Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre V

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Librairie théâtrale (volume 2p. 227-264).

Cette fois, Jésus fit la pâque, non pas à Jérusalem, mais à Béthanie et ce fut, comme il avait dit à Jean et à Pierre, Heli, beau-frère de Zacharie d’Hébron, qui la lui prépara ; puis, la pâque faite, le Messie partit de nouveau pour la Galilée, au milieu des bénédictions du peuple, et particulièrement de Madeleine, et de Marthe et de Lazare, son frère et sa sœur.


Là Jésus continue d’accomplir la grande œuvre de soulagement qu’il a entreprise ; il guérit sans cesse, il guérit tous ceux qu’on lui amène, sans s’inquiéter de quelle secte ils font partie, et si le jour où ils lui sont amenés est le jour du sabbat, s’inquiétant seulement de la douleur des malades et des angoisses de leurs parents.

Et chacun se disait :

— Voyez donc cet homme ! Quand les savants, les médecins et les docteurs nous prennent bien cher, et nous laissent mourir, lui nous guérit pour rien, et nous donne encore, outre la guérison, des conseils et des avis qui nous ouvrent le chemin du ciel !

C’est pendant cette dernière année qu’il guérit le lépreux, le serviteur du centenier, le possédé aveugle et muet, la fille de la Chananéenne, l’aveugle de Bethsaïde. C’est pendant cette dernière année qu’il laisse tomber de sa bouche la magnifique parabole du bon grain et de l’ivraie, celle du bon pasteur, celle du bon Samaritain, celle du bon et du mauvais serviteur, celle des hommes qui refusent de se rendre au festin, celle de la brebis égarée, celle de l’enfant prodigue ; paraboles qui sont toutes dans notre mémoire et plus encore, dans notre cœur. C’est pendant cette dernière année, enfin, qu’il attache à lui Thomas, Matthieu le Péager, Jacques, fils d’Alphée, Taddée, Simon le Chananéen et Judas, lesquels, joints à Pierre, à André, à Jacques le Majeur, à Jean, à Philippe et à Barthélemy, portent à douze le nombre de ses apôtres ; – et cela, sans compter les soixante et dix disciples qui figurent les soixante et dix anciens d’Israël.

C’est alors que, ayant derrière lui ce cortège de miracles qui le glorifie, autour de lui cet immense concours de peuple qui l’adore, Jésus pense qu’il est temps de résumer toute sa doctrine dans un seul discours ; nous dirions aujourd’hui dans une seule profession de foi.

— Venez avec moi sur la montagne, dit-il ; venez tous, car j’ai à vous parler à tous !

Et plus de dix mille personnes le suivirent.

Et, arrivé sur la montagne, jetant les yeux autour de lui, et voyant que tous ceux qui l’avaient suivi étaient surtout les déshérités de ce monde, des pauvres, des opprimés, des malheureux, des esprits simples, des cœurs noyés de larmes, des femmes pareilles à la Samaritaine, des filles semblables à la sœur de Marthe et de Lazare, – enfin, cette population infortunée des grandes cités, laquelle espère sans cesse que tout changement qui se fait lui apportera un meilleur avenir, que tout jour qui s’apprête à luire éclairera sa misère au regard de Dieu, Jésus prit en grande pitié cette multitude, et, s’étant assis au milieu d’elle, ses disciples autour de lui, il dit de sa voix douce et miséricordieuse :


« Bienheureux les pauvres d’esprit, parce que le royaume des cieux sera leur royaume ! Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre ! Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés ! Bienheureux ceux qui sont affamés et altérés de la justice, parce qu’ils seront rassasiés ! Bienheureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu’ils obtiendront eux-mêmes miséricorde ! Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu ! Bienheureux ceux qui sont pacifiques, parce qu’ils seront appelés les enfants du Seigneur ! Bienheureux ceux qui souffrent pour la justice, parce que le royaume des cieux sera leur royaume ! »

Puis, s’adressant à ses apôtres et à ses disciples, mais à voix assez haute pour que tous entendissent la recommandation sainte :

