Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre X

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Librairie théâtrale (volume 3p. 129-163).


Comme la vierge Marie l’avait pensé, lorsqu’elle s’était voilé la tête pour ne pas voir passer Judas, celui-ci n’avait quitté le cénacle que pour aller livrer son maître.

Le conseil des prêtres et des anciens avait été invité par Judas à se réunir dans la nuit ; le traître avait promis de revenir sans dire à quelle heure il reviendrait : il ignorait lui-même quand et comment il serait libre ; tout dépendrait des circonstances ; Judas prendrait conseil de la situation.

Dès huit heures du soir, les principaux ennemis de Jésus étaient réunis chez Caïphe, chargé de la convocation.

Anne avait choisi d’avance les hommes sur lesquels il savait pouvoir compter. – Ceux-là, l’histoire nous a conservé leurs noms : c’étaient Anne, le beau-père de Caïphe, et sept ou huit autres princes des prêtres ou membres du conseil ; ils s’appelaient Summus, Dathan, Gamaliel, Lévi, Nephtali, Alexandre, Syrus. Quant à Nicodème et à Joseph d’Arimathie, qui, la veille, avaient parlé en faveur de Jésus, on s’était bien gardé de les prévenir.

Des personnages rassemblés chez Caïphe attendaient depuis plus d’une heure, prêtant, avec l’attention de la haine l’oreille à chaque bruit qu’ils entendaient ; et quelques-uns déjà secouaient la tête en disant : « Cet homme a promis plus qu’il ne pouvait tenir, il ne viendra pas ! » lorsque, tout à coup, la tapisserie de la porte se souleva, et Judas parut.

Il y avait cent pas, au plus, de la maison où Jésus faisait la cène à la maison de Caïphe ; ce n’était donc ni la longueur ni la rapidité de la course qui couvraient de sueur le visage de Judas.

Judas en franchissant le seuil du palais de Caïphe, avait eu, non pas un remords, mais un doute. Ce Jésus qui avait si bien lu dans son âme, ce prophète qui avait les anges à ses ordres ne serait-il pas véritablement au dessus de la nature des autres hommes ?

Judas était prêt à l’homicide, mais non au déicide.

Par malheur, au moment où il hésitait au seuil de la porte, ne sachant s’il devait retourner en arrière ou continuer son chemin, la porte s’était ouverte, et un valet du grand prêtre nommé Malchus, envoyé par son maître afin de voir si Judas venait, s’était trouvé face à face avec celui ci, et, le reconnaissant pour l’homme qui lui était désigné :

— Entrez, avait-il dit, on vous attend.

Puis, tirant Judas dans le vestibule, il avait fermé la porte derrière lui.

L’abîme était franchi ! cette porte, c’était la porte infernale de Dante, cette sueur qu’essuyait Judas en entrant chez Caïphe, c’était celle de l’homme qui vient de laisser toute espérance.

Les prêtres poussèrent un cri de joie en apercevant Judas.

— Eh bien ? demandèrent en même temps deux ou trois voix.

— Eh bien ! dit Judas, me voici.

— Et prêt à tenir ta promesse ?

— Serais-je venu sans cela ?

— Où est Jésus ?

— A cent pas d’ici, dans la maison qu’Héli, beau-frère de Zacharie d’Hébron, loue de Nicodème et de Joseph d’Arimathie.

— Et que fait-il dans cette maison ?

— La pâque.

— Mais ce n’est pas aujourd’hui la pâque.

— Qu’importe à Jésus ! n’est-il pas venu pour renverser ce qui est, et pour établir ce qui n’est pas ? Celui qui guérit le jour du sabbat peut bien faire la pâque le jeudi.

— Eh bien, dit Caïphe, vous entendez : il est à cent pas d’ici : je vais donner l’ordre qu’on l’arrête.

— Gardez-vous-en bien ! dit Judas ; il est dans une maison qui ressemble à une forteresse ; il a autour de lui cinquante ou soixante disciples dévoués ; tout le monde est encore debout à Jérusalem ; il n’aurait qu’un cri à pousser pour appeler à lui tous ses partisans : nous sommes à quelques centaines de pas seulement du faubourg d’Ophel, dont les habitants sont tout à lui… L’arrêter maintenant, et où il est, c’est mettre le feu à Jérusalem.

