Isaac, le tresseur de fil de fer
Joseph Heissler, .
l y a bien longtemps, avant 1906,
père Binder, Juif enthousiaste,
avait dû quitter son pays d’origine,
Galatz, et s’établir à Alexandrie
d’Égypte. C’est que les enthousiastes,
qu’ils soient ou non juifs, sont toujours
des hommes encombrants sur cette
terre. Père Binder le fut deux fois, trois
fois, dix fois : pour les Roumains (et si
ce n’est pour le peuple, qui n’est guère
antisémite, du moins pour ses hooligans) ;
pour les Juifs, qui ne savent pas
aimer les meilleurs des leurs ; et enfin
pour tous ceux qui détestent l’homme
libre, franc, bon, généreux, mais aussi,
violent avec quiconque use le premier
de la violence.
Juif, sans crâner et sans « pratiquer », Binder le disait tout haut. C’était une attitude, qui irritait, au même titre, les Juifs pauvres et les Juifs riches. Patriote roumain, au point de s’engager volontairement et faire avec entrain trois ans de service militaire dans l’infanterie. Et cela encore déplaisait terriblement aux Roumains (aux Roumains stupides, bien entendu). Quant à son enthousiasme, quant à sa générosité, dieu bon ! où est le monde qui sache apprécier ces articles-là comme ils le méritent ?
À Galatz, — où père Binder tenait un de ces cabarets que les Moldaves appellent si délicieusement doughéana ou bien crâsma, — tantôt il passait pour une « poire », tantôt pour un homme dangereux, selon la tête qui le jugeait. Parfois, c’était la même tête qui se montrait mécontente, car, dès que le père Binder cessait d’être « poire », il passait infailliblement pour dangereux. On lui criait, alors :
— Tu veux faire chez nous du socialisme ? Va-t-en en Palestine, sale Juif !
Oui, sale Juif : père Binder osait demander le règlement de certains comptes que certains clients voulaient bien oublier. Cela n’était pas permis au Juif, qui devenait immédiatement « sale ». Et en un clin d’œil on lui cassait les bouteilles, on l’envoyait en Palestine :
— Jidane, qui veut faire du socialisme chez nous !
Ce n’est pas là de l’antisémitisme, c’est du hooliganisme. Et c’est triste… Triste, pour l’espèce humaine. Triste, surtout pour les professeurs de l’Université qui se mettent à la tête des hooligans comme c’est le cas en Roumanie. Et combien de fois plus triste cela devrait être pour les gros Juifs qui commanditent ces professeurs-politiciens, comme c’est encore le cas et toujours en Roumanie.
Mais, de cela, nous parlerons ailleurs.
Si longtemps que les violences ne dépassèrent pas celles du langage, père Binder resta calme. On sait que le Juif a la peau bien tannée, malheureusement pour le progrès humain, heureusement pour la crapule. Et même les ravages qui se produisaient périodiquement dans les bouteilles de son comptoir, il les supporta tranquillement.
— Puisque je suis un jidane, disait-il, allez-y carrément ! « Dans le village sans chiens, chacun se promène sans bâton ! »
Cependant, un jour, insultes et bris de bouteilles furent le fait intolérable d’un de ces « sous-commissaires » de police aux salaires de famine et aux familles nombreuses, d’un de ces « tapeurs » exaspérants (toujours en quête d’un procès-verbal ou d’une contravention) qui portent le képi sur l’oreille, font sonner leur sabre sur le pavé, boivent à l’œil dans tous les bistros et, — entre midi et une heure, — raflent sur les marchés en débâcle toutes sortes de vivres à moitié inutilisables : un brochet, quelques tomates, une poignée de mirabelles.
Père Binder, — trapu, costaud, ancien fantassin loué pour son endurance — empoigna le sous-commissaire délinquant par les épaules et le buta contre l’orme devant son cabaret :
— Ça, lui dit-il, c’est de la part d’un jidane ! Va maintenant te plaindre !
Le policier s’en alla et, naturellement, eut gain de cause. Binder paya gros et même fit connaissance avec la prison.
Bon, c’est la justice du pays de « Hübsch », comme on dit là-bas. Le Juif sait tout comprendre et beaucoup pardonner. Père Binder vaqua à ses affaires.
Mais un peu plus tard, lors d’une campagne électorale, un fils à papa qui faisait office de hooligan, frappa le cabaretier d’un coup de poing de « boxe américaine » et lui enfonça le nez. Binder resta infirme. Le coupable eut vingt-cinq francs d’amende.
— Le nez d’un Juif qui a rempli tous ses devoirs envers sa patrie, ne vaut-il pas plus de vingt-cinq francs à Galatz ? se demanda Binder.
Et comme il n’avait que quarante-trois ans :
— Sais-tu quelque chose, Léa ? fit-il un jour, s’adressant à sa femme ; nous allons partir en Égypte… Et pour toujours ! Là-bas, à l’abri de lois plus justes, je me forgerai la Roumanie qui me plaît.
Il se la forgea, grâce à cette ténacité des âmes tendres qui savent ne pas confondre avec ses maîtres lâches une patrie innocente. C’est pourquoi le voyageur qui s’intéresse aux choses roumaines, a pu voir, rue Khandak (ou Handak), à Alexandrie d’avant la grande guerre, une enseigne intitulée : Au Fantassin Roumain, café-restaurant. On y trouvait les boissons les plus spécifiquement nationales et la plupart des mets roumains et juif-roumains, parmi lesquels trônaient les fleïcas, les fameux mititeï, le brochet farci à la juive, les indispensables piments. Le gril du père Binder ne cédait en rien aux meilleurs de Roumanie, et c’est là le plus juste orgueil des Roumains. La délicieuse tzouica et le généreux vin d’Odobesti, quoique rares, on pouvait les obtenir, non pas en échange de pièces d’or, mais simplement si la tête du client plaisait au tenancier, car celui-ci les vendait à perte, même en les faisant payer avec de l’or.
Des journaux roumains, — chèrement procurés, et que le père Binder surveillait comme ses propres yeux, — ainsi que les portraits des familles royale et princière complétaient cet intérieur de crâsma moldave. Aux jours de fêtes nationales, on y voyait flotter le drapeau tricolore[1].
Mais, une crâsma roumaine, que vaut-elle sans le typique et joyeux violoniste tzigane ? Binder y pensait gravement durant l’installation quand, le jour de l’ouverture, quel ne fut pas son étonnement en entendant, dans la rue, une mélodie bien connue et ces vers gaillards chantés par une voix du plus pur tzigane roumain :
— Où es-tu parti, mon petit Georges ?
— À Craïova pour me marier,
« Car ici les filles ne veulent plus de moi !
« Elles prétendent que je suis redevable
« D’une centaine de ducats,
« Plus mille et trois baisers
« Que j’ai pris à trois fillettes !
— Un des nôtres ! s’écria père Binder, accourant, les yeux humides. Mais qui ?
