Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre I

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Librairie théâtrale (volume 2p. 61-93).

CHAPITRE PREMIER

l’homme à la cruche d’eau


Pour que le lecteur puisse suivre, après dix-huit cents ans, et à travers les détours d’une ville qu’il ne connaît pas, le récit des grands événements dont, à notre tour, nous allons nous faire l’humble historien, il faut qu’il nous permette de lui dire en quelques paroles ce que cette Jérusalem dont nous venons de raconter les vicissitudes était pendant la dix-neuvième année du règne de Tibère, sous le gouvernement de Ponce Pilate, sixième procurateur imposé à la Judée par la domination romaine, Hérode Antipas étant tétrarque de Galilée, et Caïphe étant grand prêtre de l’année.

La muraille de Néhémie l’enveloppait toujours de sa ceinture de pierre : elle offrait un circuit de trente-trois stades, ce qui correspond à une lieue de nos mesures modernes ; elle était commandée par treize tours, et était percée de douze portes ouvertes sur ses quatre faces.

Quatre s’ouvraient sur la face orientale de cette muraille, longeant la vallée de Josaphat, et se dressant devant le mont des Oliviers, dont elle était séparée par le torrent de Cédron.

Ces quatre portes étaient la porte du Fumier, la porte de la Vallée, la porte Dorée, et la porte des Eaux

La première donnait sur la fontaine du Dragon, ainsi appelée du dragon de bronze qui la surmontait et qui jetait de l’eau par la gueule.

La seconde s’élevait dans la direction du village de Gethsemani, où se trouvaient un grand nombre de pressoirs à huile, et qui tirait son nom de ces pressoirs.

La troisième et la quatrième conduisaient à un pont jeté sur le Cédron, et au delà duquel le chemin se bifurquait allant, par sa branche droite, à Engaddi et à la mer Morte, et, par sa branche gauche, au Jourdain et à Jéricho.

Deux portes s’ouvraient sur la face méridionale dominant le torrent de Gihon ; c’étaient la porte des Jardins du roi, qui donnait sortie à la citadelle, et la porte du Grand-Prêtre, qui donnait sortie au palais de Caïphe. La première conduisait à la piscine Supérieure et au mont Érogé ; par la seconde, on allait rejoindre le chemin de Bethléem et d’Hébron.

Trois s’ouvraient sur la face occidentale, dominant le gouffre des Cadavres ; c’étaient la porte des Poissons, la porte Judiciaire et la porte Genath.

En sortant par la première, on trouvait, après cinquante pas à peine, quatre routes : la première, à gauche, qui contournait les murs de la ville, était ce même chemin de Bethléem à Hébron que l’on pouvait rejoindre, avons-nous dit, en sortant par la Porte du Grand-Prêtre ; la seconde, à gauche encore, était la route de Gaza et d’Égypte ; la troisième, en face, était celle d’Emmaüs ; la quatrième, celle de Joppé et de la mer.

En sortant par la seconde, on trouvait le chemin de Silo et de Gabaon, qui s’avançait au nord-ouest, en laissant, à gauche, le tombeau du pontife Ananie, à droite, le mont Calvaire.

La troisième, qui était une issue du palais des Hérodes, ne s’ouvrait que pour les maîtres et les serviteurs de ce palais ; mais, comme elle n’était fermée que par une grille, on pouvait, à travers les barreaux de cette grille, voir les magnifiques jardins du tétrarque avec leurs allées d’arbres à fruits, leurs carrés de plantes rares et de fleurs embaumées, leurs massifs de pins, de palmiers et de sycomores d’où tombait l’ombre, leurs fontaines jaillissantes d’où ruisselait la fraîcheur, leurs bassins pleins de cygnes, et leurs gazelles bondissantes courant par troupes à travers les arbres, les plantes et les fleurs.

Enfin, trois portes s’ouvraient sur la face septentrionale ; c’étaient la porte des Tours des Femmes, la porte d’ Ephraïm, et la porte de l’ Angle ou de Benjamin.