— Que faire, alors ? demanda Caïphe.

— Ecoutez, dit Judas : dans une heure, il quittera la maison du cénacle ; quelques-uns de ses disciples seulement l’accompagneront, – ceux qui font la pâque avec lui, selon toute probabilité. Je sais où il va chaque nuit : donnez-moi vingt hommes bien armés, et je vous livre Jésus.

— Sera-t-il donc seul ?

— Non : il sera au milieu de ses disciples, mais loin de la ville et loin de tout secours.

— Mais, s’il a une troupe de disciples avec lui, et que tu n’aies que vingt soldats, il y aura probablement résistance, et, pendant la lutte, Jésus peut s’échapper.

— Les disciples sont, à l’exception de Pierre, des hommes doux et craintifs ; il n’y aura pas de lutte.

— Dans la nuit, au milieu d’autres hommes, comment les soldats reconnaîtront-ils Jésus ?

— Jésus sera celui que j’embrasserai dit Judas.

Les membres du conseil frissonnèrent malgré eux aux paroles de cet homme, qui trahissait, comme les autres caressent, par un baiser.

— Bien, dit Caïphe ; voici ce que le conseil te donne pour ta récompense.

Et le grand prêtre tendit à Judas un sac de cuir dans lequel il y avait trente pièces d’argent.

— Avant de rien recevoir, dit Judas, je désire une promesse.

— Laquelle ?

— C’est que je serai libre, que les soldats ne me suivront que de loin, qu’ils s’arrêteront à l’endroit où je leur dirai de s’arrêter, que je rejoindrai seul les autres disciples, et que c’est au bout d’un quart d’heure seulement que je les aurai joints qu’on se présentera pour arrêter Jésus.

— Les soldats auront ordre de t’obéir.

— C’est bien, dit Judas.

Alors, s’approchant du grand prêtre, il prit de ses mains le sac de cuir.

— Et maintenant, dit-il, cet argent est à moi, n’est-ce pas ?

— Ce sont les arrhes du marché qui vient d’être conclu. Une fois le faux prophète entre nos mains, le conseil verra à proportionner la récompense au service.

— Ce n’est pas cela que je demande, dit Judas ; je demande si cet argent est bien à moi, et si je puis en disposer ?

— Il est à toi, et tu peux en disposer.

— Eh bien, pour vous prouver, dit Judas, que ce n’est point par cupidité, mais que c’est par conviction que j’agis, reprenez cet argent, et donnez-le de ma part au temple.

Mais Caïphe, repoussant à la fois la main et le sac que le traître tendait vers lui :

— Gardez cet argent, dit-il ; il ne peut être consacré au temple : c’est le prix du sang.

Judas devint livide ; son sourcil roux se fronça ; il mit la bourse dans sa ceinture :

— C’est bien, dit-il. A minuit, je reviendrai.

— Non, répondit Caïphe en faisant un signe aux autres membres du conseil, mieux vaut que vous attendiez ici.

— J’attendrai, dit Judas.

Et il alla s’asseoir sur un banc, à l’autre extrémité de la salle, où il resta jusqu’à minuit sans dire un mot, sans faire un mouvement.

Les princes des prêtres et les membres du conseil passèrent ce temps à causer entre eux à voix basse. Parfois, l’un ou l’autre jetait les yeux sur Judas, et le retrouvait immobile, muet et à la même place.

A minuit, le décurion qui devait commander les vingt archers entra et annonça que lui et ses hommes étaient prêts. Alors, tout haut, Caïphe lui ordonna d’obéir sans réserve à Judas ; mais, tout bas, il lui dit :

— Ne perdez pas de vue cet homme, et défiez-vous de lui !

Judas se retourna et surprit le regard de Caïphe, peut être même quelques unes de ses paroles ; mais il sembla n’avoir rien vu, rien entendu.

— Venez, dit-il.

Et il marcha le premier.