Et qui pouvait-ce bien être sinon le célèbre Motrogan, Tzigane de Ploësti, insurpassable dans le répertoire, dans l’improvisation, fameux dans toute l’Égypte depuis le jour où, émerveillée par son art, la princesse de Chimay, célèbre, elle aussi, par son amour pour le Tzigane Rigo, avait tiré de son auguste doigt une alliance portant son nom gravé et l’avait elle-même glissée à l’annulaire de Motrogan ? Le pauvre chansonnier faillit alors s’évanouir et fut récompensé de tout le mépris essuyé dans son pays natal. Car, semblable au Juif, le Tzigane violoniste, quoique aimé et recherché, n’en est pas moins la risée des brutes nationales qui le malmènent et poussent l’outrage jusqu’aux violences corporelles, ainsi que fut le cas de Motrogan, qui avait eu le bout de son oreille gauche tranché par un ivrogne. Et ce fut encore par ce côté dramatique, autant que par sa qualité de violoniste tombé à point, qu’il devint chaudement sympathique à Binder.
Le tenancier lui sauta au cou, l’embrassa, l’assit à sa table, le nourrit de mets exquis, l’abreuva des meilleurs vins roumains et le déclara son pensionnaire à vie et gracieusement.
Ce fut une orgie. Père Binder, fort modéré de coutume, but sec et se saoula bravement. L’archet et la voix de Motrogan firent merveille. Une clientèle triée sur le volet, — Roumains, Juifs et Grecs, honnêtes et travailleurs, jetèrent les livres sterlings sans compter. Et pour rester dans la tradition, Binder invita au festin des déracinés aux bouches envieuses qui ne pouvaient pas payer, mais qui savaient apprécier.
— Voilà la Roumanie que j’aime ! s’écria le cabaretier, comblé de joie. Maintenant, gardez votre argent ! Jusqu’à l’aube, quand Motrogan nous jouera « l’alouette », c’est moi qui vous offre tout ce que vous pourrez manger et boire.
Il était minuit. À l’aube, le violoniste ne pouvait plus lever l’archet, mais joua quand même « l’alouette ». Les convives s’en allèrent en trébuchant. Alors, seuls, les volets fermés, le Juif et le Tzigane se racontèrent réciproquement leurs vies, se montrèrent du doigt l’un son nez enfoncé, l’autre le bout de l’oreille emporté, pleurèrent longuement, puis, se jetant de plus belle sur le nectar roumain, commencèrent à s’invectiver en parodiant les hooligans de leur patrie lointaine :
— Moi Jidane !
— Moi Tzigane !
— En Palestine, avec ton phylactère !
— Crrr… corneille ! moricaud !
C’est dans ce milieu, romantique et bohémien, qu’un beau jour débarqua le tendre, le sentimental Isaac, dernier espoir de ses vieux parents Avroum et Rivké Perlmutter de Constantza, déserteur silencieux de l’armée roumaine après deux ans et onze mois de service !
De déserteurs, roumains ou autres, l’Égypte en était pleine. Mais jeter le fusil quand on n’a plus qu’un mois de service à faire, et partir courir le monde, cela, non, personne ne pouvait le comprendre, pas même les pires ennemis du militarisme. Encore moins le comprenait-il père Binder, qui, l’accueillant paternellement et le chauffant de toute son affection, ne pouvait s’empêcher de lui dire souvent :
— Voyons, Isaac ! Enfant sans raison ! Comment as-tu pu faire une pareille gaffe ? Dis-moi : qu’y a-t-il eu ?
Isaac répondit invariablement :
— Il n’y a rien eu… Laissez au diable cette histoire !…
— Cependant ! Un seul mois ! Allons, Isaac, si tu y retournais de toi-même, on ne te punirait pas, tu prendrais ton congé et serais un homme…
— … Plus jamais je ne serais un homme !
Petit, chétif, blondasse, l’air timide, la parole embrouillée, Isaac, toujours debout et toujours un coude appuyé au comptoir, buvait lentement son raki de 40 degrés, tout en mâchonnant ces grains de pois chiche grillés qu’on offre gratuitement en Orient à côté de n’importe quelle consommation. Buvait et regardait le sol, sans aucune expression sur son visage d’enfant, à moitié taciturne, à moitié songeur, presque indifférent à ce qui se passait autour de lui. Néanmoins, poli et obligeant avec quiconque évitait de l’interroger sur son histoire, qu’il voulait « laisser au diable ». Mais peu nombreux étaient les gens discrets, car peu nombreux sont ceux qui ont du bon sens. La plupart des habitués de Binder, remarquant son embarras, prenaient même goût à le faire souffrir. Isaac sortait, alors, immédiatement, sans prononcer un mot.
Au début, pressentant une douleur trop vive dans l’âme du déserteur, Binder et ses intimes cessèrent complètement de le questionner et grondèrent ceux qui manquaient de tact à l’égard du mélancolique Isaac.
Mais de longs mois s’écoulèrent. L’apaisement espéré ne vint point. Isaac demeurait paisible, mais quelle paix navrante ! On eut préféré qu’il hurlât.
Rien, sur son masque, de ce que nous appelons tristesse ; de la gaîté non plus. Ni sourire, ni amertume : humeur égale. Et cependant, chacun se demandait :
— Qu’est-ce qu’il peut bien avoir ce garçon ?
Amour ! Cela passe, tout de même. Nostalgie du pays ? Allons donc !…
Isaac entendait parfois ces chuchotements et passait, tranquillement, avec ses yeux gris clair qui ne trahissaient rien.
Excellent ouvrier chapelier, correctement vêtu sans coquetterie, Isaac fut d’une ponctualité exemplaire pendant toute l’année qui suivit son arrivée à Alexandrie. Les jours de travail, on ne le voyait que le soir, vers les dix heures ; le dimanche par contre, il le passait presqu’entièrement chez Binder, si personne ne l’agaçait. Il était aimable, sympathique dès le premier abord, sans qu’il fît le moindre effort pour l’être.
Les bienveillants, aux intentions matrimoniales, disaient de lui :
— Dommage qu’il ne soit pas d’un tempérament plus expansif : il ferait un parti épatant, car il gagne bien !
Motrogan, lui, allait tout droit :
— Dis donc, Isaac ! J’aimerais bien savoir quelle est la petite juive dont tu manges les yeux jusqu’à dix heures du soir !
Et prenant son violon :
— Moi, je suis prêt pour la noce. Écoute ça :
Hat a’ id a’ Vabélé !
Hat a’ Vab a idélé !
C’est seulement à force de bonne volonté que les Juifs comprenaient quelque chose à son yddich, mais ils riaient toujours de bon cœur. Isaac, qui aimait cependant Motrogan, ne riait pas. On avait même remarqué que les allusions du violoniste l’assombrissaient, parfois, tout en lui conservant son air aimable. Il repoussait avec bonhomie de telles suppositions et s’en allait promptement.
Motrogan hochait la tête, après le départ d’Isaac :
— C’est là son mal ! Il aime, le pauvre garçon !