— Et vous, dit-il, écoutez bien ceci : – Le jour où les hommes vous chargeront de malédictions, vous persécuteront, et diront faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi, ce jour sera pour vous un jour de bonheur ! Réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie, parce qu’une grande récompense vous est réservée dans les cieux, et que, de même qu’ont été persécutés les prophètes avant vous, vous serez persécutés à votre tour. Vous êtes le sel de la terre : si le sel perd de sa force, s’il ne sale plus, il n’est bon qu’à être jeté au vent et foulé aux pieds des hommes ! Vous êtes la lumière du monde, et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau : on allume une lampe pour la mettre sur un chandelier, afin qu’elle éclaire ceux qui sont dans la maison ; que votre lumière luise donc devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre père qui est dans les cieux ! mais, je vous le dis, si votre justice n’est pas plus large que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. – Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : « Vous ne tuerez point, et quiconque aura tué méritera d’être condamné par jugement ». Et, moi, je vous dis qu’il ne s’agit point d’aller jusqu’à l’homicide, mais que quiconque se mettra en colère contre son frère méritera d’être condamné par le jugement ; que celui qui dira à son frère : Raca ! méritera d’être condamné par le conseil : que celui qui lui dira. « Vous êtes un fou ! » méritera d’être condamné au feu de l’enfer ! Si donc, présentant votre offrande à l’autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre don devant l’autel ; allez d’abord vous réconcilier avec votre frère ; vous reviendrez ensuite offrir votre don, et ce don sera deux fois agréable au Seigneur ! – Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : « Vous ne commettrez point d’adultère. » Et, moi, je vous dis que quiconque a regardé une femme avec un mauvais désir pour elle a déjà commis l’adultère dans son cœur. – Il a été dit : « Que quiconque veut quitter sa femme, lui donne un écrit par lequel il la répudie. » Et, moi, je vous dis que quiconque aura quitté sa femme, si ce n’est en cas d’adultère, la fait devenir adultère, et que quiconque épouse celle que son mari aura quittée sans la répudier commet un adultère. – Vous avez appris encore qu’il a été dit aux anciens « Vous ne vous parjurerez point, mais vous vous acquitterez envers le Seigneur des serments que vous aurez faits ». Et moi, je vous dis de ne point jurer du tout, ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu, ni par la terre, parce que c’est le marchepied de Dieu, ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand roi ; vous ne jurerez pas non plus par votre tête, parce que vous n’en pouvez rendre un seul cheveu blanc ni noir ; mais contentez-vous de dire ; « Cela est, » ou : « Cela n’est pas ; » ce qui viendra de plus après ces simples paroles, sera mal dit. – Vous avez appris qu’il a été dit : « Œeil pour œil ! dent pour dent ! » Et, moi, je vous dis de ne point résister au mal que l’on veut vous faire ; mais, si quelqu’un vous a frappé sur la joue droite, présentez-lui encore l’autre joue ; si quelqu’un veut plaider contre vous pour vous prendre votre robe, quittez votre robe, et donnez-lui de plus votre manteau ; si quelqu’un veut vous contraindre de faire mille pas avec lui, faites ces mille pas et deux mille autres encore. Donnez à celui qui demande, et ne rejetez pas celui qui veut emprunter de vous. – Vous avez appris qu’il a été dit : « Vous aimerez votre prochain et vous haïrez votre ennemi. » Et, moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, qui fait pleuvoir sur le champ des justes et sur celui des injustes ; car, si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quel mérite en aurez-vous ? les publicains ne font-ils pas ainsi ? Et, si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous en cela de plus que les autres ? les païens ne font-ils pas ainsi ? Tâchez donc d’être aussi parfaits que votre père céleste est parfait. Prenez garde d’accomplir vos bonnes œuvres devant les hommes pour en être regardés ; mais, lorsque vous ferez l’aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait votre main droite. De même, lorsque vous priez, ne ressemblez point aux hypocrites, qui affectent de se tenir debout dans les synagogues ou aux coins des rues, pour être vus des autres hommes ; mais entrez dans votre chambre, et, la porte en étant fermée, priez votre père dans le secret, et votre père, qui voit ce qui se passe dans le secret, vous en rendra la récompense. Et priez-le ainsi :


« Notre père qui êtes dans les cieux, que votre nom soit sanctifié !

Que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour ;

Et remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à ceux qui nous doivent.

Et ne nous abandonnez point à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. »


Jésus dit encore beaucoup d’autres choses qui entrèrent profondément dans la mémoire de ses auditeurs ; de sorte que, lorsqu’il eut fini, chacun continuait à écouter, et personne ne se levait.

