Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre VII

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Librairie théâtrale (volume 3p. 5-34).


Le cortège de Jésus se composait de ses disciples, dont nous avons déjà parlé, et des femmes que l’Écriture appelle les saintes femmes, et dont nous allons dire quelques mots.

Les saintes femmes, c’était d’abord la vierge Marie, laquelle, depuis les noces de Cana, n’avait plus quitté son fils, qui l’avait retenue près de lui, – comme si, sachant le peu de temps qu’il avait encore à rester dans ce monde, Jésus n’eût pas voulu laisser perdre pour l’amour filial une parcelle de ce temps ; – c’était Marie-Madeleine, la belle courtisane que le Christ, dans sa tendre miséricorde, avait rapprochée de sa mère, afin d’épurer la pécheresse au contact de celle qui n’avait jamais failli ; c’était Jeanne, femme de Chusa, intendant de la maison d’Hérode ; c’était Marie, nièce de la Vierge et fille de Cléophas ; c’était Marthe, sœur de Madeleine et de Lazare ; c’était Marie, mère de Marc, et quelques autres encore dont les noms ne sont point venus jusqu’à nous.

Peut-être ce groupe de femmes semble-t-il étrange, apparaissant à la suite de Jésus ; mais, outre que c’était, chez les Juifs une habitude que les femmes, et surtout les veuves, suivissent leurs docteurs, la parole du Christ avait un accent si doux, si persuasif, si tendre ; sa morale, toute de piété, d’amour et de miséricorde, allait si bien au cœur des femmes, qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce que les femmes suivissent celui qui avait ressuscité la fille de Jaïre, pardonné à Madeleine, et sauvé la vie à la femme adultère. D’un autre côté, il y avait dans Jésus quelque chose de mélancolique, de suave, presque de féminin, qui donnait à sa vue et à sa parole un charme irrésistible ; — charme qui, nous l’avons déjà dit, s’exerçait particulièrement sur les femmes, mais en imposant au sentiment qu’il éveillait une expression de chasteté toute divine.

Seule, l’adoration de Madeleine pour le Christ avait conservé une teinte de l’amour terrestre. Madeleine, en effet, aimait son divin rédempteur avec l’emportement de sa nature : tous ses amours s’étaient concentrés en un seul, et cet amour était immense, incommensurable, infini.

Souvent Jésus l’en reprenait d’un sourire, d’un mot, d’un regard, et, alors, la pauvre pécheresse se précipitait aux pieds du Christ, et le front dans la poussière, versait des larmes qu’elle croyait des larmes de repentir, et qui n’étaient encore que des larmes d’amour.

Et, après sa douce mère, c’était Madeleine que Jésus aimait le mieux parmi les saintes femmes, comme c’était Jean qu’il aimait le mieux parmi ses disciples.

Ce fut ainsi entouré qu’il rentra dans Jérusalem, et, grâce au tumulte de ce grand jour, on ne fit pas plus attention à lui qu’on n’avait fait attention à Pierre et à Jean.

Arrivé à l’angle occidental de la forteresse, le cortège de Jésus se sépara en deux groupes : l’un, composé des saintes femmes, conduites par la vierge Marie, alla se perdre au fond d’une petite maison noyée dans l’ombre de la colline de Sion et dont le jardin était appuyé au rempart, tandis que l’autre, composé de ses disciples, entrait dans la maison d’Héli, retenue pour la cène par Pierre et Jean.

Dans le vestibule de la maison, Pierre et Jean attendaient.

Près d’eux attendaient aussi ceux qui devaient faire la pâque dans les deux autres chambres, c’est-à-dire au rez-de-chaussée et au second étage : c’étaient tous les disciples de Jésus. Les uns allaient manger la pâque avec le fils du grand prêtre Siméon, et les autres avec Eliacim, fils de Cléophas.

En attendant Jésus, ils chantaient le CXVIIIème psaume de David :

« Heureux ceux qui se conservent sans tache dans ta voie ; heureux ceux qui marchent dans ta loi, O Seigneur !… »

Lorsque le psaume fut fini, Pierre apporta devant Jésus l’agneau pascal, attaché contre une planche par le milieu du corps. C’était un petit agneau blanc, sans une seuls tache, ayant un mois à peu près, et portant sur la tête une couronne d’or.

Jésus devait immoler l’agneau.

