celle que vous m’apparteniez pour toujours ; on me l’enleva, on me dit que vous n’étiez pas assez riche pour moi. Amère dérision ! moi que les montagnes avaient nourri et que le toit paternel avait répudié ! moi à qui on n’avait pas laissé connaître l’usage des richesses, et à qui l’on imposait maintenant la charge de faire prospérer celles des autres !

« Cependant je me soumis. Je n’avais pas le droit d’élever une prière pour qu’on épargnât mon chétif bonheur ; j’étais bien assez dédaigné ; résister, c’eût été me rendre odieux. Inconsolable de la mort de son autre fils, ma mère menaçait de mourir elle-même si je n’obéissais à mon destin. Mon père, qui m’accusait de ne savoir pas le consoler, comme si j’étais coupable du peu d’amour qu’il m’accordait, était prêt à me maudire si j’essayais d’échapper à son joug. Je courbai la tête ; mais ce que je souffris, vous-même, qui fûtes aussi bien malheureuse ne sauriez l’apprécier. Si, poursuivi, froissé, opprimé comme je l’ai été, je n’ai point rendu aux hommes le mal pour le mal, peut-être faut-il en conclure que je n’avais pas le cœur stérile, comme on me l’a reproché.

« Quand je revins ici, quand je vis l’homme auquel on t’avait mariée… pardonne, Indiana, c’est alors que je fus vraiment égoïste ; il y a toujours de l’égoïsme dans l’amour, puisqu’il y en eut même dans le mien ; j’éprouvai je ne sais quelle joie cruelle en pensant que ce simulacre légal te donnait un maître et non pas un époux. Tu t’étonnas de l’espèce d’affection que je lui témoignai ; c’est que je ne trouvai pas en lui un rival. Je savais bien que ce vieillard ne pouvait ni inspirer ni ressentir l’amour, et que ton cœur sortirait vierge de cet hyménée. Je lui fus reconnaissant de tes froideurs et de tes tristesses. S’il fût resté ici, je serais peut-être devenu bien coupable ; mais vous me laissâtes seul, et il ne fut pas en mon pouvoir de vivre sans toi. J’essayai de vaincre cet indomptable amour qui s’était ranimé dans toute sa violence en te retrouvant belle et mélancolique comme je t’avais rêvée dès tes jeunes ans. Mais la solitude ne fit qu’aigrir mon mal, et je cédai au besoin que j’avais de te voir, de vivre sous le même toit, de respirer le même air, de m’enivrer à toute heure du son harmonieux de ta voix. Tu sais quels obstacles je devais rencontrer, quelles défiances je devais combattre ; je compris alors quels devoirs je m’imposais ; je ne pouvais associer ma vie à la tienne sans rassurer ton époux par une promesse sacrée, et je n’ai jamais su ce que c’était que de me jouer de ma parole. Je m’engageai donc d’esprit et de cœur à n’oublier jamais mon rôle de frère, et dis-moi, Indiana, ai-je trahi mon serment ?

« J’ai compris aussi qu’il me serait difficile, impossible peut-être d’accomplir cette tâche rigide, si je dépouillais le déguisement qui éloignait de moi tout rapport intime, tout sentiment profond ; j’ai compris qu’il ne me fallait pas jouer avec le danger, car ma passion était trop ardente pour sortir victorieuse d’un combat. J’ai senti qu’il fallait élever autour de moi un triple mur de glace, afin de m’aliéner ton intérêt, afin de m’arracher ta compassion, qui m’eût perdu. Je me suis dit que le jour où tu me plaindrais, je serais déjà coupable, et j’ai consenti à vivre sous le poids de cette affreuse accusation de sécheresse et d’égoïsme, que, grâce au ciel, vous ne m’avez pas épargnée. Le succès de ma feinte a passé mon espérance ; vous m’avez prodigué une sorte de pitié insultante, comme celle qu’on accorde aux eunuques ; vous m’avez refusé une âme et des sens ; vous m’avez foulé aux pieds, et je n’ai pas eu le droit de montrer même l’énergie de la colère et de la vengeance, car c’eût été me trahir et vous apprendre que j’étais un homme.



Alors Ralph s’assit aux pieds d’Indiana. (Page 77.)

