Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XIII

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Librairie théâtrale (volume 3p. 241-278).


Au cri de la Vierge, Jean avait tressailli et s’était élancé vers la sainte mère, que Jésus avait confiée à son amour filial. Quant à Pierre, il était toujours résolu à ne point quitter Jésus.

Aussi, pensant avec raison que le condamné serait conduit dans une des cours du palais, et y serait enfermé au fond de quelqu’une de ces salles basses qui servaient de caserne et de prison aux soldats, il sortit un des premiers de la salle du conseil, et gagna le vestibule, de manière à pouvoir se trouver sur le passage de son maître.

Quoique l’on fût arrivé à la fin du mois de mars, et que les journées précédentes eussent, par les chaudes bouffées de leur haleine, indiqué le retour du printemps, la nuit était glacée ; on eût dit que l’année, déjà lancée dans sa route, reculait, épouvantée, devant le crime que le jour où l’on venait d’entrer allait voir s’accomplir.

Pierre s’arrêta donc dans le vestibule de Caïphe, où brûlait un grand feu, et, tout grelottant, s’approcha de ce feu pour s’y réchauffer.

Des hommes du peuple, nous ne dirons pas de la dernière classe, mais de cette classe mauvaise, ennemie déclarée de tout, des soldats tirés de la basse Syrie, et des femmes appartenant à la domesticité des prêtres, des pharisiens et des scribes, entouraient ce feu, dont la flamme se reflétait sur leurs visages, où elle semblait éclairer toutes les méchantes passions. De grands éclats de rire s’élevaient du groupe hideux, – et c’était quand quelqu’un racontait une insulte plus abjecte, une atteinte plus douloureuse faite par lui à Jésus pendant la route que le Sauveur venait de parcourir.

Pierre, qui s’était avancé sans savoir de quoi il était question, frissonna en entendant ces outrages du passé, auxquels la féroce espérance de ces gens nouait les outrages de l’avenir.


L’un d’eux disait :

— On a donné au Messie un sceptre, mais on a oublié de lui donner une couronne !

Et il tressait, au risque de s’ensanglanter les mains, une couronne faite des branches épineuses du nabka, ayant bien soin de ne pas en briser les feuilles foncées comme celles du lierre, et qui rappelaient dérisoirement celles dont on se servait pour couronner les empereurs et les généraux d’armée.

Et chacun applaudissait à cette idée d’enfoncer sur le front de Jésus une couronne qui fut non seulement une dérision, mais encore une douleur.

Pierre vit ce qui se faisait, entendit ce qui se disait, et voulut se retirer ; mais, entré dans le cercle de lumière que jetait le foyer, il fut reconnu par la portière du palais de Caïphe, qui l’avait vu traverser la porte extérieure avec Jean, et la porte intérieure avec Nicodème et Joseph d’Arimathie.

Cette femme se leva donc, et, marchant à lui, l’arrêta par son manteau, qu’il essayait en vain de ramener sur ses yeux.

— Oh ! dit-elle en écartant les plis du manteau, et en mettant à nu le visage de l’apôtre, toi aussi, tu es un des disciples du Galiléen !

A ces mots, tous ceux qui étaient près du feu, ou se levèrent, ou se retournèrent, les uns insultant, les autres menaçant, chacun portant la main à l’arme dont il était muni ; ceux-ci levant leurs bâtons, ceux-là ouvrant leurs couteaux, ceux-là enfin, tirant leurs sabres.

Alors Pierre se troubla, et essayant de sourire.

— Tu te trompes, femme, répondit-il ; je ne connais pas celui dont tu parles, et ne sais ce que tu veux dire.

Et tirant, son manteau des mains de cette femme, il s’élança hors du vestibule.

Juste au moment où il en franchissait le seuil et entrait dans la cour, un coq perché sur le mur se mit à chanter. – Il était une heure du matin.