Lui se leva, et toute cette multitude, comprenant que l’enseignement était terminé, dit d’une seule voix :

— Merci, maître ! car nous avons entendu aujourd’hui, de ta bouche, des choses que nous n’avions jamais entendues, et qu’aucune bouche n’avait jamais prononcées ! Merci, maître ! car tu nous as instruits comme doit le faire un Dieu, et non pas comme font les scribes et les pharisiens.

Et nul ne se doutait, parmi cette foule, qu’en prêchant l’amour, le dévouement et la foi, c’était son propre arrêt que venait de prononcer Jésus.

Mais lui le savait, lui savait que son jour était proche ; aussi, un mois s’étant à peine écoulé depuis l’émission de cette doctrine, il résolut de ne laisser aucun doute à ses disciples sur sa divinité.

Et, prenant avec lui ses trois apôtres les plus aimés, Pierre, Jacques et Jean, il les conduisit sur cette même montagne où il avait fait pleuvoir sur la foule la manne de sa parole, et que l’on croit être le Thabor.

Là, Jésus se mit en prière, et, à mesure qu’il priait, son visage s’entourait de rayons et finit par devenir brillant comme le soleil ; sa robe rouge et son manteau bleu se changèrent en vêtements blancs comme la neige, et, ses pieds quittant la terre, il demeura suspendu au-dessus du sol.

Les trois disciples regardaient en silence, les mains jointes et l’effroi dans le cœur, lorsqu’ils virent tout a coup que Jésus n’était plus seul, et qu’ils reconnurent à l’un de ses cotés Moïse et à l’autre Elie.

Tous deux étaient pleins de majesté et de gloire, et tous deux lui parlaient de sa sortie de ce monde qui devait bientôt avoir lieu à Jérusalem.

Mais alors, une nuée parut, et la terreur des apôtres redoubla en voyant Jésus, Moïse et Elie entrer dans cette nuée.

En un instant, elle devint resplendissante, et il en sortit une voix qui disait :

« Celui-ci est mon fils bien-aimé ; écoutez donc, et croyez tout ce qu’il vous dira. »

Et, lorsque cette voix fut éteinte, la nuée disparut, et Jésus se retrouva seul avec les trois apôtres.

Ceux-ci lui demandèrent, alors, ce qu’avaient voulu dire Moïse et Elie, quand ils avaient parlé de sa sortie du monde à Jérusalem.

Et dès lors, Jésus commença de leur dire ce qu’il ne leur avait point dit encore, à savoir qu’il devait aller à Jérusalem, qu’il y souffrirait beaucoup de la part des sénateurs, des scribes et des princes des prêtres ; enfin, qu’il y serait mis à mort.

Et, comme les trois apôtres pâlissaient à cette nouvelle :

— Mais il est écrit, dit Jésus, que je combattrai et vaincrai la mort : n’ayez donc point souci de cette mort, car je ressusciterai le troisième jour !

Peut-être, la veille, eussent-ils douté ; mais, après ce qu’ils venaient de voir, ils crurent du fond de leur cœur.

Jésus partit secrètement pour Jérusalem : décidé à mourir, il voulait, au moins, choisir l’heure de sa mort.

Il arriva dans la ville sainte pour la fête des Tabernacles.

Mais, partout où passait le Christ, c’était le sillon de lumière éclairant le ciel. — Comme il traversait un village de la Galilée, dix lépreux qu’on avait jetés hors des villes, isolés de toute communication, si hideux à voir, qu’ils n’osaient se regarder entre eux, et que, même parmi leurs pareils, ils étaient exilés, ayant appris son arrivée, se traînèrent sur son chemin, et de loin lui crièrent humblement et d’un cœur plein de foi :

— Jésus, notre maître ! Jésus, notre Seigneur ! Jésus, notre espoir ! ayez pitié de nous !

Jésus les entendit, et, de la place où il était lui-même :

— Allez, dit-il, et montrez-vous aux prêtres !

Et, lorsqu’ils furent arrivés devant les prêtres, qui connaissaient de cette maladie, et qui prononçaient l’anathème contre les malades, il se trouva qu’ils étaient parfaitement guéris.

A peine Jésus était-il arrivé à Jérusalem, qu’il prêchait dans le temple, et, se tenant debout au milieu de ce parvis d’où il avait chassé les vendeurs, il s’écriait :

— Si quelqu’un a soif qu’il vienne à moi et qu’il boive ; du sein de celui qui croit en moi couleront des sources d’eau vive !

