Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XI

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Librairie théâtrale (volume 3p. 165-204).


Le trouble était grand chez Caïphe, où le décurion conduisait Jésus.

Comme nous l’avons dit, après le départ de Judas et de sa troupe, le conseil des prêtres et des anciens s’était déclaré en permanence, et attendait. Tout à coup, un soldat pâle et couvert de sueur et de poussière était entré.

C’était celui qui avait fui en criant : « Malheur à qui portera la main sur cet homme ! ». Il accourait chez Caïphe, pressé, comme tous ceux qui ont été témoins d’un fait terrible et incroyable, de raconter ce qu’il venait de voir.

Il raconta donc qu’au moment ou, près de Gethsémani, le Christ, se présentant de lui-même aux hommes qui le cherchaient, avait dit : « Jésus de Nazareth, c’est moi ! », toute la troupe, décurion et soldats, avait été renversée dans la poussière ; que lui seul était resté debout, et que, présumant que cette exception avait été faite en sa faveur pour qu’il pût porter la nouvelle de ce miracle, il avait pris sa course et était venu.

Le bruit de la toute-puissance de Jésus s’était, depuis son entrée triomphale à Jérusalem, tellement répandu dans la ville, que, si incroyable que fût le récit du soldat, tous ceux qui l’écoutaient se sentirent frissonner.

Les regards se tournèrent vers Caïphe.

Le grand prêtre comprit que c’était de la fermeté que l’on cherchait en lui, et que, de sa conduite personnelle, allait dépendre la conduite de tous. Son épouvante était grande ; mais, appelant sa haine au secours de son courage :

— Misérable, dit-il au soldat, es-tu vendu au Nazaréen, ou es-tu dupe de quelque sortilège ? c’est ce que nous saurons plus tard…

Alors faisant avancer un centurion qui était de garde près de lui :

— Enfermez ce visionnaire, lui dit-il : puis prenez cent soldats à la caserne voisine, et courez à Gethsémani. Il se peut que vous trouviez de vos camarades qui aient besoin d’aide ; ils ont ordre d’arrêter Jésus de Nazareth, qui se fait appeler le Messie ; prêtez-leur main forte, et amenez ici, mort ou vif, le faux prophète.

Le centurion remit le fugitif à deux soldats, et courut vers la caserne située en face du palais d’Anne. Mais à peine le centurion avait-il fait cinquante pas dans la rue qu’un second soldat était entré.

Celui-là n’était pas moins pâle ni moins défait que le premier, quoiqu’il vint annoncer une nouvelle plus rassurante. Caïphe devina qu’il arrivait de la montagne des Oliviers.

— Eh bien ? demanda-t-il.

— Salut au grand prêtre et, aux illustres seigneurs qui l’entourent ! dit le soldat ; je viens de Gethsémani, où quelque chose de terrible s’est passé sous mes yeux… Malchus est tué ! plusieurs de nos compagnons doivent être blessés ! mais enfin, malgré le tremblement de la terre et le grondement de la foudre, Jésus, livré par Judas, a été arrêté.

Caïphe poussa un cri de joie.

— Arrêté ! Tu es sûr qu’il est arrêté ?

— Je l’ai vu se livrant lui-même aux soldats.

— Et nous l’amène-t-on ?

— C’est probable ; mais je ne puis vous dire que ce que j’ai vu. Saisi d’une irrésistible frayeur, j’ai fui ! En deçà des portes de la ville seulement, j’ai repris mes sens ; alors, pour réparer ma faute, j’ai songé à venir à vous, et à vous raconter ce que j’avais vu. Maintenant, si j’ai failli, punissez-moi.

— Il suffit, dit Caïphe ; je te pardonne en faveur de ta sincérité.

C’était déjà beaucoup que la certitude que Jésus était arrêté ; mais ce n’était point encore assez. Ne serait-il pas secouru par les disciples ? ne serait il pas délivré par le peuple ? Lui-même ne reconquerrait-il pas sa liberté par quelque miracle ?

Les anciens et les princes des prêtres se faisaient toutes ces questions, auxquelles ils ne pouvaient répondre que par des hypothèses et des probabilités, lorsque, tout à coup, la portière se souleva pour la troisième fois, et un nouveau soldat parut.