Pendant que Judas, en tête des vingt soldats, s’avançait vers la porte des Eaux, la troisième heure de la tentation de Jésus s’accomplissait. Jacques, Pierre et Jean avaient, comme nous l’avons dit, quitté leur maître à la porte du jardin des Oliviers, et, après l’avoir un instant suivi des yeux à travers le pâle et luisant feuillage de l’arbre de Minerve, ils s’étaient assis, avaient ramené leurs manteaux sur leurs têtes, comme ont habitude de le faire les Orientaux qui dorment ou qui prient, et, brisés de fatigue, écrasés de tristesse, ils s’étaient peu à peu laissés aller au sommeil.

Jean se réveilla le premier au contact d’une main qui se posait sur son épaule ; puis, rejetant son manteau en arrière, il leva la tête, et poussa un cri.

A ce cri, les deux autres disciples se réveillèrent à leur tour, et regardèrent.

La lune, perdue dans un océan de nuages contre lequel elle luttait, jetait une lueur blafarde, suffisante, cependant, pour éclairer les objets.

Jésus était debout près des apôtres ; mais, si Jean l’avait reconnu, c’était à l’aide de son cœur : à l’aide de leurs yeux, les autres pouvaient à peine le reconnaître.

Le doux et calme visage du Christ était bouleversé par la douleur, pâle jusqu’à la lividité, et sillonné d’une sueur sanglante qui se perdait dans sa barbe rougie ; ses cheveux étaient collés ensemble et dressés sur sa tête, il restait la main posée sur l’épaule de Jean, non plus pour le réveiller mais pour chercher un appui, car il semblait près de défaillir.

— Oh ! maître, s’écria Jean, le soutenant entre ses bras, que vous est-il donc arrivé ?

— Levez-vous et venez, dit Jésus, car voici l’heure que je vous ai prédite, où je vais être livré à mes persécuteurs.

Alors, Pierre et Jacques se levèrent.

— Maître, dit Pierre, voulez-vous que j’appelle les autres disciples ? Nous vous sommes, tous les onze, dévoués jusqu’à la mort ; nous pouvons résister, nous défendre, combattre, et, quant à moi…

L’apôtre leva son manteau, et montra une courte épée.

— Quant à moi, j’ai à mon côté la mort du premier qui osera étendre la main sur vous !

— Non, Pierre, dit Jésus avec tristesse ; n’en faites rien, car tout ce qui va arriver est résolu d’avance dans la volonté de mon père et la mienne. Tandis que vous dormiez, j’ai eu mon agonie, dans laquelle plus d’une fois la force a failli m’abandonner… Voyez comme je suis faible, voyez comme je suis pâle ; voyez comme mes cheveux et ma barbe sont collés par une sueur de sang : tout cela vous est une preuve que la lutte a été longue, opiniâtre, acharnée ! Mais, avec l’aide de mon père, – Jésus leva au ciel un regard de reconnaissance, – la victoire a suivi la lutte ! Arrivent maintenant la torture, le supplice et la mort, je suis prêt… Venez donc, comme je vous l’ai dit.

Et Jésus fit quelques pas du côté de Gethsémani.

Pierre ne répondit rien ; mais, se plaçant derrière son maître, comme pour marcher à sa suite avec Jacques, il s’assura que son épée jouait librement dans le fourreau.

Le sentier était si étroit, qu’à peine deux hommes pouvaient marcher de front. Jésus s’avança le premier, ainsi que nous avons dit, d’un pas lent et faible, appuyé sur l’épaule de Jean. – Pierre et Jacques venaient ensuite.

Ils arrivèrent de la sorte à Gethsémani ; et, comme Pierre et Jacques réveillaient les autres apôtres, Jésus prit Jean à part, et lui dit :

— Aussitôt que je vais être aux mains des soldats, tu courras à la porte Dorée, où tu trouveras ma mère. Après mon départ, elle a été avec les saintes femmes chez Marie, mère de Marc, et, de là, comme, par une faveur spéciale, Dieu a permis qu’elle vît tout ce qui m’est arrivé, et qu’elle entendit tout ce qui m’était dit ou tout ce que je disais, elle sait que je vais être arrêté, et elle accourt avec Marthe et Madeleine pour me voir à mon passage… Elle sera faible et seule… Jean, si je t’aime comme un frère, elle t’aime comme un fils : tu iras à ma mère, et tu la soutiendras !

— O mon maître ! dit Jean, n’y a-t-il donc pas moyen que vous échappiez à cette mort terrible, dont la seule idée vous a tiré du front cette sueur de sang ?

