Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XVIII

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Librairie théâtrale (volume 4p. 99-129).


Pendant ce temps, Jésus était arrivé au pied du mont Calvaire.

Un peu au-dessous de l’endroit où il avait maudit Isaac et empreint son visage sur le suaire de Séraphia, se trouvait un carrefour où aboutissaient trois rues ; là, Jésus trébucha contre une pierre, et tomba ; sa croix roula à quelques pas de lui.

Des gens qui se rendaient au temple eurent compassion, et dirent tout haut :

— Mais ne voyez-vous pas que le pauvre homme se meurt ?

Alors, quelques pharisiens qui voulaient jouir du supplice jusqu’au bout, crièrent aux soldats :

— Ces gens ont raison, et nous ne l’amènerons jamais vivant au sommet du Golgotha, si vous ne trouvez pas quelqu’un qui l’aide à porter sa croix.

Les soldats regardèrent autour d’eux, et, – comme la plupart, quoiqu’ils fussent au service de l’empereur Tibère, étaient Juifs, – ayant distingué dans la foule un homme suivi de ses trois enfants, lequel était païen et adorateur de Jupiter, ils s’emparèrent de lui et le conduisirent jusqu’à Jésus.


Cet homme se nommait Simon ; il était natif de Cyrène, et jardinier de son état. Les soldats lui arrachèrent une espèce de fagot de petit bois qu’il tenait sous son bras, et le forcèrent de porter sur son épaule une des extrémités de la croix. Simon avait bonne envie de résister ; mais il n’y avait pas moyen : les soldats le menaçaient, les uns du pommeau de leurs épées, les autres du bois de leurs piques. Il se mit donc en chemin, marchant derrière Jésus, et ses trois enfants le suivirent en pleurant ; – car ils n’avaient pas compris ce que l’on voulait de leur père, et ils craignaient qu’on ne l’emmenât pour le crucifier lui-même.

Des femmes qui étaient mêlées au cortège les rassurèrent et les prirent par la main ; deux étaient déjà grands, c’est-à-dire âgés de dix à douze ans ; le troisième avait six ans à peine.

D’abord, Simon avait rempli son office avec beaucoup de répugnance ; mais, en se relevant, Jésus lui avait jeté un regard si reconnaissant, il lui avait adressé quelques paroles avec un accent si doux, que Simon le Cyrénéen commença à comprendre vaguement qu’il aurait à retirer peut-être, un jour, plus de joie que de honte de ce bienheureux hasard qui lui avait fait rencontrer Jésus.

Après avoir passé sous la voûte de la porte Judiciaire, après avoir franchi le pont jeté sur la vallée des Cadavres, après avoir laissé à sa gauche le tombeau du prophète Ananie, Jésus se trouva en face d’un groupe de femmes et de filles de Jérusalem.

En ce moment, il faillit s’évanouir.

Mais Simon le Cyrénéen, posant le bout de la croix à terre, courut au Christ et le soutint.

Ces femmes, qui attendaient là Jésus, étaient celles qui avaient écouté ses prédications ; quelques-unes même étaient liées avec Jeanne Chusa et Marie, mère de Marc ; elles venaient donc plutôt pour le plaindre que pour l’insulter. Aussi, quand elles le virent si pâle, si défait, si meurtri, elles poussèrent des cris de douleur et tendirent vers lui leurs voiles pour qu’il s’en essuyât le visage.

Mais, lui, se tournant de leur côté :

— Filles de Sion, dit-il, ne pleurez pas sur moi ; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants, car il viendra un temps où l’on dira : « Heureuses les femmes qui n’ont pas été mères ! heureuses les entrailles qui sont restées stériles ! heureux les seins qui n’ont pas allaité ! » et alors, je vous le dis, la désolation sera telle dans Jérusalem, que ses habitants fuiront hors de ses murailles et crieront éperdus : « Tombez sur nous, montagnes ! collines, couvrez-nous ! terre, ouvre-toi ! »

Les femmes tentèrent d’arriver jusqu’à Jésus ; une d’elles portait, dans une espèce de calice d’argent, du vin aromatisé qu’elle avait préparé dans l’espoir qu’elle approcherait assez près de Jésus pour le lui offrir ; mais les soldats les repoussèrent violemment, et le vin tomba répandu à terre.

On se remit en marche. Un chemin rocailleux et plein de détours conduisait au haut du Calvaire ; Jésus gravit péniblement ce sentier ; enfin, après un quart d’heure à peu près employé à faire cent soixante pas, il tomba pour la cinquième fois.

