Isaac Laquedem/Introduction/III

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Librairie théâtrale (volume 2p. 5-60).

jérusalem.

iii.


Un de ces rois qui, selon la prophétie de Daniel, s’étaient taillé des royaumes dans l’empire d’Alexandre, se nommait Séleucus Nicator ou Séleucus le Vainqueur.

C’était à lui que la Syrie était échue.

Pendant cent vingt-cinq ans, ses successeurs qui, ainsi que lui, avaient Antioche pour capitale, reçurent le tribut de Jérusalem, et, en échange de ce tribut, respectèrent la législation, les mœurs et les croyances juives.

Ces successeurs furent Antiochus le Sauveur, Antiochus le Dieu, Séleucus II, Séleucus III et Antiochus le Grand, – auquel succéda Séleucus Philopator, – et, enfin, Antiochus IV.

Chacun de ces princes, comme on le voit, avait un surnom plus ou moins mérité, Antiochus IV avait pris celui de Theos Epiphanes (Dieu présent).

La postérité changea ce surnom en celui d'Epimanes, qui veut dire insensé.

Il avait marié sa sœur à Ptolémée Philométor, et lui avait donné pour dot la Célésyrie et la Phénicie.

Sa sœur morte, il réclama la dot ; Ptolémée ne voulut pas la rendre. Antiochus rassembla une grande armée avec des chariots et des éléphants, vingt mille hommes de cavalerie, cent mille d’infanterie, et marcha contre l’Égypte.

Ptolémée, battu dans les premières rencontres, appela à son secours les Romains. Antiochus ne se souciait pas de se compromettre avec les fils de la Louve : il ordonna la retraite, et, pour ne pas perdre tout à fait son expédition, il vint s’abattre sur la pauvre Jérusalem, à qui cent vingt-cinq ans de paix, sinon de prospérité, avaient rendu quelque trace de son ancienne splendeur.

Il entra plein d’orgueil dans le temple, prit l’autel d’or, le chandelier d’or, la table d’or où les pains étaient exposés, tous les vases, tous les bassins, toutes les coupes, tous les encensoirs d’or, et, enfin, le voile brodé d’or, et l’ornement d’or qui était devant le temple ; puis, en outre, tout l’or, tout l’argent, tous les vaisseaux précieux, tous les trésors cachés qu’il trouva, et, ayant tout enlevé, il fit un grand carnage d’hommes, une grande levée de captifs, et retourna dans son pays.

Ce fut un immense deuil par tout Israël, aussi immense que celui qui s’y était répandu lors de la première captivité.

Les princes et les anciens étaient dans la douleur ; les jeunes gens et les vierges, dans l’abattement ; les maris s’abandonnaient aux pleurs, et les femmes, assises sur leur lit nuptial, fondaient en larmes.

Ce ne fut pas le tout : deux ans après, vinrent de nouveaux messagers du roi. Ils s’emparèrent de la forteresse, y mirent une garnison grecque, « filet très dangereux pour prendre les hommes, dit le livre des Macchabées, et qui tendait sans cesse des embûches à ceux qui venaient se sanctifier dans le temple ».

Cette forteresse, c’était le mauvais démon d’Israël ; car ceux qui l’habitaient répandaient le sang innocent devant le saint lieu, et en souillaient jusqu’au sanctuaire ; de sorte que les habitants s’enfuirent, et que Jérusalem, étrangère à ses concitoyens, devint la demeure des étrangers.

Mais ce n’était point encore assez. Antiochus écrivit par tous ses États, afin que tous ses peuples ne fissent plus qu’un seul peuple, et toutes leurs croyances qu’une seule croyance.

Il défendait spécialement aux Juifs d’offrir des holocaustes dans le temple de Dieu, de célébrer le sabbat et les fêtes solennelles, et ordonnait de bâtir des temples aux idoles là où était le temple du vrai Dieu.

Et si quelqu’un n’obéissait pas à cet ordre du roi Antiochus, il encourait la peine de mort.

Et des officiers étaient établis par tous les pays pour surveiller Jérusalem, et la punir.

Il y avait, alors, dans cette ville un saint homme que l’on nommait Matathias, fils de Jean. C’était un vieillard de cent quarante ans.

Il avait cinq fils, et, avec ses cinq fils, il sortit de Jérusalem, et se retira sur la montagne de Modin, située à trois heures à l’ouest de la ville sainte.

Ses cinq fils s’appelaient :

Jean, surnommé Gaddis ;

Simon, surnommé Thasi ;

Judas, surnommé Macchabée ;

Eléazar, surnommé Abaron ;

Et Jonathas, surnommé Apphus.