Et en disant ces mots, il trempait le bas de son suaire dans un ruisseau, et lavait le visage du Christ avec la même sollicitude qu’une mère eût eue pour son enfant.

— Cette sueur que tu effaces de mon visage, mais que, par bonheur, tu n’effaceras pas de la terre, dit Jésus, ce n’est pas pour moi qu’elle a coulé, c’est pour les hommes. Quant à chercher à fuir, je t’ai déjà dit, mon bien-aimé Jean, que non seulement je ne fuirais pas la mort, mais qu’au contraire ; j’irais au-devant d’elle.

Alors, posant une de ses mains sur le bras de Jean :

— Tiens, dit-il, vois-tu cette lumière tremblante qui sort de la porte des Eaux ? C’est elle qui guide ceux qui viennent m’arrêter ; et ceux qui viennent m’arrêter sont si sûrs de ma mort, que voici quatre d’entre eux qui se détachent pour aller prendre sur le Cédron deux poutrelles servant de pont, et dont ils vont faire ma croix.

Jean éclata en sanglots, et ce fut lui, à son tour qui devint si faible, que les jambes lui manquèrent, et que Jésus fut obligé de le soutenir.

— Allons, dit Jésus, pour que tu donnes la force aux autres, il faut que je te la donne, à toi.

Et il passa son doigt sur les paupières de l’apôtre chancelant.

Jean rouvrit les yeux, poussa un cri de joie, et tendit ses bras vers le ciel.

Le ciel était ouvert. Jean, de ses yeux mortels voyait ce que nul n’avait vu avant lui : il voyait Dieu assis sur son trône dans sa majesté infinie, ayant au-dessus de son front l’Esprit saint ; à sa droite, Jésus bénissant le monde qu’il avait sauvé ; et, à sa gauche, la vierge Marie perdant une à une toutes ses douleurs dans la joie éternelle.

Au bout de quelques secondes, Jean fut forcé de fermer ses yeux éblouis, et, lorsqu’il les rouvrit, tout avait disparu.

Mais la vision resplendissait en lui-même. Il tomba aux genoux de Jésus.

— O fils de l’Eternel ! dit-il, grâces te soient rendues pour m’avoir initié aux secrets des cieux, moi qui ne suis qu’un souffle éphémère de l’Esprit créateur, qu’une goutte de rosée perdue dans l’océan de l’infini ! Tu as fait de moi un de ces soleils qui se lèvent dans le firmament pour éclairer ces atomes qu’on appelle des mondes ; tu m’as trouvé digne de me révéler ta pensée, à moi, qui devais servir à l’accomplissement de tes desseins sans les connaître ! Grâces te soient rendues, regard immense emprunté à mon maître divin, regard qui, pour quelques secondes, m’as rapproché de l’Incréé ! Oui, ce bonheur qui m’inonde, les enfants d’Adam le connaîtront à leur tour, quand tu auras arraché à la mort son glaive de feu, quand finira le monde et le temps quand commencera l’éternité !

Et Jean resta un instant abîmé en lui-même, dans la contemplation de la vision de vie, lui à qui, soixante ans plus tard, dans l’île de Pathmos, Jésus devait envoyer la vision de mort.

Pendant ce temps, Judas et les soldats s’avançaient. A la porte des Eaux, Judas avait voulu réaliser son projet de quitter la petite troupe, pour venir se mêler aux autres apôtres ; mais le décurion, qui n’avait pas oublié la recommandation de Caïphe, étendant la main sur lui, et le touchant à l’épaule :

— Halte-là, camarade ! nous te tenons, nous ne te lâcherons pas, que tu ne nous aies livré le Galiléen.

Judas avait dévoré cette nouvelle déception, et tiré en arrière par le décurion, avait continué sa marche au milieu des soldats.

A cent pas à peu près de Gethsémani, Judas insista de nouveau pour se séparer de la troupe qu’il conduisait, mais sans plus de succès que la première fois ; seulement comme la défiance du décurion devenait plus grande au fur et à mesure que la montagne devenait plus solitaire et la nuit plus sombre, il prit Judas par le haut de son manteau et de sa robe ; de sorte qu’il semblait que c’était Judas que l’on conduisait à Jésus, et non pas Jésus qui allait être livré par Judas.

