Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XX

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Librairie théâtrale (volume 4p. 167-209).


Jésus était mort !

A ce terrible cataclysme qui, pendant son agonie, avait agité toute la nature, succédaient une stupeur et une atonie générales ; on eût dit que sa dernière haleine avait soufflé sur la vie tremblante de l’humanité, et l’avait éteinte.

La création, qui avait arrêté sa marche au moment de la naissance de l’homme-Dieu, l’avait arrêtée aussi au moment de sa mort. A cet instant suprême, il n’y avait sur le Calvaire que le groupe sacré – composé de Marie, la mère divine, de Jean, de Madeleine, de Marie, fille de Cléophas, et de Salomé ; – Longin, à cheval ; les soldats épouvantés ; les morts sortant de leurs tombeaux pour glorifier Jésus et Isaac passant entre la croix du mauvais larron et celle du Christ pour blasphémer et pour maudire.

Isaac disparu, tout rentra dans le silence et l’immobilité. Puis un long soupir sortit de la création entière : c’était la nature qui respirait en se reprenant à la vie.

A ce souffle universel d’existence, les morts s’évanouirent, et les tombeaux se refermèrent…

Alors, on vit sortir de la porte Judiciaire huit soldats envoyés par Pilate : six portaient des échelles, des bêches et des cordes ; le septième portait une lourde barre de fer ; le huitième, qui les conduisait, c’était le centurion Aben Adar.

Les six soldats portant les échelles, les haches et les cordes venaient pour descendre et enterrer les crucifiés ; le soldat qui portait la barre de fer venait pour briser leurs membres, comme c’était la coutume : Aben Adar venait pour surveiller l’opération. En les voyant s’approcher, Jean, Marie Cléophas et Salomé s’éloignèrent pour leur faire place ; mais la sainte mère de Jésus s’élança vers la croix de son fils, qu’elle serra entre ses bras, tandis que Madeleine, par un mouvement qui avait sa source dans le même sentiment, c’est-à-dire dans la crainte que l’on n’outrageât encore le cadavre du Sauveur, se jetait au-devant des soldats.

— Il est mort ! il est mort ! s’écria Marie ; que voulez-vous de plus ?

Et Madeleine tomba à genoux, sanglotante et les bras étendus, répétant après la Vierge :

— Il est mort ! il est mort !…

L’homme qui portait la barre de fer jeta sur Jésus un regard oblique, et, sans rien promettre :

— C’est bien, dit-il, commençons d’abord par les larrons.

Alors, il s’approcha de Gestas, et, de deux coups de sa barre de fer, il lui brisa les deux jambes entre le genou et le cou-de-pied, et, de deux autres coups, les deux cuisses entre le col du fémur et le genou. Et, ordonnant à un soldat de placer l’échelle contre la croix, il monta rapidement les échelons, et, de quatre nouveaux coups, brisa les bras du patient chacun en deux endroits.

A chaque coup, Gestas faisait entendre un cri suivi d’horribles blasphèmes.

Pour l’achever, le soldat lui appliqua trois coups de sa barre de fer sur la poitrine ; au troisième, le misérable expira en maudissant ses juges et ses bourreaux. Vint ensuite le tour de Dimas ; il avait les yeux tournés vers Jésus, et semblait puiser en lui toute sa force ; à chaque coup, il poussa seulement un soupir ; puis, entre l’avant dernier coup et le dernier, il prononça ces mots :

— O divin Rédempteur ! souviens-toi de la promesse que tu m’as faite !

Et, sans quitter Jésus du regard, il expira ; et, comme ses yeux restèrent ouverts même après sa mort on put croire que, de l’autre côté de la vie, il regardait encore celui dans lequel il avait mis toute son espérance. Alors, tandis que les soldats s’approchaient des deux larrons pour descendre leurs cadavres, l’homme à la barre de fer, de son côté, s’approcha de Jésus.

Mais la Vierge, se précipitant vers Longin, sur le visage duquel – les mères ne se trompent point à cela – elle avait cru lire quelque signe de pitié :

— Oh ! s’écria-t-elle, par grâce ! dites donc à cet homme que mon fils est mort, et que ce serait une cruauté que de le mutiler !

Aben Adar, qui veillait à l’exécution des ordres de Pilate s’avança à son tour et demanda à Longin :

— Est-il bien vrai, Longin, que celui qu’ils appellent le Christ soit mort ?