Mais Pierre avait à peine posé le pied dans la cour, qu’une autre servante de Caïphe le reconnut, et, en le reconnaissant, s’écria :

— Bon ! en voilà encore un qui était de la suite du Nazaréen !

La cour était pleine de gens de toutes conditions attendant le Christ : à cette accusation de la servante, la plupart de ceux qui étaient là se retournèrent, et Pierre, comme dans le vestibule, se trouva enveloppé d’un cercle de regards et de gestes menaçants.

Plus effrayé encore que la première fois :

— Non, dit-il, non ! je déclare hautement que je ne suis pas des disciples de Jésus, et que je ne connais pas cet homme !

Le coq chanta une seconde fois. – Pierre se perdit dans les profondeurs de la cour ; arrivé dans l’angle le plus obscur de cette cour, il trouva un billot sur lequel il s’assit.

Là, il s’enveloppa de son manteau, et pleura amèrement.


Mais, comme, malgré l’obscurité ; comme, malgré la profondeur de l’espèce de hangar où il s’était retiré, il avait été poursuivi, soit par des gens qui lui faisaient un crime d’être de la suite de Jésus, soit par d’autres qui, se rattachant secrètement au dogme nouveau, venaient près de lui, non pas pour lui apporter la menace ou l’insulte, mais pour chercher la force et la consolation, Pierre se leva, et, par la même porte où il avait passé avec Joseph d’Arimathie et Nicodème, il rentra dans la salle du tribunal.

Jésus, livré à la multitude, était en proie à toutes sortes d’outrages : on l’avait dépouillé de son manteau et de sa robe ; on l’avait couvert d’une vieille tapisserie ; on lui avait lié de nouveau les mains, et l’homme qui avait achevé de tresser sa couronne de nabka la lui avait enfoncée sur la tête ; de sorte que chaque épine avait fait sa déchirure, et que de chaque déchirure sortaient des gouttelettes de sang qui descendaient le long de ses joues et inondaient sa barbe !

Pierre recula épouvanté, et voulut retourner en arrière ; mais, à cette marque d’émotion qu’il n’avait pu réprimer ceux qui se trouvaient autour de lui, reconnaissant un disciple de Jésus, l’arrêtèrent par le bras et par le manteau, criant :

— Ah ! tu es de ses partisans, toi… tu es Galiléen ! Ne t’appelais-tu pas Simon d’abord ?… Voyons, réponds… réponds donc !

Et Pierre niait.

Alors, un des assistants s’écria :

— Il a beau nier, n’entendez-vous donc pas à son accent qu’il est Galiléen ?

— Non ! s’écria Pierre ; non, je vous jure !

En ce moment, un homme fendit la foule, et, le regardant en face :

— Par les prophètes ! cet homme est bien ce que vous dites ! Je suis le frère de Malchus, et je le reconnais pour celui-là même qui l’a frappé à la tête…

Alors, Pierre, insensé de terreur, fit des protestations et des serments, jurant que non seulement il n’était pas celui que l’on disait, mais encore qu’il n’était point des disciples de Jésus, et ne le connaissait même pas, étant venu d’un pays éloigné pour faire la pâque à Jérusalem.

A peine avait-il achevé cette protestation, que le coq chanta une troisième fois.

Juste en cet instant, Jésus passait devant lui. Le divin condamné le regarda avec un œil si plein de douleur et de compassion que Pierre se rappelant ce que le Christ lui avait dit, – qu’avant que le coq eût fait entendre son troisième chant, il l’aurait renié trois fois, – jeta un cri de douleur, et s’arrachant violemment à ceux qui le tenaient, il s’élança dans le vestibule, et, du vestibule, gagna la porte de la rue.

Mais, sur la porte de la rue, il se trouva en face de la vierge Marie.

Au cri qu’elle avait poussé lorsque son fils avait été condamné, plusieurs personnes et particulièrement le disciple bien-aimé de Jésus, étaient accourues vers elle ; alors, avec l’aide des saintes femmes, Marie, évanouie pour la seconde fois, avait été transportée dans une espèce d’atelier de charron, où l’on travaillait malgré l’heure avancée de la nuit.

