Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XIX

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Librairie théâtrale (volume 4p. 131-166).


Au moment où, comme un divin baume, Jésus versait, sur l’agonie du bon larron l’espérance de la vie éternelle, Isaac Laquedem, dans sa maison, aux portes soigneusement fermées, aux fenêtres strictement closes, faisait la pâque en famille.

A la table commune étaient assis, – dans une pièce prenant jour sur la cour intérieure, et à laquelle on arrivait par la boutique, donnant sur la rue, – son père et son grand-père, double génération à la tête blanchie, dont la tête la plus blanche comptait cent années ; sa femme, âgée de trente quatre ans : sa fille, âgée de quinze ; son fils, âgé de neuf. Un enfant de six mois dormait dans un berceau. La grand-mère de la femme d’Isaac, pauvre créature devenue impotente et idiote, marmottait, en branlant la tête, des paroles sans suite, dans un fauteuil où elle s’asseyait le matin, et d’où elle ne se levait que le soir.

Isaac, homme de quarante-trois ans, était le lien entre ces différents âges, qui marquaient tous les jalons de la vie, depuis le berceau jusqu’à la tombe. L’agneau pascal avait été dépecé ; chacun en avait une part sur son assiette ; ces parts, plus ou moins entamées, indiquaient le plus ou le moins de préoccupation des convives. Tous étaient sombres et silencieux, car la terrible malédiction pesait sur la famille tout entière, que la flamme mouvante des lampes fixées à la muraille éclairait d’une lumière tremblante et sans fixité.

Seul, l’enfant de dix ans, encore étranger aux impressions morales de la rue, riait et chantait.

Il chantait une de ces chansons comme en chantent les enfants, et dont ils composent à la fois l’air et les paroles. Les autres parlaient tout bas ; Isaac était immobile, la tête sur sa poitrine, ses deux mains enfoncées dans ses cheveux. Sa femme le regardait avec des yeux pleins d’angoisse.

Voici ce que chantait l’enfant :


« Quand j’aurai été soldat, soldat comme mon père – je reviendrai à la maison avec une belle cuirasse à écailles, avec un beau casque doré, avec une belle épée tranchante – quand j’aurai été soldat, soldat comme mon père !

« Quand j’aurai été marchand, marchand comme mon grand-père, – je reviendrai de Tyr ou de Joppé, avec un grand sac de cuir plein de pièces d’or et d’argent, – quand j’aurai été marchand, marchand comme mon grand père !

« Quand j’aurai été marin, marin comme mon aïeul, – je reviendrai de la mer que l’on voit du haut de la tour avec une belle barbe blanche et un beau manteau bleu de la couleur des vagues, – quand j’aurai été marin, marin comme mon aïeul !

« Il n’y a que lorsque je serai mort, mort comme le père de mon aïeul, que je ne reviendrai plus, – car on dit que l’on dort éternellement, – lorsque l’on est mort, mort comme le père de mon aïeul !

« Il n’y a que Caïn, Caïn ! qui ne puisse pas mourir, – car ce n’est pas vrai, ce que l’on a dit, qu’il avait été tué par son neveu Lamech ; Caïn n’est pas mort, Caïn est condamné à vivre toujours, parce qu’il a tué son frère Abel ; – il n’y a que Caïn, Caïn ! qui ne puisse pas mourir !

« Et, quand un conquérant, quand un conquérant se met en campagne avec son armée, – Caïn, le premier meurtrier, monte sur le cheval Semehé, qui sue le sang, et il s’avance en criant : « Marche ! marche ! marche !… » – quand un conquérant, quand un conquérant se met en campagne !

« Et, quand la peste voyage, – Caïn, le premier meurtrier, monte sur l’oiseau Vinateyna, qui vole aussi vite que la peste, et il dit à la peste : « Marche ! marche ! marche ! .. » – quand la peste, quand la peste voyage !

Et quand la tempête, quand la tempête soulève la mer, – Caïn, le premier meurtrier, monte sur le poisson Macar, qui va aussi vite que le vent, et il dit à la tempête : « Marche ! marche ! marche !… »


Isaac ne put pas supporter plus longtemps la répétition de ce mot terrible, qui avait été prononcé par le Christ : il frappa du poing sur la table et se leva en disant :

— Par le salut de César ! femme, fais donc taire cet enfant !