— Au nom du salut de César, répondit Longin, je le jure !

Et, comme Aben Adar paraissait douter, comme le bourreau faisait un pas pour se rapprocher de la croix, Longin piqua son cheval, s’élança lui-même en avant, et, de sa lance, traversant du côté droit au côté gauche le corps de Jésus :

— Voyez plutôt ! dit-il.

La Vierge poussa un grand cri ; elle n’avait pas compris l’intention de Longin : elle avait vu l’action, voilà tout, et il lui avait semblé que la lance du décurion venait de percer son propre cœur.

Alors, les forces lui manquant, elle se renversa en arrière, les mains sur ses yeux ; et elle fût tombée à la renverse, la tête contre le rocher, si Madeleine n’avait point été là pour la soutenir entre ses bras.

Mais, en ce moment, s’accomplissait ce que, vingt ans auparavant, Jésus avait dit à Judas :


« Ils perceront mon côté droit de la lance, et, par la blessure qu’ils me feront, sortira le reste de mon sang et le reste de ma vie ! »


Et, en effet, une grande quantité de sang mêlé d’eau s’échappait de la blessure que venait de faire au côté de Jésus la lance de Longin. Tout à coup, celui-ci tomba à genoux, en criant.

— Miracle !

Quelques gouttes du sang divin avaient jailli jusqu’à ses paupières et ses yeux, si faibles, qu’à peine Longin voyait-il à se conduire, étaient tout à coup devenus clairs et lucides.

Et, le Seigneur permettant que les yeux de son âme s’ouvrissent en même temps que les yeux de son corps, il était tombé à genoux en criant : « Miracle ! »

Peut-être, cependant, ce miracle n’eût-il pas suffi pour empêcher les nouveaux venus de traiter le Christ comme ils avaient traité les deux autres crucifiés ; mais les soldats qui, sous les ordres de Longin étaient là depuis le commencement de l’exécution, entourèrent la croix, et, secouant la tête :

— Non, dirent-ils, celui-là est mort, bien mort, et l’on n’y touchera pas !

Au milieu de son évanouissement, la Vierge entendit ces paroles.

— Soyez bénis, murmura-t-elle, vous qui avez pitié d’une mère !

Aben Adar fit un signe, et les soldats qu’il avait amenés s’éloignèrent de quelques pas. En ce moment, deux hommes enveloppés dans de grands manteaux, et suivis de plusieurs valets dont les uns portaient des échelles, les autres des tenailles, ceux-ci des ballots de linge roulé, ceux-là des onguents et des aromates, s’approchèrent de la croix.

Les soldats voulurent leur barrer le passage ; mais l’un d’eux tira un parchemin de sa poitrine, et montra au centurion le sceau du procurateur de César, Ponce Pilate.

Ce parchemin contenait l’autorisation d’enlever le corps de Jésus, et de l’ensevelir dans un sépulcre particulier. La Vierge jeta un cri de joie : elle venait de reconnaître dans l’homme qui présentait le parchemin au centurion, Joseph d’Arimathie, et, dans celui qui se tenait debout à sa droite, Nicodème, lequel, n’ayant pas hésité à défendre Jésus devant Caïphe et devant Pilate, restait fidèle au mort comme il l’avait été au vivant.

Tous deux s’étaient présentés devant Pilate et avaient sollicité du préteur romain la grâce d’ensevelir Jésus dans une tombe particulière. Pilate avait hésité d’abord, craignant de se compromettre ; mais Claudia était survenue, s’était jointe à Joseph d’Arimathie et à Nicodème, et Pilate n’avait pu résister à leurs instances réunies. De plus, la permission accordée, Claudia avait fait un signe aux deux sénateurs, et elle avait été chercher dans sa chambre et leur avait remis une urne du plus précieux baume.

Munis du parchemin, porteurs de l’urne, les deux membres du grand conseil avaient aussitôt fait prendre par leurs valets tous les objets nécessaires à la descente de croix et à l’ensevelissement, et s’étaient acheminés vers le Golgotha.

L’ordre de Pilate tranchait toute difficulté. Aben Adar et ses hommes s’occupèrent donc seulement des corps de Dimas et de Gestas, et laissèrent le corps du Christ à ses parents et à ses amis.