On y avait couché la Vierge sur des charpentes nouvellement équarries, et on lui avait porté des secours, tandis que les ouvriers attachés à cet atelier continuaient leur besogne.

Peu à peu, la Vierge avait rouvert les yeux.

Alors, à la lueur des lampes et des chandelles qui brûlaient sous l’immense hangar, à travers les derniers brouillards de l’évanouissement, elle avait vu s’agiter, pareils à des démons occupés à quelque tâche infernale, ces hommes qui paraissaient travailler avec toute l’ardeur de la haine. Sans qu’elle sût pourquoi, son âme s’était émue à ce travail : il lui semblait que chaque clou que l’on enfonçait dans le bois lui entrait dans le cœur : en outre, elle croyait deviner que l’œuvre qui s’accomplissait était une œuvre funèbre.

En effet deux croix étaient appuyées contre la muraille, et tous ces hommes travaillaient à une troisième croix de deux coudées plus haute que les autres.

Quelque désir qu’eût la Vierge d’interroger les ouvriers nocturnes, sa langue ne trouva point de parole. Tout ce que put faire la malheureuse mère fut de se soulever roide comme une morte, et, les yeux fixes, la bouche ouverte et tremblotante, de montrer du bout de son doigt l’instrument du supplice.

Alors, tous les regards suivirent le sien, et le froid de son cœur passa dans tous les cœurs.

Madeleine se fit un voile de ses cheveux ; Marthe cacha sa tête dans ses mains, et Jean hasarda cette question :

— Que faites-vous mes amis ?

Les ouvriers se mirent à rire.

— De quel pays es-tu donc, demandèrent-ils à Jean, que tu ne saches pas ce que c’est qu’une croix ?

— Je sais ce que c’est qu’une croix, dit Jean ; mais en voici deux dressées contre la muraille, et une couchée à terre…

— Eh bien, les deux qui sont dressées contre la muraille sont pour les deux voleurs Dimas et Gestas, et celle qui est couchée à terre est pour le faux prophète Jésus.

La Vierge jeta un cri, et, comme si ces paroles lui eussent, à force de terreur, rendu au moins le courage de fuir, elle se leva en disant :

— Hors d’ici ! hors d’ici !… Venez, venez !

Le cri et les paroles furent entendus des ouvriers : les uns alors, prirent une chandelle ; les autres une lampe et, s’approchant du groupe des saintes femmes, au milieu desquelles Jean était le seul homme, ils éclairèrent le visage de la Vierge.

A sa pâleur et à ses larmes plus encore qu’à ses traits bouleversés, ils la reconnurent.

— Ah ! ah ! dit l’un d’eux, c’est la femme de notre collègue le charpentier Joseph… Quel malheur qu’il soit mort, le brave homme, il nous eût donné un coup de main !

— Moi, dit un autre je serais plutôt d’avis qu’on allât chercher le fils, lui qui n’avait qu’à tirer les poutres pour les allonger et leur donner la dimension qu’il voulait ; nous lui ferions tirer l’arbre de la croix, qui n’a que quinze pieds, et le croisillon, qui n’en a que huit. Il aurait, au moins, une croix qui lui ferait honneur !

— Oh ! murmura la Vierge, vous avez donc juré, mon Dieu ! de ne m’épargner aucune douleur ?…


Puis, comme si elle eût senti que la force ne lui pouvait venir que de son fils :

— Ah ! quelque part qu’il soit, conduisez-moi près de lui ! dit-elle.

Et le groupe plein de douleurs, traversant ce cercle de visages railleurs et de bouches insultantes, s’avança vers la rue, et regagna le palais de Caïphe.

La Vierge montait la dernière marche du perron lorsqu’elle rencontra, comme nous l’avons dit, Pierre, qui s’élançait hors du palais, la tête à moitié voilée par son manteau, les bras étendus, et criant amèrement :

— Oh ! je l’ai renié ! je l’ai renié trois fois, indigne apôtre que je suis !