La première de ces portes conduisait à des jardins, à des vergers et à une forêt d’arbres à fruits ; la seconde, à la route de Samarie et de Galilée ; la troisième, enfin, au chemin d’Anathot et de Béthel ; – chemin qui, traversant le Cédron pour s’enfoncer au nord-est, laissait, à sa gauche, l’étang des Serpents, et, à sa droite, le mont du Scandale.

Les treize tours se nommaient : la première, la tour des Fourneaux ; la seconde, la tour Angulaire ; la troisième, la tour d’ Hananéel ; la quatrième, la Haute Tour ; la cinquième, la tour Meah ; la sixième, la Grande Tour ; la septième, la tour de Siloé ; la huitième, la tour de David ; la neuvième, la tour Pséphine ; et les quatre dernières, enfin, – qui flanquaient les quatre coins de la porte à laquelle elles donnaient leurs noms, – les tours des Femmes.

Cette enceinte générale, percée de douze portes, surmontée de treize tours, enfermait quatre villes différentes, chacune séparée de la ville voisine par une muraille coupant Jérusalem dans toute sa longueur ; muraille elle-même percée de portes de communication donnant d’une ville dans l’autre, et s’étendant de l’occident à l’orient dans une ligne parfaitement droite.

Ces quatre villes, que nous allons prendre selon l’ordre chronologique dans lequel elles furent bâties, étaient :

La ville supérieure ou la cité de David.

Elle renfermait le palais d’Anne et celui de Caïphe, son gendre ; le palais des rois de Juda, qui n’était autre que la citadelle, située au haut de la montagne de Sion, et, enfin, le tombeau de David.

La ville inférieure ou la ville de Sion.

Elle renfermait d’abord le temple, qui en occupait à lui seul le quart ; puis le palais de Pilate, adossé à la citadelle Antonia, à laquelle il se reliait par le Xistus, espèce de pont du haut duquel les gouverneurs romains haranguaient le peuple ; le théâtre, bâti par Hérode le Grand, tout couvert d’inscriptions à la louange d’Auguste, et surmonté d’un aigle d’or ; le palais des Macchabées, l’hippodrome, l’amphithéâtre, et, enfin, le mont Acra, sur lequel était bâtie la citadelle d’Antiochus.

La seconde ville.

Elle renfermait, outre les demeures d’une quantité de personnes de distinction, le palais d’Hérode, auquel attenaient ces jardins magnifiques dont nous avons déjà parlé.

Enfin Bezetha ou la nouvelle ville, qui n’offrait rien de remarquable, étant habitée par des marchands de laine, des quincailliers, des chaudronniers et des fripiers.

Voilà Jérusalem telle qu’elle était au moment où commence notre récit, c’est-à-dire le 13 du mois de nizan, jour qui correspond au 29 mars de notre calendrier moderne.

Il était huit heures du soir[1].

La ville, à cause de la solennité de la Pâque, présentait un aspect particulier. Des Juifs de toutes les parties de la Palestine s’étaient rendus à Jérusalem pour célébrer la grande fête de l’immolation de l’agneau. Avec eux étaient accourus tous ces marchands dont l’industrie nomade suit les multitudes dans leurs déplacements, tous ces baladins qui vivent du superflu des grandes réunions, tous ces bohémiens qui ramassent les miettes des pèlerinages et des caravanes. Un surcroît de plus de cent mille personnes était donc venu augmenter la population de la ville. Les étrangers s’étaient logés, les uns chez des amis qui leur gardaient, chaque année, place au foyer et à la table ; les autres dans les auberges et les caravansérails, qu’ils encombraient de leurs domestiques, de leurs mulets et de leurs chameaux. D’autres encore, qui n’avaient pu se loger ni chez des amis ni dans les caravansérails, étaient campés sous des tentes, ceux-ci sur le marché au Bois, dans la seconde ville ; ceux-là sur la grande Place et sur la place de la piscine Ancienne, dans la ville inférieure. Ceux, enfin, qui n’avaient trouvé d’abri nulle part, ni chez des amis, ni dans les caravansérails, ni sous les tentes, avaient établi leur domicile ou dans l’hippodrome, ou sous le péristyle du théâtre, ou sur les pentes du mont Acra, ou encore dans un magnifique bois de cyprès qui s’étendait des pressoirs du roi à la tour de Siloë, laquelle, deux ans auparavant, s’était écroulée en partie, et, dans son écroulement, avait écrasé dix-huit personnes et blessé plus ou moins grièvement un grand nombre de pauvres gens du faubourg d’Ophel.