Alors, sur un rocher plat comme une table, et offrant toute facilité pour l’œuvre funéraire qui allait s’accomplir, les valets de Nicodème et de Joseph d’Arimathie déposèrent les deux ou trois petits tonneaux d’écorce qu’ils avaient apportés, et qui contenaient des aromates ; plus quelques sacs de cuir renfermant des poudres différentes, et l’urne d’albâtre donnée par Claudia.

L’un d’eux versa à terre les marteaux, les tenailles, les éponges, les outres et les différents outils qu’il portait dans son tablier de cuir ; Puis, dans le recueillement et dans la tristesse, commença l’œuvre pieuse de la descente de croix. Les soldats venus en dernier lieu pour briser les os des larrons, et les jeter dans le charnier qui, par suite de cette destination, avait reçu le nom de vallée des Cadavres, achevaient leur œuvre, traînant sur le versant méridional du Golgotha les corps des suppliciés et les croix qui devaient être jetées dans le gouffre avec eux, et laissaient le sommet du Calvaire tout entier à Longin, aux soldats de son escorte et aux parents et aux amis de Jésus.

Nicodème et Joseph d’Arimathie placèrent chacun une échelle derrière la croix, et montèrent en tirant après eux un grand linceul auquel étaient solidement cousues trois courroies..

Leur premier soin fut de lier chaque bras à la traverse de la croix, et le corps à l’arbre ; puis, sûrs de la solidité de leurs liens, ils commencèrent à détacher les clous des mains en les repoussant par la pointe à l’aide d’un autre clou.

Les clous tombèrent de la croix assez facilement, et sans que la secousse ébranlât trop les mains ; cependant, à chaque coup de marteau, écho terrible de ceux qui avaient arraché à Jésus de si douloureux gémissements, la Vierge, les bras tendus vers le corps de son fils, poussait un soupir, et Madeleine, se roulant dans la poussière, jetait un cri. Jean recevait dans son manteau les clous à mesure qu’ils tombaient de la croix ; quand il les eut tous les trois, il les baisa respectueusement, puis alla les déposer aux pieds de la Vierge, et revint aider Joseph et Nicodème à opérer la descente.

C’était surtout dans ce but qu’avait été apporté le linceul garni de courroies. Une des échelles fut laissée derrière la croix, l’autre transportée devant. Outre les crochets qui leur permettaient de se maintenir contre le croisillon, les échelles avaient à différentes distances, à cinq, à huit et à douze pieds de hauteur, d’autres crochets auxquels devaient s’adapter les courroies du suaire.

Deux de ces courroies furent attachées, l’une à la première échelle, l’autre à la seconde ; un homme, avec une fourche passée dans la troisième courroie, forma une espèce de récipient, et un autre homme tint le quatrième coin, pour que, une fois dans le linceul, le cadavre pût, sans secousse, glisser jusqu’à terre.

On commença par dénouer la ceinture qui maintenait le corps de Jésus à l’arbre de la croix et ses pieds furent posés sur la pente inclinée du drap ; puis Nicodème délia le bras gauche ; puis Joseph d’Arimathie, le bras droit ; et soulevé par Jean, le corps descendit doucement de la croix dans le suaire ; quand il fut là, Nicodème, Joseph et Jean sans le lâcher, descendirent marche à marche les degrés des échelles, soutenant le haut du corps, et prenant les mêmes précautions que si Jésus eût été vivant, et qu’ils eussent craint de renouveler ses douleurs.

Longin aidait, mais avec une certaine hésitation – non qu’il doutât : depuis qu’il voyait, au contraire, il était complètement converti ; mais il ne se sentait pas encore, lui profane, digne de toucher ce corps divin. A part quelques soupirs poussés par la Vierge, à part quelques sanglots échappés à Madeleine il se faisait un grand silence, silence solennel et pieux que ceux qui travaillaient, pris d’un suprême respect, n’interrompaient que de temps en temps, et en cas d’absolue nécessité, pour se parler à voix basse, et s’entraider. A chaque mouvement imprimé à ce corps bien-aimé, la Vierge et les saintes femmes craignaient d’entendre un cri sortir de la bouche de Jésus ; – à chaque mouvement, elles s’affligeaient de ce que cette bouche restât muette, et prouvât ainsi que son dernier cri était jeté.

