Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XII

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Librairie théâtrale (volume 3p. 205-240).


Claudia, comme elle l’avait dit à Pilate, n’avait suivi des yeux le Christ que de Gethsémani à la porte des Eaux ; sans cela, elle eût vu qu’au lieu d’avoir été conduit directement au grand prêtre, Jésus avait d’abord été conduit au beau-père de celui-ci.

Anne, grand vieillard maigre, à la barbe peu fournie au front pâle et ridé, occupait à Jérusalem à peu près la place qu’occupent chez nous les juges instructeurs. C’était à lui que l’on amenait les accusés qui relevaient du grand prêtre ; il leur faisait subir un ou plusieurs interrogatoires, et, s’il trouvait les charges suffisantes il renvoyait à Caïphe, qui entamait le procès.

La même haine dont le grand prêtre était animé contre Jésus animait aussi son beau-père ; de sorte qu’Anne attendait non moins impatiemment que Caïphe l’arrivée du Christ.

Les juges qui composaient son tribunal, et qui étaient au nombre de six, avaient été prévenus dès onze heures du soir, et, depuis cette heure, attendaient comme lui.

Nous avons dit avec quelle rapidité le bruit de l’arrestation de Jésus s’était répandu dans Jérusalem. Beaucoup avaient hésité à se déclarer jusque-là, qui, sachant que le Christ, pris sans résistance, avait été lié, garrotté, et ramené vers la ville, se décidèrent tout à coup, prenant parti, comme font les âmes impies, contre la mauvaise fortune, à venir l’accuser ou témoigner contre lui.

La route de Gethsémani au palais d’Anne pouvait être accomplie en vingt minutes ; mais elle avait duré plus de deux heures ; les soldats avaient fait ce que fait le tigre qui est sûr que sa proie ne peut plus lui échapper : ils avaient joué avec leur proie.

De loin, on voyait venir Jésus au milieu des soldats ; de grands cris s’élevaient sur son passage ; les torches s’agitaient jetant une lumière plus vive ; on se poussait pour arriver à lui : chacun voulait lui dire son injure, lui imprimer son affront, lui causer sa douleur.

A chaque instant, de la salle du tribunal, on entendait le bruit se rapprochant de plus en plus ; des gens entraient en foule, et encombraient le prétoire, disant : « Il arrive ! il vient ! le voilà ! », de sorte que, lorsqu’il arriva effectivement, il n’y avait plus de place pour celui que tout le monde était venu voir.

Enfin les premiers soldats parurent à la porte, criant : « Place ! place ! » et, forçant les assistants, qu’ils repoussaient avec le bois de leurs lances, d’ouvrir un chemin, depuis le perron jusqu’à l’estrade élevée de trois marches où Anne siégeait avec ses cinq collègues.

Jésus parut, pâle, faible, meurtri, sanglant, pouvant à peine se tenir ; il était tombé sept fois, de l’endroit où il avait été arrêté au palais d’Anne.

Pour monter le perron, il fut enlevé, tiré par ses habits, soulevé à l’aide des cordes qui le liaient, et, à travers le chemin étroit que lui avaient ouvert les piques, poussé au pied de l’estrade.

Les cris, les huées, les blasphèmes, avaient accompagné son passage. Anne donna à ce torrent de haines tout le temps de s’épancher ; puis, quand le silence se fut un peu rétabli, comme s’il eût ignoré quel était l’accusé qu’on amenait devant lui, et qu’il l’eût reconnu seulement en le voyant :

— Eh quoi ! dit-il, c’est toi, Jésus de Nazareth, roi des Juifs ? Toi tout seul ? Où sont donc tes apôtres ? où sont donc tes disciples ? où est donc ton peuple ? où sont donc ces légions d’anges auxquelles tu commandes ?… Toi qui appelais le temple du Seigneur la maison de ton père ! ah ! ah ! Nazaréen, les choses n’ont point tourné comme tu le pensais, n’est-ce pas ? Quelqu’un a donc trouvé que c’était assez d’insultes comme cela au Seigneur et aux prêtres ; qu’il n’était pas permis de violer impunément le sabbat, et que c’était un crime de manger l’agneau pascal d’une façon inaccoutumée, dans un temps et dans un lieu où il est défendu de le faire ?… Ah ! que des actions de grâces soient rendues à Jéhovah ! Le voilà qui reprend, les uns après les autres, tous les miracles que tu accomplissais si bien : la Judée était aveugle il lui rend la vue ; elle était sourde, il lui rend les oreilles ; elle était muette, il lui rend la parole : elle voit, elle entend, elle parle, elle t’accuse ?… Tu veux tout changer, tout renverser, tout détruire, faire petit ce qui était grand, grand ce qui était petit ; tu veux introduire un nouveau dogme. En vertu de quel droit ? qui t’a permis d’enseigner ? de qui as-tu reçu la mission ? Parle ! voyons, quelle est ta doctrine ?