On lui présenta le couteau du sacrifice, et, tandis que Jean renversait la tête de l’animal pour mettre à découvert l’artère du cou :

— Ainsi, murmura Jésus regardant l’agneau, ainsi je serai attaché à la colonne, car je suis, comme l’a dit Jean-Baptiste, le véritable agneau de Dieu !

Et le petit agneau bêla tristement.

Jésus soupira ; il paraissait éprouver une grande répugnance à blesser le pauvre animal ; il le fit cependant, mais rapidement et avec beaucoup de regret ; puis aussitôt il détourna les yeux.

On recueillit le sang dans un bassin d’argent, et l’on présenta à Jésus une branche d’hysope qu’il trempa dans le sang.

Ensuite il alla à la porte de la salle, teignit de sang les deux poteaux et la serrure, et fixa au-dessus de la porte la branche d’hysope, en prononçant ces paroles :

— En vérité, je vous le dis, frères, le sacrifice de Moïse et la figure de l’agneau pascal vont trouver leur accomplissement ; et non seulement les enfants d’Israël, mais encore ceux de toutes les nations vont, cette fois, réellement sortir de la maison de servitude.

Puis, regardant autour de lui, et sondant des yeux les profondeurs de la salle :

— Etes-vous tous réunis ? demanda Jésus.

— Oui, tous, répondit Pierre.

— A l’exception de Judas, dit Jean.

— Qui sait où il est ? demanda Jésus.

Les disciples et les apôtres s’interrogèrent entre eux.

— Nul de nous ne le sait, dit Jean. Il nous a quittés un peu avant que Pierre et moi partions pour Jérusalem. Nous avons cru, ne le voyant pas, que vous l’aviez chargé de quelque commission.

— Non, répondit tristement Jésus, et c’est, à cette heure, à un autre que moi qu’il obéit… Mais je le remercie de me laisser un instant aller dire adieu à ma mère. Achevez donc les préparatifs de la cène ; lorsque Judas arrivera, je rentrerai derrière lui.

Jésus sortit, et se dirigea seul vers la petite maison que nous avons indiquée, et où les saintes femmes devaient souper ensemble.

Dans le vestibule, Jésus rencontra Madeleine.

— Que fais tu là, mon enfant ? lui demanda-t-il.

— Je vous avais senti venir, ô Seigneur ! dit Madeleine, et je m’avançais au devant de vous.

Jésus lui donna sa main à baiser. Elle saisit cette main divine, et y appliqua ses lèvres avec passion.

— Madeleine ! murmura Jésus.

— Mon Seigneur ? dit la pécheresse rougissante.

— Où est ma mère ?

— Elle nous a quittées un instant : elle est au jardin.

— C’est bien, dit Jésus ; j’y vais.

— Laissez-moi vous montrer le chemin, maître, dit Madeleine s’élançant en avant.

— Je connais tous les chemins, dit Jésus.

Madeleine s’arrêta, humble et triste.

Jésus la regarda avec une profonde compassion ; puis d’une voix douce comme le soupir d’une fleur :

— Montre-moi le chemin, dit-il. Madeleine poussa un cri de joie, et marcha devant.

Jésus traversa la salle où la table avait été dressée par les soins de Marthe. Les saintes femmes étaient assises, et causaient. Elles se levèrent en voyant Jésus.

Comme l’avait dit Madeleine, la Vierge n’était point avec elles. Jésus passa, et, précédé de Madeleine, entra dans le jardin.

Alors, on put voir ces plantes qui se courbent dans les ténèbres comme font les oiseaux, qui, pour dormir, mettent la tête sous leur aile, se relever, croyant sans doute que l’aurore venait alors, on put voir les fleurs qui se ferment la nuit comme des yeux humains, s’ouvrir, et répandre les parfums qu’elles croyaient enfermés dans leur calice jusqu’à l’aube du jour.

Jésus vit sa sainte mère qui priait, agenouillée sous un térébinthe.

Il arrêta Madeleine de la main, et marcha vers Marie d’un pas si léger, qu’elle ne l’entendit pas venir.

Jésus contempla un instant la Vierge avec une profonde tristesse ; puis, de sa plus douce voix.

— Ma mère ! dit-il.

Marie tressaillit jusqu’au fond de ses entrailles, comme au jour où elle avait entendu la voix de l’ange.

— Oh ! mon fils ! s’écria-t-elle.

Et elle tendit ses deux bras vers Jésus.

Jésus la releva et la conduisit à un banc, sur lequel la Vierge s’assit ou plutôt se laissa tomber, sans quitter des yeux son divin fils.

