Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XIV

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Librairie théâtrale (volume 3p. 279-307).


Pendant que s’accomplissait ce drame solitaire, on conduisait Jésus chez le procurateur romain.

Pour arriver au prétoire, il fallait, en partant de chez Caïphe, traverser la partie la plus fréquentée de Jérusalem, c’est-à-dire entrer dans la ville inférieure par la porte de Sion, voisine de la tour de David ; couper à angle droit la place du Marché, remonter vers le mont Moriah en laissant le palais des Macchabées à gauche, et l’hippodrome à droite ; longer le temple depuis la porte occidentale jusqu’au palais des Archives ; enfin, traverser diagonalement la Grande Place, et franchir les dix-huit marches de marbre qui formaient l’escalier du prétoire.

Le cortège, déjà nombreux en sortant du palais de Caïphe était innombrable en arrivant chez le procurateur, composé qu’il était, non seulement des habitants de la ville, mais encore de tous les étrangers, pour lesquels c’était un spectacle aussi nouveau que curieux, de voir un homme coupable de tels crimes, que ses accusateurs n’avaient pas même la patience d’attendre la fin du jour de la Pâque – jour consacré, s’il en fût, – pour le condamner et le punir.

Caïphe, Anne et plusieurs membres du grand conseil, revêtus de leurs habits sacerdotaux, marchaient en tête, et allaient eux-mêmes demander à Pilate la mort de Jésus.

Caïphe, Anne et plusieurs membres du grand conseil revêtus de leurs habits sacerdotaux, marchaient en tête, et allaient eux-mêmes demander à Pilate la mort de Jésus.

Claudia inquiète et, depuis le point du jour, assise sur la terrasse du palais, les vit venir, et envoya aussitôt un de ses serviteurs rappeler à Pilate la promesse que celui-ci lui avait faite quelques heures auparavant.

Jésus n’était couvert que de sa robe de dessous et de l’espèce de tapisserie qu’on lui avait jetée sur les épaules pour remplacer dérisoirement son manteau ; la chaîne qu’on lui avait passée autour du cou se terminait par deux gros anneaux qui lui meurtrissaient alternativement les deux genoux ; les soldats, comme la veille, le tiraient avec des cordes, et le divin martyr s’avançait au milieu des cris du tumulte, des huées, des menaces et des outrages, pâle, défait, meurtri, ensanglanté.

Puis, pour parodier les palmes étendues sur son chemin lors de son entrée triomphale à Jérusalem, on jetait sous ses pieds des cailloux brisés, des branches d’arbres épineux, des fragments de grès et de verre.

Ainsi, disons-nous, s’avançait Jésus se traînant plutôt qu’il ne marchait, perdu dans ce nuage d’injures et de malédictions, aimant et priant seul dans cette tempête d’enfer !

Lorsque la Vierge avait su que son fils allait être conduit chez Pilate, elle avait pris les devants, soutenue par Jean et escortée des saintes femmes, pour le voir à son passage. Elle attendait donc à l’angle d’une rue, et, de loin bien longtemps avant que Jésus parût, elle entendit cette tempête humaine qui mugissait en approchant ; enfin, elle aperçut ces hommes aux figures sinistres qui sont l’avant-garde de toutes les exécutions, et qui, de temps en temps, se tournent pour voir si la douleur qu’ils annoncent par leurs cris de joie, par leurs rires hideux, et par leurs gestes railleurs, n’est pas demeurée en route et a toujours la force de les suivre ; puis venaient, comme nous l’avons dit, les prêtres, les membres du conseil, les pharisiens et les docteurs ; – puis, au milieu des soldats, Jésus !

Quand Marie vit son fils ainsi misérable, ainsi délaissé sans un ami pour le soutenir, meurtri, défiguré, presque méconnaissable aux yeux mêmes de sa mère, elle tomba sur ses deux genoux, les bras tendus vers lui, criant :

— Est-ce là mon fils ? est-ce là mon enfant bien-aimé ?… Oh ! Jésus ! mon cher Jésus !

Jésus tourna doucement la tête, et murmura ces paroles, qu’il lui avait déjà dites chez Caïphe :

— Salut, ma mère ! soyez bénie à cause de toutes vos souffrances !

