Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre IX

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Librairie théâtrale (volume 3p. 66-127).


Jésus sortit de Jérusalem par la même porte qui lui avait donné entrée. Il était dix heures du soir à peu près. La lune, qui venait de se lever derrière le mont Erogé, s’avançait, pâle et presque livide, vers un profond océan de nuages noirs près de l’engloutir ; le vent soufflait du sud-ouest, triste comme une plainte de la nature, et les ramiers, malgré l’heure avancée, se lamentaient tristement dans les cyprès de Sion.

Jésus traversa le pont du Cédron, laissa à droite le chemin d’Engaddi et de Jéricho, et s’engagea dans le sentier de la montagne des Oliviers qui conduit à Gethsémani.

Il était silencieux, et, de ce silence, les disciples étaient profondément troublés, toute leur force reposait en lui et, dès que cette force les abandonnait, ils pliaient comme des roseaux.

Jean ne le perdait pas des yeux ; il voyait son maître marcher à pas lents, les bras inertes, la tête inclinée, le visage plus pâle encore que d’habitude. Un peu avant d’arriver à Gethsémani, il s’approcha de Jésus, et, ne pouvant plus longtemps renfermer son inquiétude dans son âme, il lui dit :

— Maître, comment se fait-il que tu sois si abattu, toi qui d’ordinaire es le soutien des autres ?

Mais Jésus, secouant la tête :

— Oh ! mon bien-aimé Jean, dit-il, mon âme est triste jusqu’à la mort !

— Que puis-je faire pour mon doux Seigneur Jésus ?

— Rien, répondit le Christ, car vos yeux, à vous, ne voient pas ce que je vois…

— Que voyez-vous donc de si effrayant ?

— Je vois l’angoisse et la tentation qui s’approchent, et je suis si profondément abattu à l’idée de me séparer de ceux-là que j’aime, que, si mon père ne me vient point en aide, je succomberai. Voilà pourquoi, au lieu de m’entourer et de me secourir, il convient que vous restiez loin de moi, de peur que ma faiblesse ne vous soit un objet de scandale.

Et, comme on était arrivé au village de Gethsémani, il laissa, dans une espèce d’enclos, Simon, Barthélemy, Taddée, Philippe, Thomas, André, Matthieu, Jacques le Mineur, et continua son chemin avec Pierre, Jacques et Jean.

— Restez ici, dit-il aux premiers : veillez et priez, afin de ne pas tomber en tentation.

Alors, dépassant le village, et appuyant un peu sur la gauche, il s’avança vers ce que l’on appelait le jardin des Oliviers, parce que là étaient les plus vieux oliviers de la montagne.


Ce jardin était fermé par un mur de terre au milieu duquel, au reste, avait été pratiquée une ouverture qui permettait à tout le monde d’y pénétrer. Dans un des endroits les plus retirés, sous l’ombre la plus touffue des plus antiques oliviers, on trouvait une grotte dont l’entrée était presque entièrement voilée par des rameaux de lierre et de vigne sauvage.

C’était dans cette grotte que Jésus avait l’habitude de se retirer pour se prosterner devant le Seigneur, d’habitude encore, il entrait seul dans ce jardin, et les apôtres, groupés sur un point ou sur un autre de la montagne, voyaient avec étonnement, dès que Jésus était en prière, de longues traînées de flammes sillonner les airs comme des étoiles filantes, et aboutir à la grotte où Jésus priait.

Pour eux, il n’y avait aucun doute que ces traînées de lumière ne fussent les traces que laissaient, sur le sombre azur des nuits, les anges qui venaient visiter Jésus pendant ses méditations.

A quelques pas de la porte du jardin, le maître quitta les trois apôtres.

— Vous, dit-il, qui m’avez suivi sur le Thabor, et qui y avez vu ma force et ma grandeur, restez ici, car vous seuls, sans douter, pouvez voir ma faiblesse.

Pierre, Jacques et Jean s’arrêtèrent et s’assirent, comme avaient fait les huit premiers apôtres.

Jésus s’avança et pénétra, plein de terreur, dans la grotte. Une tradition contemporaine du monde disait que dans cette grotte s’étaient, après le péché que Jésus venait expier, réfugiés Adam et Eve, comme une autre tradition disait encore que le père et la mère du genre humain dormaient du sommeil éternel sur le sommet du Golgotha, à l’endroit même où se faisaient les exécutions criminelles.

La ville de Jérusalem séparait donc seule la grotte où les exilés de l’Eden avaient pleuré et prié vivants, du sépulcre où ils reposaient trépassés et muets.

A peine dans la grotte, Jésus se jeta la face contre terre.

Tout à coup, au milieu de la prière du Christ, la trompette terrible qui doit réveiller les morts, au jour du jugement dernier, éclata dans les airs et, cela si subitement et d’une façon si imprévue, que, de même qu’au bruit du clairon un cheval se cabre et s’emporte, de même, au son de cette trompette fatale, les hommes sentirent bondir sous leurs pieds la terre, qui s’élançait, épouvantée, pour aller se perdre dans l’espace, si la main puissante de Dieu ne l’eût retenue et forcée à rentrer dans son orbite.

Puis, au son de la trompette succéda une voix non moins terrible. Elle disait :

— Au nom de celui qui tient les clefs de l’infini, qui donne à l’enfer ses flammes, à la mort sa toute-puissance, est-il sous la voûte du firmament un homme qui veuille comparaître devant Dieu à la place du genre humain ?… Si cet homme existe, qu’il réponde !… Dieu l’attend !


Un frisson pareil à celui de la mort courut dans les veines de Jésus, et pénétra jusqu’à la moelle de ses os. Cependant, il se dressa sur ses genoux, et, levant les bras et les yeux au ciel :

— Seigneur, dit-il, me voici !

Et il resta un instant abîmé dans la contemplation qui lui permettait de voir Dieu à travers l’épaisseur de la montagne, à travers les profondeurs de l’empyrée.