L’enfant regarda son père d’un air étonné, et se tut. Il se fit un silence effrayant. Au milieu de ce silence, la vieille grand-mère se mit à marmotter des mots inintelligibles ; puis ces mots commencèrent peu à peu à revêtir une forme et à renfermer une pensée. Alors, on entendit ce chant étrange et sans nom :


« Il y a une petite herbe à trois feuilles qui a sur chacune de ses feuilles une tache de sang et, au milieu, à la place de fleur, une couronne d’épines.

« – Petite herbe, pourquoi as-tu, sur chacune de tes feuilles, une tache de sang ? pourquoi as-tu, au lieu de fleur, une couronne d’épines ?

« – Vieille grand-mère, toi qui sais tant de choses, tu devrais savoir cela ! Tu ne le sais pas, vieille grand-mère ? eh bien, je vais te le dire.

— Hier, dans le jardin silencieux qui s’ouvre sur les hauteurs de Gethsémani, le Sauveur s’est agenouillé, l’âme triste jusqu’à la mort !

« Le ciel était tout couvert, et pas la moindre petite étoile n’y brillait ; tous les disciples étaient endormis, et le Seigneur veillait seul avec son angoisse.

— Mais bientôt Satan se présenta à lui, et, aux choses que lui dit Satan, de son front pâle, le sang dégoutta en guise de sueur.

« Une goutte après l’autre tomba sur moi ; tout était morne alentour : le Seigneur, le Seigneur lui-même n’avait plus la force de gémir.

« Et, moi, je dis alors, avec ma petite voix de plante : « Seigneur ! Seigneur ! voilà que ton sang précieux coule sur mes feuilles, et, de mes feuilles, va tomber à terre ! Donne-moi des mains, Seigneur, afin que je recueille ce trésor merveilleux, afin que j’empêche de couler sur la terre ce précieux sang, ce sang du salut ! »

« Et le silence était tellement profond, que ma voix, si faible qu’elle fût, arriva jusqu’au trône de Dieu, et que Dieu dit :

« Qu’il soit fait ainsi que tu le désires, pauvre petite plante, et que jamais, de tes feuilles, ne s’efface la trace du sang de mon fils ! En outre, au lieu de fleur, tu auras une couronne d’épines semblable à celle qu’ils mettront sur la tête de mon fils, à l’heure de sa passion ! »

« Et voilà pourquoi on m’appellera désormais le trèfle de Judée ou le trèfle épineux, c’est que, sur chacune de mes feuilles, je porte une marque de sang, et qu’au lieu de fleur, j’ai une couronne d’épines… »


Chacun avait écouté cette espèce de chant avec une terreur profonde ; depuis plus de trois ans la vieille paralytique n’avait parlé avec tant de raison et tant de suite. Il est vrai qu’à peine eut-elle fini, sa langue s’embarrassa de nouveau, et, de même que, par des sons inarticulés, elle avait monté jusqu’à la parole, par des sons inarticulés, elle redescendit jusqu’au mutisme.

Isaac avait déjà fait un pas pour lui imposer silence, lorsqu’elle se tut d’elle même : sa chanson était finie.

— Lia, dit Isaac à sa fille, prends ta cithare, avec laquelle tu accompagnes les cantiques, au temple, et chante-nous quelque chose qui nous fasse oublier ce qu’a dit cet enfant, et ce qu’a dit cette vieille femme.

La belle jeune fille aux yeux de velours noir, aux cheveux de jais, au teint de bistre, aux lèvres de corail, aux dents de perle, se leva, détacha sa cithare, suspendue à la muraille, l’accorda, et chanta en s’accompagnant :


« D’où viens-tu, beau messager ? viens-tu de Tyr ou de Babylone, de Carthage ou d’Alexandrie ? viens-tu de la montagne ou de la plaine ? viens tu du lac ou de la forêt ?

« – Je ne viens ni de la forêt ni du lac, ni de la montagne ni de la plaine, ni d’Alexandrie ni de Carthage, ni de Babylone ni de Tyr ; je viens de plus loin, et surtout je viens de plus haut !