Binder et sa femme adoraient Isaac comme s’il eut été leur propre fils. Ils le tenaient sous leur constante sauvegarde. Pendant plusieurs semaines, le cabaretier poussa le dévouement jusqu’à faire le détective aux trousses du solitaire, pour voir si l’amour était cause de sa mélancolie. Ce fut du temps perdu : chaque soir, imperturbablement, Isaac faisait le tour de la Place Méhémet-Ali, rôdait dans deux rues latérales, toujours les mêmes, et rentrait chez lui. On n’était pas plus avancé. Binder renonça à ses investigations. Il y fut obligé pour deux raisons totalement différentes, dont l’une, le cancer, qui terrassait sa femme, lui faisait passer des nuits blanches au chevet de la souffrante.
L’autre cause, heureuse celle-là, était la prospérité de son commerce, qui atteignait à cette époque l’apogée de son développement. Depuis l’ouverture, à huit heures du matin, et jusqu’à minuit, quand on fermait, la boutique et ses deux pièces attenantes ne désemplissaient pas, fût-ce le temps de fumer une cigarette. Binder et les quatre garçons qui l’aidaient, se débattaient comme des fous au milieu d’un monde tout pareil à celui d’une foire. On ne savait plus qui payait sa consommation, si l’on exigeait par deux fois le même paiement, ou qui déguerpissait sans payer du tout. Le violon et la voix grave de Motrogan mettaient le comble au tumulte. À minuit, Binder était aphone.
On ne demandait plus du vin roumain, mais du vin tout court. Quant aux grillades, leur charnier emplissait toute la rue Khandak d’une fumée appétissante et inconnue ailleurs. On commandait des fleïcas à toutes les heures de la journée, comme à la foire.
C’était si nouveau, si original le cabaret du Fantassin Roumain, que sa renommée fit le tour d’Alexandrie :
— Chez Binder on mange des grillades servies sur des rondelles en bois ! Le vin —, et quel « vin roumain » ! — on le boit dans des pots de terre ! Et c’est tellement bon ! — Dommage qu’on n’y trouve plus de places assises !
Parfois, le flot du va-et-vient immobilisait le service, renversait les garçons. Dans cette masse humaine, les plus hardis n’étaient pas les clients, mais la peste bien connue des marchands de loteries, des crieurs de bottes, des crieurs de journaux, en majorité Arabes, des vieux au regard roublard, des gamins audacieux et habitués aux coups de pieds dans le derrière, depuis que l’Égypte est devenue européenne. Leurs cris dominaient toujours le brouhaha :
— Lotria frantsaouï, roumi, Hélouan !
— Tachydromos ! Ephyméris ! Les Nouvelles Égyptiennes ! …
— Loustr, haouaga, loustr ! insistaient les cireurs, en avançant leur boîte !
Mais un jour ce fut le comble, lorsqu’un groupe de souteneurs notoires descendit de plusieurs voitures et pénétra dans le restaurant ; Binder leur montra vivement la porte :
— Dehors, messieurs ! Rentrez dans votre « Gnina » ![2] Ce n’est pas cette Roumanie-là que je suis venu chercher en Égypte !
Pendant toute cette époque d’affaires tourbillonnantes, qui dura trois mois d’hiver, Isaac ne se montra que très rarement, au début, puis plus du tout. Quand avec le retour de l’état normal, Binder revint de son vertige, c’est avec angoisse qu’il constata la disparition du déserteur. Et, en effet, la vie d’Isaac avait été trop régulière, trop uniforme, pour que ce brusque changement ne devînt inquiétant !
Binder accourut à l’atelier où Isaac travaillait et était nourri par affectueuse exception. Le chapelier déclara que le malheureux l’avait quitté depuis deux mois sans donner aucune raison et en dépit de toutes ses offres, les plus avantageuses. Le cabaretier le chercha à son logement : il n’y était plus, ayant déménagé.
Consterné, père Binder fouilla dans le gros courrier que tous les misérables, dont il était le soutien, faisaient envoyer à son adresse, et dans lequel Isaac trouvait hebdomadairement une lettre de ses parents. Il n’y avait rien pour son protégé, ce qui lui parut étrange.
— J’ai vu Yousouf tripoter le tas de lettres : cria alors Motrogan.
— Yousouf ? En effet : je me souviens l’avoir aperçu moi aussi, dit Binder. C’est lui qui doit connaître la cachette d’Isaac !
Dans la masse crasseuse des marchands de loteries qui pullulent à Alexandrie comme partout en Égypte, Yousouf, le vieux juif arabe, était la silhouette la plus originale.
D’abord il était polyglotte, et le seul parmi ses coreligionnaires arabes à connaître « le jargon ».
Vif comme un écureuil, sale comme tous les Arabes pauvres, malin et intelligent, à la fois, comme seuls les Juifs peuvent l’être, bon et humain, à l’occasion, comme tous ceux qui souffrent généreusement, Yousouf promenait, en même temps que la liasse de ses billets de loterie, le physique et les manières les plus inattendues : imberbe ; à moitié borgne de l’œil droit ; maigre à ne pas pouvoir deviner son corps dans sa large robe, presque répugnant, en un mot, — il se rendait sympathique dès qu’il ouvrait la bouche pour vous recommander, dans « huit langues », ses billets de loterie, lesquels, disait-il, étaient « tous chanceux ».
Quoique tout le monde joue, en Égypte, à ces ruineuses et multiples loteries à une piastre et à tirage hebdomadaire, chacun commence toujours par envoyer le marchand se balader, parfois assez brutalement. On sait qu’ « on ne gagne jamais », ou presque, surtout le gros lot, tant envié, de cent livres sterling.
Jamais, cependant, on n’a vu quelqu’un être grossier avec Yousouf, et rarement lui refuser la piastre pour le billet, toujours un seul, qu’il vous offre. Gracieux, en dépit de sa laideur, Yousouf murmure harmonieusement :
— Essayez celui-ci… Non ? Eh bien : que cet enfant en tire un autre !
Ou bien :
— Attendez : je crois qu’il me reste un dernier billet de « l’égyptienne ». Puisque personne n’a voulu le prendre, il doit sûrement gagner.
Et Yousouf fouille dans son énorme poche, d’où il se garde bien de tirer deux billets. Mais lorsque cela lui arrive :
— Ah ! s’écrie-t-il, joyeux ; j’en avais deux ! Ne choisissez pas, je vous en supplie ! Prenez-les tous les deux !
Si le client n’en prend qu’un seul, il lui abandonne le second sur la table et s’en va :
— Malèche (Ça ne fait rien !) je vous le laisse à mon risque… Vous me le paierez demain !
Le lendemain, bien entendu, on le gronde, parfois, on ne veut pas lui payer le billet donné de force. Mais Yousouf, qui connaît la bêtise humaine, répond promptement :
— Oh ! un homme comme vous ne peut pas regarder à une piastre ! Et puis qu’est-ce que je gagne dessus ? Vingt paras !
L’homme paie. Yousouf part, droit comme une canne à sucre ! En présence des clients qui ont été déjà « brossés », il n’aime pas reprendre ses « trucs ».
