Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre III

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Librairie théâtrale (volume 2p. 149-190).

Dix-huit ans s’écoulèrent sans que l’on entendît parler du divin enfant, à qui les légendes populaires attribuaient non seulement les miracles que nous venons de raconter, mais encore bien d’autres miracles que nous laissons dormir dans l’Evangile de l’enfance comme dans un berceau tout parfumé de fraîcheur et de poésie.


Pendant cet intervalle, César Auguste était mort, après avoir donné un temps de repos au monde, qui, fatigué de conquêtes, de révolutions et de secousses de tout genre, semblait avoir besoin de repos pour se préparer à ses nouveaux destins.

Tibère était monté sur le trône, arrivant de Rhodes, comme Auguste y était monté arrivant d’Apollonie ; puis pendant la douzième année de son règne, effrayé par un présage : – son serpent favori, qui ne le quittait jamais, qu’il portait dans le devant de sa toge, ou enroulé autour de son cou, avait été dévoré par les fourmis ; – effrayé, disons-nous, de ce présage, qui lui indiquait, suivant l’explication de son astrologue Thrasylle, que lui-même devait être dévoré par la multitude, il s’était retiré dans son île de Caprée, pour ne plus revenir à Rome.

Il y avait juste en ce temps, sur les bords du Jourdain, la limite du désert, où il avait passé toute sa jeunesse, un homme de trente ans. On le nommait Jean, c’est-à-dire plein de grâce ; il était fils de Zacharie et d’Elisabeth, cousine de la vierge Marie.

Sa naissance, à lui, avait aussi été un miracle : sa mère, déjà avancée en âge, avait perdu tout espoir de voir cesser la stérilité qui l’affligeait et la rendait un objet d’opprobre parmi les femmes juives, lorsqu’un ange lui apparut comme à la vierge Marie, et lui annonça qu’elle était mère, et que son fils s’appellerait Jean ; qu’il serait le précurseur du Messie, et qu’elle reconnaîtrait la présence de ce Messie, au premier tressaillement de l’enfant dans son sein.

Or, vers le quatrième mois de la grossesse d’Elisabeth, la vierge Marie, qui, elle-même, depuis quelque temps, avait conçu, étant venue voir sa cousine, frappa a la porte de sa maison. Elisabeth, qui était seule, alla ouvrir, et, se trouvant en face de la Vierge, elle jeta un cri de joie, disant :

— D’où me vient cette grâce, que la mère de mon Sauveur se transporte vers moi ?

Et, comme Marie lui demandait l’explication de ces paroles :

— Oui, dit- elle, car ce qui est en moi s’est élancé, et t’a bénie !

Et, alors, elle lui expliqua tout.


Quand Hérode avait ordonné le massacre des innocents, Elisabeth avait fui, comme toutes les mères, emportant son enfant dans ses bras ; mais toutes les mères n’étaient pas prédestinées comme elle. – Poursuivie par des soldats, elle se trouva tout à coup au pied d’un roc infranchissable. Alors, elle tomba à genoux, et levant son fils vers le ciel.

— Seigneur ! s’écria-t-elle, ce que vous m’avez dit n’était donc pas vrai, que je portais dans mon sein le précurseur du Messie ?

Et aussitôt le rocher s’était ouvert ; Elisabeth y était entrée, et le rocher s’était refermé derrière elle, ne gardant aucune trace de son passage ; de sorte que les soldats qui la poursuivaient pensèrent avoir eu une vision.


Cet homme qui prêchait et baptisait au bord du Jourdain, qui avait passé sa jeunesse dans le désert, vivant de miel sauvage et de sauterelles, et qui portait pour tout vêtement un sayon de poil de chameau serré autour de ses reins par une ceinture de cuir, était le Précurseur.

On l’appelait Jean-Baptiste, à cause du baptême qu’il imposait à tous ceux qui venaient à lui, demandant l’absolution de l’ancienne vie, et des conseils pour la vie nouvelle.

La vie nouvelle que prêchait Jean-Baptiste, c’était l’aumône et le dévouement.

Il disait au peuple :

— Donnez une robe, quand vous en aurez deux, à celui qui n’en possède pas, et partagez votre pain avec celui qui a faim.

Il disait aux hommes de guerre :

— N’usez de violence ni de perfidie envers qui que ce soit, et contentez vous de votre solde.