Et là, debout au milieu des fugitifs, il s’écriait, la barbe et les cheveux au vent, comme ces saints prophètes qui pleuraient autrefois sur Jérusalem :

« Ô malheur ! malheur à moi ! Étais-je donc né pour voir l’affliction de mon peuple et la ruine de la ville sainte ? Étais-je donc né pour venir m’asseoir ici, tandis que Jérusalem est souillée, que son sanctuaire est aux mains des étrangers, et son temple traité comme un homme infâme ? Les vases consacrés à sa gloire ont été enlevés comme des captifs, et emportés sur une terre ennemie ; les vieillards ont été assassinés au seuil de leurs maisons, et les jeunes gens sont tombés morts sous l’épée au milieu des rues. Quelle nation n’a point hérité de ton royaume, ô Jérusalem ! et quel peuple ne s’est point enrichi de tes dépouilles ? Toute ta magnificence t’a été enlevée, et, de libre que tu étais, te voilà esclave. Tout ce que nous avions de saint, de beau, d’éclatant, a été désolé et profané par les nations. Ô Jérusalem ! Jérusalem ! pourquoi donc vivons-nous encore quand tu ne vis plus ? »

Et comme, en ce moment même, les envoyés du roi Antiochus venaient pour contraindre les Juifs qui s’étaient retirés à Modin de sacrifier aux idoles, et d’abandonner la loi du vrai Dieu ; comme, debout au milieu du peuple, et entouré de ses cinq fils, les officiers voyaient le vieillard, qui leur paraissait le plus considérable et le plus considéré de tous, leur chef s’avança et lui dit :

— Matathias, soyez le premier à exécuter les ordres du roi, comme ont fait toutes les nations, comme ont fait tous les hommes de Juda, comme ont fait tous les habitants qui sont restés dans Jérusalem, et vous serez placés, vous et vos fils, au rang des amis du roi, et comblés, vous et eux, d’or, de gloire et d’honneurs.

Mais, haussant la voix, afin que personne ne perdit un mot de ce qu’il disait, Matathias répondit :

— Quand toutes les nations obéiraient au roi Antiochus, quand tous ceux d’Israël abandonneraient le culte de leurs pères pour suivre ses ordonnances, quand tous ceux qui sont restés à Jérusalem plieraient le genou devant les idoles, mes frères, mes enfants et moi, ne reconnaîtrons jamais d’autre Dieu que Jéhovah !

Et, comme un Juif, effrayé sans doute de l’attitude menaçante qu’avaient prise les soldats grecs à ces paroles, s’avançait vers l’autel des faux dieux pour y sacrifier, Matathias arracha une épée des mains d’un soldat et tua le Juif.

Puis, comme l’officier s’avançait pour l’arrêter, il s’élança contre l’officier et le tua.

Alors les soldats reculèrent.

Du pied, Matathias renversa l’autel.

Et, levant au-dessus de toutes les têtes son épée rouge de sang :

— Que quiconque est zélé pour la loi, et veut rester ferme dans l’alliance du Seigneur, me suive ! cria-t-il.

Et il s’enfuit dans la montagne avec ses cinq fils, abandonnant ses maisons, ses biens, enfin tout ce qu’il possédait dans la ville.

Et ce qu’il y avait de cœurs fidèles, d’hommes désireux de vivre suivant la loi et la justice, s’en allèrent avec eux dans le désert.

C’est ici que commence cette magnifique épopée des cinq frères portant un nom prédestiné : – Macchabée veut dire en hébreu, celui qui frappe ; en grec, celui qui combat.

Les soldats d’Antochius poursuivirent les fugitifs, atteignirent une troupe d’hommes, de femmes et d’enfants, et, quoique ceux-ci fussent armés, quoiqu’ils pussent fuir, comme c’était le jour du sabbat, ils ne voulurent ni fuir ni se défendre.

Seulement, ils se dirent entre eux : « Frères, mourons dans la simplicité de notre cœur ». Et ils dirent à leurs meurtriers : « Le ciel et la terre seront témoins que vous nous faites mourir injustement ».

Ils tendirent la gorge comme des victimes, et furent tués avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bestiaux.

Mille personnes périrent ce jour-là !

Mais leur sang répandu cria vengeance, et le cri fut entendu par tout Israël.

Les premiers, les Assidéens, qui étaient les plus vaillants parmi les Juifs, prirent les armes, et vinrent à Matathias.

Et tous ceux qui étaient menacés, tous ceux qui fuyaient, vinrent également augmenter la troupe de Matathias et de ses cinq fils.

Et lorsqu’ils formèrent une espèce d’armée, ils fondirent sur les prévaricateurs, sur les renégats et sur les gentils, et en firent un grand carnage. Le peu de ces hommes qui échappèrent au glaive s’enfuirent à travers les nations.

Et, maîtres de Jérusalem et de tout Israël, Matathias et ses cinq fils allèrent du nord au midi, de l’orient à l’occident, renversant tous les autels des dieux étrangers.

Un jour, le vieillard s’arrêta dans sa course : il sentait qu’il allait mourir.

Il fit venir ses fils autour de son lit.

— Mes enfants, leur dit-il en secouant la tête, ce serait une erreur à vous de croire que le règne de l’orgueil est passé ; non : voici venir, au contraire, un temps de châtiment et de ruines, un temps d’indignation et de colère ; maintenez-vous donc fermes dans la foi, et vouez votre vie à l’alliance que vos pères ont faite avec le Seigneur. Souvenez-vous des œuvres de vos ancêtres ; soyez fidèles comme eux, et vous serez grands, forts et pleins de gloire comme eux ! Vous voyez ici Simon, votre frère ; il est homme de conseil ; écoutez-le toujours ; quand je n’y serai plus, il sera votre père. Vous voyez Judas Macchabée : il a été fort et vaillant dès sa jeunesse ; quand je n’y serai plus, il sera votre général.