Jésus calme et triste avait laissé tomber sur lui, sans l’interrompre, ce flot d’injures ; mais, quand la parole eut manqué à l’accusateur, il releva sa tête fatiguée, et regardant Anne avec une douceur suprême :

— J’ai parlé en public devant tout le monde, dit-il ; j’ai enseigné dans le temple et dans les synagogues où les Juifs se rassemblent ; je n’ai jamais rien dit en secret ; pourquoi m’interroges-tu ? Demande à ceux qui m’ont entendu quelle est ma doctrine ; regarde autour de toi, tous ceux qui sont là peuvent te répéter ce que j’ai dit.

Cette simplicité et cette douceur de Jésus exaspérèrent l’accusateur ; alors, il laissa échapper un mouvement de haine. Un soldat qui n’avait peut-être pas compris ce qu’avait dit Jésus, mais qui comprenait ce qu’éprouvait le prince des prêtres, se chargea de répondre.

— Insolent ! dit-il, est-ce ainsi qu’on parle au seigneur Anne !

Et, du pommeau de son épée, qu’il tenait à la main, il frappa Jésus à la bouche.

Aussitôt, le sang jaillit du nez et des lèvres de Jésus, qui, ébranlé par le coup, poussé brutalement par ceux qui l’entouraient, tomba de côté sur les marches.

Quelques murmures couverts à l’instant même par une nuée de cris, d’injures et d’outrages, s’élevèrent dans la salle ; par malheur, ces murmures étaient faibles, et la malédiction immense.

Au milieu de ce bruit, Jésus se releva, et, attendant qu’il fût éteint :

— Si j’ai mal parlé, dit-il, montrez-moi en quoi ; si j’ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ?

— Allons, répondit Anne, que ceux qui ont à le démentir le démentent ; que ceux qui ont à l’accuser l’accusent.

Et il fit signe aux soldats, qui maintenaient les assistants du bois de leurs lances, de lever cette barrière. Alors, toute cette foule se rua sur Jésus, hurlant, injuriant, accusant.

— Il a dit qu’il était roi !… Il a dit que les pharisiens étaient des races de serpents, des langues de vipères ! .. Il a dit que les scribes et les docteurs étaient des hypocrites et des impies !… Il a dit que le temple était une caverne de voleurs !… Il a dit qu’il était roi des Juifs !… Il a dit qu’il renverserait le temple, et le rebâtirait en trois jours !… Il a fait la pâque le jeudi !… Il a guéri le jour du sabbat ! Il a soulevé une sédition dans le faubourg !… Les gens d’Ophel l’ont appelé leur prophète !… Il a crié malheur sur Jérusalem !… Il mange avec des impurs, des vagabonds, des lépreux, des publicains !… Il remet les péchés aux femmes de mauvaise vie !… Il empêche de lapider les adultères ! Il ressuscite les morts par des sortilèges infâmes !… Chez Caïphe, le magicien ! chez Caïphe le faux prophète ! chez Caïphe, le blasphémateur !

Et toutes ces accusations lui étaient faites à la fois ; et ceux qui les proféraient les lui crachaient au visage en le menaçant, en lui montrant le poing, en le tirant par sa robe, par son manteau, par ses cheveux, par sa barbe.

Anne laissa toute cette meute hurler, mordre et déchirer à son aise ; puis il reprit à son tour :

— Ah ! Jésus, c’est donc là ta doctrine !… Voyons, discute-la, défends-la, fais-la prévaloir. Roi, commande ! Messie, prouve ta mission ! envoyé de Dieu, adjure ton père ! Qui es-tu ? dis, parle… Es-tu Jean-Baptiste ressuscité ? Es-tu Elie qui n’est pas mort ? Es-tu Malachie, lequel, à ce qu’on prétend, était non pas un homme, mais un ange ? Tu t’es appelé roi ! Eh bien oui, roi ! Moi aussi je t’appelle roi : roi des vagabonds, roi de la populace, roi des femmes perdues… Attends, attends, je vais te sacrer roi, moi ! Un roseau et un papyrus ?