Enfin, comme des scribes et des pharisiens venaient de surprendre une malheureuse femme en adultère, et l’emmenaient pour la lapider, selon la loi de Moïse, ils conduisirent cette femme à Jésus, qui était dans le vestibule extérieur du temple, et, captieusement, pour l’entraîner soit à une condamnation qui le ferait accuser de cruauté, soit à un acquittement qui le ferait accuser de sacrilège :

— Maître, lui dirent-ils, on vient de surprendre cette femme en adultère ; or, tu le sais, la loi de Moïse ordonne de la lapider.

La femme était jeune ; elle était belle ; en face d’une mort cruelle, elle pleurait.

Jésus vit ses larmes, et répondit :

— Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre !

Alors, comme si scribes et pharisiens, interrogeant leur conscience, eussent compris que celui qui avait fait une pareille réponse voyait jusqu’au fond des cœurs, ils s’en allèrent les uns après les autres ; si bien que Jésus et la femme adultère restèrent seuls.

Jésus regarda autour de lui, et, voyant que l’accusée avait été absoute par la seule force de sa parole :

— Femme, où sont les gens qui voulaient vous faire mourir ? lui demanda-t il.

— Je ne les vois plus, dit elle, encore toute tremblante.

— Aucun tribunal ne vous a condamnée ? demanda le Christ.

— Aucun, répondit-elle.

— Alors, ce n’est pas moi qui vous condamnerai, ô pauvre créature ! mon père m’a fait rédempteur et non pas juge ! Allez donc, et ne péchez plus !

Après de pareils actes et de telles paroles, il était impossible que le Christ demeurât inconnu à Jérusalem. Sa présence y fut révélée par le cri unanime de ses ennemis, et surtout par les rumeurs du peuple, qui le suivait en tout lieu, disant :

— Cet homme est assurément un prophète !

D’autres disaient :

— C’est mieux qu’un prophète, c’est le Messie. Rappelez-vous les paroles de Jean le Baptiseur, avouant que lui, Jean, n’était que l’apôtre, et que Jésus était le fils de Dieu..

Il est vrai que d’autres disaient, au contraire :

— Cet homme vient de la Galilée, et le Christ doit venir, non pas de la Galilée, mais de Bethléem, puisqu’il doit être de la race et de la ville de David.

Mais tous ne l’écoutaient pas moins avec avidité, tant chacune de ses paroles répondait au besoin de ces âmes malades de servitude, de ces corps souffrants de misère.

De sorte que, des archers ayant reçu l’ordre d’arrêter le Christ, et l’ayant trouvé au milieu d’une foule ravie, soit qu’ils fussent eux-mêmes séduits par ses paroles, soit qu’ils craignissent quelque sédition populaire, ils n’osèrent l’arrêter.

Ils revinrent donc vers les princes des prêtres et vers les pharisiens, qui leur dirent :

— Pourquoi n’avez-vous point arrêté cet homme, et ne nous l’avez-vous pas amené ?

Les archers secouèrent la tête.

— Jamais homme n’a parlé comme cet homme ! répondirent-ils.

A cette réponse les pharisiens s’effrayèrent.

— Mais, dirent-ils aux archers, vous aussi, êtes-vous donc séduits comme les autres ?… Avez-vous donc vu autour de lui des sénateurs ou des gens du grand conseil ?

— Non, répondirent les archers ; mais nous y avons vu un grand nombre de gens du peuple, une multitude d’hommes de la nouvelle ville et des faubourgs.

— Alors, dirent les pharisiens, tout ce qui l’entoure n’est que populaire, gens sans asile, vagabonds, maudits de Dieu… Retournez donc, et arrêtez cet homme.

Mais un des sénateurs se leva.

— Notre loi, dit-il, ne permet pas d’arrêter un homme sans un jugement du grand conseil, et nous n’avons le droit de condamner aucun accusé sans que cet accusé ait été entendu.

— Etes-vous aussi Galiléen, Nicodème ? s’écrièrent alors plusieurs voix. Lisez les Ecritures, et vous verrez qu’il ne vient point de prophète de Galilée.

Nicodème ne répondit rien ; cependant, comme sa voix avait la puissance qu’a toujours la voix d’un homme juste et estimé, chacun se retira chez soi sans qu’il y eût eu de décision prise contre Jésus.