Il disait à cette nuée de préposés aux impôts que la domination romaine répandait sur le pays :

— N’exigez rien au delà des taxes que vous êtes chargés de percevoir.

Il disait aux pharisiens et aux sadducéens :

— Race de vipères ! vous venez me demander le baptême… Qui vous a donc appris à fuir la colère à venir ? Faites de dignes fruits de pénitence, et ne dites pas « Abraham est notre père », car je vous déclare que, de ces pierres mêmes, Dieu peut faire naître des enfants d’Abraham. On a déjà mis la cognée à la racine des arbres ; ainsi ; tout arbre qui ne porte pas de bons fruits, sera coupé et jeté au feu !

Si bien que quelques-uns des gens qui l’écoutaient, le prenant pour celui dont il n’était que le précurseur, lui demandaient :

— N’es-tu pas le Messie ?

— Non, répondait-il humblement. A la vérité, je vous donne le baptême d’eau, afin que vous fassiez pénitence ; mais celui qui va venir après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers… C’est lui qui vous donnera le baptême de l’esprit saint et du feu. Le van est entre ses mains : il nettoiera son aire ; il amassera son blé dans le grenier ; pour la paille, il la brûlera dans un feu qui ne s’éteindra jamais !

Un jour, au milieu de la foule qui venait à lui, Jean vit s’avancer un homme qu’il ne connaissait pas, et dont les cheveux, partagés sur le milieu de la tête, trahissaient l’origine galiléenne. A mesure que cet homme, sur le visage duquel rayonnaient une mansuétude suprême, une douceur infinie, s’approchait, celui qui, dès le sein de sa mère, avait bondi comme pour aller au-devant de son Seigneur sentait la première joie véritable qu’il eût jamais éprouvée inonder son âme ; et, quand l’inconnu, ayant franchi la distance, se trouva près du Baptiseur, ce fut celui-ci qui courba la tête, et qui, illuminé d’une flamme intérieure s’écria :

— O Seigneur ! vous venez pour recevoir le baptême de moi, quand c’est moi qui devrais recevoir le baptême de vous !

Mais Jésus, souriant, lui répondit :

— Jean, laissez-moi faire à ma volonté, car il est à propos que chacun de nous accomplisse sa mission.

Dès lors, Jean ne s’opposa plus aux désirs de celui qu’il avait constamment regardé comme son maître, quoiqu’il ne sût où le chercher, mais certain qu’il était qu’un jour ce maître viendrait le trouver ou l’appellerait à lui.

Il reprit donc avec humilité :

— Maître, disposez de votre serviteur.


Jésus descendit, alors, dans le Jourdain, et Jean-Baptiste, ayant ramassé une coquille sur le rivage du fleuve puisa de l’eau dans cette coquille et la versa sur la tête du Sauveur.

Au même moment, une harmonie céleste retentit dans les airs ; un rayon éblouissant descendit du ciel, et, au milieu d’un bruit d’ailes invisibles, on entendit ces mots :

« Vous êtes mon fils bien-aimé, et j’ai mis en vous toutes mes complaisances ! »

Et, comme cette voix frémissait encore dans les airs, pareille à la dernière vibration d’une harpe céleste, seul emblème visible de cet amour de Dieu, une colombe vint, pendant un instant, planer sur la tête de Jésus, et remonta ensuite se perdre dans le nuage de flamme d’où elle était descendue.

A partir de ce moment, Jésus regarda sa mission comme sanctifiée, et s’appela Christ, c’est-à-dire oint, frotté, parfumé pour le combat :

Pour le combat ! car, en effet, la lutte allait commencer. L’athlète de l’humanité descendait dans l’arène.

C’était son sacre spirituel ; – et, de même que Samuel avait autrefois sacré le jeune David pour son royaume terrestre, Jean venait de sacrer Jésus pour son royaume divin.

Alors, Jésus se sentit assez fort pour tout affronter, et, comme s’il eût voulu recevoir de Dieu une nouvelle assurance de sa nature céleste, il se retira dans le désert, et y demeura quarante jours et quarante nuits sans boire ni manger.

Et, le front contre terre, il remerciait Dieu d’avoir permis qu’il résistât aux besoins du corps, qu’il surmontât la faim et la soif, qu’il foulât, enfin, la matière sous ses pieds, – quand, au milieu de l’obscurité de cette quarantième nuit, apparut tout à coup à ses yeux, comme sortant de terre ou tombant du ciel, une créature qui semblait appartenir à la race humaine, quoique sa taille eût une demi-coudée de plus que la taille ordinaire des hommes.

