Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre VIII

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Librairie théâtrale (volume 3p. 35-65).


Jésus rentra dans le cénacle. – Judas venait d’arriver. Le Christ arrêta un instant son regard sur le regard sombre du traître ; puis, s’adressant aux apôtres :

— L’agneau pascal est prêt, dit-il ; le sacrifice peut commencer.

Jésus s’assit au milieu des apôtres. La table avait la forme d’un E dont le milieu eût été enlevé : les apôtres n’en occupaient que les trois faces extérieures ; on la servait et la desservait par l’ouverture.

A sa droite, Jésus avait Jean, son disciple bien-aimé ; Jean, l’homme au cœur pur, au sourire suave, à la parole éloquente ; Jean, que le Messie surnommait, – avec son frère Jacques, – Boanergès, c’est-à-dire fils du tonnerre, puis venait Jacques le Majeur, fils de Zébédée comme Jean, et qui suivait les pas du Messie avec le pressentiment du martyre ; Jacques le premier des douze apôtres qui devait, en effet, sceller la foi de son sang !

Puis Jacques le Mineur, fils d’Alphée, cousin de Jésus par sa mère, et que l’on appelait le Mineur, pour le distinguer de l’autre Jacques, plus grand et plus âgé que lui.

Puis Barthélemy, l’ancien Nathaniel, celui qui n’avait pas cru d’abord au Christ, et qui confessera le Christ en souriant à ses meurtriers.

Puis, en retour, Thomas, à qui son insistance pour voir les plaies de Jésus vaudra une célébrité toute particulière ; Thomas, que les Hébreux appelaient Taoum, et les Grecs Didyme, mots qui, dans chaque langue, signifient jumeau.

Puis Judas, le traître, de la tribu d’Issachar, que l’on appelait Judas is Charioth, parce qu’il était du village de Charioth.

A la gauche de Jésus était Pierre, auquel Jésus avait promis les clefs du ciel, et que nous avons placé un des premiers sous les yeux de nos lecteurs, comme il était un des premiers dans le cœur de son maître.

Puis venait André, l’ancien disciple de Jean le Précurseur, et qui, sur un signe de ce dernier, avait suivi Jésus pour ne plus le quitter.

Puis le second Judas, que l’on appelait Taddée ou Lebbée indistinctement, du mot tad qui veut dire poitrine, ou du mot leb qui veut dire cœur. Le Christ n’avait pas d’apôtre plus fidèle, de disciple plus dévoué que lui.

Puis Simon Zelotés ou le Zélateur, frère de Jacques, et qui était appelé le Zélateur, parce qu’il était de cette secte juive qui avait juré de ne reculer devant aucun moyen de délivrer la Judée de la domination romaine.

Puis, en retour, Matthieu le Péager, qui avait quitté son nom de Lévi pour entrer dans un bureau de péage, et qui, plus tard abandonna le bureau de péage, pour suivre Jésus.

Et Philippe, enfin, à qui Barthélemy, alors Nathaniel, avait répondu : « Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? »

Il y avait, pour tous mets sur la table, l’agneau pascal, qui en tenait le milieu ; à droite un plat d’herbes amères, – pour faire allusion à l’amertume de la nourriture que les Hébreux avaient prise sur la terre d’exil ; et, à gauche, un plat d’herbes douces, – pour faire allusion à la nourriture qui pousse sur le sol de la patrie.

C’était Héli qui servait.

Avant de s’asseoir, Jésus dit tout haut la prière enseignée par lui-même sur la montagne : « Notre père qui êtes aux cieux… »

Puis à ces mots : « Ainsi soit-il ! » il regarda du côte où il avait laissé la Vierge dans le jardin ; et, de même qu’elle le pouvait voir, il la vit assise sur le banc où il l’avait conduite. Madeleine était couchée à ses pieds, la tête cachée dans les vêtements de la Vierge.

Marie, en voyant qu’il la regardait, étendit les bras vers son fils. Jésus murmura :

— Je pense à vous, ma mère ! et tout à l’heure je communierai avec vous, sinon de corps, du moins en esprit..

La Vierge sourit tristement, et laissa retomber ses deux mains sur les cheveux de Madeleine, dont les sanglots soulevaient la tête et les épaules.

Pendant ce temps, Héli découpait l’agneau, et mettait devant Jésus une coupe pleine de vin, et, entre les apôtres, six autres coupes, – une seule coupe, symbole de fraternité, devant suffire à deux apôtres.