« – Beau messager, qui t’a donné ce manteau bleu ? a-t-il été trempé dans l’azur de la mer ? a-t-il été taillé dans un coin du firmament ? est-il fait de laine ou de soie ?

« – Il n’est fait ni de laine ni de soie ; il n’a point été taillé dans un coin du firmament ; il n’a point été trempé dans l’azur de la mer ; ce n’est point un manteau : ce sont deux ailes pour planer au-dessus des nuages et descendre au fond des abîmes.

« – Beau messager, de la part de quel roi viens-tu ? Est-ce lui qui t’a mis à la main cette baguette d’aubépine ? est-ce lui qui t’a mis sur la tête ce beau pétase tout brodé d’or ?

« – Ce n’est point un pétase brodé d’or que j’ai sur la tête : c’est une auréole ; ce n’est point une baguette d’aubépine que j’ai à la main : c’est le glaive de feu, et le roi de la part de qui je viens est le roi du ciel !… »


Au moment où Lia prononçait ces derniers mots, on frappa un si rude coup à la porte, que toute la maison trembla. Les convives tressaillirent et se regardèrent les uns les autres. Isaac pâlit jusqu’à la lividité ; cependant, rappelant tout son courage :

— Qui frappe ? demanda-t-il.

— Celui que tu attends, répondit une voix.

— Que veux-tu ?

— Savoir si tu es prêt.

— De la part de qui viens-tu ?

— De la part du Seigneur !

Et, en même temps, la porte barricadée s’ouvrit d’elle même, et, sur le seuil, apparut un ange vêtu de blanc, avec de longues ailes pliées derrière lui, une auréole d’or au front, une épée flamboyante à la main.


C’était Eloha, le plus beau des anges du Seigneur. Dieu le créa au fond d’un océan de nuages d’or et de pourpre : pour former son corps, il prit la plus pure, la plus fraîche, la plus transparente des lueurs qui précèdent le lever du jour ; la première aurore fut sa sœur, et le premier soleil, en montant dans les cieux, le vit en adoration aux pieds de Jéhovah. – C’était le messager le plus rapide du Seigneur : quand il apportait la paix, son œil était doux comme le regard de l’aube matinale ; quand il apportait la menace, son œil était terrible comme l’éclair.

A cette apparition, les deux vieillards, l’aïeule, la femme, Lia et son frère tombèrent à genoux en joignant les mains ; l’enfant lui-même s’agenouilla dans son berceau. Isaac seul demeura debout, les bras croisés, frissonnant, les cheveux hérissés, mais regardant l’ange.

— Tu as demandé au Seigneur, dit Eloha, à faire la dernière pâque avec ta famille… La pâque est terminée : le moment de ton départ est venu !

— Et pourquoi quitterais-je mon puits, dont l’eau m’est si pure ; mon sycomore, dont l’ombre m’est si fraîche ; mon figuier, dont le fruit m’est si doux ; ma famille, dont l’amour m’est si cher ?

— Parce que c’est le jugement.

— Ce jugement, qui l’a rendu ?

— Dieu !

— Je ne partirai pas ! dit Isaac.

Et il s’assit sur un escabeau. L’ange s’avança lentement, emplissant de lumière la chambre qu’il traversait ; puis, arrivé à portée d’Isaac, il leva son glaive de flamme et le toucha au front.

Isaac poussa un cri, porta ses deux mains à son visage et se dressa sur ses pieds.

— Qu’as-tu fait ? demanda-t-il.

— Je t’ai marqué du sceau de Caïn, afin que les hommes te reconnaissent pour le frère du premier meurtrier.

— Ecoute, dit Isaac, laisse-moi un an encore avec ceux que j’aime, et puis je partirai…

— Pas un jour !

— Laisse-moi un jour…

— Pas une heure !

— Laisse-moi une heure…

— Celle qui te fut accordée par Jésus est écoulée… Marche !

— Laisse-moi lacer mes sandales à mes pieds… laisse-moi jeter mon manteau sur mes épaules… laisse-moi ceindre mon épée à mes flancs… laisse-moi passer ma cotte de mailles !