Peu à peu la céleste ouverture se referma, et tout rentra dans le silence et dans l’obscurité ; mais ce court instant qui avait été accordé à Jésus pour contempler la face du Seigneur lui rendit toute sa force.

Alors, s’appuyant aux parois de la grotte sombre :

— Et, maintenant, dit-il, viens, Satan… je suis prêt à te recevoir !

Aussitôt, les rameaux de lierre et de vigne sauvage qui voilaient l’entrée de la grotte s’écartèrent, et l’ange du mal apparut, tel qu’il s’était déjà présenté une fois à Jésus dans le désert, pendant cette nuit où, après l’avoir transporté sur le pinacle du temple, il lui avait du haut du Djavahir, fait passer en revue tous les royaumes de la terre.

Les trois heures de la tentation suprême allaient commencer.


Première heure.


— Tu m’as appelé ? dit Satan.

— Je ne t’ai point appelé, répondit Jésus ; mais, comme je savais que tu étais là, je t’ai dit : « Viens ! »

— Tu ne crains donc pas plus de succomber cette fois-ci que la première ?

— J’espère que le Seigneur me soutiendra.

— Alors, tu es toujours décidé à racheter les crimes des hommes ?

— Tu as entendu ce que j’ai répondu tout à l’heure à l’ange du jugement, lorsqu’il a sommé l’humanité de comparaître devant lui.

— Et pourquoi n’as-tu pas laissé l’humanité se défendre elle-même ?

— Parce qu’elle eût été condamnée ; parce que, pour la sauver, il fallait une vertu qui à elle seule pût faire contrepoids de tous les crimes : le dévouement !

— Ainsi, demanda Satan, tu vas te charger des iniquités de la terre ?

— Oui, répondit Jésus.

— Le fardeau sera lourd, je t’en préviens !

— Pourvu que je le porte jusqu’au sommet du Calvaire, c’est tout ce qu’il faut.

— Tu pourras bien tomber plus d’une fois en route.

— La main du Seigneur me relèvera !

— Bien ! dit Satan. Ainsi, la faute de cette bonne mère Eve et de ce bon père Adam, tu t’en charges ?

— Oui, répondit Jésus.

— Le crime du premier meurtrier, le crime de Caïn, tu t’en charges ?

— Oui.

— Les crimes de cette race que ton père a jugée si perverse, qu’il n’a pas trouvé d’autre moyen, pour la guérir, que de la noyer, tu t’en charges ?

— Oui.

— Soit, dit Satan : mais nous ne sommes encore qu’au prologue du monde : Le drame ne s’ouvre véritablement qu’après le déluge. – Que dis-tu de Nemrod, ce grand chasseur devant Dieu, qui regardait les daims, les cerfs, les élans, les tigres, les panthères et les lions comme des animaux indignes de lui, et tendait son arc contre les hommes ?

— Je dis que Nemrod était un tyran ; mais je meurs pour les tyrans comme pour les autres.

— Allons, passe pour Nemrod ! – Mais nous avons un certain Procuste qui couchait ses hôtes dans un lit, et qui, s’ ils étaient trop petits, les allongeait ; s’ils étaient trop longs les raccourcissait… Nous avons un certain Sinnis qui écartelait les passants en les liant à deux arbres qu’il courbait de force, et en laissant ensuite les deux arbres se relever… Nous avons un certain Antée qui bâtissait un temple à Neptune avec les crânes des étrangers qui traversaient ses États… Nous avons un certain Phalaris qui, avec les cris d’agonie des prisonniers qu’il y enfermait, faisait hurler un taureau d’airain rougi… Nous avons un certain Scyron qui se tenait sur un chemin étroit et qui précipitait les voyageurs dans la mer ! .. – Tu adoptes tout cela ? Soit ! Passons à d’autres ! Oh ! nous ne chercherons pas longtemps : c’est un vilain animal, que l’homme, et une vilaine histoire, que l’histoire de l’humanité. – Il y a Clytemnestre, qui tue son mari ; il y a Oreste, qui tue sa mère ; il y a Œdipe, qui tue son père ; il y a Romulus, qui tue son frère ; il y a Cambyse, qui tue sa sœur ; il y a Médée, qui tue ses enfants ; il y a Thyeste, qui les mange !… – Tu te charges de débattre tout cela avec les Euménides ? A merveille ! – Voyons un peu ce que tu diras des Bacchantes, qui déchirent Orphée ; de Pasiphaë, qui dote la Grèce du Minotaure ; de Phèdre, qui fait déchirer Hippolyte par ses chevaux ; de Tullie, qui fait passer son char sur le corps de Servius Tullius ?… – Bagatelles ! N’en parlons plus. – Parlons de Sardanapale, qui promet une province à celui qui inventera un nouveau plaisir ; de Nabuchodonosor, qui pille les temples, et emmène tes aïeux en captivité ; de Balthasar, qui fait jeter Daniel dans la fosse aux lions ; de Manassès, qui fait scier Isaïe en deux et du bas en haut, pour que la chose dure plus longtemps ; d’Achab, qui a commis tant de crimes, que Saul est maudit de Samuel pour ne l’avoir pas tué ! Parlons d’Ixion, qui veut violer une déesse, et des habitants de Sodome, qui veulent violer trois anges ! Parlons des incestes du patriarche Loth, des mystères de Venus Mylitta, de la prostitution de Tyr, des bacchanales de Rome, de l’empoisonnement de Socrate, de l’exil d’Aristide, du meurtre des Gracques, des égorgements de Marius, du suicide de Caton, des proscriptions d’Octave de l’assassinat de Cicéron ; d’Antoine, renvoyant à sa femme les têtes de ceux qu’il ne connaît pas ; de Scipion, brûlant Numance ; de Mummius, brûlant Corinthe ; de Sylla, brûlant Athènes ! – Remarque bien que je laisse de côté les Hébreux, les Phéniciens, les Grecs et les Egyptiens, sacrifiant leurs fils à Moloch ; les Bretons, les Carnutes et les Germains, sacrifiant leurs filles à Teutatès ; les Indiens, se faisant écraser sous le char de Vishnou ; les Pharaons, bâtissant les pyramides, et cimentant cette fantaisie funèbre avec la sueur et le sang de deux millions d’hommes !… Et tout cela pour arriver à Hérode le Grand, qui, à cause de toi, fait égorger cinquante mille enfants mâles !! et à Jean le Baptiseur, auquel Hérode Antipas toujours à cause de toi, fait couper le cou ! – Eh bien voyons, fils de l’homme ou fils de Dieu, qu’en dis-tu ? Parle réponds ! Prends-tu toujours sur toi les crimes du monde, et crois-tu encore que c’est un fardeau que puissent soulever des épaules humaines ?