Marie l’arrêta.

— Pierre, Pierre, dit-elle, que devient mon fils ?

— O mère pleine d’amertume, ne me parlez pas, dit Pierre, car je ne suis pas digne de répondre à la demande que vous me faites !

— Mais mon fils ? mon fils ? s’écria Marie avec un accent si douloureux, que chacune de ses paroles entra comme un poignard dans le cœur de Pierre.

— Hélas ! votre fils, notre divin maître, le sauveur des hommes, il souffre indiciblement, et au moment de sa plus cruelle souffrance, je l’ai renié trois fois !

Et, sans vouloir écouter autre chose ni répondre davantage, il s’élança dans la rue s’écriant comme pour racheter sa faute :

— Oui, je suis Galiléen ! oui, je connais Jésus ! oui, je suis de ses disciples !…

Soutenue par Jean et suivie des saintes femmes, la Vierge pénétra dans la grande cour du palais. Alors, on laissait chacun circuler librement, afin que tout le monde pût voir Jésus, et l’insulter à l’aise : il avait été conduit en attendant le jour, dans un petit cachot voûté éclairé par une fenêtre à barreaux de fer croisés, et ouverte sur la cour au niveau du sol. A la lueur d’une torche de bois de sapin enfoncée dans les interstices des pierres, et qui brûlait en répandant une épaisse fumée et une odeur résineuse, on pouvait voir le Christ, gardé par deux soldats, attaché à une colonne, et forcé de se tenir debout sur ses pieds enflés et meurtris.



Marie se traîna jusqu’aux barreaux de la fenêtre, et, les saisissant à pleines mains :

— Mon fils, dit-elle en tombant à genoux, mon fils, c’est moi ! c’est ta mère !

Jésus leva la tête, et, regardant tristement Marie :

— Je vous ai suivie des yeux, ma mère. je sais tout ce que vous avez souffert quand vous vous êtes évanouie dans le faubourg d’Ophel ; quand vous avez entendu Caïphe prononcer mon arrêt ; enfin quand, tout à l’heure, vous avez vu les ouvriers qui préparaient ma croix…O ma mère ! soyez bénie entre toutes les femmes pour les souffrances que vous avez éprouvées !

Marie, appuyant alors son visage contre les barreaux, s’abîma dans une contemplation maternelle à la fois pleine de douleur et de joie.

Sur ces entrefaites, le premier rayon de ce jour qui devait être le dernier jour de Jésus, parut au ciel, et pénétra dans sa prison.

Jésus leva les yeux et sourit : ce rayon était pour lui une échelle de Jacob toute chargée d’anges qui montaient au ciel et en descendaient.

Près de lui, les deux soldats de garde s’étaient endormis et avaient un instant fait trêve aux injures et aux mauvais traitements.

Quand ils se réveillèrent au bruit qui se faisait dans la maison de Caïphe, et qu’ils tournèrent leurs regards vers Jésus, ils le virent tout resplendissant sous ce premier rayon de lumière, rayon d’or et de pourpre qui jouait autour de son front ensanglanté, et glissait sur ses flancs meurtris.

Le bruit qui avait réveillé les soldats, c’était celui de l’arrivée des anciens et des scribes se réunissant de nouveau dans la salle du tribunal, pour prononcer de jour cette sentence qui n’était pas valable prononcée pendant la nuit.

Au reste, ce jugement n’était que préparatoire. depuis la conquête, les Juifs avaient perdu le droit d’appliquer les sentences capitales ; – seulement, quand il s’agissait d’un des leurs, ils proposaient la sentence à la signature du gouverneur romain, qui confirmait ou infirmait.

L’ordre venait donc d’être donné de ramener Jésus devant ses juges.