Jésus bénit le vin qui était dans sa coupe, et le toucha du bout des lèvres ; puis, avec une profonde tristesse :

— Mes bien-aimés, dit-il, rappelez-vous les paroles du prophète :


« Mon serviteur grandira devant Dieu, comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée ; nous l’avons vu, et, comme il nous est apparu sans sa gloire, et sous une forme vulgaire, : nous l’avons méconnu.


Il nous a semblé un objet de mépris, la dernière des créatures, un homme de douleurs, voilà tout ; il a pris nos langueurs sur lui, et nous l’avons considéré comme un lépreux, comme un homme humilié par le Seigneur.

Et, cependant, il a été percé de plaies pour nos iniquités ; il a été brisé pour nos crimes ; le châtiment qui doit nous donner la paix est tombé sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures..

Nous nous étions tous égarés comme des brebis errantes ; chacun s’était détourné pour suivre sa propre voie, et Dieu l’a chargé, lui seul, de l’iniquité de nous tous.

Il a été offert en sacrifice parce qu’il l’ a voulu ; il n’a point ouvert la bouche pour se plaindre ; il sera mené à la mort comme une brebis qu’on égorge, et il sera muet comme un agneau devant celui qui le tond.

Il est mort au milieu des douleurs, ayant été condamné par des Juifs ; il n’avait jamais connu le mensonge, et, cependant, je l’ai retranché de la terre des vivants, car je l’ai frappé à cause des crimes de mon peuple. »

Voilà ce que disait Isaïe, il y a huit siècles de cela, ô mes bien-aimés, et, en disant ces paroles, c’était à moi qu’il songeait ; c’était mon supplice qu’il voyait ; c’était ma mort qu’il prophétisait. En effet, c’est moi qui vous le dis, toutes les misères humaines vont s’accumuler sur ma tête ; en me voyant passer triste et souffrant, les hommes détourneront les yeux ; ils croiront que je me courbe sous le poids de mes crimes ; ils croiront que ce sont les angoisses du remords qui me torturent. Moi, je ne pourrai les détromper, mais, vous, criez hardiment au monde : « Hommes, reconnaissez votre erreur ; si le Messie souffre, s’il gémit, s’il se tord sous la main de l’anathème, sous le fouet des soldats, sous le fer des bourreaux, le coupable, c’est l’humanité ! le réprouvé, c’est l’espèce humaine tout entière ! Il est jugé, il est condamné, il agonise, il meurt sans se plaindre, à peine jettera-t-il un dernier cri, comme ce pauvre agneau dont il est l’image ; mais souvenez vous de ceci : c’est que, ces plaies qui vous font frémir, c’est en votre nom qu’il les a reçues, et n’oubliez pas que chaque goutte de sang qu’il verse ajoute une plume aux ailes de l’ange de la rédemption, et que son sang coulera ainsi, goutte à goutte, jusqu’à ce que ces ailes bienfaisantes soient assez larges pour abriter la création tout entière ! »


— Oh ! Jésus ! oh ! mon maître ! dit Jean en laissant tomber sa tête sur la poitrine du Christ.

— Le jour est donc venu, mes bien-aimés, où il faut nous séparer !… Désormais, vous mangerez sans moi l’agneau qui bondit dans la prairie de Saaron ; désormais, vous boirez sans moi le vin qui. coule des pressoirs d’Engaddi ; mais suivez la voie que je vous indique. Dans la maison de mon père, dans la vallée de la paix éternelle où il demeure, il y a de douces habitations pour tous mes amis, des habitations où nous célébrerons ensemble la fête de la rédemption universelle, fête que n’attristera plus aucune idée de séparation !

Et, comme Jean et Taddée pleuraient :

— Ne pleurez pas, dit Jésus ; notre séparation sera courte, tandis que, au contraire, notre réunion sera éternelle !

— Mais, dit Thomas, si vous ne voulez pas que nous pleurions, maître, pourquoi pleurez-vous vous-même ?

Et, en effet, de grosses larmes silencieuses coulaient sur les joues de Jésus.

— Je pleure, dit Jésus, non pas à l’idée de notre courte séparation, Mais à l’idée qu’un de vous me trahit.

Alors, Jean se releva ; alors, les yeux de Taddée lancèrent un éclair à travers ses larmes ; alors, tous les disciples, à l’exception de Judas, s’écrièrent d’une seule voix :

— Est-ce moi, maître ?