Jésus ne savait plus répondre que par ses soupirs. Cependant, faisant un effort sur lui-même :

— Mon Dieu, murmura-t-il, que votre volonté soit faite, et non la mienne !

Satan poussa un rugissement de colère.

La première heure d’angoisses, la première heure d’épreuves, la première heure des souffrances sublimes qui devaient donner la paix à l’univers, était écoulée !


Deuxième heure.


— Allons, reprit Satan, laissons là le passé ; ce qui est fait est fait : arrivons au présent. – Tu as appelé à toi douze apôtres… Je ne parle pas des disciples, cela nous mènerait trop loin… tu as pris de braves gens, les uns à leur nacelle et à leurs filets, les autres à leur charrue et à leur vigne, les autres à leur bureau et à leur péage ; sans toi, ils eussent vécu auprès de leur famille ; ils fussent morts dans leur lit, entourés de leurs enfants ! Pas du tout, tu en as fait des mendiants pendant ta vie, et tu vas en faire des vagabonds après ta mort… Veux-tu savoir ce qui leur arrivera pour avoir prêché ta doctrine, et par quel chemin ils te rejoindront dans le royaume de ton père ? Je laisse de côté Judas : quand celui-là serait pendu, il l’aurait assez bien mérité ! Je ne m’occupe que des zélés, des fidèles, des inébranlables ! – Commençons par le premier qui ouvrira la marche, par Jacques le Majeur. Après avoir été faire un voyage en Espagne, il reviendra à Jérusalem prêcher ton Evangile ; ce qui déplaira à Hérode Agrippa, lequel, sur la demande des Juifs, lui fera couper la tête. Un ! Puis vient Matthieu. Lui voyagera beaucoup ; il ira dans la Perse d’abord, dans l’Ethiopie ensuite ; il convertira une foule de vierges à la religion chrétienne ; mais, comme il empêchera une de ces vierges d’épouser le roi du pays, qui en sera amoureux, le roi lui fera donner par derrière un coup de couteau dont il mourra. Deux ! C’est le tour de Thomas ; – tu vois que je suis l’ordre chronologique. – Ah ! Thomas, Il voudra faire en Arabie ce que tu as fait en Égypte, renverser les idoles ; mais cela lui réussira moins bien qu’à toi : le grand prêtre le tuera lui-même d’un coup d’épée. Trois ! Passons à Pierre, au fondement de ton Église, au gardien de tes clefs, Lui, son Golgotha l’attend à Rome : il sera crucifié comme son maître ; seulement, par humilité il demandera à être crucifié la tête en bas ; et, comme il aura affaire à un juge plein de clémence, la demande lui sera accordée. Quatre ! Ah ! pardon, je m’aperçois que j’ai fait un passe-droit à Jacques le Mineur. – Jacques le Mineur sera déjà près de toi depuis trois ans, quand Pierre ira te rejoindre. Tu sais comment il mourra, ton cousin Jacques, le premier évêque de Jérusalem ? On lui fera faire de force ce que tu n’as pas voulu faire de bonne volonté toi ; on le fera sauter du haut en bas du temple ; puis, comme, dans sa chute, il ne se sera cassé que deux jambes et un bras, et qu’il lèvera son dernier bras au ciel, un digne Juif lui brisera la tête d’un coup de marteau à foulon. Cinq ! Nous avons encore Barthélemy, l’ancien Nathaniel, celui qui a prétendu qu’il ne pouvait rien sortir de bon de Nazareth. Lui, mourra d’une mort fort désagréable : il sera écorché ni plus ni moins que le juge prévaricateur de Cambyse ; et la chose lui arrivera dans une ville dont le pauvre homme ne connaît pas même le nom : à Albana, en Arménie. Six ! Puis André, qui a été témoin de ton premier miracle à Cana, et qui sera cloué sur une croix toute particulière, dont on inventera la forme exprès pour lui, et qu’on appellera de son nom ; ce qui sera justice, attendu qu’il ne mourra sur cette croix qu’à la fin du second jour. Sept ! Puis Philippe, qui ira se faire lapider en Phrygie. Huit ! Puis Simon et Taddée, ces deux bons amis qui ne se quitteront pas même au moment de la mort, et qui seront lapidés en Perse par les habitants de la ville de Sannir. Dix ! Puis, enfin, Jean, ton disciple chéri… Ah ! ah ! celui-ci te touche plus que les autres, à ce qu’il paraît ? Tu lèves les bras au ciel, tu pries ton père de l’épargner… Et, en effet, il sort sain et sauf de la cuve d’huile bouillante où l’a fait plonger Domitien… Allons, soit ! un sur douze, ce n’est pas trop ! Ah ! il en coûte pour être ton ami, Jésus ! on paye cher l’honneur d’être à ton service, Christ ! et tes élus sont bien véritablement les privilégiés de la douleur, Messie !

Jésus laissa tomber sa tête dans ses mains, pour cacher les larmes qui ruisselaient sur ses joues.

Satan sourit, et, à ce sourire, les ténèbres se firent par toute la nature.