Jésus était presque au but ; aussi on le déchargea de sa croix, et l’on renvoya Simon ; – Simon voulait rester, tant il s’était pris d’une tendre pitié pour Jésus ; mais les soldats ne le permirent point, et, n’ayant plus besoin de lui, ils le chassèrent. Jésus le consola et le récompensa d’un mot :

— Soyez tranquille, Simon, dit-il, nous nous retrouverons dans le royaume de mon père !

Toute la montagne était entourée de soldats qui stationnaient depuis deux heures au lieu de l’exécution ; car Caïphe ne pouvait croire que les apôtres et les disciples de Jésus ne tentassent point quelque coup pour délivrer leur maître.

Ces soldats étaient commandés par le centurion Aben Adar. Ce qui expliquait surtout ce déploiement de forces, c’est qu’on disait que Judas, comme l’apôtre Simon, appartenait à la secte des zélateurs, c’est-à-dire à cette confrérie de patriotes qui avaient juré de délivrer la Judée à quelque prix que ce fût, et que c’était, non point par cupidité, non point par envie mais pour pousser son maître a quelque résolution politique, qu’il l’avait dénoncé et livré aux prêtres.

Caïphe avait donc demandé ce renfort à Pilate, qui, de son côté, avait donné ordre que de nombreuses patrouilles parcourussent Jérusalem, et particulièrement le quartier de Bezetha et le faubourg d’Ophel, où se trouvait grand nombre de partisans de Jésus.

Hélas ! si Pilate eût vu Jésus, Jésus debout près de sa croix, chancelant à chaque minute, aussi facile à courber au souffle de la douleur qu’un roseau au souffle du vent, il eût commencé de croire à ce que Jésus lui avait dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde ! »

Il s’agissait de préparer la croix, dont tous les morceaux n’étaient pas assemblés ; aussi le divin condamné dut-il se coucher sur l’instrument de son supplice, pour que ses bourreaux y prissent la mesure de ses membres ; puis, la mesure prise, on le repoussa du pied. Alors, comme il pouvait à peine marcher, deux soldats le saisirent par-dessous les bras, le relevèrent d’une seule secousse et le conduisirent à vingt pas de là.

C’était l’endroit où il devait être dépouillé de ses vêtements, et cloué sur la croix. A cet endroit, en effet, les bourreaux faisaient leurs derniers préparatifs. Là, c’est-à-dire au point culminant du rocher du Calvaire, devaient être élevées les trois croix, et, par conséquent, on y creusait trois fosses ; – tandis que, comme nous l’avons dit, à vingt pas au-dessous, on affermissait le croisillon à l’arbre de la croix, on clouait le morceau de bois destiné à supporter les pieds, on perçait des trous pour fixer l’inscription, et l’on faisait quelques entailles pour les parties saillantes du corps ; – car il fallait que le corps fût soutenu : s’il eût été suspendu, et que tout le poids eût porté sur les mains, les mains d’ailleurs si délicates de Jésus se fussent infailliblement déchirées.

Il y avait en tout, dix-huit soldats, dix-huit archers, dix-huit bourreaux sur la plate-forme ; ils étaient occupés, les uns autour des deux larrons, les autres autour de la croix du Christ, ou autour du Christ lui-même ; leur teint brun, leurs figures étrangères, leurs dents blanches, leurs cheveux crépus comme ceux des nègres leur donnaient l’apparence d’autant de démons s’occupant de quelque œuvre infernale. Le dépouillement commença.

D’abord, on ôta à Jésus son manteau rouge, puis cette ceinture doublée de pointes de clous qui lui ceignait les flancs, et dont les deux bretelles, croisées sur sa poitrine, lui avaient profondément sillonné le sein ; ensuite, on lui enleva la robe de laine blanche dont Hérode l’avait fait revêtir. Venait, alors, la tunique rouge, cette tunique qui, disait-on, avait été tissée par sa mère, faite pour l’enfant, et qui, toujours neuve, toujours pure, avait grandi comme tout ce qui se rapportait à cet homme de miracles. La tunique fut ôtée avec précaution, car les soldats espéraient bien la vendre, et, pour ne point la partager comme les autres vêtements, il était déjà convenu entre eux u’ils la joueraient aux dés.