Quand Jésus fut complètement descendu, sans cesser de tendre les bras à son fils, la Vierge s’assit à terre sur une couverture préparée à cet effet, et indiqua qu’elle réclamait ce droit maternel, si chèrement acheté, de rendre les derniers devoirs à son fils.

Jean, Nicodème et Joseph apportèrent le corps de Jésus et le déposèrent sur les genoux de la Vierge, tandis que Marie Cléophas et Salomé glissaient leurs manteaux roulés entre le dos de la sainte mère et le rocher contre lequel elle était appuyée, afin lui rendre aussi facile que possible la triste tâche qu’elle allait accomplir. Madeleine s’était traînée à genoux jusqu’aux pieds du Christ, et, sans les oser toucher, la tête penchée dessus, elle les arrosait de ses larmes.

Les yeux de Jésus étaient restés ouverts ; la première idée de la Vierge fut de les fermer avec ses lèvres ; mais un sentiment de respect l’arrêta ; Jésus mort n’était plus son fils que par l’amour qu’elle lui portait ; Jésus mort était un Dieu !

Elle lui ferma doucement les yeux avec la main. Puis elle se mit en devoir de retirer la couronne d’épines. Cette couronne n’était pas facile à détacher du front ; le poids de la croix d’un côté, et, de l’autre, la chute qu’avait faite Jésus, l’avaient profondément enfoncée dans la tête. La Vierge coupa chacune des épines adhérentes au crâne ; puis elle enleva la couronne, qu’elle posa près des clous. Restaient les épines : Marie les tira, une à une et avec des tenailles, des plaies qu’elles avaient faites, et les déposa près de la couronne.


Pendant ce temps, les hommes préparaient, à quelques pas de là, les aromates, les poudres et les parfums nécessaires à l’embaumement, et, sur un feu de charbon allumé entre deux rochers, les femmes faisaient tiédir de l’eau dans un bassin de cuivre.

Après avoir retiré la couronne d’épines, la Vierge lava doucement le beau et mélancolique visage de Jésus, sur lequel la mort venait de poser le sceau de sa suprême majesté ; ce visage, méconnaissable, reprenait peu à peu, sous la main pieuse d’une mère, son ineffable expression de douceur et de miséricorde. Et Madeleine, le contemplant les mains jointes, ne disait rien autre chose que ces mots :

— Mon beau Seigneur Jésus !… Jésus, mon beau Seigneur l…

Le visage de son fils lavé, la Vierge sépara les cheveux sur le haut de la tête, et les fit passer derrière les oreilles ; puis elle peigna la barbe, parfuma barbe et cheveux, et continua la pénible opération. Hélas ! tout ce corps divin n’était qu’une plaie et la vue de chaque plaie ouvrait une plaie pareille dans le cœur de la pauvre mère !

L’épaule était entamée par une affreuse blessure qu’avait faite l’angle de la croix ; toute la poitrine était meurtrie et labourée des coups que Jésus avait reçus soit pendant la flagellation, soit pendant le dernier voyage ; sous la mamelle gauche était la petite plaie par laquelle était sortie la pointe de la lance de Longin ; entre les côtes inférieures du côté droit, la large plaie par laquelle elle était entrée…

Marie lava toutes ces plaies l’une après l’autre, et, sous l’eau parfumée qui ruisselait de sa main, le corps reparaissait blanc et marbré de ces teintes bleuâtres particulières aux cadavres dont tout le sang s’est écoulé ; seulement, aux places où la peau avait été meurtrie ou arrachée, les taches étaient brunes ou rouges, selon que la plaie avait été plus ou moins vive. Chaque blessure fut enduite de nard et couverte de parfums ; les blessures des mains et des pieds furent embaumées comme les autres ; seulement, avant de croiser pour jamais les mains de son divin fils dans le linceul, la Vierge y appuya doucement et respectueusement les lèvres.

Alors, dans un abattement profond, et comme si ses forces eussent été mesurées au temps que devait durer l’œuvre de l’ensevelissement, elle laissa, immobile et presque évanouie, tomber sa tête sur la tête de Jésus. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, et regarda autour d’elle, elle vit Joseph et Nicodème devant elle, et attendant. Jean était à genoux.

— Que voulez-vous ? demanda la Vierge presque avec terreur.

Jean, alors, lui expliqua que le temps passait, que l’heure où allait s’ouvrir le jour du sabbat était proche, et qu’il lui fallait se séparer du corps de son fils.