L’être étrange qui se produisait ainsi à l’improviste était beau, de cette beauté triste, fière et sombre qui a été révélée à Dante et à Milton. Son œil semblait lancer le feu ; le vent du désert, qui rejetait en arrière sa longue chevelure noire, découvrait son front, sillonné d’une large cicatrice ; sa bouche dédaigneuse essayait de sourire, mais ce sourire avait quelque chose de profondément désespéré ; sa tête était entourée d’une auréole bleuâtre et faite d’une flamme pâle comme celles qui flottent au-dessus des abîmes ; enfin, chaque fois que son pied touchait le sol, une flamme pareille à la flamme de son front en jaillissait comme un éclair souterrain.

C’était celui que les Ecritures ont appelé – n’osant le désigner autrement sans doute – la chose qui marche dans les ténébres.

Il s’arrêta devant le Christ, dont le front touchait la terre, et, croisant ses bras de bronze sur sa large poitrine, il attendit que le fils de Marie eût fini sa prière, et relevé le front.

Jésus, au bout d’une minute, se redressa sur un genou et regarda le formidable inconnu sans étonnement, et comme s’il eût su qu’il était là.

— Fils de l’homme, lui demanda, alors, d’une voix sourde la sombre apparition, me connais-tu ?

— Oui, répondit Jésus d’une voix si douce et si mélancolique, qu’elle fit, avec celle de son interlocuteur, une singulière opposition ; oui, je te connais… Tu fus autrefois le bien-aimé de mon père, le plus beau des archanges sortis de ses mains ; tu portais la lumière devant lui lorsque, chaque matin, sous les traits du soleil, il montrait son visage à l’orient ; alors, on t’eût pris pour un bluet de flammes semé dans les champs de l’empyrée, au milieu des autres fleurs du ciel. L’orgueil te perdit : tu te crus dieu ; tu te révoltas contre ton Seigneur et, des hauteurs du paradis sa foudre te précipita dans les abîmes de la terre…

— Où je suis roi ! dit l’archange en relevant la tête, et en secouant sa brûlante chevelure.

— Oui, je le sais, répondit Jésus : roi du monde et père des impies !

— Père des impies ! continua l’archange avec orgueil ; en effet, c’est mon plus beau titre ! Tout, dans la nature, reconnaissait humblement le pouvoir de Jéhovah ; les astres suivaient en silence des lois qu’il avait établies ; la mer, si séditieuse qu’elle fût, se soumettait à ses ordres, et reconnaissait ses limites ; les plus hautes montagnes inclinaient leurs têtes quand il passait dans les airs parmi la foudre et les orages ; les éléments domptés se tenaient dans la dépendance et le frisson ; les animaux, depuis le ciron jusqu’à Léviathan ; les puissances invisibles, depuis les Trônes jusqu’aux Dominations, se prosternaient devant sa face ; tout se nivelait, tout se courbait, tout se taisait devant lui… Moi seul, au milieu de l’abaissement général et du silence universel, je me levai, et dis d’une voix qui fit tressaillir le monde, d’une voix qui remonta jusqu’au sommet des siècles passés, et descendit jusqu’aux plus profonds abîmes des siècles à venir : « Je ne servirai pas ! – Ego dixi : Non serviam ! »

— Oui, répondit Jésus avec tristesse, voilà ce que tu as dit, et voilà pourquoi mon père m’a envoyé contre toi.

— Avant d’accepter la mission, reprit l’archange, as-tu mesuré ma puissance, et sais-tu ce que, dans les prières qu’ils m’adressent, ceux qui m’adorent disent de moi ? Ils disent : « Rien ne peut résister à son visage, et tout ce qui est sous le ciel est à lui ! II ne se laisse fléchir ni par la force des paroles, ni par les supplications les plus touchantes. Son corps est semblable à des boucliers d’airain fondu, et couvert d’écailles qui se pressent les unes contre les autres, tellement, que le moindre souffle ne peut passer entre elles. La force est dans son cou, et la famine marche devant lui ; les foudres tombent sur son corps sans qu’il daigne s’en remuer ni d’un côté ni d’un autre. Lorsqu’il remonte vers les hauts lieux, les anges connaissent l’effroi, et se purifient… Les rayons du soleil sont sous ses pieds et il marche sur l’or comme sur la boue. Il fait bouillir le fond des océans comme l’eau dans une chaudière, et monter les vagues comme, dans une cuve, monte la liqueur soulevée par l’ardeur du feu. La lumière brille sur sa trace, et il voit blanchir et écumer l’abîme derrière lui. Il n’y a pas de puissance qui lui soit comparable, puisqu’il a été créé pour ne rien craindre et qu’il est le roi de tous les enfants d’orgueil ! »