— Honneur et gloire vous soient rendus, défenseurs de la sainte loi de Moïse ! dit le soldat ; je fais partie de la troupe envoyée à la recherche de Jésus, et je viens vous annoncer, de la part du décurion Aben Adar, que le magicien est arrêté. Il a appelé à son secours les tremblements de la terre et la foudre ; mais tout a été inutile. Nos braves soldats se sont emparés de lui, et vous l’amènent lié et garrotté. Périssent, comme il va périr, tous ceux qui oseront se lever contre vous !

— Comment te nommes-tu ? demanda Caïphe.

— Longin, répondit le soldat.

— Aben Adar sera centurion, et tu seras, toi, décurion à sa place.

Puis, prenant dans sa bourse une poignée de pièces d’or et d’argent :

— Et voici, en outre, ajouta le grand prêtre, pour la bonne nouvelle que tu apportes.

Longin reçut l’argent, baisa le bas de la robe du grand prêtre, et sortit tout joyeux.

Au reste, un singulier mouvement commençait à s’opérer dans Jérusalem.

Le centurion, selon l’ordre de Caïphe, avait été chercher cent hommes à la caserne, et ne leur avait point caché dans quel but il les requérait. Ceux-ci s’étaient armés à la hâte, et, comme les trois messagers qui s’étaient succédé près de Caïphe n’avaient point caché non plus aux quelques citadins qu’ils avaient rencontrés, dans leur trajet de la porte des Eaux au palais du grand prêtre, l’événement suprême qui s’accomplissait, ceux à qui ils l’avaient révélé, pressés, à leur tour, de répandre une nouvelle de cette importance, n’avaient pas hésité à heurter aux maisons de leurs amis pour leur transmettre cette nouvelle ; de sorte que quelques fenêtres commençaient à s’ouvrir, quelques portes à s’entrebâiller, et que des demandes et des réponses s’échangeaient entre les habitants de ces maisons et les passants de la rue. En ce moment, et comme pour redoubler l’inquiétude et la curiosité, la troupe envoyée par Caïphe au secours d’Aben Adar sortait de la caserne, et marchait au pas de course vers la porte des Eaux, précédée et accompagnée de torches, chaque soldat tenant son épée à la main. Or, les commandements du chef, le bruit des pas, le froissement des boucliers contre les fourreaux des glaives, la flamme des torches qui s’augmentait de la rapidité de la marche, et laissait sur le chemin des vestiges ardents, tout cela acheva de tirer du sommeil ceux qui dormaient encore. Le mouvement qui s’était éveillé d’abord au pied de la forteresse, c’est-à-dire dans la partie la plus élevée de la ville, commença à déborder de la cité de David dans la ville inférieure, et gagna bientôt la seconde ville, et même Bazetha. On voyait des points s’illuminer, des lumières inquiètes traverser les rues, s’arrêter, puis se remettre à courir de nouveau ; on entendait ça et là frapper aux portes ; les uns sortaient dans la rue, avides de connaître ce qui se passait ; les autres, au contraire, craignant quelque tumulte nocturne, se barricadaient chez eux. Les étrangers étendus sous les péristyles et sous les portiques quittaient leurs couches improvisées, et, abordant les habitants de la ville, les interrogeaient sur les causes de cette arrestation ; ceux qui campaient sur les places publiques se montraient aux ouvertures de leurs tentes. Les serviteurs du grand prêtre, enveloppés de manteaux, sillonnaient les rues, portant l’avis de la prise de Jésus aux scribes, aux pharisiens et aux hérodiens, lesquels mettaient, à leur tour, sur pied leurs valets et leurs clients, recommandant à ceux-ci de se porter aux environs du palais de Caïphe, qui, s’il y avait soulèvement, serait particulièrement menacé par la populace. Des patrouilles de soldats passaient d’un pas rapide, avec un air sombre et menaçant ; des détachements couraient en divers sens pour renforcer les postes ; enfin, au milieu de tous ces bruits formant un murmure immense, et planant sur la ville comme un vaste dais de rumeurs, on entendait les aboiements prolongés des chiens, les mugissements et les cris des différents animaux amenés par les étrangers pour le sacrifice, et pardessus ces aboiements, ces mugissements, ces cris, le bêlement plaintif des innombrables agneaux qui devaient être immolés pour la pâque du lendemain.