Mais il faut reconnaître que, de tous les marchands, c’est bien Yousouf qui a fourni le plus grand nombre de billets gagnants.
Il le dit, d’ailleurs, en faisant son « article » :
— Quatre gros lots ont passé cette année par mes mains ! Tenez : Binder peut l’avouer, car il connaît deux des heureux acheteurs, ses clients, — n’est-ce pas Herman ?
Herman tourne le dos et rit :
— Ce sacré « Azoï » !
Les Juifs appelaient Yousouf le plus souvent Azoï, à cause de la fréquence de ce mot yddich dans sa bouche.
Ce marchand était le seul compagnon qu’on avait vu aux côtés d’Isaac, les derniers temps. Et Binder l’attendait impatiemment pour l’interroger, quand le voici ! Mais Yousouf a déjà compris la situation et crie de loin :
— Ah ! il n’y a pas de monde aujourd’hui : je m’en vais !
Binder fait un saut et l’attrape par le bras :
— Attends, Yousouf ! Sais-tu quelque chose ?
— Quoi donc ?
— Isaac a disparu !
— Azoï ?…
— Azoï, mon vieux, et je suis certain que tu sais ce qu’il est devenu !
— Comment est-ce que tu peux être certain ?
— Parce que je t’ai vu fouiller dans le courrier…
— Fouiller ! fouiller !… Tu vas fort, Herman : j’ai cherché une fois, pour voir si je n’avais pas de lettres…
— Toi, des lettres ? De qui ?
— De qui, de qui… Peut-être ai-je, moi aussi un correspondant, — pourquoi pas ? pourquoi pas ?
— Et puis, ajoute Binder, tu es le seul qu’on ait vu accompagner Isaac.
— Azoï ! Je ne le savais pas, mais que puis-je, si je suis un homme si honnête !
Binder se fâche et lui met la main au cou :
— Écoute, Potz ! veux-tu me dire où se cache Isaac ?
— Pourquoi tu m’appelles maintenant : Potz ? proteste Yousouf ; est-ce que je t’ai dit que tu n’es pas, toi aussi, un homme honnête ? Et d’où veux-tu que je te sorte Isaac ? Isaac n’est pas un billet de loterie, pour que je le cache dans ma poche ! Peut-être est-il parti en Roumanie !
Binder recule et réfléchit :
— Comment ! s’en aller, sans nous dire bonjour ? Alors, c’est encore toi qui lui a conseillé de filer à l’anglaise ?
— Moi ?… Moi je ne conseille rien aux gens : je les laisse faire ce qu’ils veulent…
— Sauf lorsqu’il s’agit de placer un billet de loterie !
— Ça, c’est autre chose : c’est du commerce. — Toi aussi, tu as écrit là-haut : Au Fantassin Roumain, — et tu n’as, dans ta boutique, aucun fantassin, ni roumain, ni turc !
— C’est moi, le fantassin !
— Azoï ? Non ! non ! Tu es un id, Binder, tu n’es pas fantassin !
Il n’y eut pas moyen de tirer quelque chose de Yousouf. On avait beau le retourner, il tombait toujours sur ses pattes, comme les chats. Cependant Binder avait la conviction ferme que le marchand de loteries savait ce qu’était devenu Isaac, quand, un jour, il n’eut plus besoin de le tracasser, car Isaac, lui-même, apparut.
Tranquillement. En plein midi grouillant de foule bigarrée. Tête nue ; sans faux-col ; barbe de trois mois ; vêtements râpés et malpropres ; — et tout chargés d’ustensiles en fil de fer : cintres, porte-manteaux, souricières, corbeilles, grils, goupilles à bouteilles et autres menus objets.
Il marchait à pas d’homme heureux, ballotté en tous les sens par les Arabes pressés et n’y faisant guère attention. Ses yeux, trop ouverts, et son cou raidi, lui donnaient un peu cette allure navrante qu’ont les aveugles.
Naturellement, personne ne le reconnut, de loin, mais lorsqu’il s’arrêta devant la terrasse bondée du restaurant, ce fut un cri d’horreur général.
— C’est toi, Isaac ! s’écria Binder.
— Bonjour… C’est moi… Donnez-moi un raki.
Le garçon lui versa l’eau-de-vie. Isaac posa son fourbi dans un coin, s’accouda contre le comptoir et se mit à déguster son raki en grignotant le pois chiche.
Binder, les bras croisés sur la poitrine, le regardait avec une douloureuse stupéfaction.
— Comment ça va, monsieur Binder ? fit l’autre, d’un air dégagé.
Le cabaretier le considéra longuement, puis :
— Ça va très mal, mon pauvre Isaac, puisque tu nous reviens dans un tel état. Qui t’a arrangé ainsi ? Yousouf ? Il peut en être fier ! — Mais si tes parents te voyaient, ils en mourraient, les pauvres !
— Pourquoi ? Est-ce que je suis un voleur ?
Étonné, Isaac semblait chercher une réponse dans les yeux de Binder, mais son regard allait au-delà de son interlocuteur, vers l’infini. Plusieurs anciens amis entourèrent le restaurateur et, comme lui, dévisagèrent, muets, le triste spectacle de cet Isaac nouveau. On avait tant aimé l’autre Isaac, qu’ils ne voulaient pas croire à celui-ci.
— Mais qu’est-ce qui s’est passé ? dit père Binder.
Le tresseur de fil de fer gémit :
— Qu’est-ce qui s’est passé… Pour vous autres, il y a toujours quelque chose qui se passe… Il ne s’est rien passé. Est-ce que je vous fais honte ?
— Honte, non, mais pitié ! répliqua Binder.
Isaac haussa les épaules, les yeux à ses babouches arabes :
— La pitié… C’est très bien… J’en avais peut-être besoin… Depuis longtemps. — Donnez-moi encore un raki.
Je ne te vends plus du raki, moi ! dit Binder, suffoqué. — Tu es devenu un ivrogne, cela se voit !
— Et un ivrogne n’est plus un homme, monsieur Herman ?
— Pour moi, non, ce n’est plus un homme ! Peut-être pour Yousouf, qui estropie des êtres entiers au nom de Jéhova !
— Qui a-t-il estropié ?
— Toi !
— Ce n’est pas vrai, monsieur Binder, vous êtes injuste. Yousouf m’a donné la paix : je n’étais pas si entier que vous le croyez. — Donnez-moi un raki.
— Plus de raki !
— Bien, Monsieur Binder… Je voulais boire du vôtre, qui est bon. J’irai boire ailleurs, du mauvais…
— C’est ton affaire, malheureux ! je veux ton bien, mais je ne puis rien.
Isaac sourit béatement :
— Mon bien… Hum ! Il est entre les mains de Dieu !
— Ça y est ! exclama Binder, en claquant les mains. — Je me doutais bien qu’ « Azoï » a fait de ce garçon une triste conquête pour Jéhova : le voilà pieux, notre Isaac, pieux ivrogne !
— Laissez tranquille Yousouf ! murmura Isaac, ramassant sa camelote.