— Sais-tu, répondit simplement Jésus, ce que ceux qui te redoutent disent à mon père dans les prières qu’ils lui font ? « Seigneur ! Seigneur ! délivrez-nous du méchant ! » Et la voix d’un seul homme qui crie pour demander merci à Dieu, retentit plus loin, et surtout monte plus haut que ce concert de blasphèmes au milieu desquels tu t’enorgueillis.

— Si le Seigneur dont tu parles est si puissant, répondit l’archange, pourquoi donc se contente-t-il du ciel, et permet-il que je sois roi sur la terre ?

— Parce que le principe du mal est entré dans le paradis avec le serpent et que le serpent a été couronné roi par la faute d’Eve.

— Alors, pourquoi a-t-il permis que le serpent entrât dans le paradis ? pourquoi a-t-il souffert qu’Eve péchât ?

— Parce que, au moment où le monde venait de sortir de ses mains, le sublime ouvrier, le lapidaire tout puissant songea qu’il avait besoin du serpent comme d’une pierre de touche où il essayerait l’humanité ; mais mon père a décidé que le mal avait assez longtemps existé sur la terre par la faute d’Eve et par la présence du serpent. Or, c’est justement cette faute que je viens expier, et tu es, toi, le serpent dont je dois écraser la tête.

— Alors, dit l’archange, tu viens armé de colère et de haine ?… Tant mieux, car nous combattrons avec les mêmes armes !

— Je viens armé de miséricorde et d’amour, dit Jésus et je ne hais rien… pas même toi.

— Tu ne me hais pas ? s’écria Satan étonné.

— Non, je te plains !

— Et pourquoi me plains-tu ?

Jésus regarda le sombre archange avec une douceur et une tristesse inexprimables.

— Parce que tu ne peux aimer ! dit-il.

Et, à cette simple parole, tout ce corps de bronze frissonna comme la sensitive que touche la main d’un enfant.

— Eh bien, soit ! fils de l’homme ou fils de Dieu, j’accepte le combat, et tu sais mieux que personne qu’un grand pouvoir m’a été donné !

— Celui de tenter l’homme… mais, par expérience, tu as appris que tu ne pouvais rien contre le juste.

— Rappelle-toi Adam !

— Rappelle-toi Job !


La respiration siffla entre les dents de l’archange.

— Et pourquoi ai-je échoué contre Job ? demanda-t-il.

— Parce que l’esprit de Dieu était avec lui.

— Alors, l’esprit de Dieu est avec toi aussi ?

— L’esprit de Dieu est en moi ; je suis le fils de Dieu !

— Si tu es le fils de Dieu, pourquoi es-tu soumis aux besoins de l’humanité ? pourquoi, depuis quarante jours et quarante nuits que tu jeûnes, as-tu souffert de la faim et de la soif ?

— J’ai souffert de la faim et de la soif, et j’ai voulu en souffrir ; car, sachant ce que j’ai de douleurs à épuiser avant d’accomplir ma mission, j’ai essayé, dans la solitude du désert, de prendre avec moi-même la mesure de mon courage.

— Et tu l’as prise ?

— Oui, car je pouvais dire à ces pierres : « Changez vous en pain ! » à ce sable : « Changez-vous en eau ! » et je ne l’ai pas fait.

— Et, à ta parole, ces pierres et ce sable eussent obéi ?

— Sans doute.

— Alors, donne-leur cet ordre, et, puisque tes quarante jours et tes quarante nuits de jeûne sont écoulés, apaise ta faim et ta soif !

Jésus sourit.

— Il est écrit au livre saint, dit-il : « Ce n’est point le pain seul qui fait vivre ; c’est toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »


Les mains de l’archange se crispèrent sur sa poitrine.