On se ferait difficilement une idée du mouvement, du bruit, des rumeurs qui emplissaient la ville sainte pendant les trois jours que durait la Pâque. Pendant ces trois jours, toutes les ordonnances de la police ordinaire étaient suspendues : le soir, on ne tendait pas les chaînes aux extrémités des rues ; la nuit, on ne fermait pas les portes de la ville ; chacun allait librement d’une enceinte à l’autre. On sortait de Jérusalem et l’on y rentrait sans répondre aux qui vive des sentinelles, qui du reste, de leur côté, s’inquiétaient peu de la consigne, dont elles savaient que le relâchement était une des conditions obligées de cette grande solennité judaïque, la première entre toutes, puisqu’elle éternisait le souvenir de la délivrance du joug égyptien, et célébrait, pour le peuple de Dieu, le passage de l’état de servitude à l’état de liberté.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la sentinelle placée devant la porte des Eaux ne fit point attention à deux hommes enveloppés de grands manteaux bruns, – l’un âgé de trente à trente-cinq ans, l’autre de cinquante-cinq à soixante ; – l’un aux beaux yeux bleus et aux beaux cheveux blonds, aux traits fins et élégants, à la barbe à peine indiquée ; l’autre aux cheveux gris et crépus, au nez recourbé, à l’œil irascible, presque sombre, à la barbe hérissée ; – lesquels, après avoir traversé cette première porte, tournèrent immédiatement à gauche, et franchirent la porte intérieure par laquelle on pénétrait dans la cité de David. La porte franchie, ces deux hommes, qui examinaient avec une attention remarquable tous ceux qu’ils rencontraient, longèrent le bois de cyprès dont nous avons déjà parlé comme offrant une retraite aux étrangers sans asile, laissèrent à gauche le palais d’Anne, que nous avons dit être le beau-père de Caïphe, – et qui alternait, chaque année, avec celui-ci dans ses fonctions de grand sacerdote ; – inclinèrent à droite, toujours inquiets ou observateurs, pour passer entre l’angle de la forteresse et l’édifice appelé le palais des Braves, et, paraissant avoir, enfin, trouvé ce qu’ils cherchaient, s’avancèrent vers un homme qui, après avoir puisé de l’eau dans la piscine de Sion, posait sa cruche sur son épaule.

Cet homme, qui semblait être un domestique chargé des soins inférieurs de la maison, les voyant venir à lui, s’arrêta et attendit.

— Ne fais pas attention à nous, mon ami, dit le plus jeune des deux inconnus, et marche devant : nous te suivrons.

— Mais, dit le serviteur étonné, pour me suivre, faut-il encore que vous sachiez où je vais !

— Nous le savons : tu vas chez ton maître, et nous avons à parler à ton maître de la part du nôtre.

Il y avait une si douce fermeté dans la voix de celui qui parlait, que, sans plus faire d’objection, le serviteur s’inclina et marcha devant, comme il lui était commandé de le faire.

Au bout de cent pas à peu près, on arriva à une maison d’assez belle apparence, située entre le palais du grand prêtre Caïphe et l’emplacement où, sous sa quadruple tente, l’arche avait été déposée au retour du désert.

Le serviteur ouvrit la porte de la maison, et s’effaça pour laisser passer les deux inconnus.

Ils s’arrêtèrent dans le vestibule, et attendirent que le serviteur eût prévenu son maître de leur arrivée.

Cinq minutes après, le maître vint au-devant d’eux.

Ils se saluèrent à la manière juive.