Restait la dernière tunique de lin ; mais celle-là était adhérente à la peau à cause du nombre infini de blessures qui couvraient le corps du Christ ; de larges taches de sang la diapraient sur toute la surface de la poitrine et du dos, et en avaient complètement changé la couleur primitive. En humectant cette tunique d’eau fraîche, on eût pu adoucir les douleurs qui devaient naturellement accompagner son extraction ; mais les bourreaux ne jugèrent pas utile d’user de tant de précautions envers le patient : comme ils avaient déjà fendu les manches lors de la flagellation, ils arrachèrent violemment, l’un la partie qui couvrait la poitrine, l’autre celle qui couvrait le dos. Jésus poussa un faible gémissement auquel répondirent les trompettes du temple, qui annonçaient l’immolation de l’agneau pascal ; toutes ses plaies s’étaient rouvertes à la fois ; il tomba assis sur une pierre en demandant un peu d’eau : les archers, alors, lui présentèrent un verre qui contenait un mélange égal de vin, de myrrhe et de fiel, comme on en donnait aux condamnés pour affaiblir en eux l’impression des tourments ; mais Jésus, ayant goûté à ce breuvage, détourna ses lèvres et refusa de boire.

La croix était prête : on la traîna jusqu’à l’endroit où elle devait être élevée ; on plaça son pied près du trou préparé d’avance pour sa plantation ; puis, deux des bourreaux saisirent Jésus afin de procéder au crucifiement.

C’était le moment où les criminels vulgaires essayaient de résister, se raidissant contre les exécuteurs, blasphémant et hurlant ; Jésus murmura la prophétie d’Isaïe : « Il a été mis au nombre des scélérats ! » et, s’avançant vers la croix, – d’un pas faible, il est vrai, mais parce que les forces commençaient à lui manquer, – il se coucha de lui-même, humblement et sans résistance sur l’arbre infâme dont son sang allait faire l’arbre du salut.

Alors, les bourreaux lui prirent le bras droit, et le lièrent sur le bras droit de la croix ; un d’eux lui appuya les genoux sur la poitrine pour comprimer les mouvements d’angoisse ; un autre lui ouvrit la main, le troisième, au milieu de la main ouverte, appuya la pointe d’un clou, et, de cinq coups de marteau, cloua à la croix cette main qui ne s’était jamais étendue que pour bénir !

Au premier coup de marteau, le sang jaillit au visage de celui qui ouvrait la main et de celui qui la clouait.

Jésus poussa un cri de douleur.

Les bourreaux passèrent à la main gauche ; mais ils s’aperçurent qu’il s’en fallait de deux ou trois pouces que cette main n’atteignît la place à laquelle elle devait arriver. Alors, un des tortureurs noua une corde autour du poignet de Jésus, et, arc-boutant ses pieds à un rocher qui sortait de terre comme un ossement d’un monde mal enseveli, il tira avec force et sans relâche jusqu’à ce que la main gauche, grâce à la double dislocation des deux épaules, eut atteint la place voulue.

Pendant ce temps, la poitrine de Jésus se soulevait, malgré le poids de l’homme qui la tenait comprimée sous ses genoux, et ses jambes se retiraient vers son corps.

La main gauche fut liée comme l’autre, ouverte comme l’autre, clouée comme l’autre de cinq coups de marteau. Les clous étaient longs de huit ou dix pouces, triangulaires, avec une tête bombée. – l’extrémité en sortait de l’autre côté de la croix.

A travers les coups de marteau, on entendait les gémissement de Jésus, auxquels répondirent, cette fois, d’autres gémissements. C’étaient ceux de la Vierge.

Soit pitié, soit cruauté, – qui osera prononcer entre ces deux mots ? – On avait permis à la mère de Jésus de pénétrer dans l’enceinte formée par la ligne des soldats, et d’assister au supplice de son fils. Elle était donc à vingt pas de la croix, pâle, demi-morte, chancelante comme un lis brisé aux bras de ceux qui essayaient de la soutenir.

Quant à Madeleine, pour ne pas torturer la sainte mère par les cris de douleur qui s’amassaient dans sa poitrine, elle mordait ses cheveux à pleines dents, et déchirait son visage avec ses ongles.

Quoique couché sur la croix, quoique ne pouvant regarder autour de lui, quoiqu’en proie à ses propres douleurs, Jésus reconnut ce douloureux gémissement, qui semblait être l’écho du sien, pour être sorti du sein de la Vierge ; alors, il murmura ses paroles habituelles :

— O ma mère ! soyez bénie entre toutes les femmes pour les douleurs que vous avez déjà souffertes, et que vous avez à souffrir encore !

