100%.png

Ingres d’après une correspondance inédite/XXI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

ÉPISTOLAIRE D’INGRES
De l’« Apothéose d’Homère » à l’« Age d’Or »

INGRES À GILIBERT
XXI
Paris, 13 décembre 1826.

Mon bien cher ami, ne plus penser a vous serait une faute de cœur dont tu me crois incapable. Ta bonne lettre aurait encore pu réveiller toutes mes tendresses par tout ce que j’y ai lu. Depuis notre dure séparation, j’ai effectué tous mes projets de voyages indispensables et qui oui été encore plus longs que je ne le voulais, par les plus mauvais chemins et les séjours que j’ai été obligé de faire pour attendre les voitures. Arrivé à Paris, j’ai trouvé ma bonne femme extrêmement inquiète de moi par l’inexactitude de deux lettres, dont une est arrivée après moi. Te dire les fatigues que j’ai éprouvées ! C’est inouï, de voyager aussi mal, de ces côtés ; tellement que j’ai été malade, hier, en arrivant. J’ai pu écrire à mon beau-frère ; mais à toi, je ne l’ai pu et je m’en régale, ce matin.

Cher ami, que d’émotions vous m’avez causées ! Je n’entreprendrai point de les décrire. Le sentiment ne se dissèque pas et je puis te dire que les plus beaux jours de ma vie, c’est à vous que je les dois. Et quoique j’aie été à Montauban, comme en rêve, tout est dans mon cœur en bien parfaite réalité. D’abord toi, mon unique, mon meilleur ami, combien je te tiens compte de tes tendres soins, de ta sollicitude et de cet intérêt si constant et si bien senti, chez toi, pour ton pauvre ami que tu as fait bien grand ; car je te reconnais ici en tout. Je ne te fais point de protestations, tu me connais et sais ce que, toute la vie, je trouverai si doux d’être à toi.

Dis bien, peins bien à M. Debia et à Mme sa digne épouse, toute ma reconnaissance pour tous les bons et honorables traitements que j’ai reçus de leur excellent cœur. Je trouve bien naturel, de beaucoup me plaire en leur compagnie ; leur foyer est le siège de la vertu, de ce qui est vraiment honnête, des talents agréables et solides et de tous les agréments de la vie. Ai-je dû m’y plaire ? Je les aime tant, je leur porte tant d’intérêt, qu’il me semble que je suis né chez eux. Je ne parlerai point des soins constants qu’ils m’ont donnés. Enfin, mon ami, dis-leur en encore plus que je ne peux l’exprimer : tu ne diras que la vérité.

De même qu’au cher M. Combes. J’ai beaucoup causé de lui avec son maître, M. Galle, qui a été touché de son bon souvenir et lui trouve, comme moi, un très beau talent ; il regrette de le voir enfoncé, pour ainsi dire.

Te parlerai-je aussi du bon, du sage et éclairé Pilât, du généreux poète de Molières [1] qui m’a rendu plus heureux qu’Alexandre enviant la gloire d’Achille parce qu’il avait été chanté par Homère ? Tout fier de mon trophée, j’en ai déjà fait parade, au grand honneur de l’auteur. Quant à Mlle Romagnac aux yeux de Vénus qu’elle ne porte pas « dans sa poche », être considéré par elle, c’est trop au-dessus de mon mérite. Les regards du sexe sont d’un empire si puissant et si doux que je suis, aux siens, infiniment sensible. Il est vrai que cette dame a fait sur moi la plus sensible impression, capable de distraire singulièrement un peintre. De sa divine sœur, que dirai-je, que tu ne saches mieux que moi ?

Oui, mon ami, malgré le continuel regret que j’ai de vivre ici sans toi, je conçois et comprends que le séjour de Montauban est délicieux, sous tous les rapports. Avoue-le surtout, depuis que vous y aurez reconnu Rome et le Poussin en nature, ce qui est réellement. J’ai donc revu la cara patria avec un plaisir et une douceur inexprimables. Tout m’y a intéressé et été cher ; mais il n’a pas tenu à vous, mes très chers, que je ne vous aie laissé ma pauvre tête. Je l’ai tenue ferme à deux mains, pour cela ; car vous m’en avez tant dit et tant donné, que j’aurais pu céder à croire que je suis vraiment quelque chose d’extraordinaire, et j’en aurais pu retirer trop de vanité. Les louanges sont si douces, et surtout d’où elles peuvent venir ! Enfin, me voilà échappé, comme Ulysse, et bien mieux puisque je conserve précieusement la mémoire et le souvenir des honneurs inouïs dont vous m’avez entouré. Ce seront des avertissements continuels à en mériter constamment de pareils, en me rendant toujours meilleur. À toi le premier et à tous ceux qui m’ont si honorablement reçu, mille fois encore l’expression de ma profonde reconnaissance. Que le bonheur vous accompagne à jamais !

Mille amitiés particulières aux Constans, à Maffre et à tous ceux qui m’ont honoré de leur tendre intérêt. Et pour cela, avec le souvenir que j’ai de leurs belles qualités et de leur esprit distingué, je désire que tu m’envoies la liste des noms et qualités de ceux qui m’ont si bien traité, de tes amis particuliers enfin. Et toi, mon cher, n’est-ce pas cruel ? Je t’ai vu et je ne t’ai pas vu ; je t’ai parlé et ne sais ce que je t’ai dit, ayant tant à te dire. Enfin, j’ai vu tout et rien à Montauban. J’y reviendrai, je l’espère, bien sûr.