— Frère, dit le plus jeune des deux hommes, qui semblait chargé par son taciturne compagnon de porter la parole, je m’appelle Jean, fils de Zébédée, et celui que tu vois avec moi se nomme Pierre, fils de Jonas. Nous sommes disciples de Jésus le Nazaréen ; vers le milieu du jour, le maître nous a quittés au village de Béthanie, et nous a dit. : « Entrez ce soir à Jérusalem par la porte des Eaux, prenez la montée de Sion, marchez toujours droit devant vous, jusqu’à ce que vous ayez rencontré un homme portant une cruche sur son épaule ; alors, suivez cet homme, entrez avec lui dans la maison où il entrera, et dites au maître de cette maison : « Jésus de Nazareth t’adresse ces paroles : Mon temps est proche ; en quel endroit mangerai-je la pâque, cette année, avec mes disciples ? et celui à qui vous ferez cette question vous montrera une grande chambre entourée de lits. » – Nous nous sommes mis en route à l’heure dite ; nous sommes entrés à Jérusalem par la porte désignée ; nous avons pris la montée de Sion ; nous avons trouvé ton serviteur qui puisait de l’eau dans une cruche, et qui mettait cette cruche sur son épaule ; nous l’avons suivi, et nous te disons, au nom de celui qui nous envoie, et d’après lui : « Où Jésus de Nazareth fera-t-il la pâque cette année ? »

Celui auquel le jeune homme s’adressait s’inclina respectueusement, et répondit :

— Vous n’aviez pas besoin de vous nommer, mes frères, car je vous connais ; c’est dans ma maison de Béthanie que Jésus de Nazareth a fait la dernière pâque, et a annoncé la mort de Jean-Baptiste. Je me nomme Héli, je suis le beau-frère de Zacharie d’Hébron, et, ayant été prévenu de l’intention de Jésus de Nazareth, j’ai loué cette maison de Nicodème le Pharisien et de Joseph d’Arimathie. Venez, je vais vous la faire voir, et vous choisirez vous-mêmes l’emplacement qui vous conviendra.

Et, prenant la torche qui éclairait le vestibule, il les précéda dans une cour à l’extrémité de laquelle s’élevait un bâtiment dont les premières assises trahissaient une construction datant de l’époque des vieilles architectures babyloniennes et ninivites.

En effet, cette maison avait été autrefois une espèce de cirque où venaient, pendant la paix, s’exercer à la guerre ces hardis capitaines de David qu’on appelait les forts d’Israël. Les murailles de ce cirque avaient vu passer ces hommes qui appartenaient à une génération disparue, que l’on eût crus de cette race de géants nés des amours des anges avec les filles de la terre, et qui devaient toujours se maintenir au nombre de trente, quels que fussent les vides que l’épée ennemie creusât dans leurs rangs. Contre ces pierres cyclopéennes, vieux ossements arrachés au sein de la terre, s’étaient appuyés, pour reprendre haleine dans leurs jeux, ces hommes que la bataille n’avait jamais fatigués, et qu’on appelait Jesbaam, Eléasar ou Semma ; – Jesbaam, fils d’Hachamoni, qui, dans un seul combat, tua huit cents Philistins et en blessa trois cents ! Eléasar, fils de Dodi, qui, à Phesdomin, lorsque les Philistins s’y réunirent pour livrer la bataille, se trouvant abandonné de tous les siens, et resté seul, frappa sans reculer d’un pas jusqu’à ce que son bras se lassât de tuer, jusqu’à ce que le sang figé collât sa main à la poignée de son épée, et qui fut si long à se lasser, que les soldats juifs, qui avaient fui à la distance d’une lieue, eurent le temps d’avoir honte, de reprendre courage et de revenir ; si bien que, cette fois encore, la victoire resta à Israël ! Enfin, Semma, fils d’Agé, qui, se rendant d’une ville à une autre, tomba dans une embuscade de quatre cents hommes, les tua tous les quatre cents et continua son chemin ! Là, avaient lutté, dans ces athlétiques étreintes où les Goliath et les Saph perdaient la vie, – Banias, fils de Joïada, qui, traversant le désert de Moab, descendit, mourant de soif, dans une citerne où se désaltéraient une lionne et un lion, et, n’ayant pas la patience d’attendre qu’ils eussent bu, tua le lion d’abord, la lionne ensuite, et but tout à son aise entre leurs deux cadavres ! – Abisaï, fils de Servia, qui, rencontrant un Egyptien haut de cinq coudées, armé d’une lance dont le fer pesait trente livres, et n’ayant, lui, qu’une baguette pour toute arme, l’attaqua, lui prit sa lance, et, avec cette lance, le cloua contre un palmier d’un tel coup, que la lance, après avoir traversé le corps du géant, reparaissait de l’autre côté de l’arbre ! Enfin, Jonathan, fils de Sammaa, qui, dans la guerre de Geth, tua un guerrier de la race d’Asapha qui avait six coudées de haut, six doigts à chaque pied, six doigts à chaque main, et qui, disait-il, ne voulait accepter le combat que contre dix hommes à la fois ! C’étaient les trois premiers de ces braves que nous venons de nommer qui, ayant entendu dire à David, couvert de sueur : « Ah ! si j’avais un verre d’eau de la citerne qui fait face à la porte de Bethléem ! » partirent tous trois, traversèrent le camp des Philistins, et rapportèrent chacun une coupe de cette eau qu’ils avaient tenue d’un bras si ferme, que, quoiqu’ils se fussent battus avec la main droite, et eussent été blessés tous trois, chaque main gauche rapportait sa coupe pleine ; si bien que David surpris, et surtout ému d’un pareil dévouement, s’écria : « C’est au péril de leur vie qu’ils m’ont apporté cette eau : je ne boirai pas le sang de mes braves ! » et fit de l’eau une libation au Seigneur.