Parmi toutes ces maisons, tous ces palais, toutes ces tentes qui rendaient leurs vivants, comme, au jour du jugement dernier, les sépulcres rendront leurs morts, il y avait deux édifices qui restaient sombres et fermés.

C’étaient la citadelle Antonia et le palais des gouverneurs romains, qui en était une dépendance.

La citadelle Antonia avait, comme importance, remplacé l’ancienne forteresse élevée par David sur la montagne de Sion ; elle avait été bâtie par Hyrcan Macchabée, cent quatre-vingt-quatre ans avant la naissance du Christ, sur un rocher haut de soixante et quinze pieds, et de tous côtés inaccessible ; elle avait d’abord été nommée la tour Baris. Les grands prêtres qui s’étaient succédé à Jérusalem, depuis les jours glorieux des Macchabées jusqu’aux temps de désolation et de honte où le premier Hérode fut imposé aux Juifs par les Romains, d’abord comme tétrarque et ensuite comme roi, à la place de l’Asmonéen Antigone, – les grands prêtres, disons-nous, habitaient cette citadelle et y déposaient, après les cérémonies sacrées, leurs habits pontificaux dans une armoire que l’on scellait du sceau des sacrificateurs et des gardes du trésor du temple, et devant laquelle le gouverneur de la tour faisait continuellement brûler une lampe.

Hérode le Grand, dès qu’il fut devenu roi des Juifs, appréciant la situation de cette citadelle, et la trouvant, par sa position centrale, plus propre encore à contenir le peuple que celle de Sion, la fit fortifier et embellir. Comme fortification, il la ceignit d’un mur de trois coudées à l’abri duquel la garnison pouvait lancer des traits, tirer de l’arc, rouler des pierres ; comme embellissement, il revêtit entièrement de marbre le rocher sur lequel elle était bâtie ; – embellissement qui était encore une fortification, car il rendait les pentes du roc si rapides et si glissantes, qu’il était impossible du dehors de monter au sommet, ni du sommet de descendre à terre. Quatre tours bâties aux quatre angles de la citadelle dominaient, la tour du nord, la seconde ville et Bezetha ; la tour du couchant, la ville inférieure ; la tour du midi, le temple ; et la tour de l’orient, toute la partie de la ville qui s’étendait de la citadelle aux portes du Fumier et de la Vallée.

En outre, la citadelle offrait une maison ou plutôt un palais d’habitation si large, si commode, si plein de galeries et de dégagements, qu’il pouvait passer à lui tout seul, pour une petite ville.

Citadelle et palais étaient continuellement gardés et défendus par une garnison de cinq cents hommes. Hérode avait nommé tout cet ensemble de bâtiments la citadelle Antonia, en l’honneur de son ami le triumvir Marc Antoine ; chose extraordinaire ! au milieu des révolutions qui s’étaient accomplies, et malgré la mort du vainqueur de Philippes, à travers les règnes d’Auguste et de Tibère, la citadelle Antonia avait conservé son nom.


De cette citadelle dépendait le palais des gouverneurs bâti à ses pieds et appuyé à son versant septentrional. Il s’ouvrait par quatre portes sur la Grande Place, et l’on y arrivait par un escalier de marbre de dix-huit marches. Un pont appelé le Xistus, du haut duquel les gouverneurs romains avaient l’habitude de haranguer le peuple reliait, comme nous l’avons déjà dit, ce palais à la citadelle Antonia, laquelle, du côté opposé, était reliée au temple par un autre pont pareil au premier, mais d’une longueur double de celui-ci.

Le palais était surmonté de deux aigles de bronze doré indiquant qu’il était devenu la demeure des gouverneurs romains en Judée ; mais les gouverneurs romains, qui avaient le palais et la citadelle à leur disposition, faisant du palais la demeure de luxe et de la citadelle la demeure de sûreté, rendaient la justice au palais et habitaient la citadelle.

C’étaient ces deux édifices qui, au milieu des portes ouvertes, des maisons éclairées, des rues s’emplissant de bruits et de rumeurs, étaient restés clos, sombres et muets.