On présenta au prince des prêtres les deux choses qu’il demandait, et qui, sans doute, étaient préparées d’avance.

La bande de papyrus était large de trois pouces, longue d’une coudée.

Anne traça sur le papyrus toute la série des crimes dont était accusé Jésus ; puis, le roulant entre ses doigts, il l’introduisit dans une calebasse creuse qu’il noua au bout du roseau.

— Tiens, dit-il à Jésus, voilà le sceptre de ton royaume ; voilà tes titres à la royauté ! Porte tout cela à Caïphe et je ne doute pas qu’il ne te mette sur la tête la couronne qui te manque encore.

Et, sur un geste du pâle et haineux vieillard, les mains du Christ furent liées de nouveau ; seulement, entre ses mains, on assujettit le roseau, sceptre dérisoire qui plus tard fut celui du monde.

Alors, Jésus, perdu au milieu de cette foule, protégé maintenant par la seule haine de ceux qui ne voulaient pas que son supplice finit trop tôt ; Jésus, poussé vers la porte, trébuchant sur les marches, remis en équilibre par les coups qu’on lui portait ; Jésus, jouet de ce monde d’ennemis qui lui faisaient payer trois ans d’enseignement d’humilité, de souffrances, de dévouement, d’amour récompensés par un seul jour de triomphe ; Jésus, injurié, outragé, frappé tout le long de la route, franchit l’espace qui séparait la maison d’Anne du palais de son gendre, et arriva, à demi évanoui, devant le grand conseil.

Ce grand conseil se composait de soixante et dix membres qui tous étaient présents ; ils étaient assis sur une estrade demi-circulaire au milieu de laquelle, sur un fauteuil plus élevé, se tenait Caïphe.

L’impatience de ce dernier était si grande qu’il quitta plusieurs fois son siège, et alla jusqu’à la porte extérieure, en disant :

— Mais que fait donc Anne ? pourquoi retient-il le Nazaréen si longtemps ? Cet homme devrait, depuis plus d’une heure, être ici… Qu’il vienne ! qu’il vienne !

Jésus parut enfin. En entrant, sa tête inclinée sur sa poitrine se releva ; ses yeux se portèrent sans hésitation vers un angle de la salle, et un sourire plein de tristesse effleura ses lèvres.

Parmi les spectateurs qui l’attendaient, il venait de reconnaître Pierre et Jean.

Au moment où les apôtres s’étaient dispersés ; où Jésus, lié, garrotté, s’était mis en marche vers Jérusalem, et où Jean était descendu vers la vallée de Josaphat pour aller rejoindre Marie, Pierre s’était contenté de se jeter derrière un olivier, pour échapper à la première colère des soldats. Puis, de loin, dans l’ombre, marchant d’arbre en arbre, se replongeant dans l’obscurité chaque fois que la lumière d’une torche éclairait le chemin, il avait suivi son maître, décidé à ne le point perdre de vue.

A l’extrémité du faubourg d’Ophel, à cent pas a peu près de la porte des Eaux, il avait trouvé Marie, agonisant entre les bras de Jean et des saintes femmes. – C’était alors qu’on avait transporté la Vierge dans une maison, et que, là, les soins reconnaissants de tous ces pauvres gens qui l’ appelaient leur mère l’avaient rendue à la vie.

Mais, en rouvrant les yeux, la Vierge avait jeté un cri de douleur ; elle avait, pendant son évanouissement perdu la faculté de suivre son fils des yeux, malgré la distance et les objets interposés entre elle et lui ; et c’était pitié de la part de Jésus, car, sachant ce qu’il allait souffrir, il ne voulait pas que sa mère fût témoin de tant de souffrances.

Alors, la Vierge avait supplié Jean et Pierre de suivre Jésus, afin qu’ils pussent lui apporter d’heure en heure des nouvelles de la terrible passion que son fils allait subir.

Rien ne répondait mieux aux sentiments intérieurs des deux apôtres que cette demande de Marie. Il avait fallu le commandement exprès de son maître pour que Jean se décidât à le quitter ; quant à Pierre, qui était déjà résolu à ne pas le perdre de vue, l’adhésion rapide de Jean à la prière de la Vierge lui donnait un compagnon de son audacieuse entreprise.