En ce moment, animée d’une crainte vague, resplendissante d’amour maternel, la physionomie de la Vierge avait quelque chose de vraiment céleste.

Dieu avait permis, d’ailleurs, qu’en signe de sa pureté, elle restât jeune et belle. A peine paraissait-elle de l’âge de son fils, et aucune femme de Jérusalem, de la Judée, du monde, ne pouvait lui être comparée pour la beauté.

— Oh ! mon fils, dit-elle, tu as donc pensé à moi !

— J’ai vu ce qui se passe dans votre cœur, ma mère, dit Jésus, et me voici.

— Si tu as vu ce qui se passe dans mon cœur, tu as vu mes craintes ?

— Oui, ma mère.

— Tu sais ce que je demandais à Dieu ?…

— Qu’il m’inspirât l’idée de quitter Jérusalem.

— Oh ! oui, mon fils bien-aimé, quitte Jérusalem !… Retournons à Nazareth ! fuyons en Égypte, s’il le faut !

— Ma mère, dit Jésus prenant doucement la main de la Vierge, les temps sont venus, et il ne s’agit plus de fuir le danger il s’agit d’aller au-devant de lui.

La Vierge frissonna par tout son corps.

— Ecoute, dit-elle, tu m’as souvent parlé, mais vaguement, de ce jour de danger : — enfant, en Égypte ; adolescent, à Jérusalem ; homme, sur les bords du lac de Génésareth ; — souvent, dans tes discours aux disciples, tu as répété les mots de sacrifice, d’immolation, de supplice, et, chaque fois que quelque chose de pareil sortait de ta bouche, je tressaillais jusqu’au fond de l’âme mais, quand tu m’as dit : « Venez avec moi ma mère, » j’ai été rassurée, car j’ai pensé que, si mon enfant bien-aimé courait un danger de mort, il ne dirait pas à sa mère : « Venez avec moi ! »

— Et si, au contraire, je t’avais dit : « Viens avec moi, » parce que, devant te quitter bientôt, je ne voulais perdre aucun des instants qu’il m’était donné de passer encore près de toi ?

Le visage de la Vierge prit la couleur du manteau blanc qui couvrait sa tête.

— Mon fils, dit-elle, au nom des larmes de béatitude que j’ai versées quand les anges m’annoncèrent que tu étais conçu dans mon sein ; au nom des joies célestes qui inondèrent mon âme quand je te vis me sourire en naissant dans la grotte de Bethléem ; au nom de l’orgueil que j’éprouvai quand les bergers et les mages vinrent t’adorer au berceau ; au nom du bonheur inconnu que je ressentis quand, après t’avoir perdu pendant trois longs jours, je te retrouvai dans le temple, entouré de docteurs dont la science terrestre s’humiliait devant la science divine de mon enfant ; au nom de l’Esprit saint qui habite en toi et fait de toi le bienfaiteur de l’humanité, promets à ta mère qu’elle te précédera au tombeau !

— Ma mère, dit Jésus, la terre était encore informe et nue, les ténèbres couvraient encore la face de l’abîme, l’homme et la femme n’existaient encore que dans la pensée du Créateur, que déjà, d’accord avec moi et l’Esprit saint, mon père avait résolu, dans le silence de l’éternité, d’incarner une seconde fois l’image de sa divinité dans l’homme déchu.

Or, plus de quatre mille ans se sont écoulés, pendant lesquels, — tu le sais, ô mon père ! vous le savez, ô cieux ! vous le savez, étoiles et soleil contemporains de la création ! — j’ai soupiré après mon abaissement, qui devait sauver l’humanité… Le jour tant désiré de mon incarnation est enfin venu ; depuis trente-trois ans, j’en glorifie le Seigneur, Eh bien, la nuit passée, sur le mont des Oliviers où je priais, en songeant à la douleur que ma mort allait vous causer, ma mère, j’ai dit à Dieu : « O mon père ! pour accomplir l’œuvre de l’éternelle, de la sainte alliance, n’y a-t-il donc pas un autre moyen que le supplice de votre fils ? » Et Dieu m’a répondu : « J’étends ma tête sur l’univers, et mon bras sur l’infini, et j’ai juré, ô mon fils, moi qui suis l’Eternel, que les péchés du monde seraient rachetés par ta mort ! »


La Vierge poussa un si douloureux gémissement, que l’air, les plantes, les fleurs, semblèrent gémir avec elle.