Et, cependant, la citadelle Antonia était habitée par un homme qui, lorsque quelque chose de pareil au tumulte que nous avons essayé de peindre se produisait à Jérusalem, était toujours éveillé le premier, parce que sur lui pesait la plus grande responsabilité : cet homme, c’était l’Espagnol Ponce Pilate. Depuis six ans qu’il avait succédé à Valérius Gratus dans le gouvernement de la Judée, il connaissait par expérience, – ayant eu à apaiser trois révoltes dirigées contre lui : la première pour avoir fait entrer dans Jérusalem une légion romaine portant des enseignes aux images de l’empereur, ce qui était contraire à la loi judaïque ; la seconde, pour avoir tiré de force du trésor sacré l’argent nécessaire à la construction d’un aqueduc ; la troisième, enfin, pour avoir fait mettre à mort des Israélites qui, d’après les rites de la secte de Judas, ne reconnaissant d’autre Dieu, d’autre roi, d’autre maître que Jéhovah, avaient refusé de faire des oblations en l’honneur de Tibère ; – il connaissait par expérience, disons-nous, l’esprit d’opposition des Juifs, et se tenait toujours prêt à contenir les troubles et à réprimer les émeutes. Aussi, son sommeil était-il ce sommeil léger des hommes qui, chargés de peser sur les nationalités opprimées, savent que, chaque soir, ils s’endorment au bord d’un abîme où peut les pousser, avant le jour, cette grande et puissante déesse qui n’est jamais plus terrible que lorsqu’elle est forcée de marcher dans les ténèbres, et qu’on appelle la Liberté.

Il tressaillit donc au premier bruit qui se fit entendre, s’accouda sur son lit, au chevet duquel étaient suspendus son épée et son bouclier, ces deux armes que saisissait d’abord le soldat antique, et qui représentaient l’attaque et la défense ; puis, ayant écouté avec l’oreille exercée du tyran, et s’étant assuré qu’il se passait bien réellement quelque chose d’extraordinaire dans la ville il appela le soldat qui veillait à sa porte, fit venir un décurion, et lui ordonna de descendre dans la cité et de s’informer de la cause de tout ce bruit.

Si les réponses étaient vagues et contradictoires, il devait pousser jusque chez Anne ou chez Caïphe, qui ne pouvaient manquer de savoir, l’un ou l’autre, ce qui se passait.

A peine la porte de la chambre s’était-elle refermée derrière le décurion, que la porte opposée, qui conduisait aux appartements de la femme du gouverneur s’ouvrit, et que celle-ci apparut, pâle, drapée dans ses voiles de nuit, et tenant une lampe à la main.

La femme de Pilate était une noble, belle et riche Romaine se vantant d’appartenir à l’une des branches de l’illustre famille qui avait donné au monde l’empereur Tibère. En effet, elle se nommait Claudia Procula, et c’était, par son influence que son mari Ponce Pilate avait été nommé gouverneur de Jérusalem et procurateur de Judée.

Voilà, comme race et comme famille, ce qu’était ou ce que prétendait être Claudia. Maintenant, comme femme, c’était une matrone de vingt-huit à trente ans, parfaitement belle, parfaitement sage, parfaitement élégante, et dans chaque mouvement de laquelle la grâce grecque et la dignité latine éclataient dans toute leur majesté.

Pilate aimait et respectait Claudia ; son apparition, à cette heure de la nuit, redoubla son inquiétude : il crut qu’il y avait danger, et que sa femme, instruite de ce danger, venait chercher un refuge et une protection près de lui.

Aussi dès qu’il l’aperçut :

— Qu’y a-t-il, et qu’est-il arrivé ? demanda Pilate se penchant hors de son lit.

— Rien dont je sois assurée, répondit Claudia, mais je viens à toi dans mon trouble.

— Et ce trouble, qui le cause ? reprit le gouverneur se reculant du côté de la muraille, afin que Claudia pût s’asseoir sur le bord de son lit.

Claudia déposa la lampe sur une table de porphyre portés par un seul pied représentant un griffon d’or, vint prendre la place qui lui était faite, et, laissant tomber sa main dans celle de son mari :

— Pardon, mon ami, lui dit-elle, de troubler ainsi ton repos.