— C’est un de vous, dit Jésus. Il est vrai que cette trahison était prédite par les prophètes ; cependant, malheur au disciple qui va trahir le maître !…

Judas devint pâle comme la mort ; mais, comprenant que, s’il était le seul qui n’interrogeât point Jésus, ses compagnons le soupçonneraient peut-être, il appela à lui tout son courage, et, d’une voix frémissante :

— Est-ce Judas qui doit te trahir, maître ? demanda-t-il.

— Judas, répondit Jésus, rappelle-toi ce que je t’ai dit lorsque nous étions enfants tous les deux, et que tu me frappas d’un coup de poing dans le côté droit. Or, le côté droit a une grande et mystérieuse signification : c’est du côté droit d’Adam qu’Eve fut tirée ; c’est à la droite d’Isaac que Jacob fut béni ; c’est à la droite de mon père que je m’assoirai ; c’est mon côté droit qui sera ouvert par la lance ; enfin, c’est à ma droite, Judas, que je t’avais placé pour ce repas suprême, car je ne désespérerai d’aucun homme, fut-ce d’un larron, d’un meurtrier ou d’un assassin, tant qu’il pourra me tendre la main droite, et que, de mon côté, je pourrai le toucher avec la main droite.

Et Jésus regarda Judas avec une expression de miséricorde infinie, comme s’il eût espéré qu’à ces douces paroles, Judas se repentirait, et, avouant son crime, tomberait à ses genoux.

Mais, au lieu de se laisser aller à un mouvement de repentir, Judas détourna la tête, et dit :

— Comment le maître peut-il savoir quel est celui qui le trahit ? Il faut donc que celui qui le trahit ait été trahi lui même ?

— Judas, dit Jésus, chaque homme a son ange gardien, qui, envoyé par le Seigneur au berceau de l’enfant, l’accompagne à travers la vie, à moins que quelque grand crime n’épouvante cet ange, et ne le fasse remonter au ciel. Or, j’ai vu un ange de mon père qui passait les mains sur ses yeux, les ailes étendues ; je l’ai appelé, et je lui ai dit : « Fils de l’empyrée, frère des étoiles, quel crime a donc été commis sur la terre ? » Et lui m’a répondu : « Seigneur, un de tes disciples, un de ceux que tu as instruits de ta parole et de ton exemple, t’a trahi par envie, t’a vendu par cupidité ; il a reçu du grand sacerdoce Caïphe trente pièces d’argent pour te livrer… Je ne suis plus son ange gardien, seulement, au jour du jugement dernier, il me retrouvera près de lui, étendant la main sur la nuit éternelle, armant ma voix de la force du tonnerre, et disant : Au nom de celui qui a répandu son sang sur la croix, tu t’es rendu indigne de contempler le fils de l’homme dans toute sa gloire, je t’abandonne à l’abîme de la damnation ! »

Voilà ce que m’a répondu l’ange, Judas ; voilà comment j’ai su qu’un de mes disciples me trahissait.

— Et t’a-t-il dit le nom du traître ? demanda Judas.

— Il me l’a dit, répondit Jésus.

— Nomme le traître, Seigneur ! nomme le traître ! s’écrièrent à la fois tous les apôtres.

— Oh ! maître, murmura Jean ; dis-moi quel est le traître !

— A toi, mon bien-aimé Jean, répondit tout bas Jésus, mais à toi seul : Le traître est celui pour lequel je casse ce pain.

Et, faisant deux parts du pain qu’il avait devant lui, il présenta à Judas le symbole de la réconciliation du pécheur avec son Dieu.

Judas n’en put supporter davantage : il se dressa tout debout, porta ses mains à son front, comme si le sang l’eut aveuglé, et, jetant les yeux autour de lui d’un air égaré, il s’élança hors de la salle.

Jésus se tourna vers sa mère ; il la vit regardant toujours de son côté ; seulement, au moment où Judas sortit de la maison, elle couvrit son visagede son manteau pour ne pas le voir.

Il y eut un moment de silence qui ressemblait à de l’effroi.

Puis, enfin, Jésus reprit :

— Maintenant que nous sommes entre nous, dit-il, comme pour faire comprendre à ses disciples qu’il ne conservait plus aucun doute depuis que Judas était sorti, il faut que je vous explique pourquoi j’ai tardé jusqu’au jour de la cène à me livrer à mes bourreaux : c’est que je me suis promis à moi-même que je ne goûterais de la mort qu’après vous avoir fait participer à ma vie. Fermez les portes, Pierre, afin que n’entre aucun profane ; et vous, Jean, allez me chercher le calice que j’avais laissé en dépôt chez Séraphia, femme de Sirach.