— Tu n’as besoin ni de sandales, ni de manteau : tes pieds s’endurciront au point de briser les cailloux sur lesquels ils marcheront ; tu auras pour manteau la vapeur du matin et la nuée du soir… Tu n’as besoin ni de cotte de mailles ni d’épée, puisque ni le fer ni le feu ne pourront rien sur toi… Marche !

— Quel chemin vais-je suivre ?

— Tu suivras sur la terre le chemin que suivent dans l’air les oiseaux voyageurs.

— Comment ferai-je dans les pays inconnus où aucun chemin n’est tracé ?

— Tu traceras le premier chemin… Marche !

— Comment ferai-je quand je serai au bord de l’océan, et que je ne verrai sur le rivage ni barque ni vaisseau ?

— Tu marcheras de vague en vague, et chaque vague sur laquelle ton pied se posera deviendra solide comme une pyramide de granit… Marche !

— Quelles sont les villes à travers lesquelles je dois passer ? .

— Que t’importe ! puisque toutes s’écrouleront derrière toi… Marche !

— Laisse-moi embrasser une dernière fois ma femme et mes enfants.

— Soit ! embrasse ta femme, tes enfants, et pars ! Je t’attends dehors.


Eloha sortit. Isaac embrassa tour à tour sa femme et ses enfants ; celui qu’il pressa le plus longtemps entre ses bras, ce fut le plus petit, celui qui était dans le berceau.

Puis, entraîné par une irrésistible attraction, il s’avança vers la porte, mais à reculons, mais les bras tendus vers les êtres chéris qu’il quittait, mais se cramponnant aux meubles, aux piliers, aux angles, qui, les uns après les autres, échappaient à ses mains en gardant la trace de ses ongles.

Il arriva ainsi jusqu’au seuil de la porte.

— Oh ! s’écria-t-il désespéré, tu es bien décidément le plus fort, puisque je suis contraint de t’obéir… Indiquemoi donc le chemin que je dois suivre, et je pars.

L’ange indiqua du doigt à Isaac le chemin qu’avait suivi Jésus.

— Marche ! lui dit-il.

— Et toi ? demanda Isaac.

— Moi, je retourne d’où je viens.

Et, déployant ses ailes, aussi vite que la foudre en descend, l’ange remonta vers le ciel.

— Adieu, cria Isaac, adieu, le banc de mon père ! adieu, le seuil de la maison de mon père !… Adieu, mon père ! adieu, père de mon père !… Adieu, femme, adieu, enfants ! adieu ! adieu ! adieu !…

Et il s’éloigna rapidement du côté de la porte Judiciaire.

A peine eut-il fait quelques pas, qu’un phénomène qu’il n’avait point d’abord remarqué le frappa : c’est que, quoiqu’il fût tout au plus deux heures de l’après-midi, les ténèbres étaient répandues sur la face de la terre.

Il leva les yeux en l’air et vit quelque chose comme un monde qui s’interposait entre le soleil et la terre : un cercle pareil à un anneau de fer rougi dans une fournaise était tout ce qui restait du soleil.

De grands nuages cuivrés couraient au ciel, chassés par l’aile de feu du simoun. Des éclairs d’un rouge de sang gerçaient le firmament dans toute son étendue.

Des étoiles paraissaient de place en place, puis disparaissaient, comme des yeux qui s’ouvrent et se ferment. Le tonnerre grondait sourdement. Les hommes se demandaient les uns aux autres ce que voulait dire ce bouleversement de la nature ; les femmes traversaient rapidement les rues, pour passer d’une maison à une autre, tirant par la main leurs enfants qui pleuraient.

Quelques-uns s’arrêtaient au milieu des carrefours, et, levant les bras au ciel, s’écriaient :

— Nous l’avions bien dit ! nous l’avions bien dit !

D’autres secouaient la tête, et disaient :

— Je n’y suis pour rien, moi, Dieu merci !… Que son sang retombe sur ses meurtriers !

Les animaux domestiques fuyaient, plus épouvantés encore que les hommes. Deux chevaux qui avaient renversé leurs cavaliers passèrent près d’Isaac hennissant, soufflant la fumée par leurs naseaux, et tirant, à chaque pas, des gerbes d’étincelles des pavés.

Tout à coup, il sembla à Isaac que la terre tremblait, que les maisons chancelaient comme des arbres que le vent secoue.