Marie laissa tomber ses deux mains à ses côtés, et, renversant sa tête en arrière :

— Prenez-le donc ! dit-elle.

Puis, levant au ciel ses deux mains jointes :

— O mon fils ! mon divin fils ! dit-elle, donne-moi la force de te dire adieu !…

Pendant ce temps, Joseph et Nicodème tirèrent doucement le corps de Jésus de dessus les genoux de sa mère, et l’emportèrent avec le drap dans lequel il était couché.

Lorsque la Vierge sentit ses genoux déchargés du poids divin, elle poussa un cri de douleur et laissa retomber ses mains à terre et sa tête sur sa poitrine. Elle resta ainsi jusqu’à ce que, le corps étant embaumé, serré dans ses bandelettes, et enveloppé dans son suaire, Jean la vînt chercher pour qu’elle accompagnât jusqu’au tombeau les restes mortels de son fils.

Ce tombeau est celui que Joseph d’Arimathie avait fait creuser pour lui-même dans le jardin qu’il possédait sur le versant du Golgotha ; il était long de huit pieds, et était situé à quarante pas de l’endroit où Jésus avait été crucifié.

Le cortège funèbre se mit en marche : le corps était placé sur une civière recouverte du manteau de Jean ; Nicodème et Joseph portaient les brancards antérieurs ; Jean et Longin, les deux autres. – Des soldats les précédaient avec des torches, car la nuit était venue et l’obscurité se doublait sous la voûte sombre qui recouvrait le sépulcre.

Derrière le corps, venait Marie, soutenue par Madeleine, Salomé et Marie Cléophas. – Véronique, Jeanne Chusa, Suzanne et Anne, nièce de Joseph, le rejoignirent en route. On s’arrêta à l’entrée du jardin de Joseph d’Arimathie ; mais, comme il n’était fermé que par quelques pieux, on enleva ces pieux et l’on put passer.

Le caveau était ouvert et attendait le précieux dépôt. Les saintes femmes s’assirent à la porte ; la Vierge entra seulement avec les hommes, Madeleine se mit à cueillir les plus belles fleurs du jardin. La Vierge remplit d’aromates la couche creusée dans le roc, et fit un oreiller d’herbes odoriférantes pour l’endroit où devait reposer la tête ; alors, les hommes, ayant mis la civière à terre, étendirent un drap dans le sépulcre, et ensuite y couchèrent le corps en rabattant le drap, d’abord sur les pieds, puis sur la tête, puis sur les deux côtés.

Pendant tout ce temps, la Vierge était assise au fond du caveau et pleurait. On allait refermer la pierre du sépulcre, lorsque Madeleine entra avec une large brassée de fleurs.

— Attendez ! attendez ! dit-elle.

Et elle sema les fleurs sur le linceul du Christ en murmurant :

— Heureuses fleurs !…

Alors, Joseph, Nicodème, Jean et Longin firent glisser à eux quatre la lourde pierre sur le tombeau auquel elle servait de couvercle, poussèrent doucement et respectueusement devant eux la Vierge et Madeleine et sortirent de la grotte, dont ils fermèrent la porte derrière eux.

On rentra dans la ville : aux premiers pas qu’on y fit, on rencontra Pierre, Jacques le Majeur et Jacques le Mineur ; tous trois pleuraient, mais Pierre plus amèrement que les autres ; il ne pouvait se consoler de ne point avoir assisté à la mort et à l’embaumement de Jésus, et, à chaque instant, il murmurait en se frappant la poitrine :

— Pardonne-moi de t’avoir renié, mon divin maître ! pardonne-moi ! pardonne moi !…


Les hommes rentrèrent au cénacle, changèrent d’habits, mangèrent à la hâte le reste de la pâque de la veille, tandis que les saintes femmes rentraient, à la suite de Marie, dans la petite maison situés au pied de la forteresse de David, et où les attendait Marthe, arrivée de Béthanie avec Dina, la Samaritaine, et la veuve de Naïm, dont le fils avait été ressuscité par Jésus.

Quant à Longin, il se rendit droit chez Pilate pour lui faire son rapport. Pilate avait déjà reçu celui du centurion Aben Adar ; il écouta néanmoins le récit de Longin.