Père Binder le saisit par le bras ;
— Tu ne veux pas manger ?
Le camelot songea un instant, puis :
— Non… Merci… Je n’ai pas faim.
— Tu n’as pas faim ! Avoue que tu ne manges plus que des mets Kascher, maintenant !
— Peut-être…
Et il s’en alla doucement, craintivement, le cou raide.
Le bon Binder se cacha le visage et courut vers sa femme.
Aussitôt après le départ d’Isaac, Yousouf fit irruption dans le restaurant. L’œil roublard, l’air naïf, il cria fort, tendant ses billets.
— Lotria nemtzaouï, griki, Hélouan, Ismaïlia !
Motrogan sauta de sa place :
— File, Yousouf ! Si Binder te trouve ici, il t’arrachera les derniers trois poils de ta barbe ! Isaac vient de sortir…
— Azoï ? Et quel rapport il y a entre Isaac et ma barbe ? Pourquoi Binder veut-il me l’arracher ?
À ce moment, le cabaretier entra, blême, prit le marchand par le collet et hurla :
— Fripouille ! C’est toi qui as abêti mon pauvre Isaac ! Lèpre bigote, disparais d’ici et que je ne te vois plus jamais y revenir, criminel !
L’autre se débattait :
— Binder… Binder… Écoute… Écoute.
Et quand il se fut arraché des mains du restaurateur, sa voix roula comme un tambour :
— Pourquoi je suis criminel ? Pourquoi lèpre ? Pourquoi fripouille ? J’ai sauvé une âme, je l’ai fait entrer dans la loi ! Et j’ai donné un autre métier à un homme qui voulait mourir ! C’est criminel, ça ? C’est pas moi qui vends du raki, c’est toi ! Fantassin Roumain, Fantassin Roumain… — Binder, tu seras puni un jour ! Car tu es un id, pas un fantassin ! Et Dieu punit l’id qui veut devenir fantassin !
— Sors d’ici, imbécile !
— Je m’en vais… Mais tu verras : déjà ta femme est malade !
Ces événements coïncidaient en automne 1906, avec l’apparition dans la Méditerranée des quatre paquebots postaux que le gouvernement roumain venait de lancer triomphalement. Binder, patriote sentimental, en fit sa pâture. Il alla avec un opérateur les photographier l’un après l’autre, dès que chaque vaisseau, dans sa blancheur de neige, surgissait dans le port d’Alexandrie. De cette façon, il put contempler à satiété leurs agrandissements accrochés aux murs de sa boutique : Dacia, Imparatul Traïan, Regele Carol I et România.
On peut être sûr que le consul roumain, qui débarqua du premier, n’en fut pas plus sincèrement touché ni plus crânement fier que le juif Binder. (Comprenne qui pourra.)
Pendant quelques mois, le drapeau tricolore de sa patrie lointaine flotta devant le Fantassin Roumain, presqu’en permanence. Binder, la barbe prématurément blanche, accueillait, les bras ouverts, tous ceux qui descendaient de ses chers bateaux et voulaient bien le visiter. Il oublia la cicatrice du nez et les blessures du cœur, devint un office de renseignement, un asile de nuit, le banquier et la « poire » du bon et du mauvais compatriote.
Parmi ces nouveaux visiteurs, il v avait un qui n’était ni bon ni mauvais compatriote, un homme pour lequel le mot « patrie » ne signifiait rien, sinon « une parcelle bénie de la terre du seigneur que ses maîtres ont rendue insupportable », un citoyen de l’univers épris de justice, un camarade qui savait dire rondement ce qu’il aimait et ce qu’il détestait, et que Binder chérit promptement. Cet homme était Sotir, le vieux navigateur, le cambusier sévère et tendre du Dacia, le grand ami de la famille d’Isaac, les pauvres Perlmutter, parents malheureux dont les enfants s’étaient répandus par le monde « comme les petits de la perdrix », les abandonnant à leur destin de tailleurs misérables à Constantza.
Sotir, « le barbu » à la démarche nonchalante, n’avait plus revu Isaac depuis son incorporation. Il y avait de cela plus de cinq années. Et de tous les enfants des Perlmutter, c’était Isaac qu’il aimait, après Esther, le plus chaleureusement, amour que le garçon partageait au point de faire du matelot son confident. Entre temps, il y avait eu la désertion et la chute morale du déserteur. Le cambusier n’ignorait ni la première ni sa cause : la passion du soldat pour sa fiancée qu’il suivait désespérément dans son exil en Égypte. Mais de la débâcle mentale de l’ancien ouvrier chapelier et de ses conséquences, il ne savait rien, puisque les Perlmutter eux-mêmes l’ignoraient.
On peut donc se figurer aisément quel coup pénible devait recevoir le cœur de Sotir dans la boutique de père Binder, vers laquelle le matelot se dirigea, dès le premier abordage à Alexandrie, en allongeant des pas inaccoutumés.
De son côté, Isaac, averti par ses parents de l’arrivée du grand ami, rôdait impatiemment aux environs du Fantassin Roumain, le regard moins vague fouillant la cohue et le cou un peu plus mobile que d’habitude. Mais ni l’un ni l’autre ne reconnut son ami, et Sotir pénétra dans le restaurant comme un étranger.
Deux heures plus tard, enfermés dans une chambre séparée, le tenancier et le navigateur s’aimaient comme seuls les citoyens de l’univers savent s’aimer, buvaient à la fraternelle et se tutoyaient. Et cependant, la veille de cette rencontre, l’un ignorait que l’autre existât. Mais là, c’est le grand pouvoir, le grand bonheur des sincères que les vulgaires humains ignorent. C’est le dixième bonheur, après les neuf qui sont inscrits dans l’Évangile, et le premier qui devra figurer dans l’Évangile d’un monde meilleur. On dira alors : heureux ceux qui peuvent s’aimer de prime abord et échanger réciproquement toute la joie et toute la souffrance que renferment leurs cœurs palpitants de vie intense, car ils sont fils du même Dieu généreux et se reconnaîtront sous tous les aspects de l’invraisemblable Éternité.
Il est écrit dans le livre invisible de toute destinée violente que l’amour, qui est une béatitude troublante pour le commun des mortels, doit être un brasier infernal pour les généreux aux cœurs fragiles. C’était cela, la destinée d’Isaac.
— « Je l’ai connu, dit Sotir, rejetant en arrière sa tête d’ermite voluptueux, garçon sage, d’une tendresse timorée et d’une coquetterie timide. Irréprochable dans tous ses actes, comme une jeune fille soumise. Quel grain de sable est-il entré dans son fragile mécanisme pour qu’il se détraque ainsi que tu viens de me dire ?
« Je pense à ses parents, et je voudrais chercher une explication dans son ascendance. Eh bien ! si ce n’est son père, tout est médiocrité : une famille de sacrificateurs. Mais Avroum a été un être d’une intrépidité étourdissante, et, comme amoureux, un vrai matou ; je ne le dis pas tout à fait au figuré car, s’ennuyant devant la machine à coudre, il se fit couvreur vers sa vingt-cinquième année et monta sur les toits.