— Ma mère, reprit Jésus, pensez donc à cette gloire infinie qui a été réservée à votre fils : – jusqu’à présent des hommes se sont dévoués pour un homme, pour un peuple, pour une nation ; votre fils se dévoue pour l’humanité tout entière !

— Je pense que mon fils va mourir, dit la Vierge avec un sanglot déchirant, et il m’est impossible de penser à autre chose !…

— Ma mère, dit Jésus, je vais mourir, c’est vrai ; mais comme meurt un Dieu, pour ressusciter dans trois jours à la vie éternelle.

Marie secoua la tête.

— Oh ! dit-elle, lorsque l’ange m’annonça que j’étais élue entre les femmes, et que j’allais devenir la mère d’un Dieu, je rendis grâce au Seigneur, et je crus… Mais voici ce que je crus : c’est que tu naîtrais avec tous les attributs de la divinité ; c’est que, au sortir de mon sein, tu croîtrais aussi vite que la pensée ; c’est que, grand comme le monde qui devait t’appartenir, tu couvrirais d’un de tes pieds l’océan, de l’autre la terre ; que tu pèserais dans ta main droite le soleil, tandis que, de ta main gauche, tu soutiendrais la voûte des cieux. Alors, je t’eusse reconnu pour un Dieu et adoré comme un Dieu. Mais il n’en a point été ainsi : tu es venu au monde semblable aux autres enfants ; semblable aux autres enfants, tu as commencé par sourire à ta mère ; tu t’es suspendu à son sein, tu as grandi sur ses genoux ; puis, lentement, en passant par l’adolescence, tu t’es fait homme ; alors, au lieu de t’adorer comme une faible créature adore son Dieu, je t’ai aimé comme une tendre mère aime son enfant.

— Oh ! oui, ma mère, dit Jésus, et soyez bénie pour cet amour, qui, pendant trente-trois ans, ne m’a pas laissé une seule fois regretter le ciel… quoique plus d’une fois – excusez-moi ma mère, – ma mission comme rédempteur de l’humanité tout entière m’ait forcé, en vous parlant, de mettre la grande famille humaine au-dessus de la famille privée. Je devais donner l’exemple à ceux auxquels je disais : « Vous quitterez votre père, votre mère, vos frères, vos sœurs, vos fils et vos filles, pour suivre celui qui vous appellera au nom du Seigneur. » Hélas ! ma mère ! quand je m’éloignais de vous ou que je vous répondais durement, la douleur que j’éprouvais dépassait la douleur que je vous faisais éprouver !

— Jésus ! Jésus ! mon enfant ! s’écria la Vierge en tombant sur ses genoux, et en pressant son divin fils entre ses bras.

— Oui, je le sais, dit Jésus avec une profonde tristesse, vous serez appelée la mère pleine d’amertume.

— Mais, dit la Vierge, es-tu donc si sûr, mon bien-aimé fils, que l’heure de nous quitter soit proche ?

— Hier, au conseil de Caïphe, on a résolu de m’arrêter.

— Et personne parmi tous ces prêtres, tous ces sénateurs, tous ces hommes, enfin, n’a pris ta défense ? Mais ils ne savent donc pas que tu as une mère, ou ils n’ont donc pas de fils ?

— Si fait, ma mère, deux justes ont parlé pour moi : Nicodème et Joseph d’Arimathie.

— Ah ! que le Seigneur soit avec eux à l’heure de leur mort.

— Il y sera, ma mère.

— Mais on ne sait pas où tu es ; les archers ne te trouveront peut-être pas.

— Un homme s’est chargé de les conduire où je serai, et de me livrer entre leurs mains.

— Un homme !… Et quel mal as-tu donc fait à cet homme ?

— Ma mère, je ne lui ai jamais fait que du bien.

— C’est quelque idolâtre de Samarie, quelque païen de Tyr ?

— C’est un de mes disciples.

La Vierge jeta un cri.

— Oh ! l’insensé ! dit-elle ; oh ! l’ingrat ! oh ! l’infâme !

— Dit le malheureux ! ma mère.

— Et quelle cause l’a pu pousser à ce crime ?

— La jalousie et l’ambition. Il est jaloux de Jean et de Pierre ; il croit que je les aime mieux que lui ; comme si celui qui va mourir pour les hommes ne les aimait pas tous également ! il croit encore que j’aspire à un royaume terrestre, et il craint que je ne lui fasse, dans ce royaume, une part inférieure à celle des autres.