Restaient les pieds à clouer. Un morceau de bois en saillie et formant une espèce d’entablement avait été ajusté à la croix, afin, comme nous l’avons dit, que, le corps trouvant un appui, son poids ne déchirât point les mains, auxquelles, sans cela, il eût été suspendu. Mais, de ce côté aussi, soit que la mesure eût été mal prise, soit que les jambes, en se retirant vers le corps, se fussent raccourcies par la torsion des nerfs, il se trouva que de même que les bras avaient été trop courts, les jambes étaient trop courtes.

Les bourreaux entrèrent en fureur ; c’était, selon eux pour leur donner plus de peine que le patient refusait de s’allonger. Ils se jetèrent sur lui pleins de rage, et, lui ayant lié les bras à la barre, et le torse à l’arbre de la croix, afin de ne pas déchirer les mains, ils tirèrent à l’ aide d’une corde et par trois secousses, la jambe droite d’abord ; – à chaque secousse, les os de la poitrine craquèrent, et l’on entendit Jésus murmurer ces paroles :

— O mon Dieu !

Puis, comme un écho de douleur, la Vierge répondre :

— O mon fils !

Puis ce fut le tour du pied gauche, que l’on ramena sur le pied droit, et que l’on perça d’abord avec une espèce de vrille, parce que l’on craignait que l’os ne fit dévier la pointe de fer ; puis, dans cette blessure, on introduisit le clou, que l’on enfonça à grands coups de marteau.

Il fallut quatorze coups pour que la terrible aiguille d’acier traversât les deux pieds et pénétrât dans le bois de la croix à une profondeur suffisante. Pendant cette horrible torture, Jésus se contenta de répéter ces paroles du psalmiste : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, et ils ont compté tous mes os ! "

Quant à la Vierge, elle ne prononçait aucune parole : elle pleurait, elle sanglotait, elle mourait de mille morts ! Cette opération terminée, on cloua au-dessus de la tête du Christ l’inscription en trois langues qui avait été rédigée par ordre de Pilate.

Le moment était venu de dresser la croix. Sept ou huit archers se réunirent pour la soulever ; deux ou trois la maintinrent au bord du trou creusé pour elle. A mesure que la croix s’élevait, et que les bras des hommes qui la dressaient devenaient trop courts, on y suppléait par des crocs et des lances ; arrivée à une ligne presque verticale, la charpente s’enfonça de tout son poids dans le trou, qui était de trois pieds de profondeur.

La secousse fut terrible : Jésus jeta un nouveau cri de douleur ; ses os disloqués s’entrechoquèrent, ses blessures s’élargirent, et le sang, qui avait été gêné dans sa circulation par la compression des cordes, jaillit impétueusement de toutes les plaies. Ce fut un instant suprême dans la vie de l’humanité, que celui où cette croix chancelante s’affermit, et où l’on sentit tressaillir la terre à ce bruit sourd que fit le pied de la croix en se heurtant au rocher sur lequel le rédempteur du monde apparaissait debout.

Il y eut un instant de silence ; plaintes de Jésus, gémissements de sa mère, insultes des bourreaux, imprécations des pharisiens, trompettes du temple, tout se tut ! Seulement, les oreilles des anges entendirent le bruit des mille mondes qui errent dans l’infini, et qui se répétaient les uns aux autres ces paroles que Jésus venait, pour la troisième fois, de prononcer dans son âme, – car il n’avait plus la force de les prononcer tout haut : « Pardonnez-leur, mon père ! ils ne savent ce qu’ils font ! »

Alors, on put voir Jésus, ayant Dimas à sa droite, et Gestas à sa gauche ; les bourreaux lui avaient tourné le visage au nord-ouest, parce qu’il fallait que les paroles des prophètes s’accomplissent en tous points, et que Jérémie avait dit : « Je serai à leur égard comme un vent brûlant ; je les disperserai devant leurs ennemis ; je leur tournerai le dos, et non le visage, au jour de leur perdition ! » En outre, bien auparavant, le roi-prophète avait dit, dans le psaume LXV : « Ses yeux sont tournés du côté des nations ! »