Et après ces mots, il les bénit, et, la mort l’ayant touché, il se trouva réuni à ses pères.

Il mourut dans la cent quarante-sixième année de son âge, fut enseveli à Modin, dans le sépulcre de ses aïeux, et tout Israël le pleura, menant un grand deuil à l’occasion de sa mort.

À partir de ce moment, comme l’avait décidé Matathias, Simon devint la tête, et Judas le bras.

Alors, commença la lutte : elle fut longue, acharnée, mortelle !

Apollonius, qui commandait pour Antiochus dans la Judée, réunit d’abord tout ce qu’il avait de troupes, et sortit de Samarie avec une puissante armée.

Judas marcha contre lui, tailla son armée en pièces, le tua, prit son épée, et ne voulut plus désormais en avoir d’autre.

Alors, Seron, qui était un autre général de l’armée d’Antiochus, et qui commandait dans la basse Syrie, rassembla autour de lui une armée considérable, et s’avança jusqu’à Bethoron. Il menait à sa suite des marchands d’esclaves qui devaient, avec le prix des Juifs qu’il leur vendrait, payer aux Romains le tribut du roi Antiochus.

Judas ne laissa pas Seron aller plus loin.

Lorsqu’il se trouva en face des ennemis, ses soldats lui firent observer que ceux-ci étaient vingt fois plus nombreux qu’eux.

Judas répondit :

— Quand le Dieu du ciel veut nous sauver, il n’y a pas de différence pour lui entre un grand et un petit nombre.

Et il se rua sur Seron et sur son armée. L’armée fut mise en déroute, et Seron gagna à grand peine les bords de la mer, et s’enfuit vers Antioche dans une barque.

Et il en fut ainsi des trois armées qu’Antiochus envoya encore contre Judas, qui tua trois mille hommes à Gorgias, cinq mille à Lysias, huit mille à Timothée.

Antiochus en mourut de rage !

Eupator, son fils, lui succéda.

Le nouveau roi résolut d’en finir d’un seul coup avec cette poignée de fidèles qu’il appelait une poignée de bandits.

Il rassembla une armée de cent mille hommes de pied, de vingt mille cavaliers, et de trente-deux éléphants.

Et chaque éléphant, conduit par un Indien, portait une tour de bois contenant trente-deux soldats.

Le roi se mit à la tête de ses cent vingt et un mille hommes, et s’avança vers Jérusalem.

Et toute cette multitude était effrayante à voir, avec ses clairons sonnants, ses éléphants mugissants, ses chevaux hennissants.

La cavalerie marchait sur les deux ailes, pour animer l’infanterie par le son des trompettes. Une partie de l’armée côtoyait les montagnes, tandis que l’autre suivait la plaine ; et quand le soleil frappait sur les boucliers d’or et d’ airain, il en rejaillissait sur les collines voisines un tel éclat, qu’elles brillaient comme des lampes ardentes.

Les habitants des campagnes fuyaient, épouvantés, devant cette mer de soldats ; les fils portant les vieillards, les femmes tirant leurs enfants après elles, les hommes eux-mêmes se sauvant les premiers, tant était terrible le bruit de la marche de ces cent mille fantassins et de ces vingt mille cavaliers ! tant étaient effroyables les cris des éléphants !

Judas Macchabée alla au-devant de l’ennemi.

Le choc fut terrible : six cents hommes de l’armée d’Eupator furent couchés à terre dès ce premier choc, et ne se relevèrent plus.

Un jeune homme nommé Éléazar, voyant un éléphant gigantesque, tout encuirassé sur les flancs, et tout couvert des armes du roi, crut qu’il portait Antiochus Eupator, et, pour finir la guerre d’un coup, et s’acquérir un nom immortel, tuant à droite, à gauche, il arriva jusqu’au monstre, se glissa sous lui, et lui enfonça son épée dans les entrailles.

L’éléphant s’écroula, lui, la tour, les trente-deux hommes qu’il portait, et l’écrasa dans sa chute !

Mais, malgré des miracles de valeur, il fallut reculer devant l’ennemi : c’était la première fois qu’on lui abandonnait le champ de bataille.

Antiochus Eupator continua son chemin vers Jérusalem.

Judas et les siens se renfermèrent dans la forteresse de Sion.

Antiochus les y assiégea.

Le siège fut long ; Antiochus y dressa un grand nombre d’instruments de guerre, une foule de machines qui lançaient des pierres, des dards, des feux.

Les assiégés établirent machines contre machines.

Peut-être en eut-il été de Sion comme de Troie ; peut-être Antiochus fut-il resté neuf ans sous les murs de la ville sainte, si deux circonstances ne lui eussent fait lever le siège.

On était dans l’année du sabbat, – car les Juifs avaient leur année comme ils avaient leur jour de repos ; – on n’avait point labouré, point semé ; par conséquent, il n’y avait d’autres fruits sur la terre que ceux qu’elle rapporte naturellement.