— Oh ! dit Pilate, rassure-toi, je ne dormais pas… Ce bruit m’a réveillé, et je viens à l’instant même d’en envoyer savoir la cause.

— La cause ? fit Claudia regardant son mari ; si je te la disais, Pilate !

— Tu es donc sortie, ou quelqu’un t’en a donc prévenue ? demanda le gouverneur avec étonnement.

— Je ne suis pas sortie, je n’ai été prévenue par personne.. J’ai vu !

— Tu as vu ?… dit Pilate.

— Comme je te vois, ami.

— Alors, c’est une apparition, une vision, un songe que tu as à me raconter ?

— Je ne sais ce que c’est, dit Claudia ; mais, à coup sr, c’est quelque chose d’étrange, d’incroyable, d’inouï, et qui ne ressemble en rien aux rêves qui nous visitent pendant notre sommeil, et qui sortent du palais de la nuit, par la porte de corne ou par la porte d’ivoire… Non, il n’y a de songes que pendant le sommeil, et je suis certaine que je ne dormais pas.

— Mais, enfin, dit Pilate souriant, – car il commençait à croire que Claudia venait à lui poussée seulement par une terreur imaginaire, – endormie ou éveillée, qu’as-tu vu ?

— Un de ces êtres pareils à ceux qui adorent l’arche dans le tabernacle des Juifs, et qu’ils appellent des anges.

— Et cet ange t’a parlé ?

— Non… Les rideaux de mon lit étaient fermés comme mes paupières, car j’essayais de dormir, quand tout à coup à travers mes paupières et mes rideaux, j’ai vu briller une ardente lumière.. Un de ces anges était descendu dans ma chambre ; il vint à mon lit, et en tira le rideau qui était du côté de ma tête ; en même temps, le mur donnant sur la montagne des Oliviers se fondit en vapeur et disparut ; de sorte que mon regard put s’étendre du chemin du désert au tombeau d’Absalon ; et, chose plus singulière encore ! malgré la nuit, malgré la distance, je voyais tous les objets, depuis le brin d’herbe tremblant au bord du Cédron, jusqu’aux palmiers de Bethphagé, courbant leurs têtes sous l’aile du vent !

— Mais tu n’as pas vu cela seulement, Claudia ? car ce spectacle ne t’eût point effrayée.

— Attends donc, Pilate, et prends un peu pitié d’une femme dont le cœur bat, dont la voix tremble, et qui a eu peur un instant de ne pas trouver assez de force pour venir jusqu’à toi.

Pilate rapprocha Claudia de sa poitrine et la baisa au front.

— Continue, dit-il.

— Alors, reprit Claudia, du bout de son doigt, l’ange m’a indiqué, sur le chemin de Gethsémani à Jérusalem, un groupe de soldats. Au milieu de ce groupe était un homme garrotté que l’on traînait et poussait inhumainement avec des cordes et des bâtons ; – tandis que, au-dessus de sa tête invisibles à tout autre que moi, flottaient sur des nuées d’or des anges pareils à celui qui, le front couronné d’un cercle de feu, et ses grandes ailes blanches repliées, me montrait cet homme que l’on traitait si cruellement.

— Et as tu pu reconnaître quel était cet homme ?

— Oh ! oui, dit Claudia : c’était Jésus le Nazaréen, le même qu’ils ont, dimanche dernier, promené en triomphe dans les rues de Jérusalem, et dont tu as dit en riant : « Plaisant triomphateur, qui conquiert des villes monté sur un âne ! »

— Ah ! dit Pilate ; et tu es certaine que c’était cet homme ?

— Oui, oui, je le connais bien, reprit Claudia, car souvent, voilée et sans te le dire, – tu me pardonnes, n’estce pas ? – je suis descendue de la citadelle dans le temple pour entendre ses prédications.

— Bon ! dit Pilate en riant, tant qu’il ne prêchera que contre les scribes, les pharisiens, les saducéens, les esséniens et toutes leurs sectes insensées, cela m’est parfaitement égal ; mais qu’il prenne garde de prêcher contre l’obéissance due à l’auguste Tibère.