Monseigneur m’a adressé la plus belle lettre qu’on puisse écrire, fût-ce au premier des hommes. J’en suis tout fier et ravi. Nous avoue donc la victoire. Les regrets viennent toujours après, sur ce qu’on aurait dû faire.

Qu’il eût été bien mieux de laisser dans la grande Salle des Antiques ce tableau, au lieu de raccrocher de manière à manquer de jour ! Mais il n’est plus temps : n’y pensons plus. Je vais écrire à Monseigneur et à M. de Gironde à qui je te prie de présenter mon souvenir. Remercie dans les meilleurs termes M. Teulières, qui vient de m’adresser une très belle épître. Je vais écrire a l’Académie et à l’aimable frère Debia. Dis au peintre mille tendresses et attachement à toute sa divine famille ; dis-lui que je l’aime, comme un frère, que ses succès sont les miens et que leurs nouvelles me feront toujours le plus grand plaisir. Idem au bon Combes. Allez, mes très chers, sacrifiez aux arts, aux bonnes études, toi le premier, paresseux, inconstant, ingrat, mais cher ami fait pour tout bien faire avec eux. S’il le veut, habile musicien, maestro da vero. Mais, mon bien cher, jamais de compliments avec toi, tu le crois bien. Aussi, jouis de la vie comme tu fais, sois heureux et aime toujours ton bon,

Ingres,

qui, avec le plus sensible retour, t’embrasse de tout cœur. Ma bonne femme a été excessivement sensible à l’épitre que tu lui as adressée. D’autant plus, qu’elle a souvent remarqué que tu étais bien bref pour elle, ce qu’elle ne mérite pas ; car elle t’aime, comme le meilleur ami de son petit homme. Elle est l’exemple et la gloire de son sexe. Ainsi, mon cher, tu nous as rendus heureux tous les deux. Elle désire bien te voir à Paris où nous préparons ta chambre, dans ce moment. Je ne pourrai pas toujours l’écrire si long, mais sois bien sûr que tu auras souvent de nos nouvelles. Je me case assez bien ici et travaille à n’être et à ne vivre dorénavant que dans mon atelier. Tout va bien. Tu ne saurais croire quel relief m’a donné ici, dans le monde, mon heureux voyage de Montauban, et de combien de bonnes choses vous avez nourri ma réputation, chers amis ! Mille remerciements au bon journaliste, pour son dernier article ; mais il est de toi ? Car on ne peut mieux entrer dans mes idées, et jamais je ne me suis vu si bien analysé et dans toutes mes intentions. Qu’a-t-on dit de moi à Toulouse ? Bien entendu que vous êtes là pour me représenter, toi et Debia, lorsqu’il s’agira des beaux-arts. Je vais te dire d’ailleurs, que je suis dans le plus grand coup de feu et inspiration, pour ma grande composition homérique. Je t’en apprendrai les progrès.

Mille fois merci, des confits d’oie et du vin.

À S. G. Mgr l’Évêque de Montauban

Devant le Vœu de Louis XIII, le clergé de la cathédrale de Montauban se scandalisa de la nudité des anges et la corrigea avec des feuilles de vigne. Ingres protesta, aussitôt qu’il l apprit, par la lettre suivante à l’évêque de Montauban qui avait cru réparer la chose en reléguant le tableau à la sacristie d’où il n’est plus sorti que pour venir à Paris, pendant l’Exposition de 1900.

Paris, ce 11 janvier 1827.

Monseigneur, si je n’avais pas su combien la vertu et la vraie piété sont tolérantes, la lettre dont Votre Grandeur a daigné m’honorer me l’aurait appris. Mon cœur a été si vivement touché des expressions de bienveillance dont elle est remplie, qu’elles en ont effacé tout souvenir fâcheux pour faire place à la plus sincère reconnaissance, et ce dernier sentiment y vivra éternellement. C’est à moi. Monseigneur, de regretter, au milieu de mon bonheur, de n’avoir pas joui de celui de faire la connaissance d’un aussi digne prélat, dont le rang élevé est encore au-dessous de ses qualités personnelles, et dont le suffrage éclairé est si bien fait pour inspirer de l’orgueil.

L’accueil que j’ai reçu de mes compatriotes m’avait tellement ému, que j’ai peut-être été trop sensible à des procédés dont les formes dures cachaient la bonne intention, et auxquels je n’étais pas préparé ; voilà pourquoi j’ai pris pour de la malveillance ce qui n’était sans doute que l’effet d’un zèle un peu outré. Votre indulgente bonté, Monseigneur, a tout réparé ; aussi n’ai-je pu résister de vous dérober un moment de votre temps précieux, pour vous remercier de l’intérêt que vous avez bien voulu prendre à cette affaire, vous exprimer, autant que je le puis, ma gratitude et mon respect. Plein de confiance en votre prudence et en vos lumières, Monseigneur, j’attendrai le moment que vous jugerez opportun pour satisfaire au juste désir que je forme de voir mon tableau rétabli dans un état primitif, me bornant à vous indiquer ici Mrs Gilibert et Debia, mes amis et pratiquant eux-mêmes l’art de la peinture, pour faire tout ce qui sera nécessaire à cet effet.

Daignez, Monseigneur, ajouter à toutes vos bontés celle d’agréer l’expression trop faible de mon entier dévouement et de mon profond respect. J’ai l’honneur d’être, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur,

J. Ingres, Membre de l’Institut.

(Fonds Jules Momméja)

  1. Bourg du Montalbanais.