La famine se mit dans l’armée d’Antiochus.

D’un autre côté, une révolte éclata à Antioche.

Le roi plâtra une paix rapide avec Judas, reprit le chemin de son royaume, et, en rentrant dans sa capitale, fut tué, avec Lysias, par Démétrius, fils de Séleucus, qui avait été écarté du trône par la force, et qui le reprenait par la force.

Démétrius changea de politique : au lieu d’imposer aux Juifs les dieux grecs, phéniciens et égyptiens, il leur laissa leur religion, mais voulut leur nommer un grand prêtre vendu à ses intérêts.

Ce grand prêtre trafiqua de Dieu et du peuple au profit de Démétrius. L’impie s’appelait Alcime.

Mais Judas Macchabée était debout ; il cria : « À moi, Israël ! » et son armée, dispersée après la paix, se réunit à son premier cri de guerre.

Alors, Démétrius appela près de lui Nicanor, l’un des principaux seigneurs de sa cour, et lui dit :

— Prends une armée, va ! et détruis ce peuple !

Judas était fidèle à ses traditions de victoire : il n’attendit point Nicanor, il marcha au-devant de lui, le rencontra à Capharsalama, le battit, et lui tua cinq mille hommes.

Nicanor, après sa défaite, rallia son armée, trois fois plus nombreuse encore que celle qui l’avait battue, et comme il attendait une autre armée de Syrie, il vint camper près de ce même Bethoron où Lysias avait été défait.

Judas marcha vers Bethoron.

La bataille eut lieu le treizième jour du mois d’adar. L’armée de Nicanor fut culbutée, et Nicanor tué.

Les soldats de Démétrius, voyant leur général mort, jetèrent leurs armes et prirent la fuite.

Mais les gens de Judas les poursuivirent depuis Adezer jusqu’à Gazara, sonnant des trompettes pour annoncer aux villes et aux villages d’Israël la défaite de l’ennemi ; de sorte que tous les hommes des villages et des villes, de sorte que tout enfant et tout vieillard pouvant déjà ou pouvant encore porter une arme sortit au nom du Seigneur, et prit part à la ruine de cette superbe armée.

Tous les soldats de Démétrius se couchèrent sur la terre d’Israël, et pas un ne se releva.

Les vainqueurs coupèrent la tête et la main droite de Nicanor, et les clouèrent à un poteau à la vue de Jérusalem.

Et l’on décida que le treizième jour du mois d'adar, mois pendant lequel s’était livrée la bataille, serait dans l’avenir, consacré comme une des grandes fêtes d’Israël.

Mais les braves défenseurs de la liberté religieuse et politique de la Judée s’épuisaient dans la lutte : chaque nouveau combat leur tirait des veines le plus pur de leur sang ; chaque victoire diminuait les battements de leurs cœurs.

Alors, Judas Macchabée entendit parler d’un peuple qui, né dans la guerre, avait grandi par la guerre ; d’un peuple qui, à l’orient, avait soumis les Galates, et les avait faits ses tributaires ; qui, à l’occident, avait envahi l’Espagne, et lui avait pris ses mines d’or, d’argent et de plomb ; d’un peuple qui avait assujetti des rois très éloignés de lui ; qui avait détruit des armées venues, pour l’attaquer, des extrémités du monde ; qui avait vaincu Philippe et Persée, rois des Céthéens ; d’un peuple qui, après avoir défait entièrement Antiochus le Grand, roi d’Asie, – lequel l’avait attaqué avec une puissante armée, cent vingt éléphants, un grand nombre de cavaliers, de chars et de chariots, – avait pris vif ce même Antiochus, et ne l’avait relâché que contre des otages, et en imposant un tribut à lui et à ses successeurs ; d’un peuple qui s’était emparé du pays des Perses, des Mèdes et des Lydiens, et qui en avait fait don à l’un de ses alliés, le roi Eumène. On avait dit encore à Judas que ceux de la Grèce, – c’est-à-dire les compatriotes de cet Alexandre que l’on avait vu passer, cent cinquante ans auparavant, à Jérusalem, dans la majesté de la gloire et dans la grandeur de la conquête, – avaient voulu marcher contre ce peuple pour le détruire, mais que lui s’était contenté d’envoyer contre les Grecs un seul de ses généraux et une seule de ses armées, et que ce général les avait vaincus, les avait dispersés, avait mis le feu à leurs villes, avait rasé leurs remparts, et emmené leurs femmes et leurs enfants en captivité. Enfin, on assurait que ce peuple avait ruiné, soumis, tiré à lui tous les autres empires et les villes qui lui avaient résisté.

Mais on affirmait que ce peuple gardait religieusement sa parole, restait fidèle aux alliances jurées, et avait une main aussi ferme pour le maintien de ses amis que pour la destruction de ses ennemis.

Ce peuple s’appelait le peuple romain.

Judas Macchabée, ayant donc entendu dire cela, choisit Eupolémus, fils de Jean, et Jason, fils d’Eléazar, tous deux ses neveux, et les envoya à Rome pour faire alliance avec les Romains.