Cependant, comme ils n’eussent pas manqué d’être reconnus et arrêtés s’ils se fussent introduits chez Caïphe avec leurs vêtements ordinaires, tous deux revêtirent une espèce de livrée appartenant aux messagers du temple, et sous ce déguisement, vinrent frapper à la porte extérieure du palais du grand prêtre, laquelle s’ouvrait sur la vallée de Gehennon, et donnait entrée dans une grande cour où brillait un immense foyer devant lequel se chauffaient les serviteurs de Caïphe, les soldats de garde et bon nombre de ces gens de bas étage qui, sans appartenir précisément à la maison des grands, sont en quelque sorte à la suite de leur suite.

Grâce à leurs manteaux d’emprunt, les deux apôtres n’avaient éprouvé aucune difficulté à pénétrer dans cette première cour ; mais il n’en avait pas été de même pour pénétrer de cette cour dans l’intérieur des appartements.

Par bonheur, Jean connaissait un employé du tribunal occupant une place correspondante à celle de nos huissiers. Cet homme, qui avait souvent entendu prêcher Jésus, n’était pas loin de se ranger à sa doctrine ; il consentit donc à introduire Jean, mais il se refusa obstinément à laisser passer Pierre. – Pierre, on se le rappelle, avait frappé le valet du grand prêtre d’un coup d’épée ; Malchus pouvait rencontrer Pierre, et le reconnaître, et, quoique miraculeusement guéri par le Christ, demander vengeance contre l’apôtre.

Pierre se désespérait donc devant cette porte qui refusait de s’ouvrir pour lui, lorsqu’arrivèrent Nicodème et Joseph d’Arimathie. Ceux-ci n’avaient point été convoqués ; mais ils avaient appris ce qui se passait et, dans l’espérance d’être utiles à Jésus, ils venaient réclamer leurs sièges de membres du grand conseil.

Pierre les reconnut et se fit reconnaître d’eux. Ils n’avaient point les mêmes craintes qu’un pauvre huissier du tribunal ; ils étaient d’illustres personnages auxquels nul, excepté le gouverneur romain, n’eût osé toucher : ils prirent Pierre sous leur protection, et l’introduisirent dans la salle en même temps qu’eux.

Une fois là, Pierre aperçut Jean, et se rapprocha de lui.

C’est pourquoi le regard de Jésus, qui les cherchait en entrant, les trouva appuyés l’un à l’autre, comme si ce n’était pas trop d’une double force pour supporter le spectacle auquel ils allaient assister.

Ainsi que cela avait eu lieu chez Anne, avant même que Jésus arrivât, la salle du conseil était déjà pleine. La foule qui fit irruption à la suite du Christ fut donc obligée, à part quelques hommes plus vigoureux ou plus obstinés que les autres, de refluer dans les vestibules et jusqu’au perron.

Il y avait, autour du palais de Caïphe, et sur ses trois faces, un grand espace libre ; la quatrième face, comme nous l’avons dit, attenait aux remparts. Tout cet espace était encombré de peuple.

Jamais pareille foule ne s’était réunie ; jamais pareilles rumeurs ne s’étaient élevées, même aux jours des plus terribles émeutes de Jérusalem.

En effet, aux autres jours de désordres, il ne s’agissait que de se révolter contre un préteur, un tétrarque ou un empereur ; cette fois-ci, on se révoltait contre Dieu.

Caïphe était un homme de quarante ans à peu près au teint basané, à la barbe noire, à l’œil sombre ; ambitieux et fanatique à la fois, il était arrivé, par la position de grand prêtre, au comble de son ambition. Restait son fanatisme à satisfaire, et, cette satisfaction de son fanatisme, c’était la mort de Jésus.

Il était vêtu d’une robe blanche sur laquelle se drapait un grand manteau d’un rouge sombre, à franges et à fleurs d’or ; sur sa poitrine était l’éphod, marque de son rang suprême, et qui faisait de lui, – après Pilate, le gouverneur, et après Hérode, le tétrarque, – le troisième pouvoir de la Judée.

A peine Jésus apparut-il sur le seuil qu’au milieu des cris et des rumeurs montant de tous les côtés, on entendit la voix de Caïphe qui disait :

— Ah ! te voila donc, ennemi de Dieu, qui troubles le calme de cette sainte nuit ?… Voyons ! hâtons-nous : enlevez-lui cette calebasse où est enfermé l’acte d’accusation.

On enleva la calebasse, que l’on porta au grand prêtre, tandis que, par dérision, on laissait entre les mains de Jésus le roseau qui représentait le sceptre.