— Attends, dit-il, je n’ai parlé là que des apôtres : parlons un peu des prosélytes, des adeptes, des néophytes : ici, nous ne compterons plus par dix ou par douze ; nous compterons par cent mille, par cinq cent mille, par millions ! – Salut, César Néron, empereur ! Que fais-tu là, fils d’Agrippine et d’Ahénobarbus ? As-tu assisté à ton spectacle favori : des chrétiens jetés aux bêtes, éclairés par des chrétiens qui brûlent ?… Regarde donc, Jésus, c’est ingénieux, ce qu’il a inventé là, ce grand artiste qui chante sur sa lyre des vers d’Orphée pendant que des milliers d’hommes agonisent ! Ennuyé de ce que la nuit mettait fin aux massacres, il a eu l’idée d’enduire des hommes de poix-résine, de bitume, de soufre, et de les allumer comme des flambeaux ; de sorte que, maintenant, l’empereur ne quittera plus le cirque : il aura spectacle de jour et spectacle de nuit ! Mettons trois cent mille chrétiens pour Néron, et je te jure, Jésus, que j’estime la chose au plus bas. – Il est vrai que Domitien fera mieux que Néron : le monde s’instruit en vieillissant ! – Voyons, qu’as-tu inventé, frère du bon Titus, pendant ces moments d’ennui où tu ne perces pas les mouches avec ton poinçon ? De percer les chrétiens avec des lances, des flèches et des javelots ? Bon ! ce sont là des supplices connus depuis le commencement du monde… Ah ! ah ! tu les fais jeter dans des fournaises embrasées et dans des chaudières d’huile bouillante ? Nabuchodonosor avait inventé cela avant toi… Tu les fais déchirer dans le cirque par des tigres et des léopards ? tu les fais fouler aux pieds par des éléphants et des hippopotames ? tu les fais éventrer par des taureaux et des rhinocéros ! C’étaient là les délassements de ton prédécesseur Néron… Voyons, Domitien, est-il donc aussi difficile d’inventer un supplice inconnu qu’un plaisir nouveau ? – Ah ! regarde ceci, Jésus, ce n’est pas mal : voici deux vaisseaux, dix vaisseaux, vingt vaisseaux qui luttent les uns contre les autres ; les adversaires s’attaquent avec des flèches enflammées, de sorte qu’ils vont s’incendier mutuellement… Ah ! c’est un beau spectacle que la réverbération des flammes dans l’eau ; et puis, au moins, il y a diversité dans la mort des martyrs : les uns courent de la proue à la poupe ; les autres essayent de grimper au haut des mâts ; les autres s’élancent à l’eau… Ah !… voilà qui est bien : l’eau est peuplée de caïmans, de requins et de crocodiles ! c’est un progrès sur Claude. Claude avait inventé l’eau et le feu ; mais il n’avait pas inventé les crocodiles, les requins et les caïmans. Mettons cinq cent mille chrétiens tués à coups de flèches, de lances et de javelots ; brûlés dans les fournaises, cuits dans l’huile, déchirés par les lions, les tigres et les léopards ; foulés aux pieds par les éléphants et les hippopotames, éventrés par les taureaux et les rhinocéros, rôtis sur les vaisseaux, ou mangés par les caïmans, les requins et les crocodiles. Cinq cent mille, ce n’est pas beaucoup ; mais aussi Domitien n’a que quarante cinq ans, lorsqu’il est assassiné par Etienne, l’affranchi de l’impératrice. S’il vivait plus longtemps, il ferait mieux ! d’ailleurs, ce qu’il n’a pas fait, Commode le fera. – Viens donc ici, fils de Marc-Aurèle, Hercule romain, tueur de lions qui ajoutes au plaisir de voir tuer celui de tuer toi même. Tu descendras sept cents fois dans le cirque, fils de Jupiter ! il en coûtera bien, chaque fois, la vie à cinq cents chrétiens : c’est trois cent cinquante mille martyrs à joindre aux cinq cent mille de Domitien, aux trois cent mille de Néron ; en tout, onze cent cinquante mille ! – Quand je te disais, Jésus, que tu pouvais compter par millions !… Compte, compte, Jésus !

Jésus tomba sur ses deux genoux, les bras écartés, le visage couvert de sueur et de larmes, tremblant, frissonnant, pâlissant, disant :

— Mon père, si c’est possible, que ce calice s’éloigne de moi !… Mon père, tout vous est possible : éloignez de moi ce calice !

Puis, se recueillant, et sentant la main de Satan près de s’étendre sur le monde :

— Cependant, mon père, s’écria-t-il, que votre volonté soit faite sur la terre comme dans les cieux !

Satan fit un éclat de rire plus terrible et plus douloureux que son premier rugissement. Et l’on entendit de douces voix qui chantaient dans les airs :

« Elle est écoulée, la deuxième heure d’angoisses, la deuxième heure d’épreuves, la deuxième heure des souffrances sublimes qui doivent donner la paix à l’univers ! »

C’était le chœur des anges, qui se réjouissaient de ce que Jésus n’avait pas succombé.

Ces douces voix séchèrent la sueur qui tombait du front du Christ, et tarirent les larmes qui coulaient de ses yeux.

— As-tu encore quelque chose à me dire ? demanda Jésus.

— Si j’ai encore quelque chose à te dire ? s’écria Satan ; par l’enfer, je crois bien ! j’ai à causer avec toi des hérésies… Ah ! c’est pour les hérésies, cœur sensible ! que je réclame toute ton attention.

Jésus ne put retenir un gémissement.

— Oh ! sois tranquille, dit Satan, tu sais que je n’ai plus qu’une heure : je serai donc forcé d’abréger et de ne prendre que ce qu’il y a de mieux. Tiens, voici ma liste, tu vois qu’elle est courte.

Satan étendit le bras, et, sur les murs de la grotte, Jésus put lire en lettres de flamme :


Ariens, – Vaudois, – Albigeois, – Templiers, – Hussites, – Protestants.


Troisième heure.


Il se fit un instant de silence pendant lequel on entendit siffler le vent à travers le feuillage métallique des oliviers.

Ce vent semblait chargé de toute sorte de plaintes, de cris, d’imprécations : c’était la voix des démons qui répondait à celle des anges.