Qu’était donc, en réalité, ce peuple qui venait se révéler ainsi à la Judée comme un allié, comme un appui, comme un sauveur, et qui devait bientôt devenir son maître ?

Nous allons le dire en deux mots.

On a vu que, dans le monde de David, il ne comptait pas encore.

Quatre cent trente-deux ans après la prise de Troie, deux cent cinquante ans après la mort de Salomon, vers le temps de la naissance d’Isaïe, au commencement de la 7e olympiade, dans la première année du gouvernement décennal de l’archonte d’Athènes Charops, – Numitor, roi des Albains, ayant donné à ses deux petits-fils Romulus et Rémus, bâtards de sa fille Rhéa Sylvia, exposés au bord d’une rivière, nourris par une louve dans un bois désert, retrouvés dans ce bois par un berger qui cherchait un mouton que la louve lui avait enlevé ; – Numitor, disons-nous, ayant donné à ses deux petits-fils le canton dans lequel ceux-ci avaient été élevés, ils sortirent d’Albe-la-Longue avec une troupe de bandits. Les deux frères et leur troupe descendirent la montagne d’Albano et gagnèrent une colline, la plus élevée au milieu de six autres, et sur le versant de laquelle s’étendait le bois où la louve les avait nourris.

Au bas de cette montagne, et sur la lisière du bois, coulait un ruisseau qu’on appelait la fontaine Juturne.

Plus loin, entre deux collines sans nom, un fleuve qu’on appelait le Tibre.

Arrivés au sommet de cette colline plus élevée que les autres, les deux frères se mirent à contester ensemble sur l’emplacement où ils devaient fonder leur ville. Sans avoir égard aux observations de son frère, Romulus traça l’enceinte de la sienne.

— Belle enceinte et bien respectable ! dit Rémus en sautant par dessus la ligne tracée.

Son frère le tua. C’était lui faire payer un peu cher la plaisanterie.

Quelques-uns des partisans de Rémus retournèrent à Albe-la-Longue, annoncer cette nouvelle à Numitor. Trois mille Albains restèrent près de Romulus, sans s’inquiéter s’ils adoptaient la fortune d’un fratricide.

Les dieux ne s’en inquiétèrent pas non plus, car les augures furent favorables.

Romulus attela un bœuf et une vache à la charrue, traça un sillon autour de la montagne, et heurta du fer de sa charrue une tête d’homme qu’il tira hors de terre.

— Bon ! dit-il, ma forteresse s’appellera le Capitole, et ma ville s’appellera Rome.

Capitole vient de caput, qui veut dire tête : Rome, de ruma, qui veut dire mamelle.

Titre doublement symbolique, comme on voit : Rome doit être la tête du monde et la mamelle où les peuples puiseront la foi.

Puis, comme rien ne met plus obstacle à sa volonté, Romulus fixe un jour pour offrir aux dieux un sacrifice propitiatoire. Ce jour arrivé, il fait son sacrifice, ordonne à chacun d’en faire un autre selon ses moyens, et, allumant un grand feu, il saute le premier à travers les flammes, afin de se purifier. Tous l’imitent.

En ce moment, douze vautours passent au dessus du fondateur ; ils vont d’orient en occident.

— Je promets à ma ville douze siècles de royauté ! dit Romulus.

Et, de Romulus à Augustule, douze siècles s’écouleront en effet.

À l’époque où Judas Macchabée lui envoie des ambassadeurs, Rome a juste accompli la moitié de cette course.

Voyons donc où elle en est de la conquête du monde et de la royauté de l’univers.

Romulus fait le recensement de son armée ; il se trouve qu’il a autour de lui trois mille hommes d’infanterie et trois cents cavaliers.

C’est le noyau du peuple romain.

Il le divise en trois corps qu’il appelle tribus ; nomme à chacun de ces corps un chef qu’il appelle tribun ; subdivise ces trois corps en trente autres qu’il appelle curies, leur nomme des chefs qu’il appelle curions ; subdivise de nouveau chaque curie en dix corps qu’il appelle décuries, et leur nomme des chefs qu’il appelle décurions.

Il y a donc trois tribuns, trente curions, trois cents décurions.

Les hommes partagés, il passe au partage des terres, réserve d’abord la part des dieux et de la chose publique, et fait du reste trente parts égales qu’il distribue aux trente curies.

Puis les hommes et les terres partagés, il partage les emplois et les honneurs.

Il choisit les plus braves et les plus instruits de ses sujets, et les nomme patriciens.

Le reste, la foule, la multitude, ce sont les plébéiens.

Quant à Romulus, c’est le roi.

Les patriciens auront le soin du culte des dieux ; ils rendront la justice ; ils aideront le roi dans son gouvernement.

Les plébéiens rempliront les charges inférieures ; ils s’appliqueront à l’agriculture, à l’entretien des troupeaux, à l’exercice des métiers.

Les patriciens se convoquent par des hérauts ; les plébéiens au son de la trompette.