« Tous ses enfants majeurs lui ont ressemblé, chacun à sa manière. Seul Isaac paraissait modéré, calme, doux. On attendait sa libération du service pour le voir à son foyer, suprême idéal de tous les parents, quand, tel un coup de foudre : la désertion ! Et quelle stupide désertion : il n’avait plus que trente jours de service à faire sur trois longues années.
« Sur ce geste et sa cause, personne ne sait rien de précis. La fille d’un mercier de Galatz, belle à ce qu’il paraît… Isaac a eu le malheur de faire partie d’une compagnie de fantassins envoyée pour réprimer des troubles socialistes, et il a vu frapper cruellement sa fiancée. Celle-ci émigrant en Égypte avec sa famille, Isaac se jeta immédiatement dans un cargo et la rejoignit. Voilà tout le drame.
« Que s’est-il passé ensuite, ici ? »
— C’est ce que nous n’avons cessé de lui demander, répondit Binder, mais rien n’a pu lui faire avouer les motifs de sa tristesse. Maintenant, je le crois perdu, par ce fanatique de Yousouf qu’il a choisi pour confident.
— Il y a eu, sûrement, rupture entre les amoureux ! conclut Sotir.
— Et après ? Il n’y a plus d’autres femmes ? s’écria Binder. Doit-on devenir fou parce qu’une femme vous plaque ?
— Je suis de ton avis, mais sache que le meilleur des hommes ressemble au meilleur des aciers : une épreuve un peu plus forte et il casse comme du verre. Ce sont les écorchés de la vie. Ils n’ont point de peau. Et Dieu a eu tort de les exposer aux mêmes orages dévastateurs.
En ce moment, Isaac apparut brusquement dans la chambre des deux amis et, après un instant d’hésitation, se jeta aux pieds de Sotir, dont il enlaça les genoux en criant :
— Sotir !… Sauve-moi ! Sauve-moi ! Elle m’a appelé « déserteur » !
Ce fut là, le seul cri de détresse qui échappa à la poitrine d’Isaac et qui permit de préciser sa douleur. Mais Sotir, le croyant prêt à la confession, le serra dans ses bras et lui dit avec douceur :
— Bon… bon… Je te sauverai… Dis-moi où est ton mal… Parle.
Isaac le regarda, hébété :
— Je n’ai plus mal… Ça va… Donnez-moi un raki.
Comme Binder voulait hurler contre le raki, Sotir l’arrêta d’un geste et commanda :
— Garçon ! Deux rakis ! Nous allons boire ensemble, mon brave, et nous raconter réciproquement nos maux, car j’en ai, moi aussi.
— Non ! non ! fit Isaac ; — ne me raconte rien ! Je suis bien comme ça.
Avec une moue aimablement dépitée, Sotir contempla cette loque humaine, chétive de naissance et vaincue par la vie :
— Cependant… Voyons, Isaac… Tu me demandes de te sauver. Il y a donc un mal qui te ronge. Dis-le moi ! Parle ! Que s’est-il passé ?
Le malheureux portait fréquemment son verre à ses lèvres, regardait de côté et se taisait, mais la dernière question de Sotir le fit tressaillir :
— Ah ! tu m’embêtes, toi aussi… Tout le monde veut savoir ce qui s’est passé ! Eh bien : un homme a trouvé la paix, voilà ce qui s’est passé !
Et il se leva et pénétra dans la boutique, où justement on entendait la voix de Yousouf qui se débattait avec le garçon :
— Laisse-moi entrer ! Je cherche Isaac !
— Sors d’ici ! lui cria Binder, accourant derrière le camelot. Sors ! ou je te casse la figure !
Sotir intervint pour le calmer. Yousouf le toisa avec mépris et dit au tenancier :
— Binder ! N’insulte pas ta race ! Un Juif, même un Juif qui mange treffe, reste toujours juif…
— Je me moque de ce que tu entends par Juif, dehors criminel !
Le cambusier s’interposa :
— Écoute, Yousouf : ce n’est pas bien, c’est même très mal ce que vous avez fait de ce garçon…
— Azoï ? Et moi je vous réponds que ce n’est pas avec un goï que je vais discuter le bien et le mal… Et vous êtes un goï : ne me touchez pas.
— Oui, mais entre nous deux, il y a Isaac…
— Non ! Entre nous deux, il y a tout Israël !
Tournant le dos à Sotir, le marchand de loteries mit la main sur l’épaule du déserteur :
— Isaac ! Ne te laisse pas tourner la tête par un goï et un juif égaré ! Tu n’es pas fait pour les plaisirs d’ici bas, mais pour la vie éternelle ! Le sais-tu ?
Prostré, chargé de ses ferrailles, l’autre acquiesça :
— Oui… Je veux la vie éternelle…
Sotir murmura, hors de lui :
— Il faut lui passer une râclée à ce fanatique !
— Ouais ! Monsieur le goï ! Vous pouvez me battre, mais moi, je sais vous tromper ! Et c’est moi le plus fort ! Viens, Isaac !
Le camelot suivit docilement le marchand de loteries et tous les deux disparurent dans la foule.
À partir de ce moment, Isaac ne se montra plus chez Binder qu’à des intervalles fort éloignés. Quand il apparaissait une ou deux fois par mois, c’était pour demander du seuil de la boutique :
— Voulez-vous me donner un raki ? Mais sans me faire de la morale !
Le plus souvent, Binder lui refusait l’eau-de-vie, fâché du mépris qu’Isaac avait pour sa « morale ». Toutefois, et afin de pouvoir examiner son degré de misère, le tenancier consentait de temps en temps à lui servir le raki qu’Isaac n’acceptait jamais gratuitement, ni de Binder, ni de qui que ce fût. Toujours accoudé au comptoir, sa position favorite, il offrait la petite piastre et se gardait de toucher la boisson avant que la pièce eût disparu dans le trou.
De jour en jour plus maigre, plus abattu et plus déguenillé, en dépit de la vente de sa camelote, Isaac paraissait crever de faim et de misère. Il était vieux à vingt-cinq ans, le visage labouré de rides. Sa chevelure crasseuse lui tombait sur les yeux et le long des joues. Mains et pieds sales et crevassés. Le regard toujours plus vague. La respiration haletante.
Parfois, s’apercevant que Binder ne le questionnait plus, il se mettait à parler, de lui-même, la voix éteinte :
— Il ne faut pas trop me plaindre… Je suis mieux comme ça… J’ai la paix. La vraie misère n’est pas celle du dehors, mais bien celle qui couve dans les entrailles. Et puis, pour pouvoir gagner la vie éternelle, il faut qu’on soit très misérable.
Yousouf, que Binder tolérait maintenant chez lui, intervenait et appuyait :
— Oui, mon cher Herman : Isaac est sauvé ! Son cœur ne souffrira plus. Autrement, c’eût été dur : après chaque guérison, un autre amour et une autre souffrance ! Est-ce une vie cela ? Pour ne pas ajouter que cela fait oublier complètement Dieu, ce qui n’est pas permis à un juif ! Il est vrai : Isaac boit, et c’est mal. Mais ce mal, Jéhova le pardonne facilement si l’âme de l’ivrogne lui est acquise. Et je garantis, moi, de l’âme d’Isaac !