A cet ordre, chacun s’était précipité vers la prison, et, comme les deux soldats qui avaient vu Jésus tout resplendissant hésitaient à mettre la main sur lui les nouveaux venus, s’encourageant les uns les autres, le délièrent brutalement et le traînèrent une seconde fois devant Caïphe.

Alors, le grand prêtre renouvela le jugement porté dans la nuit, et, ordonnant que l’on passât une chaîne au cou de Jésus, comme on faisait aux condamnés à mort, il cria tout haut :

— Chez Pilate !

Aussitôt, ce cri, répété par tous les assistants, rebondit de la salle du tribunal dans le vestibule, et du vestibule au dehors ; ceux qui avaient veillé en cercle, près des feux, se levèrent ; ceux qui avaient dormi enveloppés de leurs manteaux, sous les portiques ou dans les angles des murailles, secouèrent à la fois, et le reste de leur sommeil, et la poussière dont les avait couverts le vent de la nuit ; les portes fermées se rouvrirent et les rues se trouvèrent encombrées de nouveau.

Au nombre des assistants, il y avait un homme plus pâle et plus agité que les autres, questionnant peuple et soldats, écoutant chaque mot qui se disait dans la foule, tremblant et frissonnant aux réponses qui lui étaient faites tantôt riant convulsivement, tantôt déchirant sa poitrine.

Cet homme, c’était Judas.


Nous avons entendu le cri de désespoir poussé par lui au moment où la mort avait été réclamée contre Jésus ; éperdu, il s’était élancé hors du palais, et, par une des portes de Sion, il était descendu dans la ville inférieure franchissant comme un simple fossé le gouffre de Mello vallée profonde qui s’étendait de la porte des Eaux à la porte des Poissons ; de là, il était remonté vers la Grande Place, avait passé sous le Xistus, laissé à sa gauche le palais de Pilate, à sa droite la piscine Probatique ; puis il était sorti par la porte du Fumier, avait, pour rafraîchir son front brûlant, trempé sa barbe et ses cheveux dans l’eau de la fontaine du Dragon, puis ramené par une attraction involontaire et irrésistible vers l’endroit où était Jésus, il était rentré dans Jérusalem par la porte des Eaux, s’était arrêté un instant dans le bois de cyprès qui s’élevait au pied de la tour de Siloë, était redescendu vers la forteresse de David puis, voyant une espèce de grand hangar ouvert, il y était entré, et, brisé de fatigue, haletant, trempé de sueur, malgré l’eau dont il avait imprégné sa barbe et ses cheveux, il s’était couché un moment, appuyant sa tête contre une pièce de bois dont il s’était fait un oreiller.

A peine était-il couché depuis quelques minutes, à peine ses yeux commençaient-ils à se fermer, qu’il fut arraché au sommeil par un bruit de pas et de voix.

Judas se souleva sur son coude : il aperçut plusieurs hommes qui s’avançaient de son côté. L’un d’eux portait une lanterne à la main. Quand ils ne furent plus qu’à quelques pas, Judas regarda autour de lui pour reconnaître où il se trouvait ; alors, à la lueur de la lanterne Il vit qu’il était dans une espèce et atelier de charronnage et de charpenterie, et que la pièce de bois sur laquelle il avait appuyé sa tête n’était rien autre chose qu’une croix colossale évidemment préparée pour une exécution prochaine… Il se leva rapidement, mû par une profonde terreur, car il venait de deviner que cette croix allait servir au supplice de celui-là même qu’il avait vendu !

Sans demander aucune explication, et sans répondre aux interpellations des ouvriers, tout étonnés qu’un homme fût venu justement là chercher le repos, il s’était enfui dans les ténèbres et avait couru jusqu’à ce que l’encombrement que faisaient les curieux à la porte de Caïphe l’empêchait d’aller plus loin.

Là, comme s’il eût ignoré de quelle chose il s’agissait, il demanda d’où venait l’émotion qui agitait la ville ; mais, au moment même ou il s’informait, Caïphe et les membres du grand conseil descendaient les marches du perron, se rendant chez Pilate ; – derrière eux, au milieu des soldats, venait Jésus enchaîné.