Et il passa, tandis que, tombant évanouie une troisième fois, la sainte mère était reçue entre les bras de Jean et de Madeleine.


On arriva devant le palais de Pilate, dont toutes les portes étaient ouvertes, afin de laisser l’entrée libre aux accusateurs et à l’accusé. Mais l’immense cortège resta sur la place publique, appelant le procurateur à grands cris.

Celle-ci parut sous la voûte de la première porte, entouré de soldats romains ; on voyait derrière lui les porte-enseignes, le front et les épaules couverts par des peaux de lion aux yeux d’émail, aux dents et aux griffes dorées.

Ils tenaient entre leurs bras les étendards portant ces quatre lettres : S. P. Q. R. surmontées par l’aigle. – Depuis Marius, l’aigle avait remplacé la louve.


Pilate fit signe qu’il voulait parler, et le tumulte cessa à l’instant même.

— Pourquoi n’entrez-vous pas ? demanda-t-il, et pourquoi ne m’amenez vous pas l’accusé ?

— Parce que nous ne voulons pas nous souiller, répondirent les Juifs, en entrant, le jour de la Pâque, dans le palais d’un homme d’une autre religion que nous.

— Scrupule étrange, dit Pilate, et que vous n’avez pas eu quand, cette nuit, contre le texte de la loi, vous avez siégé en conseil et porté une accusation capitale… N’importe ! puisque vous ne voulez pas venir à moi, j’irai à vous.

Pilate, alors, fit apporter sur l’espèce de galerie régnant autour du prétoire un fauteuil ressemblant à un trône, et, s’étant assis, il ordonna aux soldats de former le long des degrés une double haie entre laquelle l’accusé pût monter l’escalier, et venir jusqu’à lui. Au bas de l’escalier étaient deux porte-enseignes.

Alors, s’adressant aux Juifs :

— Quel crime cet homme a-t-il commis ? demanda le procurateur.

Mille voix répondirent à la fois et d’une façon si confuse, que Pilate ne put rien comprendre. Il éleva la main pour commander le silence, et le silence se fit.

— Qu’un seul parle, dit-il, et formule nettement l’accusation.

Caïphe s’approcha.

— Nous connaissons tous cet homme, dit-il, pour être le fils de Joseph le charpentier, et de Marie, fille d’Anne et de Joachim, et, cependant, il prétend être roi, messie et fils de Dieu ! Mais ce n’est pas tout : il viole le sabbat, et veut détruire la loi de nos pères ; ce qui est un crime digne de mort !

— Oui, pour vous autres Juifs, observa Pilate, mais non pas pour nous autres, Romains… Dites-moi donc quelles sont les mauvaises actions qu’il a commises, afin que je le juge sur ces actions.

— Si ce n’était point un malfaiteur, dit Caïphe, nous ne te l’aurions pas déféré.

— Encore une fois, dit Pilate, c’est contre votre loi qu’il a péché, et non contre la nôtre ; par conséquent, c’est à vous de le juger.

— Tu sais bien que c’est chose impossible, dit Caïphe avec impatience, puisqu’il a, selon nous, mérité la mort, et que la peine de mort est réservée, comme un droit de conquête, à l’autorité romaine.

— Alors, accusez-le donc de crimes qui méritent la mort,.. J’écoute.

Caïphe reprit :

— Nous avons pour loi de ne guérir personne le jour du sabbat, et celui-ci a malicieusement guéri, le jour du sabbat, des impotents, des boiteux, des sourds, des paralytiques, des aveugles, des lépreux et des démoniaques !

— Comment peut-on guérir malicieusement, Caïphe ? demanda Pilate ; guérir me semble une action toute charitable dans laquelle ne peut entrer de malice.

— Si fait, répondit Caïphe, car il guérit au nom de Belzébuth… C’est un magicien, et l’auguste empereur Tibère recommande de sévir contre les magiciens.

Pilate secoua la tête.

— Ce n’est pas un effet de l’esprit immonde, dit-il ; mais c’est au contraire, un effet de la toute-puissance de Dieu, que de chasser les démons du corps de l’homme.

— N’importe ! dit Caïphe insistant, nous prions ta Grandeur d’ordonner que Jésus comparaisse devant toi, afin que tu l’interroges et qu’il te réponde.