Le roi se réserve la souveraine sacrificature, la garde des lois et des coutumes du pays, le privilège de veiller à l’exacte observation du droit naturel et du droit civil ; il se réserve la rédaction des traités et des conventions, le jugement des grands crimes, la faculté d’assembler le peuple, de convoquer le Sénat, de dire son avis le premier, d’exécuter les décisions ; il se réserve, enfin, le commandement des armées, et la souveraine autorité dans la guerre. Il réunissait donc le pouvoir religieux au pouvoir militaire, le pouvoir législatif au pouvoir exécutif.

Le nourrisson de la louve s’était, comme on le voit, fait une part de lion.

Ce fut là la base du gouvernement de Rome.

Puis, les pouvoirs ainsi établis, les charges ainsi distribuées, lorsque chacun connut ses droits et ses devoirs, Romulus s’occupa de l’agrandissement du royaume et de l’augmentation des individus.

Dans ce but, il rendit trois lois :

La première interdisait aux parents de tuer leurs enfants avant qu’ils eussent trois ans accomplis, à moins qu’ils ne fussent estropiés et monstrueux à leur naissance ; dans ce cas, on les faisait voir à cinq voisins, et, selon le sentiment de ceux-ci, on les mettait à mort, ou on les laissait vivre.

La seconde accordait asile aux peuples mécontents de leurs gouvernements ; – au pied du Capitole s’étendait le bois de la Louvée : Romulus consacra ce bois, y bâtit un temple, et en fit un lieu d’asile pour toute personne libre.

La troisième portait défense de passer au fil de l’épée la jeunesse des villes vaincues, l’ordre de ne pas la vendre, de ne point laisser en friche les terres conquises, mais de déclarer la conquête colonie romaine, et, comme telle, de la faire participer aux avantages réservés au peuple romain.

Ce gouvernement dura jusqu’au moment où Brutus chassa les rois, c’est-à dire jusqu’à l’an 243 de la fondation de Rome.

Brutus était contemporain d’Ézéchiel.

Alors, le nouvel ordre de choses prend le nom de république. Un léger changement s’opère dans la forme ; mais le fond reste toujours le même. Le pouvoir, réuni autrefois aux mains d’un roi, est partagé entre deux magistrats, et, de viager qu’il était, devient annuel. On appelle les nouveaux chefs consuls, et, par ce nom introduit dans la langue politique de Rome, ils se trouvent avertis de ne rien faire sans consulter les citoyens.

Sauf cette consultation, – dont ils sauront bien se débarrasser, – les consuls héritent non seulement de l’autorité royale, mais encore de l’appareil du pouvoir souverain. Cet appareil consiste en une troupe de douze licteurs marchant toujours devant le consul, sur une seule ligne, armés de simples verges de bouleau qu’ils surmonteront d’une hache quand ce magistrat sortira de Rome.

Brutus et Collatin sont les premiers consuls romains.

Le premier et le grand travail de Rome est d’abord l’expulsion de l’élément étrusque qui s’était introduit chez elle avec les Tarquins ; puis viennent les querelles entre les patriciens et les plébéiens, querelles dont les Èques et les Volsques profitent pour soutenir une lutte à mort contre Rome. Enfin, malgré l’établissement du tribunat et ses empiétements successifs, malgré le décemvirat et ses crimes, malgré le tribunat militaire, pris, abandonné, repris, l’œuvre de la conquête commence. De même que ces enfants qui, après avoir failli succomber aux maladies du premier âge, se vengent de ce temps d’arrêt par une rapide croissance et deviennent de robustes adolescents, Rome, à peine débarrassée de ces dissensions civiles, entreprend, comme nous venons de le dire, son œuvre de conquête. Quand elle s’est agrégé les Latins et les Herniques, elle soumet les Volsques, prend Véies, jette, par la main de Manlius, les Gaulois en bas du Capitole, les chasse de Rome avec l’épée de Camille ; puis, les Gaulois chassés, avec cette même épée, léguée à Papirius Cursor, elle commence la guerre samnite, qui embrasera l’Italie depuis la pointe de Rhegium jusqu’à l’Étrurie. Mais Tarente y succombera malgré Pyrrhus et ses Épirotes ; l’Étrurie, malgré Ovius Paccius et ses Samnites, le Brenn et ses Gaulois ; de sorte qu’en même temps, à peu près, qu’Alexandre meurt à Babylone, Rome est ou va devenir maîtresse de l’Italie.

Alors, commencent les guerres étrangères et les victoires extérieures : à son territoire italien, qu’elle vient de conquérir avec tant de peine, Duilius réunit la Sardaigne, la Corse et la Sicile ; Scipion, l’Espagne ; Paul-Émile, la Macédoine ; Sextius, la Gaule transalpine. Là, Rome fait une halte, car, à travers cette Gaule transalpine, apparaît, descendant des Alpes, un ennemi terrible dont elle apprend le nom, en même temps qu’il lui fait trois blessures presque mortelles. Le nom de l’ennemi, c’est Annibal ; les trois blessures, ce sont Trébie, Trasimène et Cannes. Mais les destins de Rome sont dans la main de Dieu. Le héros carthaginois est abandonné par Carthage ; cependant, tout abandonné qu’il est, il lutte dix ans contre toutes les armées romaines et contre tout le peuple romain, ne quitte l’Italie que lorsque Scipion reporte de l’autre côté de la mer la guerre à Carthage, livre et perd la bataille de Zama, se réfugie chez Prusias, et s’y empoisonne, pour ne pas tomber entre les mains de Rome, à peu près au moment où Matathias, le père des Macchabées, refuse de sacrifier aux idoles, et appelle à la liberté le peuple juif.