Néanmoins, celui-ci, qui avait vu les archers, et qui avait d’avance choisi la Pâque prochaine pour l’époque de sa mort, se retira de Jérusalem, prenant au hasard le premier chemin venu.

Mais, suivi du peuple, il allait toujours, rendant la vue à un aveugle-né, disant la parabole du bon pasteur, annonçant aux pharisiens qu’ils mourraient dans leur péché.

Au milieu de ses courses et de ses prédications, un messager tout poudreux lui arriva.

— Je viens de Béthanie, dit-il ; je vous suis envoyé par Madeleine et par Marthe, sa sœur : toutes deux m’ont chargé de vous dire que leur frère Lazare est bien malade.

— Bon, répondit Jésus, rien ne presse : cette maladie est pour le plus grand honneur de Dieu, et afin que le Messie soit glorifié.

Et le messager s’en retourna.

Et Jésus demeura encore plusieurs jours dans le lieu où il était ; puis il dit à ses disciples :

— Maintenant, allons voir Lazare !

Cela n’étonna personne, car on savait que Jésus affectionnait particulièrement cette famille.


Et il ajouta :

— Venez ! notre ami Lazare dort, je vais l’éveiller !

Les disciples le suivaient sans comprendre ; mais rarement, excepté Pierre, l’interrogeaient-ils sur le sens de son langage figuré ; ils savaient que ce langage s’expliquait toujours de lui-même.

Aussi, répondirent-ils, croyant que le maître parlait d’un sommeil ordinaire :

— Seigneur, s’il dort, il sera guéri.

Mais Jésus reprit :

— Lazare est mort !

Et, comme les disciples s’étonnaient qu’il eût laissé mourir un homme qu’il appelait son ami :

— Venez, venez, dit le Christ, car tout est accompli par la volonté de Dieu, et afin que ceux qui douteraient encore ne doutent plus.

Et, comme quelques-uns hésitaient, disant :

— Mais nous sommes proscrits, mais le maître est proscrit, mais il ne peut manquer de nous arriver malheur, si nous rentrons dans Jérusalem !

Thomas dit aux disciples :

— Allons avec le maître, afin de partager son sort, et, s’il meurt, de mourir avec lui !

Jésus le regarda tendrement, et lui dit.

— Après une telle parole, Thomas, si tu doutes jamais, tu as d’avance ton pardon.

Et l’on se mit en route pour Béthanie.

Sur le chemin, Jésus rencontra Marthe ; pauvre sœur désolée, elle était venue au-devant du grand consolateur.

— Oh ! s’écria-t-elle dès qu’elle l’aperçut, si vous eussiez été ici, Seigneur, mon malheureux frère ne serait pas mort ! Pourquoi donc n’étiez-vous pas ici, ou pourquoi n’êtes-vous pas venu lorsque je vous ai fait demander ?

Et elle fondait en larmes, et tordait ses bras de douleur en disant ces paroles.

Jésus lui répondit :

— Ne pleurez plus, Marthe, votre frère ressuscitera !

— Oui, dit Marthe, au jour de la résurrection, avec les autres hommes.

Mais Jésus, l’interrompant du geste :

— Je suis, dit-il, la résurrection et la vie, et celui qui croit en moi vivra, même quand il serait mort ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra point pour toujours… Répondez. moi du fond du cœur, croyez-vous cela, Marthe ?

Et Marthe s’écria :

— Oh ! oui, je vous crois !… oui, je crois que vous êtes le Christ ! je crois que vous êtes le fils du Dieu vivant ! je crois que vous êtes venu dans ce monde pour nous racheter tous !

Et elle courut vers la maison, et, trouvant Madeleine assise, et pleurant au milieu d’un grand cercle d’amis qui étaient venus de Jérusalem pour essayer de consoler les deux sœurs, elle lui dit tout bas :

— Le Seigneur vient et n’est plus qu’à quelques pas d’ici.

Aussitôt le visage de Madeleine s’illumina, ses larmes tarirent ; elle se leva, et, sans prononcer une parole, s’élança vers la porte, et courut au-devant de Jésus.

Car, si Marthe croyait, elle, pauvre pécheresse, croyait bien plus profondément encore !

Puis, à tous ses amours profanes, avait succédé un seul amour : l’amour divin.