— Soit ! dit Pilate.

Et, s’adressant à ce même serviteur qui était venu, de la part de Claudia, lui rappeler la promesse qu’il avait faite :

— Que Jésus soit amené ici, dit-il, et traité avec douceur.

Le messager descendit les degrés, vint à Jésus, et, s’inclinant devant lui :

— Seigneur, dit-il. le procurateur romain Ponce Pilate, siégeant au nom de Tibère, empereur auguste, t’invite à comparaître devant lui.

A ces paroles, de grands murmures s’élevèrent dans la foule, car le messager venait de parler à Jésus comme un serviteur eût parlé à son maître, et non comme un héraut à un accusé.

Mais le messager ne s’inquiéta point de ces cris, et marcha devant Jésus ; puis, arrivé à un endroit où des débris de cailloux eussent pu blesser les pieds du divin accusé il étendit son manteau à terre, et invita Jésus à passer dessus.


Les murmures redoublèrent.

Jésus passa sur le manteau avec un doux sourire, et continua son chemin vers l’escalier.

Alors, les Juifs crièrent à Pilate :

— Pourquoi as-tu envoyé un messager à cet homme, au lieu de le faire sommer par un héraut de venir à toi ?… Pourquoi ce messager l’a-t-il appelé seigneur ? Enfin, pourquoi a-t-il étendu un manteau sous ses pieds ?…

Pilate fit signe à Jésus de s’arrêter, afin de lui laisser le temps d’interroger le messager sur la cause qui l’avait fait agir.

Jésus demeura debout et immobile au milieu de l’espace ménagé par la haie des soldats, et à quelques pas seulement du perron. Le messager monta l’escalier et s’approcha de Pilate.

— Pourquoi, lui demanda le procurateur romain, as-tu appelé cet homme seigneur, et pourquoi lui as-tu étendu ton manteau sous les pieds ?

Le messager répondit :

— Dimanche dernier, j’ai assisté à l’entrée de cet homme dans la ville ; il était assis sur un âne, et les enfants des Hébreux, tenant dans leurs mains des palmes qu’ils agitaient et levaient en l’air, criaient : « Salut au fils de David ! » tandis que les pères étendaient leurs manteaux sur son chemin en criant : « Salut à celui qui est dans les cieux ! salut à celui qui vient au nom du Seigneur ! »

Les Juifs qui étaient les plus rapprochés du prétoire entendirent cette réponse et crièrent au messager :

— Comment se fait-il que toi, qui es Grec, tu aies compris des paroles dites en hébreu ?

Le messager se tourna vers ceux qui l’interrogeaient :

— C’est tout simple, dit-il, je me suis approché de l’un des Juifs lui demandant : « Que cries-tu donc, et que crient tous ces hommes ? », et lui me l’a expliqué.

— Et quelle était l’exclamation qu’ils poussaient en hébreu ? demanda Pilate.

Hosannah, Seigneur ! répondirent les Juifs.

— Et que signifie cette exclamation ? continua le procurateur.

— Elle signifie : salut, Seigneur !

— Alors, dit Pilate, puisque vous-mêmes criiez sur le passage de cet homme : « Salut, Seigneur ! » et jetiez vos manteaux au-devant de lui, en quoi mon messager est-il coupable de l’avoir appelé seigneur et d’avoir étendu un manteau sous ses pieds ?

Puis, au messager :

— Retourne dire à Jésus de venir, ajouta-t-il.

Le messager descendit, et, s’inclinant de nouveau devant le Christ :

— Seigneur, lui dit-il, tu peux continuer ton chemin.

Jésus s’avança et, comme il passait entre les deux porte-enseignes, les enseignes s’inclinèrent d’elles-mêmes et parurent adorer Jésus.

A cette vue, les Juifs s’écrièrent :

— Mais regardez donc ce que font les porte-drapeaux ! voilà qu’ils adorent cet homme !

Pilate, comme les autres, avait vu les enseignes s’incliner, et n’avait rien compris à ce mouvement.

Alors, interpellant les porte-drapeaux :

— Pourquoi, dit-il, avez-vous fait ce que vous venez de faire ?