Alors, débarrassée de son ennemi, Rome continue ses conquêtes.

Un instant, elle s’était trouvée entre deux mondes, hésitant vers lequel des deux elle devait marcher : l’occidental, pauvre, guerrier, barbare, mais plein de sève et d’avenir ; l’oriental, brillant d’art et de civilisation, mais faible, languissant, corrompu. On enverra deux consuls et deux armées consulaires contre deux peuples ignorés, inconnus, imperceptibles : les Boiens et les Insubriens ; – Rome, le dos appuyé aux Apennins, raidira ses deux bras pour les repousser de quelques lieues. – Deux légions et un général suffiront pour marcher contre Antiochus ; Rome le touchera du doigt, et le colosse aux pieds d’argile s’écroulera.

Et, en effet, le monde oriental, le monde alexandrin, si vous voulez, méritait bien d’en finir : le parjure et le meurtre s’y étaient faits dieux. Il y avait, à Naxos, un autel à l’Impiété, et un autre à l’Injustice. L’inceste était passé dans la vie commune : les rois d’Égypte, comme Osiris, épousaient leurs sœurs, et, comme Osiris, dans cet hymen, perdaient leur virilité. Les trente-trois mille villes de l’Égypte grecque n’étaient, en réalité, qu’un corps maigre et faible, une suite de pauvres bourgades descendant le long des cataractes, pour aller s’attacher à une tête monstrueuse : Alexandrie. L’empire des Séleucides, – tout peuplé de rois qui s’appellent le Grand, le Foudre, le Vainqueur des héros, – se déchirait de ses propres mains. Antioche et Séleucie, ces deux sœurs grecques, se faisaient une guerre aussi acharnée que ces frères grecs qu’on appelait Étéocle et Polynice. Tous ces misérables princes, lagides, séleucides, ne se soutenaient qu’à l’aide d’hommes du nord qu’ils faisaient venir de la Grèce, et qui s’énervaient bientôt sous le ciel de l’Asie, de la Syrie et de l’Égypte. Rome leur défendit, un jour, cette exportation de chair vivante et vigoureuse, cette infiltration de sang jeune et guerrier, et, du coup, elle trancha le nerf des monarchies syriennes et assyriennes.

Philippe V de Macédoine avait tenu plus longtemps : il était retranché derrière des montagnes inaccessibles ; il avait pour avant-garde ceux-là qui avaient été considérés jusqu’alors comme les premiers soldats du monde : les fantassins de l’Épire, les cavaliers de la Thessalie ; il possédait les entraves de la Grèce, comme disait Antipater, c’est-à-dire les places d’Élatée, de Chalcis, de Corinthe et d’Orchomènes ; il avait la Grèce entière pour arsenal, pour grenier, pour trésor, – mais c’était une tête proscrite, un ennemi qu’il fallait détruire : un instant il s’était ligué avec Annibal !

Rome lui envoya Flaminius, c’est-à-dire un renard cousu dans la peau d’un lion. Flaminius était entré en Grèce donnant des poignées de main aux députés venus à sa rencontre, embrassant les ambassadeurs envoyés au-devant de lui ; il embrassa et il caressa jusqu’à ce qu’on lui eût donné des guides pour tourner le défilé d’Antigone, qui était la porte de la Macédoine, et, quand il fut de l’autre côté du défilé, il tira l’épée et écrasa Philippe à la bataille de Cynoscéphales.

Philippe signa la paix, et, en signant la paix, il abandonna toutes ses prétentions sur la Grèce.

C’étaient ces victoires merveilleuses que Judas Macchabée avait entendu raconter, et qui l’avaient déterminé à envoyer Eupolémus et Jason au peuple romain, avec le titre et les pouvoirs d’ambassadeurs.

Les deux envoyés partirent donc, arrivèrent à Rome, et furent introduits dans le Sénat.

Ils s’inclinèrent et dirent :

— Illustres seigneurs, Judas Macchabée et ses frères, et le peuple juif nous ont envoyés pour faire alliance avec vous, et pour que vous nous mettiez au nombre de vos amis.

La harangue était courte : c’était ainsi que Rome les aimait ; la proposition fut donc agréée, et voici le rescrit que le Sénat fit graver sur des tables d’airain, et que les ambassadeurs rapportèrent à Jérusalem, afin qu’elles y demeurassent comme un monument de la paix et de l’alliance que Rome avait faites avec la Judée :


« Que les Romains et le peuple juif soient comblés de biens à jamais sur la terre et sur la mer, et que l’épée de l’ennemi s’écarte d’eux !

S’il survient une guerre aux Romains ou à leurs alliés pendant toute l’étendue de leur domination, les Juifs les assisteront avec une pleine volonté, selon que le temps le permettra ; et il en sera de même des Romains s’il survient une guerre aux Juifs.