Un voile de deuil semblait s’être étendu sur la création depuis que Satan avait souri d’espérance.

— Voyons, dit le tentateur, commençons par le commencement. – Nous sommes dans l’avenir, l’an 336 de ton calendrier. Arius, s’est établi en 312 à Alexandrie, où il a prêché une doctrine nouvelle et passablement impertinente ; heureusement, la liberté de discussion existe encore ! Les premiers pères et les docteurs conformément à l’avis de saint Paul, ont décidé que l’hérétique doit être averti d’abord, puis, s’il persiste dans son erreur, retranché de l’Église, c’est-à-dire de la société des chrétiens. – L’excommunication est encore la seule peine prononcée contre les dissidents. – Il est vrai que les pères de l’Inquisition, embarrassés, plus tard, par cette trop grande douceur de l’Église envers les hérétiques des premiers siècles déclareront, au nom du Saint-Esprit, que, si l’orthodoxie se montra d’abord si tolérante, c’est qu’elle n’était pas la plus forte. L’aveu est naïf, comme tu vois, pour des disciples de saint Dominique ! mais il faut convenir aussi que cet Arius est un grand coquin qui scandalisera les siècles à venir… Sais-tu, – en supposant toujours que nous vivions en l’an 336, – ce que cet Arius dit de toi ? Il combat la Trinité ; il prétend que tu n’existais pas dès le commencement ; il soutient que tu ne fais pas un avec ton père ; il a découvert que tu n’étais qu’une simple créature tirée du néant, ni plus ni moins que ce pauvre Lazare, qui, depuis que tu l’as ressuscité, va se cognant à tous les arbres, et se heurtant à toutes les pierres, ne pouvant se persuader à lui même qu’il est bien vivant. – Et le pis de tout cela, c’est qu’il s’en faudra seulement de trois voix pour que le concile de Nicée se prononce en faveur d’Arius, et contre toi ! Or, regarde un peu que de peines perdues, si ces trois voix, – au lieu d’être pour la consubstantialité, – avaient été pour la non-consubstantialité ! Voilà que tu ne serais plus Dieu ; c’est effrayant à penser ! Mourez donc pour l’humanité, afin que l’on vous proclame Dieu à la majorité de trois voix seulement !… Par bonheur, cet Arius, qui se fera absoudre de trois autres conciles, – ce qui, soit dit en passant, infirme quelque peu la décision du premier, – cet Arius, qui en arrivera à se faire rappeler de l’exil par Constantin, et à devenir son favori, mourra de mort subite au moment où l’empereur donnera l’ordre à Alexandre, patriarche de Constantinople, de le remettre en possession de ses fonctions sacerdotales ! Tu penses bien, du reste, qu’un homme sur lequel le monde a les yeux tournés ne meurt pas ainsi, tout vivant, sans que sa mort fasse grand bruit. Les hérétiques qui suivent sa détestable doctrine diront qu’il est mort empoisonné ; les orthodoxes qui suivent le vrai chemin diront que sa mort est un miracle accordé par Dieu à la prière de l’évêque Alexandre… Quel évêque, dis donc, Jésus, que celui qui demande dans ses prières la mort d’un ennemi ! et quel Dieu, dis donc, Christ, que celui qui l’accorde ! Toi, Jésus, qui prétends ne faire qu’un avec ce Dieu, n’as-tu pas dit, au contraire : Je ne veux point la mort du pécheur ; je veux qu’il se convertisse et qu’il vive !

Aussi, la mort d’Arius fait plus de bien que de mal aux ariens. Le voilà martyr : sa doctrine s’incarne dans les grandes races barbares ; elle fond sur l’Europe avec les Goths, les Burgondes, les Vandales et les Lombards ; ta divinité, O Christ ! reconnue à la majorité de trois voix, au concile de Nicée, est niée par la moitié du nouveau monde chrétien ! Les haines et les rivalités de ces hordes sauvages se retranchent derrière les questions de foi, comme derrière un bouclier : les hommes n’ont plus de remords en s’entretuant : ils s’entretuent, les uns pour prouver que tu es Dieu, les autres pour prouver que tu ne l’es pas. Le premier mot de ta bouche, à ta venue sur la terre, avait cependant été, O Christ : Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! Je ne sais pas dans quel état sera le ciel à cette époque, O doux Jésus ! mais regarde la terre, – un champ de carnage ! Des ariens naîtront les sociniens. Vois d’ici la flamme de ce bûcher éclairant les murs d’une ville, et se réfléchissant dans un lac : la ville c’est Genève ; le bûcher, c’est celui de Michel Servet !

Jésus poussa un soupir, et passa sa main sur ses yeux.