Mais eux :

— Seigneur, dirent-ils à Pilate, nous sommes païens et serviteurs des temples ; comment donc pouvez-vous supposer que nous adorions cet homme ?

— Cependant ?… fit Pilate.

— Ce n’est pas nous qui avons abaissé nos enseignes ; ce sont nos enseignes qui se sont abaissées d’elles-mêmes, et qui ont salué cet homme malgré nous.

— Vous entendez ? dit Pilate s’adressant aux Juifs.

— C’est un mensonge ! répondirent ceux-ci, et les porte-enseignes sont partisans de ce faux prophète !

— Je ne crois pas, dit Pilate ; mais faites mieux : choisissez les plus forts d’entre vous, et les plus ennemis de Jésus ; qu’ils prennent les enseignes des mains de mes soldats, et nous verrons s’ils les tiennent d’une façon plus ferme.

Les Juifs choisirent deux hommes taillés en hercules, et les présentèrent à Pilate.

— C’est bien, dit le procurateur ; que les porte-enseignes cèdent à ces deux hommes leurs places et leurs insignes.

Les deux robustes Israélites prirent les enseignes des mains des soldats, se placèrent sur la première marche de l’escalier s’appuyèrent à la rampe, et attendirent en rassemblant toutes leurs forces. Alors, Pilate, s’adressant au messager :

— Reconduis Jésus sur la place, dit-il : qu’il monte une seconde fois l’escalier comme il vient de le faire une première, et que nous voyions si les nouveaux porte-enseignes ont la main plus solide que les anciens.

Jésus sortit du prétoire avec le messager, mais par une autre porte, afin qu’il n’eût point à repasser sous les enseignes en redescendant l’escalier. Pendant ce temps, Pilate dit aux deux porte-enseignes :

— Maintenant, je vous jure par César que, si vos étendards s’inclinent quand Jésus passera, je vous fais couper la tête !

Puis au messager, qui reparaissait sur la place conduisant le Christ :

— Que Jésus monte l’escalier une seconde fois ! commanda-t-il.

— Seigneur Jésus, dit le messager, étendant de nouveau son manteau sous les pieds du Christ, le procurateur Ponce Pilate t’ordonne de venir à lui.

Les Juifs murmurèrent encore de cet hommage rendu à l’accusé, mais, bien plus préoccupés des porte-enseignes que du reste, ils tournèrent aussitôt leurs regards vers l’escalier.

Jésus s’avança lentement et gravement, et, à mesure qu’il approchait, les étendards s’inclinaient devant lui malgré les efforts de ceux qui les portaient, et si bas, que les aigles touchèrent la terre, et que le divin martyr, s’il eût voulu, eût pu mettre le pied dessus en passant.

Pilate se leva, effrayé lui-même de ce prodige ; – les efforts des deux Juifs, pour empêcher les enseignes de s’incliner, avaient été visibles ; le Christ, au contraire, n’avait pas prononcé une parole, n’avait pas fait un signe !

— Eh bien, crièrent les Juifs, ne t’avions-nous pas dit que c’était un magicien ?

Pilate était ébranlé : il préférait croire à un pouvoir diabolique plutôt qu’à un pouvoir divin ; et, cependant, tout ce que lui avait dit Claudia vint se présenter de nouveau à sa pensée.

Alors, s’approchant de la balustrade, et s’adressant aux Juifs :

— Vous savez, dit-il, tous, tant que vous êtes ici, que ma femme Claudia Procula est païenne et parente de l’auguste empereur ; vous savez qu’elle a construit pour vous de nombreuses synagogues ; eh bien, elle est venue me trouver cette nuit et m’a dit : « Ne fais rien contre Jésus, car un songe m’a révélé que cet homme était juste ! ».

Mais les Juifs répondirent :

— S’il a envoyé un songe à ta femme, il l’a envoyé par le même pouvoir qui vient de forcer les enseignes à s’incliner devant lui… C’est un magicien, et Tibère Auguste porte la peine de mort contre les magiciens !

Tout à coup, il se fit un grand bruit au milieu des Juifs.

— Un homme qui venait d’accourir par la rue qui conduisait à la porte Judiciaire, parlait haut, et gesticulait vivement.