Tous ceux qui étaient allés sur le Golgotha pour assister à l’exécution, tous ceux qui se tenaient sur les remparts, tous ceux qui étaient montés sur les tours et sur les terrasses rentraient dans la ville, les uns par la porte Judiciaire, les autres par la porte des tours des Femmes, se hâtant, se pressant, courant pour regagner leurs maisons.

Au milieu de cette foule éperdue, il y avait des gens vêtus de longs manteaux blancs qui marchaient avec lenteur. Isaac frissonna, car il crut reconnaître que c’étaient là, non pas des vivants qui regagnaient leurs maisons, mais des morts qui désertaient leurs tombeaux.

Ces longs manteaux blancs, c’étaient des suaires !

En arrivant à la porte Judiciaire, il vit le tombeau du prophète Ananie, dont le couvercle se soulevait ; ce tombeau était situé a cent pas en dehors de la porte. Le mort en sortit, et rentra dans la ville au moment où Isaac en franchissait les portes.

Le maudit s’élança au delà du pont jeté sur le gouffre des Cadavres ; il avait le mont Gihon à sa droite, le mont Calvaire à sa gauche, devant lui le chemin de Gabaon.

En jetant un regard en arrière, il aperçut le roi David debout sur cette même tour qui a conservé son nom, et du haut de laquelle, vivant, il jeta un regard adultère sur la femme de son fidèle capitaine Urie ; le roi-Prophète avait la couronne sur la tête, le sceptre à la main, il saluait le Golgotha.

Isaac pouvait prendre ou devant lui ou à sa gauche : il prit à sa droite, et commença de gravir la pente rocailleuse du Calvaire. – Une main invisible le poussait vers Jésus.

Mais lui, au lieu de se courber sous cette main, et d’adorer ; lui, pareil à ces esprits de l’abîme révoltés contre leur créateur, lui blasphémait et maudissait. Et, cependant, il montait toujours, cédant à une volonté plus forte que la sienne et, à mesure qu’il montait, il découvrait Jérusalem, qui semblait une ville condamnée se débattant avec la mort dans l’obscurité.

Lorsqu’un éclair bleuâtre ou couleur de sang faisait jaillir la lumière dans les profondeurs de ses rues, on les voyait les unes désertes, les autres peuplées de fantômes, les autres sillonnées d’hommes, de femmes, d’enfants courant éperdus.

Au haut du Calvaire, les trois croix se détachaient sombres sur un ciel en feu, et, – tandis qu’à la croix du milieu Jésus pendait sans mouvement et entouré d’une pâle lumière, – dans le peu de liberté laissée à leurs membres ; les deux larrons se tordaient en hideuses convulsions.

Les bourreaux, restés sur ce sommet désolé, s’agitaient pareils à des démons : Longin, seul, à cheval sur la crête du mont, debout, immobile, sa lance à la main, semblait une statue de bronze sur une base de granit.

A quelques pas de la croix, un groupe se tenait dans l’attitude de la douleur ; ce groupe se composait de Marie, de Jean et des saintes femmes.

Isaac montait toujours. Il entendit Jésus dire :

— J’ai soif !

Longin, alors, se détacha de son rocher, et, au bout de sa lance, lui présenta une éponge imbibée de vinaigre. En ce moment, la tempête, puissante, terrible, menaçante, commença de mugir ; on entendait rouler dans les entrailles de la terre un tonnerre plus retentissant que celui qui grondait au ciel, l’ouragan, ce fils aîné de la destruction, s’avança hurlant à travers les cèdres, les sycomores, les palmiers, brisant tout sur son passage, et, à son souffle, Jérusalem balança ses palais, ses maisons, ses tours, comme l’Océan balance les débris d’une flotte en perdition.

Les cris de l’orage annonçaient l’arrivée de la foudre. Tout à coup, il se fit un profond silence, et l’on entendit la voix de Jésus poussant ce grand cri qui est arrivé jusqu’à nous à travers les siècles :


— Elohi ! Elohi ! Lema sabakht anny ? .. – Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi vous êtes-vous isolé de moi… !


La nature entière s’était tue pour écouter ces paroles ; mais à peine furent-elles prononcées et emportées aux quatre coins de la terre sur les ailes des anges, que la tempête redoubla.