— Oh ! s’écria vivement Claudia, jamais il n’a hasardé un mot contre l’empereur et, l’autre jour encore, il recommandait, au contraire de lui payer le tribut… Mais attends, attends, Pilate, ce n’est pas le tout. Ce doux prédicateur, ce Nazaréen inoffensif, qu’ils tiraient avec leurs cordes, qu’ils frappaient de leurs bâtons, qu’ils piquaient de la pointe de leurs épées, en passant sur le pont du Cédron, ils le poussèrent brusquement, et, comme le pont n’a point de parapet, il tomba sur les rochers à peine couverts d’eau à travers lesquels coule le torrent !…Là, il se serait brisé la tête si ses mains, qu’ils lui avaient attachées à la ceinture, n’eussent, miraculeusement sans doute, rompu leurs liens d’osier, et ne l’eussent protégé. Alors, lui, au lieu de se plaindre, au lieu de maudire, ainsi que l’eût fait un de nous, il murmura ces paroles, que j’ai entendues malgré la distance, comme, malgré la distance, je voyais : « O mon père, je comprends à cette heure pourquoi ces hommes aveugles m’ont précipité du haut de ce pont ; c’est qu’il est dit au CIXème psaume : « Il boira l’eau du torrent dans le chemin, et c’est pour cela qu’il lèvera la tête ». Et, alors, il s’inclina et but, tandis que les anges qui étaient au-dessus de lui chantaient : « Gloire à Jésus sur la terre et gloire au Seigneur dans les cieux ! »

Pilate sourit.

— Je savais bien que ma chère Claudia avait, éveillée, une riche imagination, dit-il ; mais j’ignorais que cette imagination fut plus féconde encore dans le sommeil que dans la veille.

— Mais, reprit Claudia, quand je te dis, quand je te jure, Pilate, que j’ai vu et entendu tout cela comme je te vois, comme je t’entends.

— Et c’est tout ce que tu as vu et entendu ?

— Non, dit Claudia, pas encore.. Ecoute. Sans s’inquiéter de la chute qu’il venait de faire, les soldats avaient continué leur chemin, tirant Jésus avec leurs cordes ; mais ils furent obligés de revenir sur leurs pas, le prisonnier ne pouvant gravir le torrent du côté du faubourg d’Ophel, à cause d’un mur en maçonnerie qui venait d’être fait pour soutenir les terres. Il gravit donc le talus sur le bord opposé, et repassa le pont… O Pilate ! il faisait peine à voir, avec sa robe rouge toute trempée d’eau tout imbibée de sang, et collée sur son corps ; il ne marchait plus que difficilement, tant il avait souffert de sa chute. Aussi, de l’autre côté du pont, tomba-t-il encore ; mais, cette fois, on le releva violemment en le frappant avec des lanières et en le tirant avec les cordes. Puis, pour qu’il marchât plus facilement, le soldat qui était près de lui retroussa un pan de sa robe qu’il passa dans sa ceinture, et tous, le poussant au milieu des épines et des pierres aiguës, lui criaient : « Dis donc, Nazaréen, est-ce à ce voyage-ci que s’applique le mot de Malachie : « J’enverrai devant toi mon ange pour t'ouvrir le chemin ! » – ou bien : « Dis donc, Jésus, Jean-Baptiste qui prétendait qu’il était venu pour te préparer la route ! que penses-tu de la manière dont il a fait sa besogne ? » Mais lui ne répondait point, et, les yeux au ciel, murmurait seulement tout bas : « O mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! »

— En vérité, dit Pilate, ma Claudia plaide admirablement la cause des malheureux, et, s’il n’était question de souffrances imaginaires, je m’attendrirais.

— Pilate ! Pilate ! reprit Claudia avec une chaleur croissante, je te dis que cela est bien réel, et, quand je t’aurai tout raconté, tu verras !

— Comment, dit Pilate, ce malheureux Jésus n’en est pas encore quitte ?