— Pilate ! Pilate ! crièrent les Juifs.

— Eh bien, dit celui-ci, que voulez-vous encore ?

— Nous demandons que l’épreuve de l’enseigne soit renouvelée une troisième fois.

— Et qui sera assez hardi pour renouveler cette épreuve ? reprit le préfet romain.

— Moi ! dit une voix forte et retentissante.

En même temps, au milieu de l’espace laissé libre entre le peuple et les soldats, un homme s’avança : qui paraissait âgé de quarante à quarante-cinq ans.


C’était évidemment un homme de condition inférieure, quoique les traits de son visage, d’une parfaite régularité, fussent réellement beaux ; ses yeux noirs lançaient les flammes de la colère ; ses dents blanches comme celles d’un animal carnassier, débordaient ses lèvres minces et pâles ; ses longs cheveux flottaient comme une crinière, et, par un mouvement de tête habituel qui les rejetait en arrière, balayaient à chaque instant ses épaules.

Le reste du corps était bien proportionné, et conservait, sous sa tunique, garantie par une grand tablier de cuir relevé sur le côté, une certaine allure militaire.

Arrivé en face de Pilate, il croisa les bras et regarda le procurateur d’un air de défi.

— Oui, moi ! répéta-t-il.

— Et qui es-tu toi ? demanda le procurateur.

— Je suis Isaac Laquedem, fils de Jonathan, de la tribu de Zabulon, répondit le Juif ; je ne crains ni magicien ni enchanteur : j’ai servi, au temps de l’empereur Auguste, dans la légion orientale, recrutée en Syrie par Quintilus Varus ; j’étais avec lui dans le pays des Bructères, lorsque les Germains, conduits par Arminius, nous attaquèrent, après nous avoir attirés dans une embuscade, et nous taillèrent en pièces… Je portais l’aigle, dans cette fatale journée, et, si elle tomba, c’est que je tombai avec elle, la poitrine percée d’un coup d’épée dont voici la cicatrice… Or, n’ayant pas incliné l’étendard que je portais devant le terrible chef des Germains, je ne l’inclinerai pas devant ce faux prophète ! Donne-moi donc un étendard, et que, pour la troisième fois, l’épreuve se renouvelle !

— Soit ! dit Pilate. – Soldat, donne ton enseigne à cet homme.

Le soldat obéit, et, pour que le Christ ne descendit pas une seconde fois, ce fut le Juif qui, prenant l’étendard des mains du porte-enseigne, franchit les dix premières marches de l’escalier, au bas duquel Jésus s’était arrêté : et, se plaçant au milieu du palier, il attendit qu’en continuant de monter, Jésus vînt à lui.

Jésus avait déjà un pied sur la première marche lorsque s’était élevé le débat ; il avait attendu, humble, résigné, presque passif, que la question fût vidée. Alors seulement, il leva les yeux vers l’ancien légionnaire.

— Viens, magicien, lui dit celui-ci, je t’attends !...

Jésus mit le pied sur la seconde marche, puis sur la troisième, puis sur la quatrième, et, à mesure qu’il montait Un degré, on voyait le vétéran de Yarus serrer contre sa poitrine, de toute la vigueur de ses bras nerveux, le bâton de l’étendard ; —mais, quels que fussent ses efforts, courbée souslapression d’une main invisible et puissante, l’aigle s’inclinait par un mouvement contraire à celui de Jésus, s’abaissant à mesure que Jésus montait ; de sorte que, lorsque le Christ eut atteint la dixième marche, l’aigle était à ses pieds, et le légionnaire, le front touchant presque à la dalle, semblait l’adorer à genoux.

Un instant au milieu du plus profond silence, le Christ demeura debout, dominant de toute la hauteur de sa taille ce superbe que la main du Seigneur venait de plier comme un roseau

Mais tout à coup, celui-ci se releva plein de haine et de menace.

— Oh ! magicien ! faux prophète ! blasphémateur ! sois maudit ! s’écria-t-il.

Et, au milieu des huées, il descendit les’ degrés, courbé et chancelant, comme un autre Héliodore, sous le fouet de l’ange !

Quant à l’étendard, il avait été forcé de le laisser aux pieds de Jésus!