Quelque chose de pareil à un voile de cendres se répandit sur la terre. A travers ce voile, Isaac vit le flanc de notre mère commune se déchirer pour un sombre et terrible enfantement.

Comme au jour du jugement dernier, la terre rendait ses morts !

Ses yeux se portèrent d’abord sur le gouffre des Cadavres, où l’on jetait les corps des suppliciés avec les instruments de leur supplice, et qui s’étendait à sa droite. Il vit s’agiter la poussière de l’immense charnier.

Tout ce qui avait appartenu à l’homme redevenait homme, tout ce qui avait appartenu au bois redevenait bois, tout ce qui avait été fer redevenait fer.

Chaque condamné, – ceux dont les corps gisaient là depuis des siècles, comme ceux dont les corps y avaient été jetés à la dernière exécution, – reprenait sa croix entre ses bras sanglants, et, se traînant sur ses genoux dans l’attitude de la prière, tendait ses mains vers Jésus.

Les yeux du Juif se reportèrent à sa droite, et il vit une longue file de patriarches et de prophètes enveloppés de leurs suaires ; ils avaient été réveillés dans le sépulcre au bruit et à la secousse de la croix, tombant verticale sur le rocher ; ils s’étaient levés aussitôt, et de tous les points de la Judée, ils étaient venus pour assister à la mort de celui qui devait les conduire triomphalement au ciel ; et tous, dans l’attitude de la prière, étendaient leurs mains vers Jésus.

Isaac ramena ses regards devant lui ; à ses pieds, la terre se fendait juste à l’endroit où la tradition racontait qu’Adam et Eve avaient été enterrés ; un grand vieillard sortit du sol jusqu’à la ceinture ; sa barbe blanche tombait sur sa poitrine ; ses cheveux blancs flottaient au souffle de l’ouragan. – Près de lui, une femme qui avait hésité un instant à se lever de sa tombe était debout, presque entièrement voilée par ses cheveux, et moins pâle de ses quatre mille ans de sépulcre que de terreur.

— Oh ! murmura la femme, moi aussi, j’ai vu mourir mon fils Abel comme Marie voit mourir son fils Jésus !…

— Femme, répondit le vieillard, oubliez tout pour ne vous souvenir que d’une chose : c’est que c’est à cause de votre faute que ce juste va expirer aujourd’hui sur la croix !

Et tous deux tendaient vers, Jésus ces mains qui avaient guidé les pas des premiers hommes et criaient :

— Grâce ! grâce, Jésus ! grâce pour le père et la mère du genre humain ! ..

Isaac voyait tout cela comme un songe effroyable, à la lueur des éclairs, au sifflement de la tempête, au grondement de la foudre. Une troisième fois, alors, le silence se fit dans la nature, et l’on entendit la voix de Jésus qui disait :

— Tout est consommé !… Mon père ! mon père ! je remets mon âme entre vos mains !…

Et, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, le fils de Dieu poussa un faible gémissement, et expira…

En même temps, la foudre éclata en vingt endroits différents ; on sentit passer des vols d’anges qui s’élançaient dans toutes les directions, pour aller annoncer au monde roulant dans l’espace la mort du Rédempteur… Le temple frémit, s’inclina, se releva, et s’inclina de nouveau ; le voile du saint des saints se déchira du haut en bas, et, avec un craquement terrible, la terre s’ouvrit au pied de la croix. L’abîme venait de voir le jour.

Devant un pareil miracle, un titan fût tombé à genoux, et eût adoré.

Isaac, chancelant pendant quelques secondes au milieu du bouleversement universel se redressa, étendit les mains vers le Christ, et dit :

— Ou tu es homme, ou tu es Dieu ; si tu es homme, je te vaincrai facilement… si tu es Dieu, je lutterai contre toi, car ta malédiction t’a fait mon égal : quiconque est immortel est Dieu !

Et, passant au pied de la croix avec un geste de menace qui fit cabrer le cheval de Longin et reculer les bourreaux, il descendit la pente orientale du Calvaire, sautant de rocher en rocher, et se perdit bientôt dans l’obscurité, qui, à chaque instant, se faisait plus épaisse.