« Je me plains des hommes et non pas de toi, Indiana. Toi, tu fus toujours bonne et miséricordieuse, tu me supportas sous le vil travestissement que j’avais pris pour t’approcher. Tu ne me fis jamais rougir de mon rôle, tu me tins lieu de tout, et quelquefois je pensai avec orgueil que, si tu me regardais avec bienveillance tel que je m’étais fait pour être méconnu, tu m’aimerais peut-être si tu pouvais me connaître un jour. Hélas ! quelle autre que toi ne m’eût repoussé ? quelle autre eût tendu la main à ce crétin sans intelligence et sans voix ? Excepté toi, tous se sont éloignés avec dégoût de l’égoïste ! Ah ! c’est qu’il n’y avait au monde qu’un être assez généreux pour ne pas se rebuter de cet échange sans profit ; il n’y avait qu’une âme assez large pour répandre le feu sacré qui la vivifiait jusque sur l’âme étroite et glacée du pauvre abandonné. Il fallait un cœur qui eût de trop ce que je n’avais pas assez. Il n’était sous le ciel qu’une Indiana capable d’aimer un Ralph.

« Après toi, celui qui me montra le plus d’indulgence, ce fut Delmare. Tu m’as accusé de te préférer cet homme, de sacrifier ton bien-être au mien propre en refusant d’intervenir dans vos débats domestiques. Injuste et aveugle femme ! tu n’as pas vu que je t’ai servie autant qu’il a été possible de le faire, et surtout tu n’as pas compris que je ne pouvais élever la voix en ta faveur sans me trahir. Que serais-tu devenue si Delmare m’eût chassé de chez lui ? qui t’aurait protégée patiemment, en silence, mais avec la persévérante fermeté d’un amour impérissable ? Ce n’eût pas été Raymon. Et puis, je l’aimais par reconnaissance, je l’avoue, cet être rude et grossier qui pouvait m’arracher le seul bonheur qui me restât et qui ne l’a pas fait, cet homme dont le malheur était de ne pas être aimé de toi, et dont l’infortune avait des sympathies secrètes avec la mienne ! Je l’aimais aussi par cela même qu’il ne m’avait jamais fait endurer les tortures de la jalousie…



Alors Ralph prit sa fiancée dans ses bras, et l’emporta… (Page 82.)

« Mais me voici arrivé à vous parler de la plus effroyable douleur de ma vie, de ces temps de fatalité où votre amour tant rêvé appartint à un autre. C’est alors que je compris tout à fait l’espèce de sentiment que je comprimais depuis tant d’années. C’est alors que la haine versa des poisons dans mon sein, et que la jalousie dévora le reste de mes forces. Jusque-là mon imagination vous avait gardée pure ; mon respect vous entourait d’un voile que la naïve audace des songes n’osait pas même soulever ; mais quand j’eus l’horrible pensée qu’un autre vous entraînait dans sa destinée, vous arrachait à ma puissance et s’enivrait à longs traits du bonheur que je n’osais pas même rêver, je devins furieux ; j’aurais voulu, cet homme exécré, le voir au fond de ce gouffre pour lui briser la tête à coups de pierre.

« Cependant vos maux furent si grands, que j’oubliai les miens. Je ne voulus pas le tuer parce que vous l’auriez pleuré. J’eus même envie vingt fois, que le ciel me pardonne ! d’être infâme et vil, de trahir Delmare et de servir mon ennemi. Oui, Indiana, je fus si insensé, si misérable de vous voir souffrir, que je me repentis d’avoir cherché à vous éclairer, et que j’aurais donné ma vie pour léguer mon cœur à cet homme ! Oh ! le scélérat ! que Dieu lui pardonne les maux qu’il m’a faits ; mais qu’il le punisse de ceux qu’il a amassés sur votre tête ! C’est pour ceux-là que je le hais ; car, pour moi, je ne sais plus quelle a été ma vie quand je regarde ce qu’il a fait de la vôtre. C’est lui que la société aurait dû marquer au front dès le jour de sa naissance ! c’est lui qu’elle aurait dû flétrir et repousser comme le plus aride et le plus pervers ! Mais, au contraire, elle l’a porté en triomphe. Ah ! je reconnais bien là les hommes, et je ne devrais pas m’indigner ; car, en adorant l’être difforme qui décime le bonheur et la considération d’autrui, ils ne font qu’obéir à la nature.