À cette affirmation passionnée, le camelot sursautait :
— N’est-ce pas, Yousouf, que j’aurai la vie éternelle ?
— Oui, mon Isaac chéri : tu l’auras ! Continue seulement ton chemin : Dieu aime tous ceux qui vivent pour lui, même s’ils boivent ! C’est un tout petit péché.
Binder, et souvent Sotir, écoutaient cette philosophie, soulevaient les épaules et se résignaient devant le fait accompli.
Mais un jour, tout le monde fut bouleversé par une nouvelle incompréhensible. Un client régulier du restaurant entra, une pièce d’or dans la main, la montra à Binder et dit :
— Voici une livre sterling que j’ai gagnée d’une façon bizarre. C’est votre ami, le camelot, qui m’a arrêté tout à l’heure, rue Nubar, et me l’a donnée en me disant : « Tenez, Monsieur, c’est pour vous ». Et il m’a tourné aussitôt le dos, me laissant bouche bée. Est-ce que votre Isaac est si riche pour se permettre de telles aumônes et si mal à propos ? Je vous laisse la livre. Peut-être pourrez-vous la lui remettre. Pauvre homme… Ça va mal pour lui. Qui sait combien de fois il a déjà fait ce coup, avant de tomber sur moi !
— Je comprends maintenant pourquoi il est si misérable ! s’écria Binder, les yeux hagards sur la pièce d’or.
Il était midi. Le restaurant bondé. Yousouf apparut :
— Lotria Hel…
— Écoute, Azoï, sacré imbécile ! apostropha le cabaretier, en exhibant la livre.
— Hé quoi ! tu ne peux pas parler plus honnêtement ?
— Que le diable t’emporte ! ça ne vaut pas la peine d’être poli avec un idiot comme toi ! Regarde le résultat de ton travail sur Isaac : le malheureux donne son argent à des passants !
— Azoï ? — C’est bien !
— Comment « c’est bien », abruti ! Il ne mange plus, ne s’achète plus une harde, et jette les livres dans la rue ! C’est toi qui lui enseignes cela ?
— Moi, je n’enseigne rien aux gens. Je ne suis pas haham ! Mais si Isaac méprise l’argent, c’est très bien ! Cela prouve qu’il est avec Dieu.
— En fais-tu autant, espèce d’Azoï ? Donnes-tu ton argent ?
Yousouf tourna le dos, et, de la porte :
— Herman ! Ce que je fais, et si je donne ou non, tu n’es pas digne de le savoir. Sache seulement qu’un bon juif n’est jamais un mauvais homme !
Dès le jour où l’on réussit à mettre la main sur Isaac et à le confronter avec le client auquel il avait donné la livre sterling, le camelot rompit ses derniers liens avec ce qui lui restait comme habitude humaine : il cessa subitement de boire, ne parla plus et eut l’air d’ignorer tous ceux qui l’avaient aimé, Yousouf compris.
La confrontation fut brève et nette : Isaac traita le client de « fou », disant ne l’avoir jamais vu, ni connu.
Mais, ce jour-là, un autre événement s’était produit.
Motrogan, désœuvré les trois quarts du temps, fut chargé par Binder de poursuivre Isaac et, l’attrapant sur le fait, de le confondre.
— Saisis-lui la main au moment où il voudra offrir la pièce et demande-lui ce que cela veut dire, ordonna Binder.
— Ne fais pas cela, Motrogan, s’opposa Yousouf, qui était présent. Tu peux le voir faire, mais ne le touche pas.
— Yousouf a raison, dit un médecin qui soignait la femme de Binder et avait assisté à la confrontation. Isaac vit dans une espèce de somnambulisme : une commotion violente pourrait le tuer, ou le rendre fou. Vous savez qu’il est cardiaque au dernier degré.
Motrogan talonna Isaac pendant toute l’après-midi et ne le vit faire que du commerce, mais, vers la nuit, il fut le témoin d’une scène insoupçonnée.
À l’instant où Isaac passait devant un magasin de la rue des Sœurs, une jeune et belle dame, accompagnée d’un monsieur grassouillet, sortit du magasin et faillit se heurter nez à nez avec le camelot.
L’une et l’autre reculèrent interdits, perdant leur contenance, puis, vivement, la belle et son compagnon sautèrent dans une voiture qui les attendait. Alors Motrogan entendait Isaac crier timidement et très ému :
— Rosa ! Moi, je suis toujours « déserteur » !
La voiture décampa au galop, Isaac se laissa choir sur la bordure du chemin, où la nuit le surprit, sa camelote sur le dos, le front appuyé sur les genoux.
Motrogan eut le bon sens d’attendre, et quand le malheureux reprit sa course, il continua à le suivre ! Ce ne fut pas en vain, car ce soir-là, il dénicha sa demeure.
Isaac marchait en chancelant comme un homme ivre. Par des rues tortueuses et encombrées d’Arabes poussant leurs voitures à bras chargées de cannes à sucre, de dattes, de noix de coco ou de pâtisseries crasseuses, Isaac se frayait passage en encaissant les jurons et les brutalités de tous les passants que sa ferraille accrochait infailliblement. Il ne ripostait point, indifférent à tout. Enfin, dans la rue Attarine, quartier arabe populeux, il disparut sous une porte cochère.
D’un saut, Motrogan le rejoignit et le talonna de près.
La maison, une masure délabrée, puante et plongée dans l’obscurité, n’avait qu’un étage surmonté d’un grenier. Là, sous le toit, c’était la chambre de Yousouf, une grosse baraque en planches disloquées, parmi lesquelles celles qui formaient la porte laissaient voir, par les entrebâillements, tout l’intérieur des deux incompris par les hommes et rebutés par leur propre destin.
C’était un vendredi soir. Le marchand de loteries était déjà à sa prière, le nez basculant au-dessus de deux bougies dont les flammes fumantes éclairaient quelque livre prometteur de vie éternelle.
Isaac y pénétra comme un automate, sans bruit et sans bonsoir, jeta sa camelote, alluma ses bougies, tira quelques objets, qu’il tripota longuement dans tous les sens, puis, laissant tomber ses bras, piqua, la tête en avant, dans un coin rempli de hardes, où il s’immobilisa.
Yousouf n’eut pour Isaac qu’un coup d’œil distrait, et continua sa prière.
Le violoniste s’en alla sur la pointe des pieds, en se disant, dans sa sincérité de tzigane amoureux à soixante-dix ans :
— Et tout ça, parce qu’il n’a pas pu aimer comme tout le monde !