Hélas ! les forts d’Israël étaient couchés dans leurs tombes, et le temps, ce rude lutteur qui fait plier le genou au plus robuste, avait renversé le monument après avoir renversé les hommes. Pendant deux ou trois siècles, les générations avaient passé devant cette ruine qui semblait l’écroulement d’une autre Babel. Enfin, Nicodème et Joseph d’Arimathie avaient acheté, un jour, l’emplacement et les décombres. Des décombres, ils avaient, sur la fondation antique, bâti la maison moderne, qu’ils louaient aux étrangers pour leur servir de cénacle ; du reste, avec les mêmes débris, ils avaient encore élevé trois autres maisons, et, des quartiers de rocs trop gros pour entrer dans la construction de ces demeures de pygmées, ils taillaient des sépulcres, sculptaient des colonnes, ciselaient des ornements d’architecture, qu’ils vendaient ensuite avec de grands bénéfices.

C’était Nicodème qui, quoique sénateur, s’amusant, dans ses moments de loisir, à faire de la sculpture, avait eu l’idée de ce commerce, qui avait réussi et enrichissait les deux associés.

Depuis le jour où Héli, qui louait cette maison de Nicodème, avait été prévenu que Jésus de Nazareth désirait faire la cène chez lui, il avait mis tous ses serviteurs au nettoyage de cette cour, et ceux-ci, aidés des ouvriers de Nicodème et de Joseph d’Arimathie, avaient, à grande force de bras et de leviers, repoussé contre les murs les pierres qui d’habitude obstruaient le passage ; de sorte que l’on avait toute facilité, maintenant, d’arriver au vestibule de la maison.

Héli fit d’abord entrer Pierre et Jean dans ce vestibule ; puis il les fit monter au premier étage, et leur ouvrit la porte de la chambre préparée pour la cène.

Cette salle était divisée en trois compartiments par d’immenses rideaux, ce qui lui donnait un point de ressemblance avec le temple, car elle avait, comme lui, le parvis, le saint et le saint des saints. Ces trois divisions étaient éclairées par des lustres suspendus au plafond.

Les murs, peints en blanc ou passés à la chaux, étaient ornés, jusqu’au tiers de leur hauteur, de nattes clouées à la muraille, comme on en voit encore aujourd’hui dans la plupart des maisons arabes assez riches pour faire cette dépense, et, le long de ces nattes, étaient accrochés à des patères de cuivre les vêtements nécessaires à la célébration de la fête.