— Ah ! tu crois que nous sommes arrivés ? dit Satan feignant de se tromper à l’impression de Jésus ; tu crois que nous avons sauté par dessus huit ou dix siècles, les mains vides et les yeux fermés ? Avant d’en venir là, nous avons quelques jolis petits massacres à enregistrer : enregistrons, comme dirait ton ami Matthieu le Péager. – Chassées par les guerres religieuses et les bouleversements de l’Église, quelques familles chrétiennes, vers le Xème siècle, s’implanteront, comme des fleurs sauvages, dans les gorges les plus reculées des Alpes ; elles vivront là, pures, simples, ignorées, a l’abri de leurs rocs, qu’elles croiront inaccessibles ; leur âme sera fière comme l’aigle qui fend l’azur du ciel ; leur conscience sera blanche comme la neige qui couronne ces monts qu’on appellera le mont Rosa, le mont Viso, et qui sont les frères européens de l’Oreb et du Sinaï. L’Israël des Alpes, c’est le nom que se donnera à elle-même cette Église aux mœurs austères, à la robe sans couture ; l’esprit, les usages, les rites des premiers chrétiens ne seront réellement conservés que parmi les pauvres et les gueux de Lyon ; car les Vaudois s’appelleront ainsi eux-mêmes par humilité. L’Evangile sera leur loi ; le culte qui découlera de cette loi sera le moins compliqué de tous les cultes humains : ce sera le lien d’une communauté fraternelle dont les membres se rassembleront pour prier et pour aimer. Leur crime – car il faudra bien un prétexte, – leur crime sera de soutenir qu’en dotant de grandes richesses les papes et l’Église, Constantin a corrompu la société chrétienne ; et ils s’appuieront sur deux paroles sorties de ta bouche ; la première : Le fils de l’homme n’a pas une maison où reposer sa tête, la seconde : Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume du ciel, qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille… Eh bien, il n’en faudra pas davantage pour attirer sur ce peuple de frères les rigueurs d’une sainte institution tout fraîchement établie, et qu’on appellera l’Inquisition. Leurs prêtres, vieillards à barbe blanche, et que pour cette raison l’on nommera les barbas, représenteront en vain qu’ainsi que tu as recommandé de le faire, ils payent fidèlement le tribut à César ; qu’ils vivent inoffensifs entre la prière et l’aumône : que le premier venu est aussi prêtre qu’eux, – car ce sera un de leurs dogmes, que tout chrétien peut faire le corps et le sang de Dieu : – l’Inquisition frappera les pasteurs, et les brebis se disperseront ; mais on les poursuivra jusque dans les cavernes ; femmes enfants, vieillards, tout tombera sous le glaive de tes ministres, c’est-à-dire des ministres de celui qui, dans une heure, dira à Pierre : Remettez votre épée au fourreau ; celui qui frappe par l’épée périra par l’épée. Poursuivis, traqués, ils diront aux montagnes : « ô montagnes ! entrouvrez-vous pour nous recevoir ! » mais, dans les flancs ténébreux de ces mêmes Alpes, ils rencontreront la main du saint-office et l’épée altérée de carnage ! Tiens, vois-tu, là-bas, ces deux flaques de sang : l’une s’appelle Cabrières, et l’autre Mérindol… Regarde ces taches noires empreintes comme des traces de foudre sur ces rochers sanglants : après avoir consumé le bûcher, après avoir dévoré les hommes, le feu mordra le granit… Compte, si tu le peux, tout Dieu que tu es, le nombre des victimes ; je me suis chargé de compter les martyrs de Néron, de Domitien et de Commode ; mais je ne me charge pas de compter ceux de saint Dominique, de Pierre de Castelnau et de Torquemada ! Le carnage durera trois siècles, et, quand il s’éteindra, c’est que ta parole même s’effacera sur la terre !

Jésus se détourna en soupirant.

— Attends, dit l’ange du mal avec son sourire fatal, je n’ai pas fini avec les Vaudois : ils ont, dans le midi de la France, des frères qu’on appellera les Albigeois, des frères qui seront maltraités comme eux pour avoir voulu associer tes doctrines à celles de Manès. Ceux-là, non seulement nieront ta divinité, ainsi qu’auront fait les ariens mais encore ils nieront ta chair ; ta chair qui va être déchirée lambeaux à lambeaux sous les verges des soldats, trouée par les clous, percée par la lance ! Comprends-tu ces hommes pour lesquels tu auras souffert ce que tu vas souffrir, et qui nieront la souffrance en niant la chair ! Pour eux, tu n’es qu’un fantôme, une ombre sans corps, une apparence sans réalité ; tu n’as pas pris une forme véritable dans le sein de la vierge Marie ; tu as paru naître, vivre et mourir, voilà tout. Tu passeras, parmi eux, pour n’avoir point racheté la matière du terrible anathème prononcé contre elle ; ce qu’il y a de sublime en toi, c’est-à-dire la douleur, ils le nieront. Les sacrements de ton Église seront repoussés par eux comme des signes sensibles et, dès lors, sans efficacité ; et ce qu’il y a de curieux, c’est que ces adorateurs de la vérité et de l’esprit, comme ils s’appelleront eux-mêmes, s’appuieront sur ces paroles de ton Evangile : Le jour vient, et il est déjà venu, où les hommes n’adoreront plus Dieu à Jérusalem ni sur la montagne, mais où ils adoreront mon Père en esprit et en vérité. Sur la foi de cet oracle, ils rejetteront donc le culte et les cérémonies extérieurs. Qu’auront-ils, d’ailleurs, besoin des grandeurs dramatiques du temple romain, ces enfants de la Gascogne et de la Provence, pour lesquels le ciel même est le reposoir de Dieu, en vertu de cette parole que tu as eu l’imprudence de prononcer : Ne jurez pas par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu ? Oh ! Jésus, Jésus, à la droite de ton père où tu seras, jamais tu n’auras encore entendu monter de la terre au ciel concert de plaintes et de gémissements pareil à celui qui sortira de ces belles et riantes contrées où les châteaux étaient si bien gardés, où les hommes étaient si poètes, où les femmes étaient si belles ! Ce n’est pas seulement une secte que la sombre croisade noiera dans le sang des albigeois, écrasera sous les décombres de leurs villes : c’est une civilisation, une littérature, une langue. Trois cités puissantes : Béziers, Lavour, Carcassonne, tomberont dans ce tourbillon de feu qui parcourra tout le midi de la France, et s’y fondront comme des métaux dans la fournaise ! Entends-tu au milieu des femmes éventrées, au milieu des enfants arrachés à la mamelle de leur mère, et des vieillards brûlés dans leurs maisons, entends-tu un des tiens crier en frappant avec le crucifix, – car les armes tranchantes sont interdites aux mains sacrées : « Tuez ! tuez toujours ! tuez orthodoxes et hérétiques, Dieu reconnaîtra les siens !… » Et orthodoxes et hérétiques, tout y passera, au bruit des cloches qui sonneront l’agonie de deux cent mille hommes ; puis, sur les cadavres de Lavour, de Carcassonne et de Béziers, qui fument encore, tes prêtres entonneront l’hymne Veni, creator spiritus ! A quoi donc, O Christ ! t’aura servi de réprimander les disciples qui appelaient le feu du ciel sur cette ville de la Samarie dont les habitants ne voulaient pas te recevoir ?