« Pardon, Indiana, pardon ! il est cruel peut-être de me plaindre devant vous, mais c’est la première et la dernière fois ; laissez-moi maudire l’ingrat qui vous pousse dans la tombe. Il a fallu cette formidable leçon pour vous ouvrir les yeux. En vain du lit de mort de Delmare et de celui de Noun une voix s’est élevée pour vous crier : « Prends garde à lui, il te perdra ! », vous avez été sourde ; votre mauvais génie vous a entraînée, et, flétrie que vous êtes, l’opinion vous condamne et l’absout. Il a fait toutes sortes de maux, lui, et l’on n’y a pas fait attention. Il a tué Noun, et vous l’avez oublié ; il vous a perdue, et vous lui avez pardonné. C’est qu’il savait éblouir les yeux et tromper la raison ; c’est que sa parole adroite et perfide pénétrait dans les cœurs ; c’est que son regard de vipère fascinait ; c’est que la nature, en lui donnant mes traits métalliques et ma lourde intelligence eût fait de lui un homme complet.

« Oh ! oui ! que Dieu le punisse, car il a été féroce envers vous ; ou plutôt qu’il lui pardonne, car il a été plus stupide que méchant peut-être ! Il ne vous a pas comprise, il n’a pas apprécié le bonheur qu’il pouvait goûter ! Oh ! vous l’aimiez tant ! il eût pu rendre votre existence si belle ! À sa place, je n’aurais pas été vertueux ; j’aurais fui avec vous dans le sein des montagnes sauvages, je vous aurais arrachée à la société pour vous posséder à moi seul, et je n’aurais eu qu’une crainte, c’eût été de ne vous voir pas assez maudite, assez abandonnée, afin de vous tenir lieu de tout. J’eusse été jaloux de votre considération, mais dans un autre sens que lui : c’eût été pour la détruire, afin de la remplacer par mon amour. J’eusse souffert de voir un autre homme vous donner une parcelle de bien-être, un instant de satisfaction, c’eût été un vol que l’on m’eût fait ; car votre bonheur eût été ma tâche, ma propriété, mon existence, mon honneur ! Oh ! comme ce ravin sauvage pour toute demeure, ces arbres de la montagne pour toute richesse, m’eussent fait vain et opulent, si le ciel me les eût donnés avec votre amour !… Laissez-moi pleurer, Indiana, c’est la première fois de ma vie que je pleure ; Dieu a voulu que je ne mourusse pas sans connaître ce triste plaisir. »

Ralph pleurait comme un enfant. C’était la première fois, en effet, que cette âme stoïque se laissait aller à la compassion d’elle-même ; encore y avait-il dans ces larmes plus de douleur pour le sort d’Indiana que pour le sien.

« Ne pleurez pas sur moi, lui dit-il en voyant qu’elle aussi était baignée de larmes ; ne me plaignez point ; votre pitié efface tout le passé, et le présent n’est plus amer. De quoi souffrirais-je maintenant ? vous ne l’aimez plus.

— Si je vous avais connu, Ralph, je ne l’eusse jamais aimé, s’écria madame Delmare ; c’est votre vertu qui m’a perdue.

— Et puis, dit Ralph en la regardant avec un douloureux sourire, j’ai bien d’autres sujets de joie ; vous m’avez fait, sans vous en douter, une confidence durant les heures d’épanchement de la traversée. Vous m’avez appris que ce Raymon n’avait pas été aussi heureux qu’il avait eu l’audace de le prétendre, et vous m’avez délivré d’une partie de mes tourments ; vous m’avez ôté le remords de vous avoir si mal gardée ; car j’ai eu l’insolence de vouloir vous protéger contre ses séductions ; et en cela je vous ai fait injure, Indiana ; je n’ai pas eu foi en votre force : c’est encore un de mes crimes qu’il faut me pardonner.

— Hélas ! dit Indiana, vous me demandez pardon ! à moi qui ai fait le malheur de votre vie, à moi qui ai payé un amour si pur et si généreux d’un inconcevable aveuglement, d’une féroce ingratitude ; c’est moi qui devrais ici me prosterner et demander pardon.