À la rue Khandak, l’émoi était à son comble. Binder s’attendait à ce qu’Isaac fût frappé de folie d’un moment à l’autre. Sa femme, gravement malade, pleurait jour et nuit. Mais le plus misérable était Sotir :
— Je ne sais plus que dire aux parents ! se lamentait-il. — Depuis trois mois ils ne reçoivent plus rien d’Isaac, et me pressent de leur « avouer » que leur fils est mort. Comment leur dire qu’il est plus que mort ? — Aussi, je suis obligé de ne plus aller les voir qu’une fois sur deux voyages, et alors ils m’assaillent avec des supplications si déchirantes que je deviens fou !
Le cambusier tenta à plusieurs reprises de surprendre Isaac dans sa posture de « généreux absurde », mais les poursuites furent rendues impossibles par le camelot, qui, les derniers temps, s’éclipsait systématiquement pendant les trois jours du mois où Dacia restait ancrée dans le port d’Alexandrie.
On essaya de persuader Yousouf qu’il devait ramener le vaincu à une meilleure raison. Le bigot s’en défendit avec sarcasmes :
— Ramener Isaac « à une meilleure raison » ?! À laquelle ? À la vôtre ?! Mais, d’abord : en avez-vous une qui tienne debout au moins le temps qu’il vous faut pour digérer votre côtelette de porc ?! — Vous ne savez être, dans ce monde, ni assez malheureux pour qu’il vous soit permis d’aspirer à la vie éternelle, ni assez heureux pour que vous puissiez ne plus songer à elle, car, affamés ou repus, le doute vous ronge également. — Et c’est vous qui voudriez ramener Isaac à une « meilleure » raison ?! Ha ! Ha !
Lorsqu’on s’aperçut que Yousouf lui-même devenait un inconnu pour Isaac et qu’on lui demanda s’ils ne s’étaient pas « disputés », le marchand répondit :
— Non ; mais il n’a plus besoin de moi : il suit le chemin par ses propres jambes.
Hélas ! ce « chemin » devait être bien long, car les jambes commençaient à trahir le pauvre assoiffé de vie éternelle.
Les apparitions d’Isaac à la taverne du Fantassin Roumain, n’avaient maintenant qu’un seul but : dormir. Plus de raki, plus de paroles, plus d’explications… Il arrivait, défaillant, les lèvres brûlées, les yeux mi-clos, en choisissant toujours les moments où la boutique était vide ou presque vide, et, sans dire un mot, allait tout droit se jeter dans un coin masqué par le buffet. Là, sur sa chaise, les bras croisés sur la table de marbre, il laissait doucement le front tomber sur ses bras et ne bougeait plus pendant une heure, deux, parfois trois, et même davantage.
Plus personne qui osât l’agacer ou lui adresser la parole. Certains poussaient le respect jusqu’à parler bas, pour ne pas le réveiller.
Au réveil, la tête se levait aussi doucement qu’elle le faisait en se posant. Le buste se redressait et le corps se remettait debout presque gracieusement. Les jambes reprenaient leur course. Isaac partait comme il était venu.
Où allait-il ? — Partout. Mêmes rues, mêmes quartiers, même clientèle, mais la camelote diminuait de jour en jour, en quantité et en variété, en même temps que les forces du camelot. Isaac tressait de moins en moins.
Dans la même mesure diminuait la somme de ses dons à ce monde dont il ne voulait plus. Motrogan, qui le suivait assez fréquemment, le vit diminuer ses persistantes et bizarres donations, d’une livre sterling à un thaler, puis à un shilling, et enfin à une piastre. Les inconnus que le cerveau d’Isaac choisissait capricieusement pour leur offrir la pièce, n’étaient pas toujours de la catégorie de ceux qui se dépêchaient de prendre l’argent et de filer. Parfois, l’homme arrêté par Isaac avec la phrase stéréotypée : « Tenez, ça c’est pour vous ! » — se fâchait :
— « Pour qui me prenez-vous ? Je ne suis pas un mendiant ! »
Isaac, — qui était un mendiant des pieds à la tête, mais qui donnait au lieu de demander, — ne se fâchait pas. Un moment confus, les yeux sur la pièce que tenaient ses doigts crasseux, il balbutiait quelques mots incompréhensibles et repartait.
Vers la fin de cette dernière phase de sa mélancolie destructive il ne portait plus, pour toute marchandise, que deux ou trois objets insignifiants : un gril, une souricière, un goupillon à bouteilles, que ses mains immobiles offraient à des clients imaginaires.
Ainsi, trois ans de vie meurtrière s’écoulèrent. Puis…
Un jour Isaac entra, comme d’habitude, chez Binder et coucha sa tête sur le marbre.
C’était un après-midi torride du mois de juin. Dans la rue, vide, la poussière brûlait les yeux et la gorge. Seul dans sa boutique, Binder lisait un journal, trop accoutumé aux apparitions et aux disparitions du malheureux Isaac, pour y faire attention, lorsqu’il le vit passer vers son coin de repos.
Le restaurateur attendait impatiemment Sotir, sachant que Dacia venait d’arriver le matin même. Le cambusier apparut, la mine presque réjouie, et dit tout de suite :
— J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, mon brave Herman : nous allons rapatrier Isaac !
— Comment ça ?
— Très bien : j’ai fait des démarches auprès de mon commandant en faveur de notre malheureux. À son tour, le commandant a demandé et obtenu la clémence tacite du ministre de la guerre, son ami, pour qu’un congé officieux soit accordé au pauvre déserteur. — Et voilà : je viens pour l’emmener !
Binder, fou de joie, sauta au cou de Sotir, le serra éperdûment dans ses bras et lui baisa les deux joues.
En ce moment, Yousouf surgit sur le seuil du magasin et voyant l’embrassade des deux amis, les contempla avec placidité.
— Ça y est, Azoï ! Nous rapatrions Isaac aujourd’hui ; lui cria Binder.
— Vous le rapatriez… Cela reste à voir, car il faut aussi qu’il le veuille !
— Il le voudra, sois en certain ! dit le cabaretier, versant à boire. — Nous le lui ferons savoir dès qu’il se réveillera.
Binder trinqua avec Sotir.
Yousouf se glissa derrière le buffet, où dormait Isaac, prit place à sa table et le considéra longuement. Un large sourire lui fendit la bouche d’une oreille à l’autre. Il saisit la tête du dormeur et la souleva. Une petite tache écarlate apparut à l’endroit où la bouche d’Isaac avait touché le marbre. Des paupières closes, un visage livide, des lèvres ensanglantées…
Yousouf allongea le cou vers la tête qu’il tenait entre ses mains et murmura doucement :
— Ils veulent te rapatrier, Isaac, mais tu t’y opposeras, car tu as voulu la vie éternelle et tu l’as obtenue !
- ↑ Herman Binder et son cabaret La Dorobantzoul Roman, sont historiques, quoique incroyables et inadmissibles pour des mentalités antisémites. Deux écrivains roumains, cependant, en ont parlé à l’époque : M. R. Rosetti, avec bienveillance, dans son In Egipt, et feu Dr C. I. Istrati, avec quelque malice, dans son Bucuresti-Caïro.
- ↑ Quartier des femmes publiques, à Alexandrie.