Et il semblait à Jésus qu’il entendait ces plaintes des mourants, ces cris des mères, ce râle des vieillards, et que, sous le glas des cloches sonnantes, il voyait ce sang, cet incendie, ces ruines !

Il essuya son front de ses deux mains et poussa un gémissement plus profond, plus triste, plus suppliant que tous ces gémissements qu’il luisemblait entendre.

Le flot des douleurs humaines montait jusqu’à lui à la voix de l’ange du mal, et passait sur son âme comme les flots d’une sombre marée.


Mais, excepté ce gémissement, excepté cette sueur, rien n’indiquait que le divin Sauveur fût près de faiblir. Satan continua.

— Attends, Jésus, voici venir les templiers. Ceux-là seront des chevaliers armés en ton nom ; ils disputeront aux infidèles et aux vents du désert ton sépulcre, les lieux où furent ton berceau, les ruines du temple que tu as offert de rebâtir en trois jours s’il était détruit. De leur commerce perpétuel avec l’Orient, de leurs voyages, de leurs conquêtes ils rapporteront les débris d’anciens cultes qu’ils mêleront secrètement avec ta doctrine ; dans des cérémonies sombres et inconnues comme les mystères égyptiens, ils vénéreront une idole aux traits symboliques, et le chandelier à sept branches qui figurera au triomphe de Titus. Si celé que soit le bruit de ces initiations, il se répandra par le monde : les craintes que le courage des templiers inspirera, même à l’Église ; le désir de s’emparer de leurs immenses trésors, la jalousie des ordres religieux, la rivalité des institutions militaires, tout conspirera leur perte. On n’a aucune preuve contre eux, soit ; la torture en fera : ils avoueront, rétracteront leurs aveux, et mourront sur le bûcher. Ton pape cité par eux à comparaître devant ton trône, y comparaîtra. en effet… Comment jugeras-tu ce représentant visible de la divinité, toi qui as dit : N’achevez pas le roseau brisé ! N’éteignez pas la mèche qui fume encore ! – Ecoute, Jésus, écoute ce chant si profondément triste qui vient à nous du côté de la Bohême. Un homme naîtra, du nom de Jean Huss ; il attaquera en termes amers l’avarice des gens d’Église, comme toi, Jésus, tu as déchiré, de ton temps, l’orgueil des prêtres, des pharisiens et des docteurs, en disant : Malheur à vous qui, sous le prétexte de vos longues prières, dévorez jusqu’aux maisons des veuves ! Il voudra laver de son sang les souillures de ton Église comme tu auras voulu laver du tien les péchés de l’humanité ; il aura besoin de mourir pour le repos de sa conscience ; or, c’est toujours chose facile que de mourir. Tes prêtres l’emprisonneront, le jugeront, le brûleront, lui et son disciple, Jean de Prague ; sur son bûcher, il te prendra à témoin qu’il meurt pour ta cause, O Jésus ! et, afin de convaincre tes prêtres d’imposture, au moment où la flamme gagnera le bûcher, il regardera le ciel, et, dans une sorte de vision prophétique, il s’écriera humblement et tristement : « Aujourd’hui, vous étouffez la pauvre oie ; mais, dans cent ans, un beau cygne blanc viendra, que vous ne pourrez pas étouffer » Ce beau cygne blanc, ce sera Luther. La pauvre oie expirera, en effet, dans les flammes ; mais le vent dispersera les cendres du bûcher, et, de ces cendres, sortira la formidable guerre des hussites. – A nous la coupe ! c’est le cri de ralliement ; à ce cri, la Bohême tressaille. Les prêtres avaient confisqué une moitié de toi-même ; ils s’étaient réservé le calice, laissant ainsi entre eux et le peuple la distance de l’infini ; c’est contre ce privilège que se soulève la Bohême, en réclamant la communion sous les deux espèces. Ah ! ce sera une guerre terrible ; et, si elle t’attriste, toi, l’agneau du Seigneur, elle réjouira fort le Dieu des armées, le Dieu vainqueur, le Dieu triomphant ! Calixtins et taborites combattront d’abord sous la même bannière : la Bohême, l’Allemagne et l’Italie trembleront devant eux ; après des prodiges d’audace, de foi et de dévouement pour leur cause, décimés, écrasés, trahis, ils laisseront les derniers débris de leur dernière armée dans une grange à laquelle on mettra le feu, afin que pas un de ces hérétiques n’en échappe, – et pas un n’en échappera ! Que penses-tu de la mort de ces hommes, égorgés par les ordres du pontife romain pour avoir voulu communier sous les deux espèces, O Christ ! toi qui as dit à tes disciples, il y a deux heures à peine, en leur présentant le pain et le vin : Prenez, ceci est mon corps ; prenez, ceci est mon sang : mangez et buvez-en tous ? … Ah ! tu frissonnes ! ah ! tu trembles, Jésus ! ta sueur redouble et devient une sueur de sang… Regarde tes mains, elles sont rouges comme celles, de tes prêtres, de tes pontifes, de tes papes ! Oh ! les belles mains, et comme elles réjouissent l’œil d’un démon !