Le procurateur était fort ébranlé : ce que lui avait dit sa femme la nuit précédente, ce qu’il avait vu de ses yeux dans la journée, ce que lui racontait Longin, tout cela formait une chaîne non interrompue de faits miraculeux, d’événements surnaturels qui causait un violent doute dans son esprit.

Cependant, il s’efforça de sourire.

— Ecoute, répondit-il à Longin, les princes des prêtres et les pharisiens sortent d’ici. « Seigneur, m’ont-ils dit, cet imposteur qui vient d’être mis à mort sur ton arrêt, n’a pas craint d’annoncer qu’il ressusciterait trois jours après sa mort. Commande donc que son sépulcre soit gardé pendant trois jours, de peur que, nuitamment, ses disciples ne viennent dérober son corps, et ne prétendent ensuite qu’un nouveau miracle s’est opéré. » Alors, je leur ai dit : « Vous avez des soldats, faites-le donc garder comme vous voudrez, et j’en suis sûr, il sera encore mieux gardé par vos soldats que par les miens… »

— En effet, reprit Longin, en venant chez toi, seigneur, j’ai rencontré le centurion Aben Adar et six hommes qui s’acheminaient du côté du Golgotha.

— C’est cela, dit Pilate. Eh bien, joins-toi à eux, et, s’il se passe quelque chose d’extraordinaire, accours m’en instruire à l’instant même.

— Mais, objecta Longin, si Aben Adar me renvoie comme n’étant point de ceux qu’a désignés le grand prêtre, que ferai-je ?… Aben Adar est mon chef, et je suis forcé de lui obéir.

— Tu diras que tu viens de ma part… D’ailleurs, je te fais centurion comme lui ; va revêtir les insignes de ton grade, et rends-toi au tombeau.


Longin s’inclina et sortit. En arrivant au sépulcre, il y trouva Aben Adar et ses six hommes ; deux étaient assis dans la grotte et quatre gardaient la porte. Pour plus de sûreté, on venait de faire sceller par un serrurier et par un plombier la pierre qui couvrait le corps de Jésus.

Toute la journée du lendemain, qui était celle du sabbat, se passa, selon l’habitude israélite, dans la prière et dans le repos. – Que firent Marie et les saintes femmes pendant cette journée ? La réponse est facile : elles pleurèrent !

Puis, lorsque eut commencé la journée du dimanche, elles se procurèrent de nouveau du nard, des parfums et des aromates, voulant une dernière fois embaumer le corps de Jésus.


Il était trois heures du matin, à peu près, lorsqu’elles eurent réuni tous les objets dont elles avaient besoin, elles partirent de. la petite maison de Marie, craignant que la porte Judiciaire ne fût gardée, et qu’on ne les empêchât de sortir par cette porte, elles passèrent de la cité de David dans la ville inférieure, suivirent la vallée de Tyropéon, sortirent par la porte des Poissons, contournèrent toute la face occidentale de la ville, passant entre le mont Gihon et le gouffre des Cadavres, et, au moment où les premières lueurs du jour apparaissaient sur le mont des Oliviers, elles atteignirent le pied du Golgotha. – La Vierge était restée en arrière, et devait les rejoindre.

La porte ou plutôt l’ouverture du jardin était libre. Les saintes femmes entrèrent, Madeleine d’abord les autres ensuite ; celles-ci formaient un groupe timide et tremblant qui s’arrêta près de la porte.

Mais, au cri que poussa Madeleine en approchant du tombeau, elles accoururent.

Les soldats étaient renversés la face contre terre ; la pierre de la tombe était descellée ; le sépulcre vide, et, debout au chevet, se tenait un bel adolescent vêtu d’une auréole d’or autour de la tête !

C’est à cette vue que Madeleine avait jeté un cri. Mais l’ange, étendant la main vers elle et vers les saintes femmes :

— Ne craignez rien, dit-il ; vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié… Il n’est plus ici, car, cette nuit il est ressuscité et est remonté au ciel, où il avait sa place à la droite de son père !… Maintenant, allez dire à Pierre et aux autres disciples que Jésus va devant vous en Galilée, et que vous le retrouverez sur le Thabor.