En avant de la première maison de Gethsémani, le décurion et ses soldats aperçurent un groupe d’hommes.

— Voilà Jésus et ses disciples, dit Judas ; lâchez-moi, que je puisse au moins donner le signal convenu.

— Il sera temps, dit le décurion, quand nous saurons si ces hommes sont bien ceux que tu nous annonces.

Et l’on continua d’avancer. Alors, Jésus, de son côté, fit quelques pas vers les gens qui venaient à lui, et, adressant la parole à leur chef :

— Que cherches-tu, Aben Adar ? demanda-t-il.

— C’est lui ! murmura Judas en faisant un pas en arrière, et en prenant le bras du décurion.

— Qui lui ? demanda Aben Adar.

— Celui que je dois vous livrer, dit Judas.

Mais, comme le décurion doutait des paroles du traître :

— Nous cherchons Jésus de Nazareth, dit-il.

Alors, de la même voix qu’il avait demandé : « Que cherches-tu ? »

— Jésus de Nazareth c’est moi ! dit le Christ.

Ces paroles étaient bien simples ; rien n’était changé dans l’intonation de celui qui les prononçait ; cependant, Dieu voulut que les hommes comprissent que cette voix était celle qui imposait silence aux vagues de l’Océan, qui commandait à Satan de rentrer en enfer, et qui tirait du néant l’âme des anges.

Il lui donna l’éclat de la foudre, la force de la tempête.

A ces mots : « Jésus de Nazareth, c’est moi », décurion, soldats, valets du temple, tout, jusqu’à Judas, tomba la face contre terre.

Un seul resta debout, et on le vit s’enfuir éperdu vers Jérusalem en criant :

— Malheur à qui portera la main sur cet homme !

— Relevez-vous, dit Jésus.

Et tous se relevèrent, pleins de trouble et de frissons. Alors, Jésus, s’adressant à Judas :

— Viens ici, Judas, lui dit-il, et fais ce que tu as promis de faire.

Judas hésita un instant : mais, comme s’il eût eu honte de reculer, il marcha droit à Jésus en disant :

— Maître, permettez-vous que le plus humble de vos disciples vous embrasse ?

Jésus tendit la joue en murmurant :

— O malheureux Judas ! mieux vaudrait pour toi n’être jamais né !

Et, en même temps qu’il tendait la joue, il tendait les mains : la joue pour être trahi, les mains pour être enchaîné.

Mais,au moment où les lèvres du traître touchaient la joue de Jésus, un coup de tonnerre si violent se fit entendre, un éclair si menaçant déchira le ciel, que les soldats qui s’avançaient, s’arrêtèrent, et que le décurion lui-même regarda en arrière.

— Eh bien, reprit le Christ, n’avez-vous pas entendu ? je suis Jésus de Nazareth, c’est-à-dire celui que vous cherchez.

Ces paroles rassurèrent les soldats, qui, voyant qu’au lieu de faire résistance, Jésus s’offrait de lui-même, se précipitèrent sur lui. Judas profita de ce moment pour essayer de fuir.

Mais Pierre, l’arrêtant par sa robe, et le poussant du côté des apôtres :

— A moi ! dit-il, et défendons le maître !

En même temps, il tira l’épée qu’il tenait cachée sous son manteau, et en porta un violent coup à la tête de ce même serviteur de Caïphe qui avait ouvert la porte à Judas et l’avait introduit dans la salle du conseil.

Malchus jeta un cri de douleur et tomba à la renverse.

Les soldats le crurent tué. Il y eut un moment de confusion parmi eux ; quelques-uns firent mine de s’enfuir.

— Soldats ! s’écria Aben Adar, vous fuyez devant un homme !

Les soldats eurent honte, à l’exception d’un seul, qui continua son chemin vers Jérusalem, et qui disparut bientôt dans les ténèbres.

Pendant ce moment de trouble qu’avait causé la chute de Malchus, les apôtres avaient lâché Judas ; et Judas avait profité de cette liberté pour s’enfuir en se précipitant à travers les pentes rapides de la montagne, le long des bords du ruisseau qui va se jeter dans le Cédron.

Jésus avait arrêté Pierre.