—Oui, dit Jésus ; mais ce sang, c’est le mien : il coule, non pas sur mes souffrances, mais sur celles de l’humanité ; et mon père, qui le voit couler, me donne la force de lui dire : « Ne considérez pas mes douleurs, ô mon père ! et que ces douleurs n’arrêtent pas votre miséricorde dans la voie qu’elle s’est tracée. »

— Amen ! dit Satan. Continuons. – Cent ans après la mort de la pauvre oie, le cygne qui devait naître, naîtra et chantera. Il s’indignera du commerce des indulgences que tes pontifes auront introduit dans l’Église ; il poussera le cri de guerre contre Rome ; à ce cri, les consciences répondront… Les races du Nord rêveront d’assouvir une seconde fois leur haine contre la ville éternelle, et de prendre le Vatican, comme elles ont pris le Capitole ; le chef spirituel de cette seconde invasion de barbares sera un moine à la face amaigrie par le jeûne, à l’œil rongé par le doute, au front pâli par les veilles. L’hérésie enfantera l’hérésie : au sein de la liberté de discussion, les sectes pousseront sur les sectes : alors, cent mille paysans, conduits par Thomas Munzer, un de tes prêtres, blanchiront de leurs os les plaines de la Franconie. Allons ! courage ! en avant, chrétiens contre chrétiens ! réformés contre réformés ! hérétiques contre hérétiques ! ce sera l’extermination que ton disciple bien-aimé, saint Jean, prédira dans l’Apocalypse, cette vision de mort, qui n’aura pas pu lui faire voir même en rêve l’ombre de la sanglante réalité ! Après les paysans conduits par Munzer, viendront les anabaptistes conduits par Jean Becold, Jean Bockelson, ou Jean de Leyde, comme tu voudras l’appeler. L’ancien tailleur d’habits, l’ex-aubergiste, ô Christ ! renouvellera en ton nom les déportements de David et de Salomon ; comme eux, il sera roi ; comme eux, il aura des courtisanes et des repas qui iront du soir au lendemain, depuis le jour jusqu’au jour ; Sardanapale de l’Occident, il dira : « Le plaisir est Dieu ! » puis, enfin, il sera pris, écorché, brûlé dans une cage de fer ; sa ville de Munster sera visitée par la famine et par le glaive, ses partisans seront dispersés, égorgés, pendus, roués, écartelés ! Ceux-là du moins, n’auront pas à se plaindre : ils auront fêté la vie et bu la coupe, jusqu’à ce que, selon ta promesse, ils la boivent avec toi dans le royaume de ton père. – Mais les malheureux frères moraves ! pour ceux-là, il y a péché, foi de Satan ! eux qui n’auront eu d’autres jouissances sur la terre que la mortification et le cilice ! eux qui vivront, qui prieront, qui travailleront en commun comme les chrétiens des premiers temps ! Et, cependant, ils n’en seront pas moins en abomination parmi les autres chrétiens : on les traitera en ennemis publics, et ils seront jugés, condamnés, chassés, détruits. La réforme elle même ne trouvera point grâce aux yeux de ceux qui règnent sur les consciences ; mais, aussi, voyons un peu ce qu’elle veut, cette réforme maudite qui s’avance en criant : « Jésus ! Jésus ! »

Ah ! elle veut remplacer la messe, dont tu n’as pas dit un mot, par la communion fraternelle, que tu as instituée ; elle veut, en outre, rétablir le mariage des prêtres, en honneur dans la primitive Église. Viens, réforme ! viens ! Jésus veut te voir avec tous tes enfants : luthériens, huguenots, calvinistes, protestants, parpaillots, tous ceux, enfin, qui ont tâté de la vache à Colas ! Ecartez-vous, murailles ! ouvrez-vous, montagnes ! abaissez-vous, flots de la mer ! que le Rédempteur du monde jette un coup d’œil sur l’Occident ! Qu’est-ce que cela ? pourquoi tant de sang, de feu, de fumée ! Pourquoi tous ces gibets, tous ces échafauds, tous ces bûchers, toutes ces ruines, tous ces calvaires ?… Ah ! le Golgotha s’allonge, s’élargit, se déroule, s’étend ; il couvre l’Europe depuis les sources de l’Oder jusqu’à la mer de Bretagne, depuis la baie de Galway jusqu’à l’embouchure du Tage… C’est ce qu’on appellera la guerre de quatre-vingts ans ; elle commencera par le sac de la cathédrale d’Anvers, et finira par la chute de la tête de Charles Ier. – Tiens, regarde, voilà l’Angleterre qui brûle : c’est la sanglante Marie qui y met le feu ; tiens, voilà l’Espagne qui flambe : c’est Philippe II qui l’allume ! Ah ! vous êtes bien dignes d’être unis par le saint sacrement du mariage, tigresse du Nord et démon du Midi !… Au feu ! c’est l’Ecosse qui brûle !! au feu ! c’est l’Irlande qui brûle ! au feu ! c’est la Bohême, la Flandre, la Hongrie, la Westphalie qui brûlent ! au feu, c’est la France qui brûle à son tour ! Vive saint Barthélemy, ton apôtre ! j’espère que le roi Charles IX lui fait une belle fête ! Vois-tu ce pieux monarque sur le balcon de son palais, une arquebuse à la main, chassant au calviniste, au luthérien, au huguenot ? Belle trinité de rois, sur ma parole de démon ! chacun va se baigner à son aise, et se désaltérer à sa soif : Marie Tudor a du sang jusqu’aux aux genoux ! Philippe II, jusqu’à la ceinture ; Charles IX, par-dessus la tête… En restera-t-il pour Louis XIV ? C’est tout au plus.

Et, comme Jésus, gémissant, cachait son visage entre ses mains, Satan s’élança, et écarta violemment les deux mains du Christ.

— Mais regarde donc ! lui dit-il.

Le Christ regarda ; mais il ne put voir : il était aveuglé par une sueur de sang !

Alors ses forces l’abandonnèrent, et il tomba la face contre terre en disant :

— Mon Dieu, Seigneur ! prenez ma vie jusqu’au dernier battement, mon haleine jusqu’au dernier souffle, mon sang jusqu’à la dernière goutte ; doublez, décuplez, centuplez mes tortures ; mais que votre sainte volonté s’accomplisse, et non celle de mon infernal tentateur !

Satan jeta un cri terrible, et bondit hors de la grotte qui s’éclaira peu à peu d’une lumière céleste, tandis que les anges chantaient :


« Elle est écoulée, la troisième heure d’angoisses, la troisième heure d’épreuves, la troisième heure des souffrances sublimes qui doivent donner la paix à l’univers ! Gloire à Jésus sur la terre ! gloire au Seigneur dans les cieux ! »

Pour la seconde fois, Satan était vaincu !