C’est là l’accord que les Romains font avec les Juifs.

Et, pour ce qui est des maux que le roi Démétrius a faits au peuple juif, le Sénat lui a écrit en ces termes :

Pourquoi avez-vous accablé d’un joug si pesant les Juifs, qui sont nos amis et nos alliés ? Sachez donc que, s’ils reviennent se plaindre à nous de nouveau, nous leur ferons toutes sortes de justices, et nous vous attaquerons par mer et par terre. »


Mais, lorsque les ambassadeurs revinrent en Judée, ils trouvèrent Judas mort et Jérusalem prise !

Démétrius avait envoyé contre eux une seconde armée ; cette seconde armée, composée de vingt mille fantassins et de deux mille chevaux, vint camper à Bérée.

Judas marcha au-devant d’elle avec trois mille hommes, et campa à Laïse.

Mais le lendemain, lorsque les deux armées furent en présence, la plupart des hommes de Judas Macchabée furent pris d’une grande terreur, et l’abandonnèrent.

Judas resta avec huit cents soldats ; mais, ceux-là, c’étaient les forts.

Ce furent eux qui attaquèrent.

Ils attaquèrent l’aile droite, la légion macédonienne, et l’enfoncèrent ; le reste des troupes grecques n’osait porter secours à l’aile droite : on croyait n’avoir affaire qu’à une avant-garde, on attendait le reste de l’armée.

On s’aperçut, enfin, qu’on n’avait affaire qu’à Judas et à ses huit cents hommes. L’armée grecque se referma sur eux, et les enveloppa.

Ils furent tous tués.

Rome entendit le bruit de la chute de ce nouvel allié, sans se douter que c’était un autre Achille qui tombait, un autre Léonidas qui venait de mourir ; – elle reprit sa course et continua sa fortune.

Scipion Émilien acheva de lui conquérir tout le littoral de l’Afrique ; Pompée, la Syrie et le Pont ; Marius, la Numidie ; Jules César, les Gaules et l’Angleterre ; enfin, elle hérite de la Bithynie de Nicomède ; Pergame, d’Attale, et la Libye, d’Appion. Alors, elle est la seule maîtresse, la souveraine absolue de ce grand lac qu’on appelle la Méditerranée, bassin merveilleux, unique, providentiel, creusé pour la civilisation de tous les temps, pour l’utilité de tous les pays ; miroir où se sont réfléchies tour à tour Canope, Tyr, Sidon, Carthage, Alexandrie, Athènes, Tarente, Sybaris, Rhegium, Syracuse, Selinonte, Massilia, et où, à son tour, elle se réfléchit, majestueuse, puissante, invincible. Autour de ce lac, et à quelques journées de distance, sont groupées sous sa main les trois seules parties du monde connu : l’Europe, l’Afrique et l’Asie ; grâce à ce lac, elle va à tout et partout : par le Rhône, au cœur de la Gaule ; par l’Eridan, au cœur de l’Italie ; par le Tage, au cœur de l’Espagne ; par le détroit de Cadix, à la grande mer et aux îles Cassitérides ; enfin, par le détroit de Sestos, au Pont-Euxin, c’est-à-dire à la Tartarie ; par la mer Rouge, à l’Inde, au Thibet, à l’océan Pacifique, c’est-à-dire à l’immensité ; par le Nil, à Memphis, à Éléphantine, à l’Éthiopie, au désert, c’est-à-dire à l’inconnu.

Alors, elle s’arrête effrayée d’elle-même, et elle attend.

Qu’attend-elle ?

Lorsque doit naître un libérateur, les peuples en ont le pressentiment ; la terre, cette mère commune à tous, tressaille jusqu’au fond de ses entrailles ; les horizons blanchissent et se dorent comme au lever au soleil ; les hommes cherchent des yeux le point où doit avoir lieu l’apparition.

Rome, comme le reste de l’univers, attendait ce Dieu prédit par Daniel et annoncé par Virgile, ce Dieu à qui elle avait d’avance dressé un autel, sous le nom du Dieu inconnu : – Deo ignoto.

Seulement, quel sera ce Dieu ? De qui naîtra-t-il ?

La vieille tradition du monde dit que le genre humain, tombé par la femme, aura un rédempteur né d’une vierge.

Au Thibet, au Japon, le dieu Fo, chargé du salut des nations, choisira son berceau dans le sein d’une jeune et blanche vierge.

En Chine, une vierge fécondée par une fleur mettra au monde un fils qui sera le roi de l’univers.

Dans les forêts de la Bretagne et de la Germanie, où s’est réfugiée leur nationalité expirante, les Druides attendent un sauveur né d’une vierge.

Enfin, les Écritures annoncent qu’un Messie s’incarnera dans les flancs d’une vierge, et que cette vierge sera pure comme la rosée de l’aurore.

Car tous les peuples ont pensé qu’il fallait un sein virginal pour faire au Dieu de l’avenir une demeure digne de lui.

Maintenant, où naîtra ce Dieu ?

Peuples, regardez du côté de Jérusalem !