Jean se leva, alla vers une armoire qu’il ouvrit, et d’où il tira un calice. C’était un vase d’une forme antique, et qui se rapprochait de celle d’une fleur ; il avait été donné au temple, lors de sa fondation, par Salomon ; enlevé par Nabuchodonosor avec les autres vases sacrés, on avait essayé de le fondre, mais aucune ardeur de feu n’avait pu mordre sur la matière inconnue qui le composait. Alors, il avait été vendu ; à qui ? on n’en savait rien ; seulement, Séraphia l’avait acheté à des marchands d’antiquités, et, comme c’était elle qui avait recueilli Jésus pendant ces trois jours de son enfance où il avait échappé à Joseph et à la vierge Marie, Jésus avait vu ce calice chez elle, et lui avait dit : « Séraphia, ne te sépare jamais de ce calice, car un jour doit venir où il me servira à accomplir un grand mystère ; et, ce jour-là, qui sera proche de celui de ma mort, je l’enverra chercher chez toi. »

Jean déposa le calice devant le Christ, et, en même temps, lui présenta un pain azyme sur une assiette.

Jésus remplit le calice de vin.

— Mes bien-aimés dit-il, c’est une coutume ancienne, surtout lorsque chacun va de son côté entreprendre un long voyage, de partager le pain, et de boire au même calice, à la fin du repas. Or, chacun de nous va partir pour un voyage plus ou moins long. J’arriverai le premier… j’arriverai seul ; car, où je vais, vous ne pouvez pas me suivre ; cependant, quand vous me chercherez bien, vous me trouverez toujours ! Je vous laisse un commandement plus saint qu’aucun de ceux qui vous aient jamais été enseignés par une bouche humaine ; eussiez-vous oublié tout ce que je vous ai appris, vous n’aurez rien oublié tant que vous vous souviendrez de ce commandement : « Aimez-vous les uns les autres ! ». Que l’univers entier reçoive de votre bouche cette maxime fraternelle, et demande à entrer dans votre pacte d’amour et de charité.

Puis, brisant le pain en autant de parts qu’il y avait de disciples, sans oublier la part de Judas :

— Prenez et mangez, dit Jésus, ceci est mon corps !

Et, bénissant le vin versé dans le calice :

— Prenez et buvez, dit-il, ceci est mon sang !

Jean, qui était à la gauche de Jésus, ayant mangé et bu le premier, dit au Christ :

— Oh ! mon divin maître, répétez bien à votre fidèle disciple que vous n’avez aucun doute sur lui.

Jésus sourit d’un sourire céleste.

— Hier, dit-il, pendant que je priais au jardin des Oliviers, comme j’ai coutume de le faire depuis plusieurs nuits tu t’es endormi à quelques pas de moi. Ma prière finie, j’ai cherché où tu étais, et, te voyant couché, je me suis approché de toi ; mais, au lieu de te réveiller, je t’ai suivi jusqu’au fond de ton sommeil. Un sourire plus calme que celui du printemps effeuillant des fleurs sur la terre, sa fiancée, reposait sur tes lèvres. J’ai vu Eve, j’ai vu Adam dormir, le jour même de la création, leur premier sommeil, sous les berceaux de l’Eden ; leur sommeil était moins pur et moins innocent que le tien.

— Merci, maître, dit Jean en baisant la main de Jésus.

— Maintenant, dit le Christ, souvenez-vous, mes bien aimés, que je vous ai donné tout ce que j’ai pu, puisque, en vous donnant mon corps, puisque, en vous donnant mon sang, je me suis donné moi-même. Eh bien, à votre tour, donnez-vous à vos frères comme je me suis donné à vous, tout entiers et sans restriction. Ceux qui m’ont précédé vous ont dit : « Le peuple juif est le peuple élu du Seigneur ; les autres peuples n’ont pas droit à la lumière de Moïse, à la parole des prophètes ; » et, moi, je vous dis, au contraire : « Quand le soleil brille, il éclaire non seulement le peuple juif, mais encore tous les autres peuples ; quand l’orage gronde, la pluie qui tombe des nues ne féconde pas seulement la terre de Judée, elle féconde toutes les terres ». Que la vérité que je vous ai révélée soit le soleil qui luit sur le monde, de l’orient au couchant, du midi au septentrion que la parole que je vous transmets soit la rosée qui féconde depuis le champ de vos pères jusqu’aux terres les plus lointaines et les plus inconnues. Ne vous inquiétez pas, quand vous aurez à traverser une contrée, quel est le Dieu qu’on y adore, quel est le roi qui y règne, quel est le peuple qui y habite. Marchez devant vous, et, lorsqu’on vous demandera de quelle part vous venez, dites : « Je viens de la part de l’éternel amour ! »

Et il semblait aux disciples qu’en disant ces paroles, Jésus devenait lumineux et transparent. Quelque chose de pareil à la transfiguration du Thabor s’accomplissait en ce moment, et on le vit prêter l’oreille à une voix que lui seul entendit, et qui était celle de sa mère.