— Ecoute… En ce moment, une troupe de cent hommes a rejoint la première troupe ; c’était le grand prêtre Caïphe qui l’envoyait au secours de l’autre ; elle débouchait du faubourg d’Ophel. Trouvant Jésus aux mains de leurs camarades, les nouveaux venus ont poussé de grands cris de joie qui ont achevé d’éveiller les habitants du faubourg, que leur passage avait déjà tirés d’un premier sommeil ; alors, ceux-ci ont commencé à paraître sur le seuil de leurs maisons. Tu sais ce que sont ces pauvres gens, presque tous des porteurs d’eau ou de bois pour le temple, ardents partisans de Jésus, qui, lors de l’écroulement de la tour de Siloë, a guéri plusieurs d’entre eux. Ils poussèrent donc des cris de douleur et des soupirs de compassion, lorsqu’ils virent Jésus traîné par des soldats qui le maltraitaient si cruellement ; mais ceux-ci les repoussaient à grands coups de boucliers, de poignées d’épée, de manches de pique, leur disant : « Eh bien, oui, c’est Jésus, votre faux prophète, votre faiseur de miracles, votre magicien… Malheureusement pour lui et pour vous, le grand prêtre ne veut plus lui laisser continuer le métier qu’il fait, et, pas plus tard qu’aujourd’hui, il va être mis en croix ! ».

A ces mots, ce fut comme un concert de cris et de lamentations qui redoubla encore quand, en arrivant à la porte des Eaux, tous ces pauvres gens aperçurent la mère de Jésus, soutenue par un des disciples de son fils, et accompagnée de ces deux femmes dont on dit qu’il a ressuscité le frère.

Elle venait au-devant de lui ; mais, lorsqu’elle le vit pâle, déchiré, couvert de sang, à la lueur des torches, au milieu des soldats et des pharisiens, elle s’arrêta : les jambes lui manquèrent ; elle tomba sur les genoux, les bras tendus vers son fils… Pilate, cette vue eût attendri des Thraces, des Scythes, des barbares ! Nos soldats, – il faut que quelque dieu fatal les pousse ! – nos soldats insultèrent, battirent cette mère éperdue de douleur ; si bien que des larmes roulèrent aussi le long du visage du prisonnier, et qu’il cria à la pauvre mourante : « Je vous l’avais bien dit, que vous seriez appelée la mère pleine d’amertume ! ».

Et tous les habitants du faubourg criaient : « Au nom du ciel, rendez-nous cet homme ! au nom du Seigneur, délivrez-nous cet homme ! si vous l’emprisonnez, si vous le faites mourir, qui nous aidera, qui nous consolera, qui nous guérira ?… »

Et quand la troupe fut passée, emmenant Jésus, ils se réunirent tous autour de sa mère, lui disant : « Ah ! vous serez notre mère à tous, et nous serons tous vos enfants ! ».Alors, des larmes ont voilé mes yeux : j’ai laissé, en sanglotant, aller ma tête entre mes deux mains, et, quand je l’ai relevée quand j’ai regardé devant moi, l’ange avait disparu, et le rideau de mon lit était retombé.

— Et tu t’es levée et tu es venue à moi, ma bonne Claudia ? demanda Pilate.

— Oui, car je me suis dit : « Les Romains seuls ont droit de vie et de mort en Judée ; nul des sujets d’Auguste ne peut être condamné et exécuté que sur un ordre de Pilate ; et, si je lui jure que Jésus est un juste, Pilate ne donnera pas cet ordre, j’en suis certaine. »

Et, toute pleurante, elle jeta ses bras au cou de son mari.

— Et Pilate, dit celui-ci, n’aura pas même besoin de refuser cet ordre, car tout ce que tu viens de me raconter, ma bonne Claudia, tout ce que tu as cru voir, tout ce que tu as cru entendre, tu ne l’as vu et entendu qu’en imagination…

En ce moment, la porte s’ouvrit : c’était le messager de Pilate qui rentrait.

— Seigneur, lui dit-il, le grand sacerdote Caïphe te fait dire qu’on vient d’arrêter, sur le mont des Oliviers, le magicien, le faux prophète, le blasphémateur Jésus, et qu’au point du jour il sera conduit à ton tribunal pour y entendre prononcer sa sentence de mort.

— Eh bien, demanda Claudia, était-ce un songe ?…

Pilate, pensif, laissa tomber sa tête sur sa poitrine ; puis, après un instant de silence :

— Tu sais ce que je t’ai promis, dit-il : si cet homme n’a rien fait contre l’auguste empereur Tibère, il ne sera rien fait contre lui.