Alors, ceux à qui Judas s’était adressé afin d’avoir des renseignements, le prenant pour un étranger, lui répondirent :

— Vous voyez bien, c’est Jésus de Nazareth, que le grand prêtre et le sanhédrin viennent de condamner à mort…. On le conduit chez Pilate, pour que le procurateur romain, confirme le jugement.

— Mais qu’a-t-il dit ? demanda Judas ; s’est-il défendu ? a-t-il accusé quelqu’un ? s’est-il plaint de quelqu’un ?

— Il ne s’est plaint de personne et n’a accusé personne, quoiqu’il ait bien le droit d’accuser et de se plaindre, ayant été vendu par un des siens, par un de ses propres disciples ! .. Quant à sa défense, il n’a rien dit, sinon qu’il était le Messie, et qu’il siégerait à la droite de Dieu.

— Et il n’a pas blasphémé ? insista Judas ; il n’a pas maudit ?

— Il a demandé grâce à son père pour ses juges, pour ses bourreaux, et même, à ce que l’on assure, pour l’homme qui l’a trahi.

Judas poussa un gémissement profond, et, tout courant, remontant du côté de la forteresse de David, il s’élança par la porte Supérieure descendant comme un insensé la pente rapide du pont de Sion. Il avait, pendus à sa ceinture, le sac de cuir et les trente pièces d’argent qu’il renfermait, et le sac battait contre lui, et les pièces d’argent tintaient sinistrement dans le sac ; Judas le comprima avec sa main, afin de faire cesser le battement et d’éteindre le bruit.

Où allait Judas ? sans doute, il l’ignorait ; ce qu’il essayait de fuir, c’était lui-même. Cependant, se trouvant entre l’hippodrome et l’escalier qui conduisait sur le mont Moriah, il se rappela qu’il avait vu, dans ses différentes courses, bon nombre de prêtres qui se rendaient au temple, et que, parmi ces prêtres, il avait reconnu quelques membres du grand conseil ; il se glissa donc dans l’enceinte réservée aux habitations des desservants du temple ; puis, par la porte occidentale, il pénétra jusqu’au parvis où Jésus avait autrefois l’habitude d’enseigner.

Là était un groupe de prêtres, de docteurs, de membres du grand conseil, causant entre eux du jugement qui venait d’être rendu chez Caïphe. Cela acheva de troubler le traître : il s’avança vers les interlocuteurs ; mais quelques-uns, le reconnaissant, dirent aux autres à voix basse :

— Eh ! justement, voilà l’homme dont nous parlions… le disciple qui l’a trahi, l’apôtre qui l’a vendu !

Et tous, alors, se pressèrent curieusement pour le regarder, ceux qui étaient derrière les autres se haussant sur la pointe des pieds afin de mieux voir.

Judas, exaspéré par ces signes de mépris, s’approcha d’eux, et, arrachant la bourse de cuir de sa ceinture :

— Oui, dit-il, vous ne vous trompez pas, c’est moi qui ai trahi, c’est moi qui ai vendu mon maître. et voici l’argent que j’ai reçu comme prix de ma trahison.

Et il leur tendait la bourse, que pas un ne fit un mouvement pour recevoir.

— Reprenez donc cet argent, cria Judas, reprenez-le donc ! ne voyez-vous pas qu’il me brûle… Je romps notre pacte.. Voulez-vous mon sang par dessus le marché ? Prenez mon sang, et remettez Jésus en liberté…

Mais eux continuaient à reculer devant lui, et, à mesure qu’il s’avançait leur présentant la bourse, ils faisaient un pas en arrière, retirant leurs mains, comme pour ne pas se souiller en touchant le prix de la trahison.