Les saintes femmes, à cette voix, à cette apparition, en face de ce sépulcre ouvert, de ces soldats renversés et que, dans leur immobilité, on eut pu croire morts, ressentirent une effroyable épouvante ; elles revinrent sur leurs pas tout effarées, fuyant chacune selon sa force, et criant :

— Malheur ! malheur ! ils ont enlevé le Seigneur de son sépulcre, et nous ne savons pas où ils l’ont mis !…

Mais Madeleine resta ; le saint amour qu’elle portait au Christ était si profond, qu’il n’y avait pas, dans son cœeur, place pour un autre sentiment. Elle tomba à genoux, sanglotante et les bras tendus vers le sépulcre vide. Alors, l’ange la regarda, et, d’une voix pleine de miséricorde :

— Pourquoi pleures-tu, femme ? lui demanda-t-il.

— Oh ! je pleure, dit Madeleine, incrédule aux paroles de l’ange, je pleure parce qu’ils ont enlevé le corps de mon Seigneur bien-aimé, et que je ne sais pas ou ils l’ont mis.

Mais, en même temps, elle aperçut comme une lueur à côté d’elle, et, se retournant elle vit un homme debout et une bêche à la main :

— Femme, dit cet homme, répétant la question de l’ange, pourquoi pleurez vous ?

Et elle, pensant qu’elle parlait au jardinier de Joseph, lui répondit :

— Oh ! mon ami, si c’est vous qui l’avez enlevé, dites-moi où vous l’avez mis ?

Mais alors, ce jardinier, qui n’était autre que Jésus, prononça de sa voix naturelle, et de son plus doux accent :

— Madeleine !…

A ce mot, Madeleine tressaillit, et, avec un cri plein de joie :

— Mon doux maître ! s’écria-t-elle.

Et elle se jeta aux genoux de Jésus. :

— Madeleine, dit le Christ, je t’ai promis, en récompense de ton amour, que tu serais la première à laquelle j’apparaîtrais.. Tu vois que je tiens ma parole.

Madeleine cherchait, pour les baiser, les pieds de Jésus, et ne trouvait qu’une insaisissable vapeur.

— Et, maintenant, continua Jésus, va dire à Pierre et aux autres disciples ce que tu as vu et entendu, et qu’ils aillent m’attendre sur le Thabor.

Puis, comme un nuage qui se volatilise et s’évanouit peu à peu, le corps céleste devint de plus en plus transparent et finit par se fondre et par disparaître dans l’éther.

Aussitôt, Madeleine se leva, et, tout éperdue, sortit en criant :

— Joie à tous ! le Seigneur est ressuscité !…

Et ce fut ainsi que, par la voix d’une pauvre pécheresse, le monde apprit que son Rédempteur était monté au ciel. Alors, un des soldats couchés à terre parut se réveiller ; il ouvrit les yeux, et, se soulevant sur son coude :

— Qu’est-il donc arrivé ? demanda-t-il à ses camarades ; j’ai senti le sol trembler sous mes pieds, et je suis tombé le front dans la poussière !

Et un second soldat, revenant à lui, balbutia :

— Ai-je rêvé, ou ai-je bien réellement vu une flamme descendre du ciel, et entrer dans ce tombeau ?

Et un troisième soldat dit :

— Amis, l’avez-vous vu comme moi ? Il a brisé la pierre du sépulcre avec sa tête, et il est monté tout resplendissant au ciel !

Aben Adar se dressa à son tour sur ses pieds.

— Que tous ceux qui vivent encore, dit-il, se lèvent, répondent et se nomment. Les six soldats se levèrent ensemble, chacun disant :

— Me voici !

— Bien, fit le centurion, il ne nous manque que Longin.

Longin était allé rendre compte à Pilate de ce qu’il avait vu.

— Amis, notre tache est terminée, reprit alors Aben Adar ; allons au palais de Caïphe. Attestez comme moi ce que vous avez vu, et annonçons au grand prêtre et au conseil des sénateurs que le sépulcre est vide.

Aben Adar, suivi de ses soldats, quitta précipitamment le jardin, et le sépulcre resta sous la garde de l’ange. Et c’est ce sépulcre – le seul qui n’aura rien à rendre au jour du jugement – que le monde chrétien adore, depuis dix huit cents ans, sous le nom du Saint-Sépulcre.

Car le prophète Isaïe avait dit :


« Son sépulcre sera glorieux ! »


Dieu accorde à celui qui écrit ces lignes la grâce d’y faire son humble prière avant que de mourir !