— Eh bien, dit-il, puisque tu invoques les textes saints, je vais les invoquer à mon tour, à moins que ton pouvoir, plus grand que le mien, ne s’oppose à ce que je te transporte avec moi où je veux aller.

— J’irai où tu voudras, dit Jésus, car je désire que la force du Seigneur, toute désarmée qu’elle est, fasse honte à ta faiblesse, armée de toutes tes armes.

L’archange regarda un instant Jésus avec une indicible expression de haine ; puis, revenant à sa première pensée il jeta son manteau à terre, et, mettant ses deux pieds sur l’un des bouts :

— Fais comme moi, dit-il.

— Soit ! répondit Jésus.


Et Jésus mit les pieds sur l’autre extrémité du manteau.

A l’instant même, un tourbillon les emporta tous deux et, tous deux, fendant l’espace avec la rapidité d’un éclair qui déchire le ciel, se trouvèrent à Jérusalem, debout sur le fronton du temple.

Alors, avec cet éternel sourire qui voulait être dédaigneux, et qui n’était que fatal :

— Si tu es véritablement le fils de Dieu, dit Satan jette-toi à bas du temple, car il est écrit au psaume XC : « Le mal ne pourra venir jusqu’à vous, parce que Dieu a commandé à ses anges de veiller à votre conservation et ses anges vous porteront entre leurs bras, de peur que vous ne vous heurtiez contre la pierre. »

— Oui, dit Jésus, mais il est écrit aussi au Deutéronome, livre VIème : « Vous ne tenterez point le Seigneur. »

— C’est bien… Autre chose, alors, dit l’archange frissonnant de rage. Veux tu toujours me suivre ?

— Je t’appartiens pour cette nuit, dit Jésus. fais donc de moi ce qu’il te plaira.

Et tous deux, emportés de nouveau avec une vitesse près de laquelle le vol de l’aigle le plus rapide eût semblé l’immobilité du faucon battant des ailes au-dessus de sa proie, traversèrent l’espace, voyant fuir au-dessous d’eux villes, déserts, océans, si bien qu’en quelques secondes, ils se trouvèrent au centre du Thibet, au sommet du Djavahir.

— Sais-tu où nous sommes ? demanda l’archange.

— Nous sommes sur la plus haute montagne de la terre, dit Jésus.

— Oui, et je vais te montrer tous les royaumes du monde.

Et, à l’instant même, le mouvement de la terre devint visible, car tous deux, debout sur le manteau infernal, restèrent immobiles et inébranlables, tandis que la terre et l’atmosphère qu’elle entraîne avec elle continuaient de tourner.

— Regarde ! dit Satan.

Jésus fit signe qu’il regardait.

— Voici d’abord l’Inde, dit l’archange ; l’Inde, c’est-à-dire l’aïeule du genre humain, le berceau des races, le point de départ des religions ; la vois-tu passer avec sa formidable nature, qui fait de l’homme une faible et dépendante partie de la création, un pauvre enfant égaré sur le sein de sa mère, un atome perdu dans l’immensité ? l’Inde, où, pour être dédaigneusement prodigué, multiplié au delà de toute mesure, l’homme n’est ni plus fort ni plus nombreux qu’ailleurs, car la puissance de mort y est égale à la puissance de vie ; l’Inde, où, rencontrant partout des forces disproportionnées et écrasantes, l’homme n’essaye pas même de lutter, mais se rend à discrétion, avouant qu’autour de lui, tout est Dieu, et que lui n’est qu’un accident de cette substance unique, universelle, indestructible ! l’Inde, où la terre donne trois moissons par an, où une pluie d’orage fait d’une plaine une mer, et d’un désert, une prairie ; où le roseau est un arbre de cent pieds de haut, où le mûrier est un géant de chaque souche duquel s’élance une forêt couvrant de son ombre humide des reptiles de vingt coudées, des hordes de tigres, des troupeaux de lions ; l’Inde, où tous les fleuves coulent pour désaltérer tous les monstres de la création : caïmans, hippopotames, éléphants ; l’Inde, enfin, où la peste dévore par millions les hommes que la nature crée par millions ; de sorte que, lorsqu’elle demeurera un siècle ou deux sans typhus et sans choléra, elle versera sur l’Europe un océan d’hommes sous les flots duquel disparaîtra l’Europe tout entière !