Dans la salle du milieu était dressée une table couverte d’une nappe d’une éclatante blancheur ; sur cette nappe, on avait disposé treize couverts.

Dans les deux autres salles, on voyait, contre la muraille, des matelas et des couvertures roulés ensemble, pour le cas où les convives voudraient passer la nuit dans la maison où ils auraient mangé l’agneau pascal.

Deux autres tables étaient dressées à peu près dans les mêmes conditions que celles-là : une au rez-de-chaussée, une au deuxième étage ; mais Héli, ayant préparé celle qu’il venait de faire voir à l’intention du maître nazaréen et des douze disciples qui devaient manger la pâque avec lui, avait conduit les deux envoyés de Jésus directement à celle-là.

Et, en effet, il ne fut pas besoin d’aller plus loin. Pierre et Jean adoptèrent cette chambre du premier étage, qui répondait, d’ailleurs, à la description qu’en avait faite le maître, et, l’ayant retenue, ils commandèrent à Héli d’achever tous les préparatifs de la pâque, et, – tandis que Jean et Pierre iraient chercher, le premier, un calice que Jésus lui avait ordonné de prendre dans une maison située près de la porte Judiciaire, le second, l’agneau pascal au marché aux Bestiaux, – de monter sur la terrasse avec une torche, afin d’indiquer à Jésus que la maison était louée, et que la salle du cénacle n’attendait plus que ses convives.

C’était le signal convenu avec le maître, signal qu’il devait apercevoir facilement de la route de Béthanie, où nous avons dit qu’il attendait, cette route gravissant la montagne des Oliviers, du sommet de laquelle on découvre Jérusalem tout entière.

Pierre et Jean, qui venaient de descendre dans la ville inférieure par l’escalier aux quatorze marches que l’on appelait les degrés de Sion, n’étaient pas encore arrivés à la hauteur du théâtre, qu’ils virent, sur la partie la plus avancée de la terrasse de la maison, la flamme de la torche qui montait vers le ciel.

Le temps était pur et calme. Un faible vent d’est rafraîchissait l’air, où flottaient déjà les tiédeurs du printemps syrien ; à travers de légères vapeurs qui s’étendaient sous un ciel bleu, le soleil, le matin, et la lune, le soir, tamisaient leurs plus doux rayons ; sur les collines d’Engaddi, la vigne, et dans la vallée de Siloë, les figuiers montraient déjà leurs feuilles naissantes ; les oliviers de Gethsemani avaient pris une teinte plus vivante ; le myrte, le caroubier et le térébinthe étalaient l’éclat verdoyant de leurs jeunes rameaux. Au penchant de la montagne de Sion, les amandiers couvraient le sol d’une neige rose au milieu de laquelle se faisaient jour de larges violettes sans parfum comme celles qui croissent à Rhodes et sur les bords de l’Eurotas. Enfin, à défaut de rossignols et de fauvettes, les tourterelles, seuls oiseaux de la ville sainte, commençaient à soupirer doucement dans les cyprès du bois de Sion et sur les sycomores, les pins et les palmiers du jardin d’Hérode.

Rien n’empêchait donc que Jésus ne découvrît, sur la maison du cénacle, cette flamme de la torche, qui, cédant au courant d’air, s’inclinait de l’est à l’ouest, comme si elle eût voulu indiquer aux hommes que, pareille à cette lumière terrestre, la lumière divine allait s’incliner aussi de l’orient à l’occident.

À la vue de cette flamme, un homme qui était assis sous un massif de palmiers situé à un quart de lieue de Jérusalem, entre Bethphagé et la pierre des Colombes, au milieu d’un groupe d’hommes et de femmes qui écoutaient sa parole, interrompit son discours, et se leva en disant :

— L’heure est venue… Allons !


  1. Que nos lecteurs nous permettent de compter les heures, non à la manière dont les comptaient et dont les comptent encore aujourd’hui les Romains, mais à la manière usitée parmi nous.