— Cet amour n’excite donc ni ton dégoût ni ta colère, Indiana ! Ô mon Dieu ! je vous remercie ! je vais mourir heureux ! Écoute, Indiana, ne te reproche plus mes maux. À cette heure, je ne regrette aucune des joies de Raymon, et je pense que mon sort devrait lui faire envie s’il avait un cœur d’homme. C’est moi maintenant qui suis ton frère, ton époux, ton amant pour l’éternité. Depuis le jour où tu m’as juré de quitter la vie avec moi, j’ai nourri cette douce pensée que tu m’appartenais, que tu m’étais rendue pour ne jamais me quitter ; j’ai recommencé à t’appeler tout bas ma fiancée. C’eût été trop de bonheur, ou pas assez peut-être, que de te posséder sur la terre. Dans le sein de Dieu m’attendent les félicités que rêvait mon enfance. C’est là que tu m’aimeras, Indiana ; c’est là que ton intelligence divine, dépouillée de toutes les fictions menteuses de cette vie, me tiendra compte de toute une existence de sacrifices, de souffrances et d’abnégation ; c’est là que tu seras mienne, ô mon Indiana ! car le ciel, c’est toi ; et si j’ai mérité d’être sauvé, j’ai mérité de te posséder. C’est dans ces idées que je t’ai priée de revêtir cet habit blanc : c’est la robe de noces ; et ce rocher qui s’avance vers le lac, c’est l’autel qui nous attend. »

Il se leva, alla cueillir dans le bosquet voisin une branche d’oranger en fleurs, et vint la poser sur les cheveux noirs d’Indiana ; puis, se mettant à genoux :

« Fais-moi heureux, lui dit-il ; dis-moi que ton cœur consent à cet hymen de l’autre vie. Donne-moi l’éternité ; ne me force pas à demander le néant. »

Si le récit de la vie intérieure de Ralph n’a produit aucun effet sur vous, si vous n’en êtes pas venu à aimer cet homme vertueux, c’est que j’ai été l’inhabile interprète de ses souvenirs, c’est que je n’ai pas pu exercer non plus sur vous la puissance que possède la voix d’un homme profondément vrai dans sa passion. Et puis la lune ne me prête pas son influence mélancolique ; le chant des sénégalis, les parfums du giroflier, toutes les séductions molles et enivrantes d’une nuit des tropiques ne vous saisissent pas au cœur et à la tête. Vous ne savez peut-être pas non plus, par expérience, quelles sensations fortes et neuves s’éveillent dans l’âme en face du suicide, et comme les choses de la vie apparaissent sous leur véritable aspect au moment d’en finir avec elles. Cette soudaine et inévitable lumière inonda tous les replis du cœur d’Indiana ; le bandeau, qui depuis longtemps se détachait, tomba tout à fait de ses yeux. Rendue à la vérité, à la nature, elle vit le cœur de Ralph tel qu’il était ; elle vit aussi ses traits tels qu’elle ne les avait jamais vus ; car la puissance d’une si haute situation avait produit sur lui le même effet que la pile de Volta sur des membres engourdis ; elle l’avait délivré de cette paralysie qui chez lui enchaînait les yeux et la voix. Paré de sa franchise et de sa vertu, il était bien plus beau que Raymon, et Indiana sentit que c’était lui qu’il aurait fallu aimer.

« Sois mon époux dans le ciel et sur la terre, lui dit-elle, et que ce baiser me fiance à toi pour l’éternité ! »

Leurs lèvres s’unirent ; et sans doute il y a dans un amour qui part du cœur une puissance plus soudaine que dans les ardeurs d’un désir éphémère ; car ce baiser, sur le seuil d’une autre vie, résuma pour eux toutes les joies de celle-ci.

Alors Ralph prit sa fiancée dans ses bras, et l’emporta pour la précipiter avec lui dans le torrent…


CONCLUSION.

À J. NÉRAUD.

Au mois de janvier dernier, j’étais parti de Saint-Paul, par un jour chaud et brillant, pour aller rêver dans les bois sauvages de l’île Bourbon. J’y rêvais de vous, mon ami ; ces forêts vierges avaient gardé pour moi le souvenir de vos courses et de vos études ; le sol avait conservé l’empreinte de vos pas. Je retrouvais partout les merveilles dont vos récits magiques avaient charmé mes veillées d’autrefois, et, pour les admirer ensemble, je vous redemandais à la vieille Europe, où l’obscurité vous entoure de ses modestes bienfaits. Homme heureux, dont aucun ami perfide n’a dénoncé au monde l’esprit et le mérite !

J’avais dirigé ma promenade vers un lieu désert situé dans les plus hautes régions de l’île, et nommé la Plaine des Géants.

Une large portion de montagne écroulée dans un ébranlement volcanique a creusé sur le ventre de la montagne principale une longue arène hérissée de rochers disposés

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