Et, tandis que parlait l’archange, l’Inde passait avec ses monts Himalaya, qui déchiraient l’air ; ses forêts sombres et sans fin, son Cambodje, son Gange, son Indus et ses cent cinquante millions d’hommes répandus de la mer de Chine au golfe Persique.

— Regarde ! dit Satan.

Jésus fit signe qu’il regardait.

— Voici la Perse, dit l’archange ; la Perse, c’est-à-dire la grande route du soleil et du genre humain ; – à sa gauche les Scythes ; à sa droite, les Arabes ; – c’est le caravansérail du monde : tous les peuples y ont logé tour à tour. Autrefois, avant qu’elle eût appris qu’elle n’était qu’une hôtellerie, elle a bâti, inspirée par moi, cette tour de Babel dont les ruines, aujourd’hui encore, sont plus hautes que la plus haute pyramide. Mais, maintenant qu’elle a vu tomber ses monuments et ses dynasties, elle ne bâtit plus que pour une ou deux générations ; ses maisons sont des tentes de briques, voilà tout. Cinquante millions d’hommes adorant la lumière et le feu, vivant dans cette atmosphère où l’hiver et l’été existent en même temps, y cherchent l’oubli du passé dans une ivresse factice qui les conduit doucement à la mort.

Et, sous l’ongle indicateur de l’archange, la Perse passait, des sources de l’Oxus à la mer Rouge, déroulant son lac Durra, son lac Aral, et sa mer Caspienne, comme trois miroirs d’inégale grandeur ; son Euphrate et son Tigre, pareils à deux gigantesques serpents se tordant au soleil ; sa Persépolis, et sa Palmyre qui, aujourd’hui, ne sont que des ruines, qui, alors, étaient encore des reines à manteau de pourpre et à couronne d’or !

— Regarde ! dit l’archange.

Jésus fit signe qu’il regardait.

— Voici l’Égypte, continua Satan ; l’Égypte, c’est-à-dire un présent que m’a fait le Nil. Un jour, si la fantaisie m’en prend, si ses trente mille villes, si ses soixante millions d’hommes : Grecs, Egyptiens, Abyssins, Ethiopiens refusent de me reconnaître, je détournerai son fleuve dans la mer Rouge, et j’anéantirai l’Égypte, en versant sur elle du sable au lieu d’eau. En attendant, regarde-la ; d’Eléphantine à Alexandrie, c’est une vallée d’émeraudes, c’est un grenier plein de fruits, c’est un jardin plein de fleurs. Elle nourrit Rome, la Grèce, l’Italie. Il est vrai qu’en revanche son peuple meurt de faim, et attend que la main qui a nourri les Hébreux dans le désert fasse pour lui pleuvoir la manne !

Et l’Égypte passait entre son double désert, avec ses vieilles villes croulantes, ses cataractes écumeuses, ses hautes pyramides, et ses sphinx enterrés jusqu’aux griffes dans le sable, et dont l’œil fixe et immobile voyait, depuis cinq cents ans, blanchir les ossements des soldats de Cambyse.

— Regarde ! dit l’archange.

Jésus fit signe qu’il regardait.

— Voici l’Europe, reprit Satan ; compare-la à notre massive Asie, et tu verras comme elle est bien mieux découpée, comme elle est bien plus apte au mouvement, comme elle est dessinée sur un plan bien plus intelligent et bien plus heureux ; remarque comme, par un fécond embrassement, elle, qui regorge de monuments et qui manque d’hommes, tend ses bras vers l’Afrique, qui n’a que des hommes et pas de monuments. C’est la Sardaigne qui s’avance vers elle avec son rocher de Plumbarie ; la Sicile, avec son lac Lilybée ; l’Italie, avec sa pointe de Rhégium ; la Grèce, avec son triple promontoire d’Acritas, de Ténare et de Malée ; vois comme toutes ces îles de la mer Egée ressemblent à une flotte gigantesque à l’abri dans un vaste port, et prêtes à mettre à la voile pour faire le commerce du monde, tandis que, au nord, elle s’adosse, par la Scandinavie, aux glaces du pôle Oh ! elle est bien solide, elle, avec ses pieds appuyés à la féconde Asie, et sa tête baignée par la mer sauvage. Elle a des villes qui s’appellent Athènes, Corinthe, Rhodes, Sybaris, Syracuse, Cadix, Massilia, Rome ! Vois comme elle attire vers un centre unique autour du Capitole, rocher immobile, la barbarie occidentale, c’est-à-dire l’Espagne, la Bretagne, la Gaule ; la civilisation orientale, c’est-à-dire la Grèce, l’Égypte, la Syrie. Regarde bien l’Europe, car c’est la perle des nations, c’est le diamant de l’avenir…

Et, au fur et à mesure que parlait Satan, l’Europe passait ; la Grèce d’abord ; puis l’Italie, ayant à sa droite la Sicile, à sa gauche la Germanie et la Scandinavie ; puis l’Angleterre, puis les Gaules, puis l’Espagne.