— Pierre, dit-il d’une voix douce mais impérative, remettez votre épée au fourreau : car, je vous le dis, celui qui frappe de l’épée périra par l’épée !… Croyez-vous donc que si je m’adressais à mon père, au lieu du secours terrestre que vous m’offrez, il ne m’enverrait pas une légion d’anges ? Mais non, je dois vider le calice que le Seigneur m’a donné à boire : comment les paroles de l’Ecriture s’accompliraient-elles donc, si les choses qui se font ne se faisaient pas ?

En ce moment, les soldats s’emparèrent de lui ; mais Jésus leur dit doucement :

— Je suis prêt à vous suivre ; seulement, laissez-moi d’abord guérir cet homme.

Les soldats s’écartèrent. Alors, Jésus, se penchant vers le valet du grand prêtre, qui était couché à terre, évanoui et perdant tout son sang, le toucha du doigt à la tête. Aussitôt la blessure se ferma, le sang cessa de couler, et Malchus se releva.

Mais, au lieu de convaincre les soldats, ce miracle redoubla leur colère ; ils se jetèrent sur Jésus et le frappèrent, ceux-ci, du bois de leur lance, ceux-là, avec les paquets de cordes qu’ils avaient apportées pour le lier.

Alors Jésus, de sa douce voix :

— Vous êtes venus me prendre comme un assassin, leur dit-il, avec des pieux et des bâtons ; et, cependant, tous les jours, j’ai enseigné au milieu de vous, dans le temple, et vous pouviez m’arrêter. Mais votre heure, l’heure de la puissance des ténèbres, est venue ; je ne ferai donc aucune résistance : liez-moi, garrottez-moi, emmenez-moi ; me voici !

Et il se livra de lui-même à ses bourreaux. En un instant, Jésus fut garrotté avec des cordes neuves et dures. Les soldats lui lièrent le poignet droit au-dessus du coude du bras gauche, et le poignet gauche au-dessus du coude du bras droit. Ils lui serrèrent autour du corps et autour du cou une ceinture et un collier garnis de clous. A cette ceinture et à ce collier se rattachaient deux courroies qui se croisaient sur la poitrine, et qui étaient garnies de clous comme le collier et la ceinture. Puis, à ses courroies, à ce collier et à cette ceinture, ils nouèrent quatre cordes à l’aide desquelles, non seulement ils tenaient Jésus garrotté, mais encore le tiraient à droite et a gauche, en bas, en haut, selon leur caprice.

Et à chaque secousse qu’ils donnaient, les clous qui garnissaient courroies, collier et ceinture, et dont les pointes étaient tournées en dedans, déchiraient le corps de Jésus, et de toutes les piqûres faisaient jaillir le sang.

A la vue de ce terrible prélude du supplice que devait endurer leur maître, les apôtres, qui avaient toujours compté sur un miracle suprême, perdant tout courage et toute espérance s’enfuirent, les uns dans la direction de Béthel, les autres dans celle d’Engaddi.

Alors, Jésus jeta un dernier regard et adressa un dernier sourire à Jean, pour lui rappeler sa mère.

L’apôtre comprit le sourire et le regard de Jésus.

— J’y vais, maître, dit-il ; et celle qui s’appuyait autrefois sur ton bras s’appuiera désormais sur le mien.

— Est-ce fait ? demanda le décurion aux soldats qui garrottaient Jésus.

— Oui, maître, répondirent ceux-ci.

— En ce cas prends les devants, Longin, et va annoncer au grand prêtre que le faux prophète est entre nos mains. Un soldat sortit des rangs et prit d’un pas rapide la route de Jérusalem.


Et ses compagnons le raillaient en criant : « Prends garde, Longin, tu vas te heurter à cette pierre !… Prends garde, Longin, tu vas te cogner contre cet arbre !… Prends garde, Longin, tu vas tomber dans le Cédron ! »

Et Longin, déjà si loin d’eux, qu’ils ne pouvaient plus le distinguer au milieu des ténèbres, leur répondit :

— Soyez tranquilles, si j’y vois mal le jour, j’y vois bien la nuit !

Et le bruit de la voix s’éteignit, et, après le bruit de la voix, le bruit des pas.

— Allons, dit le décurion, chez Caïphe !