En ce moment, Jésus offrait le plus sublime et le plus douloureux spectacle : – le sang ruisselait de son front et emplissait ses yeux ; le sang ruisselait de ses mains ; le sang ruisselait de ses pieds ; ses cheveux ensanglantés retombaient sur son front ; sa barbe ensanglantée adhérait à sa poitrine ; ses épaules, ses bras, ses poignets, ses jambes, tout son corps, enfin, tendu jusqu’à la dislocation, permettait de compter les os de la poitrine, depuis les clavicules jusqu’aux plus basses côtes, et s’en allait blêmissant peu à peu, au fur et à mesure que son sang l’abandonnait…

Il se fit, comme nous l’avons dit, dans toute la nature, un moment de profond silence, lorsque la croix fut élevée, et que la douleur de la secousse éteignit jusqu’aux cris du patient ; mais bientôt Jésus releva la tête… A ce mouvement de son fils, rien ne put retenir la Vierge : elle s’élança et vint, chancelante, tomber à genoux au pied de la croix, qu’elle serra entre ses bras aussi tendrement qu’elle eût serré son fils.

Jésus abaissa les yeux vers elle.

— Ma mère, murmura-t-il, vous rappelez-vous ce que je vous dis, il y a trente ans, en Égypte, en vous montrant ce mauvais larron qui voulait nous empêcher de passer, et ce bon larron qui lui rachetait notre passage ?… Je vous dis : « O ma mère ! dans trente ans les Juifs me crucifieront, et ces deux voleurs seront mis à mes côtés, Dimas à ma droite, et Gestas à ma gauche ; et, ce jour-là, Dimas, le bon larron, me précédera dans le Paradis ! »

Les deux voleurs entendirent ces paroles, et relevèrent la tête.

— Ah ! s’écria Gestas, tu veux dire par là que tu es le Messie… Eh bien, si tu es le Messie, sauve-toi et sauve-nous.. Mais, non, tu n’es pas le Messie, puisque tu te laisses crucifier : tu es un faux prophète, un blasphémateur, un magicien !

Mais Dimas, à son tour :

— Comment peux-tu injurier cet homme ! dit-il. Quant à moi, je le prie et l’implore, car je le reconnais pour un prophète, pour mon roi, pour le fils de Dieu !

A ces paroles du bon larron, un grand tumulte s’éleva parmi les assistants ; les soldats avaient rompu leurs rangs et avaient laissé les curieux s’approcher jusqu’au pied des croix. Le Golgotha était couvert de spectateurs depuis le haut jusqu’en bas ; des milliers d’hommes étaient entassés sur le mur extérieur, sur les tours et sur la terrasse du palais d’Hérode.

Alors, ceux qui se trouvaient les plus rapprochés du Christ se mirent à l’injurier, lui criant :

— Eh bien, imposteur ! tu n’as donc pas voulu renverser le temple et le rebâtir en trois jours ?… tu n’as donc pas su évoquer les morts comme tu t’en étais vanté ?… tu as donc refusé de faire remonter le Jourdain jusqu’au lac de Génésareth ?… Voyons, toi qui viens, dis-tu, pour sauver les autres, sauve-toi toi-même : si tu es le fils de Dieu, descends de la croix !… Descends, fils de Dieu, descends ! et alors, nous te le promettons, nous croirons en toi !…

— Eh ! criait le mauvais larron, ne voyez-vous pas que c’est un malfaiteur, un brigand, un magicien ? D’ailleurs, je n’en veux que cette preuve : c’est que Bar Abbas, notre ami, notre compagnon, Bar Abbas, lui a été préféré !

— Tais-toi, Gestas ! tais-toi ! dit le bon larron ; Bar Abbas, au contraire avait été condamné justement ; nous, aussi, nous avons été condamnés justement ; si nous souffrons, nous, c’est justice, car nous recevons la peine de nos crimes… mais lui est innocent ! Songe à ta dernière heure, Gestas, et, au lieu de blasphémer, repens-toi !

Et, se tournant vers Jésus :

— Seigneur ! Seigneur ! dit-il, je suis un grand coupable, et c’est avec justice que j’ai été condamné… Seigneur ! Seigneur, ayez pitié de moi !

Et Jésus lui dit :

— Sois tranquille, Dimas, je te reçois dans ma miséricorde !

A peine Jésus avait-il achevé de prononcer ces paroles, qu’un épais brouillard rougeâtre monta de la terre au ciel, que le soleil pâlit, et que le vent du désert commença de souffler.

Il était un peu plus de midi et demi.