— Et quand cette fatale pensée de te trahir lui est-elle donc venue ?

— L’autre soir, à Béthanie, dit Jésus, quand Madeleine a versé du nard sur mes pieds, et a brisé le vase qui le contenait, pour en exprimer jusqu’à la dernière goutte sur mes cheveux.

— Oh ! c’est Judas ! s’écria Marie.

Jésus se tut.

— Oh ! poursuivit la Vierge, que Dieu…

Jésus lui mit la main sur la bouche, pour empêcher la malédiction de s’achever.

— Ma mère, dit-il, ne maudissez pas : votre malédiction serait trop puissante ! Oubliant, une fois, que j’étais le fils de Dieu, j’ai maudit un figuier sur lequel je n’avais pas trouvé de fruits, et le figuier a séché jusque dans ses racines… Ma mère, ne maudissez point Judas !

Jésus leva sa main.

— Que Dieu lui pardonne ! murmura la Vierge, mais d’une voix si faible que Dieu seul l’entendit.

Jésus fit un mouvement pour aller retrouver ses disciples.

— Oh ! pas encore ! ne me quitte pas encore ! dit la Vierge.

— Ma mère, dit Jésus, je ne vous quitterai pas ; car, malgré ces murs, je vais faire que vous me voyiez ; malgré la distance, je vais faire que vous m’entendiez.

Et, à l’instant même, afin que sa mère ne doutât point, il rendit les murs transparents et supprima la distance ; de sorte que la Vierge put voir les apôtres préparant la cène, et put entendre ce qu’ils disaient.

Mais la Vierge ramena ses yeux sur Jésus, en murmurant :

— Encore un instant, mon fils bien-aimé ; ta mère t’en prie.

Jésus releva la Vierge, et, de ses deux mains, lui appuya la tête contre sa poitrine.

Pendant ce temps, une harmonie céleste commença de se faire entendre, et, comme si le ciel se fût ouvert, au-dessus de la tête de Marie des voix angéliques chantèrent en chœur :


« Vierge fidèle, priez pour nous ! Etoile du matin, priez pour nous ! Vase d’élection, priez pour nous ! Miroir de justice, priez pour nous ! Reine des anges, priez pour nous !


Mère très pure, mère très chaste, mère du Sauveur, priez pour nous !

Priez pour nous, rose mystérieuse, tour d’ivoire, sanctuaire de charité, arche d’alliance, porte du ciel, priez pour nous ! priez pour nous ! »


Aux vibrations de cette musique divine, au bruit harmonieux de ces voix, Marie releva lentement la tête, plongea son regard dans les splendeurs du firmament, et demeura un instant le visage tout illuminé des rayons de la gloire éternelle qu’elle avait entrevue.

Alors, poussant un soupir :

— C’est bien beau le ciel avec les anges, dit-elle ; mais c’est si bon la terre avec son enfant !

— Ma mère, dit Jésus, ce n’est plus seulement la terre que vous habiterez avec votre enfant pendant de courtes années, c’est le ciel que vous aurez avec votre fils pendant l’éternité. En rachetant les hommes, je tue la mort ; mais, pour combattre la mort, pour la vaincre, pour la tuer, il faut que je descende dans son royaume. C’est au fond du sépulcre que je lutterai avec ce roi des épouvantements : c’est de l’abîme que je remonterai triomphant vers le ciel. Alors, ma mère, la mort sera toujours, mais le néant ne sera plus ; alors, nul ne saura le nombre des âmes que j’aurai rachetées, nul ne pourra compter les générations qui, un jour, sortiront, à ma voix de la poussière du tombeau pour entrer dans la vie éternelle.

— Ainsi soit-il ! murmura la Vierge en soupirant.


Et, pour ne quitter Jésus que le plus tard possible, elle se mit à marcher avec lui, la tête toujours appuyée sur sa poitrine.

Mais, au bout de quelques pas, tous deux s’arrêtèrent : le corps d’une femme évanouie leur barrait le chemin.

C’était celui de Madeleine. — Madeleine était demeurée à l’endroit où Jésus lui avait dit de s’arrêter ; mais, de là, elle avait entendu que Jésus allait mourir et, à cette nouvelle, elle s’était évanouie.

— Ma mère, dit Jésus, je vous laisse moins malheureuse, vous avez quelqu’un à consoler.