Alors, Caïphe déroula le papyrus, et lut la longue liste des crimes imputés à Jésus ; et, comme celui ci l’écoutait en silence, de minute en minute, Caïphe criait :

— Mais réponds donc, magicien ! mais réponds donc, faux prophète ! mais réponds donc, blasphémateur ! Ne sais-tu plus parler pour te défendre, toi qui savais si bien nous accuser ?

Et, à chaque interpellation de Caïphe, les soldats secouaient Jésus avec les cordes et le tiraient par la barbe et par les cheveux.

Nicodème ne put supporter ce spectacle.

— Jésus de Nazareth, dit-il, est accusé, mais non pas condamné ; je réclame pour lui le privilège des accusés, c’est-à-dire la liberté de défense. S’il est condamné, la condamnation s’exécutera, et elle retombera sur qui de droit, mais je ne sache pas qu’on livre un homme aux bourreaux avant son jugement.

Joseph d’Arimathie se leva, et dit ce seul mot :

— J’appuie.

La courte harangue de Nicodème et la plus courte adhésion de Joseph d’Arimathie furent accueillies par les murmures de la majeure partie des assistants. Cependant, comme quelques voix dans la foule osèrent crier aussi : « Justice à l’accusé ! justice ! Caïphe fut forcé de donner au procès la forme ordinaire, afin de sauver au moins les apparences de l’assassinat.

Les soldats eurent donc l’ordre de s’écarter de Jésus et de cesser de le maltraiter, et, une certaine régularité ayant été imposée à l’interrogatoire, l’audition des témoins commença.

Ces témoins, il va sans dire que c’étaient les ennemis de Jésus : les scribes et les docteurs, qu’il avait publiquement réprimandés ; les débauchés, auxquels il avait prêché une vie meilleure ; les adultères, dont il avait ramené les complices vers le repentir ; et tous, les uns après les autres, répétaient les mêmes accusations que chez Anne. Mais, de toutes ces accusations, la seule sérieuse était que Jésus avait fait la pâque un autre jour que le jour consacré.

Alors, Caïphe se leva, et, se tournant vers Nicodème et Joseph d’Arimathie :

— Très illustres princes des prêtres et anciens du peuple, dit-il, sur ce dernier point, nos deux collègues Nicodème et Joseph d’Arimathie peuvent nous donner les renseignements les plus exacts ; car, si j’en crois les rapports que j’ai reçus, c’est dans une maison qui leur appartient que l’accusé a fait la cène.

Nicodème sentit le coup que lui portait le grand prêtre.

— C’est vrai, dit-il, quoique cette maison ne soit pas la nôtre en réalité, puisque nous la louons à un homme du village de Béthanie, lequel l’a sous louée hier à deux apôtres de Jésus qui sont venus à lui de la part de leur maître.

— Ainsi, dit Caïphe insistant, la cène a, en effet, eu lieu hier au soir ?

— Elle a eu lieu hier au soir, répondit Nicodème.

— Vous savez qu’il est contraire à la loi que la cène ait lieu un autre jour que le jour consacré : pourquoi l’accusé a-t-il avancé de vingt-quatre heures cette sainte cérémonie ?

— Parce qu’il est Galiléen, dit Nicodème, et que ce changement de jour est un droit accordé aux Galiléens.

Caïphe frappa du pied avec colère.

— Bien ! dit-il, il paraît que l’accusé a trouvé un défenseur. nous espérons, alors, que ce défenseur nous dira en vertu de quelle loi les Galiléens peuvent faire la pâque le jeudi.

— J’avais prévu la question, reprit Nicodème, et voici la réponse.

Alors, il tira de sa poitrine un ancien édit qui autorisait les Galiléens à faire la cène un jour plus tôt ; et, cela, attendu qu’à l’époque de la Pâque, il y avait une telle affluence à Jérusalem, que, s’il avait fallu que ceux-ci la fissent en même temps que les autres dans le temple, jamais la cène n’eût été finie pour le jour du sabbat.

Puis, de défenseur devenant accusateur, Nicodème ajouta :

— Et maintenant, puisque vous êtes si strict observateur de la loi, vous devez savoir, Caïphe, qu’il nous est interdit de procéder pendant la nuit, et qu’aucun jugement ne peut être rendu le jour de Pâque.

— S’est-il inquiété de cela, lui, s’écria Caïphe furieux, lorsqu’il a guéri le jour du sabbat ?

Jésus sourit tristement.