Car la Vierge, les bras étendus vers lui, disait :

— O mon Seigneur, c’est bien en ce moment que je vous reconnais pour le fils de Dieu !

Le Christ leva d’une main le calice, et de l’autre le morceau de pain.

La Vierge croisa les bras sur sa poitrine, et renversa la tête en arrière, les yeux à demi fermés, la bouche à demi ouverte.

Elle communiait spirituellement avec son divin fils. Jésus reposa sur la table le calice et le morceau de pain.

— Et maintenant, dit-il à Pierre, rouvre la porte, et dis à Héli de nous apporter l’eau et les bassins.

Héli entra avec des serviteurs portant des bassins pleins d’eau, et du linge.

Les apôtres s’assirent, dénouèrent leurs chaussures, et Héli mit devant chacun d’eux un bassin d’eau tiède.

Alors, Jésus à genoux, mais d’autant plus grand qu’il accomplissait une plus humble fonction, commença de laver les pieds à ses disciples. Tous le laissèrent faire, comme des serviteurs qui obéissent à la volonté d’un maître.

Mais, quand il fut arrivé à Pierre :

— Oh ! lui dit celui-ci, souffrirai-je jamais que mon Seigneur me lave les pieds !

— Tu ne sais pas, à cette heure, ce que je fais, dit Jésus ; mais tu le sauras plus tard.

Puis, à demi-voix :

— Pierre, dit-il, tu as mérité d’apprendre de mon père qui je suis, d’où je viens, où je vais. C’est pourquoi je bâtirai sur toi mon église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle ; ma force doit rester près de tes successeurs jusqu’à la fin du monde.

Puis, plus haut et de manière que tous les apôtres l’entendissent :

— Mes bien-aimés, dit-il, quand je n’y serai plus, n’oubliez point que c’est Pierre qui doit remplir ma place auprès de vous.

Alors, Pierre lui dit.

— Vous avez beau me grandir, Seigneur, je ne souffrirai jamais que le maître lave les pieds à son disciple.

— Pierre, lui répondit Jésus avec un sourire, si je ne te lave pas les pieds, en vérité, je te le dis, tu n’aurais point de part avec moi.

Et, alors, Pierre s’écria :

— Oh ! Seigneur, s’il en est ainsi, lavez-moi non seulement les pieds, mais encore les mains, mais encore la tête.

Et, quand les pieds de Pierre furent lavés :

— Maintenant, maître, dit l’apôtre, je suis prêt à te suivre partout où tu voudras.

— Ne t’ai-je pas dit déjà que, où j’allais, tu ne pouvais me suivre ? dit Jésus.

— Pourquoi me repousses-tu, s’écria l’apôtre, moi qui donnerais ma vie pour toi ?

— Ta vie ! reprit Jésus en regardant Pierre avec un sourire douloureux ; en vérité, Pierre, je te le dis, avant que le coq ait chanté trois fois, trois fois tu m’auras renié !

Pierre voulut protester ; mais Jésus étendit la main :

— Mes frères, dit-il, quand je vous ai envoyés quelque part sans sac, sans bourse, sans souliers, et que vous avez été où je vous envoyais, avez-vous jamais manqué de quelque chose sur la route ?

— Jamais ! répondirent les disciples.

— Eh bien, continua Jésus, maintenant, que celui qui a un sac et une bourse les prenne ! Que celui qui n’a rien vende sa robe pour acheter une épée, car tout ce qui a été écrit de moi va s’accomplir.

Puis, se tournant du côté où il avait déjà regardé plusieurs fois :

— C’est assez, dit-il, en faisant un effort sur lui-même ; sortons d’ici.

Jésus sortit le premier, et Pierre après lui ; Pierre insistant encore et disant :

— Quand je devrais mourir avec vous, je ne vous renierai jamais, mon divin maître !

A la porte de la rue, Jésus trouva, d’un côté du seuil la Vierge et, de l’autre côté, Madeleine ; toutes deux étaient à genoux. Jésus baisa sa mère pu front ; et, tandis qu’il embrassait sa mère, Madeleine prit le bout de son manteau, et l’appuya contre ses lèvres.