Et, pendant un instant, on ne vit plus rien que de l’eau du pôle boréal au pôle sud, du pôle arctique au pôle antarctique.

— Regarde ! dit Satan.

Jésus fit signe qu’il regardait.

— Après le monde caduc, le monde vieilli ; après le monde civilisé, le monde barbare ; après le monde barbare, le monde inconnu ! Regarde, voici toute une terre que l’on ignore il est vrai qu’elle n’a guère que trois mille lieues de long sur quinze cents de large ; il est vrai qu’elle est sortie la dernière du sein des eaux, de sorte qu’elle a des lacs grands comme la Méditerranée, des fleuves qui ont quinze cents lieues de cours, des montagnes qui ont dix huit mille pieds de haut, des déserts sans bornes, des forêts sans fin ; il est vrai que l’or et l’argent y germent comme ailleurs le cuivre et le plomb ; il est vrai que, soudée au pôle arctique ainsi que le fer à l’aimant, elle coupe le monde en deux, sauf l’espace nécessaire pour le passage d’un vaisseau. Regarde ! c’est la terre rêvée par un fou ou par un sage de la Grèce, comme tu voudras : il s’appelait Platon, et il la nomma l’Atlantide.

Et l’Amérique passait avec ses forêts vierges, sa cataracte du Niagara, qui s’entend à la distance de dix lieues, son fleuve des Amazones, son Mississipi, ses Cordillères et ses Andes, son Chimboraço et son pic de Misté.


L’Océan reparut de nouveau.

— Regarde ! dit Satan.

Jésus fit signe qu’il regardait.

— Vois-tu, reprit l’archange, cette incommensurable étendue qui semble un miroir d’acier bruni, moucheté çà et là de points sombres ?… Ce miroir, c’est l’océan Pacifique ; ces points sombres, ce sont des îles. A mesure que la vague profonde passe sous nos pieds, les taches deviennent plus fréquentes : c’est que nous approchons de l’Océanie, où les îles paissent à la surface de la mer, comme un troupeau de moutons gigantesques ! Tiens, les voilà si pressées maintenant, qu’à peine si entre elles tu distingues la mer comme un réseau mouvant. Rien de tout cela n’a de nom encore mais qu’importe ? tout cela a des hommes, des animaux, des lacs, des forêts ; c’est une cinquième partie du monde, une seconde Atlantide émiettée dans l’Océan. Par ces îles, on va des Cordillères au fleuve Bleu, dont l’embouchure est à quinze cents lieues de nous, et dont la source est sous nos pieds.

Et la grande mer océane passait avec ses groupes d’îles, sa Nouvelle-Guinée, sa Nouvelle-Hollande, Bornéo, Sumatra, les Philippines et Formose.

Et, de loin, on voyait venir la cime neigeuse du Djavahir : la terre avait tourné sur son axe ; le monde, avec tous ses royaumes, avait passé sous les yeux de Jésus.

Et Satan lui dit :

— Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de tous ces royaumes, si tu veux m’adorer ; car cette gloire et cette puissance m’ont été données, et, à mon tour, je les donne à qui me plaît.

Mais Jésus lui répondit :

— Il est écrit : « Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul ! »

Alors, un cri terrible, cri de haine, de malédiction et de désespoir, retentit dans l’espace. C’était l’adieu de Satan à Jésus, qu’il était forcé de reconnaître pour le fils de Dieu.

Et quand ce cri formidable, après avoir roulé comme un tonnerre, se fut éteint, on entendit une voix douce et triste qui murmurait :

— O bel archange, lumineuse étoile du matin, comment es-tu tombé du ciel, toi qui paraissais si brillant au lever du jour !…

C’était la voix de Jésus qui pleurait sur la chute de Satan.