Voilà pourquoi elle se précipitait au-devant du Seigneur ; et son cœur purifié volait devant elle avec des ailes aussi blanches que celles d’une colombe.

Les Juifs qui l’entouraient, et qui la virent sortir ainsi, se disaient les uns aux autres :

— Pauvre femme ! elle va, dans sa douleur, pleurer au tombeau de Lazare ; suivons-la, et pleurons avec elle.


Mais Madeleine ne s’arrêta point devant le tombeau ! elle passa outre, se contentant d’envoyer au mort bien aimé un geste de douleur mêlé d’espérance.Les Juifs continuèrent de la suivre.

Alors, ils virent au loin un groupe considérable et en tête de ce groupe marchait un homme au visage calme et à la démarche assurée.

Madeleine reconnut Jésus, et, avant de l’avoir joint, – n’osant sans doute, par humilité, aller jusqu’à lui, – elle tomba à genoux, les bras étendus, et criant avec cette ardeur passionnée qui avait brûlé son cœur de tant de feux terrestres :

— O Seigneur ! Seigneur ! si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort !


Alors, voyant qu’elle pleurait ; voyant que ceux qui étaient venus avec elle pleuraient, Jésus frissonna jusque dans son esprit, et, se troublant lui-même :

— Où avez-vous mis ce mort bien-aimé ? demanda-t-il d’une voix altérée.

— Oh ! venez, venez, Seigneur ! s’écria Madeleine, je vais vous conduire à sa tombe.

Alors, Jésus la suivit, et, tout en la suivant, il pleurait. Et les Juifs disaient, se le montrant entre eux :

— Voyez donc comme il l’aimait ! voyez donc comme il pleure !

Et d’autres répondaient.

— Pourquoi n’est-il pas venu alors, quand on l’a demandé ? Lui, qui guérit les aveugles et les paralytiques, eut certes bien pu le guérir.

L’on arriva ainsi au sépulcre. – Marthe attendait à genoux. Et Jésus demanda :

— Est-ce donc là qu’est enterré mon ami Lazare ?

— C’est sous cette pierre, répondit Marthe.

Quant à Madeleine, elle avait le cœur si oppressé de douleur, si frissonnant d’espoir, qu’elle essayait vainement de parler : des lambeaux de phrases sortaient de sa bouche, des lambeaux de soupirs sortaient de sa poitrine.

Jésus regarda les deux femmes avec une tendresse extrême, et dit aux assistants :

— Levez cette pierre !

— Mais, répondit Marthe, considérez, Seigneur, qu’il y a quatre jours que notre frère Lazare est couché dans le sépulcre, et que la corruption doit déjà être en lui.

Alors, Jésus étendit la main, disant :

— Soulève-toi de toi-même, pierre de la tombe !… Lazare, sors de ton sépulcre !

Et la pierre se souleva comme si la main du mort l’eut poussée, et l’on vit le trépassé dans son tombeau, enveloppé de son suaire, lié autour de lui par des bandelettes qui lui couvraient jusqu’au visage.

Et le trépassé se leva à son tour, au milieu d’une épouvante qui n’avait pas encore eu le temps de tourner en joie. Alors Jésus dit :

— Déliez-le, et laissez-le aller !

Et Marthe et Madeleine se précipitèrent sur Lazare, déchirant suaire et bandelettes, et criant :

— Gloire à Dieu !… gloire au Seigneur Jésus !… miracle !

Et Lazare répéta après elles, d’une voix mal vibrante encore :

— Gloire à Dieu !… gloire au Seigneur Jésus !… miracle !

Selon la promesse du Messie, Lazare était ressuscité.

Jamais le Christ n’avait fait miracle plus patent, plus public, plus extraordinaire.

Aussi les assistants coururent-ils, presque insensés, jusqu’à Jérusalem, racontant ce qu’ils avaient vu, et criant :

— Oh ! cette fois, le Messie est bien parmi nous !

Jésus, de son côté, se retira sur la limite du désert, dans la ville d’Ephrem ; et, comme Marthe et Madeleine comme le nouveau ressuscité surtout essayaient de le retenir parmi eux :

— Mon heure n’est pas encore arrivée, dit Jésus ; je reviendrai prendre un dernier repas avec vous à la Pâque prochaine.

Et il s’enfonça du côté du désert, et disparut.