— Si une infraction à la loi peut être tolérée, dit Nicodème, c’est lorsqu’il doit résulter de cette infraction un bien, et non pas un mal ; la vie d’un homme, et non pas sa mort.

— Nicodème, Nicodème, dit Caïphe, prenez garde ! vous oubliez que le Deutéronome dit, au livre IV : « Attachez-vous à Dieu seul…S’il s’élève un prophète ou quelqu’un qui dise qu’il a eu une vision ou un songe, et qu’il annonce un signe ou un miracle, et que ce signe ou ce miracle arrive ; s’il te dit en même temps : « Allons près d’autres dieux que tu n’as pas connus, et servons-les ! » tu ne l’écouteras point, car Jéhovah, ton Dieu, t’éprouve ! »

— Mais, dit Nicodème, si, au lieu d’attaquer Dieu, le prophète n’attaque que les hommes ; si, au lieu d’être un faux prophète, il est un vrai prophète, que répondras-tu, Caïphe ?

— Je répondrai que l’Ecriture dit positivement : « Il ne viendra point de prophète de Galilée. » Or, Jésus est de Nazareth, et Nazareth est en Galilée.

— Oui, mais l’Ecriture dit : « Il viendra un prophète de la race de David, et de la ville de David. » Or, Jésus est de la race de David par Joseph son père, et de la ville de David, puisqu’il est né à Bethléem.

— Eh bien, soit ! dit Caïphe, qui se lassait de cette discussion dans laquelle il sentait qu’il avait le dessous, interrogeons l’accusé lui-même, et, selon ce qu’il répondra, nous jugerons.

Alors, se tournant vers Jésus :

— Je t’adjure, par le Dieu vivant, dit-il, de nous déclarer si tu es le Christ, le Messie et le fils de Dieu !

Jésus n’avait pas encore prononcé une parole. Il redressa la tête, et, au milieu du plus profond silence, levant les yeux au ciel, comme pour prendre le Seigneur à témoin de la vérité de ce qu’il allait dire :

— Je le suis, Caïphe, et c’est toi qui l’as dit.

— Tu es le fils de Dieu ? répéta le grand prêtre.

— Je suis, reprit Jésus avec une dignité suprême, le fils de Dieu, né d’une mère mortelle et apprenez tous ceci, vous qui m’écoutez : Celui qui est devant vous, qui vous paraît poussière comme vous, et qui va être condamné par vous, celui là, vous le verrez, dans sa majesté éternelle, assis à la droite de Dieu, et il descendra vers vous, porté sur les nuages du ciel.

A cette réponse, si solennellement dite, qu’elle fit tressaillir tout l’auditoire, Caïphe prit son manteau, et, le déchirant à deux mains en signe de douleur :

—— Vous l’entendez ! dit-il, vous l’entendez, il blasphème ! Qu’avons-nous besoin de témoins pour condamner, maintenant, l’imposteur qui se dit le fils de Dieu ?

Et mille voix crièrent :

— Oui, nous l’avons entendu ; oui, il a dit qu’il était le fils de Dieu ! oui, il a blasphémé !

— Eh bien, demanda le grand prêtre, quelle est votre sentence ?

Alors, tous les assistants, moins quelques-uns, juges et spectateurs, – les juges se levant et secouant leurs manteaux, les spectateurs se dressant sur leurs pieds et agitant leurs bras, – répondirent à Caïphe d’une voix terrible :

— Il a mérité la mort ! il a mérité la mort !…

— C’est bien, dit Caïphe : la peine de mort est portée par le grand conseil de la nation contre Jésus de Nazareth, se disant roi des Juifs, Messie, fils de Dieu, comme imposteur, blasphémateur et faux prophète.

Et, se levant :

— Je vous livre ce roi, dit-il aux soldats ; rendez-lui les honneurs qu’il mérite.

Puis, donnant l’exemple aux autres membres du tribunal, il se retira dans une salle attenante à la salle d’audience.

Les membres du conseil se levèrent et suivirent le grand prêtre ; Nicodème et Joseph d’Arimathie sortirent les derniers, faisant à Jésus un geste de pitié et d’impuissance. Alors, un cri de joie immense s’éleva parmi tous ces impies, auquel répondirent deux cris de douleur : un de ces cris était poussé par la vierge Marie, qui, pour la seconde fois. tombait évanouie aux bras des saintes femmes ; l’autre, par le traître Judas, qui s’élançait, éperdu, à travers la foule, en criant :

— C’est moi qui l’ai livré !… Malheur à moi ! malheur à moi !