Enfin l’un d’eux répondant au nom de tous :

— Que nous importe, dit-il, que tu aies péché, que tu aies vendu ton maître, que tu aies trahi ton Dieu ? nous avions besoin que Jésus nous fût livré pour le condamner à mort ; nous te l’avons acheté, tu nous l’as livré, nous l’avons condamné ; garde ton argent,. bien ou mal gagné, il t’appartient !

Alors, Judas, livide, les cheveux hérissés, la bouche écumante déchira le sac de cuir entre ses deux mains, et, prenant les trente pièces d’argent à poignée, les lança à travers le temple ; puis, les ongles dans les cheveux, descendit les degrés, et sortit par la porte Dorée.

Un instant, il fut sur le point de traverser la vallée, de franchir le Cédron et de se perdre sous l’ombre des oliviers, mais, sans doute il pensa que, là surtout, il allait se trouver en face de son crime.


Alors, il longea le mur extérieur en criant comme un insensé :

— Caïn ! Caïn ! qu’as-tu fait de ton frère Abel ?

Puis d’une voix désespérée :

— Je l’ai tué ! je l’ai tué ! répondait-il à lui-même.

Puis il s’arrêtait, écoutant si les bruits de la ville arrivaient jusqu’à lui, et il entendait comme des clameurs, comme des menaces, comme des malédictions qui passaient par-dessus les murailles.

— Oh ! murmurait Judas, il y a dans la loi : « Celui qui aura vendu une âme parmi ses frères d’Israël, et qui en aura reçu le prix, doit mourir ! »

Alors, se frappant la poitrine du poing :

— Finis-en avec toi-même, misérable ! tiens, voilà sous tes pieds un abîme ; tiens, voilà au-dessus de ta tête une branche d’arbre… précipite-toi ou pends toi !


Et il s’avança jusqu’au bord de l’abîme, mais il recula épouvanté de sa profondeur.

Ses yeux se tournèrent vers un énorme sycomore dont l’ombre, quand le soleil était à son zénith, pouvait abriter un troupeau avec son pasteur et ses chiens.

Judas porta au-dessous de la plus grosse branche quelques pierres qu’il entassa les unes sur les autres, de manière à s’en faire une espèce d’escabeau ; puis étant monté sur le tremblant édifice, il jeta son manteau à terre, dénoua sa ceinture, y fit un nœud coulant, l’assura par l’extrémité opposée à la branche qui s’étendait au-dessus de sa tête comme le bras de la mort, passa son cou dans le nœud coulant, et, repoussant du pied l’amas de pierres, qui s’écroula sous le choc, il demeura suspendu et se balançant entre la branche et la terre.

Sans doute, il y eut en lui, rapide comme l’éclair, sombre comme l’abîme, un mouvement de terreur ou de regret : ses deux mains se portèrent vivement au-dessus de sa tête saisirent la ceinture raidie par son poids s’y cramponnèrent convulsivement, et essayèrent d’atteindre la branche ; mais la branche était trop haute : pendant quelques secondes, les mains de Judas battirent vainement, l’air ; puis ses bras se crispèrent, son visage bleuit, ses yeux jaillirent sanglants hors de leurs orbites, sa bouche se tordit en faisant entendre un râle étranglé.

C’était le dernier soupir du déicide !


L’argent que Judas avait jeté à la face des prêtres, et qui avait roulé sur les dalles du temple fut ramassé par ceux-ci ; de cet argent, ils achetèrent un champ où le corps de Judas fut enterré et qui reçut le nom de Hak ed Dam, – c’est-à-dire prix du sang, – nom qu’il porte encore aujourd’hui.

Quant au sycomore, qui était situé au sud-ouest de Jérusalem, entre la porte des Poissons et la porte du Grand-Prêtre, à quelques pas de la fontaine de Gihon, il resta debout jusqu’au XVème siècle, et, pendant ces quinze siècles où vingt générations se succédèrent, aucun vieillard ne se souvint d’avoir vu un homme assis dessous, ou d’avoir entendu dire, enfant, à un autre vieillard, qu’un homme s’y fût assis.